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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

henry_charles_carey.jpg


TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI :

DE LA VALEUR.

 

    § 7. — Loi de distribution. Son application universelle.


    
    Avec la diminution dans la valeur des haches et des bêches, il se manifeste partout une diminution dans la proportion du produit dont est grevé leur usage ; et cette diminution est toujours très-rapide lorsque l'amélioration dans leur qualité est très-considérable. II en est de même aussi par rapport à la terre, dont la rente diminue constamment, dans la proportion qu'elle comporte à l'égard du produit du travail, et très-promptement, là où la marche du progrès est très-prompte également. Au temps des Plantagenets, le propriétaire du sol en Angleterre prenait tout et ne donnait au serf que ce qu'il lui plaisait d'accorder. Depuis cette époque, à mesure que le travail est devenu plus productif, il y a eu diminution constante dans la proportion réclamée par le propriétaire du sol, au point que celle-ci est tombée à une moyenne d'un cinquième ; ce qui laisse les quatre autres cinquièmes, comme compensation de son travail, à l'individu qui cultive la terre. Ici, nous le voyons, le mouvement est exactement le même que celui que nous avons observé par rapport au loyer des haches, au fret des navires et à l'intérêt de l'argent ; et il nous fournit une nouvelle preuve de l'universalité des lois qui régissent la matière, sous quelque forme qu'elle existe.

    L'erreur de tous les économistes auxquels nous avons fait allusion, et à dire vrai, de tous les auteurs qui ont écrit sur la science sociale, consiste en ceci : qu'au lieu d'étudier ce que les hommes ont toujours fait, et ce qu'ils font encore aujourd'hui, par rapport à la terre, ils étudient dans leurs cabinets ce que ces mêmes hommes doivent faire, et ce qu'ils imaginent qu'ils feraient eux-mêmes, sous l'empire de circonstances semblables. Lorsque, par exemple, Adam Smith écrivit le passage dans lequel il prétendit « que les terrains les plus fertiles et les mieux situés ayant été occupés les premiers, » les hommes ne pouvaient, en conséquence, obtenir qu'un profit moins considérable de la culture des terrains restant, inférieurs pour la qualité du sol et la situation ; donnant ce fait comme une raison de la diminution dans la part proportionnelle du capitaliste, diminution qui suit toujours le progrès de la richesse et de la population, il négligeait complètement les faits que lui offrait l'histoire de son propre pays ; tous ces faits démontrent que les hommes ont partout commencé par les terrains plus pauvres des hauteurs, et ont travaillé pour arriver aux terrains plus riches des vallées arrosés par des rivières, et non pour abandonner ceux-ci.

    Il était naturel que Smith et ses successeurs, en Angleterre et en France, eussent cette opinion, que les hommes, lorsqu'ils ont à choisir entre les terrains fertiles et les terrains ingrats, veulent, naturellement, s'emparer des premiers comme susceptibles de donner les revenus les plus considérables, en échange d'une quantité donnée de travail. Si cependant ils avaient réfléchi sur ce fait, que les premiers colons de leurs pays respectifs avaient été obligés de travailler avec le seul secours de leurs bras, et n'avaient eu, conséquemment, qu'à un très-faible degré le pouvoir de forcer la nature à travailler pour eux, tandis que la nature elle-même, telle qu'elle se montre dans les riches terrains de vallées, était toute-puissante et capable de manifester une résistance très-énergique à leurs efforts, ils n'auraient pu manquer de reconnaître, que c'était sur les terrains maigres et ingrats des hauteurs que l'oeuvre de culture avait dû nécessairement commencer, et, en consultant l'histoire, ils auraient pu se convaincre qu'un pareil fait a été universel.

    C'est à cette supposition qu'il faut attribuer l'erreur qui a été partout commise, relativement à la cause de la valeur appliquée à la terre, ainsi que cela deviendra évident pour le lecteur, lorsqu'il verra que de semblables erreurs ont dû se produire, par rapport à toutes les autres denrées et objets soumis à la même série de raisonnements. Supposons, par exemple, qu'on ait admis que la nature a fourni partout des haches toutes prêtes, et que tout l'effort exigé de l'homme a été de faire son choix entre celles de première, de seconde, de troisième, dixième ou vingtième qualité ; puis examinons le résultat. Sous l'empire de pareilles circonstances, on peut affirmer franchement que les premiers colons prendraient les meilleures haches, celles qui, dans le moins de temps possible, abattraient la quantité de bois la plus considérable, et que, lorsqu'elles auraient été toutes prises, ceux qui viendraient ensuite seraient forcés de prendre les haches de seconde qualité, et ainsi, successivement, jusqu'au moment où, avec le nombre croissant, quelques individus se trouveraient réduits à travailler avec des haches de dixième ou vingtième classe. Quelle serait maintenant la valeur de celles de première qualité? Évidemment le prix d'appropriation, plus la différence entre les qualités naturelles de la hache n° 1 et de la hache n° 10 ou 20 ; et plus serait rapide l'accroissement de la population, plus serait considérable la demande de nouvelles quantités ; plus serait impérieuse la nécessité d'avoir recours aux haches de qualité inférieure, plus serait rapide la diminution dans la rémunération moyenne du travail, et plus rapide également l'augmentation de valeur des haches appropriées en premier lieu. La résistance offerte par la nature augmentant continuellement, les accumulations du passé atteindraient un pouvoir constamment croissant sur les travaux du présent.

    Nous savons que la réalité est précisément le contraire de tout ceci. L'homme coupe d'abord le bois avec une coquille affilée, puis il emploie le caillou tranchant, puis il obtient une hache en cuivre, à laquelle en succède une en fer et enfin en acier. Et à chaque pas dans cette direction, le travail obtient une rémunération plus considérable, en même temps qu'il y a diminution constante dans la valeur de toutes les haches existantes, le coût de reproduction diminuant constamment. La résistance qu'offre ici la nature à la satisfaction des désirs de l'homme diminue constamment, et les travailleurs du temps présent obtiennent un pouvoir qui s'accroît constamment sur les accumulations du passé. Dans le premier des cas cités, la valeur des haches a dû se composer du travail d'appropriation, plus celle de l'agent naturel qui a été approprié. Dans le second, c'est le même travail d'appropriation, moins celui qui est économisé par la substitution des forces gratuites qui existent toujours dans la nature et qui sont, de plus en plus, contraintes de travailler au profit de l'homme.

    L'expérience ayant démontré une parfaite similitude dans la série d'opérations qui s'accomplissent par rapport à la terre et à tous les instruments dans lesquels se transforment, à certains moments, des parties de celle-ci, soit haches ou machines à vapeur, maisons ou navires, l'homme isolé ayant commencé avec de misérables instruments de production, et l'homme associé à son semblable étant devenu capable de commander les services d'instruments d'un ordre plus élevé, les mêmes résultats doivent toujours suivre, comme les mêmes causes produisent les mêmes effets. C'est ce qui est démontré par ce fait, que la valeur de la terre est soumise à la même loi que celle des haches, diminuant dans son pouvoir de commander les services des travailleurs, et permettant aux travailleurs de commander ses services, en retour d'une proportion constamment décroissante du produit augmenté de la terre, et du travail exigé comme rente par le propriétaire du sol. Les choses étant ainsi, il doit être évident que ce dernier ne possède pas plus le pouvoir d'exiger un impôt pour le travail de l'agent naturel employé dans la production du froment, que le propriétaire de la hache pour ceux des agents naturels employés pour couper le bois ; et que tout ce que l'un reçoit est une compensation pour une partie du travail appliqué à soumettre la terre à la culture et à l'améliorer de toute autre manière ; tandis que l'autre reçoit, pareillement, une compensation pour ses services, en exploitant le minerai et le soumettant à la fusion, ainsi qu'en fabriquant la hache. C'est la population, et la puissance d'association qui en résulte, qui permet aux individus d'obtenir des subsistances des sols fertiles, et d'abandonner la hache formée d'une pierre tranchante pour la hache au tranchant d'acier ; et c'est la dépopulation, accompagnée de la diminution dans la faculté de combiner les efforts, qui les chasse de nouveau vers les sols ingrats pour y chercher leur nourriture, et les force de ne plus compter que sur la hache armée d'un caillou tranchant, à la place de la hache au tranchant d'acier. Avec la population, il y a augmentation constante dans le pouvoir de l'homme sur la nature, accompagnée de diminution des valeurs comparées au travail. Avec la dépopulation, il y a augmentation constante dans le pouvoir de la nature sur l'homme, accompagnée de la diminution dans la valeur du travail comparé avec les instruments de toute espèce.

 

 

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

 

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

 

  1861

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI :

DE LA VALEUR.

 

    § 8. — Toutes les valeurs ne sont simplement que la mesure de la résistance opposée par la nature à la possession des choses que nous désirons.


    
    On peut dire cependant : voilà deux champs à la culture desquels on appliqué une quantité identique de travail, et dont l'un commandera deux fois la rente et se vendra pour deux fois le prix qu'obtiendra l'autre, et l'on peut poser la question suivante : Si la valeur résulte exclusivement du travail, comment arrive-t-il que le propriétaire de l'un de ces champs soit, à un tel point, plus riche que le propriétaire de l'autre?

    En réponse à cette question, il est facile de démontrer qu'il existe des faits analogues, par rapport à ces autres denrées et objets dont on admet généralement que la valeur résulte exclusivement du travail. Le verrier met dans un fourneau une quantité considérable de sable, puis de la soude ou tout autre alcali, et il en retire du verre ; mais les qualités de cet article sont très-variées, bien qu'il soit produit avec les mêmes matières premières. Quelques-unes arrivent sur le marché, pour être vendues comme verres du no 1, et d'autres comme verres des n° 2, 3, 4 et 5 ; une partie d'entre eux peut aussi être d'une qualité tellement inférieure qu'elle n'a presque aucune valeur ; et cependant le travail appliqué à tous a été exactement identique. Tous ont également la même limite de valeur, le prix de reproduction. La résistance offerte par la nature à la production de celui de première qualité étant considérable, sa valeur équivaut à une somme considérable de travail, tandis que la résistance offerte à la production de celui de la qualité la plus inférieure n'étant que faible, il s'échange contre une faible dépense d'efforts humains. La valeur de tous est due à la nécessité de vaincre cette résistance et non, en aucune façon, aux propriétés naturelles que l'on sait exister dans le verre lui-même.

    Un fermier élève cent chevaux, et pour chacun il dépense une quantité semblable de nourriture et de travail. Arrivés au moment où leur éducation est complète, ils présentent à la vue une grande variété de qualités ; les uns ont une très-grande vitesse et n'ont que peu de fond, tandis que d'autres ont du fond et très-peu de vitesse. Quelques-uns sont bons pour le harnais, tandis que d'autres n'ont guère de valeur que comme chevaux de selle. Plusieurs sont lourds et d'autres sont légers ; d'autres encore ont une grande puissance de traction, et plusieurs n'en ont qu'une très-faible. Leur valeur est également différente ; pour un seul cheval, on pourra peut-être demander un prix aussi considérable que celui qu'on pourrait obtenir, en échange d'une douzaine d'autres chevaux. Néanmoins, tontes ces valeurs ne représentent que les mesures de la résistance à vaincre, pour produire des chevaux possédant certaines qualités ; et toutes ne sont que les récompenses du travail et de l'habileté appliqués à cette branche particulière de production. Acquérant plus de connaissances, d'année en année, le fermier apprend que par le soin apporté dans le choix des matières appliquées à l'élève, il peut diminuer la résistance qu'il a d'abord éprouvée ; et, chaque année, il peut obtenir une quantité plus considérable d'animaux de première classe, en même temps qu'une augmentation constante a lieu dans la rémunération de ses efforts physiques et intellectuels, ainsi qu'une constante diminution dans la valeur de tout le capital restant, provenant des années précédentes.

    « Jenny Lind pouvait obtenir mille dollars pour chanter une seule soirée ; elle a sans doute chanté à l'Opéra, où de jeunes filles, qui faisaient partie des choeurs, recevaient moins d'un dollar. Supposez, cependant, que quelque Barnum entreprenant résolût de former à son profit une nouvelle Jenny Lind, ou du moins une rivale passable de cette cantatrice, il verrait, de suite, la nécessité de multiplier ses chances de succès, en faisant cette expérience sur un grand nombre de personnes, des centaines ou des milliers. Leur éducation musicale, pendant plusieurs années, serait pour lui une charge énorme ; et s'il produisait enfin un prodige de chant, qui, par la puissance de sa voix, pût gagner le revenu de Jenny Lind, il aurait aussi sur les bras un certain nombre de cantatrices inférieures, qui ne pourraient attirer la foule dans la salle, que grâce au talent supérieur de sa prima dona, et des vingtaines de choristes dont le gain ne pourrait rembourser les frais de leur nourriture, de leur habillement et de leur éducation, sans compter celles qui seraient mortes, qui auraient perdu la voix, ou qui auraient échoué complètement, avant même de rien gagner (7). »
 
Pourquoi Jenny Lind est-elle estimée à un prix aussi élevé? c'est à raison des obstacles qu'il faut vaincre, avant de pouvoir reproduire une pareille voix. Il en est de même du beau cheval, du bel échantillon de verre, et de la terre qui donne au travailleur des revenus considérables. Quelle est la limite de leur évaluation? celle du prix de reproduction, et pas au-delà. Et ce prix tend à diminuer, avec chaque progrès dans le développement de la population et de la richesse. Les mêmes lois s'appliquent ainsi à toute matière, quelle que soit la forme sous laquelle elle existe.

    Dans certains états de la société, le cheval préféré sera le cheval propre aux besoins de la guerre, tandis qu'en d'autres ce sera celui qui est le mieux approprié aux besoins de la paix. A certaines époques, le guerrier aura la préférence ; à d'autres époques, au contraire, les qualités de l'homme d'État et du négociant seront plus appréciées et le guerrier sera négligé. Il en est de même à l'égard de la terre, dont la valeur naturelle ne représente qu'une part, et généralement très-faible, de ce qu'elle a coûté.

    Souvent le travail appliqué à sa culture l'est en pure perte, parce que ses qualités ne sont pas de l'espèce particulière qu'on demande en ce moment même. Le colon qui commence par dessécher les marais perd son travail et meurt de la fièvre. Le terrain est fertile, mais le moment n'est pas venu. L'individu qui perce le granit, pour trouver de la houille, perd également son travail. La terre aura de la valeur, lorsqu'on aura besoin de blocs de granit, mais le moment n'est pas venu. L'individu qui cherche à tirer, du sol, de la marne, tandis qu'il a autour de lui une prairie fertile, perd son temps. La terre est fertile, mais le moment n'est pas venu. Tous les sols possèdent des qualités susceptibles de devenir utiles à l'homme ; et tous sont destinés, finalement, à être utilisés ; mais la nature ayant décrété qu'on n'obtiendrait pour ses besoins les meilleurs sols, ceux qui sont les plus propres à donner au travailleur le revenu le plus considérable, qu'au prix d'efforts combinés et longtemps continués, leur acquisition est une récompense qui lui est offerte comme un encouragement à déployer une constante activité, à pratiquer la prudence et l'économie, et à observer sans cesse cette loi fondamentale du christianisme, qui exige que chacun de nous respecte, à l'égard d'autrui, ces droits de l'individu et de la propriété qu'il désire que les autres respectent à son égard. Là où ces droits subsistent, on voit l'homme, constamment et régulièrement, quitter les sols stériles pour ceux qui sont plus productifs, en même temps qu'il y a augmentation constante de la population, de la richesse et du bien-être, et diminution constante de valeur dans toutes les terres cultivées primitivement, excepté dans les lieux où l'application continue du travail a tendu à les rendre plus productives. Le dernier historien de l'univers, avant le moment de sa dissolution, devra dire des terres diverses, ce que Byron disait des nuages du ciel d'Italie :

    « Le jour qui va finir meurt comme le dauphin, auquel chaque minute de souffrance donne une couleur nouvelle, à mesure qu'il expire ; la dernière est encore la plus charmante, jusqu'au moment où elle disparaît, et tout n'est plus qu'une masse grise. »

    La valeur de la terre est une conséquence de l'amélioration que le travail y a accomplie, et elle constitue dans la richesse un article important. La richesse tend à augmenter avec la population, et la faculté d'accumuler augmente, marchant d'un pas constamment accéléré, à mesure que de nouveaux terrains sont soumis à la culture, chacun d'eux donnant successivement au travailleur un revenu plus considérable. La rente tend donc, conséquemment, à s'accroître en quantité et à diminuer en proportion, avec le développement de la richesse et de la population. C'est en Angleterre, le pays le plus opulent de l'Europe, que celle-ci est la plus considérable. Diminuant à mesure que nous quittons ce pays pour les contrées plus pauvres telles que la France, l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne, elle disparaît enfin, complètement, au sein des Montagnes Rocheuses et des îles de l'Océan Pacifique, où la terre n'a aucune valeur.

 

 

 

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI :

DE LA VALEUR.

 

    § 9. — Toute matière est susceptible de devenir utile à l'homme. Pour qu'elle le devienne, il faut que l'homme puisse la diriger. L'utilité est la mesure du pouvoir de l'homme sur la nature. La valeur est celle du pouvoir de la nature sur l'homme.


    
    Robinson Crusoé était environné de choses qu'il pouvait utiliser pour sa nourriture ou son vêtement, ou comme des instruments à l'aide desquels il pouvait se procurer les diverses denrées nécessaires à la satisfaction de ses besoins ; mais dans sa position actuelle il était incapable de disposer de leur secours. L'oiseau qui prenait son essor dans les airs, et l'écureuil qui bondissait d'un arbre à l'autre, étaient aussi complètement convenables pour satisfaire son appétit des aliments que ceux qu'il avait pris dans ses piéges ; mais ces animaux n'avaient pour lui aucune utilité. L'eau abondait en poissons, mais il lui manquait un hameçon pour les pêcher. Sur cette eau une barque aurait pu être mise à flot ; mais ne possédant ni hache ni instrument tranchant pour abattre un arbre ou le creuser, cette propriété de soutenir une barque était pour lui aussi inutile que si elle n'eût jamais existé. Cette eau était susceptible de produire la vapeur, qu'on pouvait utiliser pour accomplir l'oeuvre de milliers de travailleurs ; mais Robinson ne possédait aucune des machines, grâce au secours desquelles il pût disposer des services de la vapeur. L'air était riche en fluide électrique qu'on eût pu utiliser ; mais les usages de ce fluide lui étaient inconnus. Robinson étant faible et la nature forte, la résistance qu'elle lui offrait, par rapport à la satisfaction de ses désirs, était trop considérable pour être vaincue par ses moyens personnels, s'il ne recevait aucune assistance.

    Avec le temps, toutefois, nous le voyons appeler à son aide les diverses propriétés du bois, son élasticité, sa dureté et sa pesanteur ; puis obtenir un instrument tranchant qui lui sert à rendre d'autres forces propres à seconder ses desseins ; puis encore creuser un arbre et maîtriser à son profit la propriété de l'eau de porter une barque, et utiliser ainsi, par degrés, les diverses forces qui existent dans la nature et qui n'attendent que la demande de leurs services.

    La propriété d'être utile à l'homme appartient à toutes les molécules de matière dont la terre se compose ; elle existe en égale proportion dans la houille, placée à des milliers de pieds au-dessous de la surface de la terre, et dans celle qui brûle en ce moment dans la grille du foyer ; dans le minerai, encore enseveli au sein de la mine, et dans celui qui a été converti en cheminées à l'anglaise, en grilles ou en rails pour les chemins de fer. Pour utiliser ces choses il a fallu, la plupart du temps, une dépense considérable d'efforts physiques et intellectuels ; et c'est à cause de la nécessité de ces efforts, que l'homme arrive à attacher l'idée de valeur aux denrées et aux choses qu'il a obtenues par ce moyen.

    En quelques cas, lui étant fournies abondamment et précisément sous la forme et dans le lieu où elles sont nécessaires, ainsi que cela a lieu pour l'air que nous respirons, elles sont alors complètement sans valeur. En d'autres, elles lui sont fournies par la nature sous la forme où elles sont utilisées, comme lorsqu'il s'agit de l'eau ou de l'électricité ; mais ces choses mêmes exigent un changement de lieu, et conséquemment, d'après notre appréciation, elles ont une valeur équivalente à l'effort nécessaire pour triompher de la résistance qui s'oppose à leur possession. Dans une troisième série de cas, et la plus nombreuse de toutes, elles ont besoin de subir un changement de lieu et de forme, et acquièrent alors une valeur plus élevée, à raison de la résistance plus considérable dont il faut triompher.

    Pour que l'homme devienne capable d'effectuer ces changements, il doit d'abord utiliser les facultés qui le distinguent de la brute. Dans l'homme isolé elles sont à l'état latent ; l'association est indispensable pour les stimuler et créer le mouvement nécessaire à la production de la force. Si Bacon, Newton, Leibniz, ou Descartes, eussent été laissés seuls dans une île, la capacité dont ils étaient doués pour être utiles à leurs semblables eût été exactement la même que celle que nous leur avons vu révéler ; mais leurs facultés seraient restées inactives et sans utilité. Telle qu'était cette capacité, pouvant s'associer à d'autres semblables ou différentes, leurs diverses idiosyncrasies furent provoquées à l'activité, et l'individualité se développa de plus en plus, avec un accroissement constant dans la somme de connaissances accumulées et la facilité de nouvelles accumulations.

    Chaque jour on nous assure que « savoir c'est pouvoir » et si nous désirons avoir une preuve de ce fait, il nous suffit d'observer, d'une part, à quel degré de pauvreté et de faiblesse se trouvent réduites les diverses sociétés du globe, occupant des régions pourvues abondamment de toutes les qualités nécessaires pour permettre à leurs propriétaires de devenir riches et puissants ; sociétés qui cependant continuent à ne faire aucun progrès, à défaut de cette facilité pour combiner les efforts, si indispensable au développement des facultés intellectuelles ; et de l'autre quelle est la richesse et la puissance d'autres sociétés, dont les terres paraissent manquer de presque toutes les qualités nécessaires pour produire la richesse ou la puissance. Il est peu de pays qui offrent à leurs habitants un sol plus ingrat pour la culture que celui de nos États de l'est ; ils n'ont que peu de charbon de terre, en même temps qu'ils manquent complètement de la plupart des produits métalliques de la terre ; et cependant, parmi les sociétés humaines répandues sur le globe, la Nouvelle-Angleterre occupe un rang élevé, parce qu'au sein de sa population on trouve l'habitude de l'association existant sur une grande échelle, en même temps qu'une activité correspondante dans ses facultés. Si nous tournons les regards vers le Brésil, nous y trouvons un tableau tout à fait opposé ; la nature y fournit un sol fertile pour tous les besoins de la culture, un sol où se trouvent abondamment les minéraux et les métaux les plus précieux ; et tous ces biens restent presque complètement inutiles, faute de cette activité d'esprit qui résulte nécessairement de l'association de l'homme avec ses semblables.

    Le pouvoir de commander aux diverses forces de la nature est une force qui existe dans l'homme, à l'état latent, tout le temps qu'il est contraint de vivre et de travailler seul, mais qui, de plus en plus, se réveille et devient active, à mesure qu'il devient plus capable de travailler de concert avec ses semblables.

    Ainsi que nous l'avons déjà dit, la propriété d'être utile à l'homme existe dans toute la matiére ; mais pour que cette propriété soit utilisée, l'homme doit posséder la puissance nécessaire pour triompher de la force de résistance de la nature, et cette puissance il ne peut l'avoir dans l'état d'isolement. Placez-le au milieu d'une société considérable où les occupations sont diversifiées à l'infini, et ses facultés vont se développer. Avec l'individualité arrive la puissance d'association, toujours accompagnée de ce mouvement rapide de l'intelligence d'où résulte l'empire sur la nature ; et chaque progrès fait dans cette direction n'est que le précurseur de progrès nouveaux et plus considérables. Il y a un siècle, l'homme était de toutes parts environné par l'électricité qu'il pouvait utiliser ; mais il manquait complètement des connaissances nécessaires pour faire exécuter à celle-ci son propre travail. Franklin fit un pas, en identifiant la foudre à ce qu'on avait connu jusqu'alors sous le nom d'électricité ; et, depuis cette époque, Arago, Ampère, Biot, Henry, Morse et beaucoup d'autres, ont consacré leurs efforts à acquérir la connaissance de ses propriétés, connaissance nécessaire pour diriger ses mouvements et utiliser sa puissance. Une fois celle-ci acquise, au lieu de contempler l'aurore et la foudre comme de simples objets d'un stupide étonnement, nous les regardons, aujourd'hui, comme la manifestation de l'existence d'une grande force qui peut être appropriée à transmettre nos messages, à argenter nos couteaux et nos fourchettes, et à mettre nos navires en mouvement.

    L'utilité des choses est la mesure du pouvoir de l'homme sur la nature, et celle-ci se développe avec la faculté d'association parmi les individus. D'autre part, la valeur de ces choses est la mesure du pouvoir de la nature sur l'homme, et celle-ci diminue avec le développement de la faculté d'association. Les deux pouvoirs se meuvent ainsi en sens divers, et l'on constate toujours qu'ils existent en rapport inverse l'un de l'autre.

    La déperdition de subsistances résultant des opérations diverses auxquelles le blé est soumis, dans le but de perfectionner l'apparence du pain que l'on en fabrique, est évaluée à un quart de la quantité totale ; et cette déperdition, sur 20 millions de quarters nécessaires à la consommation de l'Angleterre, équivaut au chiffre de cinq millions. Si toute cette quantité était économisée, l'utilité du blé s'accroîtrait considérablement ; mais l'accroissement correspondant de la facilité avec laquelle on pourrait obtenir la substance alimentaire, serait accompagné d'une diminution considérable de valeur ; et il en est de même, ainsi que nous l'avons vu, de toutes les autres denrées et choses quelconques. Le perfectionnement des machines à vapeur permettant d'obtenir une force constamment croissante, de la même quantité de houille, l'utilité de celle-ci augmente ; mais sa valeur décroît, à cause de la facilité plus grande d'obtenir le fer pour la construction de nouvelles machines, à l'aide desquelles on se procure une plus grande quantité de houille. A mesure que l'ancienne route devient plus utile, par suite de sa fréquentation plus constante par une population qui se développe, la valeur de cette route diminue ; et cela a lieu, à raison de la facilité croissante d'obtenir des routes nouvelles et mieux tracées. L'individu qui doit descendre d'une colline, pour se rendre à une fontaine éloignée, dépense un travail considérable pour fournir de l'eau à sa famille ; mais lorsqu'il a creusé un puits, il s'en procure une provision quadruple en ne faisant usage, à cet effet, que de la vingtième partie de ses forces musculaires. L'utilité ayant augmenté, la valeur en échange a diminué considérablement. Plus tard il adapte une pompe au puits, et là nous constatons qu'il se produit un effet semblable. En outre, avec le développement de la population et de la richesse, nous le voyons s'associer avec ses voisins pour donner de l'utilité à de grandes rivières, en dirigeant leurs eaux à travers les rues et les maisons ; et il se trouve alors pourvu, à si peu de frais, que la plus petite monnaie en circulation paie plus que ses devanciers ne pouvaient obtenir au prix d'une journée entière de travail ; d'où il suit que la famille consomme, en un seul jour, une quantité plus grande que celle qui auparavant eût suffi pour un mois sous la pression de la nécessité ; et les avantages qu'elle recueille sont presque affranchis de toute charge.

    Avec chaque accroissement dans la facilité d'obtenir des subsistances de la terre, à raison de l'abandon des terrains ingrats pour les terrains plus fertiles, l'homme acquiert le pouvoir constamment croissant d'utiliser des terrains encore plus riches ; et plus cet accroissement est rapide, plus est rapide aussi la diminution dans la valeur des terrains cultivés en premier lieu. Il en est de même encore à l'égard des métaux précieux, dont la valeur diminue à mesure que leur utilité augmente. La masse immense d'or et d'argent, accumulée en France, est inutile à la société ; et la valeur élevée à laquelle se maintiennent ces métaux, est due au fait de leur accumulation. Si toute cette masse était rendue à la circulation, la monnaie deviendrait abondante, et l'intérêt tendrait à baisser, en même temps que le prix du travail hausserait. Si nous portons nos regards autour de nous, nous voyons partout que c'est dans les pays où ces métaux rendent le moins de services à l'individu qu'ils sont estimés à la plus grande valeur ; et que là leur valeur en travail et en terre diminue, à mesure que nous arrivons à cette société où ils rendent les services les plus considérables : la Nouvelle-Angleterre, et particulièrement dans les états manufacturiers de Rhode-Island et de Massachussetts. Les choses étant ainsi, nous pouvons apercevoir facilement comment il se fait que les métaux tendent partout à se porter hors des pays où l'intérêt est élevé et vers ceux où il est faible. Dans les derniers, leur valeur diminue constamment, et cette diminution est nécessairement accompagnée d'un accroissement constant dans la facilité de les appliquer aux divers usages auxquels ils sont propres, tantôt à la dorure des livres et tantôt à leurs conversions en couteaux, cuillers et fourchettes, ou autres changements dans leurs formes, de manière à servir aux usages, ou à satisfaire les goûts de leurs propriétaires. C'est dans les lieux et au moment où l'intérêt tend à baisser que l'application des métaux à ces usages s'étend le plus rapidement, prouvant ainsi que la valeur diminue en même temps que l'utilité augmente ; et, dans les lieux et au moment où l'intérêt tend à hausser, que leur usage décline le plus rapidement, fournissant une nouvelle preuve de ce fait, que l'utilité et la valeur sont toujours en raison inverse l'une de l'autre.

    L'utilité de la matière augmente avec le développement de la puissance d'association et de la combinaison des efforts entre les individus ; et chaque pas fait dans cette voie est accompagné d'une diminution dans la valeur des denrées nécessaires pour leur usage et un accroissement dans la facilité d'accumuler la richesse.

 

 

 

 

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CHAPITRE VI :

DE LA VALEUR.

 

Notes de bas de page

 

 

1  Comment se fait-il, demandera-t-on, qu'un exemplaire du Décaméron, de Boccace, édition de Valdarfer (1471, in-fol.), se vende 1 000 guinées (2 647 fr.), prix mille fois supérieur, probablement, à celui pour lequel on se le procurait primitivement ? La réponse à cette question, c'est que la valeur réelle du livre doit consister dans le plaisir ou l'instruction qu'on retirera de sa lecture ; et qu'on peut obtenir ce livre, aujourd'hui, moyennant le dixième des frais de travail qui étaient nécessaires dans l'enfance de l'imprimerie. Toutes les valeurs semblables à celles que nous venons de citer sont aussi purement imaginaires, et aussi dépendantes de la mode, que l'étaient quelques-unes de celles de la Hollande aux jours de la tulipomanie. La valeur est limitée par le prix de reproduction ; et toutes les fois qu'un article ne peut être reproduit, comme dans le cas de l'ouvrage de Boccace, ou des peintures du Guide, ou des sculptures de Phidias, sa valeur n'a d'autre limite que le caprice de ceux qui désirent posséder cet article, ou qui possèdent le moyen de le payer.          Retour

Richesse des nations, livre i, chap. 5.
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Ib., livre 1, chap. 11.
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Principe d'économie politique, trad. par Augustin PLANCHE. Première partie, chap. 1er. Paris, Guillaumin, 1851, 2 vol. in-8°.
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Économie politique, liv. II, ch. 9.
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Esquisse d'économie politique, p. 131.
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7  Peschine SMITH, Manuel d'économie politique, trad. par Camille Baquet, p. 160. « Cette explication, dit-il, est empruntée, en substituant Jenny Lind à Rubini, d'un article très remarquable de M. Quijano, dans le Journal des Économistes (mois de mai et de juin 1852), dans lequel le capitaliste imaginaire, qui a réussi à produire un Rubini, répond à l'objection du prix énorme qu'il met à son chant, en faisant remarquer que la rétribution moyenne des 2,043 acteurs de toute espèce dans les vingt-cinq théâtres de Paris, y compris l'Opéra et les Cirques, n'est que de 328 dollars par an, et serait moindre encore, si le gouvernement n'ac- cordait aux théâtres une subvention, égale à environ un tiers des salaires réunis des acteurs. »
« M. Quijano fait usage de cette explication d'une manière incidente : le principal objet de son article est de montrer que la valeur énorme du Clos-Vougeot, terroir qui produit un vin fameux, peut s'expliquer de cette manière, et que cela ne contredit en rien la doctrine, que le sol tire toute sa valeur du travail. Combien de fortunes ont dû être dissipées en vains efforts, pour trouver un lieu convenable, et pour créer un vignoble qui pût produire un tel vin ! Supposons que l'on fasse savoir à un vigneron que, dans un canton de 10 000 mètres carrés, il existe quelques arpents qui, au moyen d'une culture convenable, produiraient un vin d'une qualité égale à celui du Clos-Vougeot, et qu'on lui offrît ou de lui communiquer le secret de leur situation précise, moyennant une somme égale à la valeur actuelle de ce vignoble, ou de lui laisser choisir son terrain, en le lui vendant au prix moyen de toute l'étendue de ce même terrain. Quelle offre ferait-il sagement d'accepter? En acceptant la première, que payera-t-il hors le travail qu'il s'est épargné d'une foule d'expériences infructueuses. » (lb., p. 161.)
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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie) 

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VII :

DE LA RICHESSE.

 

      § 1. —En quoi consiste la Richesse? Les denrées, ou les choses, ne sont pas la richesse pour ceux qui ne possèdent pas la science de s'en servir. Les premiers pas vers l'acquisition de la richesse sont toujours les plus coûteux et les moins productifs. Définition de la richesse.

    
    Robinson avait fabriqué un arc et avait ainsi acquis une richesse. En quoi, cependant, consistait cette richesse? Était-ce dans la possession de l'instrument? Assurément non ; mais dans le pouvoir qu'il lui donnait sur les propriétés naturelles du bois et de la corde, en le rendant capable de substituer l'élasticité de l'un et la ténacité des fibres de l'autre, à la contraction musculaire dont le secours, seul, lui avait jusqu'alors permis de se procurer des subsistances. Lorsqu'il eut creusé un canot, il trouva sa richesse augmentée. En effet, à l'aide de sa nouvelle machine, il pouvait commander les services de l'eau ; et comme la nature travaille toujours gratuitement, tout ce qu'il pouvait maintenant ajouter à ses provisions, il l'obtenait entièrement sans frais. Lorsqu'il eut fixé dans son canot, une perche, au haut de laquelle il plaça une peau de bête, en guise de voile, il put commander les services du vent, et, de cette façon, augmenter encore le pouvoir de se transporter d'un lieu dans un autre ; et sa richesse s'accrut ainsi constamment.

    Supposons, cependant, qu'au lieu d'avoir été amené par l'observation des propriétés du bois à fabriquer un arc ; il en eut trouvé un, et qu'il eût été assez dépourvu de connaissances pour être incapable d'en faire usage, en ce cas, sa richesse aurait-elle augmenté. Assurément non. L'arc fût demeuré pour lui aussi inutile que les arbres dont la terre était couverte. Supposons encore qu'il eût trouvé un canot et qu'il eût ignoré les propriétés de l'eau, ou du bois, aussi complètement que nous pouvons l'admettre chez les peuplades sauvages de l'Inde ou de la Germanie, ne serait-il pas alors demeuré aussi pauvre qu'auparavant? On ne peut mettre en doute qu'il en eût été ainsi. En pareil cas, la richesse ne peut consister dans la simple possession d'un instrument, qui ne se rattache pas à la connaissance des moyens de s'en servir. Si l'on faisait don d'un million d'arcs à un aveugle-né, il n'en serait pas plus riche ; et si nous transmettions, aux sauvages des Montagnes Rocheuses, le droit absolu de propriété sur les usines et les hauts-fourneaux de l'Union, ils n'y trouveraient aucun accroissement de richesse ; pour eux la chance de mourir de froid ou de faim serait restée la même, bien qu'ils fussent ainsi devenus propriétaires de machines, pouvant produire tous les instruments nécessaires pour leur permettre de se procurer largement les subsistances et les vêtements, à la seule condition de posséder la science. Des livres et des journaux ne seraient pas une richesse pour l'homme qui ne sait pas lire, mais les aliments en seraient une ; et il donnerait, de grand coeur, une bibliothèque tout entière, en échange de la quantité de blé dont il aurait besoin pour se nourrir pendant une année.

    Pendant des milliers d'années, le peuple anglais posséda des quantités presque illimitées de ce combustible dont un seul boisseau peut soulever, en une minute, cent mille livres par pied, et faire ainsi le travail de centaines d'individus ; et cependant ce combustible ne constituait pas une richesse, faute de connaître les moyens d'utiliser sa puissance. Il y avait là une force cachée. Mais ce ne fut qu'à l'époque où parut Watt, que l'homme put contraindre cette force à travailler à son profit. Il en a été de même à l'égard des mines d'anthracite de la Pennsylvanie. Ce combustible était plus pur et de meilleure qualité que tout autre, et, conséquemment susceptible d'accomplir une plus grande somme de travail ; mais, par cette raison, il fallait une science plus avancée pour développer sa puissance latente. Plus est considérable le pouvoir d'être utile, c'est-à-dire plus est considérable la somme d'utilité qu'une denrée recèle à l'état latent, plus grande est toujours la somme de résistance à vaincre pour la soumettre à l'empire de l'homme. Une fois ce résultat acquis, le pouvoir ainsi obtenu se concentre dans l'homme même, à mesure que se développe l'utilité de la matière première qui l'entoure.

    Le pauvre cultivateur des premiers temps commence ses travaux, ainsi que nous l'avons vu, sur les flancs des collines. Au-dessous de lui se trouvent les terrains qui, pendant plusieurs siècles, ont reçu les eaux des terrains supérieurs, en même temps que les feuilles des arbres et les arbres tombés eux-mêmes, dont la totalité, de temps immémorial, s'est décomposée et s'est incorporée à la terre, formant ainsi des sols devenus susceptibles de donner au travailleur la plus ample rémunération. Cependant, par ce motif, ceux-ci sont inaccessibles. Leur nature se révèle dans les grands arbres dont ils sont couverts, et dans leur faculté de retenir l'eau nécessaire pour favoriser l'oeuvre de décomposition ; mais le pauvre colon n'a pas le pouvoir de débarrasser ces mêmes sols de leur bois, ou de les drainer pour enlever l'excédant d'humidité. Il commence ses travaux sur le penchant de la colline ; mais en même temps que sa famille augmente et que se perfectionnent ses instruments de culture, nous le voyons descendre des hauteurs, et non-seulement se procurer pour lui-même une plus grande quantité de subsistances, mais encore les moyens de nourrir le cheval ou le boeuf dont il a besoin pour l'aider dans ses travaux. Grâce à l'engrais que lui ont rapporté les terres de meilleure qualité, nous voyons ses successeurs reprenant immédiatement la trace de ses pas, améliorant le flanc de la colline, et la forçant de donner un revenu deux fois plus considérable que celui qu'on obtenait primitivement. A chaque pas qu'ils font pour descendre, ils obtiennent pour leur travail une plus ample rémunération, et chacun de ces pas les ramène avec un accroissement de puissance, à la culture du sol primitif et ingrat. A cette heure ils possèdent des chevaux et des boeufs ; et tandis qu'avec leur secours ils tirent, de sols nouveaux, un engrais accumulé depuis plusieurs siècles, ils possèdent aussi des charrettes et des wagons pour le transporter sur la colline ; et à chaque progrès nouveau, leur rémunération augmente, tandis que leurs labeurs diminuent. Ils reviennent au sable et apportent de la marne, dont ils recouvrent la couche superficielle de la terre ; ou bien ils reviennent à l'argile et y incorporent de la pierre à chaux, et par ce moyen doublent leurs produits. Pendant tout cet intervalle ils fabriquent une machine, qui les nourrit dans le moment même où ils la fabriquent, et dont la puissance augmente à mesure qu'on lui enlève davantage. Dans le principe, elle était sans valeur, mais aujourd'hui qu'elle les a nourris et vêtus pendant plusieurs années, elle a acquis un tel degré d'utilité que ceux qui voudront en tirer parti, devront, pour en obtenir le droit, payer une large rétribution.

    La terre est une immense machine qui a été donnée à l'homme pour être façonnée à son usage. Plus il la façonne, mieux elle le nourrit, parce que chaque progrès ne fait qu'en préparer un nouveau plus productif que le dernier accompli, exigeant moins de travail et donnant un plus large revenu. Le travail du défrichement est considérable ; cependant le revenu qu'il donne est faible, la terre étant couverte de débris de troncs d'arbres et jonchée de racines. Chaque année, celles-ci se décomposent, et la fertilité de la terre augmente, en même temps que le travail du labourage diminue. A la fin, les tronçons d'arbres ayant disparu, le rapport est doublé, tandis que le travail est de moitié moins pénible qu'auparavant. Pour hâter cette opération le propriétaire n'a pas fait autre chose qu'exploiter la terre, la nature a fait le reste. Le secours qu'elle lui prête, en cette circonstance, produit bien plus de subsistances qu'on n'en avait recueilli, d'abord, en retour du défrichement de la terre. Cependant ce n'est pas tout. L'excédant ainsi obtenu lui a donné les moyens d'améliorer les terrains ingrats, en lui fournissant l'engrais propre à les fertiliser ; et de cette façon, il a triplé ou quadruplé son revenu primitif, sans être obligé à de nouveaux efforts ; le travail qu'il s'épargne, dans la culture des sols neufs, lui suffit pour transporter de l'engrais sur les sols plus anciens. Il conquiert alors un pouvoir, chaque jour plus considérable, sur les trésors variés de la terre.

    Relativement à toutes les opérations qui se rattachent à la soumission de la terre à l'empire de l'homme, le résultat est le même. Le premier pas est constamment celui qui coûte le plus et qui produit le moins (1). Le drainage commence nécessairement près du cours d'eau où le travail est le plus pénible ; et toutefois cette opération ne débarrasse de l'eau qu'une petite portion de terre. Un peu plus loin la même somme de travail, utilisant ce qui a déjà été fait, peut drainer une étendue triple ; et alors on peut établir un système complet de drainage, avec moins d'efforts qu'il n'en fallait d'abord pour celui qui était le plus défectueux. Mettre la chaux en contact avec l'argile, sur un espace de 50 acres, devient un travail plus facile que n'a été le défrichement d'une seule acre ; cependant l'opération double le rendement de chacune des cinquante acres. L'individu qui a besoin d'une petite quantité de combustible, pour son usage personnel, dépense beaucoup de travail pour ouvrir dans le voisinage un filon de houille. Élargir ce filon de manière à doubler le produit est une besogne qui n'exige, relativement, que peu d'efforts ; il en est de même d'un nouvel élargissement, au moyen duquel il peut faire usage d'un wagon, et qui lui donne un rapport cinquante fois plus considérable que celui qu'il avait obtenu, lorsqu'il n'avait à compter que sur ses seules forces, sans aucun autre secours. Creuser un puits conduisant au premier filon, au-dessous de la couche superficielle de la terre, puis établir une machine à vapeur, ce sont là des opérations coûteuses ; mais creuser postérieurement celui qui doit conduire à un second filon, et le tunnel pour arriver à un troisième, ne sont que des bagatelles en comparaison de la première opération ; et pourtant chacune d'elles est également productive. La première ligne d'une voie ferrée longe les maisons et les villes occupées par quelques centaines de milliers d'individus. On fait ensuite de petits embranchements, qui coûtent incontestablement bien moins de travail que la ligne primitive, mais qui mettent en rapport avec elle probablement une population triple. Le commerce prenant de l'accroissement, on peut avoir besoin d'une seconde, d'une troisième, ou d'une quatrième voie. La voie primitive facilitant le passage des matériaux et le triomphe des obstacles à vaincre, trois nouvelles voies peuvent se construire maintenant, avec moins de dépenses qu'il n'en a fallu pour construire la première.

    Tout le travail ainsi dépensé pour façonner l'immense machine n'est que le prélude de nouvelles demandes qui sont faites à celle-ci, et qu'accompagnent un revenu croissant et la hausse du salaire ; d'où il résulte que les portions de cette machine, telle qu'elle existe, s'échangent constamment, lorsqu'elles arrivent sur le marché, pour une somme de travail bien inférieure à celle qu'elles ont coûté. L'individu qui cultivait les terrains maigres se trouvait heureux d'obtenir cent boisseaux, en retour de son travail pendant une année ; mais avec les progrès accomplis par lui-même et par ses voisins au bas de la colline sur des terrains plus fertiles, le salaire a haussé, et l'on peut maintenant exiger 200 boisseaux. Sa ferme rapportera 1 000 boisseaux, mais elle exige le travail de quatre individus qui doivent avoir pour leur part chacun 200 boisseaux. En calculant sur un prix d'achat capitalisé depuis vingt ans, cela donne un capital de 4 000 boisseaux, ou l'équivalent d'un salaire de vingt ans, tandis qu'elle peut avoir coûté, si l'on tient compte de son travail personnel, de celui de ses fils et de ses auxiliaires, l'équivalent de cent ans de travail, ou peut-être bien davantage. Pendant tout ce temps, cette ferme les a tous nourris et vêtus ; et elle est devenue le produit d'accroissements insensibles qui ont eu lieu, d'année en année, sans qu'on y songeât ou qu'on s'en aperçût.

    Elle a maintenant la valeur d'un salaire de vingt ans, parce que son propriétaire, pendant nombre d'années, en a retiré annuellement mille boisseaux ; mais lorsque durant une longue suite de siècles elle est restée inexploitée, accumulant le pouvoir de servir les besoins de l'homme, elle n'avait aucune valeur. Il en est de même partout à l'égard de la terre. Plus on en tire de richesse, plus on trouve qu'il en existe encore. Lorsque les mines de houille de l'Angleterre demeuraient intactes, elles étaient sans valeur. Aujourd'hui, elles en ont une presque illimitée ; et cependant la terre renferme d'énormes quantités de ce combustible, pour des milliers d'années. Il y a un siècle, le minerai de fer était peu estimé et l'on passait des baux moyennant des rentes presque nominales. Aujourd'hui malgré les quantités considérables qui ont été enlevées, ces baux sont regardés comme équivalents à la possession de grandes fortunes, bien que la proportion du minerai dont on connaît l'existence, en d'autres contrées, ait probablement augmenté au centuple.

    Les riches terrains dont nous venons de parler, ceux où se trouvent la houille, la chaux et le minerai de fer, possédaient, il y a un siècle, autant qu'aujourd'hui, le pouvoir de contribuer au bien-être et aux jouissances de l'homme ; cependant ils ne constituaient point une richesse, parce que l'homme lui-même manquait de la science nécessaire pour le rendre capable de les forcer de travailler à son profit ; leur utilité était latente, elle attendait, pour se développer, l'action de l'intelligence humaine.

    Chez l'individu de cette époque, nous constatons une série de faits exactement semblables : ses facultés étaient identiques à celles des individus de nos jours ; mais, elles étaient également latentes ; son cerveau était prêt à lui rendre des services s'il les eût réclamés ; mais il était incapable de le faire. Ce cerveau eût également travaillé à son profit sans qu'il lui en coûtât rien ; et non-seulement les choses se seraient passées ainsi ; mais en diminuant la somme des demandes faites aux forces musculaires de l'homme, il eût diminué, considérablement, la somme de nourriture nécessaire pour réparer les pertes résultant de l'emploi de son activité. L'emploi du temps indispensable pour subvenir à ses besoins eût été ainsi réduit dans sa durée, en même temps qu'il y aurait eu une augmentation correspondante dans la quantité des heures dont il pouvait disposer, pour étudier d'une façon plus approfondie les forces de la nature, et préparer les machines nécessaires pour soumettre ces mêmes forces et les faire servir à son profit.

    La richesse consiste dans le pouvoir de commander les services toujours gratuits de la nature, que ceux-ci soient rendus par le cerveau de l'homme, ou par la matière au milieu de laquelle il vit et sur laquelle il doit agir. Plus est considérable la puissance d'association, c'est-à-dire plus grande est la diversité des demandes faites à l'intelligence humaine, plus est considérable également, ainsi que nous l'avons vu, le développement des facultés particulières —ou l'individualité — de chaque membre de la société ; et plus se développe la capacité pour l'association. Avec cette dernière arrive l'accroissement du pouvoir sur la nature et sur lui-même ; et plus est complète sa capacité pour se gouverner lui-même, plus doit être rapide le mouvement de la société, — plus est considérable la tendance vers de nouveaux progrès et plus est rapide aussi le développement de la richesse.

    Ainsi que nous l'avons dit, la somme de puissance qui n'attend que les demandes de l'homme est illimitée. Elle est, à l'égard du monde considéré dans son ensemble, ce qu'étaient les trésors accumulés dans la caverne des brigands, pour Ali-Baba, qui n'avait besoin que de prononcer un mot magique pour voir s'ouvrir les portes de cette caverne, et devenir ainsi possesseur des richesses qu'elle renfermait. Pour que l'homme acquière la puissance d'opérer le même prodige et de faire ainsi, pour lui-même, tout ce que les génies pouvaient accomplir autrefois, il lui suffit de se rendre capable de s'écrier aussi : Sésame, ouvre-toi, en combinant ses efforts avec ceux de ses semblables.

 

 

 

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

 

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

 

  1861

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VII :

DE LA RICHESSE.

 

    § 2. — La combinaison des efforts actifs est indispensable aux développements de la richesse. Moins les instruments d'échange sont nécessaires, plus est considérable, la puissance d'accumulation. La richesse s'accroit avec la diminution dans la valeur des denrées, ou des choses nécessaires aux besoins et aux desseins de l'homme.

    
    Plus est développée parmi les individus la tendance à la combinaison des efforts actifs, plus est intense la rapidité avec laquelle se répandent les connaissances, s'acquiert la puissance d'action et s'accumule la richesse. Pour que la combinaison des efforts ait lieu, il faut qu'il y ait différence, et, pour que celle-ci existe, il doit y avoir diversité de travaux. Là où cette dernière se rencontre, on voit l'individu obtenir un pouvoir constamment croissant sur la nature et sur lui-même, qui acquiert ainsi la liberté, en raison directe du développement de ses facultés latentes.

    Dans les premiers âges de la société, à l'époque où les individus cultivent les terrains ingrats, il ne peut y avoir qu'une faible association, et conséquemment qu'une faible combinaison d'efforts actifs. N'ayant ni cheval, ni chariot, le colon isolé ne compte guère que sur ses bras pour ramasser sa petite récolte. Transportant une peau de bête au lieu où il l'échangera, à une distance de plusieurs milles, il cherche à obtenir en retour du cuir, des souliers ou du drap. En même temps que la population augmente, on trace des routes et l'on cultive des terrains plus fertiles. Le magasin et la manufacture se trouvant plus rapprochés de lui, il se procure des souliers et de la farine, à l'aide d'un mécanisme d'échange moins compliqué ; et jouissant maintenant de plus de loisir pour mettre sa machine en oeuvre, les revenus du travail s'accroissent. Un plus grand nombre d'individus se procurent maintenant des subsistances sur la même superficie, de nouveaux lieux d'échange apparaissent. La laine étant convertie en drap sur place, il la troque directement avec le fabricant de drap. La scierie étant à sa portée, il fait des échanges avec celui qui la met en oeuvre. Le tanneur lui donne du cuir contre ses peaux, et le fabricant du papier contre ses chiffons. Son pouvoir de commander l'emploi du mécanisme d'échange augmente ainsi constamment, tandis que la nécessité d'en faire usage diminue dans la même proportion ; à mesure que les années se succèdent, il se manifeste une tendance plus considérable au rapprochement réciproque du producteur et du consommateur ; chaque année, le colon constate un accroissement dans le pouvoir de consacrer son temps et son intelligence, aux opérations ayant pour but de façonner le puissant instrument auquel il doit les substances alimentaires et la laine ; et c'est ainsi, que l'accroissement de la population qui consomme est indispensable au progrès de la production.

    La perte résultant de l'emploi du mécanisme de l'échange est en raison du volume de l'article à échanger ; au premier rang sont les substances alimentaires, au second le combustible, au troisième la pierre à bâtir ; le fer occupe le quatrième, le coton le cinquième et ainsi de suite, jusqu'à ce que nous arrivions aux dentelles et aux épices (nut-megs). Les matières premières étant celles à la formation desquelles la terre a le plus coopéré, et celles aussi par la production desquelles le sol est le plus amélioré, plus le lieu d'échange, ou de transformation, peut être rapproché du lieu de production, moins il doit y avoir de perte dans l'opération, et plus doit être considérable le pouvoir d'accumuler le capital destiné à seconder la production d'une richesse nouvelle. Que les choses doivent nécessairement se passer ainsi, c'est ce qui sera évident pour quiconque réfléchira qu'en physique c'est une loi : que tout ce qui tend à diminuer la quantité du mouvement mécanique, tend à diminuer le frottement et à augmenter la force.

    L'individu qui produit les subsistances sur son propre terrain construit la machine, en vue de produire avec plus d'avantage l'année suivante. Son voisin auquel elles sont données à la condition de rester en repos, perd le travail d'une année sur sa machine, et tout ce qu'il a gagné s'est réduit au plaisir de consumer son temps à ne rien faire. S'il a employé lui-même ses chevaux et son chariot à transporter ces subsistances dans sa demeure, en employant le même nombre de jours qui eût été nécessaire pour les produire, il a fait un mauvais emploi de son temps ; car la ferme n'a pas été améliorée. Il a perdu le travail et l'engrais. Comme toutefois personne ne donne rien gratuitement, il est évident, que l'homme qui possède une ferme et se procure ailleurs des subsistances doit payer pour leur production, et aussi pour leur transport ; que, bien qu'il ait obtenu un salaire aussi élevé en se livrant à quelqu'autre occupation, sa ferme, au lieu d'être améliorée par une année de culture, s'est détériorée par suite d'une année d'abandon ; et qu'il reste plus pauvre qu'il ne l'eût été, s'il avait produit les subsistances nécessaires à sa propre nourriture.

    L'article qui, ensuite, est le plus encombrant est le combustible. En même temps que l'homme chauffe sa maison, il défriche son terrain. Il perdrait à rester dans l'inaction, si son voisin lui apportait son propre combustible, et plus encore s'il devait employer le même temps à le transporter, parce qu'il userait sa charrette et perdrait l'engrais. S'il devait louer ses services, et ceux que peut rendre son chariot, à un autre individu, et pour la même quantité de bois de chauffage qu'il aurait coupée sur sa propriété, il subirait une perte ; car son exploitation rurale n'aurait pas été défrichée.

    En enlevant sur ses propres champs les pierres avec lesquelles il doit bâtir sa maison, il gagne doublement ; car à mesure que sa maison se construit, son terrain est débarrassé. S'il demeure dans l'inaction et laisse son voisin apporter la pierre, il subit une perte ; car ses champs demeurent impropres à la culture. S'il accomplit une quantité égale de travail pour un voisin, en recevant le même salaire apparent, il subit une perte, par ce fait qu'il a encore à enlever les pierres, et jusqu'au moment où cela aura eu lieu, il ne peut cultiver son terrain.

    A chaque amélioration dans le mécanisme de l'échange, il y a diminution dans la proportion qui s'établit entre ce mécanisme et la masse de denrées susceptibles d'être échangées, à raison de l'accroissement extraordinaire de produits, résultant de l'accroissement de la somme de travail qui peut être appliquée à fabriquer la puissante machine. C'est un fait d'observation journalière, que la demande de chevaux et d'individus augmente, à mesure que les chemins de fer font renoncer aux barrières des péages ; et la raison en est que les moyens qu'acquiert le fermier d'améliorer sa terre augmentent plus rapidement que la quantité d'hommes et de chevaux nécessaires pour le travail. L'individu, qui jusqu'à ce jour avait envoyé au marché ses bestiaux à moitié élevés, accompagnés de chevaux et d'hommes qui doivent servir à les amener, ainsi que de chariots et d'autres chevaux chargés de fourrages ou de navets, pour les nourrir en route et les engraisser lorsqu'ils seront arrivés sur le marché, cet individu, disons-nous, maintenant engraisse son bétail sur place, et l'expédie par le chemin de fer, tout prêt pour l'abattoir ; et de cette façon le besoin qu'il a du mécanisme de l'échange se trouve diminué considérablement. Il garde chez lui ses hommes, ses chevaux et ses chariots, et les matières excrémentitielles, produit de son foin et de son avoine ; les premiers sont employés à creuser des tranchées et à drainer ses terres, tandis que les dernières fertilisent le sol qu'il a cultivé jusqu'à ce jour. Sa production doublant, il accumule promptement, tandis que les individus qui l'entourent peuvent consommer plus d'aliments, dépenser davantage pour se vêtir et peuvent eux-mêmes amasser davantage. Il a besoin de travailleurs dans son champ, et ceux-ci ont besoin de vêtements et de maisons. Le cordonnier et le charpentier, voyant qu'il y a demande de travail, se rapprochent alors de la communauté, consommant les subsistances sur le terrain qui les produit ; et c'est ainsi que le mécanisme de l'échange s'améliore. La quantité de farine consommée sur place engageant le meunier à venir et à consommer sa part, en même temps qu'il prépare celle des autres, la somme de travail nécessaire à l'échange diminue encore, et il en reste davantage à consacrer à la culture de la terre. La chaux du sol étant maintenant retournée, on obtient des tonnes de navets, sur la même superficie qui auparavant ne donnait que des boisseaux de seigle. La quantité de subsistances à consommer augmentant plus rapidement que la population, il faut un plus grand nombre de consommateurs sur le terrain ; et bientôt arrive la filature de laine. Cette laine n'exigeant plus pour son transport ni chariots ni chevaux, ceux-ci sont maintenant employés à transporter de la houille ; ce qui permet au fermier de défricher son terrain boisé, et de soumettre à la culture le sol magnifique qui, depuis des siècles, n'a produit que du bois. La production augmentant encore, la nouvelle richesse prend la forme d'une filature de coton ; et à chaque pas fait dans cette direction, le fermier constate de nouvelles demandes adressées à cette grande machine qu'il a construite, accompagnées d'un accroissement constant dans le pouvoir de l'élever à une plus grande hauteur, de la rendre plus solide et de lui donner des fondements plus inébranlables. Aujourd'hui il fournit du boeuf et du mouton, du blé, du beurre, des oeufs, de la volaille, du fromage, et toutes les autres choses qui contribuent au bien-être et aux jouissances de la vie et auxquelles le climat est approprié ; et il les tire de la même terre qui, à l'époque où ses devanciers commencèrent l'oeuvre de culture sur le sol léger des hauteurs, donnait à peine le seigle nécessaire à l'entretien de la vie.

    Nous voyons ici s'établir une attraction locale, tendant à neutraliser l'attraction de la capitale, ou de la principale ville de commerce ; et dans les pays où il existe le plus de pareils centres locaux, on constate invariablement la tendance la plus prononcée au développement de l'individualité et à la combinaison des efforts actifs, ainsi qu'aux progrès les plus rapides de la science, de la richesse et du pouvoir. Plus le système social se rapproche dans ses dispositions, de celle que nous avons vu établies pour conserver l'ordonnance du grand système dont notre planète fait partie, plus le mouvement sera considérable et plus l'harmonie sera parfaite, et plus aussi l'homme deviendra capable de maîtriser et de diriger les diverses forces destinées à son usage ; et plus il arrivera promptement à abdiquer l'état de créature esclave de la nécessité, pour conquérir son véritable rang, celui de créature puissante.

    A chaque pas fait dans cette direction, il y a, ainsi que nous l'avons démontré, diminution dans la valeur de toutes les accumulations existantes, d'une part, à raison de la diminution constante dans la résistance qu'offre la nature à la satisfaction des désirs de l'individu, et d'autre part de l'accroissement constant dans la faculté conquise par l'homme, de triompher de la résistance qui reste encore à vaincre. Que les choses doivent nécessairement se passer ainsi, c'est là ce qui sera évident pour quiconque réfléchira que si l'on pouvait se procurer la houille, le fer, le drap, ou toute autre denrée, aussi facilement que l'on se procure l'air atmosphérique, les premiers n'auraient pas, à nos yeux, une valeur plus considérable que celle que nous attachons au dernier. Les accumulations existantes sont le résultat de travaux accomplis antérieurement. Tout ce qui tend à augmenter la puissance de l'homme de nos jours tend, aussi, à lui donner une plus grande facilité de disposer des accumulations du passé, et de diminuer la proportion du produit du travail que peut demander celui qui les possède, en retour de la concession de leur usage. Conséquemment, tous ceux qui désirent diminuer la domination du capital à l'égard du travail, et accroître ainsi la liberté de l'individu, doivent souhaiter que le développement de la richesse soit favorisé.

    La richesse augmente en même temps que la puissance d'association et le développement de l'individualité. L'individualité se développe à mesure que les occupations se diversifient ; et c'est pourquoi l'individu est devenu toujours plus libre, à mesure que le fermier et l'artisan ont tendu de plus en plus à se rapprocher l'un de l'autre.
 

 

 

 


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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

 

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

 

  1861

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VII :

DE LA RICHESSE.

 

    § 3. — De la richesse positive et de la richesse relative. Le progrès de l'homme est en raison de la diminution de la valeur des denrées et de l'accroissement de sa propre valeur.

    
    Nous sommes accoutumés à mesurer la richesse des individus ou des sociétés, d'après la valeur de la propriété qu'ils possèdent ; tandis que la richesse augmente, ainsi que nous le voyons, avec la diminution des valeurs, lesquelles sont, uniquement, la mesure de la résistance à vaincre avant qu'une propriété ou des denrées semblables puissent être reproduites. Cette manière de voir peut donc sembler en opposition avec l'idée générale qu'on se forme de la richesse ; mais en la soumettant à l'examen, on s'apercevra que cette différence n'est qu'apparente. La richesse positive d'un individu doit s'évaluer d'après le pouvoir qu'il exerce ; mais on doit évaluer sa richesse relative, d'après la somme d'efforts que devraient échanger d'autres individus, avant d'être capables d'acquérir un pouvoir semblable. Le propriétaire d'une maison qui lui offre un abri, et d'une ferme qui lui fournit subsistances et vêtements, possède une richesse positive, bien que ni l'une ni l'autre n'ait de valeur d'après l'estimation d'autres individus. Si on lui demande de fixer le prix auquel il consentirait à s'en dessaisir, il estimera la somme d'efforts qu'on exigerait d'autres individus, avant qu'ils pussent acquérir un semblable pouvoir ; et ce sera la mesure de sa richesse, comparée à celle d'un individu qui n'aurait ni maison ni ferme. Sa richesse positive consiste dans l'étendue du pouvoir qu'il exerce sur la nature. Sa richesse relative est la mesure de ce même pouvoir, comparé avec celui qu'exercent ses semblables.

    Cependant, à ce moment même, un perfectionnement survient dans le mode de fabrication des briques et le défrichement des terres ; immédiatement il y a diminution dans sa richesse relative, mais sans aucune modification dans sa richesse positive ; sa maison, comme auparavant, continuant de l'abriter et sa ferme de le nourrir. La diminution de la première est une conséquence de l'accroissement de la richesse et de la puissance de la société tout entière, dont il est membre ; et elle devient plus rapide à mesure que les perfectionnements se multiplient, parce qu'en même temps que chacun d'eux a lieu successivement, il y a décroissance dans les obstacles qu'offre la nature à la production des maisons et des fermes, et accroissement dans le nombre de celles qui sont produites, accompagnée d'un progrès constant dans la condition de la société. La richesse positive de l'individu ne subit aucun changement, et cependant sa richesse relative diminue constamment ; et le fait demeure également vrai, qu'on l'envisage par rapport aux accumulations intellectuelles, ou aux accumulations matérielles. L'homme qui sait lire possède une richesse ; et plus il y a autour de lui d'individus ignorants, plus sa valeur personnelle augmente ; placez-le au milieu d'autres individus qui savent a la fois lire et écrire, et il devient, par comparaison, plus pauvre qu'auparavant, bien que sa richesse positive n'ait subi aucune diminution.

    La richesse d'une société consiste dans le rapport à établir, à l'égard de son pouvoir pour commander les services de la nature ; et plus ce pouvoir est considérable, moins le sera la valeur des denrées, et plus grande sera la quantité qu'on peut s'en procurer en retour d'une certaine somme de travail. A chaque pas fait dans cette direction, il y aura une diminution dans la proportion à établir pour le temps nécessaire à la production des choses indispensables à la vie, avec celle que l'on peut consacrer à préparer les machines dont on a besoin pour exercer un empire plus étendu sur la nature, ou encore aux besoins de l'éducation, des délassements ou des plaisirs. Le progrès de l'individu est donc en raison de la diminution de la valeur des denrées, et de l'accroissement de sa valeur personnelle.
 
 

 

 

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

 

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

 

  1861

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VII :

DE LA RICHESSE.

 

    § 4. — Caractère matériel de l'économie politique moderne. — Elle soutient qu'on ne doit regarder comme valeurs que celles qui revêtent une forme matérielle. Tous les travaux sont regardés comme improductifs, s'ils n'aboutissent pas à la production de denrées ou de choses.

    
    L'économie politique moderne ayant tendu à exclure du domaine de ses considérations tous les phénomènes qui ne se rattachent pas directement à la production et à la consommation de la richesse matérielle, il en est résulté la nécessité de donner, à la nouvelle science, un nom qui fut plus en harmonie avec ces limites tracées à sa sphère d'action. De là diverses propositions ayant pour but de faire adopter les noms de chrématistique, de catallattique, ou d'autres encore, qui excluraient expressément l'idée, que l'intelligence et l'individualité morale de l'homme pussent rentrer dans le cercle des recherches de l'économiste. Il est vrai que ces noms n'ont jamais été adoptés ; mais la simple intention manifestée à cet égard, par des économistes distingués, est une preuve de la nature complètement matérielle du système, et il nous a été démontré que tel est en effet son caractère, dans un document très-remarquable émanant de l'un des hommes les plus distingués parmi les économistes français (M. Dunoyer) qui apprend à ses lecteurs :

    « Que la plupart des livres d'économie politique, jusqu'aux derniers y compris les meilleurs, ont été écrits dans la supposition, qu'il n'y avait de richesses réelles, ni de valeurs susceptibles d'être qualifiées de richesses, que celles que le travail parvenait à fixer dans des objets matériels. Adam Smith, dit-il en continuant, ne voit guère de richesse que dans les choses palpables (2). J.-B. Say débute en désignant par le nom de richesse, des terres, des métaux, des grains, des étoffes, etc., sans ajouter à cette énumération aucune classe de valeurs non réalisées dans de la matière. Toutes les fois, selon Malthus, qu'il est question de la richesse, notre attention se fixe à peu près exclusivement sur les objets matériels. Les seuls travaux, d'après Rossi, dont la science de la richesse ait à s'occuper, sont ceux qui entrent en lutte avec la matière pour l'adapter à nos besoins. Sismondi ne reconnaît pas pour de la richesse les produits que l'industrie n'a pas revêtus d'une forme matérielle. Les richesses, suivant M. Droz, sont dans tous les biens matériels qui servent à la satisfaction de nos besoins. L'opinion la plus vraie, ajoute-t-il, est, qu'il faut la voir dans tous les biens matériels qui servent aux hommes. Enfin, dit M. Dunoyer, l'auteur de ces lignes ne peut oublier qu'il a eu à soutenir, il y a à peine quelques mois, un long débat, avec plusieurs économistes, ses collègues à l'Académie des sciences morales, sans avoir pu réussir à leur persuader, qu'il y a d'autres richesses que celles que l'on a, si improprement, appelées matérielles (3). »

    L'économie politique moderne ayant créé à son usage un être auquel elle a donné le nom d'homme, et de la composition duquel elle a exclu tous les éléments constitutifs de l'homme ordinaire qui lui étaient communs avec l'ange, en conservant soigneusement tous ceux qu'il partageait avec les bêtes fauves vivant dans les forêts, cette économie politique, disons-nous, s'est vue forcée, nécessairement, de retrancher de sa définition de la richesse tout ce qui appartient aux sentiments, aux affections ou à l'intelligence. A ses yeux, l'homme est un animal destiné à procréer, et qu'on peut rendre propre au travail ; mais pour qu'il puisse accomplir ce travail, il faut qu'on le nourrisse ; et il est arrivé, comme conséquence nécessaire de cette opinion que, non-seulement les économistes que nous avons déjà cités, mais encore une foule d'autres aussi éminents, se sont vus amenés, nécessairement, à traiter comme improductifs tous les emplois du temps ou de l'intelligence qui ne revêtent pas une forme matérielle. Des magistrats, des hommes de lettres, des professeurs, des savants, des artistes, etc. Les Humboldt et les Thierry, les Savigny et les Kant, les Arago et les Davy, les Canova et les David sont considérés par cette école comme des êtres improductifs, hormis le cas où ils produisent des choses, et, comme le dit avec raison M. Dunoyer, une semblable manière de voir nous entraîne à cette contradiction :

    « Qu'au milieu de ce concert pour déclarer improductifs les arts qui agissent directement sur le genre humain, ces économistes sont unanimes pour les trouver productifs, lorsqu'ils les considèrent dans leurs conséquences, c'est-à-dire dans les utilités, les facultés, les valeurs qu'ils parviennent à réaliser dans les hommes. C'est ainsi qu'Adam Smith, après avoir avancé dans certains passages de son livre, que les hommes de lettres, les savants et autres travailleurs de cette catégorie, sont des ouvriers dont le travail ne produit rien, dit expressément, ailleurs, que les talents utiles acquis par les membres de la société, talents qui n'ont pu être acquis qu'à l'aide des hommes qu'il appelle des travailleurs improductifs, sont un produit fixe et réalisé pour ainsi dire dans les personnes qui les possèdent, et forment une partie essentielle du fonds général de la société, une partie de son capital fixe. C'est ainsi que J.-B. Say qui dit, des mêmes classes de travailleurs, que leurs produits ne sont pas susceptibles de s'accumuler, et qu'ils n'ajoutent rien à la richesse sociale, déclare formellement, d'un autre côté, que le talent d'un fonctionnaire public, que l'industrie d'un ouvrier (créations évidentes de ces hommes dont on ne peut accumuler les produits) forment un capital accumulé. C'est ainsi que M. Sismondi qui d'une part, déclare improductifs les travaux des instituteurs, etc., affirme positivement, d'un autre côté, que les lettrés et les artistes (ouvrage incontestable de ces institutions) font partie de la richesse nationale. C'est ainsi que M. Droz, qui fait observer quelque part, qu'il serait absurde de considérer la vertu comme une richesse proprement dite, termine son livre en disant : qu'on tomberait dans une honteuse erreur si l'on considérait comme ne produisant rien, la magistrature qui fait régner la justice, le savant qui répand les lumières, etc. (4). »
 

 

 

 

 

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CHAPITRE VII :

DE LA RICHESSE.

 

    § 5. — La définition de la richesse que nous donnons aujourd'hui est pleinement d'accord avec sa signification générale de bonheur, de prospérité et de puissance. La richesse s'accroit avec le développement, à l'égard de l'homme, du pouvoir de s'associer avec son semblable.

    
    En adoptant la définition de la richesse que nous avons donnée plus haut, on évite de pareilles contradictions, et ce terme recouvre sa signification primitive de bonheur général, de prospérité et de pouvoir, non pas le pouvoir de l'homme sur son semblable, mais sur lui-même, sur ses facultés, et les forces multiples et merveilleuses destinées à son usage. Telle était, en grande partie, l'idée d'Adam Smith, ainsi qu'on le verra dans le passage ci-dessous, où il démontre jusqu'à quel point le bonheur, la richesse et le progrès seraient favorisés, si l'on adoptait un système en harmonie avec ces « penchants naturels de l'individu » qui le portent à se concerter avec ses semblables pour développer les facultés diverses de tous les membres de la société, en facilitant l'extension du commerce et l'affranchissement des exactions du trafiquant et du soldat (5).

    Le docteur Smith n'était pas le défenseur de la centralisation. Au contraire, il croyait pleinement à un système tendant à la création de centres locaux d'action ; et il ne croyait pas à celui qui avait pour but d'empêcher l'association, en forçant tous les fermiers du monde de s’adresser à un marché unique et éloigné, lorsqu'ils voulaient convertir en drap leurs substances alimentaires et leur laine.

    Telle était cependant la politique de son pays, et c'est pourquoi il devint nécessaire pour M. Malthus de prouver que le paupérisme, conséquence inévitable de la centralisation, devait son origine à une grande loi naturelle, qui s'opposait à ce que la quantité de subsistances pût jamais rester de niveau avec les demandes d'une population croissante. Puis vint M. Ricardo, auquel le monde est redevable de cette idée, que la culture a toujours commencé par les sols fertiles, et que les individus qui alors abandonnaient l'Angleterre pour émigrer aux colonies, quittaient la culture des terrains ingrats pour celle des terrains fertiles, lorsque le contraire précisément avait toujours eu lieu. Sa doctrine, ainsi que celle de ses partisans, est conséquemment la doctrine de la dispersion, de la centralisation et des grandes villes ; tandis que celle du docteur Smith tendait à l'association, au gouvernement local des individus, par eux-mêmes, et aux pays couverts de villages et de villes, où doivent s'accomplir les échanges de la campagne environnante.

    Toute la tendance des économistes modernes a été en opposition directe avec celle qu'a indiquée, comme la seule véritable, l'auteur de la Richesse des nations ; et conséquemment, de là est venu que leur science s'est restreinte à cette unique considération : Par quels moyens peut-on augmenter la richesse matérielle? en mettant de côté complètement la question de la moralité, ou du bonheur, des sociétés qu'ils désiraient enseigner. C'est pour cette raison que la science a revêtu peu à peu une forme si répulsive, et que l'un de ses professeurs les plus éminents s'est trouvé obligé de dire à ses lecteurs, que l'économiste est requis de songer au développement de la richesse, seule, et de se borner à la discussion des mesures à l'aide desquelles il pense qu'elle peut se développer, ne permettant « ni à la sympathie pour l'indigence, ni à l'aversion pour la prodigalité ou l'avarice, au respect pour les institutions existantes, à la haine des abus actuels, ou à l'amour de la popularité, du paradoxe ou des idées systématiques de l'empêcher d'affirmer ce qu'il croit être des faits, ou de tirer, de ces faits, les conclusions qui lui paraissent légitimes (6). »

    Heureusement la véritable science n'est pas obligée d'imposer de pareilles exigences à ceux qui l'enseignent. Plus elle est étudiée, plus l'indigence qu'ils aperçoivent autour d'eux doit exciter leur sympathie, et plus ils doivent devenir libres dans l'expression de cette sympathie, parce qu'ils doivent demeurer plus pleinement convaincus, que l'existence d'un semblable état de choses est la conséquence des lois humaines et non divines ; plus doit être énergique l'aversion provoquée par la prodigalité et l'avarice, comme tendant toutes deux à produire l'indigence ; plus leur respect doit être profond pour toutes les institutions qui ont pour but de favoriser le développement de cette habitude de l'association, grâce à laquelle, uniquement, l'homme acquiert l'empire sur la nature, qui constitue sa richesse ; plus doit être prononcée sa haine des abus existants qui tendent à perpétuer la pauvreté et la misère actuelles ; plus aussi doit être prononcée leur résolution de travailler honnêtement à les extirper.

    La richesse se développe en même temps que le pouvoir de l'homme de satisfaire le premier et le plus impérieux besoin de sa nature, le désir de l'association avec ses semblables. Plus ce développement est rapide, plus est grande la tendance à l'annihilation de l'indigence d'une part, et de l'autre, à celle de la prodigalité et de l'avarice ; à la cessation des abus existant actuellement, qui tendent à limiter l'exercice de la puissance d'association, à restreindre le développement de l'individualité, ainsi qu'à diminuer le sentiment de responsabilité rigoureuse envers Dieu et l'homme, et à obtenir le résultat suivant : la société prenant la forme la mieux calculée pour faciliter la marche progressive de ce même homme vers la position éminente à laquelle il a été destiné primitivement, et conséquemment, la forme la mieux faite pour inspirer respect et « révérence. »

 

 

 

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  1861

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VII :

DE LA RICHESSE.

 

Notes de bas de page

 

 

1  Le proverbe français : Il n'y a que le premier pas qui coûte, est vrai en ce qui concerne toutes les relations de la vie ; mais en aucune circonstance, il ne l'est plus expressément que lorsqu'il s'agit de l'occupation de la terre. C'est alors qu'on aperçoit facilement combien doit être funeste aux intérêts le mieux entendus de l'homme un système qui, visant à l'épuisement continu du sol, conduit à la nécessité, incessamment croissante, de commencer la culture sur des terrains nouveaux qui devront être épuisés à leur tour.           Retour

2  Adam Smith mérite moins un pareil reproche qu'aucun des auteurs dont il est ici question. Personne ne peut lire son ouvrage sans demeurer convaincu, que dans toutes les parties qui le composent, il n'a jamais perdu de vue que le progrès moral et intellectuel était compris dans la sphère de l'économie politique. On verra clairement démontrée la vérité de ce que nous avançons, dans une note annexée à l'une des pages postérieures.
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Journal des économistes. Février 1853.
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Journal des économistes, Février 1853, p. 166.
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5  «  Cet ordre de choses, qui est en général imposé par la nécessité, quoique certains pays puissent faire exception, se trouve en tout pays fortifié par le penchant naturel de l'homme. Si ce penchant naturel n'eût jamais été contrarié par les institutions humaines, nulle part les villes ne se seraient accrues au-delà de la population que pouvait soutenir l'état de culture et d'amélioration du territoire dans lequel elles étaient situées, au moins jusqu'à ce que la totalité de ce territoire eût été pleinement cultivée et améliorée. A égalité de profits, ou à peu de différence près, la plupart des hommes préfèrent employer leurs capitaux à la culture ou à l'amélioration de la terre, plutôt que de les placer dans l'industrie manufacturière ou dans le commerce étranger. Une personne qui fait valoir son capital sur une terre l'a bien plus sous les yeux et à sa disposition, et sa fortune est moins exposée aux accidents que celle du commerçant ; celui-ci est souvent obligé de confier la sienne, non-seulement aux vents et aux flots, mais à des éléments encore plus incertains, la folie et l'injustice des hommes, quand il accorde de longs crédits, dans des pays éloignés, à des personnes dont il ne peut que rarement connaître à fond la situation et le caractère. Au contraire le capital qu'un propriétaire a fixé par des améliorations au sol même de sa terre, paraît être aussi assuré que peut le comporter la nature des choses humaines. En outre, la beauté de la campagne, les plaisirs de la vie champêtre, la tranquillité d'esprit qu'ils font espérer, et l'indépendance que la campagne procure réellement partout où l'injustice des lois humaines ne vient pas s'y opposer, sont autant de charmes qui plus ou moins attirent tout le monde. Et comme la destination de l'homme, dès son origine, fut de cultiver la terre, il semble conserver, dans toutes les périodes de sa vie, une prédilection pour cette occupation primitive de son espèce. A la vérité, la culture de la terre, à moins d'entraîner beaucoup d'incommodités et de continuelles interruptions, ne saurait guère se passer de l'aide de quelques artisans. Les forgerons, les charpentiers, les fabricants de charrues et de voitures, les maçons et les briquetiers, les tanneurs, les cordonniers et les tailleurs sont tous gens aux services desquels le fermier a souvent recours. Ces artisans ont aussi besoin de temps en temps les uns des autres, et leur résidence n'étant pas attachée rigoureusement comme celle du fermier, à un coin de terre déterminé, ils s'établissent naturellement dans le voisinage les uns des autres et forment ainsi une petite ville ou un village. Le boucher, le brasseur et le boulanger viennent bientôt s'y réunir, avec beaucoup d'autres artisans ou détaillants nécessaires ou utiles pour leurs besoins journaliers, et qui contribuent encore d'autant à augmenter la population de la ville. Les habitants de la ville et ceux de la campagne sont, réciproquement, les serviteurs les uns des autres. La ville est une foire ou marché continuel, où se rendent les habitants de la campagne pour échanger leurs produits bruts contre des produits fabriqués. C'est ce commerce qui fournit aux habitants de la ville, et les matières de leur travail, et leurs moyens de subsistance. La quantité d'ouvrage fait qu'ils vendent aux habitants de la campagne détermine, nécessairement, la quantité de matières et de vivres qu'ils achètent. Ni leur occupation, ni leurs subsistances ne peuvent s'accroître qu'en raison de la demande que fait la campagne de ce même ouvrage ; et cette demande ne peut elle-même s'accroître qu'en raison du développement et du progrès de la culture. Si les institutions humaines n'eussent jamais troublé le cours naturel des choses, le progrès des villes en richesse et en population aurait, dans toute société politique, marché à la suite et en proportion de la culture et de l'amélioration de la campagne ou du territoire environnant. » (Richesse des nations, liv. III, ch. 1 ; Collection des principaux économistes, t. V.)
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6  SENIOR, Esquisse de l'économie politique, p. 130.
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