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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

henry_charles_carey.jpg


TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVI :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 5. — Caractère monopolisant du système anglais. On ne peut rien lui comparer pour son pouvoir de produire le mal, avec tout ce qu'on a jamais imaginé antérieurement.


    Tant qu'on n'avait eu recours à la protection que pour permettre aux fermiers d'appeler à leur aide l'habileté industrielle et les machines employées à l'étranger, et de conquérir la domination sur les diverses forces naturelles nécessaires pour achever leurs produits et les approprier à la consommation, on avait agi raisonnablement. Cette protection les affranchissait de l'impôt onéreux du transport ; elle encourageait la diversité des travaux et le développement de l'intelligence ; elle tendait à donner à la société cette forme naturelle où la force et la beauté se combinent le mieux : et c'est pourquoi nous voyons, dans les mouvements des années immédiatement antérieures à l'explosion des guerres de la Révolution française, une tendance si prononcée à une réforme dans la constitution du Parlement, ayant pour but une représentation plus équitable des diverses fractions dont la société se composait.

    Si telle eût été la limite du mouvement, si la politique de l'Angleterre eût cherché uniquement à créer un marché intérieur pour les fermiers anglais, si l'on se fût borné à les affranchir personnellement de leur dépendance des éventualités résultant de l'éloignement d'autres marchés, si les hommes d'État de l'Angleterre eussent été dirigés par cette grande loi fondamentale du christianisme, qui exige que nous respections les droits d'autrui aussi scrupuleusement que nous voudrions qu'on respectât les nôtres, tout aurait été bien, et l'on n'eût jamais entendu parler des doctrines de l'excès de population, de la nécessité d'une somme de travail à bon marché et abondante, de la convenance d'exclure de son sein une nation d'une famille identique pour la remplacer par une nation dont les éléments sont plus mélangés, plus souples et peuvent rendre plus de services, d'une nation qui puisse se soumettre à un maître (7), en un mot, de l'Économie politique moderne.

    Autre fut la marche des choses. Là, comme partout ailleurs, il se manifesta une disposition à monopoliser pour son profit personnel les connaissances à l'aide desquelles on avait obtenu le progrès, et plus était libre le peuple qui désirait s'emparer du monopole, plus on était certain de le voir s'affranchir des scrupules, dans les mesures à l'aide desquelles il cherchait à se l'assurer. S'il en eût été autrement, c'eût été une contradiction avec tous les enseignements que nous fournit l'histoire du monde ; et si, dans l'avenir, à une époque quelconque, le peuple de l'Union américaine était assez malheureux pour avoir des colonies, et qu'elles ne se montrassent pas alors, infailliblement, les dominatrices, les plus tyranniques et les moins scrupuleuses, ce fait constituerait l'un des plus remarquables de l'histoire. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner, que nous devions au peuple le plus libre de l'Europe l'invention du système retracé par nous dans les chapitres précédents, le plus oppressif et le mieux fait pour épuiser les nations, parmi tous ceux qui ont jamais existé.

    On n'avait jamais rien imaginé qui pût lui être comparé à l'égard de sa capacité pour le mal. Les invasions par des bandes d'individus armés sont accompagnées du pillage des propriétés, de massacres et de la suspension temporaire du commerce ; mais, avec le retour de la paix, les hommes peuvent, de nouveau, associer leurs efforts, et, au bout de quelques années, tout revient au même point qu'auparavant. Mais il n'en est pas de même, relativement aux invasions qui ont pour but de substituer, d'une façon permanente, le trafic au commerce. Car, sous leur influence, la puissance d'association disparaît, le développement de l'intelligence diminue, et, peu à peu, l'homme perd tout l'empire qu'il avait conquis sur la nature. Lui-même alors diminue de valeur, tandis que celle des denrées nécessaires à son entretien augmente aussi régulièrement ; et à chaque pas fait dans cette direction il devient de plus en plus asservi. Dans le premier cas, c'est une secousse subite, dont le malade peut se remettre avec des soins ; tandis que, dans le second, on ouvre les veines et on laisse le sang, source de la vie, s'écouler lentement ; on rend ainsi la guérison plus difficile chaque jour, et finalement survient la mort. De tous les pays de l'Europe, aucun n'a été aussi souvent envahi que la Belgique, aucun n'a souffert autant des maux irréparables de la guerre ; et cependant, à toutes les époques, elle est restée au rang des nations les plus prospères. De tous les pays, les seuls qui, pendant une longue suite de siècles, n'ont presque jamais été profanés par la trace d'incursions ennemies, sont les îles Britanniques ; c'est là cependant qu'on a inventé la théorie de Malthus, et c'est dans une de ces îles mêmes qu'on rencontre l'immense trésor de faits sur lesquels on a tenté de s'appuyer. La France a souffert gravement de la guerre, mais elle maintient un système qui tend à favoriser le développement du commerce, et, conséquemment, elle progresse en richesse et en puissance. Le Portugal, excepté pendant la période de 1807 à 1812, a presque toujours échappé à la guerre ; cependant sa richesse et sa puissance diminuent, à raison de sa soumission complète aux influences épuisantes du trafic.

 

 

 


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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVI :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 6. —Le pouvoir de faire le mal, lorsqu'il est dirigé dans des vues préjudiciables à autrui, existe partout en proportion de celui de faire le bien, lorsqu'il est guidé dans la voie de la justice.


    Plus est rapide la circulation dans une société, plus est considérable la puissance dont elle peut disposer et plus est grande la tendance à l'accroissement de la somme de cette puissance. L'espèce humaine profitera-t-elle de la richesse et de la force que cette société acquerra? cela dépend entièrement de l'esprit dans lequel celle-ci est dirigée. Mal dirigée, sa puissance pour le mal est aussi considérable que sa capacité pour le bien ; aussi voyons-nous partout que le poids accablant de la tyrannie est en raison directe de la liberté des individus, qui exercent le pouvoir. Un peuple tyran est un monstre à tête d'hydre ; comparé à ce peuple, un souverain absolu cesse d'être dangereux. La civilisation des Athéniens leur donna la puissance, et lorsqu'ils furent devenus les arbitres de la vie et de la fortune de milliers de villes soumises à leur empire, ils se montrèrent les plus durs de tous les maîtres ; chacun d'eux étant un souverain, dont le revenu devait s'accroître par des mesures tendant à épuiser ses sujets. Les aristocraties de Carthage, de Venise et de Gènes étaient moins oppressives, le nombre des maîtres étant moins considérable. Le despotisme de Charlemagne était léger en comparaison de celui de l'aristocratie qui lui succéda ; ainsi que fut celui de Louis XI, comparé à l'état anarchique des règnes de Charles VI et Charles VII, dans ces temps où il n'existait d'autre loi que la force ; où des rois et des ducs avaient recours à l'assassinat pour se débarrasser de compétiteurs incommodes ; où le pillage et le meurtre, en la personne d'hommes tels que La Hire, Dammartin et Saintrailles, réclamaient et obtenaient les emplois les plus honorables de l'État. Il en fut de même à l'égard du despotisme de Louis XIII comparé à l'anarchie de la Ligue, ainsi que du despotisme de Frédéric III comparé avec celui des nombreux petits despotes qui, jusqu'à ce jour, avaient disposé de la vie et de la fortune du peuple Danois. Il en est de même aujourd'hui à, l'égard du gouvernement russe, comparé avec cette tyrannie, la pire de toutes, maintenue en Pologne jusqu'au jour de son partage.

    Plus les maîtres sont nombreux, plus sont détestables à la fois et le maître et l'esclave ; comme preuve à l'appui, on peut citer ce fait, que c'est dans les limites même de l'Union, où jadis on avait proclamé « que tous les hommes étaient égaux » ; que c'est dans ces limites, disons-nous, qu'a été pour la première fois énoncée cette assertion, « qu'une société libre se trouvait être en état de décadence complète » et que la condition naturelle d'une portion considérable de la société est l'esclavage, qui entraîne avec lui la séparation des maris de leurs femmes, des père et mère de leurs enfants, des frères et des soeurs entre eux. Puisque les choses se passent ainsi parmi nous (aux États-Unis) il n'y a pas lieu d'être surpris que nous soyons redevables, au peuple le plus libre de l'Europe, de l'invention du despotisme le plus oppresseur, d'un système qui, plus que tous ceux qui l'ont précédé, s'est proposé pour but l'asservissement de l'homme, le seul dont les partisans proclament aujourd'hui publiquement que pour le maintenir, il est nécessaire que l'accroissement ultérieur de la population ait lieu dans la portion qui rend le plus de services, c'est-à-dire « la plus laborieuse » ; parce qu'autrement « elle ne serait pas suffisamment à la disposition du capital et du talent » ; ce qui est précisément la doctrine enseignée dans la Caroline, par les hommes qui soutiennent que « l'esclavage est la pierre angulaire de nos institutions. »

 

 

 


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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVI :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 7. — Le système anglais tend à diminuer la taxe du transport pour le peuple anglais, mais en l'augmentant pour les autres nations du globe.


    Ainsi que nous l'avons démontré, la première et la plus lourde taxe qui doit être acquittée par l'homme et par la terre, et le grand obstacle à la satisfaction du désir de l'association, résultent de la nécessité d'effectuer les changements de lieu. Les diverses portions de la terre sont diversement appropriées pour la production des denrées destinées à satisfaire les besoins, ou les goûts de l'homme ; les régions tropicales donnent le riz, le coton, la canne à sucre et des fruits variés ; en même temps que nous devons nous adresser aux zones tempérées, pour le blé, et aux zones arctiques pour les fourrures et la glace. Ce sont donc les lois naturelles qui ont pourvu au commerce international ; mais l'obstacle à son développement, c'est la somme considérable d'efforts nécessaires pour transporter les denrées sons la forme où la terre nous les fournit, le coton dans sa graine, le blé à l'état brut, ou la canne dont il reste encore à extraire le sucre. Si nous considérons ensuite les diverses divisions de la surface de la terre, nous voyons dans chaque petit état des mesures de prévoyance presqu'exactement semblables ; une partie de l'Angleterre est mieux appropriée pour la production du cuivre, une autre pour celle du fer ; une troisième pour celle du foin, ou du houblon ; une quatrième de la houille, ou de l'étain. Là cependant, comme dans le cas du commerce international, nous rencontrons la difficulté inhérente au besoin du transport ; et pour l'écarter, nous voyons chaque individu s'appliquant à réduire, autant que possible, le volume de sa denrée ; fondant son minerai et transformant ainsi la houille et le minerai en cuivre ou en fer, broyant son blé et en exportant les plus fines portions sous forme de farine, ou sciant ses arbres pour en faire des planches, afin d'épargner la dépense que nécessiterait le transport des parties qui reçoivent peu d'emploi. Ailleurs, on voit des individus qui combinent certaines quantités de blé et de laine et les transforment en drap ; ou qui convertissent en acier des masses de houille et de fer ; ou qui réduisent encore le volume par la conversion de quantités considérables de houille et d'acier en couteaux, en fourchettes et autres instruments. Plus ils réussissent complètement à cet égard, plus ils peuvent s'affranchir de l'impôt du transport ; plus doit être rapide la circulation entre eux, plus est développé leur pouvoir d'améliorer les modes de transport, autant que cela devient encore nécessaire ; et plus doit être grande la possibilité, pour eux, d'entretenir le commerce avec des peuples éloignés.

    Le système de l'Angleterre avait pour but de diminuer le volume de ses propres produits ; mais il avait également pour but d'empêcher aucune semblable diminution dans les produits des autres pays. Dirigé en vue de l'extension du commerce à l'intérieur, il l'était aussi en vue de l'anéantissement du commerce entre les peuples des autres sociétés ; et c'est ici, ainsi que nous l'avons déjà énoncé, qu'il dépassa de beaucoup tout autre système qu'on eût pu jamais imaginer. Les toiles d'Irlande avaient été célèbres, dans le temps où l'Angleterre exportait toute sa laine et importait toute sa toile ; et cependant nous voyons ce dernier pays, usant de toute la puissance dont il pouvait disposer, pour anéantir la fabrication des étoffes de laine irlandaises, et forcer toute la laine du pays à passer par les filatures de l'Angleterre, avant que le peuple irlandais lui-même puisse en faire usage. Si l'Angleterre eût simplement interdit la fabrication, en laissant les producteurs de laine chercher un marché où ils voudraient, elle eût ainsi augmenté considérablement les frais de transport, en même temps qu'elle diminuait la puissance d'association et qu'elle favorisait l'épuisement du sol ; mais on entassa, de plus, Pelion sur Ossa ; on prohiba les relations commerciales avec le monde, autrement que par l'intermédiaire des marchés anglais ; et tel fut le système adopté plus tard à l'égard de toutes les colonies.

    Après avoir acquis la richesse et la puissance, on regarda comme désirable d'adopter ce système à l'égard des nations indépendantes ; et ce fut l'origine de la promulgation, dans la période comprise entre 1765 et 1799, des diverses lois qui prohibaient l'exportation des machines et des artisans, ainsi que du maintien de ces prohibitions jusqu'en 1825. Elles avaient pour objet, autant que cela pouvait se faire, de contraindre à expédier en Angleterre les produits bruts de la terre, pour y être soumis aux procédés mécaniques ou chimiques nécessaires pour leur donner la forme appropriée à la consommation. De là ils pouvaient être exportés pour s'échanger contre du sucre, du thé ou du café ; mais il fallait que ces articles, autant que possible, arrivassent par l'intermédiaire de ports et de navires anglais. On n'avait jamais auparavant conçu un système aussi vexatoire : Il avait pour but de faire de tout pays, en dehors de l'Angleterre, un pays purement agricole ; mais si toutes les agglomérations sociales du globe étaient réduites à une pareille condition, chacune d'elles, et chacune des parties qui la composent, seraient forcées de produire toutes les denrées nécessaires pour la consommation, puisqu'il ne pourrait plus y exister que peu, ou point de commerce, au dehors ou à l'intérieur. Pour permettre au commerce avec les contrées lointaines d'exister, le volume des denrées doit être réduit ; et les efforts que l'on fait pour atteindre ce but produisent nécessairement la diversité des travaux. Cette diversité s'était manifestée en Angleterre ; et tous ses efforts tendaient maintenant à la paralyser dans toutes les autres parties du globe, et à établir, ainsi, l'entière prédominance du trafiquant et de l'individu chargé du transport, sur le producteur.

 

 

 


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  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVI :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 8. — Pouvoir énorme acquis par ce système pour la taxation des autres agglomérations sociales.


    Le commerce augmente en même temps que diminue la nécessité du transport. Plus on peut se dispenser du transport, plus le mouvement sociétaire devient rapide et continu, plus on économise l'effort musculaire et intellectuel ; plus rapidement la réapparition du capital suit sa consommation, plus est considérable la puissance d'accumulation, plus l'est aussi l'utilité de toutes les matières dont la terre se compose ; moins est grande la valeur des denrées nécessaires pour les besoins de l'homme, plus est grande la valeur de l'homme lui-même, et plus est rapide le développement de l'individualité et celui de la liberté.

    On a compris partout que les choses se passent ainsi, et c'est pourquoi les individus qui cultivent la terre se réjouissent tant de voir les ouvriers en fer et en drap, — les consommateurs des substances alimentaires et de la laine, — venir se grouper dans leur voisinage. Le système anglais avait pour objet d'empêcher ce rapprochement et de produire une intermittence continuelle dans le mouvement, qui amenait un temps d'arrêt prolongé entre la production et la consommation. Il cherchait, en tous pays, à faire en sorte que la laine et le coton traversassent plusieurs milliers de milles pour venir chercher le petit fuseau et le métier ; et cela dans les circonstances les plus désavantageuses, le volume de toutes les denrées étant conservé dans sa plus grande dimension, et l'ouverture du passage qu'elles devaient franchir resserrée dans la moindre dimension, ainsi qu'on le voit représenté ci-dessous.

    Coton, blé, sucre, laine et autres produits bruts du monde > Navires et usines d’Angleterre > Draps et fer à l’usage du monde

    La quantité des produits qui cherchent à passer étant considérable et l'ouverture du passage étant étroite, il s'en suivait, nécessairement, que le frottement était immense, et que la plus grande partie du produit brut disparaissait sons l'influence de l'opération à laquelle elle se trouvait soumise. Plus la récolte était considérable, plus l'était également la masse à transporter, plus le taux du fret était élevé et plus étaient considérables les frais de magasinage et d'assurance ; mais plus aussi les prix baissaient. Il résulta de là, comme une conséquence naturelle de cette manière d'agir si peu naturelle, que le fermier et le planteur se virent contraints de faire des voeux contre l'extension de la production ; car pour eux elle n'était féconde qu'en ruines. De faibles récoltes, donnant lieu à un fret peu coûteux, à peu de frais de magasinage et à des prix élevés sur le marché éloigné, étaient avantageuses pour eux ; tandis que des récoltes abondantes étaient préjudiciables à tous les individus qui s'occupaient de développer les ressources que la terre fournit.

    Jusqu'à ce jour, la population avait été regardée comme un élément de force ; mais à mesure que le système anglais fut pratiqué complètement, l'opinion changea ; et l'accroissement de la population en vint à être considéré comme une preuve de faiblesse et non de force. Dans un autre chapitre, nous examinerons jusqu'à quel point un système politique erroné et injuste tendit à produire ce changement de doctrine.

 

 

 


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  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVI :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

Notes de bas de page

 

 

1  Le prix de la laine, étant fixé sur le marché du globe, n'était nullement affecté par le partage qui pouvait avoir lieu entre le gouvernement et la population. Sur ce prix, le gouvernement exigeait un tiers, et c'était purement et simplement un impôt direct.         Retour

2  Ces prix sont énoncés en monnaie de nos jours, tels qu'ils ont été donnés par Adam SMITH. Richesse des Nations, liv. 1er, ch. XI.
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3  « Edouard III et plusieurs autres de nos souverains encoururent une grave animadversion, à raison de la protection judicieuse accordée par eux aux manufacturiers étrangers qui se réfugièrent parmi nous. » (MAC CULLOCH. Discours d'introduction à la Richesse des nations, p. 25.) — M. Mac Culloch est cependant l'adversaire du système qui a pour but d'étendre la même protection de nos jours, même lorsque les circonstances sont exactement semblables.
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Progrès de l'Angleterre par mer et par terre. — Triompher des Hollandais sans combat. — Payer ses dettes sans argent. — Faire travailler les pauvres de l'Angleterre en développant la culture de nos propres terres, etc., par André YARRANTON, Londres, 1677.
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5  Les passages suivants sont tirés d'un ouvrage publié récemment : Éléments de Science politique, par Dove, où l'on donne de longs extraits du livre remarquable de Yarranton, Nous les avons transcrits, avec une certaine étendue, à cause du rapport si exact des faits qui y sont consignés, avec les faits qui, de nos jours, ont eu lieu dans tous les autres pays qui se livrent à l'exportation des matières premières et à l'importation des produits manufacturés. Les difficultés dont ces pays doivent triompher aujourd'hui sont les mêmes que celles qui existaient alors en Angleterre, et les mesures ayant pour but d'y remédier aujourd'hui dans les contrées du globe en progrès, sont les mêmes que celles offertes ici même.
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6  L'effet immense produit par la création d'un marché intérieur, pour donner lieu à la demande de la terre et du travail, se manifeste dans ce fait, que sous les règnes d'Anne et de Georges I (de 1702 à 1751), le chiffre total des actes de clôture fut de 18 et la quantité de terre qu'embrassaient ces actes n'était que de 19 339 acres. De 1751 à 1760, ce chiffre s'éleva à 226 et la quantité de terre à 318 778 acres. Mais de 1760 à 1797, le premier chiffre s'éleva à 1 532 et le second à 2 804 197 ; et presque tous ces faits eurent lieu dans la période de 1771 à 1791.
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Le Times de Londres. Sur l'Exode de l'Irlande.
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  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 1. — Erreurs du système anglais, évidentes pour Adam Smith. Avertissements qu'il donne à ses compatriotes relativement aux dangers inséparables de leur dépendance exclusive à l'égard du trafic.


    La Richesse des nations fut publiée pour la première fois en 1776 ; et le but principal de l'auteur avait été de forcer ses compatriotes à prendre en considération cette grande vérité, que le trafic et les manufactures n'étaient utiles, uniquement, qu'autant qu'ils contribuaient au progrès de l'agriculture, au développement des trésors de la terre et à l'encouragement du commerce. La tendance du système colonial s'opposait positivement, suivant son opinion, à ce qu'aucun de ces effets se produisit, puisqu'en empêchant les colons d'appliquer leurs travaux à une « fabrication plus raffinée, » en les restreignant à la fabrication de produits « grossiers et de ménage, de ceux dont se sert habituellement une famille en son particulier et pour son propre usage, » ce système tendait assurément à augmenter la quantité de matières premières expédiées en Angleterre, et décourageait ainsi l'agriculture anglaise. Ce résultat était précisément celui que cherchaient à obtenir le trafiquant et le manufacturier ; plus les matières premières étaient à bon marché au dehors, plus le prix demandé par le premier, pour le fret, était élevé, et plus étaient considérables les bénéfices du second.

    Quant à ce fait que le système tendait à créer un marché pour les subsistances, le fermier anglais trouvait un profit ; mais en ce qui concernait tous les autres produits bruts, il avait gravement à souffrir de ce que Smith appelait «la rapacité sordide, l'esprit de monopole des marchands et des manufacturiers », de cette classe d'individus qui pensait « que le trésor de l'Angleterre ne devait se fonder » uniquement que sur le commerce étranger. » Pour que ce trafic prospérât, ils voulaient avoir des matières premières à bas prix ; et, pour amener ce bas prix, ils cherchaient à favoriser la concurrence pour la vente, sur le sol anglais, de tous les produits bruts des autres pays, ainsi que des produits à moitié transformés, nécessaires pour toutes les opérations de l'industrie manufacturière. « En encourageant l'importation du fil de coton, dit Smith, et le faisant venir ainsi en concurrence avec celui qui est fabriqué par notre propre population, ils cherchent à acheter le travail des pauvres fileurs aussi bon marché que possible. » « Ils s'appliquent, continue-t-il, à tenir à bas prix les salaires de leurs propres tisserands, ainsi que le gain des pauvres fileuses ; et s'ils cherchent à faire hausser le prix de l'ouvrage fait, ou à faire baisser celui de la matière première, ce n'est nullement pour le profit de l'ouvrier. L'industrie qu'encourage principalement notre système mercantile, c'est celle sur laquelle porte le bénéfice des gens riches et puissants. Celle qui alimente les profits du faible et de l'indigent est trop souvent négligée et opprimée (1). »

    S'occupant donc presque exclusivement du trafic, le système tendait, ainsi que le voyait Smith, à accroître, contrairement aux lois naturelles, la proportion de la population britannique employée à l'oeuvre de l'échange et du transport, créant, de cette manière, une nation de simples boutiquiers, et « rompant l'équilibre naturel, qui, autrement, se fût établi entre les différentes branches de l'industrie britannique. » Au lieu de circuler à travers mille petits canaux, on lui avait appris à se diriger principalement vers un canal unique, « rendant ainsi l'industrie et le commerce moins solidement assurés, et la santé du corps politique moins ferme et moins robuste. » « Dans sa situation actuelle, l'Angleterre, à son avis, ressemblait à l'un de ces corps malsains, où quelques-unes des parties vitales ont pris une croissance monstrueuse, et qui, par cette raison, sont sujets à plusieurs maladies dangereuses, attaquant rarement les individus chez lesquels toutes les parties se trouvent mieux proportionnées. »

    Les dangers qui accompagnent ce dévouement exclusif aux prétendus intérêts du trafic, lui étant clairement démontrés, il avertissait ses compatriotes « qu'un léger engorgement dans cet énorme vaisseau sanguin, qui s'était grossi plus que ne le comportaient ses dimensions naturelles, et à travers lequel circulait, d'une manière forcée, une proportion excessive de l'industrie et du commerce national, menacerait tout le corps politique des plus funestes maladies. Le sang, dont la circulation se trouve arrêtée dans quelqu'un des petits vaisseaux, se dégorge facilement dans un plus grand sans occasionner de crise dangereuse ; mais s'il se trouve arrêté dans l'un des grands vaisseaux, les convulsions, l'apoplexie et la mort, sont les conséquences immédiates et inévitables d'un pareil accident. Qu'il survienne seulement quelque léger empêchement ou quelque interruption d'emploi dans un de ces genres de manufactures qui se sont étendus d'une manière démesurée, et qui, à force de primes et de monopoles sur les marchés coloniaux et nationaux, sont arrivés artificiellement à un degré d'accroissement contre nature, il n'en faut pas davantage pour occasionner de nombreux désordres, des séditions alarmantes pour le gouvernement, et capables même de troubler la liberté des délibérations de la législature. A quelle confusion, à quels désordres ne serions-nous pas exposés infailliblement, pensait-il, si une aussi grande portion de nos principaux manufacturiers venait tout à coup à manquer totalement d'emploi (2) ! »

    Quelque graves que fussent les dangers, même déjà si manifestes, en tant qu'ils résultaient d'un accroissement anormal dans la proportion de la population vouée au trafic et au transport, le peuple anglais, à cette époque, ne faisait qu'entrer dans cette voie d'efforts tendant à forcer le monde entier de subir le système établi depuis si longtemps aux colonies. L'interdiction de l'émigration des artisans ne datait alors que de dix années ; et la puissance britannique commençait à peine à s'asseoir dans la péninsule hindostanique. Cinq ans après la publication de l'ouvrage d'Adam Smith, on prohibait l'exportation des machines destinées à fabriquer les étoffes de soie et de laine ; et, avant la fin du siècle, l'application du système avait été complétée par l'extension de la prohibition à toutes les autres espèces de machines, aussi bien qu'aux artisans capables de les fabriquer et aux houilleurs.

 

 

 


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  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 2. — Ses conseils sont négligés, et telle est l'origine de la théorie de l'excès de population.


    Depuis 1750, époque où le prix du blé avait été de 21 schell. 3 pence par quarter, jusqu'à 1790, la population avait augmenté d'environ 40 %, soit de 6 à 8 millions et demi ; mais la quantité de subsistances avait augmenté dans une proportion encore plus rapide, la production des dernières années de la période ayant été, d'au moins moitié plus considérable que celle des années antérieures, Le prix, cependant, ainsi qu'on l'a déjà vu, avait plus que doublé, et le fermier avait ainsi profité de ce qu'il était affranchi de la nécessité de s'adresser à un marché lointain. Le blé était plus cher à l'intérieur qu'au dehors ; il en était résulté comme conséquence un commerce d'importation ; pour l'empêcher et s'assurer ainsi contre le bas prix des matières premières nécessaires à la vie, les intérêts agricoles obtinrent, en 1791, la promulgation d'une loi qui limitait le prix auquel le blé pourrait être importé.

    Pendant toute cette période, il y avait eu une tendance à l'accroissement, dans la part proportionnelle de la population s'occupant de consommer les subsistances, soit comme artisans, soit comme soldats, trafiquants ou individus, chargés du transport. Le système dénoncé par le Dr. Smith était, ainsi que le lecteur l'a déjà vu, pratiqué plus complètement d'année en année. Pendant près de cinquante ans, l'Inde avait été dévastée par les luttes entre les armées françaises et anglaises, occupées d'étendre aux dépens du commerce la domination du trafic. Le trafic avait provoqué des dissensions entre la métropole et ses colonies d'Amérique, et avait ainsi donné naissance à la guerre de 1776. La classe qui vit de l'appropriation, du trafic et du transport, s'était accrue en nombre et en puissance ; mais il était réservé à la guerre de 1793, — guerre qu'il faut attribuer pour une large part à la soif « de l'accapara rement de la navigation, des colonies et du commerce », — de la voir atteindre son complet développement. La demande d'hommes et d'argent pour les besoins de la guerre restreignit alors le pouvoir d'appliquer le travail, ou le capital, à l'amélioration de la culture de la terre, et diminua considérablement la demande des services du travailleur. Le nombre des consommateurs augmentant, en même temps que celui des producteurs restait stationnaire, le prix des subsistances haussa, tandis que celui du travail baissa ; et l'on vit bientôt les conséquences de ce fait dans le rapide accroissement de la population des maisons de charité.

    Le paupérisme prit une extension inconnue jusqu'à ce jour ; et c'est alors que Malthus donna au monde les « Principes de population, » au moyen desquels, disait-il à ses lecteurs, ils pourraient comprendre les causes de cette pauvreté « et de cette misère que l'on observe parmi les classes inférieures de la population, » et des échecs répétés des classes supérieures dans leurs efforts pour les soulager. Le Dr Smith s'était aperçu que le système basé sur le travail à bon marché et sur le bas prix des matières premières, était lui-même l'oeuvre de ces « classes supérieures, » et c'était auprès d'elles qu'il avait insisté pour l'abandon d'un système qui, à ses yeux, avait pour but l'asservissement de la population et l'affaiblissement de la société. Malthus, au contraire, trouvait la cause de l'esclavage dans une grande loi divine, grâce à laquelle il affranchissait ces « classes » de toute responsabilité « à l'égard de la pauvreté et de la misère, » qu'elles s'étaient efforcées « de soulager » avec si peu de succès ; il leur permettait ainsi de fermer leurs bourses et même leurs coeurs aux inspirations les plus vulgaires de la charité, en leur suggérant cette réflexion, que s'ils pouvaient, en aucune manière, « se placer entre l'erreur et ses conséquences, » « s'opposer au châtiment » attaché à la procréation d'individus de leur espèce, par d'autres individus qui n'avaient pas préparé à l'avance les ressources nécessaires pour nourrir et élever leurs enfants (châtiment qui consiste dans la pauvreté, la misère et la mort), « elles perpétueraient le péché (3) » et se rendraient elles-mêmes complices du crime. Dans ces deux phrases, on peut trouver les différences réelles qui existent, entre l'économie politique d'Adam Smith et l'économie politique moderne admise, depuis, si généralement. La première cherche à étendre le commerce, à développer l'intelligence, à accroître les facultés et la liberté de l'homme ; la seconde, à étendre l'empire du trafic, à confiner la masse de l'espèce humaine aux travaux qui ont pour but la culture et le transport des denrées, et, en définitive, à rendre l'homme esclave de la nature et de son semblable.

 

 

 


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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 3. — Développement du paupérisme, sous l'influence du système anglais, il coïncide avec l'accroissement de l'empire de l'homme sur les forces naturelles.


    Le but du système mercantile, objet d'une si vive réprobation de la part de Smith, était de se procurer à bas prix toutes les matières premières servant à l'industrie, telles que la laine, le coton, les subsistances et le travail. Jusqu'à ce jour, ainsi qu'il s'en était aperçu, ce système avait produit les résultats les plus funestes ; il avait augmenté la dépendance des individus à l'égard des instruments de trafic et de transport ; il avait engendré cette croyance, que plus les hommes étaient profondément séparés les uns des autres, et plus était considérable la distance à parcourir, plus grand était aussi le profit à tirer du commerce ; il avait entretenu les tendances belliqueuses des peuples ; il avait amené une division malentendue de la population, et avait contribué à favoriser la création d'immenses fortunes, aux dépens des individus qui n'avaient à vendre que leur travail. Telles étaient, ainsi qu'Adam Smith en avertissait ses compatriotes, les conséquences nécessaires du système ; mais il fallait une nouvelle expérience de vingt années pour prouver qu'il en était certainement ainsi, et pour donner lieu à cette découverte extraordinaire que, bien que la demande du travail fût devenue plus constante à mesure que la population avait augmenté, et à mesure que les individus avaient acquis, depuis l'époque des Plantagenets jusqu'à celle de Georges III, plus de richesse, et avec cette richesse, plus de facilité à associer leurs efforts, aujourd'hui que dans les cinquante dernières années, ils avaient conquis un accroissement extraordinaire de puissance, commencé à utiliser les immenses gisements de houille et de minerais de cuivre et de fer, appris à disposer en maîtres de la force merveilleuse de la vapeur, appris à l'appliquer à la transformation de la laine en drap, obtenu une augmentation considérable de richesse, facilité, dans une proportion considérable, le développement des facultés latentes de l'individu et la puissance latente de la terre, et produit ainsi un immense accroissement dans le mouvement de la Société ; aujourd'hui, cependant, la demande du travail devait devenir plus instable et le paupérisme s'accroître, en vertu d'une grande loi naturelle, en vertu de laquelle plus était puissant l'instrument de culture, moins devait être considérable la récompense du travail appliqué à développer les ressources de la terre.

    C'était là certainement une remarquable découverte ; mais, heureusement, c'était la découverte d'un fait qui n'avait jamais existé et n'existera jamais. L'étendue des trésors de la nature est illimitée ; et ces trésors n'attendent qu'un individu qui les réclame. Par malheur, cependant, la théorie était exactement celle dont on avait besoin pour empêcher l'adoption d'aucune des mesures proposées comme remèdes par Smith. Cette théorie prouvant (ainsi qu'elle le proclamait) : que le paupérisme existait, conformément aux lois divines ; que le taux naturel du salaire « était juste, suffisant et non au-delà, pour permettre aux travailleurs, l'un dans l'autre, de subsister et de perpétuer leur espèce, sans accroissement ou diminution ; » que l'inégalité des conditions existait en conformité des lois divines ; que les individus riches et puissants n'avaient que des droits à exercer et point de devoirs à remplir ; elle prouvait aussi qu'ils pouvaient impunément, et en toute sûreté de conscience, « boire, manger et mener joyeuse vie » en se consolant avec cette réflexion que les pauvres avaient leur sort entre leurs propres mains, et que s'ils manquaient à exercer « la contrainte morale » qui devait amener le renoncement à l'association régulière des sexes, cause de la reproduction de l'espèce, la faute en était à eux-mêmes, et que c'était avec justice que devait retomber sur eux le châtiment imposé à la transgression.

 

 

 


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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 4. — Caractère belliqueux et monopoliseur du système.


    Le système qui avait pour but exclusif le commerce étranger, fut donc non-seulement maintenu complètement, mais encore continué, chaque année, sur une plus grande échelle. Depuis l'époque où vivait Malthus jusqu'à nos jours, rarement le temple de Janus a été fermé, s'il l'a même jamais été, en témoignage de l'existence de la paix dans l'étendue de l'empire britannique. La guerre dans laquelle l'Angleterre était alors engagée fut suivie d'une autre avec notre pays (les États-Unis), et depuis la fin de celle-ci, d'autres ont succédé pour l'annexion du Scind et de l'Afghanistan, pour la conquête du royaume d'Ava et du Punjab, pour le maintien du trafic de l'opium, l'extension de la puissance britannique dans l'Afrique méridionale, le développement de nouveaux débouchés à ouvrir au trafic dans l'empire turc et d'autres États ; toutes guerres tendant à un but unique et principal, celui d'obtenir à bas prix les produits bruts de la terre, et conséquemment les travaux des individus dont les bras défrichaient le sol.

    Ce fut pour atteindre ce but, ainsi que l'a déjà vu le lecteur, que fut accomplie l'union avec l'Irlande et que ses fabriques furent anéanties. Dans le même but encore, on exigea du peuple indien qu'il reçût les étoffes de coton de l'Angleterre affranchies de tout droit, tandis qu'on lui enlevait la faculté d'acheter au dehors des machines d'un emploi plus avantageux et qu'on taxait, dans une proportion inouïe, l'emploi de celles qu'il possédait déjà ; c'est dans ce but que Gibraltar a été conservé comme un entrepôt de contrebande pour l'Espagne, en même temps qu'Héligoland, les îles Ioniennes et d'autres colonies nombreuses ont servi à introduire des marchandises en contrebande, en Allemagne, aux États-Unis et dans plusieurs autres pays, le contrebandier étant regardé aujourd'hui « comme le grand réformateur du siècle. » C'est pour atteindre ce but qu'il est devenu nécessaire que les maîtres se concertassent entre eux pour maintenir le travail à bas prix, pour limiter le nombre d'heures pendant lesquelles les machines devaient être mises en jeu, avec le dessein arrêté d'empêcher la hausse des matières premières et de décourager le développement des manufactures dans les autres pays. On se convaincra que tous ces actes sont des actes de guerre, et qu'on doit avec raison les regarder comme tels, en lisant l'extrait suivant que nous empruntons à un document officiel publié récemment par ordre de la Chambre des communes (4) :

    « En général, les classes laborieuses, dans les districts manufacturiers de ce pays, et principalement dans les districts où se trouvent les mines de fer et de houille, ne savent guère jusqu'à quel point elles sont souvent redevables d'être occupées, à tout événement, aux pertes immenses, dont ceux qui les occupent courent volontairement la chance dans les époques défavorables, pour anéantir la concurrence étrangère, pour conquérir et garder la possession des marchés étrangers. On connaît parfaitement des exemples authentiques de chefs d'industrie ayant, à de pareilles époques, continué la fabrication de leur produits, avec une perte, s'élevant, dans l'ensemble, à trois ou quatre cent mille livres sterl. dans l'espace de trois ou quatre ans. Si les efforts de ceux qui encouragent les associations formées en vue de limiter la somme de travail disponible, et de produire des grèves, devaient réussir, pendant quelque temps, il ne serait plus possible de former de ces accumulations de capital, qui peuvent permettre quelques-uns des plus riches capitalistes de terrasser toute concurrence étrangère aux époques de grande détresse, de déblayer ainsi le terrain, pour l'industrie tout entière, lorsque les prix remontent, et de continuer d'immenses affaires, avant que le capital étranger puisse se former de nouveau, dans des proportions assez considérables, pour établir une concurrence sur les prix avec quelque chance de succès. Les immenses capitaux de ce pays sont les grands instruments de guerre (si l'on peut se permettre cette expression) avec lesquels on lutte contre la concurrence des pays étrangers, et les instruments les plus essentiels qui nous restent aujourd'hui pour maintenir notre suprématie industrielle. Les autres éléments, le travail à bas prix, l'abondance des matières premières, les moyens de communication et le travail habile sont en voie d'être bientôt réduits au niveau d'égalité. »

    Le système retracé ci-dessus est caractérisé très-justement comme un état de guerre, et nous pouvons demander avec raison dans quel but et contre qui elle est soutenue. C'est une guerre, ainsi que le lecteur le voit, entreprise pour obtenir à bas prix le travail et les matières premières ; et ce sont là précisément les objets que recherche le système mercantile, dont l'erreur a été si parfaitement exposée dans la Richesse des nations. C'est une guerre qui a pour but de forcer les peuples des autres pays de se borner à l'agriculture, — d'empêcher, dans les autres pays, la diversité des travaux, — de retarder le développement de l'intelligence, — de paralyser tout mouvement qui tend ailleurs à utiliser les trésors métalliques de la terre, — d'augmenter la difficulté de se procurer le fer, — de diminuer la demande du travail, — d'engendrer le paupérisme, — de produire tous ces résultats à l'intérieur et au dehors, et d'amener ainsi cet état de choses dont l'approche avait été pronostiquée par Adam Smith.

    C'est aux mesures que nous venons de retracer ici qu'il faut attribuer la clôture de toutes les fabriques de l'lnde, suivie de l'exportation du coton en Angleterre, pour y faire concurrence avec les produits de la Caroline et de l'Alabama. Plus le système peut être complètement mis en pratique, plus l'industrie peut être bornée à l'Angleterre, plus les matières premières seront à bon marché ; mais plus sera considérable l'exportation du travail à bon marché au Texas et à l'île Maurice, pour y produire une plus grande quantité de coton, de canne à sucre et autres matières premières et dès lors pour se faire concurrence l'un à l'autre, afin de réduire les prix et d'asservir plus complètement les travailleurs de tous les pays.

 

 

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

CHAPITRE XVII :

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    § 5. — Il est également préjudiciable au peuple anglais et aux peuples des autres pays.


    On prétend que l'état de guerre retracé ci-dessus est avantageux pour le peuple anglais. S'il en était ainsi, il en résulterait l'établissement de ce déplorable fait, que la guerre pourrait être profitable ; que les nations et les individus pourraient constamment s'enrichir en commettant des actes d'injustice, et que, telle étant la loi divine, les sociétés seraient autorisées à exercer leur puissance de manière à empêcher le développement de la civilisation dans les pays où elle n'existerait pas encore, et à l'anéantir dans ceux où elle existerait. Il n'y a, heureusement, aucune loi pareille. Les nations ne peuvent prospérer d'une façon permanente qu'en obéissant à la loi excellente du christianisme ; et lorsqu'elles manquent de l'observer, Némésis ne manque jamais de réclamer ses droits. Le lecteur se convaincra peut-être que celle-ci l'a fait en cette circonstance, et que le paupérisme de l'Angleterre doit être attribué à la faute commise à cet égard, lorsqu'il aura quelque peu examiné le résultat du système sur ses propres ouvriers voués au travail manufacturier et au travail agricole.

    Les manufactures de l'Irlande tombèrent peu à peu en décadence à partir de l'Union, en 1801. Lorsqu'elles cessèrent de réclamer les services des hommes, des femmes et des enfants, ceux-ci furent contraints de chercher du travail dans les champs ; et c'est ainsi que la production des subsistances augmenta, tandis que la consommation à l'intérieur diminuait. Les exportations, conséquemment, s'élevèrent, de 300 000 quarters, dans les premières années du siècle, à 2 500 000, trente ans plus tard ; ce qui fit tomber le prix en Angleterre, du chiffre moyen de 4 liv. par quarter, dans les années comprises entre 1816 et 1820, à celui de 2 liv. 12 schell. dans celles comprises entre 1821 et 1835. Au premier coup d'oeil, cette réduction du prix des subsistances peut paraître un avantage ; mais, malheureusement et nécessairement, elle fut accompagnée d'un abaissement encore plus considérable dans le prix du travail ; un des traits caractéristiques du système qui vise à faire baisser le prix des matières premières, étant de diminuer la demande des services de l'individu. Au moment où le blé était à si bon marché, des millions d'Irlandais étaient complètement sans ouvrage et cherchaient avec ardeur, mais vainement, du travail, à raison de six pence par jour, sans être vêtus ni même nourris. Comme conséquence d'un pareil fait, l'Angleterre, ainsi que le disait un journal anglais (5), « fut inondée de multitudes de Celtes, demi-vêtus, demi-civilisés, abaissant l'étalon de l'existence » parmi les ouvriers anglais, et fournissant « cette quantité abondante de travail à bon marché, » à laquelle, dit le Times, l'Angleterre est redevable de toutes « ses grandes usines. » « L'individu, pour citer encore les paroles de ce journal, dut passer ainsi à l'état de poison, et la population devenir une calamité ; » et les choses durent arriver ainsi par suite de l'anéantissement du commerce au sein de la population irlandaise. Le travail, autre matière première de l'industrie, ayant donc baissé plus rapidement que les subsistances, le paupérisme de l'Angleterre s'était accru si rapidement, qu'il n'y avait pas moins d'un neuvième de la population aidé par la bourse publique, et que la taxe des pauvres s'était élevée, en trente ans, de 5, à près de 9 millions de liv. sterl., tandis que le prix du blé avait baissé d'environ 40 %. Les subsistances étaient à bas prix, mais le salaire était si bas, que l'ouvrier ne pouvait les acheter. Le travail était à bas prix, mais les subsistances étaient à si bon marché que le fermier ne pouvait payer le fermage et le salaire. C'est ainsi que le propriétaire de la terre et l'ouvrier anglais souffraient à la fois de l'absence de la circulation des individus et des denrées en Irlande, circulation qui serait résultée de l'établissement, en ce dernier pays, d'un système sous l'empire duquel tout homme aurait pu vendre son travail et acheter celui de ses voisins, de leurs femmes et de leurs enfants ; d'un système grâce auquel le commerce irlandais se serait développé.

    On pourrait supposer, cependant, que la population manufacturière avait profité du meilleur marché des subsistances. Au contraire, elle en souffrit, parce que l'abaissement du salaire attribué à d'autres travaux, fut accompagné d'une diminution dans le pouvoir d'acheter des vêtements ; et avec l'abaissement dans le prix des subsistances, le fermier fut mis hors d'état d'acheter les instruments de culture. Tous souffrirent pareillement. L'anéantissement du marché intérieur pour les subsistances et le travail en Irlande, résultant de l'anéantissement de son commerce, avait produit le même effet en Angleterre. Le grand manufacturier en aura peut-être profité. Au contraire, son marché en Angleterre avait été amoindri, en même temps que celui de l'Irlande avait presque complément cessé d'exister ; et c'est ainsi qu'une nation avait été presque entièrement réduite â néant, sans aucun profit pour ceux qui avaient accompli cette oeuvre, mais en amenant pour tous la perte la plus grave, résultant de ce fait, que le niveau moyen de la vie et de la moralité avait été réduit dans une proportion considérable ; que le mal de l'excès de population avait fait des progrès bien plus étendus, et que l'abîme qui sépare les classes supérieures des classes inférieures de la société anglaise s'était agrandi considérablement. Nulle part au monde on ne trouvera une preuve plus forte de l'avantage à recueillir, pour le maniement des affaires publiques, de la mise en pratique et de l'observance la plus rigoureuse de la grande loi fondamentale du christianisme, que celle qui s'offre à nous dans l'histoire de l'Union entre l'Angleterre et l'Irlande au siècle actuel.

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