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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

henry_charles_carey.jpg


TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE III :

DE L'ACCROISSEMENT DANS LA QUANTITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE.

 

    § 1. — La quantité de matière n'est pas susceptible d'accroissement. Elle ne peut être changée que de forme ou de lieu. Elle revêt constamment des formes nouvelles et plus élevées, passant du monde inorganique au monde organique et aboutissant à l'homme. La puissance de l'homme est bornée à la direction des forces naturelles. Loi de la circulation illimitée.

   
     Pour que la puissance d'association prenne de l'accroissement, et qu'il y ait parmi les hommes une augmentation d'activité, accompagnée d'un accroissement de la faculté de disposer en maître des forces de la nature, il faut qu'il y ait augmentation dans la quantité des individus occupant un espace donné, c'est-à-dire qu'en d'autres termes, la population doit augmenter en densité. Un fait démontre qu'il en a été ainsi ; c'est que la population de la France a doublé depuis le commencement du dernier siècle, ainsi que celle de l'Angleterre dans le siècle actuel, et que celles de New-York et de Massachusetts, qui, il y a soixante ans, ne comptaient que 700 000 habitants, en comptent aujourd'hui plus de 4 000 000.

     La quantité de matière n'a pas cependant augmenté, et elle n'est pas susceptible d'augmentation. L'homme ne peut lui en ajouter aucune ; sa puissance se borne à effectuer des changements de lieu et de forme. Puisqu'il en est ainsi, il est évident qu'une partie de la matière qui existait antérieurement a revêtu des formes nouvelles et plus élevées, passant des formes simples du granit, du schiste, de l'argile ou du sable, aux formes compliquées et hétérogènes qui se manifestent dans les os, les muscles et le cerveau de l'homme.

     Avec l'accroissement dans la quantité des individus qu'il fallait nourrir, il a fallu un accroissement correspondant dans la quantité de nourriture animale et végétale ; et pour que cette quantité pût être fournie, il est devenu nécessaire que d'autres parties des rochers, ou de l'argile et du sable, résultant de leur décomposition, prissent la forme de blé et de seigle, d'avoine et d'herbage, tandis que d'autres parties se transformaient encore en moutons et en veaux, en porcs et en boeufs. La réalité de ce changement devient évidente dans ce fait, que, quelque considérable qu'ait été l'augmentation dans la quantité d'individus à nourrir, la facilité pour se procurer de la nourriture est plus grande aujourd'hui qu'à aucune autre époque antérieure. Quelle a été cependant, pouvons-nous demander aujourd'hui, l'action exercée par l'homme pour amener ces résultats ?

    « Les phénomènes de l'univers visible se résolvent en Matière et en Mouvement. L'union de tous deux constitue la Force ; et la matière elle-même a été envisagée, au point de vue de l'analyse métaphysique, comme le résultat et la preuve d'un équilibre de forces. Ces forces accomplissent un mouvement de circulation et de va-et-vient perpétuels. L'homme ne peut ni créer ni détruire une parcelle de matière, ni modifier la quantité de force existante dans l'univers. Sa puissance se borne à modifier le mode selon lequel elle se manifeste, se dirige et se distribue. Cette force existe dans la matière à l'état latent, et il peut la mettre en liberté, en détruisant l'équilibre d'autres forces qui maintenaient celle-ci en repos. L'homme peut arriver à ce résultat en donnant une direction convenable à quelque force indépendante existant en réserve dans la Nature, qui, après l'accomplissement de sa mission, vient former un nouvel équilibre avec une ou plusieurs forces libres, pour demeurer en repos jusqu'à ce qu'elles soient encore évoquées tour un nouveau travail. Tout développement de force entraîne une consommation de matière et non son anéantissement, mais son changement de forme. Pour produire dans la batterie voltaïque une somme donnée de lumière ou de chaleur, ou bien encore une certaine quantité de mouvement électro-magnétique, pour transmettre un message sur les fils métalliques de New-York à Buffalo, il faut qu'une certaine quantité de zinc soit brûlé par un acide et convertie en oxyde.

    Pour donner l'impulsion au bateau à vapeur qui doit parcourir des centaines de milles, il faut qu'une quantité donnée de houille se décompose en gaz et en cendres, et qu'une certaine quantité d'eau se transforme en vapeur. Pour effectuer une action musculaire dans le corps humain, le cerveau, c'est-à-dire la batterie galvanique de l'organisme humain, doit transmettre son message par l'intermédiaire des fils télégraphiques animaux, les nerfs, et, dans cet acte, abandonner une partie de sa propre substance ; le muscle, en obéissant à cet ordre, subit un changement en vertu duquel une portion de sa substance perd ses propriétés vitales et se sépare de la partie vivante, en s'unissant à l'oxygène et se transformant en une matière inorganique qui doit être rejetée hors de l'économie animale. Les gymnotes, ou anguilles électriques de l'Amérique du Sud, si on les stimule pour leur faire donner des décharges électriques répétées, s'épuisent au point de pouvoir être touchées impunément. Il leur faut un repos prolongé et une nourriture abondante pour remplacer la force galvanique qu'elles ont dépensée. Les choses ne se passent pas autrement par rapport à l'homme, si ce n'est eu égard aux proportions.

    Le télégraphe électro-magnétique a familiarisé la plupart de nos lecteurs avec la batterie qui le fait mouvoir. On dispose, en les faisant alterner, une certaine quantité de plaques de zinc et de cuivre dans un vase contenant un acide. Lorsque les extrémités de l'appareil sont réunies au moyen d'un fil métallique, quelle que soit sa longueur, une action chimique commence à se manifester à la surface du zinc, et le long du fil se propage une force capable de soulever des fardeaux, de mettre des roues en mouvement et de décomposer des corps composés, dont les éléments ont l'un pour l'autre l'affinité la plus puissante. Au moment où la continuité du fil est interrompue et le circuit suspendu, la force disparaît et la réaction qui s'opérait entre l'acide et le zinc s'arrête immédiatement. Lorsque la communication est rétablie, l'action de l'acide sur le zinc se renouvelle, et la force qui s'était évanouie se manifeste de nouveau avec toute son énergie primitive. La substance qui forme le fil métallique n'est pourtant que le conducteur de la force et ne contribue pas, pour la part la plus minime, aux manifestations de celle-ci. Il se passe quelque chose d'analogue dans le rôle que remplit l'homme à l'égard de la matière et des forces de la nature. L'homme ne sert qu'à les mettre en circulation, sans rien ajouter ou rien ôter à leur quantité même. Sa personne n'est qu'une scène dans le théâtre de leur action, théâtre où ces forces ont leurs entrées et leurs sorties, où chacune d'elles, à son moment donné, joue plusieurs rôles tour à tour, subissant ou causant des métamorphoses ; mais elles sont immortelles dans leur essence et parcourent, à travers des vicissitudes infinies, un cercle immense d'applications diverses pour l'entretien de la vie et les ressources qui l'alimentent (1). »

    Nous avons ici une circulation perpétuelle, et plus le mouvement est rapide, plus la force produite est considérable. Cette circulation a existé de tout temps, mais à chaque progrès que la terre a fait pour arriver à sa condition actuelle, on a vu un développement plus considérable dans le mécanisme de la décomposition et de la recomposition, avec une tendance constamment croissante vers le développement des forces qui existent toujours dans la matière à l'état latent, et qui attendent le moment où l'homme les dégagera. Les géologues nous apprennent que, dans la période Silurienne, le continent actuel de l'Europe n'était guère représenté que par quelques îles indiquant les points qu'occupent, aujourd'hui, l'Angleterre, l'Irlande, la France et l'Italie. La Russie et la Suède étaient alors un peu plus nettement définies ; mais ni l'Espagne, ni la Turquie n'existaient encore, et ce qu'on y rencontrait, dans la vie végétale ou animale, avait un caractère uniforme et n'atteignait que le plus humble degré de développement. Plus tard, nous arrivons à l'époque de la formation de la houille, époque où la vie végétale était exubérante, mais cependant n'offrait encore que le caractère le moins varié. Les formations houillères de l'Angleterre, et celles de la Belgique et des États-Unis, présentaient alors partout le même genre de plantes et offraient toutes l'absence totale de véritables fleurs, ce qui caractérise un développement végétal très-peu avancé.

    Or, quel pouvait être, demanderons-nous, le but de toute cette végétation ? de produire la décomposition et de dégager les forces latentes de la matière. « C'est dans l'estomac des plantes, dit Goethe, que le développement commence. » Sans cet estomac, sans cette opération de la digestion, on n'aurait jamais vu commencer cette phase du changement qui a fait passer le monde inorganique, des formes anguleuses aux formes ovales et magnifiques de l'organisme développé au plus haut point ; et jamais la terre n'aurait pu devenir la résidence de l'homme qui a besoin, pour se soutenir, d'une nourriture à la fois animale et végétale (2).

    « Les animaux qu'il consomme (pour citer ici le même auteur) se nourrissent eux-mêmes d'aliments végétaux. Les végétaux, à leur tour, digèrent les éléments inorganiques qui leur sont fournis par le soleil et l'air. La chimie moderne a prouvé que les éléments ultimes de tous les corps sont le carbone, l'oxygène, l'azote et l'hydrogène, qui forment les quatre principaux éléments de la création organique, ainsi que le soufre, le phosphore, le chlore, la chaux, le potassium, le sodium, le fer et quelques autres substances inorganiques. Ces éléments doivent être introduits dans le corps du végétal, ou de l'animal, afin que celui-ci puisse vivre et se développer. De ce petit nombre d'éléments, combinés en quantités et en proportions diverses, sont formés l'air et l'eau, les rochers et les terres qui sont le résultat de leur décomposition.

    Des expériences nombreuses ont démontré que les éléments qui entrent dans la formation des végétaux et des animaux sont empruntés à l'air, à l'eau, à la terre et au rocher ; elles révèlent ce fait, que les quantités exactes des éléments identiques acquises par ceux-là avaient disparu de ceux-ci, sous l'empire de circonstances préparées de telle sorte que ces quantités ne pussent être tirées d'autres sources que celles dont la disparition était soumise à l'examen. Pour le rapport détaillé des expériences et des raisonnements à l'aide desquels on rend ces conclusions évidentes, nous renvoyons celui qui étudiera ces matières aux ouvrages de Liebig et des autres auteurs qui ont écrit sur la chimie organique, et qui ont poursuivi la voie de recherches ouverte et parcourue par lui avec tant de succès.

    La propriété fondamentale de la vitalité, commune à tous les corps organisés, consiste dans leur constante rénovation matérielle ; attribut qui les distingue des corps inertes ou inorganiques, dont la composition est toujours fixe. Ceux-ci peuvent toujours être recomposés artificiellement en réunissant leurs parties constituantes ; tandis qu'aucune habileté chimique ne suffit pour produire du bois, du sucre, de l'amidon, de la graisse, de la gélatine, de la chair, etc., dont les éléments, bien qu'également simples, également bien connus, se refusent à se combiner pour former des composés organisés, autrement que sous les influences de cette puissance mystérieuse que nous appelons la force vitale. La formation d'un cristal, l'opération de l'ordre le plus élevé qui s'accomplisse à notre connaissance dans un corps inorganique et qui n'implique qu'un seul acte, celui de l'agrégation moléculaire, peut être dirigée artificiellement par le chimiste ; tandis que la formation d'une simple cellule telle que celles qui composent le champignon, et les algues microscopiques qui colorent les eaux des étangs, bien que l'opération organique soit de l'ordre le plus infime, implique la double action de l'agrégation et de la désagrégation, et défie la science de pouvoir la produire. Il est au-dessus de la portée de l'homme de créer la forme la plus chétive et la moins compliquée de la vie.

    Tandis que les éléments constituants de la vitalité sont abondamment répandus dans le monde naturel, les végétaux seuls ont une puissance d'assimilation suffisante, pour composer leurs tissus en les tirant directement des matières inorganiques, à savoir les matières liquides et gazeuses, et les molécules terreuses, qui sont des minéraux décomposés. Non-seulement les choses se passent ainsi, mais aucune partie d'un être organisé ne peut servir d'aliment aux végétaux, jusqu'à ce que, par suite de la putréfaction et de la décomposition, elle ait pris la forme d'une matière organique. C'est cette propriété qui fait de l'organisation végétale la base essentielle de toutes les autres. En l'absence de végétaux, il faudrait que tous les animaux devinssent carnivores et obtinssent leur subsistance en se détruisant réciproquement, ce qui aboutirait promptement à l'extermination de leur espèce. C'est pour cette raison que la vie végétale a dû nécessairement précéder la vie animale. Que les choses se soient passées ainsi, c'est ce qui est prouvé surabondamment par les recherches des géologues, qui, en retrouvant dans les roches l'histoire des siècles passés, démontrent qu'une longue période s'est écoulée, postérieurement à la croissance des lichens et des fougères dans les premiers âges du monde, avant que l'espèce la plus humble d'animaux fît son apparition sur la terre.

    L'organisme animal, au contraire, exige, pour se soutenir et se développer, des atomes fortement organisés. La nourriture des animaux, en toute circonstance, est composée de parties d'organismes. Tandis que quelques-uns d'entre eux se nourrissent directement de substances végétales, d'autres auxquels il est nécessaire que la matière se soit élevée à un plus haut degré d'existence vitale, avant de se l'assimiler, se repaissent d'animaux d'un ordre inférieur. Possédant une moindre faculté d'assimilation, il faut que leur nourriture, à l'aide d'agents intermédiaires, ait formé des combinaisons plus en harmonie avec celles de leurs propres tissus que l'organisation végétale même. Sans un arrangement et une gradation de cette espèce, les êtres d'une nature plus élevée seraient condamnés à périr par défaut d'aliments, ou à dépenser toute leur activité en transformations chimiques, sans en réserver aucune partie pour la locomotion ou tout autre effort musculaire. Nous pouvons remarquer ici, qu'avec cette nécessité de vaincre et de capturer sa proie, naît un degré de puissance intellectuelle, qui rend les animaux carnivores capables de former certains plans, et d'accomplir, par suite de leur association avec leurs semblables, des choses qui dépasseraient leur pouvoir s'ils étaient privés de ce secours. L'araignée tisse sa toile avec art pour attraper des mouches, et les loups se réunissent en meute pour chasser. Partout les fonctions supérieures s'allient à une énergie moindre dans les fonctions inférieures. Les êtres chez lesquelles ces dernières prédominent se suffisent à eux-mêmes et sont indépendants ; mais ils ont peu de portée dans l'instinct et peu de pouvoir, au delà de ce qu'exige la satisfaction des grossiers besoins primitifs. En remontant l'échelle des êtres jusqu'à l'homme (sommet et couronnement de toutes choses), nous trouvons en lui, le plus dépendant de tous, le plus porté à l'association (à laquelle le rend si éminemment propre la faculté de la parole) ; et quoique, isolé, il soit de tous les êtres celui qui peut le moins se suffire à lui-même, au moyen de l'association, il établit sa souveraineté sur la nature et sur toutes ses forces animées ou inanimées.

    Il existe une autre distinction entre la vie animale et la vie végétale : La croissance et le développement des végétaux dépendent de l'élimination de l'oxygène, des autres parties qui composent leur nourriture. Les végétaux exhalent continuellement ce gaz dans l'air par la surface de leurs feuilles. La vie des animaux se manifeste dans la continuelle absorption de l'oxygène de l'air, et dans sa combinaison avec certaines parties constituantes du corps. Son office consiste à produire la chaleur animale, en brûlant les parties combustibles de l'organisme. Il se combine avec le carbone des aliments, et, dans cette opération, il se dégage exactement la même quantité de chaleur que s'il eût brûlé directement en plein air. Le résultat donne du gaz acide carbonique qui est rejeté en dehors des poumons et de la peau ; ce gaz est absorbé par les feuilles des plantes, le carbone se sépare et s'incorpore à leur substance, et l'oxygène s'exhale de nouveau dans l'atmosphère pour recommencer à circuler.

    Décrivons plus complètement cette évolution : Le carbone en s'unissant avec l'eau, dans la plante, forme, entre autres choses, l'amidon que la sève charrie vers la partie de l'organisme qui en a besoin. On en trouve abondamment dans les graines. L'amidon forme dans le blé la moitié du poids du grain, et n'est composé que de carbone et d'eau. L'homme se nourrit de blé, mais on ne trouve pas d'amidon dans le corps humain. Lorsqu'il pénètre dans notre estomac, il subit un changement chimique, une combustion lente, réelle, pendant laquelle le carbone de l'amidon se combine avec l'oxygène et forme du gaz acide carbonique qui, joint à l'eau, mise en liberté sous la forme de vapeur, est rejeté dans l'atmosphère, en abandonnant l'organisme humain, pour se transformer, de nouveau, sous l'influence de l'élaboration que lui fait subir la plante, en cet amidon d'où ils étaient tirés. Après avoir servi à conserver la chaleur interne, base de la vie animale, ces deux éléments séparés, en se rapprochant, recomposent une partie de la substance des plantes qui, lorsqu'elle est complétée de nouveau, fait l'office de combustible dans l'économie animale.

    Les exemples que nous avons présentés, suffisent, en tant que cela concerne les parties constituantes organiques, pour démontrer cette loi, que les animaux et les végétaux se transforment réciproquement et dépendent l'un de l'autre pour leur subsistance. L'échange de leurs éléments s'accomplit par l'intermédiaire de l'air atmosphérique, qui fournit aux plantes la plus grande partie de leur nourriture. On a constaté en brûlant toute matière végétale sous une forme quelconque, à l'état sec, que la partie organique, qui est combustible et disparaît dans l'air, est de beaucoup la plus considérable. Elle forme ordinairement, en poids, de 90 à 97 livres sur 100. Cette partie de la plante ne peut avoir été primitivement formée que par l'air, sinon directement, au moins au moyen de composés dont les éléments sons eux-mêmes empruntés à l'air, existant dans le sol et absorbés par les racines. Pour nous servir des expressions du professeur Draper, dans sa Chimie des Plantes, l'air atmosphérique est le grand réservoir où toutes choses prennent leur source et vers lequel toutes choses retournent. C'est le berceau de la vie végétale et le tombeau de la vie animale.

    En moyenne, environ une livre sur dix, du poids net de plantes cultivées, y compris leurs racines, tiges, feuilles et graines, est formée d'une matière qui existait comme partie de la substance solide du sol sur lequel la plante croissait. Chaque organe de la tige, des bourgeons et des feuilles de la plante a une charpente réticulée de matière inorganique dont la base est le silex ou la chaux. Le silex qui nous est familier sous les diverses formes de sable blanc, de caillou et de quartz cristallisé, constitue plus de 60 et quelquefois 95 p. 100 (3) de la totalité des terrains. C'est le silex qui donne au sol sa porosité, afin que l'air et l'eau puissent en pénétrer la texture. L'alumine, au contraire, base de l’argile, rend le sol dur et compacte. L'office du silex, dans les plantes, est de donner de la force, comme dans la paille du blé, par exemple. Il sert de charpente osseuse dans toute la famille des graminées ; Il faut de 93 à 150 livres de silex soluble pour environ une acre de blé. »

   

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE III :

DE L'ACCROISSEMENT DANS LA QUANTITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE.

 

    § 2. — Préparation de la terre pour recevoir l'homme.


   
    Le développement ainsi commencé dans l'estomac des végétaux se continue dans celui des animaux, jusqu'à ce que la terre peu à peu se prépare à servir aux besoins de l'homme ; et lorsque celui-ci apparaît, nous constatons cette différence importante : tandis que tous les autres animaux ont été condamnés à rester à jamais les esclaves de la nature, lui seul a été doté des facultés nécessaires pour lui permettre d'en devenir le souverain, et de lui faire accomplir la tâche qui est dévolue à lui-même.

     Si nous jetons en ce moment les yeux sur la terre, nous voyons partout les mêmes forces mises en action, produisant de nouvelles combinaisons pour l'entretien de la vie végétale, comme préparation de la terre qui doit servir de séjour d'abord aux animaux d'un ordre inférieur, mais finalement à l'homme. On estime que la somme de calorique qui soulève l'eau de la mer, sous forme de vapeur, est égale à la force de 16 billions de chevaux. Condensée de nouveau, cette vapeur reprend la forme d'eau qui, retombant en pluie, va se perdre de nouveau dans l'Océan, et dans son passage entraîne avec elle des portions considérables du sol résultant de la décomposition des roches dont la terre est formée ; cette décomposition, à son tour, est une conséquence des températures sans cesse variables, lesquelles sont elles-mêmes le résultat du mouvement qui s'opère parmi les molécules dont se composent l'air et l'eau. « La congélation, dit le docteur Clarke, est la charrue de Dieu qu'il pousse à travers chaque pouce de terre, brisant chaque fragment et pulvérisant le tout, » et rendant ainsi toutes les parties propres à former facilement de nouvelles combinaisons.

    Les parcelles de terre ainsi obtenues sont mises, par le mouvement des eaux, en relation étroite et réciproque, et c'est ici que nous trouvons la différence amenant la combinaison et produisant le mouvement. Plus la variété des parties est considérable, plus sera grande l'aptitude du corps composé à fournir l'entretien à la vie végétale, ainsi qu'on le constate dans les deltas du Mississipi, du fleuve des Amazones et du Gange, qui tous nous offrent des arbres d'une dimension gigantesque, environnés d'arbustes de tout genre, se développant avec une exubérance prodigieuse. C'est là que nous trouvons des formes plus humbles de la vie animale. Mais l'impureté de l'air empêche que, de longtemps encore, ces lieux puissent être habités par l'homme, ou même par les animaux d'un ordre élevé.

     D'immenses quantités de cette terre sont entraînées dans l'Océan ; là elle disparaît pour passer dans l'estomac de myriades d'êtres animés dont celui-ci est le séjour. Des sondages pratiqués récemment dans les profondeurs de l'Atlantique ont révélé ce fait, qu'on ne voit point la terre adhérer à la ligne de sonde, tandis que cette dernière amène du fond de l'Océan, des myriades d'animaux microscopiques.

    «  Dans son sein, dit un écrivain moderne, on voit à l'oeuvre, de tout petits insectes, auxquels la nature a imposé, outre la nécessité de chercher leur nourriture et d'avoir soin de leurs petits, la tâche perpétuelle de se construire de nouvelles demeures. Pour se défendre et pour s'abriter, le Mollusque se livre à un travail incessant, réparant, agrandissant et restaurant sa demeure ; lorsqu'il meurt enfin, il la laisse comme un nouvel appendice qui s'ajoute à la masse épaisse et toujours croissante du calcaire coquillier. Dans les mers plus méridionales, sur un espace de plusieurs milliers de lieues, des insectes encore plus infimes élèvent leurs massifs remparts de coraux qui, tantôt revêtant une longue étendue de côtes et tantôt formant la ceinture d'îles solitaires, défient la mer la plus furieuse ; et à mesure que les générations des ces Mollusques périssent successivement, elles laissent sur les lits rocheux de pierre calcaire coralline, un monument impérissable de leurs travaux incessants. Ces roches contiennent les deux cinquièmes de leur poids d'acide carbonique, qui semble destiné à y être à jamais emprisonné. Il a été enlevé, directement ou indirectement, à l'atmosphère ; et c'est ainsi que la mer puise toujours, nécessairement l'acide carbonique dans l'air. En conséquence, les travaux accomplis par les animaux marins, ainsi que l'anéantissement de la matière végétale, amèneraient, chaque année, une diminution dans la quantité de ce gaz, contenue dans l'atmosphère, si la nature n'accomplissait une autre opération pour compenser cette disparition constante.

    Mais la terre elle-même opère des exhalations dans ce but. Se frayant un passage à travers les crevasses et les fissures de son écorce si nombreuses à la surface, le gaz acide carbonique s'en dégage en quantités considérables et se mêle, chaque jour, avec l'air ambiant. Il pétille dans les sources de Carlsbad ; il se précipite, comme vomi par des soufflets souterrains, sur le plateau de Paderborn. Il va remplir d'écus sonnants les coffres du prince de Nassau ; il cause le naïf étonnement des voyageurs qui visitent la Grotte du Chien ; il intéresse le chimiste-géologue dans les souterrains de Pyrmont ; il est terrible à la fois pour l'homme et pour la brute, dans la fatale Vallée de la Mort, la chose la plus merveilleuse du monde, au milieu même des merveilles de l'île de Java. Et de plus, il est hors de doute que ce gaz se dégage, encore plus abondamment, du milieu inconnu de ces nappes d'eau qui occupent une portion si considérable de la surface du globe. Fournie par ces sources nombreuses, affluant perpétuellement dans l'air, ou s'élevant à la surface de la mer, une certaine quantité d'acide carbonique remplace, chaque jour, la quantité soustraite qui doit s'absorber dans la croûte solide de la terre. Si nous savions au  bout de quel laps de temps la terre doit expirer, de nouveau, la somme d'acide carbonique ainsi absorbée journellement, nous  pourrions exprimer par le langage combien de temps exige cette lente et séculaire rotation, pour achever l'une de ses immenses évolutions circulaires.

    Ainsi, de même que la vapeur aqueuse de l'atmosphère, l'acide carbonique contenu dans celle-ci circule continuellement. Tandis que celui qui flotte suspendu dans l'air, pendant une génération, effectue, pour ainsi dire, plusieurs évolutions, passant de l'atmosphère à la plante, de la plante à l'animal, et de celui-ci retournant encore à l'air, sans être jamais, en réalité, la propriété d'aucun être et s'arrêter longtemps nulle part, toute la quantité de carbone produite se meut lentement dans un cercle plus considérable, entre l'air et l'eau. Il s'élève de la terre à une extrémité de la courbe, à l'état de gaz élastique ; comme passe-temps, il prend, sur sa route, successivement et pendant de cours intervalles, des formes variées de plantes et d'animaux, jusqu'au moment où il s'absorbe de nouveau dans la terre, à l'autre extrémité de la courbe, à l'état de pierre calcaire solide et de plantes fossiles (4). »

    Les couches de pierre calcaire, résultant du travail de ces petits êtres qui absorbent ainsi l'acide carbonique émané de l'atmosphère, deviennent à leur tour les noyaux d'îles destinées à offrir des lieux de séjour aux classes inférieures d'animaux et finalement à l'homme. La manière dont s'accomplit l'oeuvre préparatoire est parfaitement décrite dans le passage suivant :

    « Les îles de corail des mers tropicales offrent les exemples les plus remarquables de la rapidité avec laquelle un rocher nu se pare de la vie végétale et se dispose à devenir l'habitation d'êtres humains. Les créatures qui élèvent ces îles, et les font sortir des profondeurs inconnues de l'Océan, participent, ainsi que l'indique leur nom de zoophyte (ou animal-plante) des caractères distinctifs de deux ordres de vitalité. Ils accomplissent leurs fonctions sans l'office du coeur ou d'un système quelconque de circulation ; les divers polypes d'un groupe ont chacun une bouche, des tentacules et un estomac, — là s'arrête la propriété individuelle, — et forment une masse vivante d'animaux nourris par des bouches et des estomacs nombreux, mais unis entre eux par des tissus. Ils n'ont d'autres pouvoirs d'action que celui d'allonger leurs bras pour saisir la nourriture que les flots, en passant, mettent à leur portée ; ils se propagent par bourgeons, une légère saillie se montre d'abord sur leur côté, le bourgeon augmente, on voit se développer un cercle de tentacules, avec une bouche au milieu, et la croissance continue jusqu'à ce que le rejeton soit aussi grand que son auteur et commence à pousser à son tour des bourgeons, et c'est ainsi que le groupe continue à se développer. Ils secrètent le corail (comme le quadrupède secrète ses os) jusqu'à ce qu'ils aient construit des récifs isolés et atteint la surface de l'eau. Mais il est indispensable, pour la vie de ces architectes sous-marins, qu'ils soient couverts par les vagues, et lorsqu'ils sont arrivés à la hauteur de la marée basse, ils meurent. Une nouvelle phase se manifeste alors ; le sommet du rocher se couvre, par couches » successives, de fragments pulvérisés de corail et de gravier que » les flots ont détachés des flancs du récif et lancés à la surface. Agassiz pose en fait, que toute la partie de la Floride comme sous le nom d'Everglades, n'est qu'un vaste banc de corail, composé de récifs à peu près parallèles, qui, sortis du fond de la mer pour venir à sa surface, se sont développés et se sont soudés à la terre ferme, en remplissant, graduellement, les intervalles qui les séparaient des dépôts de sable corallifère et des débris apportés là par l'action des marées et des courants.

    Le coco, avec son enveloppe qui semble si bien faite pour flotter sur les eaux, prend racine sur le sable nu de l'île de corail, à peine élevée au-dessus du niveau de l'Océan, et, baigné par l'embrun, se développe avec un grand luxe de végétation. » Nourri d'abord seulement par le peu d'aliments organiques que lui fournissent les débris des zoophytes qui construisirent l'île, la décomposition de ses feuilles donne bientôt un terreau suffisant pour faire croître d'autres végétaux. Les usages du cocotier sont nombreux. Quand les habitants apparaissent sur l’île, il leur offre la matière première des vêtements légers que demande le climat ; avec la coque de la noix ceux-ci font des tasses pour boire et d'autres ustensiles, des nattes, des cordages, des lignes à pêcher et de l'huile ; il donne, en outre, un aliment, une boisson et des matériaux de construction ; le fruit se présente sur le même arbre et au même instant à tous les degrés de formation, depuis la première, après la chute de la fleur, jusqu'au moment où il devient une noix dure, sèche, qui semble toute prête à germer. Le pandanus, ou pin spirale, qui prend racine promptement dans un terrain maigre, en poussant de son tronc des arcs-boutants qui s'implantent dans la terre et élargissent la base, soutien de l'arbre dans sa croissance, fournit un fruit à gousses douceâtres, qui, bien que légèrement amer, dit M. Dana dans sa Géologie d'un voyage d'exploration de la mer du Sud (à laquelle nous empruntons ces faits), peut se conserver et servir de nourriture quand les autres aliments viennent à manquer. Le petit poisson et les crabes des récifs, ainsi que les gros poissons qu'on pèche dans les eaux profondes avec des hameçons en bois, aident à la subsistance des indigènes. Ces chétives ressources, ajoute M. Dana, entretiennent une population de 10 000 individus dans la seule île de Taputeouea, dont la superficie habitable n'excède pas six milles carrés.

    L'opération à l'aide de laquelle, en cette circonstance, le sommet de la montagne sous-marine sortie des flots est préparé à devenir la demeure de l'homme, par suite de la germination des plantes, s'accomplit rapidement. Celle qui transforme, en fragments pulvérisés, les pics des montagnes terrestres comprend un plus grand nombre de phases intermédiaires, et une bien plus grande variété de résultats. Quelques-uns des rochers, tels que les ardoises et les schistes, se décomposent avec une telle facilité qu'on peut observer tout le phénomène dans un court espace de temps, et nous avons constamment l'occasion d'en surveiller les progrès. Au contraire, les masses de roches graniques, qui, suivant l'opinion des géologues, constituant les couches inférieures et primitives du globe, ont été amenées, par suite du déchirement et du soulèvement de la croûte terrestre, à en occuper les sommets, sont d'une nature moins friable. Mais leur composition chimique favorise leur prompte désagrégation sous l'influence des éléments. La présence des alcalis dans le feldspath et le mica, qui dans le granit, sont combinés avec la silice, exerce dans ce changement une action puissante. L'acide carbonique, le grand dissolvant des matières les plus dures, décompose la potasse, avec laquelle la silice se trouve combinée dans le feldspath et la rend soluble. L'intensité de la gelée et la longueur du temps pendant lequel les roches du sommet des montagnes sont exposées au froid, les brusques changements de température auxquels elles sont soumises, et qui à raison de leur peu d'aptitude à conduire le calorique, entraîne l'inégalité dans  la contraction et la dilatation de leur surface, lesquelles, à leur tour, produisent l'exfoliation et les craquements, l'humidité de  l'air pendant l'été, alors que les vapeurs aqueuses se condensent  sur leur sommet, telles sont, entre autres circonstances, celles  qui hâtent la destruction des roches dans ces régions.

    A mesure que la désagrégation s'accomplit par suite de la marche des saisons, les parcelles décomposées tombent par leur propre poids et sont entraînées par les pluies dans les vallées sous-jacentes, qui reçoivent de la même façon les débris provenant des roches intermédiaires. Pendant cette opération les roches ne sont pas simplement divisées en petits fragments par une action mécanique ; mais de leurs éléments insolubles naissent des sels solubles tels que ceux de chaux, de soude, etc., qui peuvent être absorbés par la racine des plantes. Dans la décomposition du feldspath, le silicate de potasse est enlevé peu à peu par les eaux, et tandis que le sable reste sur les pentes, la fine alumine ou l'argile s'accumule dans les vallées, et forme un mélange d'argile et de sable plus favorable à la croissance de l'herbe et des céréales. C'est ainsi qu'on assiste à toutes les gradations, depuis le granit aride et nu du sommet des collines, en passant par les terrains  maigres et poreux des coteaux, jusqu'aux riches terres des  prairies de la vallée.

    Cependant une espèce de végétation peut trouver sa nourriture même sur la surface des rochers (5). Les lichens et les algues croissent au-dessus de la limite des neiges éternelles ; et dans les climats glacés du Nord, à la surface nue des roches granitiques, on voit fleurir une espèce de lichens que le voyageur canadien, pressé par la faim, recherche comme aliment et auquel il donne le nom appétissant de tripe de roche. Des débris de ces matières végétales sont balayés par chaque orage, et viennent s'accumuler à leur base avec les dépôts d'origine minérale. Après un laps de temps suffisant, il se forme au pied des versants un sol capable de nourrir de grands arbres. Le premier arbre laisse tomber ses feuilles et ses branches pour nourrir le sol qui s'engraisse, dans un cercle autour de son tronc, mesuré par l'étendue de ses branches. En prenant ce point de départ, l'opération continue, probablement, comme il suit : Sur la circonférence extérieure du premier cercle ainsi fertilisé, et au point du versant, qui placé entre le tronc et le sommet de la colline, n'est pas aussi riche que le point inférieur, dans l'ensemble des principes végétaux propres à la nutrition, il devient possible à un autre arbre de croître. Celui-ci, à son tour, devient le centre d'un cercle de terrain fertilisé, sur la circonférence supérieure duquel s'accumulent, par suite de la chute des feuilles et des branches, de nouveaux matériaux capables de nourrir un nouveau rejeton. Chaque nouvelle plante devient ainsi un engrais du terrain pour celle qui doit la remplacer ; et la végétation remonte vers le sommet, à travers un sol d'une fécondité sans cesse décroissante et qui, bien que devenu plus fertile et plus tenace par le développement même de cette végétation, abandonne toujours quelque portion de ses éléments minéraux et végétaux qui vont fertiliser la vallée sous-jacente. Le mode de procéder, ainsi qu'une foule d'autres que l'on constate dans les opérations de la nature, consiste dans l'action et la réaction, et dans une perturbation de l'équilibre, mettant en mouvement le mécanisme qui doit le rétablir. Les forces élémentaires, la gravitation et l'action dissolvante des courants d'eau portent jusqu'aux plaines les plus basses les principes minéraux organiques qui doivent alimenter la végétation ; et la végétation à son tour les reporte sur les coteaux, préparant le sol pour ses propres progrès, à mesure qu'elle continue son développement. Les plantes les plus grèles et les plus chétives apparaissent toujours les premières, semblables aux pionniers et aux troupes légères qui déblayent le terrain, devant les colonnes épaisses de l'armée qui les suit (6). »

    La plante est ainsi, nous le voyons, un fabricant de terrain, et ce qui, à cet égard, est vrai par rapport à elle, l'est également de tous les êtres vivants et doués de mouvement qui parcourent la surface de la terre. Le développement commencé dans l'estomac de la plante se continue dans celui de l'homme, que l'on a comparé avec raison à une machine locomotive. Nous introduisons dans l'estomac de celle-ci du combustible, sous l'empire de circonstances qui tendent à favoriser sa décomposition, c'est-à-dire le mouvement des éléments qui le composent. Ce mouvement donne la force. L'homme introduit dans son estomac, en guise de combustible, les divers produits des règnes végétal et animal ; arrivés dans ce réceptacle, ils sont soumis à l'opération de décomposition d'où résultent la chaleur vitale et la force. La manière dont se combinent les végétaux et les animaux, pour produire cette augmentation de mouvement, est parfaitement démontrée dans le passage suivant :

    « L'homme lui-même et les autres animaux se prêtent secours pour accomplir la même transformation. Ils consomment des aliments végétaux, et cette consommation a les mêmes résultats définitifs que lorsque ces substances périssent par suite d'une décomposition réelle, ou sont anéantis par l'action du feu. Ces aliments sont introduits dans l'estomac sous la forme dans laquelle la plante la donne ; ils sont expirés de nouveau, par les poumons et la peau, sous la forme d'acide carbonique et d'eau. Nous pouvons d'ailleurs suivre cette opération de plus près, et cet examen sera pour nous, à la fois intéressant et instructif.

    La feuille de la plante vivante absorbe l'acide carbonique qu'elle soustrait à l'air, et abandonne l'oxygène contenu dans ce gaz. Elle ne retient que le carbone. Les racines pompent l'eau qu'elles empruntent au sol, et de ce carbone et de cette eau la plante forme de l'amidon, du sucre, de la graisse et d'autres substances. L'animal introduit dans son estomac cet amidon, ce sucre, ou cette graisse, et à l'aide de ses poumons aspire l'oxygène de l'atmosphère ; avec ces matériaux il anéantit les travaux antérieurs de la plante vivante, rejetant de nouveau par les poumons et la peau l'amidon et l'oxygène, sous la forme d'acide carbonique et d'eau. L'opération est clairement représentée dans le tableau suivant :

                                     Absorbe:                                  Produit :

La plante  :    L'acide carbonique par                  L'oxygène par ses feuilles,

                          ses feuilles,
                          L'eau par ses racines.                     L'amidon, etc., dans sa

                                                                                        substance solide.

                                    Absorbe:                                    Produit :

L'animal :    L'amidon et la graisse                     L'acide carbonique et l'eau par     

                      dans son estomac,                              la peau et les poumons.
                      L'oxygène dans ses poumons.

    «  L'évolution commence avec l'acide carbonique et l'eau, et se termine avec les mêmes substances. Les mêmes matériaux, le même carbone par exemple, circulent de nouveau, dans tous les sens, tantôt flottant dans l'air invisible, tantôt formant la substance de la plante croissante, tantôt celle de l'animal qui se meut, et tantôt encore se dissolvant dans l'air, prêt à recommencer la même et incessante révolution. Le carbone forme aujourd'hui une partie d'un végétal, demain il peut entrer dans la structure du corps humain, et huit jours après il peut avoir pénétré dans une autre plante et dans un autre animal. Ce qui m'appartient cette semaine vous appartient la semaine suivante. En réalité, rien ne constitue une propriété privée dans une matière sans cesse en mouvement (7). »

   

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE III :

DE L'ACCROISSEMENT DANS LA QUANTITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE.

 

    §  3. — L'homme a cela de commun avec les animaux qu'il consomme des subsistances. Sa mission sur cette terre consiste à diriger les forces naturelles, de telle façon qu'il fasse produire au sol des quantités plus considérables des denrées nécessaires à ses besoins. Conditions sous l'influence desquelles, uniquement, ces quantités peuvent s'augmenter. Elles ne peuvent être remplies que dans les pays où les travaux sont diversifiés, où l'individualité reçoit son développement, où la puissance d'association s'accroit.


    
    Dans les premiers âges de la société les changements de forme sont très-lents ; et c'est ainsi que nous voyons, du temps des Plantagenets, et quelques siècles plus tard, que le rendement d'un acre de terre n'était que de six ou huit boisseaux de froment. Quelque faible que fût ce rendement, il était cependant accompagné d'une amélioration constante, dans la forme de la matière résultant du mouvement qui avait été jusqu'alors obtenu. Les rochers avaient été décomposés, et les argiles et les sables avaient revêtu une forme d'un ordre plus élevé ; la magnifique verdure du froment avait remplacé la couleur brune et sombre de la terre nue. Peu à peu, on voit l'homme disposer de plus en plus en souverain des forces diverses destinées à son usage, et faire de nouveaux progrès jusqu'à l'époque plus récente où il obtient 30, 40 et 50 boisseaux par acre, en même temps que les autres produits se comptent par centaines d'acres.

     Sans la chaleur vitale cette domination des forces ne pourrait s'obtenir, et sans combustible il ne pourrait exister de chaleur. Ce combustible, ainsi que nous le voyons, c'est l'alimentation sans laquelle il ne peut y avoir d'action vitale ; et c'est ainsi que nous atteignons le point où l'homme et les autres animaux se trouvent placés réciproquement sur le même niveau. Comme tous les animaux, il mange, boit et dort ; comme eux aussi il doit se procurer des provisions d'aliments.

     S'il jette les yeux autour de lui, il aperçoit des masses immenses de matière tenues en repos à raison de la force de gravitation, et, par conséquent, demeurant improductives. C'est une réserve de puissance latente attendant le moyen auxiliaire qui la mettra en liberté. Le sol durci donne à peine un maigre herbage ; mais à cette heure, il le remue de manière à exposer ses molécules à l'action du soleil et de la pluie ; puis il y met une semence prête à recevoir dans son estomac l'aliment nécessaire à sa nourriture. La semence germe, et la plante se développe avec le secours de la terre et de l'atmosphère, produisant l'avoine, le seigle ou le blé nécessaires à l'entretien de l'homme ou des animaux dont il se nourrit. En tout ceci, cependant, il n'a pas fait plus que ne fait l'individu qui alimente la locomotive, en plaçant la matière dans les circonstances propres à favoriser sa décomposition, et en communiquant ainsi à ses molécules une individualité grâce à laquelle elles ont pu se combiner avec d'autres molécules. L'acte de combinaison est un acte de mouvement, et ce mouvement communique la force.

     Pour arriver à ce résultat, il a labouré plus profondément ; et, de cette manière, il a pu offrir à l'action du soleil et de la pluie une quantité plus considérable du sol. Il a ouvert des tranchées et il a ainsi facilité l'écoulement des eaux qui, autrement, seraient demeurées stagnantes et auraient détruit ses semences ; et précisément, pour avoir ainsi favorisé le mouvement de la matière, il s'est trouvé récompensé par un accroissement plus rapide dans la quantité du sol qui a revêtu la forme nécessaire à ses besoins.

     Plus le mouvement est considérable, plus le progrès dans la forme est rapide. Le pin au port si raide fait place à l'orge à la tige si gracieuse, en même temps que de magnifiques champs de trèfle rouge remplacent les mauvaises herbes des marais follement développées ; le loup décharné disparaît de la terre, qui à cette heure nourrit le noble coursier et l'homme civilisé.

     En acquérant un empire plus étendu sur les forces naturelles, l'homme devient ainsi capable d'obtenir une quantité constamment plus considérable de substances alimentaires sur toute surface donnée, avec un accroissement constant dans le pouvoir de vivre en relation avec ses semblables. L'association se développe, donnant à son tour le pouvoir de mettre en activité d'autres forces, qui étaient ainsi demeurées en grande partie inertes et n'attendaient que la main de l'homme. Il soulève la pierre à chaux et la soumet au procédé de décomposition, qui fournit à l'air de l'acide carbonique et à la terre de la chaux vive. Il arrache à la mine le charbon de terre, et celui-ci se décompose à son tour, fournissant à l'atmosphère de nouvelles quantités de matériaux qui se recomposeront sous la forme de végétaux destinés à le nourrir. Il exploite le minerai de fer qu'il décomposera à l'aide de la houille, et là encore se trouvent de nouvelles quantités de matières indispensables à l'entretien de la vie organique, et fournies également par la même opération, nécessaire pour lui donner les instruments dont il a besoin pour l'oeuvre de culture. La matière ainsi décomposée continue à se mouvoir, et doit continuer à se mouvoir ainsi tant que les hommes verront s'augmenter leur puissance d'association. Les divers minerais ne reviennent jamais à leur forme primitive, et la chaux ne redevient pas de la pierre calcaire, après être entrée dans la composition des substances alimentaires. Consommées, celles-ci retournent encore à l'air atmosphérique, ou à la terre ; et l'homme lui-même meurt enfin et est enseveli, et s'acquitte ainsi de la dette qu'il a contractée envers la nature. Même lorsqu'il vit encore, il absorbe constamment, et abandonne à la terre et à l'atmosphère, les molécules qui composent son système animal, ainsi que nous le voyons si bien expliqué dans le passage suivant :

    « Dans les forêts naturelles où les feuilles tombent chaque année et où les arbres meurent périodiquement, la matière minérale abandonne le sol pour la plante, et retourne à son tour au sol, sous la forme des débris de celle-ci, ne parcourant ainsi qu'une phase de courte durée, de la terre à la plante et de la plante à la terre. Et il en est de même aussi dans les prairies naturelles, où chaque année, à l'automne, l'herbe s'épaissit, se fane et rend ses matières minérales au sol ; et où chaque année aussi, au printemps, les jeunes herbages poussent et se nourrissent des débris de l'année antérieure. Mais il en est autrement lorsque les produits végétaux sont consommés par les animaux. Ils sont alors introduits dans leur estomac, ils s'y dissolvent ou s'y digèrent, et leurs diverses parties sont absorbées par les vaisseaux destinés à cet usage, pour être charriées vers les parties du corps où leurs services sont nécessaires. Nous n'avons pas à suivre, quant à présent, la matière saline au-delà du sang et des tissus. C'est principalement dans les os que sont déposés l'acide phosphorique et la chaux, sous la forme de phosphate de chaux.

    L'importance du phosphate de chaux pour l'économie animale deviendra manifeste, si nous citons ce fait, qu'ordinairement les os secs laissent pour résidu, après la combustion, la moitié de leur poids, d'une cendre blanche qui consiste, pour la plus grande partie, en phosphate de chaux.

    Mais, ainsi que nous l'avons déjà expliqué, toutes les parties du corps, même les plus solides, accomplissent une série constante de renouvellements. Les os sont soumis à cette loi de changement aussi bien que les parties molles ; et l'acide phosphorique introduit aujourd'hui, au bout de quelques jours est rejeté au dehors, mêlé à d'autres matières de rebut et aux excrétions du corps ; le corps lui-même meurt enfin, et toutes ses parties matérielles retournent immédiatement à la terre d'où il est venu. Là elles subissent, sous l'influence de l'air, une complète disjonction ou décomposition, par suite de laquelle leur matière minérale même arrive à cet état où elle peut, avec avantage, pénétrer dans les racines de nouvelles plantes. Relativement à la révolution qu'accomplit cette matière minérale, il y a d'autres détails minutieux et pleins d'intérêt ; mais nous ne voulons pas mettre à l'épreuve la patience de nos lecteurs en y insistant ici. Les changements généraux que nous avons indiqués se trouvent reproduits succinctement dans le tableau ci-dessous :

                                                                                                        

Absorbé par la Plante : Acide phosphorique, chaux, sel commun et autres tirés du sol.
 Produit :                          Substance complète des plantes.

Absorbé par l'Animal : a. Parties de plantes.           
                                             b. Les os et les tissus, avec l'oxygène enlevé aux poumons.   
Produit :                            Système osseux complet, sang et tissus. Les phosphates et autres sels qui se trouvent dans les excrétions.


Absorbé  par le Sol : Excréments des animaux, plantes et animaux morts.       

Produit :                      L'acide phosphorique, la chaux,  etc., etc.

    « Il peut se faire qu'un investigateur curieux de la terre humaine en recueille assez pour « boucher un trou et se défendre contre le vent. » Mais notre science nous apprend que cette terre n'est pas l'espèce de matière dont est faite l'argile ; et ces usages si grossiers ne sont, après tout, que des manques de respect imaginaires envers nos cendres chéries. Elles ont un autre usage désigné auquel elles ne peuvent échapper, de quelque manière qu'on les traite. La plante est merveilleusement organisée de manière à ne pas se développer sans l'acide phosphorique, etc., qu'elle est forcée de recueillir, pour le fournir à l'animal, à mesure qu'il se développe. Et le sol est si pauvrement pourvu de ces substances, et d'autres indispensables, que la plante et l'animal doivent tous deux rendre infailliblement à la terre, leur mère commune, les matériaux qu'ils lui ont empruntés, lorsque le terme de leur vie est arrivé. C'est ainsi qu'est assurée la circulation constante de la même quantité, relativement faible, de substance minérale, et que l'obligation est imposée à chaque parcelle de se préparer avec zèle à rendre un nouveau service, aussitôt qu'a été accomplie chaque charge imposée primitivement. Comme nous n'avons pas la propriété de nos cendres après la mort, nous ne devons pas avoir pour elles une affection ou un respect insensé ; et assurément nous ne devons pas craindre qu'on puisse jamais les empêcher longtemps de se mêler, sous une forme quelconque, à de nouvelles phases de la vie végétale ou animale (8). »

    La plante et l'animal doivent tous deux, ainsi que nous le voyons ici, restituer infailliblement les matériaux qu'ils ont empruntés à leur mère commune, la terre ; et ce n'est qu'à cette condition que le mouvement peul être augmenté ou même se conserver. La terre, notre puissante mère, ne donne rien, mais elle est disposée à prêter volontiers toute chose, et plus la demande qui lui sera faite sera considérable, plus aussi le sera la quantité fournie, pourvu que l'homme se rappelle qu'il ne fait qu'emprunter à une banque immense, où la ponctualité est exigée aussi rigoureusement que dans les banques d'Amérique, de France, ou d'Angleterre.

     Pour que cette condition puisse être remplie, il faut qu'il y ait association, et la différence est aussi indispensable à l'association dans le monde social que dans le monde matériel. L'individu dont la terre produit du blé n'a pas besoin de s'associer avec son confrère producteur de blé ; le planteur de canne à sucre n'a pas besoin de faire des échanges avec un autre planteur son voisin, non plus que le producteur de laine, d'aller trouver le fermier son confrère, qui a aussi de la laine à lui vendre ; niais tous, et chacun d'eux, trouvent avantage à échanger le travail et ses produits avec le charpentier, le forgeron, le maçon, celui qui met en oeuvre le moulin à scier, le mineur, le fabricant de fourneaux, le fileur, le tisserand et l'imprimeur, tous ayant besoin d'acheter des aliments et de donner en paiement leurs services, ou les diverses denrées qu'ils ont à céder. Là où il y a diversité de travaux, le producteur et le consommateur prennent leur place l'un à côté de l'autre ; un mouvement rapide a lieu parmi les produits du travail, avec un accroissement constant dans la puissance de rembourser à la terre, notre mère, les prêts qu'elle nous fait et d'établir auprès d'elle un crédit pour des prêts futurs plus considérables. Là, au contraire, où il ne se trouve que des fermiers et des planteurs, et où conséquemment il n'y a pas de mouvement dans la société, le producteur et le consommateur sont séparés par un si profond intervalle, que le pouvoir de rembourser les emprunts faits à la vaste banque s'anéantit, et que le mouvement cesse peu à peu parmi les parcelles de la terre elle-même, ainsi que nous le constatons dans tous les pays purement agricoles. La Virginie et les Carolines se sont appliquées constamment à épuiser les éléments de fertilité que le sol contenait primitivement, par suite du défaut de consommateurs et de leur dépendance nécessaire de marchés éloignés ; et c'est ce qui a lieu sur une grande échelle aux États-Unis, et particulièrement dans les États du Sud. Le fermier qui commence son exploitation sur une riche terre de prairie obtient d'abord 40 ou 50 boisseaux de blé par acre, mais la quantité diminue, d'année en année, et tombe finalement à 15 ou 20 boisseaux. Il y a cent ans, les fermiers de New-York recueillaient ordinairement 24 boisseaux de froment, mais la moyenne aujourd'hui n'est guère de plus de moitié, en même temps que le riche état de l'Ohio est déchu au point de ne donner qu'une moyenne de 11 boisseaux ; et à chaque degré de diminution progressive, on voit diminuer la capacité d'association, la puissance du sol pour fournir les moyens d'entretien étant toujours la mesure du pouvoir des individus de vivre en société. Que cet état de choses doive certainement se révéler, lorsque le consommateur et le producteur sont séparés par un immense intervalle, c'est ce qui est clairement démontré dans l'émigration remarquable qui a lieu en ce moment même, de l'état de l'Ohio dont l'établissement n'a guère commencé qu'il y a cinquante ans ; de la Géorgie, qui possède une population de 900 000 citoyens et un territoire capable de nourrir la moitié de l'Union, et de l'Alabama qui, il y a quarante ans, n'était qu'un désert occupé dans sa principale étendue par quelques bandes d'Indiens errants (9).

    « La plante, dit le professeur Johnston, dans l'article auquel nous avons déjà fait de si larges emprunts, est l'esclave de l'animal. L'homme, continue-t-il, placé sur la terre, s'il n'y eut été précédé par la plante, serait un être complètement dépourvu de secours. Il ne pourrait vivre de la terre ou de l'air ; et cependant son corps a besoin d'une quantité constante des éléments que chacun d'eux contient. C'est la plante qui choisit, recueille et réunit ces matériaux indigestes, et en fabrique des aliments pour l'homme et les autres animaux. Et ceux-ci n'apparaissent que pour rendre à leurs esclaves laborieux les matériaux de rebut dont ils ne peuvent plus faire usage, en qu'ils soient soumis à une nouvelle élaboration et deviennent des aliments agréables au goût. Considérée sous cet aspect, la plante semble uniquement l'esclave de l'animal ; et cependant combien cette esclave est dévouée ! Combien elle est belle et intéressante ! Elle travaille sans cesse et pourtant elle s'impose à elle-même sa tâche. Elle se fatigue jusqu'à en mourir ; et cependant elle renaît à un moment précis, aussitôt que le printemps reparaît, jeune, belle et aussi bien disposée que jamais, reprenant avec joie l'oeuvre à laquelle elle est destinée (10). Toutefois elle ne peut agir ainsi qu'à la condition que les matériaux de rebut dont l'homme ne peut plus faire usage, retourneront à leur point de départ. »

    Ces matériaux, ainsi que nous l'avons vu, sont tirés principalement de l'atmosphère ; mais pour qu'ils puissent lui être empruntés, il est indispensable que la terre elle-même contienne les éléments nécessaires pour se combiner avec eux (11). L'atmosphère qui plane aujourd'hui, sur les champs de tabac épuisés de la Virginie, contient les mêmes éléments que celle qui plane sur les plus belles fermes du Massachusetts, de la Belgique ou de l'Angleterre ; et cependant il n'y existe aucune puissance de combinaison, parce que certains autres éléments ont été enlevés et envoyés au dehors, et qu'à défaut de ceux-ci il ne peut y avoir aucun mouvement dans le sol. Pendant que ces éléments existaient dans le pays, les individus pouvaient vivre réunis sur le territoire ; mais avec l'appauvrissement de celui-ci les premiers ont disparu. Pour que la puissance d'association entre les individus s'accroisse, il faut qu'il y ait un échange réciproque constamment croissant, c'est-à-dire mouvement, entre la terre et l'atmosphère ; et cet échange ne peut avoir lieu dans un pays quelconque où n'existe pas la diversité des travaux, et dans lequel, conséquemment, le lieu de consommation étant éloigné du lieu de production, le fermier se borne à la culture unique des produits qui peuvent supporter le transport en des contrées lointaines. Aussi voyons-nous diminuer considérablement la puissance productive de la terre, dans les pays du continent oriental où il n'existe que peu ou point de manufactures, en Irlande, en Portugal, en Turquie, dans l'Inde, etc. Aussi voyons-nous pareillement, avec l'abaissement du chiffre de la population et la diminution du mouvement dans la société, la difficulté de se procurer les substances alimentaires augmenter, en même temps que diminue la quantité d'individus qui ont besoin d'être nourris.

     Les famines sont, aujourd'hui, plus fréquentes dans l'Inde qu'elles ne l'étaient il y a un siècle, à une époque où la population était bien plus nombreuse, et où la combinaison des efforts actifs existait dans toute l'étendue du pays. Si nous portons nos regards sur les siècles passés, nous retrouvons partout des faits de même nature. La vallée de l'Euphrate offrait autrefois aux regards des millions d'individus bien nourris ; mais à mesure qu'ils ont disparu, le mouvement a cessé, et le petit nombre de nomades qui l'occupent aujourd'hui ne se procurent, qu'avec peine, les moyens de soutenir leur existence. Lorsque l'Afrique, formant une province, était largement peuplée, sa population était abondamment nourrie, mais le petit nombre d'individus qui y restent maintenant y périssent faute de nourriture. Il en a été de même, en général, dans l'Attique et en Grèce, dans l'Asie mineure, en Égypte et partout en réalité. L'association, c'est-à-dire la combinaison des moyens d'action, est nécessaire pour permettre à l'homme d'obtenir l'empire sur les diverses forces existantes dans la nature ; et cette combinaison ne peut jamais avoir lieu, si ce n'est lorsque le métier du tisserand et le fuseau prennent leurs places naturelles à côté de la charrue et de la herse. Le consommateur doit se placer près du producteur, pour permettre à l'individu de remplir la condition à laquelle il obtient des prêts de cette vaste banque, la terre, leur mère commune, de remplir, disons-nous, cette simple condition, que lorsqu'il aura consommé le capital qui lui a été fourni, il le restituera au lieu d'où il a été tiré.

     Dans tous les pays où l'on a rempli cette condition, nous voyons un accroissement constant dans le mouvement de la matière destinée à fournir à l'homme ses aliments, et un accroissement également constant dans le nombre des individus qui ont besoin de s'en procurer ; et, pareillement, une amélioration dans la quantité et la qualité des substances alimentaires à répartir entre les membres de cette population croissante. An temps des Plantagenets et des Lancastre, alors que la population de l'Angleterre ne dépassait guère deux millions d'individus, un acre de terre ne donnait guère que six boisseaux de froment, et quelque faible que fût la quantité d'individus à nourrir, les famines étaient fréquentes et cruelles. De nos jours nous voyons dix-huit millions d'individus occupant la même superficie, et se procurant des provisions bien plus considérables d'une nourriture très-supérieure.

     En reportant nos regards vers la France, nous rencontrons des faits exactement semblables. En 1760, la population était de 21 000 000 et la production totale de blé de 94 500 000 hectolitres ; tandis qu'en 1840, la première s'était élevée au chiffre de 34 000 000 et la seconde à 182 516 000 hectolitres, ce qui donne pour chaque individu la quantité de 20 % en plus, dans la dernière période comparée à la première, avec une amélioration considérable dans la qualité du blé lui-même ; et cependant la superficie appropriée à la culture des céréales n'avait guère augmenté. C'est à la même époque qu'on introduisit la culture de la pomme de terre ; et des légumes verts de diverses espèces fournissent aujourd'hui des quantités de substance alimentaire qui, seules, sont elles-mêmes pour les deux tiers aussi considérables que toute la quantité produite il y a 80 ans (12). Le produit total a été triplé à cette époque, tandis que le chiffre des individus à nourrir n'a augmenté que de 60 %. Le paysan français s'acquitte aujourd'hui des dettes qu'il a contractées envers la terre, notre mère commune, en lui restituant l'engrais donné par ses récoltes ; et il devient capable de le faire, par suite de la diversité des travaux ; tandis qu'à une époque plus reculée, lorsque dans ce pays il existait à peine des manufactures, les famines étaient assez fréquentes, et souvent assez désastreuses, pour enlever une large part de cette même population disséminée sur le sol.

     Il en est de même en Belgique, en Allemagne et dans tous les autres pays où la diversité des travaux — la différence — facilite l'oeuvre de l'association ; tandis que le contraire, exactement, s'observe dans tous les pays purement agricoles qui s'occupent constamment à épuiser le sol et à diminuer la puissance d'association, ainsi que nous l'avons constaté d'une façon permanente, dans la Virginie et la Caroline de ce côté de l'Océan, et du côté opposé en Portugal et en Turquie.

     A chaque pas que fait l'homme vers l'accroissement de la puissance d'association, qui résulte d'une augmentation de mouvement parmi les éléments dont se compose sa nourriture, il peut appeler à son aide d'autres forces qu'il emploiera à moudre son blé, et à en transporter le produit au marché ; à transformer ses arbres en planches, à les façonner pour construire des maisons, à convertir sa laine en drap, enfin à transmettre ses messages avec une rapidité qui semble, pour ainsi dire, supprimer le temps et l'espace. A chaque pas qu'il fait, il peut, de plus en plus, économiser ses labeurs personnels et consacrer son temps et son intelligence avec un redoublement d'énergie à la production du blé qu'il faut moudre, des arbres qu'il faut scier, ou de la laine qu'il faut convertir en drap ; et préparer ainsi un accroissement d'association avec ses semblables et une correspondance plus développée avec ceux qui sont éloignés, chaque progrès n'étant que le précurseur d'un progrès nouveau.

     C'est ainsi, qu'avec le développement des forces latentes de la terre, se manifeste une tendance chaque jour croissante vers l'augmentation dans le mouvement de la matière et un perfectionnement dans la forme sous laquelle elle existe ; cette matière passant de la forme inorganique à la forme organique et aboutissant à la plus élevée, c'est-à-dire à l'homme. Plus la matière tend à revêtir cette dernière, plus se développe la puissance d'association, avec la faculté constamment croissante, de la part de l'homme, de diriger les grandes forces de la nature, accompagnée d'un développement également rapide de son individualité, ou du pouvoir de se gouverner lui-même ; développement qui nous est un sûr garant qu'il saura constamment maintenir et augmenter le sentiment de sa responsabilité.

 

 

 


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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE III :

DE L'ACCROISSEMENT DANS LA QUANTITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE.

 

    § 4. — Loi de l'augmentation relative, dans l'accroissement de la quantité de l'espèce humaine et de la quantité des subsistances.

   
    Nous trouverons maintenant la loi de l'accroissement relatif de la quantité de l'espèce humaine, et de celle des substances alimentaires et autres denrées nécessaires à son entretien, dans les propositions suivantes :

    — Le mouvement donne la force, et plus le mouvement est rapide, plus est considérable la force obtenue.

     — Avec le mouvement, la matière revêt des formes nouvelles et plus élevées, passant des formes simples du monde inorganique, et à travers les formes complexes du monde végétal, aux formes encore plus complexes du monde animal et aboutissant à l'homme.

    — Plus le mouvement est rapide, plus est grande la tendance aux changements de forme, à l'accroissement de la force, et plus est considérable l'accroissement de puissance dont l'homme peut disposer.

    — Plus les formes sous lesquelles la matière existe sont simples, moins est énergique la résistance à la gravitation ; plus est grande la tendance à la centralisation, moins il y a de mouvement et moins il y a de force.

    — Plus la forme est complexe, plus le pouvoir de résistance à la gravitation devient considérable ; plus la tendance à la décentralisation devient grande, plus il y a de mouvement et plus il y a de force.

     — A chaque nouvel accroissement de puissance d'une part, il y a, d'autre part, diminution de résistance. Plus il y a de mouvement produit, plus il doit y avoir, conséquemment, de tendance à une nouvelle augmentation de mouvement et de force.

    — La forme la plus complexe et la plus excellement organisée sous laquelle la matière existe est celle de l'homme ; c'est là seulement que nous trouvons cette faculté de direction nécessaire pour produire une augmentation de mouvement et de force.

    —  — Partout où existe surtout l'homme nous trouverons donc la tendance la plus considérable à la décentralisation de la matière, c'est-à-dire à l'accroissement de mouvement, à de nouveaux changements de forme, et à ce développement de plus en plus élevé, qui d'abord se manifeste dans le monde végétal, et aboutit à la production de nouvelles quantités d'individus humains.

     — A chaque nouvel accroissement dans la proportion suivant laquelle la matière a revêtu la forme d'homme, nous trouverons, par suite, un accroissement dans le pouvoir de celui-ci, de guider et diriger les forces destinées à son usage avec un mouvement qui s'accélère constamment, et des changements de forme constamment plus rapides, et un accroissement constant dans son pouvoir d'avoir à sa disposition les substances alimentaires et les vêtements nécessaires à son entretien.

     Que dans le monde matériel la résistance à la gravitation soit en raison directe de l'organisme, c'est ce qui sera évident pour le lecteur, après un moment de réflexion. La matière inorganique se développant sous l'influence de la chaleur, le plus léger abaissement de température suffit pour la condenser de nouveau et la faire retomber en pluie. Dans le monde organique, on trouve les formes les plus humbles de la vie végétale dans les petites plantes qui chaque année retournent à la poussière d'où elles sont venues ; tandis qu'on trouve les formes les plus élevées dans le chêne, qui pendant plusieurs siècles étend ses rameaux en défiant l'effort des vents, donne, chaque année, des feuilles, des fleurs et des fruits, malgré la force de gravitation. Dans le monde animal, ce sont les mollusques, les insectes corallifères et les polypes, placés au dernier échelon des êtres organisés, qui sont le plus subordonnés à l'empire des forces qui les enchaînent à la terre. Mais cette subordination diminue à mesure que nous nous élevons jusqu'au cheval, jusqu'à l'abeille et à l'oiseau. Arrivés à l'homme, nous le trouvons se créant une demeure sur les eaux vives, ou à son gré pénétrant dans les profondeurs de l'Océan ; tantôt faisant sur un navire le tour du globe, et tantôt se préparant des machines à l'aide desquelles il peut descendre au sein de l'immense abîme ; et non-seulement en remonter, mais en rapporter, contrairement aux lois de la gravitation, les matières inorganiques qui conviennent à ses besoins.

    Il en est de même à l'égard des races humaines. Plus elles sont abaissées par rapport à leur condition morale et physique, plus elles sont soumises aux forces centralisatrices, et c'est pourquoi, dans les premiers âges de la société, lorsque ces races n'exercent qu'un faible pouvoir sur la nature, nous voyons qu'il a été si facile aux Attila et aux Alaric de réunir des millions d'individus, pour piller et massacrer ceux qui avaient le bonheur d'être mieux pourvus qu'eux-mêmes des biens terrestres. C'est pourquoi encore nous voyons les grandes villes du globe exercer une force d'attraction si puissante sur les individus qui ont des dispositions perverses, et sur ceux qui vivent plus volontiers de rapine que d'une honnête industrie.

     Le rapport direct entre le mouvement, la force et la fonction, que nous avons affirmé plus haut, en ce qui concerne tous les êtres organisés, est pleinement démontré dans la vie individuelle de l'homme. De sa naissance à son âge viril, ses fonctions vitales, c'est-à-dire la digestion, la circulation et l'assimilation, s'accomplissant avec rapidité et énergie, triomphent, en grande partie, des lois physiques et chimiques qui sont en antagonisme direct avec la vitalité ; « et c'est ainsi qu'elles donnent lieu à la croissance du corps» jusqu'au moment où le terme du développement est atteint. La circulation, échange des relations réciproques de son système, qui représente toutes les forces actives mises en jeu par l'assimilation, parcourt l'intervalle de 130 pulsations par minute à 60 dans l'âge de déclin. L'histoire de sa jeunesse forme une série de triomphes sur la résistance que lui opposent les influences environnantes, jusqu'au jour où il atteint sa grande climatérique ; et dans toute la marche accomplie pour s'émanciper de l'empire des forces opposées de la nature, la rapidité du mouvement à l'intérieur de son organisme est la mesure et l'exposant de la somme de pouvoir, de vie et de liberté qui lui sont propres. Lorsqu'un des plateaux de la balance commence à baisser, lorsque le mouvement et la sensibilité, sa compagne inséparable, commencent à s'affaiblir, lorsque la transformation opérée par la digestion et le commerce de la circulation et l'assimilation, résultat de la nutrition, commencent à diminuer de force et de rapidité, l'homme aussi commence à mourir. A partir de ce moment, la balance du pouvoir qui lui est opposé s'augmente constamment, en même temps que la résistance de son organisme vital, perd aussi constamment le mouvement et la force, jusqu'au jour où, finalement, son corps est forcé d'obéir aux lois de décomposition et de gravitation.

     Dans le monde matériel, le mouvement parmi les atomes de la matière est une conséquence de la chaleur physique. Ce mouvement est donc le plus considérable sous l'équateur, et diminue jusqu'à ce qu'en nous approchant des pôles nous atteignions la région de centralisation et de mort physique.

     Dans le monde moral, le mouvement est une conséquence de la chaleur sociale, le mouvement consistant, ainsi que nous l'avons déjà démontré, dans un échange de rapports résultant de l'existence des différences qui développent la vie sociale. Le mouvement le plus considérable a lieu dans les agglomérations sociales où se trouvent heureusement combinés l'agriculture, l'industrie et le commerce ; et dans lesquelles, conséquemment, la société jouit de l'organisation la plus élevée. Il diminue à mesure que nous approchons des États despotiques et en décadence de l'Orient, régions de centralisation et de mort sociale. Il s'accroît à mesure que nous quittons les États purement agricoles du sud pour les contrées d'une industrie plus diversifiée dans les États du nord et de l'est ; et là, conséquemment, nous trouvons la décentralisation et la vie.

     Dans le monde matériel aussi bien que dans le monde moral, la centralisation, l'esclavage et la mort sont des compagnons inséparables.

 

 

 

 

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PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE III :

DE L'ACCROISSEMENT DANS LA QUANTITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE.

 

    § 5. — Loi de Malthus sur la population. Elle enseigne, qu'en même temps que la tendance de la matière à revêtir les formes les plus humbles n'augmente que dans une proportion arithmétique, on constate que cette même tendance, lorsqu'elle cherche à atteindre la forme la plus élevée, n'existe que dans une proportion géométrique.

   
    La manière d'envisager les faits que nous venons de présenter diffère complètement de celle qui est admise aujourd'hui généralement, et connue sous le nom de loi de la population de Malthus, loi qui peut se formuler brièvement dans les termes suivants : la population tend à s'accroître dans une proportion géométrique, tandis que la quantité de subsistances ne peut s'accroître que dans une proportion arithmétique. La première, conséquemment, dépasse perpétuellement la seconde ; et de là vient que l'on voit partout se produire la maladie de l'excès de population avec ses compagnes ordinaires, la pauvreté, la misère et la mort ; maladie qui exige comme remèdes, d'une part, les guerres, les pestes et les famines, et de l’autre l'exercice de la contrainte morale qui engagera les individus des deux sexes à s'abstenir du mariage, et à éviter ainsi le danger résultant d'une nouvelle augmentation dans le nombre des individus à nourrir. Si l'on réduit cette théorie à des propositions distinctes, on peut alors la formuler comme il suit :

    1° La matière tend à se revêtir de formes de plus en plus élevées, passant des formes simples de la vie inorganique aux formes complexes et magnifiques de la vie végétale et animale, et finalement aboutissant à l'homme ;

    2° Cette tendance existe à un faible degré en ce qui concerne les formes les plus humbles de la vie, la matière ne tendant à prendre, que dans une proportion arithmétique, les formes de pommes de terre, de navets et de choux, de harengs et d'huîtres ;

    3° Lorsque, cependant, nous atteignons la forme la plus élevée qué la matière soit susceptible de revêtir, nous trouvons que la tendance à prendre cette forme augmente dans une proportion géométrique ; comme conséquence de ce fait, tandis que l'homme tend à croître en nombre dans la proportion des chiffres 1, 2, 4, 8, 16 et 32, les pommes de terre et les choux, les pois et les navets, les harengs et les huîtres n'augmentent que dans la proportion de 1, 2, 3 et 4 ; d'où découle ce résultat, que la forme la plus élevée dépasse perpétuellement les formes inférieures, et engendre la maladie de l'excès de population.

    Si de pareils faits étaient affirmés relativement à toute autre chose que l'homme, on les regarderait comme absurdes au plus haut degré, et l'on exigerait que les individus qui les avancent expliquassent comment on aurait ainsi mis à l'écart une loi universelle. Partout ailleurs l'augmentation dans la quantité est en raison inverse du développement. Il faut des quantités innombrables de petits insectes corallifères pour élever des îles destinées à des animaux et à des individus humains qui se comptent par milliers et par millions. Il faut des milliers d'individus de la Clio Borâlis pour fournir une bouchée à l'énorme baleine. La lignée d'un couple de carpes pourrait, nous dit-on, en une seule décade, croître jusqu'au chiffre de plusieurs millions. D'innombrables fougères préparent le sol, pour un seul chêne ; et les petits nés d'une seule paire de lapins compteraient par millions au bout d'une vingtaine d'années, tandis qu'il n'en naîtrait pas une douzaine d'un couple d'éléphants. Et lorsque nous atteignons la forme la plus élevée que la matière puisse revêtir, nous apprenons qu'il existe une loi nouvelle et supérieure, en vertu de laquelle la population humaine s'accroît dans une proportion géométrique, tandis que la multiplication des harengs, des lapins, des pommes de terre, des navets, et de toutes les autres denrées nécessaires à son usage, n'a lieu que dans une proportion arithmétique ! Telle est la loi extraordinaire proposée par Malthus, applicable au seul être auquel a été inculqué le désir de l'association, comme nécessaire pour concorder avec la condition unique de son existence ; au seul être auquel a été départie une variété infinie de facultés qui le rendent apte à s'associer avec ses semblables, facultés qui, pour se développer, exigent l'association ; au seul être également qui, ayant été doué du pouvoir de distinguer le bien du mal, et devenu ainsi responsable de ses actions, aurait pu demander, avec raison, d'être affranchi d'une loi qui exigeait de lui le choix entre le renoncement à cette espèce d'association, qui, de toutes est la plus propre à l'amélioration de son intelligence et de son coeur, et la nécessité de mourir de faim. Telle est, cependant, suivant les doctrines généralement admises de l'économie politique moderne, la loi de la population instituée par un Créateur qui n'est que sagesse, puissance et bonté, à l'égard de la créature faite à son image et douée du pouvoir de commander à toutes les forces de la nature et de les appliquer à son usage ; et quelque étrange que cela paraisse, aucune proposition soumise à l'examen n'a exercé, on n'exerce aujourd'hui, une influence aussi considérable sur les destinées de la race humaine. Il faut l'attribuer en partie à ce que cette loi s'est corroborée par une autre, en vertu de laquelle on suppose que partout l'homme a commencé l'oeuvre de culture sur des terrains riches, nécessairement ceux des marais et des rivières, en recueillant pour son travail un large profit ; et qu'il s'est trouvé forcé, à mesure que la population et la richesse se sont développées, de s'adresser à des terrains moins riches, ne recueillant en retour de tous ses efforts qu'un profit constamment moindre ; théorie qui, si elle était vraie, établirait pleinement l'exactitude de celle de Malthus. Quels sont ses titres à être admise comme telle, c'est ce que nous allons faire voir maintenant.

   

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE III :

DE L'ACCROISSEMENT DANS LA QUANTITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE.

 

Notes de bas de page

 

 

Manuel d'économie politique, par E. Peshine Smith, traduit de l'anglais par Camille BAQUET. Paris, Guillaumin, 1854, in-18, p. 17-19.              Retour

2  A tout moment donné la plante est la ruine du passé, et toutefois en même temps, le germe de l'avenir qui se développe virtuellement et réellement, et de plus elle semble être également un produit parfait, complet et accompli de tout point quant au présent. (SCHLEIDEN, La Plante, p. 90).              Retour

3  "On a fait sécher dans un four 200 livres de terre et on les a mises ensuite dans un vase de fayence. La terre a été arrosée avec de l'eau de pluie et on y a planté un saule pesant cinq livres. Pendant cinq ans la terre a été arrosée soigneusement avec de l'eau de pluie ou de l'eau pure ; le saule s'est développé et a fleuri, et pour empêcher la terre (du vase) de se mêler à une terre nouvelle, ou à la poussière que le vent aurait pu chasser vers l'arbuste, on l'a couvert d'une plaque métallique percée d'un grand nombre de petits trous disposés de manière à ne laisser pénétrer librement que l'air seul. Après l'avoir laissé croître à l'air pendant cinq ans, on a retiré l'arbre et l'on a constaté qu'il pesait 169 livres 3 onces ; les feuilles qui tombaient de celui-ci, chaque automne, n'étaient point comprises dans ce poids. On a alors retiré la terre du vase, on l'a fait sécher de nouveau dans le four et elle a été pesée ensuite. On a découvert alors qu'elle n'avait perdu que deux onces sur son poids primitif. Il y avait donc eu certainement production de 164 livres de fibre ligneuse, d'écorce et de racines, mais quelle était la source de cette production ? On découvrit que finalement l'air était la source de l'élément solide. Cette assertion peut paraître incroyable au premier coup-d'oeil, mais avec un peu de réflexion la vérité en devient évidente, parce que l'atmosphère contient de l'acide carbonique, qui se compose en poids de 714 parties d'oxygène et de 338 parties de carbone." (Peshine Smith, Manuel d'Économie politique, trad. par Camille BAQUET, p. 19-26).              Retour

4  JOHNSTON, Blackwood Magazine. Mai 1853.              Retour

5  Considérez, par exemple, la surface d'un bloc de granit récemment exposé au sommet du Brocken, nous y constatons que la végétation s'y développe promptement sous la forme d'une petite plante délicate qui, pour être reconnue, exige peut-être l'aide du microscope ; cette plante est nourrie par la petite quantité d'eau de l'atmosphère imprégnée d'acide carbonique et d'ammoniaque. La pierre à violette, c'est le nom qu'on lui donne, présente une couche écarlate pulvérulente sur la pierre nue, laquelle, à cause de l'odeur particulière de violette qu'elle exhale par le frottement, est devenue une curiosité recherchée avec des soins persévérants par le pensif voyageur du Broken. Par suite de la décomposition graduelle de cette petite plante, il se forme, peu à peu, une très-mince couche d'humus, suffisante alors pour soustraire à l'air atmosphérique l'alimentation nécessaire à quelques grands lichens d'un brun noirâtre. Ces lichens, qui recouvrent de l'épaisseur de leur masse les monceaux de terre aux alentours des puits de mines de Fahlun et de Dannemora, en Suède, et qui, par leur couleur sombre dont le reflet se répand sur tout le voisinage, donnent à ces puits et à ces abîmes l'aspect des sinistres abîmes de la mort, ont été appelés avec raison, par les botanistes, lichens de Fahlun ou lichens du Styx. Mais ce ne sont pas des messagers de mort, leur décomposition prépare le sol pour la charmante petite mousse alpine, dont la destruction est bientôt suivie de l'apparition de mousses plus vertes et d'une plus belle végétation ; Jusqu'au moment où il s'est formé un sol suffisant pour y faire croître l'airelle-myrtille, le genévrier et finalement le pin. C'est ainsi qu'avec un point de départ insignifiant une couche toujours plus épaisse d'humus se développe sur le rocher nu, et qu'une végétation continuellement plus vigoureuse et plus féconde s'établit, non pour être nourrie par cet humus, qui augmente au lieu de diminuer avec la décomposition de chaque génération, mais pour tirer sa nourriture de l'atmosphère, grâce à ce moyen. (SCHLEIDEN, La Plante, p. 162.)              Retour

Manuel d'économie politique de Peshine Smith, trad. par Camille BAQUET, p. 38-43. Paris, Guillaumin, 1854, in-18.              Retour

Blackwood's Magazine, mai 1853.              Retour

Blackwood's Magazine. Mai 1853.              Retour

9  Il est vrai que les épines et les chardons, plantes disgracieuses et vénéneuses, auxquelles les botanistes ont donné avec raison le nom de plantes des ruines, marquent sur la terre la route que l'homme a traversée avec orgueil. Devant lui s'offrait la nature primitive, dans sa beauté sauvage mais sublime. Derrière lui il laisse le désert, une terre méconnaissable et dévastée ; car le puéril désir de la destruction, ou le gaspillage insensé des trésors de la végétation, a fait disparaître le caractère de la nature, l'homme lui-même fuit épouvanté le théâtre de ses actes, abandonnant le sol appauvri aux races barbares ou aux animaux, aussi longtemps que lui sourit encore un autre lieu dans sa beauté virginale. Là, de nouveau pressé par le désir égoïste de son profit personnel, et suivant, sciemment ou à son insu, l'abominable principe d'une si grande abjection morale, exprimé par un être humain : Après nous le déluge, il recommence l'oeuvre de destruction. C'est ainsi que la culture a été chassée de l'Orient, et c'est là peut-être l'origine de CRS déserts dépouillés de leurs ombrages d'autrefois ; semblable aux hordes qui jadis fondirent sur la belle Grèce, c'est ainsi que le torrent de la conquête se précipite avec une effrayante rapidité, de l'est à l'ouest à travers l'Amérique, et que le planteur d'aujourd'hui abandonne la terre déjà épuisée et le climat de l'est, devenu infécond par suite de la destruction des forêts, pour introduire une révolution semblable dans les parties les plus reculées de l'ouest. (SCHLEIDEN, La Plante, p. 306.)              Retour

10  Blakwood's Magazine.              Retour

11  Tous les principes constituants nitrogènes des plantes dont nous faisons usage comme aliments ne consistent, il est vrai, qu'en carbone, hydrogène, oxygène et azote. Mais la présence de ces substances seules n'offre pas le moindre secours à la plante. Elle ne peut former par elles un grain d'albumine ou de gluten, si elle ne contient en même temps, et dans des conditions relatives convenables, des sels à base d'acide phosphorique. L'amidon si utile, le sucre si doux au palais, l'acide citrique si rafraîchissant, l'huile essentielle et aromatique qu'on extrait des oranges, sont, à la vérité, composées uniquement de carbone, d'oxygène et d'hydrogène ; mais la plante ne peut préparer ces dons pour nous, quelqu'abondants que puissent être ces éléments, si elle ne possède aussi des sels alcalins. La mince tige du froment ne pourrait s'élever ni ses grains mûrir aux regards du soleil, si le sol ne lui fournissait la silice, qui donne à ses cellules la solidité nécessaire pour lui permettre de se tenir debout. (SCHLEIDEN, La Plante, p. 206.)
La conclusion est donc simple : C'est, qu'à l'avenir, nous ne devons jamais cultiver la pomme de terre comme première récolte, ainsi qu'on l'a fait généralement jusqu'à ce jour dans la plus grande partie de l'Europe ; mais que nous devons commencer par le seigle et laisser la pomme de terre venir à la suite, ou ce qui vaut peut-être mieux encore, au bout de deux ans, après le trèfle commun, si nous voulons récolter un produit sain et nous débarrasser, à l'avenir, du fléau que nous avons subi tout récemment. Ce sera désormais une vérité fondamentale solidement établie : Que la matière nutritive empruntée au sol, par la plante elle-même, se compose essentiellement et uniquement des éléments inorganiques de celui-ci ; et que ces mêmes éléments, et non les substances organiques, constituent la richesse propre d'un sol. (Ibid., p. 181.)              Retour

12  Les faits sont constatés ainsi qu'il suit par M. Moreau de Jonnès, dans sa Statistique de l'Agriculture de France :

                                                             1760                1840
Froment                                             150 litres.       208 litres.
Céréales de qualité inférieure     300                   333
Pommes de terre, et autres
légumes et herbages                          -                     291

    TOTAL par tête. . . .                     450                  832              Retour


 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV :

DE L'OCCUPATION DE LA TERRE.

 

    § 1. — La puissance de l'homme est limitée, dans l'état de chasseur et dans l'état pastoral. Mouvement du colon isolé. Il commence toujours par la culture des terrains plus ingrats. Avec l'accroissement de la population, il acquiert un accroissement de force, et devient capable de commander les services de sols plus fertiles, dont il obtient des quantités plus considérables de subsistances. Transition graduelle de l'état d'esclave, à celui de dominateur, de la nature.

    De quelque côté que nous jetions nos regards nous verrons que l'homme a commencé par vivre en chasseur, subsistant de son butin de chasse et dépendant complètement des dons spontanés fournis par la terre ; et qu'ainsi il a été partout l'esclave de la nature. Plus tard nous le trouvons à l'état de pasteur, environné d'animaux qu'il a apprivoisés et dont il dépend pour ses provisions de nourriture, en même temps qu'il tire de ces mêmes animaux les peaux qui le protégeront en hiver contre les rigueurs du froid.

    Dans un semblable état de choses il ne peut exister qu'une faible puissance d'association ; on estime alors que huit cents acres de terre sont nécessaires pour permettre, à un chasseur, d'obtenir autant de subsistances qu'il pourrait le faire, d'une demi-acre de terre mise en culture. Liebig nous en explique ainsi la raison :

    « Une nation de chasseurs, dit-il, disséminée sur un espace restreint, est complètement incapable de s'accroître au-delà d'une certaine limite qui est bientôt atteinte. Le carbone nécessaire à la respiration doit s'obtenir des animaux ; et de ceux-ci il ne peut vivre qu'un nombre borné sur l'espace que nous supposons. Les animaux reçoivent des plantes les parties constituantes de leurs organes et de leur sang, et le transmettent, à leur tour, aux sauvages qui ne subsistent que de la chasse. Ceux-ci pareillement reçoivent cette nourriture, ne contenant plus les composés dépouillés d'azote qui, pendant la vie des animaux, servaient à entretenir le mécanisme de la respiration. Chez ces individus qui se bornent à une alimentation animale, c'est le carbone de la chair et du sang qui doit remplacer l'amidon et le sucre. Mais quinze livres de viande ne contiennent pas plus de carbone que quatre livres d'amidon ; et tandis que le sauvage, avec un seul animal et un poids égal d'amidon, pourrait se conserver en vie et en santé pendant un certain nombre de jours, il serait forcé, s'il se bornait à se nourrir de chair, de consommer cinq animaux semblables pour se procurer le carbone nécessaire à la respiration pendant le même espace de temps (1). »

    Pour que la puissance d'association s'accroisse, il est donc indispensable que l'homme puisse se procurer de plus grandes quantités d'aliments végétaux, et il ne peut le faire qu'à l'aide de la culture. Ceci toutefois implique un état qui se rapproche de celui d'individualité, individualité qui, en pareil cas, ne peut exister en aucune façon. Les terres sont alors un fonds commun, et il en est de même des troupeaux ; et lorsqu' à raison du manque de provisions il devient nécessaire de se déplacer, la tribu émigre, en masse, ainsi qu'on l'a vu dans les tribus de l'Asie et du nord de l'Europe, et qu'on le voit aujourd'hui chez celles du continent occidental. Sous l'empire de pareilles circonstances, il ne peut rien exister d'analogue à cette individualité qui consiste, pour les hommes, dans le pouvoir de déterminer par eux-mêmes, s'ils émigreront ou s'ils resteront dans les lieux où ils s'étaient d'abord fixés. Si la majorité de la tribu décide qu'il faut partir, tous doivent le faire ; car le petit nombre de ceux qui resteraient seraient massacrés par d'autres tribus, avides d'accroître le territoire sur lequel elles avaient été accoutumées à errer, et dont elles n'avaient tiré qu'une misérable subsistance. Dans cette phase de la société, l'homme n'est donc pas seulement l'esclave de la nature, mais encore l'esclave des individus qui l'environnent et forcé de céder à la volonté tyrannique de la majorité.

    L'absence du pouvoir, pour l'homme pris individuellement, de déterminer la série de ses actes personnels, ou pour une minorité, de décider et d'agir par elle-même, est donc, ainsi, une conséquence nécessaire de l'impossibilité d'appeler à leur secours les forces naturelles qui les environnent de toutes parts, et à l'aide desquelles ils obtiendraient des quantités plus considérables de subsistances sur de moindres superficies de terrain ; ce qui leur permettrait de vivre dans des rapports réciproques plus intimes. Comment, toutefois, le chasseur ou le pâtre, pourrait-il contraindre la nature à travailler à son profit ?

    « Les instruments qu'il emploie sont de l'espèce la plus grossière, tels que la nature les met à sa portée, tels, par exemple, que le coquillage dont se servent, en guise de houe, les insulaires de la mer du Sud. Toutes les armes et tous les outils dont ses ancêtres ont fait usage, à l'époque où la tribu traversait les périodes de la vie de chasseur et de pâtre, étaient du même genre. Un caillou avait servi de fer de flèche, et l'arête vive d'un silex fourni le seul instrument tranchant qu'ils eussent su façonner. Un arc taillé au moyen d'un pareil couteau, et dont la corde était une lanière coupée dans la peau d'un daim, était son arme principale pour chasser ou combattre de loin ; avec une massue durcie au feu, quelquefois munie d'une pierre coupante attachée à l'extrémité par des lanières, il combattait corps à corps. L'os pointu de la jambe d'un daim servait à sa femme d'aiguille, et les tendons du même animal fournissaient le fil pour coudre les vêtements de peau de sa famille. L'expérience et la tradition de sa tribu ne lui avaient pas fait connaître d'autres instruments. Que l'on parcoure le plus prochain musée où se trouve rassemblée une collection des outils employés par les sauvages, on verra combien ces outils sont imparfaits, et, en même temps, on observera, avec quelque étonnement, qu'ils suffisent pleinement aux besoins restreints de ceux qui s'en servent ; et que, pendant une longue suite d'années, des générations se succèdent sans faire d'amélioration sensible dans leur outillage primitif. » (2).

    Quelle sera sa manière de procéder, sous l'empire de pareilles circonstances, c'est ce qu'on démontre dans le tableau ci-après de la marche suivie par un individu que l'on suppose isolé, et par ses descendants, pendant une période de temps que le lecteur peut à son gré prolonger, de plusieurs années à plusieurs siècles. En admettant une pareille hypothèse et plaçant ainsi notre colon dans une île, nous pouvons éliminer les causes de perturbation qui, partout, dans la vie réelle, sont résultées du voisinage d'autres individus aussi peu avancés dans la fabrication des instruments nécessaires pour soumettre la nature, et poussés, conséquemment, par l'appréhension de la faim, à piller et à massacrer leurs semblables. Ayant ainsi, à l'aide du procédé adopté par les mathématiciens, étudié quelle serait la marche suivie par l'homme abandonné à lui-même, en supprimant les causes de perturbation, nous serons alors préparés à aborder l'examen de ces mêmes causes, par suite desquelles cette marche a été si prodigieusement différente dans un grand nombre de pays.

    Le premier cultivateur, le Robinson de son temps, pourvu cependant d'une femme, ne possède ni hache, ni bêche. La population étant peu nombreuse, la terre est, conséquemment, abondante, et il peut la choisir lui-même, sans craindre qu'on mette son droit en question le moins du monde. Il est environné de terrains ayant au plus haut degré les qualités voulues pour le rémunérer largement de son travail ; mais ces terrains sont couverts d'arbres énormes qu'il ne peut abattre, ou de marais qu'il ne peut dessécher. Pénétrer à travers les premiers est même une sérieuse tâche ; car il a affaire à une masse de racines, de tronçons, de débris de bûches et de broussailles, tandis que dans les derniers, à chaque pas il enfonce jusqu'aux genoux. En même temps l'atmosphère est impure, les brouillards séjournent sur les bas-fonds, et le feuillage épais des bois, empêche l'air de circuler. II n'a pas de hache, mais lors même qu'il en aurait une, il n'oserait s'aventurer dans de pareils lieux ; car, en ce cas, ce serait risquer sa santé et, presque infailliblement sa vie. Puis, la végétation y est tellement exubérante, qu'avant qu'il pût, avec les instruments imparfaits dont il dispose, défricher une seule acre de terre, une partie en serait, de nouveau, tellement envahie par la végétation qu'il lui faudrait recommencer sans cesse son travail de Sisyphe. Les terrains élevés, comparativement pauvres en bois de haute futaie, ne sont guère susceptibles de récompenser ses efforts. Il y a cependant des endroits sur les collines où le peu d'épaisseur de la couche de terre a empêché de croître les arbres et les buissons ; ou bien il se trouve des espaces entre les arbres qui peuvent être cultivés, pendant qu'il en reste encore ; et quand l'homme arrache ces racines de quelques arbustes disséminés sur la surface de la terre, il n'a pas à appréhender leur prompte reproduction. Avec ses mains il peut même réussir à enlever l'écorce des arbres, ou bien, à l'aide du feu, les détruire dans une assez grande étendue pour n'avoir plus besoin que de temps pour lui donner quelques acres de terre défrichées, sur lesquelles il pourra répandre ses semences, sans trop redouter les mauvaises herbes. Faire de pareilles tentatives sur des terrains plus riches serait peine perdue. En quelques endroits le sol est toujours humide, tandis qu'en d'autres les arbres sont trop grands pour que le feu puisse les attaquer sérieusement, et l'action du feu n'aurait d'autre résultat que de faire croître les mauvaises herbes et les broussailles. Il commence donc l'oeuvre de culture sur les terrains plus élevés, où pratiquant avec son bâton des trous dans le sol léger qui se draine lui-même, il enterre le grain à un pouce ou deux de profondeur, et au temps de la récolte, il obtient un rendement double de ce qu'il a semé. En broyant ce grain entre des pierres, il se procure du pain, et sa condition est améliorée. Il a réussi à faire travailler la terre à son profit, dans le temps où lui-même s'occupe de prendre au piège des oiseaux ou des lapins, ou de cueillir des fruits.

    Plus tard l'homme réussit à rendre une pierre tranchante et il se procure ainsi une hache, à l'aide de laquelle il devient capable d'opérer plus rapidement en dépouillant les arbres de leur écorce, et d'extirper les pousses et leurs racines, opération, néanmoins, très-lente et très-pénible. Avec le temps il met en oeuvre un nouveau sol dont la puissance productrice, en ce qui concerne les substances alimentaires, était moins apparente que ceux sur lesquels il avait fait ses premières tentatives. Il découvre un minerai de cuivre et réussit à le traiter par le feu, et peut ainsi obtenir une meilleure hache, avec bien moins de peine qu'il ne lui en a fallu pour se procurer celle de qualité inférieure qu'il avait employée jusqu'à ce jour. Il se procure aussi un instrument qui ressemble quelque peu à une bêche ; et aujourd'hui il peut pratiquer des trous de quatre pouces de profondeur, plus aisément qu'il ne pouvait le faire pour ceux de deux pouces seulement, avec un bâton. Maintenant qu'il pénètre dans un sol plus profond et qu'il peut remuer et diviser la terre, la pluie est absorbée au sein de ce même sol, tandis qu'auparavant elle ne faisait que couler sur une surface aride ; le nouveau sol ainsi obtenu se trouve meilleur, et peut se cultiver plus facilement que celui sur lequel il dépensait jusqu'alors sa peine en pure perte. Ses semences protégées plus efficacement sont moins exposées à être gelées en hiver, ou desséchées en été ; aujourd'hui il recueille le triple de ce qu'il a semé. Bientôt nous le verrons exploitant un autre sol nouveau. Il a trouvé un terrain qui, traité par le feu, lui donne de l'étain, et, de la combinaison de ce métal avec le cuivre, il obtient du laiton qui lui fournit de meilleurs instruments et lui permet d'opérer plus rapidement. En même temps qu'il peut labourer plus profondément le terrain déjà occupé, il peut défricher d'autres terrains sur lesquels la végétation devient plus exubérante ; en effet, il peut maintenant détruire les arbustes, avec quelque espoir de prendre possession de la terre, avant qu'ils ne soient remplacés par d'autres également inutiles à ses projets. Puis ses enfants ont grandi et ils peuvent sarcler le terrain, et peuvent, d'ailleurs, l'aider à faire disparaître les obstacles qui entravent ses progrès. Il profite maintenant de l'association et de la combinaison des efforts actifs, comme il avait déjà profité du pouvoir obtenu sur les diverses forces naturelles qu'il a soumises à son service. Bientôt nous le voyons mettre le feu à une pièce de terrain ferrugineux qu'il foule de tous côtés, et il obtient alors une hache et une bêche véritables, d'une qualité inférieure, il est vrai, mais pourtant bien supérieure encore à celles qui jusqu'à ce jour l'ont aidé dans ses travaux. Avec le secours de ses fils arrivés à l'âge viril, il abat le pin léger qui croît sur le flanc de la colline, laissant toutefois intacts les gros arbres des vallées où coule la rivière. Son terrain cultivable s'accroît en étendue, en même temps qu'avec sa bêche il peut pénétrer plus avant qu'autrefois, exploitant les qualités d'un sol dont les couches sont plus éloignées de la surface. Il constate avec grand plaisir que sous le sable léger il se trouve de l'argile, et qu'en combinant ces deux éléments, il obtient un nouveau sol bien plus productif que celui sur lequel il avait travaillé en premier lieu. Il remarque également, qu'en retournant les surfaces il facilite la décomposition ; et chaque accroissement de ses connaissances augmente la rémunération de ses efforts. Avec un nouvel accroissement de sa famille, il a conquis l'avantage important d'une combinaison plus considérable d'efforts actifs. Les opérations qu'il était indispensable d'accomplir pour rendre son terrain plus promptement productif, mais qui étaient impraticables pour lui seul, deviennent simples et faciles, aujourd'hui qu'elles sont entreprises par ses nombreux fils et petits-fils, dont chacun se procure une quantité bien plus considérable de subsistances qu'il ne le pouvait primitivement, seul, et cela au prix d'efforts bien moins rudes. Bientôt ils étendent leurs opérations en quittant les hauteurs et se dirigent vers les terrains bas de la rivière, dépouillant de leur écorce les grands arbres et mettant le feu aux broussailles, et facilitant ainsi le passage de l'air pour rendre peu à peu la terre propre à être occupée.

    Avec l'accroissement de population, arrive maintenant un accroissement dans la puissance d'association, qui se manifeste par une plus grande division des travaux, et accompagné d'une plus grande facilité de faire servir à son profit les grands agents naturels qui doivent être employés dans ces travaux. Maintenant une partie de la petite communauté accomplit tous les travaux des champs, tandis que l'autre se livre uniquement à ceux qui devront donner un nouveau développement aux richesses minérales dont elle est environnée de toutes parts. On invente la houe, à l'aide de laquelle les enfants peuvent débarrasser le sol des mauvaises herbes et arracher les racines dont sont encore infestées les meilleures terres, celles qui ont été le plus récemment soumises à la culture. On a réussi à apprivoiser le boeuf, mais jusqu'à ce jour on a eu peu d'occasion d'utiliser ses services. On invente alors la charrue, et au moyen de lanières de cuir, on peut y atteler le boeuf, et, grâce à ce secours, labourer le sol plus profondément, en même temps qu'on étend la culture sur un espace plus vaste. La communauté s'accroît, et, avec elle, la richesse des individus qui la composent, devenus capables, d'année en année, de se procurer de meilleurs instruments et de soumettre à la culture plus de terres, et des terres de meilleure qualité. Les subsistances et les vêtements deviennent plus abondants, en même temps que l'air devient plus salubre sur les terrains plus bas, par suite du défrichement des bois. La demeure devient aussi plus confortable. Dans le principe ce n'était guère qu'un trou pratiqué dans la terre. Par suite, elle se composa de troncs d'arbres morts que les efforts isolés du premier colon parvinrent à rouler et à superposer. Jusque-là la cheminée était chose inconnue, et l'homme devait vivre au milieu d'une fumée perpétuelle, s'il ne voulait mourir de froid ; la fenêtre était un objet de luxe, auquel on n'avait pas encore songé. Si la rigueur de l'hiver l'obligeait à tenir sa porte close, non-seulement il était suffoqué, mais il passait ses journées au milieu de l'obscurité. L'emploi de son temps, pendant la plus grande partie de l'année, était donc complètement stérile, et il courait le risque de voir sa vie abrégée par la maladie, résultat de l'air insalubre qu'il respirait dans l'intérieur de sa misérable hutte, ou du froid rigoureux qu'il endurait au dehors. Avec l'accroissement de la population, tous ont acquis la richesse, produit de la culture de sols nouveaux et de meilleure qualité, et d'un pouvoir plus grand de commander les services de la nature. Avec l'accroissement dont nous venons de parler, il y eut un nouvel accroissement dans la puissance de l'association, en même temps qu'une tendance croissante au développement de l'individualité, à mesure que les modes de travail sont devenus de plus en plus diversifiés. Maintenant l'homme abat le chêne immense et l'énorme pin ; avec ces matériaux il peut, dès lors, construire de nouvelles demeures ; et chacune d'elles est, successivement et régulièrement, construite dans de meilleures conditions que la première. La santé s'améliore et la population s'accroît encore plus rapidement. Une partie de cette population s'occupe aujourd'hui des travaux des champs, tandis que l'autre prépare les peaux de bêtes et les rend propres à devenir des vêtements ; une troisième classe fabrique des haches, des bêches, des houes, des charrues et autres instruments destinés à seconder l'homme dans les travaux des champs et ceux de construction. La quantité de subsistances augmente rapidement et, avec elle, la puissance d'accumulation. Dans les premières années, on était perpétuellement exposé au danger de la disette ; aujourd'hui qu'il y a un excédant, une partie des produits est mise en réserve en prévision de l'insuffisance des récoltes.

    La culture s'étend sur le flanc des collines, où des sols creusés plus profondément, maintenant sillonnés par la charrue, donnent un rapport plus considérable, tandis qu'en bas, sur le revers des coteaux, chaque année est marquée successivement par la disparition des grands arbres qui, jusqu'alors, occupaient les terrains plus riches, les espaces intermédiaires devenant, dans l'intervalle, plus fertiles, par suite de la décomposition d'énormes racines, et plus faciles à labourer, par suite du dépérissement graduel des tronçons d'arbres. Un seul boeuf attelé à une charrue peut maintenant retourner les mottes de terre, sur un espace plus considérable que deux boeufs ne pouvaient le faire dans le principe. Un seul laboureur fait alors plus de besogne que n'en auraient pu accomplir, sur le terrain cultivé primitivement, des centaines d'individus à l'aide de bâtons pointus. La communauté étant devenue ensuite capable de drainer quelques-uns des terrains bas, on obtient d'abondantes moissons de blé, d'un sol meilleur maintenant mis en culture pour la première fois. Jusqu'alors les boeufs erraient dans les bois, attrapant pour se nourrir ce qu'ils pouvaient ; mais aujourd'hui on abandonne la prairie à leur usage ; l'emploi de la hache et de la scie permet à la famille de les retenir dans l'enceinte d'une clôture, et de diminuer ainsi la peine qu'il y avait à se procurer des provisions de viande, de lait, de beurre et de peaux. Jusqu'à ce jour, son animal domestique était surtout le porc qui pouvait se nourrir de glands ; aujourd'hui elle y joint le boeuf et peut-être les moutons, les terres cultivées primitivement étant abandonnées à ces derniers. Elle se procure beaucoup plus de viande et de blé, et avec bien moins de peine qu'à aucune autre époque antérieure, conséquence de l'accroissement du nombre de ses membres et de la puissance d'association. De nombreuses générations ont déjà disparu, des générations plus jeunes profitent aujourd'hui de la richesse que les premières ont accumulée, et peuvent ainsi appliquer leur propre travail avec un avantage chaque jour plus considérable, en obtenant une rémunération constamment croissante, en même temps qu'une augmentation a lieu dans la faculté d'accumuler, et qu'il reste des efforts moins pénibles à accomplir. Maintenant elle appelle à son secours des forces nouvelles, et l'on ne laisse plus l'eau couler en pure perte. L'air lui-même est approprié au travail ; les moulins à vent doivent moudre le blé et les scieries débiter le bois de charpente, qui disparaît plus rapidement, tandis que le drainage est en voie d'amélioration, grâce à des bêches et des charrues plus perfectionnées. Le petit fourneau fait son apparition, et le charbon étant appliqué maintenant à la réduction du minerai de fer que donne le sol, il se trouve que le travail d'un seul jour devient plus fructueux que n'était autrefois celui de plusieurs semaines. La population se répand le long des collines, descend dans les vallées, et devient de plus en plus compacte au siége de l'établissement primitif ; à chaque pas en avant, nous trouvons la tendance croissante à combiner les efforts pour produire les substances alimentaires, fabriquer les vêtements et les ustensiles de ménage, construire des maisons, et préparer les machines destinées à l'aider dans tous ces travaux. Maintenant les arbres les plus gros, ceux qui croissent sur le terrain le plus fertile, disparaissent, et des marais profonds sont desséchés. Bientôt on trace des routes pour faciliter les relations entre l'ancien établissement et les établissements plus nouveaux qui se sont formés autour de celui-ci, et permettre ainsi à l'individu qui cultive le blé de l'échanger contre de la laine, on peut-être contre des bêches ou des charrues perfectionnées, contre des vêtements ou des ameublements.

    La population s'accroît encore ; sa richesse et sa force prennent un nouveau développement ; elle acquiert ainsi du loisir pour songer aux résultats que lui fournit sa propre expérience, non moins que celle de ses devanciers. De jour en jour l'intelligence est provoquée davantage à l'action. Le sable des alentours s'est trouvé recouvrir une couche de marne ; on combine ces deux éléments à l'aide des moyens perfectionnés aujourd'hui en usage ; on crée ainsi un sol d'une qualité bien supérieure à ceux qu'on avait jusqu'à ce jour soumis à la culture. En même temps qu'il y a accroissement dans la rémunération du travail, tous les individus sont mieux nourris, mieux vêtus, mieux logés, et tous sont excités à faire de nouveaux efforts ; jouissant d'une meilleure santé et pouvant travailler à l'intérieur aussi bien qu'au dehors, suivant la saison, ils peuvent se livrer à un travail plus constant et plus régulier. Jusqu'à ce jour ils ont eu de la peine à moissonner dans la saison favorable. Le moment de la moisson passant rapidement, il s'est trouvé que toute la force employée par la communauté était insuffisante pour empêcher qu'une quantité considérable de blé ne restât sur pied, à moins qu'étant devenu trop mûr, il ne tombât sur le sol ébranlé par les secousses du vent, ou les efforts des moissonneurs pour le récolter. Très-souvent ce blé s'est trouvé complètement perdu, par suite des changements de temps, lors même que le moment était opportun pour le recueillir. Le travail a été surabondant pendant le cours de l'année, en même temps que la moisson créait une demande de travail à laquelle on ne pouvait répondre. La faucille remplace maintenant l'oeuvre des bras, en même temps que la faux permet au fermier de couper ses foins. Puis viennent la faux à râteau et la herse, instruments qui tous ont pour but d'augmenter la facilité d'accumulation, et d'accroître ainsi la possibilité d'appliquer le travail à de nouveaux terrains plus profonds ou plus étendus, plus complètement couverts de bois, ou plus exposés aux inondations, et dès lors exigeant des remblais ainsi que des drainages. On crée aussi de nouvelles combinaisons. On constate que l'argile forme une couche inférieure, relativement à la terre appelée chaux, et que cette dernière, comme les terres ferrugineuses, a besoin d'être décomposée pour devenir propre à se combiner. La route tracée, le wagon, le cheval, facilitent le travail et permettent au fermier d'obtenir promptement des approvisionnements de la terre carbonifère qui a reçu le nom de houille ; et l'homme obtient maintenant, en brûlant la chaux et la combinant avec l'argile, un terrain de meilleure qualité qu'à aucune autre époque antérieure, un terrain qui lui donne plus de blé et qui exige de lui un travail moins pénible. La population et la richesse s'accroissent encore et la machine à vapeur prête son secours pour le drainage, en même temps que le chemin de fer et la locomotive facilitent le transport de ses produits au marché. Son bétail étant maintenant engraissé sous son toit, une portion considérable de ses riches prairies est convertie en engrais, qu'il appliquera aux terrains plus pauvres qui ont été primitivement mis en culture. — Au lieu d'expédier les subsistances qui doivent les engraisser au marché, il tire maintenant du marché leurs débris sous la forme d'os, à l'aide desquels il entretient la bonne qualité de sa terre. En passant ainsi progressivement de terrains peu fertiles à des terrains de meilleure qualité, on se procure une quantité constamment croissante de substances alimentaires et d'autres choses nécessaires à la vie, avec un accroissement correspondant dans la faculté de consommer et d'accumuler. Le danger de la disette et de la maladie a désormais disparu. La rémunération du travail devenant plus considérable et la condition de l'homme, en s'améliorant chaque jour, rendant le travail agréable, on voit aussi l'homme partout s'appliquant davantage au travail, à mesure que son labeur devient moins pénible. La population augmente encore, et l'on voit cet accroissement rapide devenir plus considérable, à chacune des générations qui se succèdent, en même temps qu'avec celles-ci on voit s'accroître la faculté de vivre dans des rapports réciproques, par suite du pouvoir de se procurer constamment des approvisionnements plus considérables sur la même superficie de terrain. A chaque pas fait dans cette direction, on voit le désir de l'association et de la combinaison des efforts actifs se développer, avec le développement du pouvoir de satisfaire ce désir ; et c'est ainsi que les travaux des individus deviennent plus productifs et qu'augmentent les facilités du commerce, avec une tendance constante à produire l'harmonie, la paix, la sûreté des personnes et des propriétés garantie soit entre ces individus soit avec le monde, accompagnée d'une augmentation constante de population, de richesse, de prospérité et de bonheur.

    Telle a été l'histoire de l'homme partout où l'on a laissé s'accroître la population et la richesse. Avec le développement de la population, il y a eu accroissement de la puissance d'association entre les individus pour conquérir la domination sur les grandes forces existantes dans la nature, pour dégager ces mêmes forces et les contraindre à lui prêter secours dans le travail ayant pour but de produire la nourriture, le vêtement et l'abri exigés pour ses besoins, et lui rendre plus faciles les moyens d'étendre la sphère de ses associations. Partout on a vu l'homme commencer pauvre, sans ressources personnelles, et incapable de combiner ses efforts avec ceux de ses semblables, et, conséquemment, partout l'esclave de la nature. Partout, à mesure que la population a augmenté, on l'a vu devenir, d'année en année et de siècle en siècle, de plus en plus en plus le dominateur de cette même nature, et chaque progrès dans ce sens a été marqué par le rapide développement de l'individualité suivi d'un accroissement dans la puissance d'association, dans le sentiment de la responsabilité, et dans la puissance du progrès.

    Que les choses se soient passées ainsi chez toutes les nations et dans toutes les parties de la terre, c'est ce qui est tellement évident qu'il semblerait presque inutile de fournir la preuve d'un pareil fait ; et cela le serait réellement, si l'on n'eût affirmé que la marche des choses avait eu lieu précisément en sens inverse ; que l'homme avait toujours commencé l'oeuvre de culture sur les terrains fertiles, et qu'alors les subsistances avaient été abondantes ; mais qu'à mesure que la population avait augmenté, ses successeurs s'étaient vus forcés d'avoir recours à des terrains de qualité inférieure, qui n'accordaient à leur labeur qu'une rémunération de moins en moins considérable, en même temps qu'il y avait tendance constante à l'excès de population, à la pauvreté, à la misère et à la mortalité. S'il en était ainsi, il ne pourrait rien exister qu'on pût appeler l'universalité, dans les lois naturelles auxquelles l'homme est soumis ; car, en ce qui concerne toutes les autres sortes de matières, nous le voyons invariablement s'adresser d'abord à celles qui sont inférieures, et passer, à mesure que la richesse et la population se développent, à celles qui sont supérieures, avec une rémunération constamment croissante pour son travail. Nous l'avons vu commencer par la hache formée d'un caillou tranchant, et passer successivement à l'usage de la hache de cuivre, de bronze et de fer, jusqu'au moment où il est arrivé enfin à celle d'acier ; nous l'avons vu abandonner le fuseau et la quenouille pour le métier à filer et la mécanique, le canot pour le navire, le transport à dos d'homme pour le transport sur les wagons du chemin de fer, les hiéroglyphes tracés sur des peaux par un pinceau grossier pour le livre imprimé, et la société grossière de la tribu sauvage, chez laquelle la force constitue le droit, pour la communauté sociale organisée, où l'on respecte les droits des individus, faibles sous le rapport du nombre ou de la puissance musculaire. Après avoir étudié ces faits et nous être convaincus que telle a été la marche suivie par l'homme, en ce qui concerne toutes les choses autres que la terre, nécessaires pour la culture, nous sommes portés à croire que là aussi il en a dû être de même, et que cette théorie invoquée, en vertu de laquelle l'homme devient de plus en plus l'esclave de la nature, à mesure que la richesse et la population se développent, doit être une théorie fausse.

    

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV :

DE L'OCCUPATION DE LA TERRE.

 

    § 2. — Théorie de Ricardo. Elle manque de cette simplicité qui caractérise constamment les lois de la nature. Elle est basée sur la supposition d'un fait qui n'a jamais existé. La loi, ainsi que le prouve l'observation, est directement le contraire de la théorie qu'il a proposée.


    
    Il y a aujourd'hui quarante ans que M. Ricardo communiqua au monde sa découverte sur la nature et les causes de la rente et les lois de son progrès (3), et, pendant presque tout ce laps de temps, cette découverte a été admise par la plupart des économistes de l'Europe et de l'Amérique, comme étant tellement incontestable que le doute, à l'égard de sa vérité, ne pouvait être regardé chez un individu que comme une preuve de son incapacité à la comprendre. Fournissant, ainsi qu'elle le faisait, une explication simple et facile de la pauvreté existante dans le monde, à l'aide d'une loi émanée d'un Créateur, qui n'est que sagesse, puissance et bonté, elle affranchissait les classes gouvernantes de toute responsabilité à l'égard des misères dont elles étaient environnées, et fut, par conséquent, adoptée tout d'abord. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, elle a été la doctrine immuable de la plupart des écoles de l'union américaine et de l'Europe ; et, toutefois, il ne s'est jamais trouvé, parmi ceux qui l'enseignaient, deux économistes complètement d'accord sur le sens réel de ce que leur maître avant voulu enseigner. Après avoir étudié les ouvrages des plus éminents parmi ces économistes, et n'avoir constaté qu'un désaccord presque général, l'élève, en désespoir de cause, a recours à M. Ricardo lui-même ; et alors il trouve, dans son fameux chapitre sur la rente, des assertions contradictoires qui ne peuvent se concilier, et une série de complications telles qu'on n'en avait jamais rencontrées auparavant dans le même nombre de pages. Plus il étudie, plus sont considérables les obstacles qui lui apparaissent, et plus il se rend facilement compte de la diversité des doctrines enseignées par des hommes qui déclarent hautement appartenir à la même école, et qui tous, s'ils ne s'entendent guère sur aucun autre point, s'accordent sur celui-là seul, qu'ils regardent la nouvelle théorie de la rente comme la grande découverte du siècle.

    En portant ses regards autour de lui, il s'aperçoit que toutes les lois de la nature, reconnues, sont caractérisées par la plus parfaite simplicité et l'étendue la plus large ; que ces lois sont d'une application universelle, et que ceux qui les enseignent n'ont nul besoin d'avoir recours à de mesquines exceptions pour rendre compte de faits particuliers. La simplicité de la loi de Kepler « sur les aires égales dans des temps égaux » est parfaite. La vérité de cette loi est, conséquemment, universelle, et tous ceux auxquels on l'explique, non-seulement se sentent assurés qu'elle est vraie, mais encore qu'elle doit continuer de demeurer telle, par rapport à toutes les planètes que l'on peut découvrir, quelque nombreuses qu'elles puissent être et quelle que soit leur distance du soleil et de notre terre. Un enfant peut la comprendre, et l'individu le plus novice peut ainsi se l'assimiler assez complètement pour l'enseigner lui-même aux autres. Elle n'a besoin d'aucun commentaire, et c'est en cela qu'elle diffère, prodigieusement, de celle sur laquelle nous appelons en ce moment l'attention du lecteur. Quels que soient les autres mérites de cette dernière, on ne pourra lui attribuer celui de la simplicité ou de l'universalité.

    Au premier coup d'oeil, cependant, elle paraît extrêmement simple. On paye une rente, dit-on, pour un terrain de première qualité qui rapporte 100 quarters, en retour d'une quantité donnée de travail, lorsqu'il devient nécessaire, avec l'accroissement de la population, de cultiver le terrain de seconde qualité pouvant ne rapporter que 90 quarters, en retour de la même quantité de travail ; et le montant de la rente que l'on reçoit ainsi, pour le n° 1, est égal à la différence qui existe entre leurs produits respectifs. Aucune proposition n'a pu être destinée à commander un assentiment plus général. Tout individu qui l'entend énoncer aperçoit autour de lui un terrain qui paye une rente, et voit également que celui qui donne 40 boisseaux par acre paye un revenu plus considérable que le terrain qui n'en donne que 30, et que cette différence est presque équivalente à la différence du produit. Il devient immédiatement disciple de M. Ricardo, et admet que la raison pour laquelle on paye certains prix en retour de l'usage de la terre, c'est qu'il existe des sols de diverses qualités, lorsque assurément il regarderait comme souverainement absurde l'individu qui entreprendrait de lui prouver qu'on paye les boeufs certains prix, parce que l'un de ces animaux est plus pesant qu'un autre ; qu'on paye des rentes pour des maisons, parce que quelques-unes pourront loger 20 personnes, tandis que d'autres n'en logeront que 10, ou que tous les navires peuvent prendre du fret, parce que quelques-uns ont une capacité différente des autres.

    Tout le système, ainsi que le lecteur s'en apercevra, est basé sur l'affirmation de l'existence d'un fait : à savoir, qu'au commencement de la mise en culture, lorsque la population est peu nombreuse, et que, conséquemment, la terre est abondante, les terrains les plus fertiles, ceux que leurs qualités rendent propres à rémunérer le plus largement une quantité donnée de travail, sont les seuls cultivés. Un fait semblable existe ou n'existe pas ; s'il n'existe pas, tout le système s'écroule. On se propose en ce moment de démontrer qu'il n'existe en aucune façon, et qu'il serait contraire à la nature des choses qu'il en fût, ou que jamais il pût en avoir été ainsi.

    Le tableau que nous offre M. Ricardo diffère complètement de celui que nous avons précédemment soumis à l'examen du lecteur. Le premier, plaçant le colon sur les terrains les plus fertiles, exige que ses enfants et ses petits-enfants se trouvent réduits, successivement et régulièrement, à la déplorable nécessité d'occuper les terrains qui ne peuvent donner qu'une rémunération plus faible au travail, et qu'ils deviennent ainsi de plus en plus, de génération en génération, les esclaves de la nature. Le second, plaçant le cultivateur primitif sur les terrains plus ingrats, nous montre ceux qui viennent après lui, usant du pouvoir constamment croissant de passer à la culture de terrains plus fertiles, et devenant aussi de plus en plus, de génération en génération, les dominateurs de la nature, la forçant à travailler à leur profit et s'avançant constamment, de triomphe en triomphe, avec un invariable accroissement dans la puissance d'association, dans le développement de l'individualité, dans le sentiment de la responsabilité, et dans la faculté de faire de nouveaux progrès. De ces deux tableaux, quel est le vrai ? C'est ce qu'il faut établir par la détermination d'un fait : Comment les hommes ont-ils agi autrefois ? et comment agissent-ils aujourd'hui par rapport à l'occupation de la terre ? Si l'on peut démontrer que, dans tous les pays et dans tous les siècles, l'ordre des événements qui se sont succédé a été en opposition directe avec celui que M. Ricardo suppose avoir existé, alors sa théorie doit être abandonnée comme tout à fait dénuée de fondement. Qu'il en ait été ainsi, et que partout, dans, les temps anciens et modernes, la culture ait toujours commencé par les terrains les plus ingrats, et que l'homme n'ait pu, que grâce au développement de la population et de la richesse, soumettre à la culture les terrains plus fertiles, c'est ce que nous allons démontrer maintenant par un examen succinct des faits, tels qu'ils s'offrent à nous dans l'histoire du monde.

    Nous commençons cet examen par les États-Unis, par la raison que leur établissement étant de date récente et se trouvant encore en progrès, la méthode que le colon a été, et est encore porté à suivre, peut être indiquée facilement. Si nous constatons qu'il commence invariablement par les terrains élevés et maigres qui n'exigent que peu de défrichement et aucun drainage, lesquels ne peuvent rendre au travail qu'une faible rémunération, et qu'aussi invariablement il passe, des terrains élevés aux terrains plus bas, lesquels ont besoin à la fois d'être défrichés et drainés, nous aurons alors présenté au lecteur un tableau véritable confirmé par la pratique, au moins par la pratique dans l'Amérique du nord. Si cependant nous pouvons alors suivre le cultivateur dans l'intérieur du Mexique, à travers le Brésil, le Pérou et le Chili, en Angleterre et dans toute l'étendue de la France, de l'Allemagne, de l'Italie, de la Grèce et de l'Egypte, dans l'Asie et dans l'Australie, et démontrer que telle a été, invariablement, sa méthode d'action, on peut croire alors, que lorsque la population est peu nombreuse et par conséquent la terre abondante, la culture commence et doit toujours commencer sur les terrains les moins fertiles ; qu'avec l'augmentation de la population et de la richesse, on exploite toujours les terrains plus fertiles, qui donnent une rémunération constamment croissante aux efforts du travailleur ; et qu'avec le progrès de la population et de la richesse, il y a une diminution constante dans la quantité proportionnelle de ces efforts indispensable pour se procurer les choses nécessaires à la vie, avec un accroissement également constant dans la quantité proportionnelle de ceux que l'on peut appliquer à rendre plus considérable la somme de son bien-être, et des choses qui contribuent à sa commodité, à son luxe et à ses jouissances.
 

 

 

 

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV :

DE L'OCCUPATION DE LA TERRE.

 

    § 3. — Marche de la colonisation aux États-Unis.


    
    On voit les premiers colons de race anglaise s'établir sur le sol stérile de Massachussett et fonder la colonie de Plymouth. Le continent américain tout entier était devant eux, mais comme tous les colonisateurs, ils n'avaient à prendre que ce qu'ils pouvaient obtenir avec les moyens dont ils disposaient. D'autres établissements se formèrent à Newport et à New-Haven, et de là on peut, en suivant leurs traces, les voir longer le cours des fleuves, mais en tout cas occuper les terrains plus élevés, abandonnant le défrichement des bois et le dessèchement des marais à leurs successeurs plus riches. Si l'on demandait au lecteur de désigner les terrains de l'Union qui semblent le moins destinés à produire des subsistances, son choix tomberait sur les terrains rocheux d'abord occupés par les hardis puritains ; et s'il se plaçait alors sur les hauteurs de Dorchester, près de Boston, et qu'il jetât les regards autour de lui, il se trouverait environné de preuves de ce fait : que tout ingrat qu'était en générale le sol de Massachussett, les parties les plus riches restent encore incultes ; tandis que, parmi les parties cultivées, les plus productives sont celles qui ont été appropriées aux besoins de l'homme dans ces cinquante dernières années.

    Si nous jetons maintenant les yeux sur New-York, nous voyons qu'on a procédé de même. Le sol improductif de l’île Manhattan et les terrains élevés des rives opposées ont appelé d'abord l'attention, tandis que les terrains plus bas et plus riches, qui se trouvent tout à fait à portée du cultivateur, restent même jusqu'à ce jour, incultes et non-soumis au drainage. En suivant la population, nous la voyons longer le cours de l'Hudson jusqu'à la vallée des Mohicans, et là s'établir près de la source du fleuve sur des terrains qui n'exigent que peu de défrichement ou de drainage. Si nous avançons davantage vers l'Ouest, nous voyons le premier chemin de fer suivre la succession des terrains plus élevés sur lesquels on trouve les villages et les bourgs des plus anciens colons ; mais si nous suivons la route nouvelle et directe, nous la voyons traverser les terrains les plus fertiles de l'État qui ne sont encore ni cultivés ni desséchés.

    En considérant ensuite l'histoire même de ces bourgs et de ces villages, nous constatons qu'eux-mêmes sont arrivés tard dans l'ordre d'établissement. Il y a soixante ans, Geneva existait à peine, et la route, de ce point à Canandaigua, n'était qu'un sentier tracé par des Indiens, sur lequel on ne trouvait encore que deux familles établies ; mais en portant, de là, nos regards vers le sud, dans la direction des hautes terres qui confinent à la Pennsylvanie, nous trouvons partout des traces d'occupation. C'est là qu'a été créé le domaine considérable acquis par M. Pulteney, et qu'un établissement s'est formé sur la petite baie de Coshocton ; les terrains environnants sont représentés comme étant d'une très-grande valeur, « à raison de l'absence complète de toutes les maladies périodiques, particulièrement les fièvres intermittentes », dont eurent tant à souffrir, on ne l'ignore pas, les premiers colons qui s'établirent sur les terrains fertiles des parties basses (4).

    Dans le New-Jersey, nous les trouvons occupant les terrains élevés, vers les sources des fleuves, tandis qu'ils négligent les terrains plus bas qui ne peuvent se drainer (5). Cet État abonde aussi en beau bois de construction, couvrant un sol riche qui n'a besoin que d'être défriché, pour donner au travailleur une rémunération plus ample qu'aucun autre mis en culture n'en a donné depuis un siècle, lorsque la terre était plus abondante et la population peu nombreuse. Sur le bord du Delaware, nous voyons les quakers choisissant les sols plus légers qui produisent le pin, tandis qu'ils évitent les sols plus fertiles et plus gras du rivage opposé de la Pennsylvanie. Chaque colon choisit également les parties plus élevées et plus asséchées de son exploitation rurale, abandonnant les prairies, dont un grand nombre, même aujourd'hui, restent dans l'état de nature, tandis que d'autres ont été soumises au drainage pendant ces dernières années. Les meilleures portions de chaque ferme sont, invariablement, celles qui ont été le plus récemment mises en culture, tandis que les terrains les plus ingrats des divers lieux aux alentours sont ceux où l'on voit les plus anciens bâtiments d'exploitation rurale. Si nous avançons encore à travers les terrains sablonneux de l'État en question, nous trouvons des centaines de petites clairières depuis longtemps abandonnées par leurs propriétaires, attestant la nature du sol que cultivent les individus, lorsque la population est peu nombreuse et que le terrain fertile est très-abondant. Après avoir défriché les terres qui produisent le chêne, ou drainé celles qui donnent le cèdre blanc, ils abandonnent celles qui produisent le pin de cet État, le plus misérable de tous les arbres de ce genre.

    Les Suédois ont formé un établissement à Lewistown et à Christiane, sur le sol sablonneux du Delaware. Traversant cet État vers l'entrée de la baie de Chesapeake, nous trouvons, dans les petites villes en décadence d'Elkton et de Charlestown, autrefois les centres d'une population assez active, une nouvelle preuve du peu de fertilité des terres occupées primitivement, lorsque les belles prairies, au milieu desquelles se trouvent aujourd'hui les fermes les plus riches de cet État, étaient en grand nombre, mais considérées comme sans valeur. Penn vient après les Suédois, et, profitant des dépenses qu'ils ont faites et de leur expérience, choisit les terrains élevés sur le Delaware, à environ douze milles au nord de l'emplacement qu'il choisit ensuite pour sa ville, près du confluent de cette rivière et du Schuylkill. En partant de ce dernier point, et suivant la ligne de l'établissement, nous constatons qu'il ne se développe pas d'abord en descendant vers les riches prairies, mais en remontant et longeant les hauteurs entre les deux rivières, où l'on aperçoit encore, sur une étendue de plusieurs milles, d'anciens établissements qui attestent les desseins des premiers colonisateurs. Si nous passons sur la rive droite ou la rive gauche de la rivière, nous reconnaissons, dans la nature des constructions, des preuves d'une occupation et d'une culture plus récentes. Sur les cartes des premiers temps, les terrains fertiles, situés dans le voisinage de la Delaware, depuis New-Castle ; et presque à la limite atteinte par la marée montante, à une distance de plus de soixante milles, sont notés comme formant de vastes étendues, et, de plus, marqués de points indiquant des arbres, pour montrer qu'ils n'ont pas encore été défrichés, tandis que tous les terrains élevés sont divisés en petites fermes (6). En passant au nord et à l'ouest, nous voyons les plus anciennes habitations toujours à une grande distance de la rivière ; ce n'est qu'à des époques plus récentes, que l'accroissement de la population et de la richesse a amené la culture au bord de l'eau. A chaque nouveau mille que nous parcourons, nous trouvons des preuves plus nombreuses de la culture récente des terrains de meilleure qualité. Partout nous rencontrons maintenant des fermes sur les flancs des collines, tandis que les terrains bas deviennent de plus en plus âpres et incultes. Plus loin encore, la culture abandonne presque partout le bord de la rivière ; et si nous en recherchons la trace, nous devons passer en deçà dans des lieux où, à une certaine distance, nous trouverons des fermes qui ont été exploitées pendant cinquante ans ou davantage. Si maintenant, suivant l'ancienne route qui forme aux alentours des sinuosités, et cherchant évidemment des collines à traverser, nous nous enquiérons de la cause qui prolonge ainsi la distance, nous apprenons que cette route a été faite pour les convenances des premiers colons ; si, au contraire, nous suivons les routes nouvellement tracées, nous voyons qu'elles se maintiennent constamment sur les terrains bas et fertiles soumis en dernier lieu à la culture (7).

    En revenant an fleuve et continuant notre course, les arbres deviennent de plus en plus nombreux, et le terrain à prairies de moins en moins drainé et occupé, jusqu'à ce qu'enfin, au moment où nous remontons les petits embranchements de la rivière, la culture disparaît et les bois primitifs restent intacts, toutes les fois, du moins, que les besoins de l'industrie houillère, de date toute récente, n'ont pas amené à les abattre. Si nous voulons voir le terrain choisi par les premiers colons, il nous suffira de gravir le flanc de la colline, et sur le plateau supérieur nous trouverons des maisons et des fermes, dont quelques-unes ont cinquante ans d'existence et qui aujourd'hui, pour la plupart, sont abandonnées. En traversant les montagnes, nous voyons près de leur sommet, les habitations des premiers colons, qui choisissaient le terrain où croit le pin, facile à défricher, et auxquels les souches de sapin fournissaient tantôt du goudron, tantôt des matières destinées à remplacer les chandelles que la pauvreté ne leur permettait pas d'acheter. Immédiatement après, nous nous trouvons dans la vallée de la Susquehanna, sur les terrains à prairies, dont la nature nous est révélée par la grande dimension des arbres qui les couvrent, mais sur lesquels la bêche ni la charrue n'ont pas encore laissé leur empreinte. Ainsi les terrains fertiles sont abondants, mais le colon préfère ceux qui sont moins riches ; les dépenses qu'il faudrait faire pour défricher les premiers dépasseraient leur valeur après le défrichement. En descendant la petite rivière, nous atteignons le Susquehanna, et à mesure que nous avançons, nous voyons la culture descendre des collines, les vallées sont de plus en plus déboisées ; les prairies et les bestiaux apparaissent, signes irrécusables d'un accroissement de richesse et de population.

    En passant à l'ouest et remontant la Susquehanna, l'ordre est encore interverti. La population diminue, la culture tend à abandonner les bas-fonds sur le bord de la rivière et à gravir les flancs des collines. Si, quittant la rivière et gravissant les bords, nous passons au pied des hauteurs de Mancy, la route que nous suivons traversera un beau terrain calcaire, dont la fertilité ayant été moins évidente pour les premiers colons, il en est résulté que de vastes superficies de ce même terrain, contenant des centaines d'acres, passèrent de main en main en échange d'un dollar ou même d'une cruche de whisky. Ils préféraient les terrains qui produisent le chêne, parce qu'ils pouvaient écorcer ces arbres et les détruire ensuite par le feu. Avec l'accroissement de la population et de la richesse, on les voit revenir aux terrains qu'ils avaient d'abord dédaignés, combinant les terrains de qualité supérieure avec ceux de qualité secondaire, et obtenant pour leur travail une rémunération bien plus considérable. Si maintenant nous pouvions considérer le pays à vol d'oiseau, il nous serait facile de suivre très-exactement le cours de chaque petit ruisseau, à cause du bois qui reste encore sur ses bords, remarquable au milieu des terrains plus élevés et défrichés des lieux avoisinants. En atteignant la source de la rivière, nous nous retrouvons au milieu de la culture, et nous voyons que là, comme partout ailleurs, les colons ont choisi les terrains élevés et secs sur lesquels ils pouvaient commencer leur oeuvre avec la charrue, de préférence aux terrains plus fertiles qui exigeaient l'emploi de la hache. Si au lieu de tourner au sud dans la direction des comtés plus anciens, nous portons nos regards au nord vers les comtés nouvellement colonisés, nous verrons que le chef-lieu de la population occupe toujours les terrains les plus élevés, près de la source des divers petits cours d'eau qui y prennent leur point de départ. Si nous passons à l'ouest et que nous traversions la crête de l'Alleghany jusqu'aux sources de l'Ohio, l'ordre des faits est de nouveau renversé. La population, d'abord disséminée, occupe les terrains plus élevés ; mais à mesure que nous descendons la rivière, les terrains plus bas sont de plus en plus cultivés, jusqu'au moment où nous nous trouvons enfin à Pittsburg, au milieu d'une population compacte, consacrant toute son activité à combiner la houille, la pierre à chaux et le minerai de fer, dans le but de préparer une machine qui permette au fermier de l'ouest de fouiller profondément le terrain dont, jusqu'à ce jour, il n'a fait qu'écorcher, pour ainsi dire, les couches superficielles, et de défricher et de drainer les terrains fertiles des bas-fonds sur les bords de la rivière, au lieu des terrains plus élevés et plus secs dont il faisait jusqu'alors ses moyens de subsistance.

    Les premiers colons de l'Ouest choisirent constamment les terrains plus élevés, abandonnant à leurs successeurs les terrains plus bas et plus fertiles. Malgré la fécondité du sol, on évitait et on évite encore les vallées situées immédiatement dans le voisinage des rivières, à raison du danger des fièvres qui, encore aujourd'hui, enlèvent en si grand nombre, les individus émigrant vers les États de fondation récente. La facilité de recueillir quelque faible récolte poussait toujours à choisir le terrain le plus promptement cultivable, et aucun autre ne remplissait mieux ce but qu'un terrain couvert de peu de bois et débarrassé de broussailles. Par suite de la chute constante des feuilles et de leur décomposition, le sol était demeuré couvert d'une légère moisissure, ce qui empêchait l'herbe de pousser ; et en faisant périr les arbres, pour laisser pénétrer le soleil, les colons purent obtenir une faible rémunération de leur travail. Le principal but à atteindre, le but vraiment important, était d'avoir un emplacement sec pour y construire une habitation ; et conséquemment, on vit le colon choisir toujours les hauteurs ; la même raison qui l'empêchait de commencer l'oeuvre du drainage artificiel agissant avec la même énergie relativement au terrain nécessaire pour la culture (8).

    En arrivant au Wisconsin, le voyageur trouve le premier colon de cet État, appartenant à la race blanche, placé sur le terrain le plus élevé connu sous le nom du Gros-Rempart, et il suit les anciennes routes le long des crêtes sur lesquelles se trouvent les petits bourgs et les villages créés par les individus qui ont dû commencer en ces lieux l'oeuvre de la culture. Quelquefois il traverse une prairie humide dans laquelle peut se trouver le terrain le plus riche de l'État et « la terreur du premier émigrant (9). »

    En descendant l'Ohio et en arrivant au confluent de ce fleuve et du Mississipi, nous perdons de vue tous les indices qui attestent l'existence d'une population, sauf le 1e pauvre bûcheron qui risque sa santé, dans le labeur auquel il se livre pour se procurer le bois destiné à la construction des nombreux bateaux à vapeur. Là, pendant des centaines de milles, nous traversons le terrain le plus riche couvert d'arbres gigantesques ; malgré toutes ses qualités productives, il reste sans valeur, pour tous les besoins de la culture ; n'étant pas protégé par des digues, il est exposé aux inondations du fleuve, et le voisinage de ce dernier est funeste à la vie et à la santé ; des millions d'acres de terre possédant les qualités qui les rendent propres à récompenser le plus amplement le travailleur restent sans être défrichés, ou drainés, tandis que les terrains plus élevés et plus ingrats sont soumis à la culture (10).

    En descendant plus loin nous rencontrons la population et la richesse se préparant à gravir le Mississippi, et abandonnant les bords du golfe du Mexique. Des digues ou levées protégent contre l'invasion du fleuve, et l'on aperçoit de magnifiques plantations, sur une terre semblable sous tous les rapports à la région sauvage et sans culture qu'on vient de laisser derrière soi. Si maintenant le voyageur veut chercher les habitations des premiers colons, il doit laisser le bord de la rivière et gravir les hauteurs ; et à chaque pas il trouvera une nouvelle preuve de ce fait, que la culture commence invariablement par les sols les moins fertiles ; si vous demandez aux colons pionniers pourquoi ils dépensent leur labeur sur le sol ingrat des hauteurs tandis qu'il y a abondance de sols fertile, leur réponse sera invariablement celle-ci : qu’ils peuvent cultiver le premier, tel qu'il se comporte, tandis qu'ils ne peuvent cultiver les seconds. Le pin des collines est petit et l’on peut s'en débarrasser facilement ; puis il fournit du combustible, en même temps que ses souches fournissent la lumière artificielle. Essayer de défricher le terrain qui porte le gros bois de construction serait pour le colon une cause de ruine. Si, au lien de descendre le Mississipi nous remontons le Missouri, le Kentucky, le Tennessee, ou la rivière Rouge, nous constatons invariablement : que plus la population est compacte et plus la masse de richesse est considérable, plus aussi les bons terrains sont cultivés ; qu'à mesure que la population diminue, en même temps que nous nous rapprochons des sources des cours d'eau et que la terre devient plus abondante, la culture s'éloigne du bord des rivières, la quantité de bois et des terres à prairies non drainées augmente, et que les habitants disséminés obtiennent des couches superficielles du sol, une rémunération moins considérable pour leur travail, en même temps que diminue leur pouvoir de se procurer facilement les choses nécessaires à la vie et tout ce qui contribue à leur commodité et à leur bien-être. Si nous traversons le Mississipi pour pénétrer dans le Texas, nous trouvons la ville d'Austin, siège du premier établissement américain, placé sur le Colorado, tandis que des millions d'acres du plus beau bois et des plus belles terres à prairies du monde, complètement inoccupées, ont été négligées, comme ne pouvant rembourser les frais de simple appropriation. Si nous portons nos regards sur la colonie espagnole de Bexar, nous y constaterons une nouvelle démonstration du même fait universel, à savoir la tendance complète de la colonisation à se porter vers les sources des cours d'eau.

    Si nous tournons les yeux vers les États atlantiques du sud, nous rencontrons partout la preuve de ce même fait si important. Les plus riches terrains de la Caroline du nord, sur une étendue de plusieurs millions d'acres, ne sont jusqu'à ce jour, ni défrichés ni drainés, tandis qu'on y voit sur tous les autres points des individus dépensant leur labeur sur des terrains peu fertiles qui ne leur rendent que de trois à cinq boisseaux par acre. La Caroline du sud possède des millions d'acres des plus beaux terrains à prairies et autres, susceptibles de donner d'immenses revenus au cultivateur, et qui n'attendent que le développement de la richesse et de la population ; et il en est de même dans la Géorgie, la Floride et l'Alabama. Les terres les plus fertiles de l'ouest, du sud et du sud-ouest, sont tellement dépourvues de valeur que le Congrès en a fait une concession, sur une étendue de près de 40 millions d'acres, aux États dans lesquels elles se trouvent situées, et ceux-ci les ont acceptées.

    Les faits sont partout les mêmes, et s'il était possible de trouver une exception apparente, elle ne ferait que prouver la règle. Par la même raison que le colon se bâtit une hutte de bois afin de se pourvoir d'un abri jusqu'à ce qu'il puisse en avoir un construit en pierre, il commence à cultiver là où il peut faire usage de sa charrue, et éviter ainsi le danger de mourir de faim, qui résulterait de ses efforts pour s'en servir dans les lieux où cela lui serait impossible, et où les fièvres, suivies de la mort, seraient l'inévitable résultat de ses tentatives. Dans tous les cas que l'histoire nous a transmis, lorsqu'on a voulu essayer de former des établissements sur des terrains fertiles, ou ils ont échoué complètement, ou leur progrès a été très-lent ; et ce n'est qu'après des efforts répétés qu'ils ont prospéré. Le lecteur qui désire avoir une preuve de ce fait, et de la nécessité absolue de commencer par les terrains moins fertiles, peut l'obtenir en étudiant l'histoire des colonies françaises dans la Louisiane et à Cayenne, et en comparant leurs échecs répétés avec le développement constant des colonies formées dans la région du Saint-Laurent, où se sont formés des établissements nombreux et assez prospères, sur des points où la terre est maintenant considérée comme presque complètement sans valeur, parce qu'on peut obtenir ailleurs avec très-peu de travail des terrains de meilleure qualité. Il peut se convaincre surabondamment en comparant le développement calme, mais constant, des colonies établies sur les terrains stériles de la Nouvelle-Angleterre, avec les échecs multipliés de la colonisation sur les terrains plus fertiles de la Virginie et de la Caroline. Ces derniers ne pourraient être mis en culture par des individus travaillant pour eux-mêmes. Aussi voyons-nous les plus riches colons acheter des nègres et les forcer d'accomplir leur tâche, tandis que le travailleur libre va chercher les terrains légers et sablonneux de la Caroline du nord. Aucun individu abandonné à lui-même ne commencera l'oeuvre de la culture sur les terrains riches, parce que c'est alors que ceux-ci donnent le moindre rapport ; et c'est sur ces terrains, dans tous les pays nouveaux du monde, que la condition du travailleur se trouve la pire, le travail y étant entrepris avant que ne se soit formée l'habitude de l'association, qui ne vient qu'avec l'augmentation de la richesse et de la population. Le colon qui cherchait les terrains élevés et légers obtenait des moyens de subsistance, bien que la rémunération de son travail fût très-faible. S'il eût entrepris de drainer les riches terrains du marais Terrible (11), il serait mort de faim, ainsi que cela est arrivé à ceux qui ont colonisé l'île fertile de Roanoke.

 

 

 


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CHAPITRE IV :

DE L'OCCUPATION DE LA TERRE.

 

    § 4. — Marche de la colonisation au Mexique, aux Antilles et dans l'Amérique du Sud.


    
    En traversant le Rio-Grande, pour pénétrer dans le Mexique, le lecteur trouvera une nouvelle démonstration de l'universalité de cette loi. A sa gauche, près de l'embouchure de la rivière, mais à quelque distance de ses bords, il apercevra la ville de Matamoras, dont la création est de date récente. Partant de ce point, il peut suivre le cours de la rivière, à travers de vastes étendues des plus riches terrains à l'état de nature, où se rencontrent des établissements disséminés çà et là, et occupant les points les plus élevés jusqu'à l'embouchure du San-Juan ; en suivant celui-ci jusqu'à sa source, il se trouvera dans un pays assez peuplé, dont la capitale est Monterey. Placé là s'il porte ses regards vers le nord, il voit la culture s'avançant à travers les terrains élevés du Chihuahua, mais s'éloignant invariablement des bords de la rivière. La ville de ce nom est située à une distance de vingt milles, même de l'affluent tributaire du grand fleuve, et à plus de cent milles de l'embouchure du petit cours d'eau. En passant à l'ouest, de Monterey à Saltillo et de là au sud, le voyageur cheminera à travers des plaines sablonneuses, dont l'existence est une preuve de la nature générale du pays. Arrivé au Potosi, il se trouve au milieu d'une contrée sans rivière, où l'irrigation est presque impossible, et dans laquelle, toutes les fois que viennent à manquer les pluies périodiques, sévissent la famine et la mort ; cependant s'il jette les yeux vers la côte, il aperçoit un pays arrosé par de nombreuses rivières, où le coton et l'indigo croissent spontanément ; où le maïs pousse avec une exubérance de végétation inconnue partout ailleurs ; un pays qui pourrait approvisionner de sucre le monde entier, et où le seul danger à redouter, à cause de la nature du sol, c'est de voir les récoltes étouffées, à raison du rapide développement des plantes qui surgissent sur une terre féconde, sans l'assistance, et même contre la volonté de l'homme qui entreprendrait de les cultiver ; mais on n'y aperçoit point de population. Le terrain n'est ni cultivé, ni desséché, et demeurera probablement tel qu'on le voit aujourd'hui ; en effet, ceux qui entreprendraient cette double tâche avec les ressources dont le pays dispose actuellement, mourraient de faim, s'ils étaient épargnés par les fièvres qui, là comme partout, règnent sur les terres plus fertiles, jusqu'au moment où celles-ci auront été soumises à la culture (12).

    En s'avançant, le voyageur aperçoit Zacatecas, situé sur des hauteurs, et aride, ainsi que Potosi, et cependant cultivé. En continuant son chemin sur la crête, il a sur sa gauche Tlascala, autrefois centre d'une population nombreuse et riche, placée à une grande distance de tout cours d'eau, et occupant les terrains élevés d'où descendent les petits ruisseaux qui vont se réunir aux eaux de l'Océan Atlantique et de l'Océan Pacifique. Sur sa droite est la vallée de Mexico, région susceptible de récompenser amplement les efforts du travailleur, et qui, du temps des Cortez, produisait d'abondantes subsistances pour quarante cités. Cependant la population et la richesse ayant diminué, les individus qu'on y trouve encore se sont retirés vers les hautes terres qui bordent la vallée, pour cultiver le sol plus ingrat dont la seule ville qui reste encore tire ses moyens de subsistance ; comme conséquence de ce fait, il arrive que le prix du blé est plus élevé qu'à Londres ou à Paris, tandis que le salaire est très-bas. Là le terrain fertile surabonde, mais la population s'en éloigne, tandis que, suivant M. Ricardo, c'est celui qui devrait être approprié tout d'abord.

    En passant au sud, on voit Tabasco presque entièrement inoccupé, bien que possédant des terres fertiles. En arrivant dans le Yucatan, pays où l'eau est un objet de luxe, nous rencontrons une population considérable et prospère, presque dans le voisinage des meilleurs terrains de l'Honduras, terrains qui, au moment où la population et la richesse auront augmenté dans une proportion suffisante, donneront au travailleur un revenu aussi considérable, si même il ne l'est plus, que celui qu'on a recueilli jusqu'à ce jour ; cependant, aujourd'hui, ce n'est qu'un désert n'offrant de moyens de subsistance qu'à quelques misérables bûcherons qui exploitent le bois de campêche ou le bois d'acajou.

    Si nous nous arrêtons là et que nous regardions dans la direction du nord, vers la mer des Caraïbes, nous apercevons les petites îles nues et couvertes de rochers de Montserrat, de Levis, de Saint-Kitts, de Sainte-Lucie, de Saint-Vincent et autres cultivées dans toute leur étendue, tandis que la Trinité, avec le sol le plus riche du monde, reste presque à l'état de nature, et que Porto Rico, dont le terrain est d'une fertilité incomparable, ne commence qu'aujourd'hui à être soumis à la culture.

    Si nous nous tournons ensuite vers le sud, nous remarquons la ligne du chemin de fer de Panama, percée à travers les jungles épaisses qui se reproduisaient presque aussi rapidement qu'elles avaient été détruites. Abandonnée à elle-même, cette ligne serait presque envahie de nouveau par ces jungles dans l'espace d'une année, la destruction des matières mortes étant, en ce pays, en raison directe de la croissance de la matière vivante. Sur les flancs de Costa-Rica et de Nicaragua, on voit des terres d'une fertilité incomparable, complètement inoccupées, tandis qu'on peut apercevoir partout des villages indiens à mi-chemin des montagnes sur des terres qui se drainent elles-mêmes (13).

    En portant nos regards plus au sud, et remarquant la position de Santa Fe de Bogota, et la ville de Quito, centres de population où les habitants se groupent sur les terrains élevés et secs, tandis que la vallée de l'Orénoque (14) reste inoccupée, le lecteur verra se produire sur une grande échelle le même fait, dont nous avons démontré l'existence dans de faibles proportions sur le bord des rivières de Pennsylvanie. Puis, faisant une halte sur les pics du Chimboraçao, et jetant les yeux autour de lui, il apercevra le seul peuple civilisé, à l'époque de Pizarre, occupant le Pérou, pays élevé et sec, où le drainage s'effectue par de petits ruisseaux dont le courant rapide a empêché qu'il ne se formât des marais où la matière végétale pourrait périr, afin de rendre un sol riche pour la production du bois de haute futaie, avant la période de culture, ou, plus tard, des substances alimentaires. Le terrain, étant peu fertile, fut défriché facilement ; n'ayant pas besoin de drainage artificiel, il fut occupé de bonne heure (15).

    En se tournant maintenant vers l'est, il voit devant lui le Brésil, pays baigné par les plus grands fleuves du monde, qui, jusqu'à ce jour, n'est qu'un désert, et cependant peut produire d'énormes quantités de sucre, de café, de tabac et de tous les autres produits des régions tropicales. Ses champs sont couverts de troupeaux innombrables de bétail, et les métaux les plus précieux se trouvent presqu'à la surface du sol. Mais, « étant privé de ces plateaux qui couvrent une partie considérable de l'Amérique espagnole, le Brésil n'offre pas une situation que choisissent volontiers les colonisateurs européens (16). » « Les plus grandes rivières, dit un autre auteur, sont celles qui sont les moins navigables, et la raison en est (17) que ces rivières constituent les moyens de drainage des grands bassins de l'univers, dont le sol ne doit être soumis à la culture que lorsque la population et la richesse, et, conséquemment, la puissance d'association, ont augmenté considérablement. » Avec cette augmentation viendra le développement de l'individualité, et alors les hommes deviendront libres. Mais partout on voit l'homme fort cherchant à cultiver les terres fertiles avant le développement de la population et de la richesse, et, par suite, s'emparant du pauvre Africain et le forçant de travailler pour un faible salaire, et sous l'influence de conditions funestes à la vie humaine. Les fleuves les plus utiles du Brésil, ceux qui sont le plus navigables, ne sont pas l'Amazone, le Topayos, le Zingu ou le Negro, « traversant des contrées qui, un jour (18), dit Murray, seront les plus magnifiques de l'univers ; mais ceux qui coulent entre la chaîne des côtes et la mer, et dont aucun ne peut atteindre un cours prolongé. » Et c'est pourquoi nous constatons, en comparant les diverses parties de cette contrée, que le même fait d'une si haute importance, se révèle sur une échelle si considérable dans les parties orientales et occidentales du continent. Les petites pentes escarpées du Pérou ont offert l'exemple de la plus ancienne civilisation de cette portion du globe, et si nous jetons maintenant les yeux sur les pentes analogues du Chili, nous voyons un peuple dont la population et la richesse s'accroissent rapidement, tandis que la grande vallée de la Plata, dont les terrains sont susceptibles de donner au travailleur la plus ample rémunération, reste, jusqu'à cette heure, plongée dans la barbarie. Là, comme partout ailleurs, il nous est démontré que la culture commence sur les terrains les moins fertiles.

 

 

 

 

 

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