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13 décembre 2008 6 13 /12 /décembre /2008 13:45
   Socrate est un de mes compagnons préférés, je lui rends souvent visite, et lorsque je ne peux jouir de sa compagnie, je pense beaucoup à lui. Comme le feu de la veillée un soir de décembre, sa conversation réchauffe l'âme et jette une lumière douce alentour, qui permet à l'oeil de s'habituer à distinguer des formes, et le prépare au retour de la vraie Lumière.
    Hier, ma douce femme a sorti de son immense sac un document et me l'a donné : j'ai été plutôt surpris d'y voir les noms de Socrate et Lamartine associés, et plus encore lorsque j'ai lu ce document. Il s'agit d'un très beau poème en alexandrin, "à la française", dont le sujet est la mort de Socrate.
    Lamartine, comme Moïse Mendelssohn, a réécrit le Phédon, dialogue sur l'immortalité de l'âme!

    Permettez-moi en ces temps difficiles de vous offrir ce baume. Bonne lecture.


Lamartine - Méditations poétiques - La Mort de Socrate (1823) 

La vérité, c'est Dieu.

Le soleil, se levant aux sommets de l'Hymette,
Du temple de Thésée illuminait le faîte,
Et, frappant de ses feux les murs du Parthénon,
Comme un furtif adieu, glissait dans la prison.
On voyait sur les mers une poupe dorée,
Au bruit des hymnes saints, voguer vers le Pirée,
Et c'était ce vaisseau dont le fatal retour
Devait aux condamnés marquer leur dernier jour ;
Mais la loi défendait qu'on leur ôtât la vie
Tant que le doux soleil éclairait l'Ionie,
De peur que ses rayons, aux vivants destinés,
Par des yeux sans regard ne fussent profanés,
Ou que le malheureux, en fermant sa paupière,
N'eût à pleurer deux fois la vie et la lumière !
Ainsi l'homme exilé du champ de ses aïeux
Part avant que l'aurore ait éclairé les cieux.

Attendant le réveil du fils de Sophronique,
Quelques amis en deuil erraient sous le portique
Et sa femme, portant son fils sur ses genoux,
Tendre enfant dont la main joue avec les verrous,
Accusant la lenteur des geôliers insensibles,
Frappait du front l'airain des portes inflexibles.
La foule, inattentive au cri de ses douleurs,
Demandait en passant le sujet de ses pleurs,
Et, reprenant bientôt sa course suspendue,
Et dans les longs parvis par groupes répandue,
Recueillait ces vains bruits dans le peuple semés,
Parlait d'autels détruits et des dieux blasphémés,
Et d'un culte nouveau corrompant la jeunesse,
Et de ce Dieu sans nom, étranger dans la Grèce !
C'était quelque insensé, quelque monstre odieux,
Quelque nouvel Oreste aveuglé par les dieux,
Qu'atteignait à la fin la tardive justice,
Et que la terre au ciel devait en sacrifice ;
Socrate ! et c'était toi qui, dans les fers jeté,
Mourais pour la justice et pour la vérité !

Enfin de la prison les gonds bruyants roulèrent ;
A pas lents, l'oeil baissé, les amis s'écoulèrent.
Mais Socrate, jetant un regard sur les flots,
Et leur montrant du doigt la voile vers Délos :
«Regardez ! sur les mers cette poupe fleurie,
C'est le vaisseau sacré, l'heureuse Théorie ;
Saluons-la, dit-il : cette voile est la mort !
Mon âme, aussitôt qu'elle, entrera dans le port !
Et cependant parlez ! et que ce jour suprême
Dans nos doux entretiens s'écoule encor de même !
Ne jetons point aux vents les restes du festin ;
Des dons sacrés des dieux usons jusqu'à la fin :
L'heureux vaisseau qui touche au terme du voyage
Ne suspend pas sa course à l'aspect du rivage ;
Mais, couronné de rieurs, et les voiles aux vents,
Dans le port qui l'appelle il entre avec des chants !

Les poètes ont dit qu'avant sa dernière heure
En sons harmonieux le doux cygne se pleure ;
Amis, n'en croyez rien : l'oiseau mélodieux
D'un plus sublime instinct fut doué par les dieux.
Du riant Eurotas près de quitter la rive,
L'âme, de ce beau corps à demi fugitive,
S'avançant pas à pas vers un monde enchanté,
Voit poindre le jour pur de l'immortalité,
Et, dans la douce extase où ce regard la noie,
Sur la terre en mourant elle exhale sa joie.
Vous qui près du tombeau venez pour m'écouter,
Je suis un cygne aussi : je meurs, je puis chanter !»

Sous la voûte, à ces mots, des sanglots éclatèrent ;
D'un cercle plus étroit ses amis l'entourèrent :
«Puisque tu vas mourir, ami trop tôt quitté,
Parle-nous d'espérance et d'immortalité !
- Je le veux bien, dit-il : mais éloignons les femmes ;
Leurs soupirs étouffés amolliraient nos âmes ;
Or, il faut, dédaignant les terreurs du tombeau,
Entrer d'un pas hardi dans un monde nouveau !

Vous le savez, amis ; souvent, dès ma jeunesse,
Un génie inconnu m'inspira la sagesse,
Et du monde futur me découvrit les lois.
Etait-ce quelque Dieu caché dans une voix ?
Une ombre m'embrassant d'une amitié secrète ?
L'écho de l'avenir ? la muse du poète ?
Je ne sais ; mais l'esprit qui me parlait tout bas,
Depuis que de ma fin je m'approche à grands pas,
En sons plus élevés me parle, me console.
Je reconnais plus tôt sa divine parole,
Soit qu'un coeur affranchi du tumulte des sens
Avec plus de silence écoute ses accents ;
Soit que, comme l'oiseau, l'invisible génie
Redouble vers le soir sa touchante harmonie ;
Soit plutôt qu'oubliant le jour qui va finir,
Mon âme, suspendue aux bords de l'avenir,
Distingue mieux le son qui part d'un autre monde,
Comme le nautonier, le soir, errant sur l'onde,
A mesure qu'il vogue et s'approche du bord,
Distingue mieux la voix qui s'élève du port.
Cet invisible ami jamais ne m'abandonne,
Toujours de son accent mon oreille résonne,
Et sa voix dans ma voix parle seule aujourd'hui ;
Amis, écoutez donc ! ce n'est plus moi, c'est lui !»

Le front calme et serein, l'oeil rayonnant d'espoir,
Socrate à ses amis fit signe de s'asseoir ;
A ce signe muet soudain ils obéirent,
Et sur les bords du lit en silence ils s'assirent :
Symmias abaissait son manteau sur ses yeux ;
Criton d'un oeil pensif interrogeait les cieux ;
Cébès penchait à terre un front mélancolique ;
Anaxagore, armé d'un rire sardonique,
Semblait, du philosophe enviant l'heureux sort,
Rire de la fortune et défier la mort !
Et le dos appuyé sur la porte de bronze,
Les bras entrelacés, le serviteur des Onze,
De doute et de pitié tour à tour combattu,
Murmurait sourdement : «Que lui sert sa vertu ?»
Mais Phédon, regrettant l'ami plus que le sage,
Sous ses cheveux épars voilant son beau visage,
Plus près du lit funèbre, aux pieds du maître assis,
Sur ses genoux pliés se penchait comme un fils,
Levait ses yeux voilés sur l'ami qu'il adore,
Rougissait de pleurer, et le pleurait encore !

Du sage cependant la terrestre douleur
N'osait point altérer les traits ni la couleur ;
Son regard élevé loin de nous semblait lire ;
Sa bouche, où reposait son gracieux sourire,
Toute prête à parler, s'entr'ouvrait à demi ;
Son oreille écoutait son invisible ami ;
Ses cheveux, effleurés du souffle de l'automne,
Dessinaient sur sa tête une pâle couronne,
Et, de l'air matinal par moments agités,
Répandaient sur son front des reflets argentés ;
Mais, à travers ce front où son âme est tracée,
On voyait rayonner sa sublime pensée,
Comme, à travers l'albâtre ou l'airain transparents,
La lampe, sur l'autel jetant ses feux mourants,
Par son éclat voilé se trahissant encore,
D'un reflet lumineux les frappe et les colore.
Comme l'oeil sur les mers suit la voile qui part,
Sur ce front solennel attachant leur regard,
A ses yeux suspendus, ne respirant qu'à peine,
Ses amis attentifs retenaient leur haleine ;
Leurs yeux le contemplaient pour la dernière fois ;
Ils allaient pour jamais emporter cette voix !
Comme la vague s'ouvre au souffle errant d'Eole,
Leur âme impatiente attendait sa parole.
Enfin du ciel sur eux son regard s'abaissa,
Et lui, comme autrefois, sourit, et commença :

«Quoi ! vous pleurez, amis ! vous pleurez quand mon âme,
Semblable au pur encens que la prêtresse enflamme,
Affranchie à jamais du vil poids de son corps,
Va s'envoler aux dieux, et, dans de saints transports,
Saluant ce jour pur, qu'elle entrevit peut-être,
Chercher la vérité, la voir et la connaître !
Pourquoi donc vivons-nous, si ce n'est pour mourir ?
Pourquoi pour la justice ai-je aimé de souffrir ?
Pourquoi dans cette mort qu'on appelle la vie,
Contre ces vils penchants luttant, quoique asservie,
Mon âme avec mes sens a-t-elle combattu !
Sans la mort, mes amis, que serait la vertu ?...
C'est le prix du combat, la céleste couronne
Qu'aux bornes de la course un saint juge nous donne ;
La voix de Jupiter qui nous rappelle à lui !
Amis, bénissons-la ! Je l'entends aujourd'hui.
Je pouvais, de mes jours disputant quelque reste,
Me faire répéter deux fois l'ordre céleste :
Me préservent les dieux d'en prolonger le cours !
En esclave attentif, ils m'appellent, j'y cours.
Et vous, si vous m'aimez, comme aux plus belles fêtes,
Amis, faites couler des parfums sur vos têtes !
Suspendez une offrande aux murs de la prison !
Et, le front couronné d'un verdoyant feston,
Ainsi qu'un jeune époux qu'une foule empressée,
Semant de chastes fleurs le seuil du gynécée,
Vers le lit nuptial conduit après le bain,
Dans les bras de la mort menez-moi par la main !...

Qu'est-ce donc que mourir ? Briser ce noeud infâme,
Cet adultère hymen de la terre avec l'âme ;
D'un vil poids, à la tombe, enfin se décharger !
Mourir n'est pas mourir, mes amis, c'est changer !
Tant qu'il vit, accablé sous le corps qu'il enchaîne,
L'homme vers le vrai bien languissamment se traîne,
Et, par ses vils besoins dans sa course arrêté,
Suit d'un pas chancelant ou perd la vérité.
Mais celui qui, touchant au terme qu'il implore,
Voit du jour éternel étinceler l'aurore,
Comme un rayon du soir remontant dans les deux,
Exilé de leur sein, remonte au sein des dieux ;
Et, buvant à longs traits le nectar qui l'enivre,
Du jour de son trépas il commence de vivre !

- Mais mourir, c'est souffrir ; et souffrir est un mal.
- Amis, qu'en savons-nous ? Et quand l'instant fatal,
Consacré par le sang comme un grand sacrifice,
Pour ce corps immolé serait un court supplice,
N'est-ce pas par un mal que tout bien est produit ?
L'été sort de l'hiver, le jour sort de la nuit ;
Dieu lui-même a noué cette éternelle chaîne.
Nous fûmes à la vie enfantés avec peine,
Et cet heureux trépas, des faibles redouté,
N'est qu'un enfantement à l'immortalité !
Cependant de la mort qui peut sonder l'abîme ?
Les dieux ont mis leur doigt sur sa lèvre sublime :
Qui sait si dans ses mains, prêtes à la saisir,
L'âme incertaine tombe avec peine ou plaisir ?
Pour moi, qui vis encor, je ne sais, mais je pense
Qu'il est quelque mystère au fond de ce silence ;
Que des dieux indulgents la sévère bonté
A jusque dans la mort caché la volupté,
Comme, en blessant nos coeurs de ses divines armes,
L'amour cache souvent un plaisir sous des larmes !»
L'incrédule Cébès à ce discours sourit.
«Je le saurai bientôt», dit Socrate. Il reprit :

«Oui : le premier salut de l'homme à la lumière,
Quand le rayon doré vient baiser sa paupière,
L'accent de ce qu'on aime à la lyre mêlé,
Le parfum fugitif de la coupe exhalé,
La saveur du baiser, quand de sa lèvre errante
L'amant cherche, la nuit, les lèvres de l'amante,
Sont moins doux à nos sens que le premier transport
De l'homme vertueux affranchi par la mort !
Et pendant qu'ici-bas sa cendre est recueillie,
Emporté par sa course, en fuyant il oublie
De dire même au monde un éternel adieu.
Ce monde évanoui disparaît devant Dieu !

- Mais quoi ! suffit-il donc de mourir pour revivre ?
- Non ; il faut que des sens notre âme se délivre,
De ses penchants mortels triomphe avec effort ;
Que notre vie enfin soit une longue mort !
La vie est le combat, la mort est la victoire,
Et la terre est pour nous l'autel expiatoire
Où l'homme, de ses sens sur le seuil dépouillé,
Doit jeter dans les feux son vêtement souillé,
Avant d'aller offrir, sur un autel propice,
De sa vie, au Dieu pur, l'aussi pur sacrifice !

Ils iront, d'un seul trait, du tombeau dans les cieux,
Joindre, où la mort n'est plus, les héros et les dieux,
Ceux qui, vainqueurs des sens pendant leur courte vie,
Ont soumis à l'esprit la matière asservie,
Ont marché sous le joug des rites et des lois,
Du juge intérieur interrogé la voix,
Suivi les droits sentiers écartés de la foule,
Prié, servi les dieux, d'où la vertu découle,
Souffert pour la justice, aimé la vérité,
Et des enfants du ciel conquis la liberté !

Mais ceux qui, chérissant la chair autant que l'âme,
De l'esprit et des sens ont resserré la trame
Et prostitué l'âme aux vils baisers du corps,
Comme Léda livrée à de honteux transports,
Ceux-là, si toutefois un dieu ne les délivre,
Même après leur trépas ne cessent pas de vivre,
Et des coupables noeuds qu'eux-même ils ont serrés
Ces mânes imparfaits ne sont pas délivrés.
Comme à ses fils impurs Arachné suspendue,
Leur âme, avec leur corps mêlée et confondue,
Cherche enfin à briser ses liens flétrissants ;
L'amour qu'elle eut pour eux vit encor dans ses sens ;
De leurs bras décharnés ils la pressent encore,
Lui rappellent cent fois cet hymen qu'elle abhorre,
Et, comme un air pesant qui dort sur les marais,
Leur vil poids, loin des dieux, la retient à jamais !
Ces mânes gémissants, errant dans les ténèbres,
Avec l'oiseau de nuit jettent des cris funèbres ;
Autour des monuments, des urnes, des tombeaux,
De leur corps importun traînant d'affreux lambeaux,
Honteux de vivre encore, et fuyant la lumière,
A l'heure où l'innocence a fermé sa paupière,
De leurs antres obscurs ils s'échappent sans bruit,
Comme des criminels s'emparent de la nuit,
Imitent sur les flots le réveil de l'aurore,
Font courir sur les monts le pâle météore,
De songes effrayants assiégeant nos esprits,
Au fond des bois sacrés poussent d'horribles cris ;
Ou, tristement assis sur le bord d'une tombe,
Et dans leurs doigts sanglants cachant leur front qui tombe,
Jaloux de leur victime, ils pleurent leurs forfaits :
Mais les âmes des bons ne reviennent jamais !»

Il se tut, et Cébès rompit seul ce silence :
«Me préservent les dieux d'offenser l'Espérance,
Cette divinité qui, semblable à l'Amour,
Un bandeau sur les yeux, nous conduit au vrai jour !
Mais puisque de ces bords comme elle tu t'envoles,
Hélas ! et que voilà tes suprêmes paroles,
Pour m'instruire, ô mon maître, et non pour t'affiiger,
Permets-moi de répondre et de t'interroger».
Socrate, avec douceur, inclina son visage,
Et Cébès en ces mots interrogea le sage :

«L'âme, dis-tu, doit vivre au delà du tombeau ;
Mais si l'âme est pour nous la lueur d'un flambeau,
Quand la flamme a des sens consumé la matière,
Quand le flambeau s'éteint, que devient la lumière ?
La clarté, le flambeau, tout ensemble est détruit,
Et tout rentre à la fois dans une même nuit !
Ou si l'âme est aux sens ce qu'est à cette lyre
L'harmonieux accord que notre main en tire,
Quand le temps ou les vers en ont usé le bois,
Quand la corde rompue a crié sous nos doigts,
Et que les nerfs brisés de la lyre expirante
Sont foulés-sous les pieds de la jeune bacchante,
Qu'est devenu le bruit de ces divins accords ?
Meurt-il avec la lyre ? et l'âme avec le corps ?...»

Les sages, à ces mots, pour sonder ce mystère,
Baissant leurs fronts pensifs et regardant la terre,
Cherchaient une réponse et ne la trouvaient pas.
Se parlant l'un à l'autre, ils murmuraient tout bas :
«Quand la lyre n'est plus, où donc est l'harmonie ?»
Et Socrate semblait attendre son génie.

Sur l'une de ses mains appuyant son menton,
L'autre se promenait sur le front de Phédon,
Et, sur son cou d'ivoire errant à l'aventure,
Caressait, en passant, sa blonde chevelure ;
Puis, détachant du doigt un de ses longs rameaux
Qui pendaient jusqu'à terre en flexibles anneaux,
Faisait sur ses genoux flotter leurs molles ondes,
Ou dans ses doigts distraits roulait leurs tresses blondes,
Et parlait en jouant, comme un vieillard divin
Qui mêle la sagesse aux coupes d'un festin.

«Amis, l'âme n'est pas l'incertaine lumière
Dont le flambeau des sens ici-bas nous éclaire :
Elle est l'oeil immortel qui voit ce faible jour
Naître, grandir, baisser, renaître tour à tour,
Et qui sent hors de soi, sans en être affaiblie,
Pâlir et s'éclipser ce flambeau de la vie,
Pareille à l'oeil mortel qui dans l'obscurité
Conserve le regard en perdant la clarté !

L'âme n'est pas aux sens ce qu'est à cette lyre
L'harmonieux accord que notre main en tire ;
Elle est le doigt divin qui seul la fait frémir,
L'oreille qui l'entend ou chanter ou gémir,
L'auditeur attentif, l'invisible génie
Qui juge, enchaîne, ordonne et règle l'harmonie,
Et qui des sons discords que rendent chaque sens
Forme au plaisir des dieux des concerts ravissants.
En vain la lyre meurt et le son s'évapore :
Sur ces débris muets l'oreille écoute encore...
Es-tu content, Cébès ! - Oui, j'en crois tes adieux,
Socrate est immortel ! - Eh bien ! parlons des dieux !»

Et déjà le soleil était sur les montagnes,
Et, rasant d'un rayon les flots et les campagnes,
Semblait, faisant au monde un magnifique adieu,
Aller se rajeunir au sein brillant de Dieu.
Les troupeaux descendaient des sommets du Taygète ;
L'ombre dormait déjà sur les flancs de l'Hymette ;
Le Cithéron nageait dans un océan d'or ;
Le pêcheur matinal, sur l'onde errant encor,
Modérant près du bord sa course suspendue,
Repliait, en chantant, sa voile détendue ;
La flûte dans les bois, et ces chants sur les mers.
Arrivaient jusqu'à nous sur les soupirs des airs,
Et venaient se mêler à nos sanglots funèbres,
Comme un rayon du soir se fond dans les ténèbres.

«Hâtons-nous, mes amis, voici l'heure du bain.
Esclaves, versez l'eau dans le vase d'airain !
Je veux offrir aux dieux une victime pure».
Il dit : et, se plongeant dans l'urne qui murmure,
Comme fait à l'autel le sacrificateur,
Il puisa dans ses mains le flot libérateur,
Et, le versant trois fois sur son front qu'il inonde,
Trois fois sur sa poitrine en fit ruisseler l'onde ;
Puis, d'un voile de pourpre en essuyant les flots,
Parfuma ses cheveux, et reprit en ces mots :

«Nous oublions le Dieu pour adorer ses traces.
Me préserve Apollon de blasphémer les Grâces,
Hébé versant la vie aux célestes lambris,
Le carquois de l'Amour, ni l'écharpe d'Iris,
Ni surtout de Vénus la riante ceinture
Qui d'un noeud sympathique enchaîne la nature,
Ni l'éternel Saturne, ou le grand Jupiter,
Ni tous ces dieux du ciel, de la terre et de l'air !
Tous ces êtres peuplant l'Olympe ou l'Elysée
Sont l'image de Dieu par nous divinisée.
Des lettres de son nom sur la nature écrit,
Une ombre que ce Dieu jette sur notre esprit.
A ce titre divin ma raison les adore,
Comme nous saluons le soleil dans l'aurore ;
Et peut-être qu'enfin tous ces dieux inventés,
Cet enfer et ce ciel par la lyre chantés,
Ne sont pas seulement des songes du génie,
Mais les brillants degrés de l'échelle infinie
Qui, des êtres semés dans ce vaste univers,
Sépare et réunit tous les astres divers.
Peut-être qu'en effet, dans l'immense étendue,
Dans tout ce qui se meut, une âme est répandue ;
Que ces astres brillants sur nos têtes semés
Sont des soleils vivants et des feux animés ;
Que l'Océan, frappant sa rive épouvantée,
Avec ses flots grondants roule une âme irritée ;
Que notre air embaumé volant dans un ciel pur
Est un esprit flottant sur des ailes d'azur ;
Que le jour est un oeil qui répand la lumière,
La nuit, une beauté qui voile sa paupière ;
Et qu'enfin dans le ciel, sur la terre, en tout lieu,
Tout est intelligent, tout vit, tout est un dieu !

Mais, croyez-en, amis, ma voix prête à s'éteindre,
Par delà tous ces dieux que notre oeil peut atteindre,
Il est sous la nature, il est au fond des cieux,
Quelque chose d'obscur et de mystérieux
Que la nécessité, que la raison proclame,
Et que voit seulement la foi, cet oeil de l'âme !
Contemporain des jours et de l'éternité,
Grand comme l'infini, seul comme l'unité,
Impossible à nommer, à nos sens impalpable,
Son premier attribut, c'est d'être inconcevable.
Dans les lieux, dans les temps, hier, demain, aujourd'hui,
Descendons, remontons, nous arrivons à lui.
Tout ce que vous voyez est sa toute-puissance ;
Tout ce que nous pensons est sa sublime essence.
Force, amour, vérité, créateur de tout bien,
C'est le dieu de vos dieux ! c'est le seul ! c'est le mien !

- Mais le mal, dit Cébès, qui l'a créé ? - Le crime.
Des coupables mortels châtiment légitime,
Sur ce globe déchu le mal et le trépas
Sont nés le même jour : Dieu ne les connait pas !
Soit qu'un attrait fatal, une coupable flamme
Ait attiré jadis la matière vers l'âme ;
Soit plutôt que la vie, en des noeuds trop puissants
Resserrant ici-bas l'esprit avec les sens,
Les pénètre tous deux d'un amour adultère,
Ils ne sont réunis que par un grand mystère.
Cette horrible union, c'est le mal ; et la mort,
Remède et châtiment, la brise avec effort.
Mais, à l'instant suprême où cet hymen expire,
Sur les vils éléments l'âme reprend l'empire,
Et s'envole, aux rayons de l'immortalité,
Au monde du bonheur et de la vérité !

- Connais-tu le chemin de ce monde invisible ?
Dit Cébès ; à ton oeil est-il donc accessible ?
- Mes amis, j'en approche, et pour le découvrir...
- Que faut-il ? dit Phédon. - Etre pur et mourir.
Dans un point de l'espace inaccessible aux hommes,
Peut-être au ciel, peut-être aux lieux même où nous sommes
Il est un autre monde, un Elysée, un ciel,
Que ne parcourent pas de longs ruisseaux de miel,
Où les Ames des bons, de Dieu seul altérées,
D'un nectar éternel ne sont pas enivrées,
Mais où les mânes saints, les immortels esprits,
De leurs corps immolés vont recevoir le prix.
Ni la sombre Tempé, ni le riant Ménale
Qu'enivre de parfums l'haleine matinale,
Ni les vallons d'Hémus, ni ces riches coteaux
Qu'enchante l'Eurotas du murmure des eaux,
Ni cette terre enfin des poètes chérie
Qui fait aux voyageurs oublier leur patrie,
N'approchent pas encor du fortuné séjour
Où le regard de Dieu donne aux âmes le jour,
Où jamais dans la nuit ce jour divin n'expire,
Où la vie et l'amour sont l'air qu'elle respire,
Où des corps immortels ou toujours renaissants
Pour d'autres voluptés lui prêtent d'autres sens.

- Quoi ! des corps dans le ciel ? la mort avec la vie ?
- Oui, des corps transformés que l'âme glorifie !
L'âme, pour composer ces divins vêtements,
Cueille en tout l'univers la fleur des éléments ;
Tout ce qu'ont de plus pur la vie et la matière,
Les rayons transparents de la douce lumière,
Les reflets nuancés des plus tendres couleurs,
Les parfums que le soir enlève au sein des fleurs,
Les bruits harmonieux que l'amoureux Zéphire
Tire, au sein de la nuit, de l'onde qui soupire,
La flamme qui s'exhale en jets d'or et d'azur,
Le cristal des ruisseaux roulant dans un ciel pur,
La pourpre dont l'aurore aime à teindre ses voiles,
Et les rayons dormants des tremblantes étoiles,
Réunis et formant d'harmonieux accords,
Se mêlent sous ses doigts et composent son corps ;
Et l'âme, qui jadis esclave sur la terre
A ses sens révoltés faisait en vain la guerre,
Triomphante aujourd'hui de leurs voeux impuissants,
Règne avec majesté sur le monde des sens,
Pour des plaisirs sans fin, sans fin les multiplie,
Et joue avec l'espace et les temps et la vie !

Tantôt, pour s'envoler où l'appelle un désir,
Elle aime à parfumer les ailes d'un zéphyr,
D'un rayon de l'iris en glissant les colore
Et du ciel aux enfers, du couchant à l'aurore,
Comme une abeille errante, elle court en tout lieu
Découvrir et baiser les ouvrages de Dieu.
Tantôt au char brillant que l'aurore lui prête
Elle attelle un coursier qu'anime la tempête ;
Et, dans ces beaux déserts de feux errants semés,
Cherchant ces grands esprits qu'elle a jadis aimés,
De soleil en soleil, de système en système,
Elle vole et se perd avec l'âme qu'elle aime,
De l'espace infini suit les vastes détours,
Et dans le sein de Dieu se retrouve toujours !

L'âme, pour soutenir sa céleste nature,
N'emprunte pas des corps sa chaste nourriture ;
Ni le nectar coulant de la coupe d'Hébé,
Ni le parfum des fleurs par le vent dérobé,
Ni la libation en son honneur versée,
Ne sauraient nourrir l'âme : elle vit de pensée,
De désirs satisfaits, d'amour, de sentiments,
De son être immortel immortels aliments.
Grâce à ces fruits divins que le ciel multiplie,
Elle soutient, prolonge, éternise sa vie,
Et peut, par la vertu de l'éternel amour,
Multiplier son être, et créer à son tour !

Car, ainsi que les corps, la pensée est féconde.
Un seul désir suffit pour peupler tout un monde ;
Et, de même qu'un son par l'écho répété,
Multiplié sans fin, court dans l'immensité,
Ou comme en s'étendant l'éphémère étincelle
Allume sur l'autel une flamme immortelle,
Ainsi ces êtres purs l'un vers l'autre attirés,
De l'amour créateur constamment pénétrés,
A travers l'infini se cherchent, se confondent,
D'une éternelle étreinte, en s'aimant, se fécondent,
Et, des astres déserts peuplant les régions,
Prolongent dans le ciel leurs générations.
O célestes amours ! saints transports ! chaste flamme !
Baisers où sans retour l'âme se mêle à l'âme,
Où l'éternel désir et la pure beauté
Poussent en s'unissant un cri de volupté !
Si j'osais !...» Mais un bruit retentit sous la voûte.
Le sage interrompu tranquillement écoute ;
Et nous, vers l'occident nous tournons tous les yeux :
Hélas ! c'était le jour qui s'enfuyait des cieux !

En détournant les yeux, le serviteur des Onze
Lui tendait le poison dans la coupe de bronze ;
Socrate la reçut d'un front toujours serein,
Et, comme un don sacré l'élevant dans sa main,
Sans suspendre un moment sa phrase commencée,
Avant de la vider, acheva sa pensée.
Sur les flancs arrondis du vase au large bord,
Qui jamais de son sein ne versait que la mort,
L'artiste avait fondu sous un souffle de flamme
L'histoire de Psyché, ce symbole de l'âme ;
Et, symbole plus doux de l'immortalité,
Un léger papillon en ivoire sculpté,
Plongeant sa trompe avide en ces ondes mortelles,
Formait l'anse du vase en déployant ses ailes.
Psyché, par ses parents dévouée à l'Amour,
Quittant avant l'aurore un superbe séjour,
D'une pompe funèbre allait environnée
Tenter comme la mort ce divin hyménée ;
Puis, seule, assise, en pleurs, le front sur ses genoux,
Dans un désert affreux attendait son époux.
Mais, sensible à ses maux, le volage Zéphire,
Comme un désir divin que le ciel nous inspire,
Essuyant d'un soupir les larmes de ses yeux,
Dormante sur son sein l'enlevait dans les cieux :
On voyait son beau front penché sur son épaule
Livrer ses longs cheveux aux doux baisers d'Eole ;
Et Zéphyr, succombant sous son charmant fardeau,
Lui former de ses bras un amoureux berceau,
Effleurer ses longs cils de sa brûlante haleine,
Et, jaloux de l'Amour, la lui rendre avec peine.

Ici, le tendre Amour sur des roses couché
Pressait entre ses bras la tremblante Psyché,
Qui, d'un secret effroi ne pouvant se défendre,
Recevait ses baisers sans oser les lui rendre ;
Car le céleste époux, trompant son tendre amour,
Toujours du lit sacré fuyait avec le jour.
Plus loin, par le désir en secret éveillée
Et du voile nocturne à demi dépouillée,
Sa lampe d'une main et de l'autre un poignard,
Psyché, risquant l'amour, hélas ! contre un regard,
De son époux qui dort tremblant d'être entendue,
Se pencbait vers le lit, sur un pied suspendue,
Reconnaissait l'Amour, jetait un cri soudain,
Et l'on voyait trembler la lampe dans sa main.

Mais de l'huile brûlante une goutte épanchée,
S'échappant par malheur de la lampe penchée,
Tombait sur le sein nu de l'amant endormi ;
L'Amour impatient, s'éveillant à demi,
Contemplait tour à tour ce poignard, cette goutte...
Et fuyait indigné vers la céleste voûte !
Emblème menaçant des désirs indiscrets
Qui profanent les dieux, pour les voir de trop près !
La vierge cette fois errante sur la terre
Pleurait son jeune amant, et non plus sa misère :
Mais l'Amour à la fin, de ses larmes touché,
Pardonnait à sa faute ; et l'heureuse Psyché,
Par son céleste époux dans l'Olympe ravie,
Sur les lèvres du dieu buvant des flots de vie,
S'avançait dans le ciel avec timidité ;
Et l'on voyait Vénus sourire à sa beauté !
Ainsi par la vertu l'âme divinisée
Revient, égale aux dieux, régner dans l'Elysée !

Mais Socrate, élevant la coupe dans ses mains :
«Offrons, offrons d'abord aux maîtres des humains
De l'immortalité cette heureuse prémice !»
Il dit ; et vers la terre inclinant le calice,
Comme pour épargner un nectar précieux,
En versa seulement deux gouttes pour les dieux,
Et, de sa lèvre avide approchant le breuvage,
Le vida lentement sans changer de visage,
Comme un convive avant de sortir d'un festin
Qui dans sa coupe d'or verse un reste de vin,
Et, pour mieux savourer le dernier jus qu'il goûte,
L'incline lentement et le boit goutte à goutte.
Puis, sur son lit de mort doucement étendu,
Il reprit aussitôt son discours suspendu.

«Espérons dans les dieux, et croyons en notre âme !
De l'amour dans nos coeurs alimentons la flamme !
L'amour est le lien des dieux et des mortels ;
La crainte ou la douleur profanent leurs autels.
Quand vient l'heureux signal de notre délivrance,
Amis, prenons vers eux le vol de l'espérance !
Point de funèbre adieu ! point de cris ! point de pleurs !
On couronne ici-bas la victime de fleurs ;
Que de joie et d'amour notre âme couronnée
S'avance au-devant d'eux comme à son hyménée !
Ce sont là les festons, les parfums précieux,
Les voix, les instruments, les chants mélodieux,
Dont l'âme convoquée à ce banquet suprême,
Avant d'aller aux dieux, doit s'enchanter soi-même.

Relevez donc ces fronts que l'effroi fait pâlir !
Ne me demandez plus s'il faut m'ensevelir,
Sur ce corps qui fut moi quelle huile on doit répandre,
Dans quel lieu, dans quelle urne il faut garder ma cendre.
Qu'importe à vous, à moi, que ce vil vêtement
De la flamme ou des vers devienne l'aliment ?
Qu'une froide poussière, à moi jadis unie,
Soit balayée aux flots ou bien aux gémonies ?
Ce corps vil, composé des éléments divers,
Ne sera pas plus moi qu'une vague des mers,
Qu'une feuille des bois que l'aquilon promène,
Qu'un atonie flottant qui fut argile humaine,
Que le feu du bûcher dans les airs exhalé,
Ou le sable mouvant de vos chemins foulé !
Mais je laisse en partant à cette terre ingrate
Un plus noble débris de ce que fut Socrate :
Mon génie à Platon, à vous tous mes vertus,
Mon âme aux justes dieux, ma vie à Mélitus,
Comme au chien dévorant qui sur le seuil aboie,
En quittant le festin, on jette aussi sa proie !...»

Tel qu'un triste soupir de la rame et des flots
Se mêle sur les mers aux chants des matelots,
Pendant cet entretien une funèbre plainte
Accompagnait sa voix sur le seuil de l'enceinte ;
Hélas ! c'était Myrto demandant son époux,
Que l'heure des adieux ramenait parmi nous.
L'égarement troublait sa démarche incertaine ;
Et, suspendus aux plis de sa robe qui traîne,
Deux enfants, les pieds nus, marchant à ses côtés,
Suivaient en chancelant ses pas précipités.
Avec ses longs cheveux elle essuyait ses larmes ;
Mais leur trace profonde avait flétri ses charmes ;
Et la mort sur ses traits répandait sa pâleur :
On eût dit qu'en passant l'impuissante douleur,
Ne pouvant de Socrate atteindre la grande âme,
Avait respecté l'homme et profané la femme !
De terreur et d'amour saisie à son aspect,
Elle pleurait sur lui dans un tendre respect.
Telle, aux fêtes du dieu pleuré par Cythérée,
Sur le corps d'Adonis la bacchante éplorée,
Partageant de Vénus les divines douleurs,
Réchauffe tendrement le marbre de ses pleurs,
De sa bouche muette avec respect l'effleure,
Et paraît adorer le beau dieu qu'elle pleure !

Socrate, en recevant ses enfants dans ses bras,
Baisa sa joue humide et lui parla tout bas :
Nous vîmes une larme, et ce fut la dernière,
Sous ses cils abaissés rouler dans sa paupière.
Puis d'un bras défaillant offrant ses fils aux dieux :
«Je fus leur père ici, vous l'êtes dans les cieux !
Je meurs, mais vous vivez ! Veillez sur leur enfance !
Je les lègue, ô dieux bons, à votre providence !...»

Mais déjà le poison dans ses veines versé
Enchaînait dans son cours le flot du sang glacé :
On voyait vers le coeur, comme une onde tarie,
Remonter pas à pas la chaleur et la vie,
Et ses membres roidis, sans force et sans couleur,
Du marbre de Paros imitaient la pâleur.
En vain Phédon, penché sur ses pieds qu'il embrasse,
Sous sa brûlante haleine en réchauffait la glace ;
Son front, ses mains, ses pieds se glaçaient sous nos doigts :
Il ne nous restait plus que son âme et sa voix !
Semblable au bloc divin d'où sortit Galatée
Quand une âme immortelle à l'Olympe empruntée,
Descendant dans le marbre à la voix d'un amant,
Fait palpiter son coeur d'un premier sentiment,
Et qu'ouvrant sa paupière au jour qui vient d'éclore,
Elle n'est plus un marbre, et n'est pas femme encore.

Etait-ce de la mort la pâle majesté,
Ou le premier rayon de l'immortalité ?
Mais son front rayonnant d'une beauté sublime
Brillait comme l'aurore aux sommets de Didyme,
Et nos yeux, qui cherchaient à saisir son adieu,
Se détournaient de crainte et croyaient voir un dieu !
Quelquefois, l'oeil au ciel, il rêvait en silence ;
Puis, déroulant les flots de sa sainte éloquence,
Comme un homme enivré du doux jus du raisin,
Brisant cent fois le fil de ses discours sans fin,
Ou comme Orphée errant dans les demeures sombres,
En mots entrecoupés il parlait à des ombres :
«Courbez-vous, disait-il, cyprès d'Académus !
Courbez-vous, et pleurez, vous ne le verrez plus !
Que la vague, en frappant le marbre du Pirée,
Jette avec son écume une voix éplorée !
Les dieux l'ont rappelé ; ne le savez-vous pas ?...
Mais ses amis en deuil, où portent-ils leurs pas ?
Voilà Platon, Cébès, ses enfants et sa femme !
Voilà son cher Phédon, cet enfant de son âme !
Ils vont d'un pas furtif, aux lueurs de Phébé,
Pleurer sur un cercueil aux regards dérobé,
Et, penchés sur mon urne, ils paraissent attendre
Que la voix qu'ils aimaient sorte encor de ma cendre.
Oui, je vais vous parler, amis, comme autrefois,
Quand penchés sur mon lit vous aspiriez ma voix...
Mais que ce temps est loin ! et qu'une courte absence
Entre eux et moi, grands dieux, a jeté de distance !
Vous qui cherchez si loin la trace de mes pas,
Levez les yeux, voyez !... Ils ne m'entendent pas.
Pourquoi ce deuil ? Pourquoi ces pleurs dont tu t'inondes ?
Epargne au moins, Myrto, tes longues tresses blondes ;
Tourne vers moi tes yeux de larmes essuyés :
Myrto, Platon, Cébès, amis !... si vous saviez ...

Oracles, taisez-vous ! tombez, voix du Portique !
Fuyez, vaines lueurs de la sagesse antique !
Nuages colorés d'une fausse clarté,
Evanouissez-vous devant la vérité !
D'un hymen ineffable elle est prête d'éclore ;
Attendez... Un, deux, trois..., quatre siècles encore,
Et ses rayons divins qui partent des déserts
D'un éclat immortel rempliront l'univers !
Et vous, ombres de Dieu qui nous voilez sa face,
Fantômes imposteurs qu'on adore à sa place,
Dieux de chair et de sang, dieux vivants, dieux mortels,
Vices déifiés sur d'immondes autels,
Mercure aux ailes d'or, déesse de Cythère,
Qu'adorent impunis le vol et l'adultère ;
Vous tous, grands et petits, race de Jupiter,
Qui peuplez, qui souillez les eaux, la terre et l'air,
Encore un peu de temps, et votre auguste foule,
Roulant avec l'erreur de l'Olympe qui croule,
Fera place au Dieu saint, unique, universel,
Le seul Dieu que j'adore et qui n'a point d'autel !...

Quels secrets dévoilés ! quelle vaste harmonie !...
Mais qui donc étais-tu, mystérieux génie,
Toi qui, voilant toujours ton visage à mes yeux,
M'as conduit par la voix jusqu'aux portes des cieux ?
Toi qui, m'accompagnant comme un oiseau fidèle,
Caresse encor mon front du doux vent de ton aile,
Es-tu quelque Apollon de ce divin séjour,
Ou quelque beau Mercure envoyé par l'Amour ?
Tiens-tu l'arc, ou la lyre, ou l'heureux caducée ?
Ou n'es-tu, réponds-moi, qu'une simple pensée ?
Ah ! viens, qui que tu sois, esprit, mortel ou dieu !
Avant de recevoir mon éternel adieu,
Laisse-moi découvrir, laisse-moi reconnaître
Cet ami qui m'aima même avant que de naître !
Que je puisse, en touchant au terme du chemin,
Rendre grâce à mon guide et pleurer sur sa main !
Sors du voile éclatant qui te dérobe encore !
Approche !... Mais que vois-je ? O Verbe que j'adore,
Rayon coéternel, est-ce vous que je vois ?...
Voilez-vous, ou je meurs une seconde fois !

Heureux ceux qui naîtront dans la sainte contrée
Que baise avec respect la vague d'Erythrée !
Ils verront, les premiers, sur leur pur horizon,
Se lever au matin l'astre de la raison.
Amis, vers l'orient tournez votre paupière :
La vérité viendra d'où nous vient la lumière !
Mais qui l'apportera ?... C'est toi, Verbe conçu !
Toi, qu'à travers les temps mes yeux ont aperçu ;
Toi, dont par l'avenir la splendeur réfléchie
Vient m'éclairer d'avance au sommet de la vie.
Tu viens ! tu vis ! tu meurs d'un trépas mérité !
Car la mort est le prix de toute vérité.
Mais ta voix expirante en ce monde entendue,
Comme la mienne, au moins, ne sera pas perdue.
La voix qui vient du ciel n'y remontera pas ;
L'univers assoupi t'écoute et fait un pas ;
L'énigme du destin se révèle à la terre.
Quoi ! j'avais soupçonné ce sublime mystère !
Nombre mystérieux ! profonde trinité !
Triangle composé d'une triple unité !
Les formes, les couleurs, les sons, les nombres même,
Tout me cachait mon Dieu, tout était son emblème !
Mais les voiles enfin pour moi sont révolus ;
Ecoutez !...»
        Il parlait : nous ne l'entendions plus.

Cependant dans son sein son haleine oppressée
Trop faible pour prêter des sons à sa pensée,
Sur sa lèvre entr'ouverte, hélas ! venait mourir,
Puis semblait tout à coup palpiter et courir :
Comme, prêt à s'abattre aux rives paternelles,
D'un cygne qui se pose on voit battre les ailes ;
Entre les bras d'un songe il semblait endormi.
L'intrépide Cébès penché sur notre ami,
Rappelant dans ses yeux l'âme qui s'évapore,
Jusqu'au bord du trépas l'interrogeait encore :
«Dors-tu ? lui disait-il ; la mort, est-ce un sommeil ?»
Il recueillit sa force, et dit : «C'est un réveil !
- Ton oeil est-il voilé par des ombres funèbres ?
- Non ! je vois un jour pur poindre dans les ténèbres.
- N'entends-tu pas des cris, des gémissements ?
- Non ! J'entends des astres d'or qui murmurent un nom !
- Que sens-tu ? - Ce que sent la jeune chrysalide
Quand, livrant à la terre une dépouille aride,
Aux rayons de l'aurore ouvrant ses faibles yeux,
Le souffle du matin la roule dans les cieux.
- Ne nous trompais-tu pas ? réponds : l'âme était-elle... ?
- Croyez-en ce sourire, elle était immortelle !...
- De ce monde imparfait qu'attends-tu pour sortir ?
- J'attends, comme la nef, un souffle pour partir.
- D'où viendra-t-il ? - Du ciel. - Encore une parole...
- Non ; laisse en paix mon âme, afin qu'elle s'envole !»

Il dit, ferma les yeux pour la dernière fois,
Et resta quelque temps sans haleine et sans voix.
Un faux rayon de vie errant par intervalle
D'une pourpre mourante éclairait son front pâle :
Ainsi, dans un soir pur de l'arrière-saison,
Quand déjà le soleil a quitté l'horizon,
Un rayon oublié des ombres se dégage,
Et colore en passant les flancs d'or d'un nuage.
Enfin plus librement il sembla respirer,
Et laissant sur ses traits son doux sourire errer :
«Aux dieux libérateurs, dit-il, qu'on sacrifie !
Ils m'ont guéri ! - De quoi ? dit Cébès.
- De la vie !»... Puis un léger soupir de ses lèvres coula,
Aussi doux que le vol d'une abeille d'Hybla.
Etait-ce... Je ne sais ; mais, pleins d'un saint dictame,
Nous sentîmes en nous comme une seconde âme !...

Comme un lis sur les eaux et que la rame incline,
Sa tête mollement penchait sur sa poitrine ;
Ses longs cils, que la mort n'a fermés qu'à demi,
Retombant en repos sur son oeil endormi,
Semblaient comme autrefois, sous leur ombre abaissée,
Recueillir le silence ou voiler la pensée.
La parole surprise en son dernier essor
Sur sa lèvre entr'ouverte, hélas ! errait encor,
Et ses traits, où la vie a perdu son empire,
Etaient comme frappés d'un éternel sourire...
Sa main, qui conservait son geste habituel,
De son doigt étendu montrait encor le ciel.
Et quand le doux regard de la naissante aurore,
Dissipant par degrés les ombres qu'il colore,
Comme un phare allumé sur un sommet lointain,
Vint dorer son front mort des ombres du matin,
On eût dit que Vénus, d'un deuil divin suivie,
Venait pleurer encor sur son amant sans vie ;
Que la triste Phébé de son pâle rayon
Caressait, dans la nuit, le sein d'Endymion ;
Ou que du haut du ciel l'âme heureuse du sage
Revenait contempler le terrestre rivage,
Et, visitant de loin le corps qu'elle a quitté,
Réfléchissait sur lui l'éclat de sa beauté,
Comme un astre bercé dans un ciel sans nuage
Aime à voir dans les flots briller sa chaste image.

On n'entendait autour ni plainte, ni soupir !...
C'est ainsi qu'il mourut, si c'était là mourir !

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Published by Jean-Gabriel - dans Petites perles de culture
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3 juillet 2007 2 03 /07 /juillet /2007 00:46
princeheureux.jpg
Aujourd'hui, réservez-vous 5 petites minutes pour lire ce magnifique conte pour petits et grands. Avec beaucoup de finesse et de tendresse, Oscar Wilde nous offre sa délicate et émouvante vision du bonheur et de l'amour (avec une belle réflexion sur le changement). Vous trouverez aussi dans ce conte des références à Andersen (que Wilde admirait) et quelques observations politiques bien senties. Vraiment très beau.


Le Prince Heureux

Au sommet d'une haute colonne, dominant la ville, se dressait la statue du Prince Heureux.
Tout entier recouvert de minces feuilles d'or fin, il avait deux brillants saphirs en guise d'yeux, et à la poignée de son épée brillait un gros rubis rouge.
L'admiration qu'on lui portait était générale.
« Il est beau comme un coq de girouette », fit remarquer l'un des échevins, qui souhaitait se faire une réputation d'amateur d'art, « quoique de moindre utilité », ajouta-t-il, car il craignait, bien à tort, qu'on l'accusât de manquer d'esprit positif. « Pourquoi ne peux-tu faire comme le Prince Heureux? demanda une maman à son petit garçon qui pleurait pour voir la lune. Jamais il ne songerait à pleurer pour obtenir quoi que ce soit. » «Je suis content qu'existe au monde un être vraiment heureux », bredouilla un déçu en contemplant la merveilleuse statue.

« Il a tout l'air d'un ange, dirent les enfants de l'Assistance comme ils sortaient de la cathédrale, vêtus d'éclatants manteaux écarlates et de tabliers blancs tout propres.
- Comment le savez-vous? dit le maître de mathématiques, vous n'en avez jamais vu.
- Ah, mais si! dans nos rêves», répondirent les enfants. Le maître de mathématiques fronça le sourcil et prit un air sévère, car il n'approuvait pas que les enfants rêvassent.
Un soir, il advint qu'un petit martinet vola par-dessus la ville. Ses amis étaient partis pour l'Égypte six semaines plus tôt, mais il s'était attardé par amour pour une très belle plante de la famille des Roseaux. Il l'avait rencontrée au printemps, alors qu'il descendait la rivière à la poursuite d'un gros papillon jaune, et avait été si séduit par la sveltesse de sa taille qu'il s'était arrêté pour lui parler.
«Vous aimerai-je », avait dit le Martinet qui aimait à jouer franc jeu, et la Plante s'était inclinée très bas. Alors il s'était mis à voleter tout autour d'elle, effleurant de ses ailes l'eau qu'il couvrait de ridules argentées. C'est ainsi qu'il lui fit sa cour, et celle-ci dura tout l'été.
« Que voilà un attachement ridicule! gazouillaient les autres martinets; elle n'a pas le sou, puis sa famille est trop nombreuse»; et, en vérité, la rivière regorgeait de Roseaux. L'automne venu, tous les martinets s'en étaient allés.
Après leur départ, se sentant seul, il avait commencé à se lasser de sa dame. «Elle n'a pas de conversation, et je crains que ce ne soit une coquette car elle ne cesse de minauder avec le vent. » De fait, chaque fois que le vent soufflait, la Plante se répandait en révérences des plus gracieuses. «Sans doute est-elle fort attachée à son intérieur, poursuivit-il, mais comme j'aime à voyager, ma femme se devra d'aimer les voyages. » «M'accompagnerez-vous?» lui demanda-t-il enfin, mais elle fit non de la tête : elle était trop attachée à sa demeure.
- Vous vous êtes jouée de moi, s'écria-t-il.
Je pars pour les Pyramides. À vous revoir!» et il s'envola.
Tout le jour il vola, et le soir il parvint à la ville.
«Où m'installer? dit-il. J'espère que la municipalité aura fait des préparatifs. » C'est alors qu'il aperçut la statue, tout en haut de la colonne. «Je vais m'installer là-haut, s'écria-t-il. La situation est excellente, et l'air frais ne manque pas.»
Il alla donc se percher entre les pieds du Prince Heureux.

«J'ai une chambre en or», murmura-t-il en regardant tout alentour. Il se préparait à s' endormir quand, à l'instant précis où il allait abriter la tête sous son aile, une grosse goutte d'eau lui tomba dessus. «Comme c'est bizarre! s'écria t-il. Pas un nuage au ciel, les étoiles brillent de tout leur éclat, et voilà qu'il pleut. Décidément, il fait bien mauvais dans le nord de l'Europe.
Mlle Roseau aimait la pluie, mais par pur égoïsme. » Une deuxième goutte tomba.
«À quoi sert donc une statue si elle ne protège pas de la pluie? Je m'en vais chercher quelque bonne cheminée », et il résolut de prendre son envol.
Mais avant qu'il ait déployé ses ailes, une troisième goutte tomba. Il leva les yeux et découvrit... Ah! Que découvrit-il donc?
Les yeux du Prince Heureux étaient emplis de larmes, et des larmes coulaient le long de ses joues d'or. Sous la lumière de la lune, son visage était si beau que le petit martinet se sentit envahi de pitié.
«Qui êtes-vous? demanda-t-il.
- Je suis le Prince Heureux.
- Alors pourquoi pleurez-vous? demanda le Martinet. Vous m'avez complètement trempé.
- Lorsque j'étais en vie et que je possédais un cœur d'homme, répondit la statue, j'ignorais ce que c'était que les larmes car je vivais au palais de Sans-Souci, où le chagrin n'a pas le droit de pénétrer. Pendant le jour je jouais dans le jardin avec mes compagnons, le soir je menais le bal dans le Grand Salon. Le jardin était ceint d'un mur fort imposant, mais jamais je ne me souciai de demander ce qui se trouvait derrière. Tout était si beau autour de moi! Mes courtisans m'appelaient le Prince Heureux, et si le bonheur n'est rien d'autre que le plaisir, oui, j'étais heureux. Ainsi je vécus, ainsi je mourus. Et maintenant que je suis mort, on m'a installé ici, tellement haut que je peux voir toute la laideur et toute la misère de ma ville. Mon cœur a beau être fait de plomb, comment ne pleurerais-je?»
« Quoi! il n'est pas en or massif?» se dit le Martinet à part lui. Sa politesse l'empêchait d'exprimer à haute voix des remarques personnelles.

«Là-bas, poursuivit la statue d'une voix basse et musicale, là-bas dans une petite rue, il est une pauvre maison. Une des fenêtres est ouverte, et à travers elle je distingue une femme, assise à une table. Son visage est mince et las, et ses mains sont rugueuses et rouges, toutes piquetées par l'aiguille, car elle est couturière. Elle brode des passiflores sur une robe de satin que la plus jolie des demoiselles d'honneur de la Reine portera lors du prochain bal de la Cour. Sur un lit, dans un coin de la pièce, gît son petit garçon qui est malade. Il a la fièvre et demande des oranges. Comme sa mère n'a rien à lui donner que de l'eau de rivière, il pleure.
Martinet, martinet, petit martinet, ne veux-tu pas lui porter le rubis de la poignée de mon épée? Mes pieds sont attachés à ce piédestal, et je ne peux bouger.
- On m'attend en Égypte, dit le Martinet. Mes amis volent en tous sens au-dessus du Nil, et parlent aux grandes fleurs de lotus. Bientôt ils s'en iront dormir dans le tombeau du Grand Roi. Le Roi est là, en personne, dans son cercueil bariolé. On l'a emmailloté de lin jaune et embaumé avec des épices. Autour de son cou, il y a une chaîne de jade vert pâle. Ses mains semblent des feuilles fanées.
- Martinet, martinet, petit martinet, dit le Prince, ne veux-tu pas rester une seule nuit auprès de moi, et me servir de messager? Le garçon a tellement soif, et sa mère est si triste.
- Je ne crois pas avoir de penchant pour les garçons, répondit le Martinet. L'été dernier, lorsque j'étais installé sur la rivière, deux garçons mal élevés - les fils du meunier - ne cessaient de me jeter des pierres. Jamais ils ne m'ont touché, bien sûr; nous autres martinets sommes d'habiles voltigeurs, et je viens d'une famille célèbre pour son agilité; ce n'en était pas moins une marque d'irrespect.» Mais le Prince Heureux avait l'air si triste que le petit martinet se sentit affligé. « Il fait bien froid ici, répondit-il, mais je resterai auprès de vous une seule nuit, et je vous servirai de messager.
- Merci, petit martinet », dit le Prince.
Et le Martinet picota l'épée du Prince pour en dégager le gros rubis qu'il prit dans son bec avant de s'envoler par-dessus les toits de la ville.
Il passa devant la tour de la cathédrale, où étaient sculptés les anges de marbre blanc. Il passa devant le palais et entendit la rumeur de la danse.
Une belle jeune fille sortit sur le balcon avec son amoureux. «Comme les étoiles sont merveilleuses, lui disait-il, et comme est merveilleux le pouvoir de l'amour!
- J'espère que ma robe sera prête à temps pour le bal de la Cour, répondit-elle, j'ai commandé d'y faire broder des passiflores, mais les couturières sont tellement paresseuses...»
Il passa au-dessus de la rivière, et il vit les lanternes accrochées aux mâts des navires. Il passa au-dessus du Ghetto, et il vit les vieux juifs qui marchandaient entre eux et pesaient de l'argent dans des balances de cuivre. Pour finir, il parvint à la pauvre maison et regarda à l'intérieur. Le garçon se retournait fiévreusement sur son lit; la mère s'était endormie tant elle était fatiguée. Il sauta dans la pièce et déposa le gros rubis sur la table, près du dé à coudre de la femme. Puis il voleta délicatement tout autour du lit, éventant de ses ailes le front du garçon. « Quelle fraîcheur !
dit le garçon, je dois aller mieux»; et il s'abîma dans un délicieux sommeil.
Lors, le Martinet s'en retourna auprès du Prince Heureux auquel il raconta ce qu'il avait fait. «C'est bizarre, remarqua-t-il, mais je me sens tout réchauffé alors qu'il fait si froid.
- C'est parce que tu as fait une bonne action », dit le Prince. Et le Martinet se mit à réfléchir, puis s'endormit. La réflexion lui donnait toujours sommeil.
Lorsque le jour se leva, il vola jusqu'à la rivière et prit un bain.
« Quel phénomène remarquable! dit le professeur d'ornithologie qui traversait le pont. Un martinet en hiver!» Et il écrivit une longue lettre à ce sujet dans le journal local. Chacun la cita tant elle était remplie de mots que nul ne comprenait.

«Ce soir, je pars pour l'Égypte, dit le Martinet qui se sentit tout ragaillardi à cette idée. Il visita tous les monuments publics, et demeura un long moment au sommet de la flèche de l'église. Partout où il se rendait, les moineaux piaillaient et se disaient l'un à l'autre: «Quel étranger de mine distinguée!» Aussi s'amusait-il beaucoup.
Lorsque la lune se leva, il vola une nouvelle fois vers le Prince Heureux.
«Avez-vous quelque commission à porter en Égypte ? lança-t-il. Je pars à l'instant.

- Martinet, martinet, petit martinet, dit le Prince, ne veux-tu pas rester avec moi une nuit de plus?
- On m'attend en Égypte, répondit le martinet. Demain mes amis voleront jusqu'à la Deuxième Cataracte. L'hippopotame s'y accroupit parmi les roseaux, et sur une vaste demeure de granit est assis le dieu Memnon. Toute la nuit il regarde les étoiles, et quand brille celle du matin il pousse un cri de joie, puis se tait. À midi les lions jaunes descendent au bord de l'eau pour boire. Leurs yeux sont comme des béryls verts, et ils rugissent plus fort encore que la cataracte.
«Martinet, martinet, petit martinet, dit le Prince. Là-bas, à l'autre bout de la ville, je vois un jeune homme dans une mansarde. Il se penche sur un bureau couvert de papiers. Dans un gobelet, près de lui, il y a un bouquet de violettes fanées. Ses cheveux sont bruns et crépus, ses lèvres rouges comme la grenade, et il a de grands yeux rêveurs. Il essaie de finir une pièce pour le directeur du Théâtre, mais il a trop froid pour continuer à écrire. Il n'y a pas de feu dans l'âtre, et la faim l'a fait s'évanouir.
- J'attendrai auprès de vous une seule autre nuit, dit le Martinet qui avait vraiment bon cœur. Lui porterai-je un autre rubis?
- Hélas! Je n'ai plus de rubis à présent, dit le Prince. Mes yeux sont tout ce qui me reste.
Ils sont faits de rares saphirs qu'on a rapportés de l'Inde il y a mille ans. Arraches-en un et apporte le-lui. Il le vendra au bijoutier, il achètera du bois et il finira sa pièce.
- Cher Prince, dit le Martinet, je ne peux pas faire cela, et il se mit à pleurer.
- Martinet, martinet, petit martinet, dit le Prince, fais ce que je t'ordonne. »
Et le Martinet, ayant arraché l'œil du Prince, s'envola vers la mansarde de l'étudiant. Il était bien facile d'y entrer à cause d'un trou dans le toit. Le Martinet s'y engouffra et pénétra dans la pièce. Le jeune homme avait enfoui sa tête entre ses mains, aussi n'entendit-il pas le battement des ailes de l'oiseau. Mais quand il leva les yeux, il découvrit le beau saphir posé sur les violettes fanées.
- On commence à m'apprécier! s'écria-t-il. Cela sera venu de quelque fervent admirateur. Je peux finir ma pièce maintenant. »
Le jour suivant, le Martinet descendit jusqu'au port. Perché sur le mât d'un grand vaisseau, il contempla les matelots qui, à l'aide de cordes, hissaient de vastes coffres hors de la cale.
«Ho-Hisse!» criaient-ils chaque fois qu'un coffre s'élevait. «Je m'en vais en Égypte!» s'écriait le Martinet, nuis personne ne lui prêtait attention. Quand la lune se leva, il s'en revint auprès du Prince Heureux.
«Je suis venu vous faire mes adieux, lança-t-il.
- Martinet, martinet, petit martinet, dit le Prince, ne resteras-tu pas une nuit de plus auprès de moi?
- C'est l'hiver, répondit le Martinet, et bientôt la neige glaciale sera là. En Égypte le soleil est chaud sur les verts palmiers. Les crocodiles sont allongés dans la boue et regardent paresseusement autour d'eux. Mes compagnons bâtissent un nid dans le temple de Baalbec, et les colombes roses et blanches les regardent en roucoulant entre elles. Cher Prince, il faut que je vous quitte mais jamais je ne vous oublierai. Le printemps prochain je vous rapporterai deux bijoux magnifiques pour remplacer ceux que vous avez donnés. Le rubis sera plus rouge qu'une rose rouge, et le saphir aussi bleu que la mer immense.
- En bas, sur la place, se tient une petite marchande d'allumettes, dit le Prince Heureux.
Elle a laissé ses allumettes tomber dans le caniveau, et elles ont toutes été gâtées. Son père la battra si elle ne rapporte pas d'argent à la maison, et elle pleure. Elle n'a ni chaussures ni bas, et sa petite tête est nue. Arrache-moi mon autre œil, donne-le-lui et son père ne la battra pas.
- Je resterai une nuit de plus auprès de vous, dit le Martinet, mais je ne peux pas vous arracher votre œil. Vous seriez complètement aveugle.
- Martinet, martinet, petit martinet, dit le Prince, fais ce que je t'ordonne.»
Ayant arraché l'autre œil du Prince, le Martinet s'élança. Il passa comme une flèche près de la marchande d'allumettes et lui glissa le joyau dans la paume de la main.

« Oh, le joli morceau de verre!» s'écria la petite fille qui rentra chez elle en riant. Alors le Martinet retourna auprès du Prince.
« Maintenant que vous voilà aveugle je resterai toujours auprès de vous.
- Non, petit martinet, dit le pauvre Prince, il faut que tu partes pour l'Égypte.
- Je resterai toujours auprès de vous », dit le Martinet qui s'endormit auprès du Prince.
Pendant toute la journée du lendemain, il lui conta ce qu'il avait vu en étranges contrées. Il lui parla des longues rangées d'ibis rouges, debout au bord du Nil, qui happent dans leurs becs des cyprins dorés; du Sphinx, qui est aussi vieux que le monde lui-même - il vit dans le désert et connaît toute chose; des marchands qui marchent à pas lents au côté de leurs chameaux et tiennent à la main des chapelets d'ambre; du roi des montagnes de la Lune, qui est noir comme l'ébène et adore un vaste cristal; du grand Serpent vert qui dort dans un palmier et se fait nourrir de gâteaux au miel par vingt prêtres; et aussi des Pygmées qui, montés sur de larges feuilles plates, voguent à travers un grand lac et mènent une guerre perpétuelle contre les papillons.
« Cher petit martinet, dit le Prince, tu me parles de merveilles, mais rien n'est plus merveilleux que la souffrance des hommes et des femmes. La Misère excède tout Mystère. Vole au-dessus de ma ville, petit martinet. Raconte moi ce que tu vois là-bas. »
Et le Martinet survola la grande ville. Il vit les riches s'égayant dans leurs splendides demeures, tandis que les mendiants restaient assis devant les grilles. Il vola par de sombres ruelles et vit les faces blêmes des enfants affamés qui fixaient distraitement les rues noires. Sous l'arche d'un pont, deux petits garçons, pour se réchauffer, se serraient dans les bras l'un de l'autre. « Comme nous avons faim!» dirent-ils. « Interdit de dormir ici», cria le veilleur, et ils s'en allèrent sous la pluie.

Alors le Martinet s'en revint conter au Prince ce qu'il avait vu.
«Je suis couvert d'or fin, dit le Prince, il faut que tu l'enlèves feuille à feuille et que tu en fasses don à mes pauvres; les vivants s'imaginent toujours que l'or peut les rendre heureux.» Une à une, le Martinet détacha les feuilles d'or fin jusqu'à ce que le Prince Heureux eût pris un aspect tout terne et gris. Une à une, il portait aux pauvres les feuilles d'or, et les visages des enfants en devenaient plus roses. Ils se mettaient à rire et à jouer en pleine rue. «Nous avons du pain maintenant!» s'écriaient-ils.
Puis vint la neige, et le gel après la neige. Les rues semblaient faites d'argent tant elles luisaient, étincelaient; tels des poignards de cristal, de longs glaçons pendaient aux avant-toits des maisons, tout le monde se promenait en fourrure, et les petits garçons, coiffés de casquettes cramoisies, patinaient sur la glace.
Le pauvre petit martinet avait de plus en plus froid, mais il ne voulait pas quitter le prince. Il l'aimait trop tendrement. Lorsque le boulanger regardait ailleurs, il becquetait des miettes à la porte de la boulangerie et tentait de se réchauffer en battant des ailes.
Mais, au bout du compte, il sut qu'il allait mourir. Il eut tout juste la force de voler une fois de plus jusqu'à l'épaule du Prince.
« Au revoir, cher Prince! murmura-t-il. Me laisserez-vous baiser votre main?

- Petit martinet, je suis heureux que tu partes enfin pour l'Égypte, dit le Prince. Tu es resté ici trop longtemps. Mais tu dois me baiser les lèvres car je t'aime.
Ce n'est pas en Égypte que je vais, répondit le Martinet. Je vais à la maison de la Mort.
La Mort n'est-elle pas la sœur du Sommeil?»
Et il baisa les lèvres du Prince Heureux avant de tomber mort à ses pieds.
À cet instant, un étrange craquement se fit entendre à l'intérieur de la statue, comme si quelque chose s'y était brisé. Oui, le cœur de plomb venait de se fendre en deux morceaux.
Sans doute était-ce la faute d'un gel terriblement dur.
Tôt le lendemain matin, le maire, accompagné des échevins, traversa la place en contrebas.
Lorsqu'ils passèrent devant la colonne, il leva les yeux vers la statue :
«Mon Dieu! Le Prince semble en bien piteux état! dit-il.
- Piteux état en vérité!» s'exclamèrent les échevins qui étaient toujours d'accord avec le maire, et ils montèrent l'examiner.
«Le rubis est tombé de son épée, ses yeux ont disparu, il n'est plus doré, dit le maire. Vrai, il ne vaut guère mieux qu'un mendiant!
- Guère mieux qu'un mendiant, reprirent les échevins.
- Et voilà-t-il pas un oiseau mort à ses pieds! continua le maire. Décidément, il nous faut proclamer que les oiseaux n'ont pas le droit de mourir ici. » Le secrétaire de mairie prit bonne note de la suggestion.
On abattit donc la statue du Prince Heureux.
« N'ayant plus de beauté, le prince n'est plus utile », dit le professeur d'art à l'université.
Alors on fondit la statue dans une fournaise, et le maire réunit un conseil de la guilde pour décider de ce qu'on ferait du métal.
«Bien entendu, il nous faut une autre statue : la mienne, déclara-t-il.
- La mienne », répétèrent tous les échevins, et ils se querellèrent. La dernière fois que j'entendis parler d'eux, ils se querellaient encore.
«Comme c'est bizarre! dit le contremaître de la fonderie. Ce cœur de plomb brisé se refuse à fondre dans la fournaise. Il nous faut le jeter, » On le jeta donc sur un tas d'ordures où gisait le Martinet mort.
«Apportez-moi les deux objets les plus précieux de la ville», demanda Dieu à l'un de ses anges; et l'ange lui apporta le cœur de plomb et l'oiseau mort.
«Tu as justement choisi, dit Dieu, car dans mon jardin de paradis ce petit oiseau chantera à jamais, et dans ma ville d'or le Prince Heureux chantera mes louanges. »

wilde2.jpg

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10 mai 2007 4 10 /05 /mai /2007 00:21
J'ai découvert sur le chouette blog de Monsieur KA ces quelques jolies photos de René Maltête. A vous d'en profiter.
Plus de photos ici.


Cliquez sur les photos pour les agrandir

maltete-ecoliers-cinephiles.jpgEcoliers cinéphiles

maltete-fugue.jpgLa fugue

maltete-majorite.jpgLa majorité

maltete-connerie.jpgConnerie

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4 mai 2007 5 04 /05 /mai /2007 02:11
Pantagrueline prognostication certaine, véritable et infaillible pour l'an perpétuel, par Maître Alcofribas.
Voir aussi ici


Des éclipses cette année

Cette année il y aura tant d'éclipses du soleil et de la lune que j'ai peur (et non à tort) que nos bourses en pâtiront d'inanition et nos sens de perturbation. Saturne sera rétrograde, Vénus directe, Mercure inconstant. Et un tas d'autres planètes n'iront pas à votre commandement.
Dont pour cette année les crabes iront de côté et les cordiers à reculons, les escabelles monteront sur les bancs, les broches sur les landiers et les bonnets sur les chapeaux; les couilles pendront à plusieurs faute de gibecières; les puces seront noires pour la plus grande part; le lard fuira les pois en Carême; le ventre ira devant; le cul s'assiera le premier; l'on ne pourra trouver la fève au gâteau des Rois; l'on ne rencontrera pas d'as au flux; le dé ne viendra pas à souhait quoiqu'on le flatte, et ne viendra pas souvent la chance qu'on demande; les bêtes parleront en divers lieux. Quaresmeprenant gagnera son procès: une partie du monde se déguisera pour tromper l'autre et ils courront parmi les rues comme fous, et hors de sens; on ne vit jamais tel désordre dans la Nature. Et se feront cette année plus de XXVII verbes irréguliers, si Priscien ne les tient de court. Si Dieu ne nous aide, nous aurons beaucoup d'affaires; mais à l'inverse, s'il est pour nous, rien ne nous pourra nuire, comme dit le céleste astrologue qui fut ravi jusqu'au Ciel (Romains VII chapitre Si Dieu est pour nous, qui prévaudra contre nous ?). Ma foi, personne, Seigneur, car il est trop bon et trop puissant. Ici bénissez son saint nom, pour recevoir la pareille.

Rabelais
(1533)

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14 février 2007 3 14 /02 /février /2007 05:42

Un conte d'Andersen indémodable, universel et ironique sur l'aveuglement et le déni de réalité. Transposable à nos "élites" politiques d'aujourd'hui...

LES HABITS NEUFS DE L'EMPEREUR

Il y avait autrefois un empereur qui aimait tant les habits neufs, qu'il dépensait tout son argent à sa toilette. Lorsqu'il passait ses soldats en revue, lorsqu'il allait au spectacle ou à la promenade, il n'avait d'autre but que de montrer ses habits neufs. A chaque heure de la journée, il changeait de vêtements, et comme on dit d'un roi: « Il est au conseil », on disait de lui; « L'empereur est à sa garde-robe. » La capitale était une ville bien gaie, grâce à la quantité d'étrangers qui passaient; mais un jour il y vint aussi deux fripons qui se donnèrent pour des tisserands et déclarèrent savoir tisser la plus magnifique étoffe du monde. Non seulement les couleurs et le dessin étaient extraordinairement beaux, mais les vêtements confectionnés avec cette étoffe possédaient une qualité merveilleuse: ils devenaient invisibles pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui avait l'esprit trop borné.
« Ce sont des habits impayables, pensa l'empereur; grâce à eux, je pourrai connaître les hommes incapables de mon gouvernement: je saurai distinguer les habiles des niais. Oui, cette étoffe m'est indispensable. » Puis il avança aux deux fripons une forte somme afin qu'ils pussent commencer immédiatement leur travail.
Ils dressèrent en effet deux métiers, et firent semblant de travailler, quoiqu'il n'y eût absolument rien sur les bobines. Sans cesse ils demandaient de la soie fine et de l'or magnifique; mais ils mettaient tout cela dans leur sac, travaillant jusqu'au milieu de la nuit avec des métiers vides.
« Il faut cependant que je sache où ils en sont », se dit l'empereur.
Mais il se sentait le cœur serré en pensant que les personnes niaises ou incapables de remplir leurs fonctions ne pourraient voir l'étoffe. Ce n'était pas qu'il doutât de lui-même; toutefois il jugea à propos d'envoyer quelqu'un pour examiner le travail avant lui. Tous les habitants de la ville connaissaient la qualité merveilleuse de l'étoffe, et tous brûlaient d'impatience de savoir combien leur voisin était borné ou incapable.
« Je vais envoyer aux tisserands mon bon vieux ministre, pensa l'empereur, c'est lui qui peut le mieux juger l'étoffe; il se distingue autant par son esprit que par ses capacités. » L'honnête vieux ministre entra dans la salle où les deux imposteurs travaillaient avec les métiers vides.
« Bon Dieu! pensa-t-il en ouvrant de grands yeux, je ne vois rien. » Mais il n'en dit mot.
Les deux tisserands l'invitèrent à s'approcher, et lui demandèrent comment il trouvait le dessin et les couleurs. En même temps ils montrèrent leurs métiers, et le vieux ministre y fixa ses regards; mais il ne vit rien, pour la raison bien simple qu'il n'y avait rien.
« Bon Dieu! pensa-t-il, serais-je vraiment borné?
Il faut que personne ne s'en doute. Serais-je vraiment incapable? Je n'ose avouer que l'étoffe est invisible pour moi.
- Eh bien ! qu'en dites-vous? dit l'un des tisserands.
- C'est charmant, c'est tout à fait charmant!
répondit le ministre en mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs... oui, je dirai à l'empereur que j'en suis très content.
- C'est heureux pour nous», dirent les deux tisserands; et ils se mirent à lui montrer des couleurs et des dessins imaginaires en leur donnant des noms. Le vieux ministre prêta la plus grande attention, pour répéter à l'empereur toutes leurs explications.
Les fripons demandaient toujours de l'argent, de la soie et de l'or; il en fallait énormément pour ce tissu. Bien entendu qu'ils empochèrent le tout; le métier restait vide et ils travaillaient toujours.
Quelque temps après, l'empereur envoya un autre fonctionnaire honnête pour examiner l'étoffe et voir si elle s'achevait. Il arriva à ce nouveau député la même chose qu'au ministre; il regardait et regardait toujours, mais ne voyait rien.
« N'est-ce pas que le tissu est admirable? demandèrent les deux imposteurs en montrant et expliquant le superbe dessin et les belles couleurs qui n'existaient pas.
- Cependant je ne suis pas niais! pensait l'homme. C'est donc que je ne suis pas capable de remplir ma place ? C'est assez drôle, mais je prendrai bien garde de la perdre. » Puis il fit l'éloge de l'étoffe, et témoigna toute son admiration pour le choix des couleurs et le dessin.
« C'est d'une magnificence incomparable », dit-il à l'empereur, et toute la ville parla de cette étoffe extraordinaire.
Enfin, l'empereur lui-même voulut la voir pendant qu'elle était encore sur le métier. Accompagné d'une foule d'hommes choisis, parmi lesquels se trouvaient les deux honnêtes fonctionnaires, il se rendit auprès des adroits filous qui tissaient toujours, mais sans fil de soie ni d'or, ni aucune espèce de fil.
« N'est-ce pas que c'est magnifique! dirent les deux honnêtes fonctionnaires. Le dessin et les couleurs sont dignes de Votre Altesse. » Et ils montrèrent du doigt le métier vide, comme si les autres avaient pu y voir quelque chose.
«Qu'est-ce donc? pensa l'empereur, je ne vois rien. C'est terrible. Est-ce que je ne serais qu'un niais? Est-ce que je serais incapable de gouverner?
Jamais rien ne pouvait m'arriver de plus malheureux. » Puis tout à coup il s'écria: C'est magnifique!
J'en témoigne ici toute ma satisfaction. » Il hocha la tête d'un air content, et regarda le métier sans oser dire la vérité. Tous les gens de sa suite regardèrent de même, les uns après les autres, mais sans rien voir, et ils répétèrent comme l'empereur: «C'est magnifique! » Ils lui conseillèrent même de revêtir cette nouvelle étoffe à la première grande procession. «C'est magnifique! c'est charmant! c'est admirable! » exclamèrent toutes les bouches, et la satisfaction était générale.
Les deux imposteurs furent décorés, et reçurent le titre de gentilshommes tisserands.
Toute la nuit qui précéda le jour de la procession, ils veillèrent et travaillèrent à la clarté de seize bougies. La peine qu'ils se donnaient était visible à tout le monde. Enfin, ils firent semblant d'ôter l'étoffe du métier, coupèrent dans l'air avec de grands ciseaux, cousirent avec une aiguille sans fil, après quoi ils déclarèrent que le vêtement était achevé.
L'empereur, suivi de ses aides de camp, alla l'examiner, et les filous, levant un bras en l'air comme s'ils tenaient quelque chose, dirent:
« Voici le pantalon, voici l'habit, voici le manteau.
C'est léger comme de la toile d'araignée. Il n'y a pas de danger que cela vous pèse sur le corps, et voilà surtout en quoi consiste la vertu de cette étoffe.
- Certainement, répondirent les aides de camp;
mais ils ne voyaient rien, puisqu'il n'y avait rien.
- Si Votre Altesse daigne se déshabiller, dirent les fripons, nous lui essayerons les habits devant la grande glace.» L'empereur se déshabilla, et les fripons firent semblant de lui présenter une pièce après l'autre. Ils lui prirent le corps comme pour lui attacher quelque chose. Il se tourna et se retourna devant la glace.
« Grand Dieu! que cela va bien! quelle coupe élégante! s'écrièrent tous les courtisans. Quel dessin!
quelles couleurs! quel précieux costume! » Le grand maître des cérémonies entra.
« Le dais sous lequel Votre Altesse doit assister à la procession est à la porte, dit-il.
- Bien! je suis prêt, répondit l'empereur. Je crois que je ne suis pas mal ainsi. » Et il se tourna encore une fois devant la glace pour bien regarder l'effet de sa splendeur.
Les chambellans qui devaient porter la queue firent semblant de ramasser quelque chose par terre; puis ils élevèrent les mains, ne voulant pas convenir qu'ils ne voyaient rien du tout.
Tandis que l'empereur cheminait fièrement à la procession sous son dais magnifique, tous les hommes, dans la rue et aux fenêtres, s'écriaient:
« Quel superbe costume! Comme la queue en est gracieuse? Comme la coupe en est parfaite! » Nul ne voulait laisser voir qu'il ne voyait rien; il aurait été déclaré niais ou incapable de remplir un emploi.
Jamais les habits de l'empereur n'avaient excité une telle admiration.
« Mais il me semble qu'il n'a pas du tout d'habit, observa un petit enfant.
- Seigneur Dieu, entendez la voix de l'innocence! » dit le père.
Et bientôt on chuchota dans la foule en répétant les paroles de l'enfant.
« Il y a un petit enfant qui dit que l'empereur n'a pas d'habit du tout!
- Il n'a pas du tout d'habit! » s'écria enfin tout le peuple.
L'empereur en fut extrêmement mortifié, car il lui semblait qu'ils avaient raison. Cependant il se raisonna et prit sa résolution:
« Quoi qu'il en soit, il faut que je reste jusqu'à la fin! » Puis, il se redressa plus fièrement encore, et les chambellans continuèrent à porter avec respect la queue qui n'existait pas.

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23 janvier 2007 2 23 /01 /janvier /2007 06:57

Parce qu'il n'y a pas que Nasr Eddin, tournons-nous vers de délicieuses plaisanteries et de savoureux proverbes Yiddish.
Tiré du livre
Les joies du Yiddish de Léo Rosten.
Une autre histoire ici.


Deux juifs se disputent : "Je te dis que le noir et le blanc sont des couleurs !"
Non ! répond l'autre, ce ne sont pas des couleurs !...
"Allons voir le Rabbin alors !"... et ils vont consulter le Rabbin à propos de leur problème.
"Rabbin, est-que le blanc et le noir sont des couleurs ?"
"Oui" dit le Rabbin
"Ah ! tu vois ! la télé noir et blanc que je t'ai vendue, c'était bien une télé couleur !..."

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22 janvier 2007 1 22 /01 /janvier /2007 07:51

Qui est Nasr Eddin? Cliquez ici


Nasr Eddin, du temps où il était aubergiste à la campagne, voit arriver, un jour, une troupe brillante de chasseurs à cheval. C'est un grand seigneur et sa suite.
- Holà, aubergiste, une collation ! Nous avons l'estomac vide.
Nasr Eddin leur prépare une omelette qu'ils mangent avec appétit.
- Combien te dois-je ? lui demande le seigneur, au moment de repartir.
- Trente dinars, Excellence.
- Par Allah, trente dinars pour une omelette ! Les œufs sont donc bien rares par ici.
- Non, Excellence, ce ne sont pas les œufs qui sont rares par ici. Ce sont les gens riches.


Une deuxième histoire :

Nasr Eddin explique à un ami qu'il est le patron dans son ménage.
- J'obtiens toujours le dernier mot, dit-il.
- Et comment fais-tu?
- Mon épouse me dit de faire quelque chose et moi je réponds: "D'accord" !


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4 janvier 2007 4 04 /01 /janvier /2007 07:49
Qui est ce Nasr Eddin? Cliquez ici.


Nasr Eddin se plaint continuellement auprès de Timour Leng de sa grande pauvreté, mais le souverain est loin d'être généreux. Aussi est-il surpris d'apprendre que tous les soirs son bouffon organise de grands festins dans sa modeste demeure. Timour le fait appeler et lui demande comment il s'y prend pour dépenser autant d'argent avec des gages si modestes. Le Hodja répond qu'il engage tout simplement des paris avec toutes sortes de gens et qu'il les gagne à chaque fois. Ainsi, il peut donner des fêtes. Le Tartare, à ses mots, est pris du désir de le défier.
- Je parie dix pièces d'or que demain matin, en te réveillant, tu auras un furoncle sur la fesse droite, lui propose le Hodja.
- Pari tenu ! accepte Timour en riant, sûr de gagner.
Le lendemain matin, Timour se précipite chez Nasr Eddin :
- Hodja, tu as perdu !
- Permets-moi, seigneur, de vérifier.
Timour relève son manteau, baisse son pantalon, et tend son postérieur à Nasr Eddin qui est obligé d'admettre qu'il a perdu et de lui donner les dix pièces d'or promises. C'est la première fois que le Tartare a le dernier mot avec son bouffon et il rentre au palais tout fier de son coup. Pourtant, le lendemain, il apprend que, le soir même du pari, Nasr Eddin a organisé une fête à tout casser, pour laquelle il a même loué les services de musiciens de la cour. Furieux, il le convoque pour lui demander des explications.
- C'est très simple, répond le Hodja : j'avais parié cinquante pièces d'or avec tes courtisans que s'ils venaient chez moi assez tôt, ils auraient, en se cachant bien, ce spectacle rare du maître du monde montrant son cul à son bouffon.

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15 décembre 2006 5 15 /12 /décembre /2006 09:36

Voici un extrait fameux (en ancien français) de la Lettre de Gargantua à son fils Pantagruel. Ce programme d'étude est fortement influencé par les humanistes de l'époque, défenseurs d'un savoir universel (Erasme, De Vinci, Pic de La Mirandole...). Cette belle lettre témoigne du gigantesque appétit de savoir qui se répand au XVIème siècle. Il sagit d'une véritable révolution culturelle, une renaissance, qui associe la connaissance et la foi. La lettre de Gargantua est une pure déclaration d'humanisme, portée par la charité (l'Agapè, ou amour de Dieu et de tous les hommes) et aussi par l'enthousiasme de la connaissance.


François Rabelais


"
(...)Tu es à Paris, tu as ton precepteur Epistemon, dont l'ung par vives & vocales instructions, l'aultre par louables exemples te peult endoctriner. Ientends & veulx que tu aprenes les langues parfaictement. Premierement la Grecque comme le veult Quintilian. Secondement la latine. Et puis l'Hebraicque pour les sainctes lettres, & la Chaldeicque & Arabicque pareillement: & que tu formes ton stille, quant à la Grecque, à l'imitation de Platon, quant à la Latine, à Ciceron. Qu'il n'y ait histoire que tu ne tiengne en memoire presente, à quoy te aydera la Cosmographie de ceulx qui en ont escript. Les ars liberaulx, Geometrie, Arismetique, & Musicque, Ie t'en donnay quelque goñt quand tu estoys encores petit en l'aage de cinq à six ans: poursuys le reste, & de Astronomie saches en tous les canons, laisse moy l'Astrologie divinatrice, et art de Lullius comme abuz et vanitez. Du droit Civil ie veulx que tu saches par cueur les beaulx textes, et me les confere avecques la philosophie.

Et quant à la congnoissance des faictz de nature, je veulx que tu te y adonne curieusement : qu'il n'y ait mer, ryvière, ny fontaine, dont tu ne congnoisse les poissons; tous les oyseaulx de l'air, tous les arbres, arbustes et fructices des forestz, toutes les herbes de la terre, tous les métaulx cachez au ventre des abysmes, les pierreries de tout Orient et Midy, riens ne te soit incongneu.

Puis songneusement revisite les livres des médecins, Grecz, Arabes, et Latins, sans contemner les Thalmudistes et Cabalistes : et, par fréquentes anatomyes, acquiers toy parfaicte congnoissance de l'aultre monde, qui est l'homme. Et, par quelques heures du jour, commence à visiter les sainctes lettres : premièrement, en Grec, le Nouveau Testament et Epistres des Apostres, et puis, en Hébrieu, le Vieulx Testament. Somme, que je voye ung abysme de science. Car, doresenavant que tu deviens homme et te fais grand, il te fauldra issir de ceste tranquillité et repos d'estude : et apprendre la chevalerie et les armes, pour défendre ma maison, et noz amys secourir en tous leurs affaires, contre les assaulx des malfaisans. Et veulx que, de brief, tu essaye combien tu as proffité : ce que tu ne pourras mieulx faire, que tenant conclusions en tout sçavoir, publicquement, envers tous et contre tous, et hantant les gens lettrez, qui sont tant à Paris comme ailleurs.

Mais par ce que, selon le sage Salomon, Sapience n'entre point en âme malivole, et science sans conscience n'est que ruyne de l'âme, il te convient servir, aymer, et craindre Dieu, et en luy mettre toutes tes pensées, et tout ton espoir, et, par foy formée de charité, estre à luy adjoinct, en sorte que jamais n'en soys désemparé par péché. Ayez suspectz les abus du monde, et ne metz point ton cueur à vanité : car ceste vie est transitoire; mais la parolle de Dieu demeure éternellement. Soys serviable à tous tes prochains, et les ayme comme toy-mesme. Révère tes précepteurs; fuis les compaignies des gens esquelz tu ne veulx point ressembler. Et les grâces que Dieu te a données, icelles ne reçoipz point en vain. Et, quand tu congnoistras que auras tout le sçavoir de par delà acquis, retourne-t'en vers moy, affin que je te voye et donne ma bénédiction devant que mourir.

Mon filz, la paix et grâce de Nostre Seigneur soit avecques toy. Amen.

De Utopie, ce dix septiesme jour du moys de mars,

                                   Ton père, GARGANTUA

Ces lettres receues et veues, Pantagruel print nouveau courage, et fut enflambé à proffiter plus que jamais, en sorte que, le voyant estudier et proffiter, eussiez dit que tel estoit son esprit entre les livres, comme est le feu parmy les brandes, tant il l'avoit infatigable et strident."

Rabelais,  Pantagruel, Chapitre VIII (1532)

 

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3 décembre 2006 7 03 /12 /décembre /2006 08:49
La vache de Nasr Eddin est morte et il a déjà passé deux jours à prier sur le cadavre. L'imam alerté par les voisins  trouve la chose inconvenante et même sacrilège.
- Hodja, que fais-tu? Tout le village est choqué par ton comportement.
- Pourquoi donc? Quel mal y a -t-il donc à prier Allah le Tout-Puissant et le Tout-Miséricordieux pour qu'Il me ressuscite ma bête?
- Et tu crois qu'Il va te répondre?
- Ton manque de foi m'étonne, imam. Tu devrais savoir qu'Allah répond  toujours quand on L'appelle sincèrement.
L'imam, décontenancé, s'en va mais quand il revient le lendemain il trouve le Hodja prostré dans un coin de l'étable.
- Alors, Nasr Eddin, Allah t'a-t-Il répondu?
- Oui. C'est non.


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