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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

henry_charles_carey.jpg

TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IX :

DE L'APPROPRIATION.

   

    § 12. — Phénomènes sociaux qui se révèlent dans l'histoire de l'Angleterre et celle des Etats-Unis.


    L'histoire de l'Angleterre, depuis la révolution de 1688, n'offre que des guerres presque continuelles pour le développement du trafic ; mais comme le système qu'on se proposait d'établir différait essentiellement de tous ceux qui l'avaient précédé, les considérations sur ces guerres et sur leurs résultats trouveront plus convenablement leur place dans un autre chapitre.

    Aux États-Unis, toutes les dispositions belliqueuses se révèlent dans les États de Sud, où le possesseur d'esclaves agit comme le trafiquant, régissant tous les échanges entre les individus qui travaillent à la production du coton et du tabac, et ceux qui ont besoin de consommer des vêtements. Là, comme partout ailleurs, la prédominance de l'esprit militaire et de l'esprit de trafic est accompagnée d'une faiblesse croissante, résultant de la nécessité chaque jour croissante de la dispersion, et d'une diminution constante de la puissance d'association. Là, toutefois, ainsi que pour l'Angleterre, il existe des motifs pour renvoyer avec convenance à un chapitre ultérieur les considérations sur la politique de l'Union.

 

 

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IX :

DE L'APPROPRIATION.

   

    § 13. — Les sols les plus fertiles sont délaissés, dans tous les pays où la guerre obtient la prédominance sur le commerce. La splendeur individuelle s'accroît en raison de la faiblesse croissante de la société. Moins est considérable la proportion qui existe entre les soldats et les trafiquants, et la masse des individus dont la société se compose, plus est considérable la tendance de celle-ci à la force et à la durée.


    Que la faculté de s'associer volontairement, ou le pouvoir d'entretenir le commerce, existe en raison directe du développement de l'individualité, c'est un fait dont la vérité ne peut être contestée par ceux qui ont observé les mouvements des individus dont la société se compose. Ce fait est aussi vrai à l'égard des nations qu'il l'est à l'égard des personnes, l'individualité parmi celles-ci se développant également en même temps que la paix et le commerce, et s'amoindrissant avec le développement des habitudes militaires et la nécessité de dépendre des services du trafiquant. Chaque pas fait dans la première direction est suivi d'un accroissement dans cette domination exercée sur la nature, qui constitue la richesse ; tandis que chaque pas fait dans la direction contraire est suivi d'une diminution de puissance ; et c'est pourquoi nous voyons les sols fertiles abandonnés, dans tous les pays où la guerre, ou le trafic, obtiennent la prééminence sur le commerce, ainsi qu'on le voit en Irlande, en Italie, dans l'Inde, la Turquie, la Virginie et la Caroline.

    Moins est intense la puissance d'association locale, plus est considérable la tendance à la centralisation et à la création de grandes villes, ainsi qu'on a pu le constater dans l'accroissement d'Athènes et de Rome, toutes deux si magnifiques à la veille même de leur ruine, ainsi qu'on peut le constater aujourd'hui à Londres, à Paris et à Calcutta. Avec le développement de la centralisation, nous assistons au spectacle d'une inégalité constamment croissante dans la condition des diverses fractions de la société ; nous voyons quelques hommes amassant leurs fortunes avec une extrême rapidité, en même temps que les chances de la guerre et du trafic tendent à priver de pain les classes pauvres de la société. C'est ainsi que furent amassées les immenses fortunes de Crassus et de Lucullus, à l'époque où le peuple de Rome était forcé de s'adresser au trésor pour subsister ; celle de Jacques Coeur, au moment où la France était presque entièrement dépeuplée ; celle du Vénitien millionnaire, qui l'emporta sur Carlo Zeno, son compétiteur, pour les fonctions de doge, pendant la guerre de la Chiozza, où Venise, grâce à ce dernier, échappa à une destruction complète (12), et celle des Médicis, à l'époque où régnait à Florence la plus grande détresse. La faiblesse de la communauté sociale augmente en raison de la magnificence des fortunes privées et de la splendeur de la capitale ; et à mesure que la faiblesse augmente, nous observons invariablement une tendance à employer des mercenaires ; individus qui, pour de l'argent ou le pillage, se battent volontiers au profit de toutes les causes, ainsi qu'on l'a vu à Athènes, à Carthage, à Rome, en Espagne, et qu'on le voit aujourd'hui en Angleterre.

    La guerre et le trafic étant les occupations de l'homme qui exigent le moins de connaissances, prennent le pas sur toutes les autres dans leur développement. La nécessité de porter les armes pour sa défense personnelle, ou de dépendre des services du trafic quant, tendant à diminuer à mesure que la société accomplit des progrès, cette diminution dût être partout accompagnée d'une diminution dans la proportion existante entre les soldats et les trafiquants, et la masse d'individus dont la société se compose. Lorsque tel est l'état des choses, la société tend de plus en plus à prendre la forme où se combinent le mieux la force et la beauté ; mais s'il en est autrement, la part proportionnelle du trafic et de la guerre tendant à augmenter, et celle du commerce à diminuer, la société tend à prendre une forme directement contraire, celle d'une pyramide renversée. Naturellement, la stabilité diminue ; et si le mouvement dans ce sens continue longtemps, il aboutit à la ruine ainsi que nous l'avons vu par rapport à Athènes et à Carthage, à Venise et à Gènes, en Portugal et en Turquie ; ou bien il produit, comme cela a eu lien en France, une série interminable de révolutions.

 

 

 

 

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CHAPITRE IX :

DE L'APPROPRIATION.

   

    § 14. — Plus l'organisation de la société est élevée, plus est grande sa vigueur et plus est heureuse sa perspective de vitalité. L'accroissement dans la part proportionnelle des soldats et des trafiquants tend à la centralisation et à la mort morale, physique et politique.


    La résistance à la gravitation soit dans le monde végétal, soit dans le monde animal, est en raison directe de l'organisation. Il en est de même, ainsi que le lecteur l'a vu, à l'égard de l'homme, Plus son organisation est élevée, plus s'agrandit sa perspective de vie. Il en est de même encore par rapport aux sociétés ; leur chance de vie s'accroit, à mesure qu'avec le développement des diverses facultés de leurs membres, leur organisation devient d'un ordre plus éminent. Le système suivi par les diverses communautés sociales dont nous avons parlé plus haut, ayant cherché à maintenir le pouvoir du soldat et du trafiquant, et à empêcher ce développement, leur résistance à la gravitation a nécessairement diminué, jusqu'à ce qu'enfin, comme à Athènes, à Carthage et à Rome, la mort mit fin à leur triste existence.

    Tout accroissement dans la part proportionnelle de la société, qui se consacre à la guerre et au trafic, tend à amener la centralisation et l'esclavage ; c'est un résultat inévitable du décroissement de l'individualité et de la diminution de la puissance d'association volontaire. Toute diminution dans cette part proportionnelle, tend à produire la décentralisation, la vie et la liberté ; c'est une conséquence d'un développement plus intense de l'individualité, d'un accroissement de la puissance d'association, et d'une organisation plus parfaite de la société.

    La force d'une communauté sociale croît en raison du développement de la puissance d'association, et de la perfection de son organisation. Plus sont nombreuses les différences parmi les membres, plus l'organisation doit être parfaite et plus grande doit être, conséquemment, la force.

    Les différences résultent de l'association ou du commerce ; et le commerce prend des accroissements en même temps que se développe l'individualité, et que se produisent les différences ; et moins est impérieuse la nécessité d'avoir recours aux services du soldat et du trafiquant, plus le commerce prend des accroissements rapides.

    La puissance d'association augmente, en raison directe de l'observance, par les communautés sociales, de cette grande loi du christianisme qui nous enseigne le respect pour les droits de nos semblables ; et comme la force augmente avec le développement de l'association, il suit de là naturellement que la nation qui veut croître en force, et voir durer ses institutions, doit apporter dans la direction des affaires publiques, le système de morale reconnu comme obligatoire pour ses membres pris individuellement.

    Si nous voulons maintenant trouver les causes de la décadence et de la ruine définitive des diverses communautés sociales du monde, nous devons rechercher ces causes dans l'examen du système qu'elles ont suivi par choix, ou par nécessité ; soit celui qui tend à augmenter la proportion des classes de la société dont nous avons parlé plus haut, soit celui qui tend à diminuer cette proportion ; et, dans tous les cas, nous constaterons ce fait que : tandis que le premier a entraîné avec lui la ruine et la mort, le second a amené l'accroissement de la richesse, de la prospérité, du bonheur et de la vie.

 

 

 


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CHAPITRE IX :

DE L'APPROPRIATION.

   

    § 15. — L'économie politique enseigne le contraire de ces faits. Erreur qui résulte de l'emploi d'expressions identiques, pour exprimer des idées qui diffèrent complètement.


    La doctrine Ricardo-Malthusienne ayant été inventée pour expliquer, à l'aide des lois établies par le Créateur, l'existence de la maladie sociale, et pour affranchir ainsi de toute responsabilité la classe qui vit de l'appropriation et dirige les affaires des nations, il n'y a pas lieu d'être surpris que l'économie politique moderne envisage les individus dont les occupations sont la guerre et le trafic, sous un point de vue différent de celui sous lequel nous les avons représentés ici. Mac Culloch nous dit que l'homme qui transporte des denrées est aussi bien un producteur que le fermier, et que l’absentéisme, exigeant l'emploi d'intermédiaires ou de trafiquants, entre le propriétaire de la terre et ceux qui la cultivent, est un bien et non un mal. M. Chevalier borne la sphère de l'économie politique aux transactions dans lesquelles il y a achat ou vente de marchandises (13), et Bastiat nous apprend qu'une des erreurs du socialisme moderne consiste à classer parmi les races parasites les intermédiaires, ou individus qui se placent entre le producteur et le consommateur. Le courtier et le marchand, créant, nous dit-il, une valeur, suivant son opinion, il est parfaitement exact de les classer avec les agriculteurs et les manufacturiers ; tous et chacun étant également des intermédiaires qui rendent des services en retour desquels ils attendent une rémunération.

    Il est complètement vrai que l'intermédiaire crée des valeurs ; mais c'est pour cette raison même que l'on est satisfait de pouvoir se passer de ses services. La valeur étant la mesure du pouvoir de la nature à l'égard de l'homme, et la valeur de l'homme augmentant avec la diminution dans celle des denrées nécessaires à ses besoins, il en résulte nécessairement que, dans quelque proportion que le trafiquant augmente la valeur des denrées, il doit diminuer la valeur de l'homme. Sur le prix imposé à la population anglaise pour les denrées qu'elle consomme, une très-large part revient aux intermédiaires, qui s'enrichissent ainsi aux dépens et du consommateur et du producteur. Il en est de même en Turquie, où les bénéfices du trafiquant sont énormément considérables. Il en est encore de même dans l’Inde, au Mexique, dans nos États de l'Ouest et dans les îles de l'Océan Pacifique ; et sans nul doute, dans tous les pays où les individus sont incapables de combiner leurs efforts avec ceux de leurs semblables. Le trafiquant est une nécessité et non une puissance ; et il en est de même à l'égard de toutes les classes de la société auxquelles nous avons fait allusion. A chaque accroissement dans la population et la richesse, les hommes deviennent de plus en plus capables de se réunir et d'arranger leurs affaires eux-mêmes, en même temps que diminue constamment pour eux le besoin d'employer des intermédiaires, en leur qualité de courtiers, de trafiquants, d'agents de police, de soldats ou de magistrats ; et plus ils peuvent se dispenser des services de ces individus, et plus doit être prononcée la tendance de la société à prendre une forme unissant la force et la solidité, et celle qui s'accorde le mieux avec nos idées de beauté.

    Dans toutes les classes dont nous venons de parler ici, tous désirent que les hommes soient à bon marché, tandis que les hommes eux-mêmes désirent que le travail soit cher. L'homme d'État sait que lorsque les hommes sont à bon marché, ils sont gouvernés plus facilement que lorsqu'ils sont chers. Le souverain trouve plus de facilité à se procurer des soldats, lorsque les salaires sont bas, que lorsqu'ils sont élevés. Le grand propriétaire terrien désire que les hommes soient à bon marché et conséquemment qu'on puisse se les procurer facilement (14). Le trafiquant désire que le travail soit à bon marché lorsqu'il achète ses marchandises, et que celles-ci soient à un prix élevé, et naturellement que le travail soit à bas prix, lorsqu'il les vend. Tous ces individus regardent l'homme comme un instrument dont le trafic doit faire usage. Tous sont nécessaires dans les premiers âges de la société ; mais la nécessité de leurs services doit diminuer, et les hommes doivent se réjouir toutes les fois que chaque diminution de cette nature a lieu, autant qu'ils le font lorsque le navire à vapeur remplace le navire à voiles, lorsque la pompe remplace l'effort des bras, ou que de grandes machines hydrauliques remplacent la pompe elle-même. Moins est compliqué le mécanisme nécessaire pour entretenir le commerce parmi les hommes, plus ce commerce doit être considérable.

    La grande difficulté, dans toutes ces circonstances, résulte de ce fait, que le même terme est constamment employé pour exprimer des idées complètement différentes. L'individu qui fabrique mille paires de souliers pour mille individus, dont chacun vient chez lui pour trouver une chaussure à son pied, entretient un commerce qui n'est entravé en aucune façon par la nécessité de payer des porteurs, ou des marchands commissionnaires. Son voisin, qui fabrique le même nombre de souliers, trouve nécessaire d'employer un porteur pour les remettre au trafiquant, puis de payer le trafiquant pour trouver des individus qui achèteront et payeront ses souliers. Nous avons là trois opérations distinctes, dont chacune doit être rétribuée ; la première, celle du trafiquant, qui ne fait uniquement que régler les conditions de l'échange, la seconde, celle du porteur, qui opère les changements de lieu, et la troisième, celle du cordonnier, qui opère les changements de forme ; la rémunération de ce dernier individu dépend entièrement de la part qui lui reste, après que les deux premiers ont été payés. On a l'habitude de comprendre toutes ces opérations sous le titre général de commerce, tandis que les individus qui prennent réellement part au commerce sont, uniquement, celui qui fabrique les souliers et ceux qui les usent. Les autres sont utiles en tant qu'ils sont nécessaires, mais tout ce qui tend à diminuer le besoin qu'on a de leurs services est autant de gagné pour l'homme, en même temps qu'un perfectionnement dans les instruments de toute autre espèce quelconque. La valeur de l'homme augmente avec chaque diminution des obstacles apportés au commerce, et le plus grave de ces obstacles, c'est la nécessité d'employer le trafiquant et le transportateur à opérer les changements de lieu (15).

 

 

 

 

 

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  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IX :

DE L'APPROPRIATION.

   

Notes de bas de page

 

 

1  « Il n'existe aucune nation, en Europe, qui se soit plus complètement souillée d'un pareil crime que la Grande-Bretagne. Nous avons arrêté les progrès naturels de la civilisation en Afrique. Nous lui avons ravi l'occasion de s'améliorer. Nous l'avons retenue dans les ténèbres de l'ignorance, de la servitude et de la cruauté. Nous y avons renversé complètement l'ordre de la nature. Nous y avons augmenté tout ce qu'il y avait de barbarie naturelle et donné à chaque individu des motifs pour commettre, au nom du trafic, des actes d'hostilité et de perfidie perpétuelles contre ses voisins ; c'est ainsi que la perversion du commerce anglais a porté la misère, an lieu du bonheur, sur toute une partie du monde ; mentant aux vrais principes du commerce, oublieux de notre devoir, quel mal presqu'irréparable nous avons fait à ce continent ! Jusqu'à ce jour nous avons obtenu tout juste assez de connaissances sur ses productions, pour apprendre qu'il y avait là des ressources commerciales dont nous avons arrêté le cours. » (W. PITT.)          Retour

2  « Gibraltar fut tout ce que l'Angleterre gagna à cette guerre, et comme ce vol contribua, en grande partie, à assurer sa défaite et à établir Philippe V sur le trône d'Espagne, nous pouvons considérer Gibraltar comme la première cause de ces guerres ruineuses qui, entreprises sans autorisation légitime et continuées à l'aide d'anticipations sur les revenus futurs, nous ont inoculé ces maladies sociales qui ont contrebalancé et neutralisé les progrès de l'industrie manufacturière dans les temps modernes. Le traité d'Utrecht consacra cette possession de Gibraltar, mais sans y attacher aucun droit de souveraineté, et à la condition qu'aucune contre- bande ne s'établirait par là en Espagne. Cette condition, nous la violons journellement ; nous faisons acte de souveraineté en tirant le canon dans les eaux mêmes de l'Espagne (car la baie est toute espagnole). Le contrebandier accourt se mettre sous la protection de nos batteries ; il débarque sur nos quais ses balles de marchandises ; il est l'agent de nos marchands, ou bien il est assuré par eux, et le pavillon qui flotte au sommet du rocher sert à lui signaler les mouvements des croisières espagnoles. » (URQUHART, Les Colonnes d'Hercule, t. I, p. 43.)
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3  Deux sujets anglais, appartenant au bâtiment le Monarque, eurent à Rangoun une dispute, à la suite de laquelle le capitaine fut condamné à une amende de 100 livres. Deux autres sujets anglais, appartenant au navire le Champion, eurent également une querelle dans le même lieu, et un d'eux fut condamné à une amende de 70 livres. Le résultat de ces actes fut la guerre contre les Birmans, qui éclata quelques semaines après, et dans laquelle des milliers d'existence furent sacrifiées, des villages et des villes livrés au pillage, guerre qui amena l'annexion au Royaume-Uni d'un territoire plus étendu que l'Angleterre. Ceux qui veulent savoir, comment la guerre et le trafic s'alimentent réciproquement, pourront satisfaire leur curiosité à cet égard en lisant le pamphlet de M. Cobden, qui a pour titre : Comment les guerres prennent naissance dans l'Inde. Londres, 1853. Ils y verront qu'ainsi qu'en d'autres lieux, en Orient, la fable du Loup et de l'Agneau s'est complètement réalisée, les Birmans ayant été contraints de soutenir une guerre qu'ils avaient constamment témoigné le désir le plus vif d'éviter par les plus complètes satisfactions. Le crime cependant entraîne avec lui son châtiment, car l'empire Birman est une lourde charge pour les finances de l'Inde, et il en est de même du Scind, du Satara et du Punjab, annexés, dit M. Cobden, « au prix de tant de crimes ».
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4  Les passages suivants, extraits de journaux récents, font voir la parfaite conformité de vues du producteur avec celles du propriétaire d'esclaves :
« Une inépuisable quantité de travail à bon marché a été si longtemps la condition de notre système social, soit dans la métropole, soit dans le reste du pays, soit pour l'industrie, soit pour notre plaisir, qu'il reste à considérer si un grand renchérissement de la main-d'œuvre ne troublerait pas, à un degré inquiétant, notre organisation politique et même industrielle. Il y a eu si longtemps deux hommes pour un maître, que nous ne sommes pas préparés pour le jour où il y aurait deux maîtres pour un homme ; car il n'est pas certain que les maîtres puissent continuer leur industrie ou que les hommes se conduisent convenablement sous l'empire du nouveau régime. Les entreprises commerciales et le développement social exigent réellement un accroissement de population, et elles exigent en outre que cet accroissement ait lieu dans la partie de la population qui peut rendre LE MEILLEUR SERVICE, c'est-à-dire la partie laborieuse ; en effet, s'il en était autrement, elle ne serait pas suffisamment à la disposition du capital et de l'industrie. » (London Times.)
« Le bon marché du travail » est indispensable au progrès matériel de tout peuple. Mais on ne peut l'obtenir qu'avec l'abondance de l'offre. Or, le travail des esclaves est, et doit être, l'espèce de travail à meilleur marché. Il n'en sera autrement, que dans le cas où des influences étrangères et hostiles seront en mesure de l'atteindre. L'abolition de l'esclavage, en supprimant l'offre du travail, tend à ce résultat. Les esclaves n'ont jamais été à un prix si élevé dans le Sud. **** L'esclavage est et continuera d'être, tant que le Sud conservera son existence propre, la base de toute propriété dans cette région. **** Augmentez l'offre du travail, et faites ainsi baisser le prix des esclaves, et le Sud échappera à un péril imminent. Le nombre des propriétaires d'esclaves se multiplierait, l'intérêt direct à leur conservation serait plus généralement répandu, et cette nécessité si impérieuse pour le Sud, l'union pour la défense de l'esclavage, s'accomplirait plus facilement. Si cela était possible, il faudrait que chaque homme, dans la limite de ses moyens, fût propriétaire d'esclaves. (Charlestown Mercury.)
« Les grands travaux de ce pays reposent sur le travail à bon marché. » (London Times.)
« L'esclavage est la pierre angulaire de nos institutions. » (Mac DUFFIE.)
« La question est devenue complètement une question d'offre de travail à bon r marché et abondant. » ***
« L'effet du rappel des lois sur les céréales a été d'abord d'égaliser ou de rapprocher le taux des salaires, dans notre pays, de ceux du continent, et, en second lieu, non pas sans doute de les abaisser immédiatement, mais de rendre leur abaissement possible si, à une époque quelconque, la relation entre l'offre et la demande rendait cet abaissement juste et nécessaire. Il y a cinquante ans, les rivages occidentaux de notre île furent envahis par des hordes de Celtes à demi-vêtus, à demi-nourris, à demi-civilisés qui, par leur exemple, réduisirent parmi la population de l'Angleterre l'étalon des dépenses de la vie et du confortable et y grossirent les registres du crime, au grand détriment du caractère et de la bonne renommée de la nation. Mais, continue l'auteur, la quantité abondante de travail à bon marché qu'ils fournirent eut pour effet, incontestablement, de permettre à notre industrie manufacturière de se développer, d'atteindre un niveau qui n'eût pu être atteint sans eux. Et sous ce rapport ils nous ont rendu service. » (North British Rewiew. Novembre 1852.)
« Aussi longtemps que la plupart des femmes ne pourront, ou ne voudront pas apprendre d'autre métier que la couture ordinaire, il est aussi inutile de reprocher à la classe des Davis la misère de ses ouvriers, qu'il le serait d'accuser la Providence de faire naître ceux-ci avec des appétits. Il vaudrait mieux pour tous, à la longue, que les salaires fussent réduits jusqu'à la limite de la famine, de manière à contraindre tous ceux qui ont une vigueur suffisante à chercher d'autres travaux. Cela diminuerait du moins la concurrence et rendrait les chances meilleures pour le reste des ouvriers. » (New-York Evening-Post.)          Retour

5  Au sujet de cette période, M. Guizot, dans son Histoire de la civilisation, p. 14, s'exprime ainsi : » Prenez pour exemple Rome aux jours de splendeur de la » République, à la fin de la seconde guerre punique, à l'époque où brillèrent ses » plus grandes vertus, lorsqu'elle marchait rapidement à la conquête de l'empire » du monde, lorsque sa condition sociale s'améliorait visiblement. » Ce fut dans cette période, cependant, que les grandes propriétés se consolidaient partout, qu'on ne trouvait plus de citoyens libres, que le nombre des esclaves augmentait très-rapidement ; qu'on introduisait les combats de gladiateurs, que la démoralisation se répandait avec la plus grande rapidité parmi le peuple, et que les grands de Rome élevaient dans la ville et hors de la ville les plus vastes palais, toutes choses qui prouvent le déclin de la condition sociale.
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6  En 1286.
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7  Chaque page de l'histoire d'Espagne prouve que la folie de l'oppression est égale à sa perversité ; mais nulle part cette folie ne se révèle plus clairement que dans celles où sont rappelés les actes du duc d'Albe, dans les Pays-Bas, racontés par M. Motley dans un ouvrage récent. « Tandis qu'il décimait chaque jour la population, il croyait en même temps possible de décimer chaque jour son industrie. Ses persécutions firent disparaître, du pays, les classes industrieuses qui en avaient fait cette république si riche et si prospère, telle qu'elle était encore, il y avait peu de temps, tandis qu'au même moment il trouvait, prétendait-il, une mine du Pérou dans la levée d'un impôt d'un dixième penny, sur chaque transaction commerciale des citoyens. Il croyait qu'un peuple frappé d'impuissance, comme celui-ci l'avait été par les actes du Conseil de sang, pouvait payer 10%, non pas chaque année, mais chaque jour, et non sur son revenu, mais sur son capital, non pas une fois seulement, mais chaque fois que la valeur constituant le capital changeait de main. Il se vantait hautement de n'avoir pas besoin de demander des fonds à l'Espagne, affirmant qu'au contraire il enverrait chaque année des remises au trésor royal de la métropole, au moyen des impôts et des confiscations ; et cependant malgré de pareilles ressources, et malgré l'envoi fait de Madrid par Philippe, de vingt-cinq millions d'or dans l'espace de cinq ans, le trésor des provinces était vide et en banqueroute, lorsque arriva le successeur du duc d'Albe. Requesens ne trouva, ni un denier dans le trésor, ni aucuns moyens de s'en procurer. » (Origine de la République de Hollande, t. II, p. 103.)
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« L'Espagnol avait seul conservé en Europe la faculté d'envisager les actes d'une nation sous le même point de vue que ceux d'un individu, et de les apprécier en conséquence. Il ne demande pas ce que dit cette nation ou ce qu'elle entend faire, ou de quels aliments elle se nourrit, ou quel est le nombre de ses serviteurs. Il ne considère que les procédés de celle-ci envers lui-même. L'Espagnol sait que ses deux voisins, pendant cent quarante ans, ont cherché à le dépouiller et à le circonvenir ; tantôt complotant le partage de ses biens, tantôt la supplantation des héritiers ; constamment occupé d'intriguer par ses serviteurs, et tous deux s'attachant surtout à ruiner son intendant. Il voit que pendant tout ce temps, ils n'ont rien gagné ; mais en même temps qu'ils lui ont causé du dommage, ils ont eux- mêmes dissipé des trésors incalculables et d'innombrables existences, quel autre sentiment peut-il éprouver à leur égard que la haine et le dégoût! » (URQUHART. Les colonnes d'Hercule, t. I, p. 48).          Retour

9  « Vauban et Boisguilbert ont décrit, en termes pathétiques, le triste abaissement de la puissance productive de la France, en ces temps déplorables : IL NE LEUR RESTAIT PLUS QUE LES YEUX POUR PLEURER, disaient-ils de nos pères, et force nous est de croire à la réalité de leurs malheurs, confirmés par d'aussi nobles témoignages. Ce fut en cet état que Louis XIV mourant laissait notre pays. Jusqu'au dernier moment, son ministère avait vécu d'expédients misérables. On l'avait vu réduit à multiplier des charges ridicules pour tirer quelque argent des nouveaux titulaires ; et tandis que l'Angleterre et la Hollande empruntaient à 3 ou à 4 p.%, les traitants faisaient payer, au roi de France, 10, 20, et jusqu'à 50 p.%, L'énormité des impôts avait épuisé les campagnes, veuves de leurs laboureurs par suite des consommations de la guerre ; le commerce était devenu presque nul, l'industrie décimée par la proscription des Protestants, semblait condamnée à perdre toutes les conquêtes dues au génie de Colbert. » (BLANQUI, Histoire de l'Économie politique. Paris, Guillaumin, 1842. Tom. II, p. 64-65).
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10  De 1803 à 1815, douze campagnes nous coûtent près d'un million d'individus morts sur le champ de bataille, ou dans les prisons, sur les routes ou dans les hôpitaux.
Deux invasions ont détruit ou anéanti sur le sol de la vieille France, un capital de quinze cents millions, représenté par des produits naturels, ou des manufactures, des maisons, des ateliers, des machines et des animaux indispensables à l'agriculture, à l'industrie manufacturière ou au commerce. Comme prix de la paix au nom de l'alliance, notre pays s'est vu forcé de payer quinze cents millions de plus, pour devenir incapable de reconquérir trop promptement sa prospérité, son bien-être, sa splendeur et sa puissance. Considérez dans l'espace de douze ans, neuf mille millions de francs, enlevés à l'industrie productive de la France, et perdus sans retour. Nous nous trouvâmes dépossédés de toutes nos conquêtes, ayant deux cent mille étrangers campés sur notre territoire où ils vécurent aux dépens de notre gloire et de notre fortune, jusqu'à la fin de l'année 1818. (Le baron DUPIN).
Comme conséquence de cette énorme déperdition de richesse et de population, le commerce existait à peine entre les diverses parties du royaume, ainsi qu'on le voit par les documents suivants recueillis, il y a quelques années, par un ingénieur français distingué. « J'ai souvent, dit-il, traversé, en différents départements, vingt lieues carrées, sans rencontrer un canal, une route tracée, une usine ou même un domaine habité. Le pays semblait un lieu d'exil, abandonné aux misérables dont les intérêts et les besoins sont également mal compris, et dont la détresse s'accroit constamment par suite du bas prix de leurs produits et des frais de transport » (CORDIER).
Le tableau suivant de la condition d'une portion considérable du peuple français de nos jours, est dû à la plume de M. Blanqui, successeur de M. Say dans sa chaire d'économie industrielle ; il a été tracé après une inspection accomplie avec soin des diverses provinces du royaume :
« Quelque diversité qui existe dans le sol occupé par les populations, dans leurs moeurs, dans leurs aptitudes, le fait dominant, caractéristique de leur situation, c'est la misère, c'est-à-dire l'insuffisance générale des moyens de satisfaire même aux premières nécessités de la vie. On est surpris du peu que consomment ces myriades d'êtres humains. Ces millions d'individus forment pourtant la majorité des contribuables, et la plus légère élévation de revenu en leur faveur non-seulement leur profiterait à eux-mêmes, mais accroîtrait immensément les fortunes de tous et la prospérité de l'État. Ceux-là seuls qui l'ont vu, pourront croire de quels éléments chétifs et pitoyables se composent le vêtement, la nourriture et l'ameublement des habitants de nos campagnes. Il y a des cantons entiers où certains vêtements se transmettent de père en fils ; où les ustensiles du ménage se réduisent à quelques cuillers de bois, et les meubles à un banc ou à une table mal assise. On peut encore compter, par centaines de mille, les hommes, qui n'ont jamais connu les draps de lit, d'autres qui n'ont jamais porté de souliers ; et par millions, ceux qui ne boivent que de l'eau, qui ne mangent jamais, ou presque jamais de viande, ni même du pain blanc. » (Cité par PESHINE SMITH. Manuel d'économie politique, trad. par CAMILLE BAQUET, p. 117).
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11  « Nous n'entendons, en aucune façon, accepter la solidarité de toutes les opinions de M. Carey, notamment en ce qui concerne le gouvernement français. » (Note du Traducteur.)
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12  « Zeno seul survécut à cette guerre désastreuse et la voix publique le désignait comme le successeur de Contarini dans les fonctions de Doge. Son nom était dans la bouche de tous, du peuple et de l'armée. Le choix était suspendu entre lui et Michel Morosini, qui avait triplé sa fortune par ses spéculations pendant la guerre. Ce dernier fut élu et proclamé Doge, le 10 juin 1382. » (DARU. Histoire de Venise.)
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13  « J'ai défini l'économie politique, une science qui a pour objet l'application des principes existants et reconnus de droit public à une certaine espèce de faits ; espèce qui donne naissance aux transactions qu'on exprime ordinairement par les mots d'achat et de vente. » (Journal des Économistes, février 1853).
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14  La traite des Chinois se fait très-activement au Pérou, où ils sont transportés par des navires anglais et américains. On les enlève à leurs foyers par l'appât de promesses séduisantes, on les embarque clandestinement et à bord ils sont traités comme des bêtes brutes. Un navire américain, parti de Chine avec 605 de ces malheureux, en a perdu 201 dans la traversée.
Depuis plusieurs mois il y a eu sur le chantier, un projet pour introduire à Cuba, 6 000 Chinois, comme travailleurs sur les plantations, afin de remplacer les nègres dont on doit empêcher l'importation de l'Afrique, si cela est possible. Les capitalistes anglais, ayant leur chargement de marchandises, ont dû suspendre leurs arrangements par suite du besoin urgent de navires à destination de la Crimée, ce qui rendait difficile de passer des polices convenables à Londres. Ils ont filialement transporté le théâtre de leurs travaux dans cette ville ; et il y a maintenant un navire en armement dans le port, à destination de la Chine en vertu d'un contrat passé pour 1250 émigrants. (New-York. Journal of Commerce).
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15  Suivant Mac Culloch (Principes d'économie politique, lère part. ch. 3.). La richesse augmente très-rapidement lorsque le taux du profit est le plus élevé. Quel est donc cependant celui qui reçoit ces profits? C'est l'intermédiaire ou l'individu qui intervient entre les parties, celui qui représente les obstacles apportés au commerce, lesquels produisent l'accroissement des valeurs. Plus le nombre en est grand, et plus est considérable la proportion des difficultés que les produits ont à vaincre dans leur passage des mains du producteur à celles du consommateur, plus est constamment considérable le taux du profit, plus les valeurs sont élevées et plus s'abaisse le niveau de la condition humaine ; et pourtant, suivant l'autorité que nous citons, c'est alors et là même que la richesse doit s'accumuler le plus rapidement.
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  PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie) 

henry_charles_carey.jpg

TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE X :

DES CHANGEMENTS DE LIEU DE LA MATIÈRE.

 

    § 1. — Difficulté, dans la première période de la société, d'effectuer les changements de lieu de la matière. La nécessité de le faire constitue le principal obstacle au commerce. Cette nécessité diminue avec le développement de la population et de la richesse.


    Le pauvre premier colon, incapable de soulever les poutres avec lesquelles il doit construire sa demeure, est forcé de compter, pour trouver un abri, sur les rochers en saillie, ou de s'ensevelir dans les cavités de la terre qui le protègent faiblement contre la chaleur de l'été ou la rigueur du froid en hiver. Hors d'état de commander les services de la nature, il est obligé de parcourir de vastes étendues de terrain pour chercher une nourriture dont le transport à son foyer domestique, lors même qu'il se la procure, dépasse souvent sa puissance privée de secours ; aussi les fruits de sa chasse se perdent-ils sur le sol, tandis que lui et sa femme souffrent par défaut d'une alimentation convenable. Avec le temps cependant, ses fils grandissent, et alors unissant leurs efforts, ils se font des instruments à l'aide desquels ils commandent les forces naturelles, au point de pouvoir couper et transporter les poutres et de se construire quelque chose qui ressemble à une maison. On les voit encore fabriquer d'autres instruments à l'aide desquels ils se procurent des quantités plus considérables d'aliments, et sur des surfaces moins étendues, avec une diminution constante dans la proportion de leur travail nécessaire pour opérer les changements de lien de la matière, et un accroissement constant dans la proportion de ce travail qui peut être consacrée à changer sa forme, dans le but de la rendre propre à lui fournir sa nourriture et à l'aider dans l'oeuvre de production.

    La vie de l'homme est une lutte contre la nature. Le premier besoin pour lui et son premier désir, c'est de s'associer avec ses semblables, et l'obstacle, à la satisfaction de ce désir, se trouve dans la nécessité d'effectuer les changements de lieu. Pauvre et faible, le colon primitif, hors d'état de se procurer une hache, une bèche ou une charrue, est forcé de cultiver les sols les plus ingrats, qui lui donnent la subsistance en si petite quantité qu'il doit nécessairement rester isolé des autres hommes. A mesure que la population augmente, la richesse se développe, et avec le développement de la richesse et de la population, il devient capable de cultiver des sols plus riches, qui lui donnent la subsistance en quantité plus considérable, et diminuent pour lui la nécessité d'aller au dehors et de se séparer de ses semblables. De simple créature n'ayant que des besoins, il passe à l'état d'être doué de puissance, et peut chaque année se procurer plus facilement les instruments à l'aide desquels il entretient le commerce avec des individus éloignés, en même temps que chaque année, également, il devient plus individualisé et moins dépendant du commerce pour avoir à sa disposition tout ce qui contribue à la commodité, au bien-être et au luxe de la vie. Les forces de la nature s'incorporent dans l'homme, dont la valeur augmente à mesure que celle de toutes les denrées diminue ; et avec cette augmentation, il trouve chaque jour une diminution dans la résistance que la nature oppose à ses efforts nouveaux.

 

 

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE X :

DES CHANGEMENTS DE LIEU DE LA MATIÈRE.

 

    § 2. — Diminution dans la proportion de la société nécessaire pour effectuer les changements de lieu. Elle est accompagnée du rapide développement du commerce et du développement, correspondant, du pouvoir d'obtenir des moyens de transport plus perfectionnés.


    Si nous considérons maintenant le colon solitaire de l'Ouest, lors même qu'il est pourvu d'une hache et d'une bèche, nous le voyons obtenant, avec peine, même la cabane de la construction la plus vulgaire. Arrive cependant un voisin amenant avec lui un cheval et une charrette ; et dès lors une seconde maison peut être construite avec moitié moins de travail qu'il n'en fallait pour la première. D'autres individus arrivent successivement, un plus grand nombre de maisons devient nécessaire ; et maintenant, grâce aux efforts réunis de la colonie, une troisième maison est édifiée complètement en un jour, tandis que la première avait exigé des mois entiers, et la seconde des semaines, de pénibles efforts. Ces nouveaux voisins, ayant amené avec eux des charrues et des houes, de meilleurs sols sont mis en culture, et récompensent plus largement le travail, en permettant de conserver l'excédant pour les besoins de l'hiver.

    Le sentier tracé pour des Indiens, dont ils se servaient d'abord, est transformé maintenant en une route, et les échanges commencent avec les établissements éloignés, échanges qui servent de prélude à l'installation du magasin destiné à devenir le noyau de la ville future.

    La population et la richesse, prenant de nouveaux accroissements, et des sols plus riches étant mis en culture, la ville commence à croître, et à chaque augmentation successive du nombre des habitants, le fermier trouve un consommateur pour ses produits et un producteur prêt à fournir à ses besoins ; le cordonnier cherchant à se procurer du cuir et du blé en échange de ses souliers, et le charpentier des souliers et du blé en échange de son travail. Le forgeron a besoin de combustible et de subsistances, et le fermier de fers pour ses chevaux ; et c'est ainsi que le commerce s'accroît de jour en jour, en même temps qu'il y a diminution correspondante dans la nécessité du transport. A cette heure, comme on peut consacrer plus de temps à la production, la rémunération du travail augmente, avec un accroissement constant du commerce. La route ordinaire devenant une route à barrière de péage, et le bourg devenant une ville, le marché qui se trouve tout à fait rapproché des colons prend un accroissement constant, tandis que le chemin de fer facilite les échanges avec les bourgs et les villes éloignés.

    La tendance à l'union et à la combinaison des efforts s'augmente ainsi avec l'augmentation de la richesse. Cette tendance ne peut se développer dans l'état d'extrême pauvreté. La tribu insignifiante de sauvages qui erre sur des millions d'acres du terrain le plus fertile, regarde avec des yeux jaloux tout nouvel arrivant, sachant bien que chaque bouche nouvelle ayant besoin d'être nourrie, augmente la difficulté de se procurer des subsistances ; tandis que le fermier se réjouit de l'arrivée du forgeron et du cordonnier, par la raison qu'ils viennent consommer, dans son voisinage, le blé que jusqu'à ce jour il a porté à un marché éloigné, pour l'y échanger contre des chaussures à son usage et des fers pour ses chevaux. A chaque nouveau consommateur de ses produits qui survient, il peut, de plus en plus, concentrer son activité et son intelligence dans la sphère de sa demeure, et son pouvoir de consommer les denrées apportées d'autres pays augmente, en même temps que diminue la nécessité de chercher au loin un marché pour les produits de sa ferme. Donnez à la pauvre peuplade sauvage des bêches et la science de s'en servir, et la puissance d'association va naître. Les provisions de subsistances devenant plus abondantes, elle accueille avec joie l'étranger qui apporte des couteaux et des vêtements qu'elle échangera contre des peaux et du blé ; la richesse augmente et avec elle se développe l'habitude de l'association.

    La petite tribu se trouve cependant forcée d'occuper les terrains plus élevés et plus ingrats, les terrains plus bas et plus riches consistant en forêts épaisses et en tristes marais, parmi lesquels la nature règne en souveraine absolue, défiant tous les efforts d'individus pauvres et disséminés. Sur le penchant opposé de la vallée, on peut trouver une autre tribu, mais le terrain d'alluvion n'étant pas encore défriché et les ponts n'étant pas une chose à laquelle on ait songé jusqu'à ce jour, il n'existe point de relation entre elles. Toutefois la population et la richesse continuant à s'accroître, et les subsistances pouvant être obtenues en retour de moindres efforts, la puissance d'association augmente aussi invariablement, en même temps qu'augmente constamment l'appréciation des avantages à recueillir d'une nouvelle association. Les routes étant maintenant tracées dans la direction de la rivière, la quantité de subsistances augmente rapidement, à raison de la plus grande facilité de cultiver des sols plus riches ; et le développement de la population et de la richesse est encore plus rapide.

    Le bord de la rivière étant atteint à la longue, la nouvelle richesse prend la forme d'un pont, à l'aide duquel les petites sociétés peuvent plus facilement combiner leurs efforts pour le bien commun. L'un a besoin de charriots ou de wagons, tandis que l'autre possède du blé qui aurait besoin d'être converti en farine ; celui-ci a des peaux plus qu'il ne lui en faut, tandis qu'un autre possède un excédant de vêtements ou de chaussures. Le premier fait usage d'un moulin à vent, tandis que le second se réjouit de posséder un moulin à scier. Les échanges s'accroissent, les travaux deviennent, de jour en jour, plus diversifiés, et les villes augmentent en population et en force, à raison de l'augmentation de la somme de commerce. Des routes étant maintenant tracées dans la direction des autres établissements, on voit disparaître peu à peu les forêts et les marécages à cause desquels, jusqu'à ce jour, ceux-ci avaient été tenus dans l'isolement ; ils cèdent la place aux sols les plus riches que l'on soumet à la culture, et qui récompensent plus largement le travailleur, en lui permettant d'obtenir chaque année des aliments, des vêtements et un abri meilleur, avec une dépense moins considérable de force musculaire. Le danger de la famine a cessé maintenant d'exister, la durée de la vie est prolongée, en même temps qu'il y a un accroissement correspondant dans la facilité de s'associer pour toute entreprise utile, ce qui forme le trait caractéristique et distinctif de la civilisation.

    Avec le nouveau développement de la population et de la richesse, les désirs de l'homme et la possibilité pour lui de les satisfaire progressent constamment. La nation qui s'est formée maintenant possède un excédant de laine, mais elle manque de sucre ; chez la nation voisine au contraire, on peut trouver un excédant de sucre, tandis que la quantité de laine est insuffisante. Toutes deux sont séparées l'une de l'autre par de vastes forêts, des marais profonds et des fleuves rapides, formant des obstacles aux communications, obstacles qu'il faut anéantir, si l'on veut compter sur de nouveaux progrès dans la population et la richesse. Celles-ci prennent un nouvel accroissement et bientôt disparaissent les forêts et les marécages, faisant place à de riches fermes à travers lesquelles on trace de larges routes, avec de beaux ponts, et qui permettent au marchand de transporter facilement la laine qu'il échangera avec ses voisins, riches maintenant, contre leur excédant de sucre. Les nations associant à cette heure leurs efforts, la richesse augmente avec une rapidité encore plus grande, facilite le drainage des marais et livre à l'exploitation les sols les plus riches, tandis que les mines de houille fournissent à bon marché le combustible pour convertir la pierre à chaux en chaux pure et le minerai de fer en instruments, tels que les bêches et les haches, ou en rails qui formeront les nouveaux chemins nécessaires pour expédier sur le marché les immenses produits des sols fertiles, maintenant soumis à la culture, et en rapporter des provisions considérables de sucre, de thé, de café, et d'autres produits de régions éloignées avec lesquelles on entretient des relations aujourd'hui. A chaque pas reculent les limites de la population et de la richesse, du bonheur et de la prospérité ; et l'on a peine à croire ce fait : que le pays qui, à cette heure, fournit à dix millions d'individus tout ce qui leur est nécessaire, tout ce qui peut contribuer au bien-être, à la commodité et aux jouissances de la vie, est le même qui, à l'époque où la terre surabondante n'était occupée que par dix mille, donnait à ce nombre si restreint d'individus de maigres quantités de la plus misérable nourriture, si maigres que les famines étaient fréquentes et suivies dans leurs ravages de la peste qui, à de courts intervalles, enlevait la population des petits établissements disséminés sur les hauteurs.

    Nous constatons ici le mouvement constamment plus rapide de la société, et l'accroissement du commerce résultant d'une diminution constante dans la part proportionnelle du travail social, nécessaire pour effectuer les changements de lieu ; diminution qui a lieu par suite d'un accroissement constant dans la puissance d'association et dans le développement de l'individualité, résultant de la diversité des travaux. A mesure que le village grandit et peut plus facilement se suffire à lui-même, il lui devient possible d'améliorer ses communications avec les villages voisins ; et bientôt tous sont en état d'effectuer des améliorations dans les routes qui conduisent à la ville plus éloignée. A mesure que le travail se diversifie davantage dans la ville, celle-ci peut associer ses efforts à ceux des villes voisines pour réaliser des améliorations dans le transport à la cité plus éloignée ; et à mesure que les cités grandissent, elles peuvent pareillement s'unir pour faciliter les relations avec les nations éloignées. Le pouvoir d'entretenir le commerce augmente ainsi, avec chaque diminution dans la nécessité d'avoir recours au trafic et au transport des denrées.

 

 

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE X :

DES CHANGEMENTS DE LIEU DE LA MATIÈRE.

 

    § 3. — Plus le commerce est parfait parmi les hommes, plus est grande la tendance à faire disparaître les obstacles qui subsistent à l'association. Le progrès de l'homme, dans quelque direction que ce soit, suit un mouvement constant d'accélération.



    La nécessité d'effectuer des changements de lieu, est un obstacle qu'oppose la nature à la satisfaction des désirs de l'homme ; et il était nécessaire que cet obstacle existât afin que ses facultés fussent excitées à faire des efforts pour l'écarter. Ces facultés existent chez tous les hommes, mais elles restent à l'état latent, lorsqu'elles ne sont pas mises en éveil pour agir, par le sentiment de l'avantage qui doit résulter d'un accroissement dans le pouvoir d'entretenir des rapports avec ses semblables. Plus est grande la facilité des relations, plus sont appréciés leurs avantages, et plus devient profonde la conviction de pouvoir réaliser de nouveaux progrès, dans le but de faire disparaître complètement l'obstacle qui s'oppose aux rapports directs et réciproques entre les hommes, c'est-à-dire le commerce. Dans les premiers âges de la société cet obstacle est assez sérieux pour devenir presque insurmontable ; et c'est pourquoi nous voyons, même de nos jours, qu'en même temps que la valeur des denrées sur le lieu de consommation, est la plupart du temps assez considérable pour les mettre en quelque sorte hors de la portée de tout autre individu que le riche, leur valeur sur le lieu de production est assez faible pour maintenir celui qui les produit dans un état de pauvreté, et le retenir dans la position d'un homme esclave, non-seulement de la nature, mais encore de son semblable. Celui qui produit le sucre du Brésil, ne peut se procurer les vêtements qui doivent couvrir sa nudité, en même temps que celui qui produit les étoffes de l'Angleterre, est également hors d'état de se procurer le sucre nécessaire pour l'alimentation de sa famille, et la sienne propre. Si les choses sont nécessairement ainsi, cela ne résulte d'aucun défaut dans les arrangements de la Providence, la nature rémunérant libéralement les efforts des deux producteurs, et remplissant son rôle de manière à leur permettre d'être bien vêtus et bien nourris ; mais cela résulte d'une erreur dans les arrangements pris par les individus. L'Anglais et le Brésilien se procureraient d'abondantes provisions de subsistances, seraient bien vêtus et deviendraient plus libres, si le premier pouvait obtenir tout le drap qu'il a donné en échange de son sucre, et le second tout le sucre qu'il a donné en échange de son drap, et c'est, parce qu'une portion si considérable est absorbée avant d'arriver de l'un des deux producteurs à l'autre, que la condition de tous deux se rapproche tellement de l'état d'esclavage.

    Il n'y a que trente ans, le prix d'un boisseau de froment, dans l'Ohio, était d'un tiers moins élevé que celui auquel on le vendait à Philadelphie ou à New-York ; toute la différence se trouvant absorbée dans le trajet du producteur au consommateur. Le premier n'obtenait, conséquemment, qu'une petite quantité d'étoffes en échange de ses substances alimentaires, et le second peu de substances alimentaires en échange de ses étoffes. Tout récemment, le blé était abondant en Castille, tandis que l'Andalousie qui fait partie du même royaume que la Castille, s'adressait à l'Amérique pour ses approvisionnements de subsistances. De nos jours, les subsistances sont gaspillées dans une partie de l'Inde, tandis que des millions d'individus périssent par la famine dans une autre. Il en est de même partout, en l'absence de cette diversité de travaux qui constitue un marché dans le pays même, ou dans son voisinage. « En Russie, dit un voyageur moderne, une saison propice et une récolte abondante ne garantissent pas au fermier une année fructueuse. » Les prix dépendant, ainsi que cela a lieu, des accidents et des changements qui surviennent dans les pays éloignés, peuvent, continue-t-il, être tout à coup tombés si bas, qu'aucune combinaison matérielle de circonstances ne peut devenir avantageuse pour lui. « Il se trouve ainsi victime de circonstances » sur lesquelles il ne peut exercer aucun empire quel qu'il soit. « Complètements hors d'état d'agir lui-même sur le prix des grains, ce prix dépend de la demande faite pour les pays étrangers, des facilités de communication et de sa position par rapport à eux, ainsi que d'une foule d'autres causes pouvant agir accidentellement sur un pays immense (mais où la population est peu compacte) subissant à ses points extrêmes, l'influence de températures très-différentes, exposé dans le cours de la même année, à la disette et à l'abondance qui ont lieu sur des points éloignés du territoire, entre lesquels c'est pur hasard s'il existe un moyen quelconque de communication (1) ». Le tableau offert ici, est celui de toutes les contrées purement agricoles ; leurs récoltes sont presque complètement absorbées par les frais de transport, à cause de la distance excessive à laquelle le consommateur se trouve placé à l'égard du producteur. De là vient que l'esclavage, ou le servage, règne dans les pays où les travaux ne sont pas diversifiés.
    
    Il y a soixante ans, l'utilité des produits de l'Ohio était très-insignifiante, si insignifiante qu'il fallait, disait-on alors, tout ce qu'une acre de terre pouvait rendre « pour payer une culotte. » Il y a trente ans, l'utilité de ces produits avait augmenté considérablement, mais cependant elle était très-ordinaire, la plus grande partie étant appliquée à nourrir les individus et les chevaux qui transportaient ces produits au marché ; tandis que la valeur de toutes les denrées dont le fermier avait besoin, était tellement considérable, qu'il fallait 15 tonnes de froment pour payer une seule tonne de fer. La population de cet État exerçait alors peu d'empire sur la nature ; mais à mesure qu'elle a pris de l'accroissement, elle a obtenu cet empire, et maintenant elle jouit de la richesse, parce qu'elle a écarté quelques-uns des obstacles qui entravaient le commerce.

    C'est à cause de cela, qu'en même temps que l'utilité de leurs propres produits a augmenté considérablement, à raison de la diminution de la part proportionnelle de ceux-ci, nécessaire pour nourrir les hommes et les animaux employés au transport des denrées, la valeur du fer a diminué à tel point qu'on peut aujourd'hui s'en procurer six ou huit tonnes, en échange de la même quantité de froment qu'on eût alors donnée en échange d'une seule tonne. Comme conséquence de ce fait, il arrive qu'une seule année permet au fermier d'augmenter la quantité et la qualité de ses instruments de culture, plus qu'il ne pouvait le faire autrefois en vingt ans ; il substitue alors le mouvement continu du râteau traîné par des chevaux et des machines à moissonner et à battre le blé, au mouvement constamment interrompu du râteau à la main, de la faux et du fléau ; il peut s'appliquer plus promptement à écarter les obstacles qui subsistent encore, et qui résultent de la nécessité d'effectuer les changements du lieu. Plus les routes sont bien entretenues, plus est considérable la demande des instruments ; et plus celle-ci est considérable, plus est grande la tendance à la réalisation de ce fait : le meunier, le forgeron, le charpentier, le fileur et le tisserand venant prendre place près du fermier, en même temps que se manifeste un grand accroissement dans le mouvement de la société, dans l'attrait du foyer, et dans la faculté de s'associer avec les peuples étrangers.

    La puissance de l'homme sur la nature tend ainsi à se développer constamment, et chaque période de son progrès vers la puissance est accompagnée, naturellement et nécessairement, d'une diminution dans la résistance que la nature oppose à ses efforts. Il y a, conséquemment, tendance constante à l'accélération du mouvement ; et la quantité de mouvement d'un corps est, comme le lecteur le sait, ainsi que son poids, multipliée par sa vitesse. Les sentiers de piste indiens des six Nations doivent avoir coûté une plus grande somme d'efforts qu'il n'en a fallu postérieurement pour établir, déblayer et construire la route d'État ; et celle-ci, à son tour, a été une oeuvre d'un travail plus sérieux que ne l'a été, il y a quelques années, la construction du chemin de fer. La route à barrière de péages, de Baltimore à Cumberland, dont le parcours est de 180 milles, était, il n'y a que quarante ans, une oeuvre d'une telle importance, qu'on fit appel au trésor fédéral pour supporter les frais de construction ; mais aujourd'hui le nombre des chemins de fer s'accroît si rapidement que la population de la vallée de l'Ohio peut déjà choisir entre ces chemins si nombreux, lorsqu'elle veut visiter les villes de l'Océan Atlantique. Le Santa-Maria, ce grand navire de Christophe Colomb, ne jaugeait que 90 tonneaux, et cependant la construction d'un pareil bâtiment était, alors, une affaire bien plus sérieuse que ne l'est, aujourd'hui, celui d'un steamer qui accomplirait le même voyage en moins de semaines qu'il ne fallut de mois à Colomb. Là, comme partout, le premier pas exige les efforts les plus considérables et donne les résultats les plus faibles. A chaque pas nouveau, la valeur de l'homme augmente et celle des denrées diminue ; et nous constatons aussi un accroissement dans la richesse dont il peut disposer, accroissement qui lui donne de nouvelles facilités pour en acquérir une nouvelle.

    Jusqu'à ce jour nous n'avons encore fait qu'un pas dans cette direction. Le pouvoir de devenir utile à l'homme est une force qui se trouve à l'état latent dans toute la matière qui l'environne ; mais partout le développement de cette force est retardé par la difficulté inhérente à la réalisation des changements de lieu. Le sauvage est forcé d'abandonner sur le sol, pour être dévorée par les oiseaux de proie, la partie la plus précieuse du gibier que sa chasse lui a procuré ; tandis que l'individu qui vit en société avec son semblable peut utiliser non-seulement la chair, mais encore la peau, les os et même les parties non encore digérées, contenues dans l'estomac. L'homme isolé abat l'immense palmier pour obtenir le chou qui couronne son sommet ; laissant le tronc devenir la proie des vers ; mais l'homme vivant en société utilise non-seulement le tronc, mais les branches, l'écorce et même les feuilles. Les individus peu nombreux et disséminés qui cultivent les terrains ingrats d'un nouvel établissement, portent leurs denrées alimentaires et leur laine à un marché éloigné, perdant ainsi l'engrais et ajoutant aux frais de transport l'épuisement du sol, et le temps d'arrêt d'activité qui en résulte pour leur terre, tandis que l'homme associé à son semblable épargne tous ces frais et rend son terrain plus fertile à chaque nouvelle récolte. L'homme isolé parcourt de vastes espaces de terrains riches en charbon de terre et en minerais métalliques, et continue de rester pauvre ; mais l'homme associé à son semblable utilise ces dépôts et perfectionne les instruments qui lui servent à produire les substances alimentaires ; et plus il persévère dans cette voie, plus augmente le pouvoir de s'associer de nouveau et de combiner ses efforts. Considérons ce fait partout où vous voudrez, nous verrons qu'à mesure que les hommes peuvent se réunir, ils conquièrent la faculté de commander les services de la nature ; améliorant leurs routes en même temps qu'ils diminuent leur dépendance des instruments de transport, et transportant des tonneaux de produits avec moins d'efforts qu'il n'en fallait pour déplacer le poids de plusieurs livres ; bien que chaque année, successivement, ils se trouvent de plus en plus capables de condenser leurs matières premières en drap et en fer, et de diminuer ainsi le poids des denrées qu'il faut transporter.
 

 

 

 

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE X :

DES CHANGEMENTS DE LIEU DE LA MATIÈRE.

 

    § 4. — La première et la plus lourde taxe que doivent acquitter la terre et le travail est celle du transport. Le fermier placé près d'un marché, fabrique constamment une machine, tandis que le fermier éloigné d'un marché la détruit sans cesse.


    La première et la plus lourde taxe que la terre et le travail doivent acquitter est celle du transport ; et c'est la seule à laquelle les droits de l'État lui-même sont forcés de céder la priorité. Cette taxe augmente dans une proportion géométrique, la distance du marché augmentant dans une proportion arithmétique ; et c'est pourquoi l'on voit que, suivant des tableaux récemment publiés, le blé qui, au marché, produirait 24 dollars 75 par tonne, n'a aucune valeur à la distance seulement de 160 milles, lorsque les communications ont lieu par la route que parcourent ordinairement les voitures de transport, le prix du transport étant égal au prix de vente. Par le chemin de fer, dans les circonstances ordinaires, ce prix n'est que de 2 dollars 40, ce qui laisse au fermier 22 dollars 35, montant de la taxe qu'il épargne par suite de la construction du chemin ; et si maintenant nous prenons le produit d'une acre de terre comme donnant en moyenne une tonne, la différence en moins est égale à l'intérêt à 6%, sur une valeur de 370 dollars par acre. Supposant que le produit d'une acre de froment est de 20 boisseaux, la différence en moins est égale à l'intérêt de 200 dollars ; mais si nous prenons les produits les plus encombrants, tels que le fourrage, les pommes de terre et les navets, on verra que cette différence s'élève jusqu'à trois fois cette somme. De là vient qu'une acre de terre, dans le voisinage de Londres, se vend mille dollars, tandis qu'une acre d'une qualité exactement identique peut s'acheter dans l'Iowa ou le Wisconsin pour un peu plus d'un dollar. Le propriétaire du premier terrain jouit de l'immense avantage du mouvement illimité de ses produits ; il tire de ce terrain plusieurs récoltes dans l'année, et il lui restitue immédiatement une quantité d'engrais égale à tout ce qu'il lui avait enlevé ; et c'est ainsi que chaque année il améliore sa terre. Il fabrique une machine, tandis que son concurrent de l'Ouest, forcé de perdre l'engrais, en détruit une. N'ayant point de transport à payer, le premier peut faire naître ces produits que la terre fournit libéralement, tels que les pommes de terre, les carottes ou les navets, ou ceux dont la nature délicate empêche qu'on ne les transporte à un marché éloigné ; et c'est ainsi qu'il obtient une ample récompense pour cette continuelle application de ses facultés qui résulte du pouvoir de s'associer avec ses semblables.

    A l'égard du second, tout se passe bien différemment. Ayant à payer de lourds frais de transport, il ne peut faire pousser des pommes de terre, des navets ou du fourrage, parce que la terre fournit ces produits par tonnes, et que, conséquemment, ils se trouveraient presque complètement, sinon tout à fait absorbés dans le parcours de la route qui conduit au marché, Il peut produire du blé que la terre donne par boisseaux, ou du coton qu'elle donne par livres ; mais s'il produit même du maïs, il doit, de ce maïs, faire un porc, avant que les frais de transport soient diminués dans une assez notable proportion, pour lui permettre d'obtenir une rémunération suffisante en échange de son travail. Les cultures successives étant donc pour lui chose inconnue, il ne peut y avoir continuité de mouvement, soit en ce qui le concerne lui-même, soit à l'égard de sa terre. Son blé n'occupe celle-ci qu'une partie de l'année, en même temps que la nécessité de renouveler le sol au moyen de jachères, fait qu'une portion considérable de sa ferme reste complètement improductive, bien que les frais nécessaires pour entretenir les routes et les haies soient exactement les mêmes que si toutes les portions étaient complètement employées.

    L'emploi de son temps n'étant également nécessaire que pendant certaines parties de l'année, une part considérable de ce temps se trouve complètement perdue, comme celui pendant lequel il emploie son chariot et ses chevaux ; la consommation que font ces derniers est exactement aussi considérable que s'ils travaillaient continuellement. Lui et eux se trouvent dans la condition des machines à vapeur, constamment alimentées par du combustible ; tandis que le mécanicien perd aussi régulièrement la vapeur qui se produit, manière d'opérer qui entraîne une lourde perte de capital. D'autres temps d'arrêt, qui ont lieu dans son mouvement individuel et dans celui de sa terre, résultant de changements dans la température, découlent de cette limitation dans la variété des cultures réalisables. Sa récolte a besoin peut-être de pluie, et la pluie ne vient pas, et son blé et son coton meurent de sécheresse. Une fois poussés, ils ont besoin de lumière et de chaleur ; mais à leur place surviennent des nuages et de la pluie, et ces denrées, ainsi que lui-même, sont presque complètement ruinées. Le fermier, dans le voisinage de Londres ou de Paris, est dans la condition d'un souscripteur d'assurance, qui court mille risques, dont quelques-uns sont près d'échoir chaque jour, tandis que le risque éloigné est pour l'individu qui a exposé toute sa fortune sur un seul navire. Après avoir accompli son voyage, ce navire arrive à l'entrée du port de destination ; à ce moment, il touche sur un rocher, se perd, et son propriétaire est ruiné. Telle est exactement la position du fermier, qui, ayant exposé tout ce qu'il possède sur son unique récolte, voit celle-ci détruite, par la nielle ou la rouille, au moment même où il croyait récolter. Pour les hommes isolés, toutes les occupations sont pleines de hasards ; mais, à mesure qu'ils peuvent se rapprocher les uns des autres et combiner leurs efforts, les risques diminuent jusqu'à ce qu'enfin ils disparaissent presque complètement, L'association des efforts actifs fait ainsi, de la Société, une immense compagnie d'assurance, grâce à laquelle tous et chacun de ses membres peuvent se garantir réciproquement contre presque tous les risques imaginables.

    Quelque considérables que soient cependant ces différences, elles deviennent, pour ainsi dire, insignifiantes, si on les compare à celle qui existe par rapport à l'entretien de la puissance productive de la terre. Le fermier éloigné du marché vend sans cesse le sol qui constitue son capital, tandis que le fermier placé dans le voisinage de Londres, non-seulement restitue à sa terre le rebut de ses produits, mais lui ajoute l'engrais résultant de la consommation de l'énorme quantité de blé importée de la Russie et de l'Amérique, du coton importé de la Caroline et de l'Inde, du sucre, du café, du riz et des autres denrées que donnent les régions tropicales, du bois de charpente et de la laine, produits du Canada et de l'Australie, et non-seulement il entretient l'activité de sa terre, mais il l'augmente d'année en année.

 

 

 


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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE X :

DES CHANGEMENTS DE LIEU DE LA MATIÈRE.

 

    § 5. — L'engrais est la denrée la plus nécessaire à l'homme et celle qui supporte le moins le transport.


    De toutes les choses nécessaires aux desseins de l'homme, celle qui peut le moins supporter le transport et qui, cependant, est la plus importante de toute, c'est l'engrais. Le sol ne peut continuer de produire, qu'à la condition de lui restituer les éléments dont s'est composée sa récolte. Cette condition étant remplie, la quantité de subsistances augmente, et les hommes peuvent se rapprocher davantage et combiner leurs efforts, en développant leurs facultés individuelles et augmentant ainsi leur richesse ; et cependant cette condition d'amélioration, toute essentielle qu'elle est, a échappé à tous les économistes. Le sujet étant très-important et ayant été traité avec des développements considérables, dans un ouvrage que nous avons déjà cité, nous avons jugé à propos de soumettre à l'examen du lecteur le passage suivant :

    «  Chaque récolte est formée de substances fournies par les récoltes antérieures ; tous les principes qui manquent dans l'engrais disparaîtront tôt ou tard dans les produits. L'épuisement et la rénovation doivent se succéder en mesure égale. Si un élément, quelque faible qu'en soit la proportion, est constamment retiré du sol, le produit, dont il est une des parties intégrantes, doit enfin cesser de reparaître. Si les animaux sont nourris sur le sol, leurs excréments lui rendent une grande partie de la matière inorganique que les plantes dont ils se nourrissent lui ont dérobée. Mais les pâturages les plus gras donnent, au bout d'un certain temps, des signes d'épuisement, si les jeunes bestiaux qui y paissent sont envoyés à des marchés éloignés. Que les bestiaux restent, et ils rendront fidèlement leur engrais ; si ce sont des vaches, leur lait contient une quantité considérable de phosphate de chaux, et si on l'envoie au marché sous sa forme naturelle, ou sous la forme de beurre ou de fromage, le sol cessera de fournir l'herbage propre à faire du lait. Les pâturages du Cheshire, en Angleterre, fameux par leur exploitation du lait de vache, ont été appauvris de cette manière. On les a restaurés par l'application d'un engrais d'os moulus, d'os humains apportés, en grande partie, des champs de bataille du continent, qui contiennent, dans leur constitution intime les mêmes substances que le lait. Nous avons une preuve de l'importance réelle de ce qui peut paraître une perte insignifiante pour le sol, dans ce fait rapporté par le professeur Johnston, que des terres qui ne payaient que 5 schellings de rente par acre, sont devenues susceptibles, en leur restituant les phosphates calcaires provenant des os, dont on les avait dépouillées par ignorance, de donner une rente de 40 schellings, en laissant, en outre, un honnête profit à l'éleveur de vaches. Des récoltes de différentes espèces absorbent les matières inorganiques du sol dans des proportions diverses ; les grains, par exemple, s'emparent principalement des phosphates, les pommes de terre et les navets, surtout de la potasse et de la soude. Mais toutes les récoltes, naturelles ou artificielles, enlèvent à la terre quelque élément essentiel, et, sous quelque forme que cet élément soit enlevé finalement, qu'il entre dans les muscles et dans les os des animaux ou des hommes, dans les tissus de coton, de laine ou de lin, dans les bottes ou dans les chapeaux faits de la peau ou de la fourrure des animaux, quel que soit enfin le nombre des transformations qu'il ait pu subir, le pouvoir végétatif de la terre, à laquelle il a été enlevé, se trouve diminué d'autant. La nature est un créancier débonnaire, qui ne présente pas de mémoire de dommages-intérêts pour l'épuisement de sa fertilité. Nous n'avons donc pas coutume de porter en compte ce qui est dû à la terre. Mais nous pouvons nous former une idée de l'importance pécuniaire de cette dette, par ce fait, que l'engrais appliqué annuellement au sol de la Grande-Bretagne était évalué, en 1850 (2), à 103 369 139 liv. sterl., somme qui dépasse, de beaucoup, la valeur totale de son commerce extérieur. Dans la Belgique, qui entretient une population de 336 habitants par mille carré, soit un habitant par chaque acre labourable du royaume, — dans ce pays, qui, selon Mac Culloch, « produit ordinairement plus du double de la quantité de grains nécessaire à la consommation de ses habitants, et où l'on nourrit dans des étables d'immenses quantités de bestiaux pour se procurer du fumier, les excréments liquides d'une seule vache se vendent 10 dollars par an. Les habitants de la Belgique, en rendant leur population, tant en hommes qu'en bestiaux, la plus dense du monde, peuvent produire du boeuf, du mouton, du porc, du beurre et du grain, à un prix assez bas pour leur permettre d'exporter ces articles en Angleterre, et de nourrir ces individus qui croient à l'excès de population. »

    « La nécessité de mettre en ligne de compte l'épuisement comparatif provenant de la croissance et de l'enlèvement des récoltes, modifie considérablement les conséquences qu'on pourrait autrement en tirer à l'égard de leur valeur. Un ouvrage dans lequel toutes les circonstances qui peuvent affecter l'économie des différents modes de culture, sont soumises à un calcul mathématique rigoureux (3), dont l'auteur a puisé les éléments indispensables dans des comptes exacts qu'il a tenus pendant quinze ans, en qualité de directeur d'une école d'agriculture et d'une ferme-modèle en Allemagne, nous fournit l'exemple suivant : cet écrivain s'est assuré que trois boisseaux de pommes de terre contiennent la même quantité de substance nutritive qu'un boisseau de seigle, étalon auquel il compare toutes les autres récoltes. Il pose aussi en fait, qu'un terrain de même étendue et de même qualité produit neuf boisseaux de pommes de terre, tandis qu'il n'en produirait que trois de seigle; mais qu'un boisseau de ce dernier article demande autant de travail qu'en exigeraient 5 7/10 boisseaux du premier. En cultivant des pommes de terre, on pourrait donc obtenir une quantité donnée de nourriture, d'une superficie d'un tiers moins considérable et avec moitié moins de travail, qu'il n'en faudrait pour la produire sous la forme de seigle. Mais, pour entretenir le sol en bon état, de manière à ce qu'il puisse produire du seigle ou des pommes de terre, il faut consacrer une portion de la ferme à la pâture, afin de se procurer de l'engrais. En faisant la part de ce que les deux récoltes en question demandent de cet article, on trouve que la même superficie qui suffit à la production de 39 mesures de substance nutritive sous la forme de seigle, au lieu d'en produire trois fois autant en pommes de terre, n'en donne que 64. La valeur réelle des deux récoltes, au lieu d'être dans la proportion de 100 à 300, n'est que de 100 à 164. »

    « Le calcul ci-dessus est fondé sur la supposition que la ferme fabrique elle-même et économise son engrais. Chaque ville, cependant, chaque hameau, où il y a une réunion d'artisans, est un endroit d'où l'on peut enlever le rebut des récoltes, après qu'elles ont servi à la subsistance de l'homme, avec un grand avantage pour la santé des habitants, et sans aucun préjudice pour la puissance productive de leur industrie. L'eau des égouts des grandes villes contient ce rebut à l'état de dilution, extrêmement favorable à la croissance des plantes et à l'augmentation de la fertilité. « Les égouts de chaque ville de mille habitants, dit le professeur Johnston, entraînent annuellement à la mer une quantité d'engrais égale à 270 tonneaux de guano, valant, au prix courant du guano en Angleterre, 13,000 dollars, et capable de donner une augmentation de produits qu'on ne peut évaluer à moins de 1,000 quarters de grains. Des ingénieurs compétents ont affirmé, que l'engrais liquide peut se distribuer avec bien moins de frais que ne coûterait le charroi d'une quantité d'engrais solide, d'une puissance fertilisante identique. On a conduit l'eau, provenant du drainage de la plus grande partie de la ville d'Édimbourg, dans une tranchée qui sert à inonder trois cents acres de plaine, que l'on a rendus, de cette façon, tellement productifs, qu'on a pu souvent les faucher jusqu'à sept fois dans une saison. Une portion de cette plaine, louée à long bail, à raison de 5 liv. sterl. par acre, est sous-louée pour 30 liv., et quelques-unes des plus riches prairies sont louées à des taux encore plus élevés. Des avantages de cette espèce sont le résultat de combinaisons exécutées sur une grande échelle. Cependant les centres de population fournissent des engrais que le fermier utilise immédiatement, sans aucun autre secours que celui de ses charrettes et de ses chevaux. Pour juger s'il est plus avantageux de faire l'engrais sur la ferme, en consacrant à cet objet des portions de terrain qui, autrement, pourraient produire des récoltes pour la vente, que de l'acheter à la ville, il faut savoir quel en est le prix, et à quelle distance il est nécessaire de le transporter. L'agronome allemand, que nous avons cité plus haut, a calculé la relation qui existe entre les prix que le fermier peut donner pour l'engrain qu'il achète à la ville, — dans le but de produire des pommes de terre avec la même économie que si cet engrais provenait des autres récoltes de la ferme, — et la distance à laquelle il faut le transporter. Il résulte de son calcul, qu'une quantité d'engrais, qui vaudrait 5 doll. 40, si on l'appliquait à un terrain situé dans les faubourgs de la ville, ou dans un endroit où les frais de transport sont si faibles qu'on peut n'en pas tenir compte, ne vaut que 4 doll. 20, si la ferme est éloignée d'un mille allemand (4,60 milles anglais) ; 3 doll. 10, si la distance est de deux milles allemands ; 1 doll. 80, à trois milles; 83 cents, à quatre milles ; et qu'à la distance de 4 3/4 milles allemands ou 22 milles anglais, il ne peut plus rien en donner, quoiqu'il puisse encore le transporter à un prix assez bas pour abandonner la culture des pommes de terre sur cette portion de sa ferme, qui, sans cela, doit être consacrée à la production de récoltes propres à rendre à la terre la fertilité que les tubercules épuisent. Il suit des considérations que, dans les paragraphes précédents, nous avons essayé d'élucider d'une manière bien imparfaite, eu égard à leur importance, que la proximité du producteur de l'endroit où la transformation et l'échange s'effectuent, — en d'autres termes, des consommateurs, — est absolument nécessaire pour qu'il puisse produire les récoltes que la terre fournit le plus abondamment. La même surface de terrain, qui, semée en blé, donne deux cents livres de ce qu'on a appelé substance musculaire, — c'est-à-dire ayant la faculté d'entretenir les muscles, — en donne quinze cents, si on la plante en choux ; elle en donne mille, quand on y sème des navets, et quatre cents seulement, si elle produit des haricots (4) » Ce n'est cependant, comme nous l'avons vu, que dans un cercle limité autour des centres de population, que l'agriculteur peut choisir l'objet auquel il consacrera son terrain et son travail. A mesure qu'augmente son éloignement du consommateur, deux causes agissent de concert pour diminuer son pouvoir. La première, ce sont les frais de transport de ses récoltes au marché, qui le forcent à choisir celles qui ont le plus de valeur sous le moindre volume ; car la production de ces récoltes demande beaucoup d'espace et de travail. La seconde est la difficulté de rapporter, d'une grande distance, le rebut de la récolte, — l'engrais, — faute duquel, la récolte elle-même disparaît. Quelle que soit la qualité du sol, ces conclusions s'appliquent également. Elles sont vraies, sans qu'il soit besoin de se référer à la vérité ou à la fausseté de la théorie de Ricardo sur l'occupation du sol; mais elles anéantissent celle de Malthus, en démontrant que la densité de la population est indispensable à l'abondance des moyens de subsistance (5). »

    La somme de toutes les taxes que nous avons énumérées jusqu'à ce moment est immense, et cependant elles ne forment qu'une partie de celles auxquelles sont soumis nos fermiers de l'Ouest. L'individu, qui doit aller à un marché quelconque, doit payer un certain prix pour y arriver, sous quelque forme que ce puisse être, et parmi ces charges se trouvent les assurances maritimes et les assurances contre l'incendie. Toutes les pertes résultant des nombreux incendies qui ont lieu dans les grandes villes de commerce, — tels qu'on en a vus à New-York et à Liverpool, à Hambourg, à Memel et à Londres, sont payables sur les denrées fournies par le fermier, et ne le sont, en aucune façon, par les individus qui se placent comme intermédiaires entre lui et son marché. Le contraire est tellement vrai, que ceux-ci profitent largement des pertes subies, une des parties les plus avantageuses de leur industrie consistant dans l'assurance contre des pertes qui n'auraient jamais lieu, si les marchés pour les matières premières étaient partout, pour ainsi dire, sous la main. Le fermier qui réside dans le voisinage de Londres n'a aucune assurance à payer, toutes ses denrées trouvant un demandeur, immédiatement, et sur le lieu même de production (6).

    Voilà ce qui forme une partie, et une partie seulement des taxes qui grèvent la terre et le travail, par suite de la nécessité d'effectuer des changements de lieu, résultant de la dépendance d'un marché éloigné. Après les avoir examinées, le lecteur ne pourra guère mettre en doute qu'elles expliquent parfaitement ces deux faits, que, dans tous les pays purement agricoles, la terre est sans valeur, et que l'homme continue à rester dans un état d'esclavage. Partout où l'on construit des usines et des fourneaux, où l'on ouvre des mines, il se produit une demande de pommes de terre et de navets, de choux et de foin, de fraises et de framboises, qui permettent au fermier de recueillir de la terre des tonnes là où jadis il ne recueillait que des boisseaux, et de lui restituer, en outre, tous les éléments dont elle a été dépouillée. Se trouvant sur un marché, et économisant tous les frais de transport et de commission, il peut perfectionner sa machine cultivante. Défrichant et drainant ses terrains les plus fertiles, en même temps qu'il exploite la chaux ou les autres substances minérales et métalliques, qui se trouvent en abondance dans ses terrains plus ingrats, il obtient une succession de récoltes qui mûrissent à diverses époques de l'année ; la réussite complète de quelques-unes compense l'insuffisance partielle des autres, et donne à son travail une certitude de rémunération qui autrefois n'existait pas. Il trouve maintenant sur sa ferme une demande continuelle pour son travail et celui de ses chevaux, et il arrive à ce résultat par la raison que, toutes les fois qu'il envoie au marché une charge de subsistances, sa charrette revient chargée de rebuts que lui rapporte ce marché, et avec lesquels il pourra améliorer sa terre. Le temps acquérant plus de valeur, il substitue constamment une machine qui accomplit un mouvement continu, à celle dont il avait fait usage jusqu'à ce jour, et dont il n'obtenait qu'un mouvement intermittent ; et c'est ainsi qu'il avance sans cesse, avec une force constamment plus rapide, qui permet à un nombre constamment croissant d'individus, de se procurer de plus grandes quantités de subsistances, avec un accroissement invariable dans la puissance d'association, dans le développement de l'individualité et dans la possibilité de faire de nouveaux progrès.

 

 

 

 

 

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