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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

henry_charles_carey.jpg


TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV :

DE L'OCCUPATION DE LA TERRE.

 

        § 5. — Marche de la colonisation en Angleterre.

    
    En traversant l'Océan et débarquant dans le sud de l'Angleterre, le voyageur se trouve dans un pays où les cours d'eau sont de peu d'étendue et les vallées circonscrites, et conséquemment de bonne heure bien appropriées à la culture. Ce fut là que César trouva le seul peuple de l'île qui ai fait quelque progrès dans l'art du défrichement, les habitudes de la vie parmi les indigènes devenant plus grossières et plus barbares à mesure qu'ils s'éloignaient de la côte. Les tribus éloignées, à ce qu'il nous rapporte, n'ensemençaient jamais leurs terres, mais poursuivaient le gibier à la chasse ou gardaient leurs troupeaux, vivant des dépouilles de l'un ou du lait de ceux-ci, et n'ayant d'autres vêtements que leurs peaux. — S'il dirige ensuite sa marche vers le comté de Cornouailles, il trouve un pays signalé pour sa stérilité, offrant de toutes parts des indices d'une culture « qui remonte à une antiquité reculée et inconnue », et sur la limite extérieure de cette terre stérile, dans une partie du pays aujourd'hui si éloignée de tous les lieux de passage qu'elle est même à peine visitée, il trouve les ruine de Tintagel, le château où le roi Arthur tenait sa cour (19). Sur sa route, il n'aperçoit guère d'éminence qui aujourd'hui ne révèle des preuves de son antique occupation (20). S'il recherche ensuite les centres de l'ancienne culture, on le renverra aux emplacements des bourgs pourris, à ces parties du royaume où des individus, qui ne savent ni lire ni écrire, vivent encore dans des huttes en terre, et reçoivent pour leur labeur huit schellings par semaine, à ces communes où la culture a recommencé sur une si grande échelle (21). S'il cherche le palais des rois normands, il le trouvera à Winchester, et non dans la vallée de la Tamise. S'il cherche encore les forêts et les terrains marécageux de l'époque des Plantagenets, partout on lui montrera des terres cultivées d'une fertilité incomparable (22). Si la curiosité l'engageait à voir le pays dont les marécages ont englouti presque toute l'armée du conquérant normand, au retour de son expédition dévastatrice dans le nord (expédition qui, même au siècle de Jacques 1er, faisait trembler encore l'antiquaire Camden), on lui montrerait le Lancashire méridional, avec ses champs si fertiles, couverts de blés ondulants, et les plaines où paissent de magnifiques bestiaux. S'il demande où est la terre la plus récemment cultivée, on le conduira aux marais de Lincoln, jadis les déserts sablonneux de Norfolk et du duché de Cambridge (23), qui tous aujourd'hui donnent les meilleures et les plus considérables récoltes de l'Angleterre ; mais qui, cependant, durent être presque entièrement sans valeur jusqu'au moment où la machine à vapeur, avec sa puissance merveilleuse, vint seconder l'oeuvre de l'agriculteur. « La dépense de quelques boisseaux de houille, dit Porter, donne au fermier le pouvoir d'enlever à ses champs une humidité superflue, en faisant des déboursés comparativement insignifiants (24). »

    Si le voyageur désire, ensuite, étudier comment a eu lieu successivement l'occupation de la terre dans les villes et les villages, il trouvera, en se livrant à cette enquête, que ceux qui ont accompli l'oeuvre de culture ont cherché les flancs des collines, laissant les sites moins élevés aux individus qui avaient besoin d'employer l'eau qui s'écoulait de leurs terres desséchées (25). En outre, s'il désire comparer la valeur actuelle du terrain qu'on regardait il y a si peu de temps comme ingrat, il apprendra qu'il n'a plus le même rang que le terrain considéré autrefois comme fertile, et qu'il donne aujourd'hui un revenu plus élevé ; fournissant ainsi une nouvelle preuve de ce fait, que non-seulement ce sont les terrains de meilleure qualité qui ont été soumis à la culture en dernier lieu, mais que la faculté d'en tirer parti s'obtient au prix d'un travail bien moins considérable, les salaires ayant constamment haussé avec l'accroissement du revenu (26).

    En arrivant dans le nord de l'Écosse, si nous désirons trouver les centres de la plus ancienne culture, il faudra visiter les districts éloignés qui sont aujourd'hui ou complètement abandonnés, ou sur lesquels le pâturage de quelque gros bétail peut seul engager à revendiquer la propriété du sol (27), et si nous recherchons les plus anciennes habitations, nous les trouvons dans les cantons qui, aux époques modernes, restent à l'abri de l'invasion de la charrue (28). Les emplacements où le peuple autrefois avait coutume de s'assembler, et où il avait laissé après lui des traces de son existence, dans des pierres rangées en cercle semblables à celles de la plaine de Salisbury en Angleterre, se retrouveront invariablement dans les parties du royaume qui aujourd'hui n'engagent que très-faiblement à les occuper ou à les cultiver (29). En recherchant les demeures de ces chefs qui autrefois troublaient si souvent la paix du pays, nous les trouvons dans les parties les plus élevées ; mais si nous voulons voir ce qu'on a appelé le grenier de l'Écosse, on nous renvoie aux terrains légers du Moray Frith faciles à défricher et à cultiver. Si nous demandons à connaître les terrains les plus neufs, on nous conduit aux Lothians, ou vers les bords de la Tweed, qui n'ont été, que pendant un court intervalle, habités par des barbares dont la plus grande joie consistait à faire des invasions dans les comtés anglais adjacents, pour les piller. En cherchant les forêts et les marais de l'époque de Marie et d'Élisabeth, nos yeux rencontrent les plus belles fermes de l'Écosse. Si nous voulons voir la population la plus pauvre, on nous renvoie aux îles de l'ouest, Mull ou Skye, qui étaient occupées lorsque les terres à prairies n'avaient pas encore été drainées ; à l'île de Mona, célèbre à l'époque où le sol fertile des Lothians n'était pas encore cultivé ; ou bien aux îles Orcades, considérées autrefois comme ayant une valeur assez considérable pour être reçues par le roi de Norwége, en nantissement d'une somme à payer, bien plus considérable que celle qu'on pourrait trouver aujourd'hui de ces pauvres iles, lors même que la vente comprendrait la terre et le droit de souveraineté réunis. Placés sur les hauteurs de Sutherland, nous nous trouvons au milieu des terres, qui, de temps immémorial, ont été cultivées par des highlanders mourant de faim ; mais sur les terrains plats situés plus bas, on voit de riches récoltes de navets croissant sur un sol qui n'était, il y a quelques années, qu'un désert. Plaçons-nous où nous voudrons, sur le siége d'Arthur, ou les tours de Stirling, ou sur les hauteurs qui bordent la grande vallée de l'Écosse, nous apercevons des terrains fertiles, presque complètement, sinon tout à fait inoccupés et non drainés, tandis qu'à côté nous pouvons apercevoir des terrains élevés et secs, qui depuis une longue suite de siècles ont été mis en culture.

 

 

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV :

DE L'OCCUPATION DE LA TERRE.

 

        § 6. — Marche de la colonisation en France, en Belgique et en Hollande.

    
    Si nous jetons les yeux sur la France au temps de César, nous voyons les Arvernes, les Éduens, les Séquanais, descendants des plus anciens possesseurs de la Gaule, et dont ils forment les tribus les plus puissantes, établis sur les flancs des Alpes, dans un pays aujourd'hui bien moins populeux qu'il ne l'était alors (30). C'est là cependant que nous trouvons les centres principaux du commerce dans les riches cités d'Autun, de Vienne et de Soissons, tandis que la Gaule Belgique, aujourd'hui si riche, n'offrait aux regards qu'une seule résidence un peu remarquable, à l'endroit où passe la rivière de Somme où se trouve la ville d'Amiens. En montant encore davantage, au milieu des Alpes mêmes, nous voyons les Helvétiens, avec leur douzaine de villes et leurs villages, au nombre de près de quatre cents. En portant nos regards vers l'ouest, nous voyons dans la sauvage Bretagne, où les loups foisonnent encore, une autre portion des anciens colons de la Gaule, avec leurs misérables forts, placés sur les promontoires formés par les rochers escarpés de la côte, ou dans les gorges presque inaccessibles de l'intérieur du pays. Partout aux alentours, au milieu des terrains les plus élevés et les plus ingrats, on aperçoit, même aujourd'hui, des monuments de leur existence, dont on ne retrouve pas les analogues au milieu des terrains les plus bas et les plus fertiles de la France. En recherchant sur la carte les villes dont les noms nous sont le plus familiers (comme liés à l'histoire de ce pays, au temps du fondateur de la dynastie capétienne, de saint Louis et de Philippe-Auguste), telles que Châlons, Saint-Quentin, Soissons, Reims, Troyes, Nancy, Orléans, Bourges, Dijon, Vienne, Nîmes, Toulouse, ou Cahors, autrefois centres principaux des opérations de banque de la France, nous les trouvons à une grande distance vers les sources des rivières sur lesquelles elles sont situées, ou occupant les terrains élevés situés entre les rivières. Si nous considérons ensuite les résidences centrales du pouvoir à une époque plus rapprochée de nous, nous les rencontrons dans la farouche et sauvage Bretagne, encore habitée par un peuple à peine échappé à la barbarie, à Dijon, — au pied des Alpes, — en Auvergne, naguère, si ce n'est même encore, à cette époque, « asile secret et assuré du crime, au milieu des rochers et des solitudes inaccessibles que la nature semble avoir destinés à servir de retraite aux bêtes fauves plutôt qu'à devenir le séjour d'êtres humains » ; — dans le Limousin, qui a donné tant de papes à l'Église, qu'à la longue, les cardinaux de ce pays pouvaient dicter, pour ainsi dire, les votes du conclave, et qui, encore aujourd'hui, est l'une des régions les moins fertiles de la France ou sur les flancs des Cévennes, où la littérature et l'industrie étaient très-avancées, à une époque où les terrains les plus fertiles du royaume restaient incultes (31). Même encore maintenant, après tant de siècles écoulés, ses terrains les plus fertiles restent encore sans être drainés ; l'empire est couvert dans toute son étendue de terrains marécageux, pour l'amendement desquels on invoque aujourd'hui l'assistance du gouvernement (32).

    Si nous nous tournons ensuite vers la Belgique, nous voyons que le Luxembourg et le Limbourg, pays pauvres et grossiers, ont été cultivés depuis une époque qui se place bien au-delà de la limite historique, tandis que les Flandres, aujourd'hui si riches, restèrent jusqu'au VIIe siècle un désert impénétrable. Au XIIIe siècle même, la forêt de Soignies couvrait l'emplacement de la ville de Bruxelles, et la fertile province du Brabant était, en très-grande partie, sans culture ; et cependant, si nous entrons dans une province tout à fait voisine, celle d'Anvers, dans la Campine, maintenant presque abandonnée, nous trouvons des preuves de culture qui remontent jusqu'au commencement de l'ère chrétienne. C'est là qu'on trouve l'ancienne cité d'Heerenthals, avec ses murs et ses portes, et Gheel, dont la fondation date du VIIe siècle ; le voyageur y traverse le domaine des comtes de Mérode, avec son château de Westerloo, l'un des plus anciens de la Belgique, et dans les fossés duquel on trouve encore des instruments de guerre dont l'usage date de la période romaine. Partout les plus anciens villages se trouvent placés, ou sur les monticules ou dans les sables, dans le voisinage des marais, dont le pays était alors couvert dans une si grande étendue. Le commerce de laine du pays prit sa source dans la Campine, et ce fut à la nécessité des communications, entre la population de ces terrains peu fertiles et d'autres, qu'il faut attribuer l'existence d'un grand nombre de bourgs et de villes. Du temps de César, l'emplacement de la ville actuelle de Maestricht n'était connu que comme le lieu de passage du Maes, et celui d'Amiens n'était guère que le lieu de passage de la Somme, tandis que le Broecksel, d'une époque plus récente, aujourd'hui Bruxelles, n'arrriva à être connu que pour avoir servi à ceux qui avaient besoin de traverser la Senne.

    En consultant l'histoire ancienne de la Hollande, nous voyons un peuple misérable, entouré de forêts et de marais qui couvrent les terres les plus fertiles, vivant à peine sur des îles sablonneuses et forcé de se contenter, pour sa subsistance, d'oeufs, de poissons et d'aliments végétaux d'une nature quelconque en très-petite quantité. Son extrême pauvreté l'affranchit des impôts écrasants de Rome, et peu à peu sa population et sa richesse augmentèrent. La première entre toutes les provinces, dès une époque reculée, fut l'étroit district s'étendant entre Utrecht et la mer, qui, dans la suite, donna son nom de terre principale (Haupt ou Headland) à toute la contrée ; et c'est là que nous trouvons le sol le plus ingrat, qui ne peut guère donner que de l'agrostis ou de la fougère. Ne pouvant se procurer des subsistances à l'aide de l'agriculture, les Hollandais cherchèrent à les obtenir par l'industrie et le commerce. La richesse et la population continuèrent à se développer, et avec leur développement vint le défrichement des bois, le dessèchement des marais et la mise en culture des terrains fertiles qu'on avait tant évités dans le principe, jusqu'au jour où nous reconnaissons la Hollande comme la plus riche nation de l'Europe.

 

 

 


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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE V :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

        § 2. — Les faits réels sont précisément le contraire de ceux que suppose M. Ricardo. Progrès de la dépopulation en Asie, en Afrique et dans plusieurs parties de l'Europe.


    
    Les tableaux que nous venons de présenter ne sont pas d'accord avec la doctrine de M. Ricardo ; cependant, de quelque part qu'on jette les yeux, on trouvera la preuve de leur vérité. Si nous portons nos regards vers l'Inde, nous y verrons un sol fertile partout transformé en un dédale de jungles, tandis que le dernier occupant de ce sol même meurt de faim, au milieu des forts situés sur les hauteurs. Dans la partie de l'Asie la plus rapprochée de nous, nous voyons le pays baigné par le Tigre et l'Euphrate, terre d'une fertilité incomparable et qui, à des époques très-reculées, entretenait les plus puissantes sociétés du monde, aujourd'hui si complètement abandonné, que M. Layard s'est trouvé lui-même forcé de rechercher la terre des collines, au moment où il voulait constater l'existence d'un peuple dans ses demeures. Aussi voit-on que les fièvres intermittentes, hôtesses constantes des terrains sauvages et en friche, sont le fléau général du voyageur en Orient.

    En allant vers l'Ouest, nous constatons que les terres élevées de l'Arménie sont assez bien occupées pour permettre la continuation de l'existence d'une ville telle qu'Erzeroum ; tandis qu'aux environs de l'ancienne Sinope, on n'aperçoit plus que des forêts de bois de haute futaie, dont la dimension gigantesque fournit une preuve concluante de la fécondité du sol sur lequel elles croissent. En passant plus à l'Ouest et arrivant à Constantinople, nous trouvons l'immense vallée de Buyukderé, autrefois connue sous le nom de la Belle-Terre, complètement abandonnée, tandis que la ville tire les subsistances nécessaires à sa consommation journalière, de collines situées à une distance de 40 ou 50 milles ; et le tableau que nous offrons ici n'est que le spectacle en miniature de l'empire turc tout entier. Les riches terres du Bas-Danube, autrefois le théâtre où s'agitaient la vie et l'industrie romaine, n'offrent plus aujourd'hui que de misérables moyens d'existence à quelques porchers de la Servie, Ou à quelques paysans valaques. Dans toute l'étendue des îles Ioniennes, les terres les plus riches, autrefois très-cultivées, sont aujourd'hui abandonnées presque complètement, et doivent continuer de l'être, jusqu'à l'instant où pourra, de nouveau, s'y montrer cette habitude de l'association qui permet à l'homme de combiner ses efforts avec ceux de ses semblables pour dompter la nature.

    Si nous arrivons maintenant en Afrique, nous pouvons suivre l'accroissement de cette habitude d'association et le développement de cette puissance, dans le fait suivant : la population descendant peu à peu vers le Nil, pour mettre en exploitation les terres fertiles du Delta ; et à mesure que la population décroît, l'abandon de ces mêmes terres, le comblement des canaux et la concentration de la population sur un sol plus élevé et moins productif. Si de là, nous passons à la province romaine, nous voyons ces terres autrefois si fertiles, les plaines de la Metidja, de Bône et autres, presque entièrement, sinon tout à fait abandonnées, tandis que la population qui subsiste encore se groupe autour des montagnes de l'Atlas. En considérant ensuite l'Italie, nous voyons une population croissante, soumettant à la culture ces riches terrains de la Campanie et du Latium, destinés à être de nouveau abandonnés peu à peu, et n'offrant aujourd'hui qu'une misérable subsistance à des individus dont la plupart cheminent vêtus de peaux de bêtes, et dont le nombre ne dépasse guère celui des villes qui jadis étaient si florissantes en ce pays. En nous dirigeant vers le Nord, nous verrons les terres fécondes de la république de Sienne cultivées jusqu'au XVIe siècle, à l'époque où le cruel vainqueur de Marignan rejeta vers les montagnes les faibles restes de la population échappés au fer de l'ennemi, et transforma en un désert pestilentiel les fermes si bien cultivées qu'on y voyait auparavant en si grand nombre. Plus au Nord on peut constater la destruction des canaux de Pise et l'abandon de son sol fertile, tandis que ses habitants meurent de la peste dans l'enceinte de la ville, ou se transportent vers la source de l'Arno, pour y chercher les moyens de subsistance que ne leur offrent plus, désormais, les terrains plus riches situés à son embouchure.

    En France, à l'époque des guerres avec les Anglais, nous voyons les pays de vallées, et les plus fertiles, ravagés par des bandes de féroces montagnards, le farouche Breton, le cruel Gascon et le Suisse mercenaire, unis pour piller les hommes qui cultivaient un sol plus fécond et les contraignant à chercher un refuge dans la sauvage Bretagne elle-même. Nous pouvons voir les terres les plus riches du royaume complètement dévastées ; la Beauce, l'une de ses parties les plus fertiles, redevenue une forêt, tandis que, de la Picardie aux bords du Rhin, il ne reste debout aucune maison, si elle n'est protégée par les remparts d'une ville, ni une ferme qui ne soit saccagée. Plus tard, la Lorraine fut convertie en un désert, et l'on vit de magnifiques forêts aux mêmes lieux, où jadis le sol le plus fertile récompensait libéralement le travailleur. Sur toute l'étendue de la France, nous constatons les effets d'une guerre perpétuelle, dans la concentration de toute la population agricole au sein des villages, à une certaine distance des terres qu'elle cultive ; y respirant une atmosphère viciée et perdant la moitié du temps à se transporter eux-mêmes, ainsi que leurs grossiers instruments et leurs produits, à leurs petites propriétés ; tandis que le même travail appliqué à la terre elle-même mettrait en culture les terrains plus fertiles.

 

 

 

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  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE V :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

Notes de bas de page

 

 

1  Il est intéressant de suivre, à chaque phase de la décadence de l'empire romain, l'accroissement progressif dans la pompe des titres ; et il en est de même encore par rapport à l'Italie moderne, au moment de son déclin. En France, ils devinrent d'un usage presque universel, à mesure que les guerres de religion plongèrent le peuple dans la barbarie. Les titres si retentissants employés dans l'Orient sont au niveau de la faible puissance de ceux qui les portent, ainsi que la kirielle interminable de noms, des Grands d'Espagne, l'est avec la stérilité du sol que cultivent leurs vassaux. Le temps n'est pas éloigné, sans doute, où les hommes ayant un sentiment réel de leur dignité rejetteront comme une absurdité l'ensemble d'un pareil système, où des hommes d'un petit esprit croiront, seuls, se grandir par le titre d'Écuyer, d'Honorable, de Marquis ou de Duc. Les extrêmes se rencontrent sans cesse. Le fils d'un duc se comptait à porter une demi-douzaine de noms, et le petit marchand détaillant de thé et de sucre appelle sa fille Amanda, Malvina Fitzallan, Smith ou Pratt, tandis que le gentilhomme appelle son fils Robert ou John.              Retour

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CHAPITRE VI :

DE LA VALEUR.

 

    § 1. — Origine de l'idée de valeur. Mesure de la valeur. Elle est limitée par le prix de reproduction.

    
    En même temps que la population se développe et que la puissance d'association augmente, on voit partout l'homme abandonner la culture des terrains ingrats pour celle des terrains plus fertiles ; d'esclave de la nature il devient son souverain absolu et la force d'obéir à ses ordres ; on le voit de l'état d'individu faible passer à celui d'homme fort ; l'être qui n'était qu'une simple créature nécessaire devient un être puissant : de la pauvreté il arrive à la richesse, et maintenant il possède une foule d'objets auxquels il attache l'idée de valeur. Nous pouvons alors examiner pourquoi il agit ainsi, et de quelle manière il est habitué à la mesurer.

    Notre Robinson, sur son île, trouvait autour de lui des fruits, des fleurs et des animaux de diverses espèces, plus ou moins appropriés à la satisfaction de ses besoins, mais dont la plupart restaient hors de sa portée en l'absence d'auxiliaires. Le lièvre et la chèvre le surpassaient tellement en vitesse qu'il ne pouvait espérer aucun succès en les poursuivant à la chasse, tant qu'il n'aurait à compter que sur ses jambes. L'oiseau pouvait prendre son essor dans les airs, tandis que lui-même restait enchaîné à la terre. Le poisson pouvait se plonger dans la profondeur des eaux, où l'homme était sûr de périr, en tentant de l'y suivre. Il pouvait mourir de faim, ayant sous les yeux des quantités illimitées de substances alimentaires, tandis que la mouche et la fourmi consommaient joyeusement des provisions surabondantes. L'arbre lui aurait fourni les matériaux d'une habitation, s'il eût possédé une hache pour l'abattre, ou une scie pour en faire des planches. Privé de ces instruments, il se trouve contraint à se creuser dans la terre un trou toujours humide et toujours exposé au vent, tandis que le mâle de l'abeille peut se construire l'habitation la plus parfaite.

    Inférieur à tous les êtres de la création, sous le rapport des qualités physiques nécessaires à la conservation de l'individu, et de l'instinct qui pousse ceux-ci à faire usage des facultés dont ils ont été doués, l'homme est de beaucoup leur supérieur, par ce fait, qu'il a reçu en don l'intelligence, pour apprécier les forces naturelles dont il est entouré, et des bras qui lui permettent de mettre à exécution les idées que lui suggère son cerveau. S'il peut façonner un caillou pour frapper l'oiseau, il s'aperçoit que la loi de gravitation mettra celui-ci à sa portée. Après des efforts répétés, l'élasticité du bois lui permet de détacher une branche de l'arbre, et bientôt il met en activité les propriétés de pesanteur et de dureté de celui-ci, en faisant tomber sous ses coups des animaux sauvages d'une force bien supérieure à la sienne. Connaissant donc ainsi l'existence de l'élasticité, il courbe un morceau de bois, et bientôt il utilise la ténacité de la fibre animale qu'il convertit en une corde, et celle-ci sert à compléter un arc. Il construit un canot, et, grâce à lui, il peut naviguer et se transporter d'un point à un autre à la poursuite du gibier ; et c'est ainsi que, par degrés, on le voit arriver à dominer les diverses forces qui existent toujours dans la nature, et qui n'attendent que son appel pour s'enrôler à son service. A chaque pas qu'il fait, il constate une diminution dans le travail nécessaire pour le mettre à même de se procurer la nourriture, les vêtements et l'abri dont il a besoin pour soutenir et fortifier ses facultés physiques, en même temps que ses facultés intellectuelles se développent de plus en plus.

    Dans les premiers temps de son séjour sur l'île, travaillant avec le seul secours de ses bras, Robinson était forcé de ne compter que sur les fruits que la terre produit spontanément, et pour s'en procurer une quantité suffisante, il lui fallait déployer une activité presque incessante, et parcourir des étendues immenses de terrain. Si parfois il se procurait une petite provision de nourriture animale, il y attachait une valeur très-élevée, sachant bien quels obstacles considérables il avait constamment rencontrés sur son chemin pour arriver à ce résultat ; et c'est ici que nous trouvons la cause de l'existence, dans l'esprit humain, de cette idée de valeur, qui n'est tout simplement que l'appréciation faite par nous de la résistance qu'il nous faudra vaincre, avant de pouvoir entrer en possession de l'objet désiré. Cette résistance diminue avec tout accroissement dans la puissance qu'acquiert l'homme de disposer des services toujours gratuits de la nature : aussi voyons-nous, dans toutes les sociétés en progrès, une augmentation constante dans la valeur du travail lorsqu'on l'évalue en denrées, et une diminution dans celle des denrées lorsqu'on les évalue d'après le travail.

    Au début, il pouvait obtenir la nourriture végétale, au prix d'un travail moindre qu'il ne lui en fallait pour se procurer une nourriture animale ; mais maintenant qu'il possède un arc, il peut obtenir un surcroît de viande avec moins d'efforts que n'exigerait la possession d'un fruit. Immédiatement il s'opère un changement de valeur ; celle des oiseaux et des lapins baisse, comparée à celle des fruits, et la valeur de ceux-ci hausse, comparée à celle des premiers. Cependant il ne peut encore atteindre le poisson, quoiqu'il abonde dans la mer, et tout près de lui ; il donnerait peut-être volontiers une douzaine de lapins pour une seule perche. Ses facultés inventives sont maintenant mises en éveil par le désir de changer de régime, en même temps que la facilité plus grande qu'il possède de se procurer des provisions de nourriture lui permet de consacrer plus de temps, au perfectionnement des instruments à l'aide desquels il disposera des services de la nature. Il convertit un os en hameçon, et l'attache à une corde semblable à celle dont il a déjà fait usage dans le confection de son arc, et il peut alors se procurer du poisson, même avec moins de peine qu'il ne lui en faudrait pour se procurer des quantités semblables d'autres espèces d'aliments Immédiatement, le poisson diminue de valeur, comparé avec celles-ci, et celles-ci, à leur tour, augmentent, comparées avec le poisson ; mais la valeur de l'homme augmente par rapport à toutes choses, à raison de l'empire qu'il a conquis sur les diverses forces naturelles. Dans le principe, toute sa journée suffisait à peine pour lui fournir des quantités médiocres des aliments les moins substantiels ; mais maintenant, aidé par la nature, il se les procure en abondance, et il lui en coûte moitié moins de temps ; ce qui lui en reste, il peut l'appliquer à se confectionner des vêtements, à rendre son habitation plus confortable, à préparer les instruments nécessaires pour accroître encore sa puissance.

    A chaque pas fait dans cette direction, il y a diminution dans la valeur de tous les instruments accumulés antérieurement, à raison de la diminution constante dans le prix de reproduction, à mesure que la nature est forcée, de plus en plus, à travailler au profit de l'homme. Au début, ce n'était qu'avec peine qu'il pouvait se procurer une corde pour son arc ; mais aujourd'hui cet arc même lui permet de se procurer, facilement, des oiseaux et des lapins qui lui fournissent des cordes dans une proportion supérieure à ses besoins ; et c'est ainsi que l'arc lui-même devient une cause de dépréciation de sa valeur personnelle. Il en est de même partout. La houille nous permet d'obtenir plus facilement des quantités de minerai de fer, avec une diminution dans la valeur du fer ; et le fer permet, à son tour, de se procurer des quantités plus considérables de houille, en même temps qu'il se manifeste une diminution constante dans la valeur du combustible et une augmentation dans celle de l'homme.

    Profitant de son loisir, Robinson met à profit, maintenant, les services que lui rend son canot, pour étendre sa connaissance de la côte ; et, dans une de ses excursions nautiques, il découvre, sur une partie éloignée de l'île, un autre individu dans une situation analogue à la sienne, si ce n'est que, sur certains points, il a conquis une puissance plus grande, et, sur certains autres, une puissance moindre à l'égard de la nature. Cet individu n'a point de barque, mais ses flèches sont meilleures, parce qu'il a pu mettre à profit la pesanteur et la dureté du caillou dont il les arme ; il peut, conséquemment, tuer plus d'oiseaux et de lapins, en un jour, que Robinson ne pourrait le faire en une semaine. Leur valeur, à ses yeux, est donc moindre ; mais celle du poisson est bien plus considérable, à raison des obstacles plus grands qu'il faut vaincre avant de pouvoir s'en procurer. Nous trouvons ici les circonstances qui précèdent l'établissement d'un système d'échanges. Le premier des deux individus pouvait se procurer plus de nourriture, en un jour, par le moyen indirect de la pêche du poisson qu'il devait échanger avec son voisin, qu'il ne l'eût fait en une semaine avec son arc et ses flèches impuissants ; et le second pouvait se procurer plus de poisson, en consacrant un jour entier à tuer des oiseaux, qu'il ne l'eût fait en un mois, privé de hameçon et de ligne. Par l'opération de l'échange, le travail de tous deux peut devenir plus productif. Chacun, cependant, cherchant à ne donner que le travail d'un jour en échange du travail d'un autre jour, se refuse à laisser son semblable obtenir une somme de service plus considérable que celle qu'il donne en retour. Le premier possède des poissons de diverses espèces, dont la capture a exigé plus ou moins de temps, et il évalue chacun de ces poissons par rapport à la résistance qu'il a eue à vaincre pour se les procurer ; et, pour cette raison, il regarde un seul comme l'équivalent d'une douzaine de perches. Le second possède des substances alimentaires animales de plusieurs sortes, et, pareillement, il regarde un dindon comme l'équivalent d'une douzaine de lapins. La valeur échangeable est donc déterminée exactement par les mêmes règles qui ont guidé chacun des individus, lorsqu'il travaillait pour lui-même.

    Quelle est maintenant leur position, comparée à celle où ils se trouvaient antérieurement? Tous deux ont recueilli un profit, en appelant à leur aide certaines forces naturelles, grâce au secours desquelles leur travail a été allégé, en même temps que les résultats de celui-ci ont augmenté considérablement ; et cette augmentation, ils l'ont gardée tout entière pour eux, la nature ne réclamant pour ses services aucune compensation. En outre, tous deux ayant recueilli un profit, par suite du pouvoir de combiner leurs efforts pour l'amélioration de leur sort commun, chacun maintenant peut se consacrer, avec moins d'interruption, aux travaux particuliers pour lesquels il se trouve le plus apte, en même temps qu'il y a tendance constante à l'accroissement dans la rémunération que donne le travail, à mesure que l'individualité se développe de plus en plus. Pour tous deux, il y a plus de temps à consacrer au perfectionnement des instruments à employer comme auxiliaires d'une nouvelle production ; et c'est ainsi que chaque pas fait en avant, pour conquérir l'empire de la nature, se trouve n'être que le précurseur d'un progrès nouveau et plus considérable. Si notre insulaire, au lieu de trouver un voisin, eût été assez heureux pour trouver une femme, il se serait établi un semblable système d'échanges. Il poursuivrait le gibier, tandis qu'elle ferait cuire les aliments et transformerait les peaux en vêtements. Il produirait le lin et elle le convertirait en un tissu. La famille devenant nombreuse, l'un de ses membres cultiverait la terre, tandis qu'un second procurerait la nourriture animale nécessaire à son entretien, et qu'un troisième s'occuperait de la direction du ménage, de la préparation des aliments et de la confection des vêtements ; on verrait alors un système d'échanges, aussi complet dans sa succession que celui de la ville la plus considérable.

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI :

DE LA VALEUR.

 

    § 2. — L'idée de comparaison se lie d'une façon indissoluble à celle de valeur. Les denrées et les choses diminuent de valeur, à mesure que la puissance d'association et la combinaison des efforts actifs deviennent de plus en plus complètes.


    
    L'idée de comparaison se lie d'une façon inséparable à celle de valeur ; nous estimons qu'un daim vaut le travail d'une semaine et un lièvre celui d'un jour ; c'est-à-dire qu'en échange de ces animaux, nous donnerions volontiers cette quantité de travail. L'habitant isolé d'une île a donc ainsi un système d'échange établi, avec une mesure de valeur exactement semblable à celle en usage parmi les divers membres d'une société considérable. Lorsque cet habitant rencontre un autre individu, les échanges se forment entre eux, et sont régis suivant les mêmes lois, que lorsqu'ils s'accomplissent entre des nations dont la population se compte par millions.

    En mesurant la valeur, la première idée, et la plus naturelle, est de comparer les denrées avec la résistance qu'il a fallu vaincre pour se les procurer, ou en d'autres termes, avec le travail physique et intellectuel qu'on a donné en échange de ces denrées. Dans l'échange, le mode le plus évident, c'est de donner travail pour travail. La terre de A donne plus de fruit qu'il n'en peut consommer, et celle de B plus de pommes de terre. Aucune ne possède de valeur dans son état actuel, et chaque individu peut approprier l'une ou l'autre à son gré. Comme il convient parfaitement à chacun de récolter ce qui est le plus à sa portée, chacun aussi veut que l'autre individu travaille ainsi pour lui, en recevant du travail en échange. Cependant chacun désirant avoir une quantité aussi considérable que celle qu'il pourrait se procurer, avec la même somme d'effort, veille avec soin à ne pas donner plus de travail qu'il n'en reçoit.

    Nos colons ayant ainsi établi entre eux un système d'échanges, désirent, naturellement, se procurer pour leur travail les meilleurs auxiliaires qui soient à leur portée ; et il devient bientôt évident que, pour le défrichement des terres, la construction des maisons, et presque toute espèce de travaux, ils seraient puissamment aidés par la possession d'une hache, ou de tout autre instrument tranchant. N'ayant point de fer, ils sont forcés de se servir de l'équivalent dont ils peuvent disposer, un caillou ou quelque autre pierre dure ; et ils réussissent, à la longue, à en fabriquer un instrument, qui, bien que grossier, les aide si essentiellement dans leurs opérations que maintenant ils construisent une maison, en moins de temps qu'il n'en eût fallu pour construire la première. Ce résultat produit un changement immédiat dans la valeur de tous les articles existant antérieurement, et pour la production desquels une hache peut être utile. Le bateau qui aurait coûté une année de travail peut maintenant être reproduit, en n'y employant que la moitié de ce temps ; et maintenant l'on peut, en une semaine, couper la même quantité de bois de chauffage qui eût, autrefois, exigé quinze jours de travail. Cependant, comme aucun nouveau progrès n'a eu lieu dans la manière de prendre le daim ou le poisson, leur valeur en travail demeure la même. Si maintenant l'un des individus a plus de poisson qu'il ne lui en faut, en même temps que l'autre possède un surcroît de combustible, il faut que ce dernier en donne le double de ce qu'il aurait donné, avant qu'on eût fabriqué des haches ; en effet, il peut maintenant reproduire cette même quantité, avec la même somme d'efforts qui eût été nécessaire, antérieurement, pour s'en procurer la moitié.

    Toutes les accumulations existant antérieurement sous la forme de maisons, de bateaux, ou de combustibles, s'échangent maintenant, uniquement, contre la quantité de travail nécessaire pour leur reproduction ; de telle façon que l'acquisition de la hache, à l'aide de laquelle ils ont pu commander les services de la nature, a augmenté la valeur de travail, estimé en maisons ou en combustible, et diminué la valeur des maisons et du combustible estimé en travail. Le prix de production a cessé d'être la mesure de la valeur, le prix auquel ces choses peuvent être reproduites ayant baissé. Toutefois la baisse ayant été occasionnée par le perfectionnement dans les moyens d'appliquer le travail, les valeurs actuelles continueront de rester identiques, jusqu'à ce qu'il s'opère de nouveaux changements. Plus ces progrès s'accomplissent lentement, plus demeure constante la valeur de la propriété comparée avec le travail ; et plus ils s'accomplissent rapidement, plus est rapide aussi le développement de la puissance d'accumulation, et la diminution de valeur de tous les instruments existants mesurée par le travail.

    Dans cet état de choses, supposons qu'il arrive un navire dont le patron désire des fruits, du poisson, ou de la viande, en échange desquels il offre des haches ou des fusils. Nos colons évaluant les denrées qu'ils doivent céder, d'après la somme de travail qu'elles ont coûté pour leur reproduction, — c'est-à-dire les fruits moins que les pommes de terre, les lièvres et les lapins moins que le daim, — Nos colons, disons-nous, ne donneront pas le produit du travail de cinq jours, en venaison, s'ils peuvent se procurer ce dont ils ont besoin, contre des pommes de terre qu'ils peuvent obtenir en échange du travail de quatre jours.

    En estimant la valeur des produits qu'on leur offre en échange des leurs, ils suivront une marche exactement semblable, mesurant la somme de difficultés qu'ils rencontrent pour les obtenir par tout autre procédé. Pour fabriquer une hache grossière, il leur en a coûté le travail de plusieurs mois, et s'ils peuvent s'en procurer une bonne au même prix, il sera plus avantageux d'agir ainsi que d'employer le même laps de temps à produire une autre hache, semblable à celle qu'ils possèdent déjà. Toutefois ils peuvent se fabriquer ces outils, mais des fusils ils ne le pourraient pas ; et ils attacheront plus de valeur à la possession d'un seul fusil qu'à celle de plusieurs haches. Pour l'un des objets ils donneraient les provisions obtenues par le travail de plusieurs mois ; mais ils seraient disposés à donner pour l'autre toutes les épargnes d'une année.

    Supposons que chacun peut se pourvoir d'un fusil et d'une hache, et examinons le résultat. Les deux individus se trouvant dans une situation exactement identique, c'est-à-dire chacun possédant les mêmes instruments, leur travail aurait une valeur égale et le produit moyen du travail de l'un, pendant un jour, continuerait à s'échanger contre le produit du travail de l'autre, pendant le même temps.

    La maison qui avait coûté d'abord le travail d'une année pourrait, avec le secours de la première hache grossièrement faite, être reproduite en six mois ; mais aujourd'hui on en pourrait bâtir une semblable en un mois. Toutefois, cette maison est tellement inférieure à celles que l'on peut construire maintenant, qu'elle est abandonnée et cesse d'avoir aucune espèce de valeur. Elle n'exigerait peut-être pas les efforts d'un seul jour. La hache primitive diminue pareillement de valeur. L'accroissement de capital de la communauté a été, ainsi, accompagné de la diminution dans la valeur de tout ce qui avait été accumulé avant l'arrivée du navire ; tandis que celle du travail comparée avec les maisons, s'est élevée ; deux mois suffisent, aujourd'hui, pour se construire un abri bien supérieur à celui que l'on obtenait dans le principe, en échange du travail d'une année.

    La valeur des provisions qui avaient été accumulées subit une baisse analogue. Le travail de huit jours, d'un individu armé d'un fusil, produit plus de gibier que celui du même individu pendant plusieurs mois, privé du secours de cette arme ; et la valeur du capital existant se mesure par l'effort exigé pour sa reproduction, et non par ce qu'a coûté sa production. Le travail étant maintenant secondé par l'intelligence, il faut une moindre dépense de force musculaire pour produire un effet donné.

    Considéré simplement sous le rapport de la force brutale, un homme équivaut à la traction de 200 livres, calculée sur un chiffre uniforme de quatre milles par heure, tandis qu'un cheval peut tirer un poids de 1800 livres, en calculant dans une proportion semblable ; et conséquemment, pour égaler un seul cheval, il ne faut pas moins que neuf hommes privés du secours de l'intelligence. Mais l'intelligence permet à l'homme de maîtriser le cheval ; et dès lors ajoutant les facultés de celui-ci à ses propres facultés, il peut mettre en mouvement un poids dix fois aussi considérable, tandis que la quantité de travail exigée, pour se procurer la nourriture nécessaire à l'entretien d'activité de cette somme plus considérable d'effort musculaire, n'est pas même doublée. En acquérant de nouvelles connaissances, il dispose en maître de la puissance merveilleuse de la vapeur ; et alors, avec l'aide d'une demi-douzaine d'individus chargés de fournir l'aliment combustible, il commande à une puissance égale à celle de centaines de chevaux ou de milliers d'individus. La force, grâce à laquelle ce travail s'accomplit, est dans l'homme ; et à mesure que cette force arrive à peser sur la matière qui l'entoure, la valeur de ses travaux est augmentée, avec un constant accroissement dans son pouvoir d'accomplir de nouveaux progrès. Le capitaine de navire a obtenu, en échange d'une hache fabriquée par un ouvrier en un seul jour, des provisions qui avaient exigé plusieurs mois pour être recueillies et conservées, parce que les travaux de l'ouvrier avaient été aidés par son intelligence ; tandis que les colons pauvres et isolés ne pouvaient guère compter que sur une qualité à l'égard de laquelle ils étaient dépassés par le cheval et, beaucoup d'autres animaux, la simple force brutale.

    En parcourant le cercle des actes qui s'accomplissent dans le monde, on trouve le même résultat. Le sauvage donne des peaux de bêtes, produit de plusieurs mois d'activité, en échange de quelques colliers de verroterie, d'un couteau, d'un fusil et d'un peu de poudre. Les Polonais donnent du froment, produit du travail de quelques mois, pour des vêtements produit du travail de quelques jours, aidé du capital sous forme d'instrument et de l'intelligence nécessaire pour en diriger l'emploi. Les Indiens donnent une année de travail pour une quantité de vêtements, ou de provisions, équivalente à celle qu'aux États-Unis on pourrait se procurer en un mois. Les Italiens donnent le fruit du travail d'une année pour moins que le même travail n'obtient en Angleterre, en six mois. L'ouvrier, aidé de la connaissance de son métier obtient, en une seule semaine, autant que le simple manoeuvre peut gagner en quinze jours ; et le marchand qui a consacré son temps à acquérir une connaissance complète de sa profession gagne, en un mois, autant que son voisin moins habile à cet égard peut le faire, en une année.

    Pour que la quantité de travail puisse devenir une mesure de la valeur, il faut qu'il existe un pouvoir égal de disposer des services de la nature. Le produit du travail de deux charpentiers, à New-York ou à Philadelphie, peut, généralement, s'échanger pour celui du travail de deux maçons ; et le produit du travail de deux cordonniers ne différera guère de celui de deux tailleurs. Le temps d'un ouvrier à Boston est presque égal en valeur à celui d'un autre ouvrier à Pittsburg, à Cincinnati ou à Saint-Louis ; mais ce temps ne pourrait s'échanger contre celui d'un ouvrier de Paris ou du Havre, ce dernier n'étant pas secondé dans la même proportion par les machines et conséquemment, devant plus compter sur la simple force brute. La valeur du travail, si on la compare avec celle des denrées nécessaires pour l'entretien d'un individu, varie, sur une faible échelle, dans les diverses parties de la France, ainsi que cela a lieu dans les différentes parties de l'Angleterre et de l'Inde ; mais entre l'individu de Paris et son concurrent de Sédan ou de Lille, la variation est insignifiante, comparée avec celle qui existe entre un ouvrier d'une partie quelconque de la France et un ouvrier des États-Unis. Les circonstances qui affectent la puissance d'un individu sur la nature, à Paris et à Lille, sont en grande partie communes à toute la population de la France, comme le sont les circonstances qui affectent celles d'un ouvrier, à Philadelphie, par rapport à la totalité de la population de l'Union. Nous constatons là au même moment, mais en différents lieux, le même effet dont nous avons démontré la manifestation au même lieu, mais à divers moments. Le perfectionnement des instruments de nos colons ayant augmenté la somme de leurs forces, leur troisième année de résidence a représenté une valeur plus considérable que ne l'avait été celle des deux années antérieures ; et pareillement le travail d'une seule année, aux États-Unis, vaut plus que celui de deux années en France. Le travail croît en valeur, en raison directe de la substitution de la force intellectuelle à la force musculaire ; c'est-à-dire des qualités particulières qui distinguent l'homme de l'animal, à celle qu'il possède en commun avec tant d'autres animaux, et la valeur de toutes les autres denrées baisse exactement dans la même proportion.

 

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI :

DE LA VALEUR.

 

    § 3. — L'homme augmente en valeur à mesure que celle des denrées diminue.


    
    La maison et la hache, formant le capital qui avait été accumulé, ont diminué de valeur, lorsqu'à l'aide d'instruments perfectionnés, le travail est devenu plus productif ; conséquence nécessaire d'une plus grande facilité d'accumulation. A chaque pas fait dans cette direction, le travailleur trouve un accroissement dans la rémunération de ses efforts physiques ou intellectuels, ainsi que nous l'avons constaté dans ce fait, que le vêtement qui, il y a cinquante ans, se fût vendu pour le travail de plusieurs semaines, ne pourrait aujourd'hui commander le travail d'un nombre de journées équivalent. Il y a cinquante ans, le paiement d'une machine à vapeur eût exigé le travail d'une vie entière ; mais aujourd'hui on pourrait l'échanger contre le travail d'un ouvrier ordinaire des États-Unis, pendant un très petit nombre d'années. En réalité, ainsi qu'à l'égard de la maison construite primitivement par le colon, on trouverait dans cette machine, relativement à celles que l'on fabrique aujourd'hui, une telle infériorité qu'elle rencontrerait difficilement un acheteur à quelque prix que ce fût.

    La valeur des denrées ou des machines, au moment de leur production, se mesure par la quantité et la qualité du travail nécessaire pour les produire. Tout perfectionnement dans le mode de production tend à augmenter la puissance du travail, et à diminuer la quantité de celui-ci, nécessaire pour la reproduction d'articles semblables. En même temps qu'a lieu chacun de ces nouveaux progrès, il y a diminution dans la quantité que l'on peut obtenir en échange des articles qui existent déjà ; et cela par le motif, qu'aucune denrée ne peut s'échanger contre une plus grande somme de travail que celle nécessaire pour sa reproduction. Dans toute société où la population et la richesse augmentent, de semblables changements se manifestent, et l'on peut constater que chacun d'eux n'est que le prélude de changements nouveaux, et plus importants, accompagnés d'une tendance constamment croissante à l'abaissement dans la valeur, en travail, des denrées existantes, ou des machines qui ont été accumulées. Conséquemment, plus il y a longtemps qu'existe l'une des denrées ou machines pour la production desquelles des perfectionnements se sont accomplis, même lorsqu'il ne s'est opéré aucun changement résultant de l'usage, plus est faible la proportion que représente sa valeur actuelle, relativement à celle qu'elle possédait dans le principe.

    L'argent produit au quatorzième siècle s'échangeait contre du travail à raison de sept pence 1/2, prix du travail d'une semaine. Depuis cette époque, sa puissance de commander les services humains, a constamment diminué, jusqu'à l'époque actuelle, où il faut donner 12 ou 15 schellings pour obtenir une somme de ces mêmes services, équivalente à celle qu'on obtenait il y a cinq siècles pour sept pence 1/2. Les divers individus, entre les mains desquels est passé l'argent qui existait au quatorzième siècle, ont ainsi éprouvé une dépréciation constante, dans la quantité de travail que leur capital pouvait leur procurer. Une hache fabriquée il y a cinquante ans, d'une qualité égale à la meilleure fabriquée de nos jours, et qui serait restée sans emploi, ne s'échangerait pas aujourd'hui contre une somme équivalente, de moitié, à celle qu'on l'eût payée au moment de sa fabrication.

 

 


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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI :

DE LA VALEUR.

 

    § 4. — La diminution, dans les proportions des charges dont est grevé l'usage des denrées et des choses, est une conséquence nécessaire de la diminution dans le prix de reproduction. Définition de la valeur.


    
    La diminution dans la valeur du capital est accompagnée d'une diminution dans la proportion du produit du travail donné pour l'usage de ce capital, par ceux qui, ne pouvant l'acheter, désirent le louer. Si la première hache eût été la propriété exclusive de l'un de nos colons, il eût demandé plus que la moitié du bois que l'on pouvait abattre avec son secours, en retour de la concession du prêt de cette même hache. Quoiqu'elle lui eût coûté une somme énorme de travail, elle ne faisait que peu de besogne : et quelque considérable que fût la proportion de son produit, qu'il fût ainsi à même de demander, la quantité qu'il avait à recevoir était encore très-faible. D'un autre côté, son voisin trouvait bien plus avantageux de donner les trois quarts du produit de son travail, pour l'usage de la hache, que de continuer à ne pouvoir compter que sur ses bras ; en effet, avec celle-ci il pouvait abattre plus d'arbres en un jour qu'il ne l'eût pu faire sans elle en un mois. L'arrivée d'un navire leur ayant procuré de meilleures haches à moins de frais, aucun d'eux ne voudrait maintenant donner, pour l'usage de celles-ci, autant qu'il l'eût fait antérieurement. L'individu qui, il y a cinquante ans, désirait se servir de cet instrument pendant une année, aurait donné le travail d'un bien plus grand nombre de jours qu'il ne le ferait aujourd'hui, pouvant, grâce au travail d'un seul jour, devenir propriétaire d'une hache d'une qualité éminemment supérieure. Lorsque A possédait la seule maison existante dans la colonie, il aurait pu demander à B, en échange de la permission d'en faire usage pendant un certain temps, une somme bien plus considérable de journées de travail que B ne consentirait à lui donner, maintenant que la possession d'une hache l'a rendu capable d'en construire une semblable en un mois. A l'époque où avec le travail d'une semaine on ne pouvait se procurer que 7 pence 1/2 d'argent, le possesseur d'une livre de ce métal pouvait demander bien davantage, en retour de l'usage dudit argent, qu'il ne peut le faire, aujourd'hui que l'ouvrier obtient cette quantité en ne travaillant guère plus de quinze jours. Tout progrès qui favorise la production est suivi, non-seulement d'une diminution dans la valeur en travail des instruments existant antérieurement, mais encore d'une diminution dans la proportion du produit du travail que l'on peut demander, en échange de la concession de l'usage desdits instruments.

    Plus est complète la puissance d'association et plus le mouvement de la société est considérable, plus doit augmenter la tendance au développement de l'individualité ; plus est rapide l'accroissement de la production, plus est considérable la facilité de l'accumulation, plus augmente la tendance à la baisse dans la valeur de toutes les accumulations existantes, et plus devient faible la proportion des produits du travail que l'on peut réclamer en échange de leur usage. Pour que la puissance d'association puisse augmenter, il doit y avoir, ainsi que le lecteur l'a déjà vu, différence. Et cette différence résulte de la diversité des travaux. Plus cette diversité est considérable, plus doit être rapide le développement de la faculté d'accumuler ; plus est grande la tendance à la diminution dans la proportion de ce que reçoit le capitaliste, et à l'accroissement dans celle que reçoit l'ouvrier, et plus est grande la tendance à l'abaissement dans le taux de la rente, du profit ou de l'intérêt. Dans tous les pays du monde purement agricoles, ce taux est élevé ; et il tend à s'accroître à raison de la diminution dans la puissance d'accumulation, résultant de l'épuisement du sol ; ce qui est exactement l'inverse de ce qu'on a observé dans tous les pays où la diversité des travaux augmente progressivement, et dans lesquels l'individualité prend des développements de plus en plus considérables.

    La valeur est la mesure de la résistance à vaincre pour se procurer les denrées nécessaires à nos besoins, c'est-à-dire la mesure de la puissance de la nature sur l'homme. Le but important que l'homme doit atteindre en ce monde, c'est d'obtenir la domination sur la nature, en la forçant de travailler pour lui ; et, à chaque pas fait dans cette direction, le travail devient moins pénible, en même temps qu'augmente la rémunération qui en résulte. A chaque pas les accumulations du passé conservent moins de valeur, et l'on voit diminuer constamment leur pouvoir de commander les services des travailleurs au moment actuel. A chaque pas, la puissance d'association augmente, en même temps qu'il y a augmentation constante dans la tendance au développement des diverses facultés de l'homme pris individuellement, ainsi qu'au pouvoir d'accomplir de nouveaux progrès ; et c'est ainsi, qu'en même temps que la combinaison des efforts permet à l'homme de triompher de la nature, chaque triomphe successif est suivi d'une facilité plus grande pour accomplir de nouveaux efforts qui, à leur tour, seront suivis de triomphes nouveaux et plus importants.

 

 

 

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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  1861

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI :

DE LA VALEUR.

 

    § 5. — Quelles sont les choses auxquelles nous attachons l'idée de valeur? Pourquoi y attache-t-on de la valeur? Quel est leur degré de valeur ?


    
    Le lecteur qui désire maintenant vérifier par lui-même l'exactitude des idées qui lui ont été présentées jusqu'à ce moment, peut le faire facilement sans quitter la chambre où il se tient assis. Qu'il porte d'abord les regards autour de lui, et qu'il voie quelles sont les choses auxquelles il attache l'idée de valeur. En se livrant à cet examen, il trouve qu'au nombre de ces choses n'est pas compris l'air qu'il aspire constamment, et sans lequel il ne pourrait vivre. En lisant pendant le jour, il trouve qu'il n'attache aucune valeur à la lumière, ni dans l'été à la chaleur. Si c'est pendant la nuit qu'il se livre à la lecture, il attache une valeur au gaz qui lui fournit la lumière ; et pendant l'hiver au charbon de terre, ou au bois, dont la combustion réchauffe ses membres. En recherchant ensuite pourquoi il attache une idée de valeur à l'une de ces choses et non à l'autre, il trouve que la raison en est, que la première est fournie gratuitement par la nature, en quantités abondantes, et dans les lieux et au moment où l'on en a besoin ; tandis que pour obtenir la dernière, il faut dépenser une certaine somme de travail humain. La nature fournit la houille dans une proportion illimitée et gratuitement, ainsi que l'air ; mais il faut quelques efforts pour amener cette houille au lieu où elle doit être consommée. Les matières dont on fait les chandelles sont également fournies en abondance ; mais pour les changer de lieu et de forme, de manière à les approprier aux besoins de l'homme, il faut appliquer une certaine somme de travail ; et c'est à raison de la nécessité de vaincre l'obstacle qui empêche la satisfaction de nos désirs, que nous apprécions la houille et la chandelle, tandis que nous n'attachons aucune valeur à la lumière du jour, ou à la chaleur de l'été.

    Si le lecteur se demande ensuite combien de valeur il attache au siége sur lequel il est assis, à la table sur laquelle il écrit, au livre qu'il lit, ou à la plume à l'aide de laquelle il trace des caractères, il trouve que cette valeur est limitée par le prix de reproduction ; et que plus il s'est écoulé de temps depuis que ces divers objets ont été fabriqués, plus est considérable l'abaissement de cette valeur au-dessous du prix de production. La plume, qui vient d'être fabriquée à l'instant, peut être remplacée, rien que par la dépense de la même somme de travail qui a été nécessaire pour la produire ; et sa valeur ne change pas. Le siége et la table, qui ont peut-être aujourd'hui dix ans de date, sont tombés aujourd'hui bien au-dessous de leur valeur primitive ; car, depuis cette époque, on a inventé des machines, à l'aide desquelles la vapeur a été appliquée aux diverses opérations qui se rattachent à la fabrication de ces produits ; ceux-ci, conséquemment, ont baissé de valeur comparés au travail, tandis que le travail a haussé comparé avec eux. Le livre qu'il lit est peut-être encore plus ancien ; et depuis qu'il a été imprimé, des perfectionnements ont eu lieu dans l'industrie, perfectionnements qui tendent à diminuer considérablement la somme d'efforts humains nécessaire pour sa reproduction. Le chimiste a fourni les poudres de blanchiment qui ont amélioré la couleur du papier. Le chemin de fer, en diminuant les frottements des véhicules, a diminué les frais de transport des chiffons et du papier. La puissance de la vapeur a remplacé le travail des bras de l'homme, et a permis au fabricant de papier de livrer au dehors, et provenant de la même manufacture, autant de rames qu'il pouvait autrefois fabriquer de mains. La vapeur devient encore un auxiliaire pour transformer le métal en caractères d'imprimerie ; et la presse à vapeur, qui livre des milliers de feuilles par heure, a remplacé la presse à bras qui ne les livrait que par centaines. A chaque accroissement pareil dans l'empire que l'homme conquiert sur la nature, il y a diminution dans la valeur des livres existants comparés à celle du travail, et augmentation dans la valeur du travail comparée à celle des livres, ainsi que le lecteur peut s'en convaincre, en jetant les yeux autour de lui sur sa bibliothèque, et comparant la valeur qu'il attache aujourd'hui aux ouvrages classiques qui sont constamment reproduits, à celle qu'il y attachait dix ou vingt ans auparavant. On peut aujourd'hui se procurer, en échange du travail d'un individu habile, pendant un seul jour, un exemplaire de la Bible, de Milton, ou de Shakespeare, mieux fabriqué que celui qu'on eût obtenu, il y a cinquante ans, en échange du travail d'une semaine ; la conséquence nécessaire de ce fait a été une diminution dans la valeur de tous les exemplaires existant, soit dans les bibliothèques particulières, soit entre les mains des libraires, le prix de reproduction étant la limite que ne peut dépasser la valeur (1).

    En outre, parmi les livres qui sont en sa possession, tous ceux qui ont été reliés il y a quarante ans le sont en peau ; tandis que parmi les livres modernes presque tous le sont en toile. A une époque plus reculée, la toile de coton exigeait, pour sa fabrication, une large dépense de travail humain, et sa valeur était tellement considérable, qu'une quantité de douze ou quinze mètres était tout ce que l'ouvrier pouvait obtenir, au prix des efforts d'une semaine. Mais depuis cette époque, diverses forces naturelles ont été mises en oeuvre pour seconder les efforts du fabricant de toile ; la vapeur a remplacé les doigts qui antérieurement filaient la laine, et les bras qui autrefois tissaient la toile, en même temps que la chimie a accompli une oeuvre analogue à l'aide de la lumière du soleil, et a permis au blanchisseur de toiles de faire, en une heure, ce qui autrefois avait exigé le travail d'une semaine ; et la conséquence de cet accroissement de pouvoir sur la nature a été qu'on peut maintenant obtenir, en retour du travail d'une seule heure, un mètre de toile qui, il y a cinquante ans, eût été une compensation suffisante pour celui d'une demi-journée. Le commerçant, qui eût conservé sur les rayons de son magasin une pièce de toile fabriquée il y a un siècle, aurait constaté nécessairement la diminution constante de sa valeur, en même temps que la diminution des frais qu'exige aujourd'hui sa reproduction. Supposons qu'il continue à garder cette pièce de toile, et à mesure que de nouvelles forces sont appelées au service de l'homme, il peut constater une nouvelle diminution, jusqu'au moment où il ne l'appréciera que comme équivalente au cinquième de la somme de travail, en échange de laquelle elle se vendait primitivement. L'utilité du coton a augmenté considérablement ; mais la valeur de la toile de coton a diminué dans la même proportion ; et tous ces résultats ont eu lieu, parce que la nature qui travaille gratuitement a été, chaque année, rendue plus apte à faire ce qui se faisait autrefois à l'aide du travail de l'homme ; lequel exige une quantité constante de nourriture et de vêtement pour que la machine soit maintenue en état d'accomplir son oeuvre.

 

 

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI :

DE LA VALEUR.

 

    § 6. — Inconséquences d'Adam Smith et d'autres économistes relativement à la cause de la valeur. Il n'existe qu'une seule cause pour la valeur de la terre, de toutes ses parties et de tous ses produits. Les phénomènes relatifs à la valeur de la terre se manifestent en Angleterre, aux États-Unis et dans d'autres pays.


    
    « Le travail, dit Adam Smith, a été le premier prix, la monnaie payée pour l'achat primitif de toutes choses. » Et, suivant son opinion, « il constitue la seule mesure définitive et réelle qui puisse servir à apprécier et à comparer la valeur de toutes les marchandises (2). » En comparant donc le prix payé avec le produit obtenu, le travail serait, d'après cette autorité, l'étalon de la valeur pour toute espèce de denrées, qu'il s'agisse de la terre cultivée elle-même, ou des denrées obtenues en retour du travail appliqué à sa culture. Dans un autre passage, Smith nous dit que le prix payé pour l'usage de la terre « n'est nullement en proportion des améliorations que le propriétaire peut avoir faites sur sa terre, ou de ce qu'il lui suffirait de prendre (pour ne pas perdre), mais bien de ce que le fermier peut consentir à donner, et se trouve donc être naturellement un prix de monopole (3). » Nous avons là une des causes de la valeur de la terre, en sus du travail appliqué à sa culture ou à son bénéfice ; et c'est ainsi que l'auteur établit, pour elle, une loi complètement différente de celle qui a été proposée comme la cause de la valeur « en toute chose. »

    M. Mac Culloch apprend à ses lecteurs « que le travail est la source unique de la richesse, » et que « l'eau, les feuilles des arbres, les peaux des animaux, en un mot tous les produits spontanés de la nature, ne possèdent aucune valeur que celle qu'ils tirent du travail nécessaire pour les approprier à notre usage. Toutefois, continue-t-il, les forces agissantes de la nature peuvent être appropriées ou accaparées par un ou plusieurs individus, à l'exclusion de tous les autres ; et ceux qui accaparent ces forces peuvent exiger un prix pour les services qu'elles rendent. Mais cela démontre-t-il, se demande l'auteur, que ces services coûtent quelque chose aux accapareurs? Si A possède sur sa propriété une chute d'eau, il pourra probablement en retirer un revenu. Il est clair, toutefois, que le travail accompli par la chute d'eau est aussi complètement gratuit que celui du vent agissant sur un moulin. La seule différence entre ces deux cas consiste en ceci : que tout homme pouvant, à son gré, utiliser les services du vent, personne ne peut intercepter à son profit la bonté de la nature, et exiger un prix pour une chose qu'elle accorde libéralement, tandis que A, en appropriant la chute d'eau, et, par conséquent, en acquérant le pouvoir d'en disposer, peut complètement empêcher qu'on n'en fasse usage, ou vendre les services qu'elle rend (4). »

    Nous apercevons ici la même contradiction que nous avons déjà signalée dans la Richesse des nations. On nous assure que le travail est la source unique de la richesse, la cause unique de la valeur ; et, cependant, le principal article parmi les valeurs de ce monde se trouve entre les mains d'individus, qui, suivant notre auteur, « interceptent à leur profit la bonté de la nature et exigent un prix pour une chose qu'elle accorde libéralement ; » et ce prix, ils peuvent le demander, parce qu'ils ont pu « acquérir la faculté de disposer » de certaines forces naturelles, et empêcher qu'elles ne fussent utilisées par ceux qui ne consentent pas à payer, à celui qui en est propriétaire, « les services qu'elles leur rendraient. »

    Ainsi, d'après ces deux autorités, il existe deux causes de la valeur, le travail et le monopole, la première restant la seule pour ce qui regarde tous les produits spontanés de la nature ; et les deux causes se combinant par rapport à la terre, la grande source de toute production.

    C'est ainsi que M. Ricardo assure à ses lecteurs, que le prix payé pour l'usage de la terre doit se diviser en deux parts ; la première, que l'on peut demander en retour du travail « employé à améliore la qualité de cette terre, et à construire les bâtiments nécessaires pour garantir et conserver les produits, et la seconde, que l'on paye au propriétaire pour l'usage des facultés productives, primitives et impérissables du sol ; » et cette dernière doit s'ajouter encore, à celle que l'on pourrait demander pour l'usage de tout autre instrument parmi ceux qui concourent à la production.

    M. Say nous apprend :
 « Que la terre n'est pas le seul agent de la nature qui ait un pouvoir productif, mais qu'il est le seul, ou à peu près, que l'homme ait pu s'approprier : que l'eau des rivières et de la mer, par la faculté qu'elle a de mettre en mouvement nos machines, de porter nos bateaux, de nourrir des poissons, a bien aussi un pouvoir productif, que le vent qui fait aller nos moulins, et jusqu'à la chaleur du soleil, travaillent pour nous, mais qu'heureusement personne n'a pu dire : Le vent et le soleil m'appartiennent, le service qu'ils rendent doit m'être payé (5). »

    M. Senior, au contraire, insiste sur ce point, que l'air et le soleil, les eaux d'un fleuve et celles de la mer, « la terre et toutes les qualités qu'elle possède, sont également susceptibles d'appropriation (6).» Suivant lui, pour qu'une denrée puisse avoir une valeur aux yeux des hommes, il est nécessaire qu'elle soit utile, susceptible d'appropriation et, naturellement, transportable et limitée dans sa quantité, toutes qualités qu'il suppose possédées par la terre, dont les propriétaires peuvent, conséquemment, imposer des prix de monopole en échange de son usage.

    M. Mill nous dit que « la rente de la terre est le prix payé en échange de l'usage d'un agent naturel ; qu'aucun prix semblable ne se paye dans l'industrie, que la raison du prix payé pour l’usage de la terre est simplement la limitation de sa quantité » et que « si l'air, la chaleur, l'électricité, les agents chimiques, et les autres forces de la nature mises en oeuvre par les manufacturiers, n'étaient fournis que dans des limites restreintes, et pouvaient, comme la terre, être accaparés et appropriés, on exigerait également une rente en retour de la concession de leur usage. » Nous trouvons encore ici une valeur de monopole, qui vient s'ajouter au prix que pourrait demander le propriétaire, comme compensation du travail appliqué à la terre, ou à son amélioration. Le lecteur a vu que la valeur de ces portions de la terre que l'homme convertit en arcs et en flèches, en canots, navires, maisons, livres, hameçons, drap, ou machines à vapeur, est déterminée par le prix de reproduction ; que ce prix, dans toutes les sociétés en progrès, est moindre que le prix de production, et que la baisse du premier, au-dessous du dernier, a toujours lieu très-rapidement, lorsque la population, et la puissance d'association qui en résulte, augmentent avec une égale rapidité. Et cependant, lorsque nous considérons les portions de la terre que l'homme met en oeuvre pour les besoins de la culture, nous trouvons, d'après tous ces auteurs, une loi précisément contraire ; la valeur de la terre se trouve égale à ce qu'il en a coûté pour lui donner sa forme actuelle, plus la valeur d'un pouvoir de monopole qui s'accroît avec la population, et très-rapidement lorsque le développement de la population et la puissance d'association sont également très-rapides.

    Admettre l'exactitude d'une pareille manière de voir, ce serait admettre que la terre, au moment où le fermier l'ouvrait avec sa charrue, était soumise à une certaine série de lois, et a été soumise à des lois directement contraires, aussitôt qu'elle a passé dans les mains du potier pour être convertie en porcelaine ou en faïence ; ce serait admettre qu'il n'existait rien qu'on pût appeler l'universalité des lois régissant la matière, et que, conséquemment, le Grand-Architecte de l'Univers nous a donné un système fécond en discordances, et dont la mise en oeuvre ne pouvait nous faire prévoir rien qui ressemblât à l'harmonie. Les choses se passent-elles ainsi, en réalité? c'est ce qu'il faut déterminer par un examen des faits de la circonstance, tels qu'ils se présentent dans la comparaison de la valeur de la terre, avec le travail qui serait aujourd'hui nécessaire pour la reproduire sous sa forme existante. Si le résultat aboutit à prouver que la première est plus considérable que le second, alors la doctrine de tous ces écrivains doit être admise comme exacte ; mais si ce résultat prouve, que nulle part la terre ne s'échangera contre une somme de travail équivalente à celle qui serait nécessaire pour sa reproduction, il faudra bien admettre alors que la valeur n'est, dans tous les cas, que la mesure de la somme d'efforts physiques et intellectuels nécessaire pour triompher des obstacles qui contrarient l'accomplissement de nos désirs ; que le prix demandé pour l'usage de la terre, de même que celui qui est demandé pour l'usage de toutes les autres denrées ou choses quelconques, n'est qu'une compensation pour les épargnes accumulées résultant des travaux du passé ; que le prix tend partout à diminuer, en proportion du produit obtenu avec le secours des machines ; et qu'il n'existe qu'un seul système de lois qui régit toute la matière, sous quelque forme qu'elle se présente.

    Il y a douze ans, la valeur annuelle de la terre et des mines de la Grande-Bretagne, en y comprenant la part du clergé, était estimée par Robert Peel à 47 800 000 liv., 239 000 000 de fr., ce qui donnerait pour une possession de 25 ans, une somme principale de près de douze cents millions de liv. st., soit fr. 6 000 000 000. En évaluant le salaire des ouvriers, des mineurs, des artisans et de ceux qui dirigent leurs travaux, à raison de 50 liv., ou 1 250 fr. par an, pour chaque individu, la terre alors représenterait le travail de 24 millions d'individus en une seule année, ou d'un million d'individus pendant 24 années.

    Supposons maintenant la Grande-Bretagne réduite à l'état où la trouva César ; couverte de forêts impénétrables (dont le bois n'a point de valeur à cause de sa surabondance), de marais, de bruyères et de déserts sablonneux ; estimons alors la quantité de travail qui serait nécessaire pour la placer dans la situation où elle se trouve aujourd'hui, avec ses terrains défrichés, nivelés, enclos et drainés ; avec ses routes à barrière de péage et ses chemins de fer, ses églises, ses écoles, ses collèges, ses tribunaux, ses marchés, ses hauts-fourneaux et ses foyers ; ses mines de houille, de fer et de cuivre, et les milliers d'autres améliorations nécessaires, pour mettre en activité ces forces pour l'usage desquelles on paie une rente, et l'on constatera que le travail de millions d'individus pendant plusieurs siècles, serait indispensable, lors même qu'ils seraient pourvus de toutes les machines des temps modernes, des meilleures haches et des meilleures charrues ; et qu'ils auraient à leur disposition la machine à vapeur, le chemin de fer et sa locomotive.

    La même chose peut se voir aujourd'hui sur une plus petite échelle. Une partie du Lancashire du sud, la forêt et la chasse de Rossendale, embrassant une superficie de 24 milles carrés, contenait 80 habitants au commencement du seizième siècle ; et le montant du livre censier, au temps de Jacques Ier, il y a un peu plus de deux siècles, s'élevait à la somme de 122 liv. 13 sch. 8 pence, soit 3 066 fr. 43 c. Cette région possède maintenant une population de 81 000 individus ; et l'état de revenus annuel s'élève à 50 000 liv, soit 12 500 fr., qui, pour une possession de vingt-cinq ans équivalent à 1 250 000 liv., soit 31 250 000 fr. ; sans avoir vu cette terre, on ne peut hésiter à affirmer, que si on la donnait aujourd'hui au baron Rotschild dans l'état où elle existait sous le règne de Jacques ler, avec une prime égale à sa valeur, à la condition de tirer, des bois, le même parti qu'on avait tiré de ceux qui existaient à cette époque sur le sol, M. Rotschild s'engageant à rendre à cette propriété les mêmes avantages que ceux pour lesquels aujourd'hui on paie un revenu, on peut affirmer, disons-nous, que sa fortune personnelle serait dépensée en sus de la prime, longtemps avant que l'oeuvre fût à moitié complète. La somme reçue comme rente est l'intérêt de la valeur du travail, moins la différence entre la puissance productive de Rossendale, et celle des terrains plus neufs qui peuvent maintenant être exploités par l'application du même travail qui a été là consacrée à l'oeuvre.

    La valeur au comptant des fermes, dans l'État de New-York, a été estimée sur les registres du Maréchal, au dernier recensement, à 554 000 000 de doll., soit 2 770 000 000 fr., et en y ajoutant la valeur des routes, constructions et autres oeuvres d'amélioration, nous obtiendrons une somme qui s'élèvera probablement à un chiffre double, c'est-à-dire à l'équivalent du travail d'un million d'individus, travaillant 300 jours par an, pendant quatre ans, et recevant pour leur travail un dollar par jour. Si la terre était rétablie dans l'état où elle se trouvait au temps d'Hendrick Hudson, et qu'elle fût offerte en pur don à une association formée des plus riches capitalistes de l'Europe, avec un boni en argent égal à sa valeur actuelle, on verrait leur fortune privée et le boni épuisés, avant que les améliorations existantes eussent été exécutées, même dans la proportion d'un cinquième.

    La terre de Pennsylvanie a été estimée dans un rapport fait après le cens, à une valeur au comptant, de 403 000 000 de dollars. En doublant ce chiffre, pour obtenir la valeur du domaine réel et de ses améliorations, nous obtenons le chiffre de 806 000 000 de doll., en d'autres termes l'équivalent des travaux de six cent soixante-dix mille individus pendant quatre ans ; ce qui ne forme pas le dixième de ce qui serait nécessaire pour reproduire l'État dans sa situation actuelle, s'il était rétabli dans celle où il se trouvait à l'époque de l'arrivée des Suédois qui commencèrent l'oeuvre de colonisation.

    William Penn vint après eux, et profita de ce qu'ils avaient déjà fait. Lorsqu'il obtint la concession de tout ce territoire qui constitue maintenant la Pennsylvanie, et vers l'ouest jusqu'à l'Océan Pacifique, on supposa qu'il possédait un domaine princier. Il plaça son capital dans le transport des colons, et consacra son temps et ses soins à la nouvelle colonie ; mais après plusieurs années de tracas et de tourment, il se trouva tellement obéré, qu'en 1708, il hypothéqua le tout pour 6 600 liv., soit 33 000 fr., afin de payer les dettes contractées dans le but de coloniser la province. Il avait reçu la concession en payement d'une dette s'élevant avec les intérêts à 29 200 liv., soit 46 000 fr., et ses débours y compris l'intérêt, étaient de 52 373 liv. ; tandis que le montant reçu dans l'espace de vingt ans, n'était que de 19 460, ce qui lui laissait un déficit dont le total était de 62 113. Quelques années plus tard le gouvernement fit avec lui une convention en vertu de laquelle il lui achetait le tout pour une somme de 12 000 liv. ; mais une attaque d'apoplexie empêcha l'exécution des conditions convenues. A sa mort William Penn laissa ses propriétés irlandaises à son fils favori, comme la partie la plus précieuse de sa propriété, la partie américaine étant d'une valeur de beaucoup inférieure aux frais de production. Le duc d'York obtint pareillement la concession de New-Jersey, mais quelques années après elle fut offerte en vente au prix d'environ 5 000 liv., soit 125 000 fr., prix bien inférieur aux dépenses qui y avaient été appliquées.

    Les propriétaires des terrains inoccupés aux États-Unis ont constaté à leurs dépens que l'agent naturel n'avait pas de valeur. Fourvoyés de la même manière que William Penn, le duc d'York, les concessionnaires de l'établissement de la rivière de Swan et beaucoup d'autres, ils supposèrent que la terre devait acquérir une, très-grande valeur ; et un grand nombre d'individus très-perspicaces furent entraînés à y placer des sommes considérables. Robert Morris, l'habile financier de la Révolution, fut celui qui poussa cette spéculation au plus haut point, accaparant des quantités immenses à des prix très-bas et souvent à raison de 10 cents par acre. Mais l'expérience a démontré l'erreur de Morris. Sa propriété, quoique la plus grande partie du terrain fût d'une qualité excellente, n'a jamais remboursé les charges dont elle était grevée. Et tel a été le résultat de toutes les opérations de ce genre. Un grand nombre de personnes, propriétaires de mille et de dix mille acres, qui ont acquitté les taxes de comté et les taxes de route, et qui se sont ainsi appauvries, recevraient maintenant bien volontiers le montant de leurs dépenses avec l'intérêt, en perdant complètement le prix d'achat primitif. Leurs embarras ne sont pas résultés du défaut de fécondité du sol, mais de ce fait, que le prix de reproduction diminuant constamment, on obtient de meilleures fermes, en retour d'une plus petite quantité de travail.

    La compagnie foncière hollandaise acheta des portions de terrains considérables à des prix extrêmement bas, et sa propriété fut bien gérée. Mais les propriétaires y engloutirent un capital énorme ; aucune portion des États-Unis ne s'est améliorée plus rapidement que cette partie de l'État de New-York, où cette propriété se trouvait principalement située ; aucune portion n'a tiré plus d'avantage de la construction du canal Erié ; et cependant la totalité du prix d'achat y a été absorbée. Si la compagnie eût abandonné la terre, et qu'elle eût employé d'une autre manière le même capital appliqué à cet usage, le résultat eût été trois fois plus avantageux.

    Il serait facile de multiplier les exemples pour prouver ce principe : que la propriété foncière obéit à une loi identique à celle qui régit toutes les autres espèces de propriété ; et qu'elle s'applique aux bourgs et aux villes aussi bien qu'à la terre. Avec tous leurs avantages de situation, Londres et Liverpool, Paris et Bordeaux, New-York et la Nouvelle-Orléans, ne s'échangeraient que contre une faible portion du travail qui serait nécessaire pour les reproduire, si leurs emplacements étaient, de nouveau, réduits à l'état dans lequel les trouva la population qui, la première, commença à les fonder. Dans toute l'étendue de l'Union, il n'existe pas un comté, un bourg ou une ville qui se vendît pour ce qu'il a coûté ; il n'en existe aucun dont les revenus soient équivalents à l'intérêt du travail et du capital appliqués à leur amélioration.

    Tout le monde est familiarisé avec ce fait, que les fermes ne se vendent qu'à un prix de très-peu supérieur à la valeur des améliorations. Lorsque l'on en vient à rechercher quelles sont les améliorations comprises dans cette estimation, on voit que l'on n'a pas tenu compte de celles qui sont les plus onéreuses ; on n'a pas tenu compte du défrichement et du drainage de la terre, des routes qui ont été tracées, du tribunal ou de la prison qui ont été construits au moyen des taxes payées annuellement ; de l'église et de la maison d'école élevées par souscription ; du canal qui traverse une belle prairie, de la part pour laquelle le propriétaire a contribué à cette oeuvre importante, ou de mille autres convenances, ou avantages, qui donnent de la valeur à la propriété, et disposent à payer une rente en échange de l'usage de celle-ci. Si l'on évaluait toutes ces choses, on trouverait que le prix de vente est le coût, moins une différence très-considérable.

    Le gouvernement des États-Unis a fait récemment l'achat de plusieurs millions d'acres de terre, pour lesquels il a contracté l'engagement de payer aux propriétaires indiens un prix qui paraît très-bas ; et cependant la valeur totale de l'acquisition est due à ce fait, que la population de notre propre pays a fait les routes qui conduisent à cette terre ; elle a creusé des canaux et construit des navires de toute espèce, grâce auxquels ses produits peuvent être transportés au marché à peu de frais. Il y a cinquante ans, le territoire du Missouri était également sans valeur ; et celui de l'Indiana et de l'Illinois, du Michigan et du Wisconsin ne valaient guère mieux. Il y a soixante ans, il en était de même en ce qui regardait le Kentucky et l'État de l'Ohio, et il y a soixante-dix ans, par rapport à la Pennsylvanie occidentale et à l'État de New-York. Il y a un siècle, les parties orientales de ces États étaient dans la même situation, et il est probable que la valeur totale des terrains de la Nouvelle-Angleterre, à cette date, n'était pas aussi considérable que celle du petit coin où se trouve maintenant située la ville de Boston. Peu à peu et lentement, les terrains les plus rapprochés de la mer ont acquis de la valeur, à ce point qu'une terre de fermier se vend, en quelques régions, à raison de deux ou trois cents dollars par acre ; et à chaque pas fait dans cette voie, les terrains plus éloignés se sont élevés progressivement d'une valeur nulle à celle de dix, vingt et cinquante cents, puis au prix donné par le gouvernement d'un dollar 25 cents, puis de 10, 15 et 20 dollars ; mais quelque rapide qu'ait été la hausse, le prix que l'on pourrait obtenir aujourd'hui, pour tout le domaine réel du nord de la ligne de Mason et Dixon, ne rembourserait pas le cinquième du travail qui serait nécessaire pour le reproduire dans son état actuel, s'il était de nouveau réduit à son état de nature.

    A chaque pas en avant que fait l'homme pour conquérir l'empire sur la nature, pour devenir capable de s'asservir les forces qui l'environnent de toutes parts, il y a diminution dans les frais nécessaires pour reproduire les denrées et les objets nécessaires à son usage, et en même temps une diminution constante dans leur valeur, comparée au travail, et augmentation dans la valeur du travail comparée à ces produits. Le lecteur a eu des preuves nombreuses qu'il en est ainsi, en ce qui concerne les haches, les bêches, les charrues et les machines à vapeur, le froment, le seigle, les tissus de coton et autres ; et ce qui prouve qu'il en est de même par rapport à la terre, c'est ce fait qu'elle peut s'acheter partout à un prix moindre que le prix de production.

 

 

 

 

 

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