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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

henry_charles_carey.jpg

TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

  

§ 2. — Phénomènes sociaux, tels qu'ils se présentent dans l'histoire de l'empire Turc.


    De toutes les contrées de l'Europe, il n'en est aucune dotée d'avantages naturels comparables à ceux qui constituent l'empire turc, en Europe et en Asie. Avec une culture convenable, on pourrait y produire, en quantités presque illimitées, la laine et la soie, le blé, l'huile et le tabac ; en même temps que la Thessalie et la Macédoine, depuis longtemps renommées pour la production du coton, sont couvertes de terres en friche, susceptibles d'en fournir une quantité suffisante pour vêtir l'Europe entière, la houille et le fer s'y trouvent abondamment, et en qualité égale à celle d'un pays quelconque ; tandis qu'en certaines parties de l'empire « les collines semblent une masse de carbonate de cuivre. » La nature a tout fait pour ce pays, et cependant, parmi toutes les populations de l'Europe, c'est celle des rayas turcs qui se rapproche le plus de la condition d'esclaves ; et parmi tous les gouvernements européens, celui de la Turquie se trouve le plus réellement contraint de se soumettre aux lois que lui imposent, non-seulement les nations étrangères, mais encore les trafiquants étrangers et indigènes en argent et autres marchandises. Nous pouvons maintenant examiner pourquoi il en est ainsi.

    Il y a deux siècles, le trafic avec la Turquie constituait la partie la plus importante de celui qu'entretenait l'Europe occidentale ; et les négociants turcs prenaient rang parmi les plus riches entre ceux qui fréquentaient les marchés de l'Occident. Un peu plus tard, son gouvernement s'unit à ceux de France et d'Angleterre par un traité, en vertu duquel il s'engagea à ne pas frapper leurs importations d'un droit supérieur à 3 pour % ; et comme leurs navires, aux termes de ce même traité, étaient affranchis de tous frais de port, le système ainsi établi était, en réalité, celui de la liberté commerciale la plus absolue et la plus complète.

    Pendant plus d'un siècle après, la Turquie fut encore capable de soutenir la concurrence avec les manufactures de l'Occident et de conserver parmi ses sujets la puissance et l'habitude de l'association. « Ambelakaia, dit M. Beaujour, approvisionna l'industrieuse Allemagne, non par la perfection de ses métiers à filer le coton, mais par le travail de ses quenouilles et de ses fuseaux. Elle enseigna à Montpellier l'art de la teinture, non pas avec le secours des professeurs de chimie expérimentale, mais parce que l'art de la teinture était pour elle une industrie domestique et qui s'étudiait, pour ainsi dire, chaque jour sur les fourneaux de chaque cuisine. Par la simplicité et la loyauté, mais non par la science de son système, elle a donné au monde une leçon d'association commerciale ; elle a donné l'exemple sans pareil, dans l'histoire commerciale de l'Europe, d'une compagnie de capital et de travail tout ensemble, administrée avec habileté, économie, succès, et dans laquelle les intérêts du travail et du capital furent longtemps également représentés. Et cependant le système d'administration, auquel tous ces faits se relient, est commun aux nombreux hameaux de la Thessalie qui ne sont pas sortis de leur obscurité ; mais pendant vingt ans Ambelakaia fut laissée parfaitement tranquille (4) »

    Les revenus que l'on tirait des douanes ayant cessé d'être perçus, tout le vide que le traité avait créé avait besoin, naturellement, d'être comblé, au moyen de l'impôt direct ; et, en conséquence, le gouvernement a, depuis cette époque, jusqu'à nos jours, reposé entièrement sur les impôts de capitation, les impôts sur les maisons et les terres, ce dernier perçu d'abord sous la forme d'une taxe sur la terre elle-même, et, en second lieu sous la forme de droits à l'exportation (5). Le trafic était affranchi de tout empêchement ou obstacle ; mais le commerce intérieur était entravé par de continuelles interventions.

    En dépit de celles-ci, le système des centres locaux, neutralisant la force d'attraction des grandes capitales, politiques et commerciales, continua d'exister, ainsi que nous l'avons vu, jusqu'à la fin du dernier siècle ; et, comme conséquence de ce fait ; le pays demeura, ainsi qu'il l'est encore, à la fois riche et puissant. Même à cette époque, cependant, l'Angleterre avait inventé des machines pour filer le coton, et en prohibant l'exportation de ces machines aussi bien que l'émigration de tous les artisans à l'aide desquels, autrement, le travail aurait pu s'accomplir, elle avait pris des mesures ayant pour but de faire apporter à ses métiers tout le coton de l'univers pour y être converti en tissus. La Turquie ayant du coton à vendre, avait été accoutumée à le vendre sous cette forme ; et la possibilité d'agir ainsi lui avait permis d'entretenir le commerce à l'intérieur et au dehors. A cette heure cependant, le commerce devait cesser pour faire place au trafic ; et le commerce cessa en effet ; Ambelakaia et divers autres sièges de manufactures ayant été complètement abandonnés, dans l'intervalle des vingt années postérieures à la date du tableau que nous avons retracé plus haut. Sur 600 métiers qui existaient à Scutari en 1812, il n'en restait plus que 40 en 1821 ; et sur les 2 000 établissements de tissage que l'on trouvait à Tournovo en 1812, il n'en restait que 200 en 1830. Depuis lors l'industrie, à ce que l'on croit, a complètement disparu.

    Pendant un certain temps, le coton fut exporté, pour revenir sous la forme de fil, faisant ainsi un voyage de plusieurs milliers de lieues pour trouver le petit fuseau ; mais ce trafic même a disparu, et comme conséquence de ce fait, il y a eu diminution considérable dans le salaire qui a affecté tous les genres de travail. « Les profits, il y a vingt ans, dit M. Urquhart qui écrivait en 1832, ont été réduits à la moitié, et quelquefois au tiers par l'introduction des cotons (filés) anglais, qui, bien qu'ils aient fait baisser les prix à l'intérieur et arrêté l'exportation des cotons filés turcs, n'ont cependant pas supplanté l'industrie domestique d'une manière sensible ; les ouvriers ayant été forcés de continuer à travailler, seulement pour gagner leur pain, et réduisant leurs demandes de salaires pour soutenir une concurrence désespérée. Cependant les habitudes laborieuses des femmes et des enfants, continue-t-il, sont très-remarquables ; dans les moments que leur laissent les travaux domestiques, pendant qu'ils gardent le bétail, ou portent de l'eau, la quenouille ou le fuseau, comme au temps de Xercès, ne sortent jamais de leurs mains. Les enfants sont constamment occupés, dès l'instant que leurs petits doigts peuvent tourner le fuseau. Aux environs d'Ambelakaïa, le premier centre de fabrique de coton filé, la classe agricole eut à souffrir terriblement de cet état de choses, bien qu'autrefois les femmes pussent, dans leurs maisons, gagner autant que les hommes dans les champs ; maintenant le gain quotidien d'un homme ne s'élève pas au-delà de 20 paras ; et encore faut-il pour cela qu'il le réalise ; car souvent il ne trouve pas à se défaire du coton qu'il a filé (6). »

    Le salaire des femmes n'était alors que de quatre cents par jour. « Il fallait le travail continu de toute une semaine pour gagner un quart de dollar (1 fr. 25 c.). » Les hommes employés à récolter des feuilles de mûrier et à soigner des vers à soie, pouvaient gagner, lorsqu'ils avaient de l'emploi, cinq cents par jour ; mais à Salonique, port maritime de la Thessalie, le salaire s'élevait jusqu'à 50 cents par semaine. Le commerce avait cessé, et avec la diminution dans la puissance d'association, la valeur de l'individu et l'utilité de la terre avaient été presque complètement anéanties ; tandis que la valeur des denrées était devenue assez considérable pour faire périr, faute de subsistance, hommes, femmes et enfants.

    Tant que les manufactures existèrent et que le commerce put se maintenir, l'agriculture fut dans un état florissant ; et par la raison, que le marché où elle pouvait écouler ses produits étant très-rapproché, elle était soumise à peu d'impôts résultant de la nécessité d'effectuer des changements de lieu. Les routes et les ponts pouvaient alors être bien entretenus ; et à mesure qu'il devint de plus en plus nécessaire de transporter les produits encombrants de la terre au marché éloigné, le besoin de routes augmenta ; mais le pouvoir de les entretenir diminua ; résultat toujours inévitable du sacrifice du commerce sur l'autel du trafic. « L'augmentation des frais de transport, dit un voyageur moderne, a permis à un petit nombre de capitalistes de monopoliser tout le trafic sur tous les articles d'exportation ; la conséquence de ce fait, c'est-à-dire la ruine des propriétaires terriens et des agriculteurs, ne tarda pas à se produire, des familles entières furent réduites à la pauvreté et des villages cessèrent d'exister ; en même temps que dans un grand nombre de districts fort étendus, toute la population rurale abandonna la culture du sol natal pour émigrer vers les villes commerciales les plus rapprochées (7). » C'est ainsi qu'à mesure que la dépendance du marché éloigné augmente, la faculté de s'y rendre diminue, tandis qu'à mesure que cette dépendance diminue, la faculté d'avoir recours à ce même marché augmente dans une proportion également constante. Dans le premier cas, la nature obtient constamment un pouvoir plus considérable sur l'homme, tandis que dans le second il obtient, aussi constamment, le pouvoir sur la nature. Dans le premier cas, l'utilité diminue et la valeur des denrées augmente, tandis que dans le second, les utilités augmentent et la valeur diminue. Dans le premier cas, l'homme devient de jour en jour plus esclave, tandis que dans le second il devient plus libre.

    « Aucune amélioration, nous apprend le même auteur, ne peut être tentée aujourd'hui que dans le voisinage des grandes villes (qui offrent un marché constant et immédiat pour toute espèce de produits agricoles) » ou, en d'autres termes, des parties du pays où le commerce existe encore. On ne peut espérer rien de semblable dans ces districts, hors desquels « les articles même les plus lourds doivent être transportés par des chevaux de charge » avec des frais pour le transport, « qui ont augmenté constamment pendant ces dernières années ; ce qui a fait diminuer la culture et l'exportation de plusieurs denrées, particulièrement adaptées au sol et au climat ; » et cependant ce sont ces portions de pays qui l'exigent le plus. La part proportionnelle du travail national consacrée à l'oeuvre du transport s'accroît constamment, et, comme conséquence nécessaire, celle qui est consacrée à la production décroît, en même temps qu'a lieu une diminution constante dans la puissance de la société et des individus dont elle se compose.

    La dépopulation et la pauvreté ayant été, dans tous les pays du monde, la conséquence de l'accroissement de la puissance du trafiquant et de la diminution du pouvoir d'entretenir le commerce, il n'y a pas lieu d'être surpris que tous les voyageurs modernes aient dépeint la nation turque comme marchant constamment à sa ruine, et la population à la servitude la plus complète ; résultat inévitable d'un système qui repousse les ouvriers et empêche le développement de l'individualité parmi les hommes. Au nombre de ces voyageurs les plus modernes, il faut citer M. Mac Farlane (8). A la date de sa visite en Turquie, non-seulement les manufactures de soieries avaient complètement disparu, mais les filatures mêmes, pour apprêter la soie grége, étaient fermées ; les tisserands s'étaient faits laboureurs, les femmes et les enfants n'avaient aucune espèce de travail. Les sériciculteurs étaient devenus complètement dépendants d'un marché éloigné, où il n'existait point de demande pour les produits de leur terre et de leur travail. L'Angleterre, se trouvant alors en proie à l'une de ses crises périodiques, avait jugé nécessaire de réduire les prix de tous les produits agricoles, dans le but d'en arrêter l'importation. En certaine circonstance, pendant les voyages de M. Mac Farlane, le bruit se répandit que la soie avait haussé de prix en Angleterre, ce qui produisit instantanément un mouvement et une animation qui, dit-il, « flattèrent sa vanité nationale, en songeant qu'un choc électrique partant de Londres, ce siège puissant du commerce, pût être ressenti en quelques jours en un lieu tel que Biljek. » Voilà ce qu'est la centralisation trafiquante ! Elle fait, des agriculteurs répandus sur la surface du globe, de purs esclaves, dépendant pour leur subsistance et leur vêtement de la volonté de quelques individus, propriétaires d'une petite quantité de machines au centre puissant du commerce. A un moment donné, la spéculation étant maîtresse du terrain, les denrées haussent de prix, et l'on s'efforce, par tous les moyens possibles, d'engager à faire d'immenses chargements de matières premières. L'instant qui suit, on dit que l'argent est rare et les expéditeurs sont ruinés.

    On peut voir partout en Turquie, les ruines de villages autrefois florissants, et les résultats de cette diminution dans la force d'attraction locale se révèlent dans la décadence générale de l'agriculture. La charrue, le pressoir et le moulin à huile, qu'on met en oeuvre aujourd'hui, sont tous également d'une construction barbare. Les champs de coton de la Thessalie restent incultes ; il n'existe aucune terre cultivée dont on puisse parler dans un espace de vingt milles, et de cinquante milles, en suivant certaines directions. Les choses les plus nécessaires à la vie viennent de points éloignés ; le blé nécessaire au pain de chaque jour, d'Odessa ; le gros bétail et les moutons, d'endroits situés au-delà d'Andrinople, ou de l'Asie mineure ; le riz, dont il se fait une consommation si considérable, des environs de Philippopolis (Filèbé) la volaille, principalement de la Bulgarie, les fruits et les légumes, de Nicomédie et de Mondanie (Mondania). C'est ainsi qu'il y a épuisement constant du numéraire sans qu'il y ait aucun revenu évident, si ce n'est pour le trésor, ou provenant de la propriété de l'Ulema (9).

    Il faut maintenant que la soie fabriquée, — mal apprêtée à cause de la difficulté de se procurer de bonnes machines, — arrive en Angleterre à son état le plus grossier pour y subir une préparation et être expédiée en Perse ; et c'est ainsi que le commerce avec les nations étrangères diminue, en même temps que le pouvoir de maintenir le commerce à l'intérieur.

    Non-seulement l'étranger est libre d'introduire ses marchandises ; mais il peut, en payant un droit insignifiant de 2 %, les transporter dans toute l'étendue de l'empire, jusqu'à ce qu'il les ait vendues complètement. Voyageant à la suite de caravanes, il est logé gratuitement. Il apporte ses marchandises pour les échanger contre du numéraire, ou toute autre chose dont il a besoin, et l'échange accompli, il disparaît aussi subitement qu'il est venu. Comme résultat nécessaire de cette complète liberté du trafic, il arrive que le commerce local n'existe en aucune façon ; le marchand, qui payait une rente et des impôts, s'est trouvé hors d'état de lutter contre le colporteur ambulant, qui ne payait ni l'une ni les autres (10). Le pauvre cultivateur se voit donc dans l'impossibilité d'échanger ses produits, quelque faibles qu'ils soient, excepté à l'arrivée fortuite d'une caravane, qui généralement se montre bien plus disposée à absorber le peu de numéraire qui est en circulation qu'aucun des produits plus encombrants, et de moins de valeur, de la terre.

    Ainsi que cela arrive d'ordinaire dans les pays purement agricoles, la masse entière des cultivateurs est endettée sans espoir de pouvoir rembourser, et le prêteur d'argent les rançonne tous. S'il vient en aide au paysan avant la moisson, il doit percevoir un intérêt exorbitant et se faire payer en produits, en prélevant un escompte considérable sur le prix de marché. La faiblesse et la pauvreté qui existent parmi les classes agricoles, se retrouvent dans toutes les sociétés où l'on n'a pas laissé l'agriculture se fortifier elle-même, au moyen de cette alliance naturelle, entre la charrue et le métier, entre le marteau et la herse, si admirée d'Adam Smith ; et c'est par suite de la ressemblance réciproque qui se rencontre, sous ce rapport, entre le Portugal, la Jamaïque et la Turquie, que nous pouvons constater aussi les causes de leur ressemblance dans ce fait, que la valeur de l'individu y diminue constamment, et que lui-même y devient, de jour en jour, plus asservi à la nature et à ses semblables. Le gouvernement, aussi faible que la population, dépend si complètement de la volonté des trafiquants indigènes et étrangers, que ceux-ci peuvent se considérer comme les véritables propriétaires du pays, possédant le pouvoir de taxer à discrétion ceux qui l'occupent ; et c'est à eux certainement que reviennent tous les profits de la culture.

    II suit de là que la masse des biens immeubles est presque complètement sans valeur. Dans la grande vallée de Buyukdéré, autrefois connue sous le nom de la belle région et située tout à fait dans le voisinage de Constantinople, une propriété de douze milles de circonférence avait été vendue, très-peu de temps avant la visite de M. Mac Farlane, pour moins de 5 000 dollars, tandis qu'ailleurs, une autre presque aussi considérable l'avait été pour une somme bien inférieure. Quelque faibles même que soient de pareils prix de vente, ils ne peuvent manquer de baisser encore, sous l'influence d'un système qui force le malheureux cultivateur d'épuiser le sol, dans les efforts auxquels il se livre pour approvisionner un marché éloigné. Aux environs de Smyrne, on peut acheter facilement la terre à raison de six cents l'acre ; mais ceux qui se contentent d'aller résider à peu de distance de la ville peuvent acquérir cette terre tout à fait libre d'impôt. Le commerce intérieur y existant à peine, il suit de là, comme partout, que le commerce étranger est tout à fait insignifiant. Tout récemment, la somme totale des exportations n'était que de trente-trois millions de dollars, soit environ deux dollars par tête ; tandis que le total des exportations de l'Angleterre pour la Turquie n'était que de 2 221 000 liv. sterl. ou 11 000 000 de dollars ; ce qui donne un peu plus de 50 cents par tête ; et cependant une portion considérable de cette quantité si faible n'arrivait là que se trouvant en route pour les marchés étrangers. Dans toute l'étendue de l'univers, le commerce s'est développé, la terre s'est divisée et a augmenté de valeur, les hommes sont devenus libres et les sociétés fortes, en raison directe du pouvoir de s'associer pour obtenir l'empire sur les forces de la nature. Partout ce pouvoir a augmenté avec l'augmentation de la demande des diverses facultés des individus, demande résultant de la variété dans les modes d'emploi, et conduisant au développement de l'individualité parmi les membres qui ont formé la société. Avec le progrès de ce développement, on a constaté une économie croissante de la force humaine intellectuelle et physique ; et la force ainsi économisée, à un certain moment, a constitué le capital à employer dans le moment qui a suivi. Plus cette économie a été considérable, plus l'a été également le pouvoir de se procurer de nouvelles machines à l'aide desquelles on a obtenu un empire plus étendu sur la nature ; l'eau, le vent, la vapeur et l'électricité ont été forcés d'accomplir l'oeuvre qui, jusqu'à ce jour, avait exigé l'effort des bras humains. A mesure que le progrès a diminué, et que les différences parmi les individus sont devenues moins nombreuses, l'individualité a diminué, en même temps qu'il y a eu accroissement constant dans la déperdition de la force humaine, chaque pas dans cette voie n'étant que le prélude d'un nouveau pas plus considérable. Quand les usines se sont arrêtées et que les manufactures ont décliné, les individus qui y avaient travaillé ont été contraints de chercher au dehors les moyens de subsistance qui leur étaient refusés à l'intérieur. Avec la diminution de la population, a diminué le pouvoir d'entretenir les routes et les ponts ; et lorsque les ponts ont disparu, les terres fertiles ont été abandonnées. La Malaria ne tardant pas à décimer la population disséminée qui reste encore, nous constatons, avec chaque phase du progrès, une diminution dans la quantité des denrées produites, accompagnée d'une augmentation dans les obstacles placés entre le producteur et le marché où il peut vendre ses produits ; augmentation qui exige, pour être annulée, une proportion constamment croissante d'efforts, et qui permet au voiturier et au trafiquant de s'enrichir aux dépens des pauvres individus qui veulent encore cultiver la terre. C'est ainsi que le trafic tend d'une façon aussi certaine à l'esclavage que le commerce à la liberté.

    Dans les intérêts réels et permanents des nations il n'existe point de discordances. Tout ce qui tend au préjudice de l'une tend également au préjudice de l'autre, et le jour viendra peut-être où l'on admettra qu'il en est ainsi ; et où l'on admettra également que, parmi les nations de même que parmi les individus, un intérêt personnel éclairé impose l'observation constante de cette règle si précieuse, base même du christianisme : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même ! Il n'y a qu'un siècle, la Turquie, le Portugal et les Antilles étaient pour l'Angleterre les acheteurs les plus avantageux entre tous, les pays avec lesquels le trafic était recherché avec le plus d'ardeur ; et cependant où sont aujourd'hui ces acheteurs et que sont-ils? La cause de guerres, de difficultés et de dépenses de toute sorte : pauvres par eux-mêmes, négligés et dédaignés par toutes les autres nations et plus particulièrement par l'Angleterre elle-même. Contraints de suivre un système qui anéantissait le commerce parmi eux, ils sont devenus de plus en plus, et d'année en année, de purs instruments que le trafic met en œuvre, jusqu'à ce qu'enfin ils ont cessé complètement d'inspirer aucun respect parmi les sociétés répandues sur le globe. Telle est la cause réelle de la décadence et de la chute de l'empire turc, dont la puissance serait aujourd'hui plus considérable qu'elle n'a jamais été, si sa politique eût été dirigée vers le développement des facultés latentes de sa population et de son sol, ainsi que vers l'encouragement du commerce.

    A mesure que le Portugal, la Turquie et la Jamaïque sont devenues plus complètement dépendantes du trafic, il y a eu diminution dans leur pouvoir de consommer les produits du travail et de l'industrie britanniques ; et c'est ainsi que de nos jours, on a vu se reproduire la fable d'Esope de la poule aux oeufs d'or. De là vient qu'en même temps que nous avons eu occasion, d'un côté, de constater la décadence dans tous les pays étrangers où le commerce était sacrifié au trafic, nous avons vu, de l'autre, le développement prodigieux du paupérisme en Angleterre ; c'est là ce qui a enfanté la doctrine de l'excès de population et conduit à cette croyance, que les nécessités du trafic exigent que le travail soit à bon marché, afin que le capital puisse commander ses services ; ou en d'autres termes, que l'homme doit être asservi pour permettre au trafic de s'enrichir. Telle est la morale de cette économie politique moderne qui ignore l'existence de toutes les qualités distinctives de l'homme, et se borne à tenir compte des qualités physiques qui lui sont communes avec le boeuf, le cheval et les autres animaux. La science réelle — nous dirigeant dans une voie tout opposée — nous permet de trouver, à chaque page de l'histoire, la confirmation de cette proposition : que dans le monde moral ainsi que dans le monde physique l'esclavage et la mort se donnent constamment la main ; et que cette vérité s'applique aussi bien aux nations qui exercent la puissance, qu'à celles qui la subissent.

 

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

henry_charles_carey.jpg

TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

  

§ 3. —Phénomènes sociaux, tels qu'ils se présentent dans l'histoire de l'Irlande.


    A l'époque de la révolution de 1688, la fabrication des étoffes de laine faisait de rapides progrès en Irlande (11). Mais le gouvernement de Guillaume et Marie, pour répondre à la requête qui lui était adressée par les marchands de Londres, s'engagea à décourager cette fabrication dans le but d'amener forcément en Angleterre l'exportation des matières premières, tandis qu'on en prohibait l'exportation dans les pays étrangers. On ne permit l'importation des étoffes ou des fils de laine, de l'Irlande en Angleterre, qu'en passant par certains ports ; mais leur exportation aux colonies aussi bien que celle des autres produits manufacturés, fut compté-tement prohibée. Les navires irlandais furent ensuite privés de toute participation aux bénéfices des lois sur la navigation, en même temps qu'on leur interdisait les pêcheries. Le sucre ne put être importé que par la voie de l'Angleterre ; et comme on n'accordait pas de prime pour son exportation en Irlande, celle-ci se trouvait ainsi taxée pour l'entretien du gouvernement étranger, en même temps qu'elle entretenait le sien propre. Tous les produits coloniaux devaient être transportés d'abord en Angleterre, après quoi ils pouvaient être embarqués pour l'Irlande ; on exigeait que le voyage d'importation se fit sur des navires anglais, manœuvrés par des matelots anglais et possédés par des négociants anglais ; on augmentait ainsi, dans la proportion la plus élevée, la taxe de transport, en même temps qu'on refusait au peuple irlandais toute participation à l'emploi des taxes ainsi perçues.

    En même temps que, dans les limites du possible, on leur interdisait tous les travaux tendant à la diversité des industries, et qu'on leur ôtait ainsi la faculté de s'associer au profit de leurs intérêts, on les engageait, par toute espèce de moyens, à se borner à la production des denrées demandées par les manufacturiers anglais ; la laine, le chanvre et le lin étaient admis en Angleterre sans payer de droits. Les hommes, les femmes et les enfants étaient regardés comme des instruments que le trafic avait à mettre en oeuvre ; et là, comme à la Jamaïque, on leur refusait tout emploi de leurs bras autre que le travail des champs, et toute occasion d'accomplir des progrès intellectuels, telle qu'elle résulte ailleurs de l'association de l'agriculture et des arts mécaniques.

    Toutefois, pendant la guerre de la révolution américaine, la liberté du commerce fut réclamée pour l'Irlande, et sous l'empire de circonstances qui firent accueillir favorablement la demande ; comme conséquence de ce fait, des changements s'opérèrent peu à peu, jusqu'à ce qu'enfin, en 1783, on en vînt à reconnaître complètement son indépendance législative. La première des mesures adoptées à cette époque, fut l'imposition de droits sur divers articles de fabrication étrangère, dans le but avoué de permettre à la nation irlandaise d'employer l'excédant de son travail à convertir en drap son blé et sa laine ; et à la rendre ainsi capable de mettre en pratique le système si admiré par Adam Smith. A partir de ce moment, le commerce fit de rapides progrès, qui furent suivis d'un développement correspondant des facultés intellectuelles ; ainsi qu'on peut le déduire de ce fait, que, bien que la population fût peu nombreuse, il y existait une demande de livres assez considérable pour avoir justifié la reproduction de tous les principaux rapports du jour sur les lois anglaises, d'un grand nombre de rapports anciens ainsi que des principaux romans, voyages et ouvrages sur divers sujets. Une seule maison de librairie, à Dublin, publia plus de livres qu'on n'en demande aujourd'hui, probablement, pour les besoins du royaume, malgré l'accroissement de la population.

    Avec l'année 1801, la centralisation étant établie, il survint un changement. Par l'Acte d'Union, les lois relatives aux droits d'auteur s'étendirent à l'Irlande, et aussitôt la fabrication des livres, déjà considérable, et qui prenait des accroissements rapides, fut complètement anéantie. Les lois sur les patentes ayant été également appliquées par extension à ce pays, il devint, tout d'abord, évident que les manufactures irlandaises de toute sorte devaient suivre un mouvement rétroactif. L'Angleterre possédait le marché national, le marché étranger, et celui de l'Irlande lui était ouvert ; tandis que les manufacturiers irlandais étaient forcés de lutter pour leur existence, et sous l'influence des conditions les plus désavantageuses sur leur propre sol. La première disposait des moyens nécessaires pour acheter des machines coûteuses, et pour adopter tous les perfectionnements réalisables, de quelque nature qu'ils fussent, tandis que la seconde était hors d'état de le faire. Il arriva, comme conséquence naturelle, que les manufactures irlandaises cessèrent peu à peu d'exister, à mesure que l'Acte d'Union eut son effet. En vertu des dispositions de cet Acte, les droits établis par le parlement irlandais, en vue de protéger les fermiers de l'Irlande dans leurs efforts pour rapprocher d'eux plus étroitement les artisans, devaient diminuer graduellement, jusqu'à ce que le libre échange fût complètement établi ; ou, en d'autres termes, Manchester et Birmingham devaient accaparer le monopole de l'approvisionnement de l'Irlande en drap et en fer. La perception du droit sur les laines anglaises devait continuer pendant vingt ans. Les droits presque prohibitifs, dont étaient frappés les calicots et les mousselines de l'Angleterre, devaient être prorogés jusqu'en 1808 ; après cette époque ils devaient diminuer graduellement, pour cesser, finalement, d'être perçus en 1821. Les droits sur le fil de coton devaient être abolis en 1810. L'effet produit par ces mesures, pour diminuer la demande du travail irlandais, se révèle dans ce fait, que les chefs de manufactures de Dublin, dont le nombre, en 1800, ne s'élevait pas à moins de 91, était tombé à 12 en 1840 ; que le nombre de bras employés avait diminué dans la proportion de 4 918 à 602 ; et que les cardeurs de laine et les fabricants de tapis avaient presque entièrement disparu. Il en était de même à Cork, à Kilkenny, à Wicklow et dans tous les autres centres manufacturiers. Dans la première de ces villes, se trouvaient en grand nombre les filateurs de coton, les blanchisseurs d'étoffes et les imprimeurs sur calicots, en même temps que, dans la dernière, les tisseurs de tresse et de laine grossière, les bonnetiers et les tisseurs d'étoffes de laine se comptaient par milliers ; tandis qu'en 1834, la totalité des individus se livrant à ces travaux ne dépassait pas le chiffre de 500 (12).

    Se trouvant privé de tout emploi de ses bras excepté dans le travail agricole, la terre devint naturellement le but principal de ses poursuites. « La terre est la vie, a dit avec tant de vérité et d'énergie le premier Juge Blackburn, » et la population avait maintenant, devant elle, le choix entre l'occupation de la terre, moyennant un fermage quel qu'il fût, ou la mort par la faim. Le seigneur de la terre put ainsi imposer ses propres conditions ; et c'est ainsi que nous avons entendu parler d'une acre de terre payée jusqu'à cinq, six, huit et même jusqu'à dix liv. sterl. « Des fermages énormes, des salaires bas, des fermes d'une étendue excessive, louées par des propriétaires rapaces et indolents à des spéculateurs fonciers monopoleurs, pour être sous-louées par des oppresseurs intermédiaires à une valeur quintuple, au milieu de misérables mourant de faim, ne mangeant que des pommes de terre et ne buvant que de l'eau, » tous ces faits amenèrent une série constante d'attaques contre la propriété, suivie de la promulgation d'actes contre l'insurrection, d'actes contre la détention des armes, d'actes de coercition, lorsque le véritable remède se trouvait, dans l'adoption d'un système qui eût permis aux Irlandais d'associer leurs efforts, et d'entretenir ainsi le commerce qui était alors sacrifié sur l'autel du trafic.

    Pour que le commerce puisse naître ou se maintenir en quelque lieu que ce soit, il faut qu'il existe, en effet, des différences entre les positions des individus ; car les fermiers n'ont pas besoin d'échanger entre eux des pommes de terre, quelque besoin qu'ils aient des services du forgeron, du charpentier, du mineur, ou du meunier. La centralisation anéantit toutes les différences qui avaient existé, et força toute la population de se livrer à la culture de la terre ; et les résultats obtenus furent précisément ceux auxquels on pouvait s'attendre avec raison. La demande d'efforts humains, intellectuels ou physiques, cessant graduellement d'avoir lieu, des millions d'individus se trouvèrent acculés à la position de consommateurs de capital sous la forme d'aliments, en même temps qu'ils étaient complètement hors d'état de vendre le travail qui en était le produit. Quelque part que se transportât le voyageur, il trouvait des centaines et des milliers d'individus désireux de travailler, mais n'ayant pas de travail ; tandis que des dizaines de milliers erraient à travers l'Angleterre, cherchant à vendre leur travail, pour gagner le maigre salaire qui devait leur permettre de payer leur fermage dans leur pays. Tous les travaux leur étant interdits à l'exception d'un seul, ils étaient contraints de dépenser, en pure perte, plus de force cent fois qu'il n'en eût fallu pour payer tous les produits des manufactures anglaises qu'ils consommaient aujourd'hui, et c'est ainsi qu’ils devinrent, ainsi que s'exprime le Times de Londres, «les fendeurs de bois et les tireurs d'eau du Saxon (13). »

    Les écrivains anglais nous affirment que l'Irlande a manqué du capital indispensable pour l'industrie manufacturière ; mais il doit toujours en être ainsi à l'égard des pays purement agricoles. Dans un pays quelconque, il ne faut, pour rendre le capital abondant, que l'existence de cette puissance d'association qui permet à tout individu de trouver un acheteur pour son propre travail, et de devenir acheteur de celui des autres. Le pouvoir de rendre des services corporels ou intellectuels résulte d'un capital consommé, et il constitue le capital que le travailleur peut offrir en échange. Lorsque la diversité des travaux existe, le mouvement de la société est rapide, et tout ce capital reparaît sous la forme de denrées ; mais lorsqu'il n'y a d'autre occupation que l'agriculture, le mouvement est lent, et la plus grande partie se trouve perdue. Des millions d'Irlandais dissipaient chaque jour leur capital, et c'est ainsi, conséquemment, que ce capital faisait défaut. On n'avait pas éprouvé une pareille insuffisance de ressources dans la période qui s'écoula entre 1783 et 1801, parce qu'alors le commerce prenait un accroissement constant, donnant lieu à la demande de toutes les forces physiques et intellectuelles de la société. Depuis cette époque, le commerce déclina peu à peu, jusqu'au moment où il cessa complètement d'exister ; et c'est ainsi qu'il y eut déperdition, chaque année, d'un capital irlandais, qui eût pu suffire, appliqué convenablement, à la création de toutes les machines employées à la fabrication des étoffes de coton et de laine existantes en Angleterre. C'est cette déperdition forcée de capital que nous devons considérer, si nous voulons trouver la cause de la décadence et de la chute de la nation irlandaise.

    A mesure que le commerce déclina, le pouvoir du trafiquant augmenta ; et les intermédiaires amassèrent des fortunes qu'ils ne pouvaient placer dans des machines d'aucune sorte, et qu’ils ne voulaient pas appliquer à l'amélioration du sol de l'Irlande ; d'où il résulta que des quantités considérables de capital furent chaque année transportées en Angleterre. D'après un document officiel, il fut démontré que pendant les treize années qui suivirent le triomphe définitif du trafic sur le commerce en 1821, le transfert des cautionnements publics, de l'Angleterre en lrlande, s'éleva presque au même nombre de millions de liv. sterl. ; et c'est ainsi que le travail et le capital à bon marché furent contraints de servir à élever «  les grands ateliers de l'Angleterre. » En outre, il fut ordonné par une loi que toutes les fois que de pauvres gens contribueraient aux fonds de réserve, la somme ne serait employée d'aucune façon calculée pour fournir un travail local, mais serait transférée pour être placée dans les fonds publics anglais. Les landlords émigrèrent en Angleterre et leurs revenus les y suivirent. Les agents intermédiaires firent passer leur capital en Angleterre. Le trafiquant ou l'ouvrier qui put amasser un petit capital, le vit envoyer en Angleterre et fut alors obligé de le suivre.

    Que la centralisation, l'esclavage, la dépopulation et la mort marchent toujours ensemble, c'est un fait dont la preuve se retrouve à chaque page de l'histoire ; mais nulle part elle n'est aussi complète que dans les pages où se trouve retracée l'histoire de l'Irlande, depuis le jour où elle cessa d'avoir un Parlement, et ne fut plus qu'un appendice de la couronne d'Angleterre.

    La forme sous laquelle s'en allèrent au dehors les revenus, les profits et les épargnes, aussi bien que les impôts, fut celle des produits bruts du sol devant être consommés ailleurs, ne rapportant rien qui dût retourner à la terre, laquelle en conséquence s'appauvrit. L'exportation du blé, dans les trois premières années qui suivirent la promulgation de l'Acte d'Union, donna en moyenne environ 300 000 quarters ; mais le marché national cessant peu à peu d'exister, cette exportation augmenta, jusqu'au moment où, trente ans après, elle atteignit une moyenne annuelle de 2 millions et demi de quarters, ou 22 500 000 de nos boisseaux. Les pauvres gens vendaient, en réalité, leur sol pour payer les tissus de coton et de laine qu'ils auraient fabriqués eux-mêmes, la houille abondante leur pays, le fer dont tous les éléments existaient chez eux à profusion, et enfin une petite quantité de thé, de sucre et d'autres denrées étrangères ; tandis que la somme nécessaire pour payer la rente aux seigneurs absents et l'intérêt aux créanciers hypothécaires était évaluée à plus de 30 millions de dollars. Il y avait là un moyen d'épuisement qu'aucune nation ne pourrait supporter, quelque considérable que fût sa puissance productive ; et l'existence de ce moyen était due à un système qui, interdisant l'application du travail, du talent ou du capital à toute autre chose que l'agriculture, empêchait le progrès de la civilisation. Ceux qui pouvaient vivre sans travailler, voyant que l'organisation de la société avait changé, émigrèrent en Angleterre, en France ou en Italie. Ceux qui voulaient travailler, et se sentaient capables de faire quelque chose de plus qu'un simple travail manuel, émigrèrent en Angleterre ou en Amérique ; et c'est ainsi que, peu à peu, ce malheureux pays fut dépouillé de tout ce qui pouvait en faire un séjour où l'on se plût à demeurer, en même temps que ceux qui ne purent partir « mouraient de faim par millions (14) » et se trouvaient heureux lorsque, parmi eux, un individu parvenu à l'âge adulte pouvait trouver du travail à raison de 6 pence par jour, sans être ni vêtu, ni logé, ni même nourri.

    L'existence d'un pareil état de choses, disaient les défenseurs du système qui tend à transformer tous les pays situés hors de l'Angleterre en une seule et immense ferme, devait s'expliquer par ce fait, que la population était trop nombreuse pour la terre ; et cependant un tiers de la superficie, renfermant les terrains les plus fertiles du royaume, restait inoccupé et inculte. «  Parmi les comtés particuliers, dit un écrivain anglais, Mayo, avec une population de 389 000 individus et un état de revenus qui n'est que de 300 000 liv., possède une superficie de terrain de 1 364 000 acres sur lesquelles 800 000 sont en friche. Une étendue qui n'est pas moindre que 470 000 acres, c'est-à-dire presque égale à la totalité de la superficie cultivée aujourd'hui, est déclarée revendicable. Galway, avec une population de 423 000 individus et un revenu évalué à 433 000 liv. sterl., a plus de 700 000 acres de terres incultes, dont 410 000 sont revendicables. Herry, avec une population de 293 000 individus, possède une superficie de 1 186 000 acres, dont 727 000 sont incultes et 400 000 revendicables. Même l'Union des Glenties, appartenant à lord Monteagle, et le nec plus ultra d'une population surabondante, possède une superficie de 245 000 acres, sur lesquelles 200 000 sont incultes, et dont la plus grande partie est revendicable pour sa population de 43 000 individus. La baronnie d'Ennis, celte abomination de la désolation, contient 230 000 acres, pour ses 5 000 pauvres, proportion qui, ainsi que le fait remarquer M. Carter, un des principaux propriétaires, dans son avertissement circulaire à ses tenanciers, constitue le chiffre d'une famille seulement par 230 acres ; de telle façon que si un seul membre de la famille était occupé sur une étendue de 230 acres, il n'y aurait pas un seul pauvre en proie au besoin dans toute l'étendue du district ; ce qui prouve, ajoute-t-il, qu'il ne manque que le travail pour rendre à ce pays sa situation normale, opinion à laquelle nous nous rallions complètement. »

    Il ne fallait rien autre chose que du travail, — rien autre chose que le pouvoir d'entretenir le commerce ; mais le commerce ne pouvait exister sous l'empire d'un système qui, en peu de temps, avait anéanti la fabrication des tissus de coton de l'Inde, malgré l'avantage d'avoir le coton sur les lieux mêmes, affranchi de tous frais de transport. Ainsi qu'à la Jamaïque, ainsi que dans l'Inde, la terre ayant été peu à peu épuisée par l'exportation de ses produits à leur état le plus grossier, le pays avait vu tarir son capital ; et il en était résulté, comme conséquence nécessaire, que le travail des hommes mêmes n'était pas demandé, tandis que les femmes et les enfants mouraient de faim, afin que les femmes et les enfants de l'Angleterre pussent filer le coton et tisser le drap que l'Irlande, trop pauvre, ne pouvait acheter.

    Quelque déplorable, toutefois, que fût l'état de choses constaté par nous jusqu'à ce moment, un état pire encore était presque imminent. La pauvreté et la misère forçant la malheureuse population irlandaise de traverser la Manche par milliers, — suivant ainsi le capital et le sol transférés à Birmingham et à Manchester — les rues et les caves de ces villes et celles de Londres, de Liverpool et de Glasgow se trouvèrent remplies d'hommes, de femmes et d'enfants, hors d'état de vendre leur travail et périssant faute de nourriture. Dans la campagne, on vit des hommes offrir de faire le travail des champs, pour la nourriture seule ; un cri s'éleva parmi le peuple anglais, les ouvriers, disait-on, allaient être débordés par ces Irlandais affamés. Pour obvier à cet inconvénient, il fallait que les landlords Irlandais fussent contraints d'entretenir leurs pauvres, ainsi qu'ils en furent immédiatement requis par acte du Parlement, bien que pendant près d'un demi-siècle, antérieurement, l'Angleterre eût retenti de publication de lois sur les pauvres, comme étant complètement en contradiction avec tous les principes d'une saine économie politique. Et cependant le système — visant ainsi qu'il le faisait en réalité, à l'anéantissement de la puissance d'association, — était lui-même en opposition avec tous ces principes ; et conséquemment il arriva que l'action de la législation fut requise, pour être opposée directement à tout ce qu'on avait enseigné dans les écoles. La pratique, sous l'empire d'un bon système, peut être compatible avec la théorie, mais elle ne peut l'être sous l'empire d'un système mal ordonné.

    Avec la promulgation de la loi irlandaise sur les pauvres, il se manifesta naturellement un plus grand désir de débarrasser le pays d'une population qui, incapable de vendre son travail, l'était aussi de payer aucune rente ; et depuis cette époque jusqu'à nos jours, l'Irlande a offert à l'observateur les scènes les plus repoussantes, par suite de la destruction des maisons et de l'expulsion de ses habitants, scènes dignes bien plutôt des parties les plus sauvages de l'Afrique, que d'une nation faisant partie intégrante de l'empire britannique (15).

    Jusqu'à ce moment l'agriculture irlandaise avait été protégée sur le marché Anglais, et c'était une sorte de petite compensation pour le sacrifice du marché national ; mais aujourd'hui, cette faveur même, tout insignifiante qu'elle fût, lui était enlevée. Comme la population de la Jamaïque, la population de l'Irlande est devenue pauvre et le trafic avec elle a cessé d'avoir de la valeur, bien que les Irlandais, il n'y a guère que 70 ans, fussent les meilleurs chalands de l'Angleterre. Ce système ayant épuisé tous les pays où le commerce avait été sacrifié au trafic, — tels que l'Inde, le Portugal, la Turquie, les Antilles et l'Irlande elle-même, — il devint nécessaire de faire effort pour se créer des marchés parmi ceux qui, jusqu'à un certain point, avaient rapproché le consommateur du producteur, à savoir : les États-Unis, la France, la Belgique, l'Allemagne et la Russie ; et pour atteindre ce but, on leur offrit de mettre en pratique le même système qui avait épuisé l'Irlande. Partout les fermiers furent invités à appauvrir leur sol en expédiant les produits en Angleterre pour y être consommés ; et les lois sur les céréales furent rapportées, dans le but de permettre à ces pays d'entrer en concurrence avec l'Irlandais affamé, qui fut ainsi privé immédiatement du marché de l'Angleterre, ainsi qu'il avait été privé du sien propre par l'Acte d'Union. La coupe de la misère, déjà bien près d'être pleine fut alors comblée. Le prix des subsistances baissa et le travailleur fut ruiné ; car tout le produit de sa terre pouvait à peine payer son fermage. Le landlord fut ruiné ; car en même temps qu'il ne pouvait percevoir de revenu, il se trouvait taxé d'une façon onéreuse pour entretenir ses tenanciers appauvris. La terre était grevée d'hypothèques et de constitutions de rentes créées, à l'époque où les subsistances étaient à un prix élevé ; mais maintenant il ne pouvait continuer à payer l'intérêt. Ce fut dans cette intention que le peuple anglais eut recours à la mesure révolutionnaire de la création d'un tribunal spécial, pour la vente de toutes les propriétés hypothéquées et la distribution des produits de cette vente ; donnant ainsi la preuve la plus claire des mauvais errements du système qui avait régi l'Irlande.

    Le propriétaire terrien appauvri, éprouvait maintenant le même sort auquel avait succombé son malheureux tenancier ; et à partir de cette époque, la famine et la peste, les rasements de maisons et les évictions ont été à l'ordre du jour. Leur effet ayant été partout de faire expulser les pauvres gens de la terre, les conséquences se révèlent dans ce fait, que la population comptait en 1850, un million six cent cinquante-cinq mille de moins qu'en 1840, tandis que la population famélique des villes avait augmenté considérablement. La population du comté de Cork avait diminué de 222 000 individus, tandis que celle de Dublin avait augmenté de 22 000. Le comté de Galway en avait perdu 125 000, tandis que la ville en avait gagné 7 422 ; Connaught avait perdu 414 000, tandis que Limerick et Belfort en avaient gagné 30 000. Le nombre des maisons habitées était tombé de 1 328 000 à 1 047 000, soit une diminution de plus de 20 %. En annonçant ces faits saisissants, le Times de Londres établissait que, pendant toute une génération, l'homme n'avait été qu'un poison en Irlande, et la population une plaie. «  L'inépuisable approvisionnement d'Irlandais, avait, continuait-il, maintenu à un taux bas le prix du travail anglais ; » mais ce bon marché du travail « avait contribué immensément aux progrès et à la puissance de l'Angleterre, et considérablement aux jouissances des individus qui avaient de l'argent à dépenser. » Maintenant, toutefois, un changement semblait imminent, et il était à craindre que la prospérité de l'Angleterre, fondée, ainsi qu'elle l'avait été, sur le bon marché du travail irlandais, ne se trouvât interrompue, la famine et la peste, les évictions et l'émigration, éclaircissant la population de ces mêmes Celtes qui avaient si longtemps, disait-on, formé « cette masse stagnante » d'une population sans ouvrage, grâce à laquelle le capital anglais avait obtenu une domination si complète sur le travail de l'Angleterre.

    C'est à l'état de stagnation résultant de l'absence de diversité dans les travaux, parmi les différentes parties de la société, qu'il faut attribuer tous ces effets. Le système tout entier tend à isoler le consommateur du producteur, et à augmenter au plus haut degré l'impôt inhérent à la nécessité d'effectuer des changements de lieu ; et c'est à lui que sont dus l'épuisement de l'Irlande, la ruine de ses propriétaires terriens, la misère de sa population affamée et la dégradation du pays qui a fourni au Continent non-seulement ses meilleurs soldats, et à l'Empire ses ouvriers les plus actifs et les plus intelligents, mais encore des hommes tels que les Burke, les Grattan, les Sheridan et les Wellington. Cependant les journaux anglais se félicitent de voir disparaître peu à peu la population indigène, et trouvent dans « la disparition de la race celtique, dans la proportion d'un quart de million d'individus par an, un remède plus sûr pour le mal invétéré de l'Irlande qu'aucun autre que pourrait avoir imaginé l'esprit humain. » Le mal dont nous parlons ici, c'est l'absence complète de la demande du travail, résultant de cette malheureuse détermination prise par le peuple anglais de détruire la puissance d'association dans le monde. Le remède infaillible au mal se trouve dans les pestes, les famines et l'expatriation, résultats nécessaires de l'épuisement du sol, qui suit l'exportation de ses produits à leur état le plus grossier. On n'imaginerait guère une confirmation plus énergique du caractère funeste d'un tel système pour le peuple anglais lui-même, que celle qui se trouve renfermée dans le paragraphe suivant :

    «  Lorsque le Celte a traversé l'Océan, il commence pour la première fois de sa vie, à consommer les produits de l'Angleterre et à contribuer indirectement au revenu de ses douanes. Nous verrons peut-être arriver le jour où le principal produit de l'Irlande sera le bétail, et où les Anglais et les Écossais formeront la majorité de sa population. Les neuf ou dix millions d'irlandais qui, à cette heure, se sont établis aux États-Unis, ne peuvent être moins amis de l'Angleterre, et seront assurément pour elle de bien meilleurs chalands, qu'ils ne le sont aujourd'hui (16). »

    Lorsque le Celte quitte l'Irlande, il quitte un pays presque entièrement agricole, et dans de semblables pays, l'homme n'est guère autre chose qu'un esclave. Arrivé en Amérique, il se trouve dans un pays où, à quelque faible degré, on a mis à même de se rapprocher le fermier et l'artisan ; et là il devient un homme libre et un acheteur pour l'Angleterre.

    Que la nation qui commence par exporter les matières premières doive finir par exporter les hommes, c'est ce qui est prouvé par les chiffres suivants, fournis par les quatre derniers recensements de l'Irlande :

En 1821, la population était     de 6 801 827.
En 1831,                 —                     de 7 767 491. — Augmentation     965 574
En 1841,                 —                     de 8 175 124.        id.        407 723
En 1851, elle n'était plus que de 6 515 794. — Décroissance     1 659 330

    A quelles causes faut-il attribuer cette marche extraordinaire des événements? Assurément ce n'est pas à ce que la terre manque en aucune façon ; car près du tiers de sa superficie — contenant des millions d'acres des sols les plus riches du royaume, — reste à l'état de nature. Ce n'est pas à l'infériorité primitive du sol sous le rapport de la culture ; car il a été, de l'aveu général, un des plus riches de l'empire. Ce n'est pas au manque de minerais ou de combustible, car la houille abonde et les minerais de fer, de la plus riche nature, aussi bien que ceux d'autres métaux, y existent répandus avec profusion. Ce n'est à l'absence d'aucune qualité physique chez l'Irlandais ; il est établi en fait qu'il est capable d'exécuter une bien plus grande somme de travail que l'Anglais, le Français ou le Belge. Ce n'est pas au défaut d'aptitude intellectuelle, puisque l'Irlande a donné à l'Angleterre ses militaires et ses hommes d'état les plus distingués, et qu'elle a, dans le monde, fourni la preuve que l'Irlande est capable du développement intellectuel le plus élevé. Et cependant, en même temps qu'il possède tous les avantages naturels, l'Irlandais est esclave dans son propre pays, esclave du maître le plus rude, et réduit à une condition de misère et de détresse telle qu'on n'en voit dans aucune autre partie du monde civilisé. N'ayant à choisir qu'entre l'expatriation et la famine, nous le voyons partout abandonnant la demeure de ses pères, pour chercher en d'autres contrées la subsistance que ne peut plus lui donner l'Irlande, si richement dotée sous le rapport du sol et des substances minérales, de ses rivières navigables et de ses facilités de communication avec le monde.

    La valeur de la terre et du travail étant complètement dépendante du pouvoir d'entretenir le commerce, et ce pouvoir n'existant pas en Irlande, on comprendra, facilement pourquoi l'une et l'autre sont à peu près sans valeur, aussi bien qu'en Turquie, en Portugal et à la Jamaïque. Ils ne peuvent être utilisés, à raison de l'énorme proportion dans laquelle ils sont soumis à cette taxe la plus lourde de toutes, celle qui résulte de la nécessité d'avoir recours aux navires, aux véhicules et à tous les autres instruments mis en usage par le trafiquant et l'agent de transports. Dans un ouvrage qu'il a publié récemment sur l'Irlande, le capitaine Head cite une propriété, d'une contenance de 10 000 acres qui avait été achetée à cinq cents l'acre ; et dans un mémoire lu à la section statistique de l'Association Britannique, il a été démontré que les domaines achetés en ce moment en Irlande, avec les capitaux Anglais, embrassaient un espace de 403 065 acres ; le prix d'achat avait été de 1 095 000 liv. sterl. soit environ 2 liv. 15 schell. (ou 13 dol]. 20) par acre ; ce qui est un peu plus que ce qu'on paye pour des fermes, où l'on a fait des améliorations peu importantes, dans les États de la vallée du Mississipi.

    Le sucre fabriqué par l'ouvrier à la Jamaïque s'échange à Manchester pour 3 schell. sur lesquels il en reçoit peut-être un seulement, et il meurt à cause de la difficulté de se procurer des vêtements, ou les machines à l'aide desquels il pourrait les confectionner. L'Indou vend son coton à raison d'un penny la livre et il le rachète dix-huit ou 20 pence sous la forme d'étoffe ; le nègre de la Virginie produit du tabac qui s'échange pour une valeur, en denrées, de six schellings, sur lesquels lui et son maître reçoivent 3 pence ; toute la différence entre ces deux chiffres est absorbée par les divers individus qui vivent du trafic et interviennent dans les transactions du commerce. L'Irlandais élève des poulets qui se vendent à Londres plusieurs schell. sur lesquels il reçoit quelque pence ; et c'est ainsi que le sucre qui a rapporté au nègre libre de la Jamaïque un penny, peut payer dans l'Ouest de l'Irlande une paire de poulets, ou une douzaine de homards (17). Après avoir étudié ces faits, le lecteur ne sera pas embarrassé pour comprendre les fâcheux effets que produit sur la valeur de la terre et du travail l'absence de marchés, tels qu'ils s'en forme naturellement dans les pays, où, conformément aux doctrines d'Adam Smith, on laisse la charrue et le métier à tisser se mettre en contact réciproque. Il y a aujourd'hui plus de 70 ans que ce grand homme dénonçait, comme cause d'une excessive iniquité, le système qui tendait à imposer par la force l'exportation des matières premières ; et sans aucun doute l'histoire de la Jamaïque et de la Virginie, de l'Irlande et de l'Inde, depuis ce temps, ne lui fourniraient, s'il vivait aujourd'hui, que bien peu de raisons de renoncer aux opinions qu'il exprimait alors.
 

 

 

 

 

 

Table des matières - Suite

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

  

§ 4. — Cause réelle de la décadence de l'Irlande.


    On a coutume d'attribuer la situation actuelle de l'Irlande à l'augmentation rapide de la population ; et l'on met celle-ci à son tour sur le compte de la pomme de terre, dont l'usage excessif, ainsi que M. Mac Culloch l'apprend à ses lecteurs, a abaissé le niveau des moyens d'existence, et a tendu à accroître la multiplication des hommes, des femmes et des enfants. « Les paysans de l'Irlande, vivent, dit-il, dans de misérables huttes en terre, sans fenêtre ni cheminée, on aucun autre objet qu'on puisse appeler ameublement », et se distinguent de leur compagnons de travail qui vivent au-delà de la Manche, « par leur malpropreté et leur misère » et de là vient, suivant son opinion, qu'ils travaillent pour un salaire peu élevé (18). Nous voyons ici l'effet substitué à la cause. Le défaut de demande de travail fait que les salaires sont tellement bas que le travailleur ne peut habiter que des huttes de boue, et se procurer d'autre aliment que des pommes de terre. Il est admis partout sur le continent de l'Europe que l'introduction de la pomme de terre a contribué considérablement à améliorer la condition du peuple, mais aussi, il n'est aucune portion du Continent dans laquelle une partie essentielle de la politique nationale consiste à interdire, à des millions d'individus, toute autre occupation que l'agriculture, en les plaçant ainsi à une telle distance d'un marché, que la part la plus importante de leur travail et des produits de ce travail est anéanti dans l'effort qu'ils font pour arriver à ce marché ; et que leur terre s'épuise, par suite de l'impossibilité de restituer au sol aucun des éléments dont se recomposent les récoltes. La centralisation trafiquante produit tous ces effets. Elle vise à l'anéantissement de la valeur du travail et de la terre, et à l'asservissement de l'individu. Elle tend à partager toute la population en deux classes, séparées par un abîme infranchissable, le simple travailleur et le propriétaire du sol. Elle tend à détruire le pouvoir de s'associer, dans un but quelconque de progrès, soit en traçant des routes, soit en fondant des écoles, et conséquemment à empêcher le développement des villes, ainsi que nous l'avons vu à la Jamaïque, si barbare sous ce rapport, lorsqu'on la compare avec la Martinique ou l'île de Cuba, ces îles où les gouvernements n'ont pas cherché à établir un divorce éternel entre l'artisan et l'agriculteur.

    La décadence des villes en Irlande, qui suivit l'Acte d'Union, amena l'absentéisme et augmenta ainsi l'épuisement de la terre, le blé irlandais étant maintenant nécessaire pour payer non-seulement les tissus, mais encore les services anglais ; plus fut considérable la centralisation résultant de l'absentéisme, plus fut grande, nécessairement, la difficulté inhérente à l'entretien de la puissance productive du sol. Cependant M. Mac Culloch affirme à ses lecteurs « qu'on ne peut guère imaginer de motifs pour décider si la dépense des revenus à l'intérieur est plus avantageuse pour le pays que si elle avait eu lieu à l'étranger (19). »

    Un autre économiste distingué s'exprime ainsi :

    « Un grand nombre de personnes se trouvent dans un état de perplexité, en considérant que les denrées qui sont exportées comme des remises prises sur le revenu du propriétaire absent, sont des exportations en échange desquelles on ne reçoit rien en retour ; qu'elles sont perdues pour le pays aussi bien que si elles constituaient un tribut payé à un état étranger, ou même que si on les jetait périodiquement dans la mer. C'est là une vérité incontestable ; mais il faut se rappeler que tout ce qui est consommé d'une façon improductive est, aux termes mêmes de la proposition, anéanti sans produire aucune chose en retour (20). »

    Cette manière de voir, ainsi que le lecteur s'en apercevra, est fondée sur l'idée de la destruction complète des denrées consommées. Lors même qu'elle serait exacte, il en résulterait, cependant, qu'il y aurait eu transfert, de l'Irlande en Angleterre, de la demande de services de toute sorte, tendant à amener une hausse du prix du travail dans l'un des deux pays, et une baisse de ce même prix dans l'autre ; mais si elle est complètement inexacte, il en résultera nécessairement que la perte pour un pays sera aussi considérable que si les remises en question « étaient un tribut payé à un État étranger, ou même que si elles étaient jetées périodiquement dans la mer. » Le lecteur peut se convaincre facilement que ce dernier cas est le cas réel. L'homme consomme beaucoup, mais il n'anéantit rien. Lorsqu'il consomme de la nourriture, il agit simplement comme une machine destinée à préparer les éléments dont elle se compose, pour une production ultérieure ; et plus il peut enlever à la terre, plus il peut lui restituer, et plus sera rapide le progrès de la puissance productive du sol.

    Si le marché est rapproché, il recueille d'une acre de terre des centaines de boisseaux de navets, de carottes et de pommes de terre, ou des tonnes de foin, variant chaque année la nature des produits qu'il cultive ; et plus il emprunte à la terre, cette vaste banque, plus il peut facilement la rembourser, plus il peut perfectionner et son intelligence et sa culture, et plus il peut facilement disposer des machines à l'aide desquelles il obtiendra des revenus encore plus considérables. Si le marché est éloigné, il ne doit produire que les denrées qui supporteront le transport, et de cette façon il est borné dans sa culture ; et plus il est borné, plus rapidement il épuise la terre, moins est grand son pouvoir d'obtenir des rentes, de s'associer avec ses semblables, de perfectionner son mode de penser, d'acheter des machines ou de construire des voies de communication. C'est ainsi que les choses se passent, même lorsqu'il est forcé de vendre et d'acheter sur des marchés éloignés ; mais elles deviennent encore pires lorsque rien n'est restitué à la terre, ainsi que cela a lieu dans le cas de revenus payés à un propriétaire absent. La production diminue alors, sans une diminution correspondante dans la rente. Le pauvre travailleur se trouve alors chaque jour, et de plus en plus, à la merci du propriétaire du sol ou de son agent, et, de plus en plus, soumis à sa volonté. La proportion de la rente s'élève alors, mais sa quantité diminue. La valeur des denrées augmente, mais celle de l'homme diminue ; et, à chaque pas dans cette direction, nous constatons une tendance croissante à la dépopulation, telle qu'elle nous est apparue en Turquie, en Portugal, à la Jamaïque et surtout en Irlande.

    On nous parle du principe de population en vertu duquel la quantité des individus s'accroît plus rapidement que celle des subsistances ; et, pour nous prouver que les choses doivent toujours se passer ainsi, on nous signale ce fait, que lorsque les individus sont en petit nombre, ils cultivent constamment les sols fertiles, et qu'alors les subsistances surabondent ; mais qu'à mesure que la population s'accroît, ils sont forcés de s'adresser à des sols ingrats au moment où les subsistances deviennent rares. Que le contraire de cela soit la vérité, c'est ce qui est démontré par l'histoire de l'Angleterre, de la France, de l'Italie, de la Grèce, de l'Inde et surtout par ce fait, que l'Irlande possède des millions d'acres du sol le plus fertile, qui demeurent à l'état de nature, et resteront probablement à cet état, jusqu'au jour où elles trouveront des marchés pour leurs produits, qui permettent à leurs propriétaires d'échanger les navets, les pommes de terre, les choux et le foin contre du drap, des machines et de l'engrais.

    Il est singulier que l'économie politique moderne ait si complètement négligé ce fait, que l'homme n'est qu'un simple emprunteur à l'égard de la terre, et que, s'il n'acquitte pas sa dette, elle agit à la façon des autres créanciers, en le chassant de sa possession. L'Angleterre fait de l'étendue de son sol un grand réservoir pour la déperdition causée par le sucre, le café, la laine, l'indigo, le coton et les autres produits bruts de presque la moitié de l'univers, se procurant ainsi un engrais qui a été évalué à cinq millions de dollars par an, soit cinq fois plus que la valeur de la récolte de coton produite aux États-Unis par les bras de tant de milliers d'individus ; et cependant l'engrais est un produit qui offre des avantages si considérables qu'elle importe dans une seule année plus de deux cents mille tonnes de guano, an prix d'environ deux millions de livres sterling, soit dix millions de dollars., Cependant ses écrivains enseignent aux autres nations que le véritable moyen de devenir riche consiste à épuiser le sol en lui arrachant et en exportant tous ses produits à leur état le plus grossier ; et, conséquemment, lorsque les Irlandais s'efforcent de suivre le sol, expédié, pour ainsi dire, en Angleterre, M. Mac Culloch vient assurer au monde, que «  la misère sans exemple du peuple irlandais est due immédiatement au développement excessif de sa population, et que rien ne peut être plus complètement inutile que d'espérer aucun amendement réel ou durable dans leur situation, » si l'on n'oppose un obstacle efficace au progrès de la population. «  Il est évident également, continue l'auteur, que l'état d'avilissement et de dégradation dans lequel est tombé le peuple irlandais est l'état auquel doit se trouver réduit tout peuple dont la population, pendant une longue période de temps, continue à s'accroître plus rapidement que les moyens de pourvoir à sa subsistance d'une manière décente et confortable (21). »

    Telle est la manière de voir erronée à laquelle sont amenés des hommes éminents, en adoptant la doctrine de Malthus, à savoir que l'homme, — cette créature qui peut atteindre le développement le plus élevé, — tend à croître plus rapidement que les pommes de terre, les navets, les poissons et les huîtres, créatures placées au degré le plus infime de l'échelle du développement, et dont il fait sa nourriture ; et la doctrine de Ricardo, c'est-à-dire que les hommes commencent l'oeuvre de la culture sur les sols fertiles. L'Irlande tout entière prouve que les terrains les plus riches n'ont pas encore été drainés et restent en friche ; que les terrains cultivés ont été épuisés à raison de la nécessité, pour ceux qui les possèdent, d'expédier au dehors leurs produits à leur état le plus grossier, et que la cause réelle de la difficulté se trouve dans l'annihilation du pouvoir d'entretenir le commerce et l'anéantissement qui en résulte, du capital consommé chaque jour pour entretenir tant de millions de créatures humaines, forcées de perdre leurs journées dans l'inaction, lorsqu'elles se livreraient au travail avec tant de joie. « Comment, demande le Times, les nourrir et les employer? C'est là, continue-t-il, une question faite pour confondre un siècle où l'on peut transmettre un message autour du monde en quelques minutes, et signaler la place précise d'une planète qu'on n'avait pas encore aperçue. C'est une question contre laquelle viennent échouer à la fois l'homme téméraire et l'homme sage. »

    C'est pourtant une question à laquelle il est facile de répondre. Qu'on leur permette le commerce, qu'on les émancipe de la domination du trafic, et ils obtiendront immédiatement une demande pour leurs facultés intellectuelles ou physiques. Tous trouvant alors des acheteurs pour ce qu'ils peuvent céder aux autres, tous pourront devenir acheteurs du travail de leurs semblables, — de leurs amis et de leurs voisins, et des femmes et des enfants de ces amis. Ce dont l'Irlande a besoin, c'est le mouvement de la société, — la puissance d'association, — qui résulte des différences dans les modes de travaux. Qu'elle possède tout cela, et elle cessera d'exporter des subsistances, tandis que sa population périt à l'intérieur par la famine (22). Qu'elle possède tout cela, et sa terre, cessant d'être appauvrie par l'extraction et l'exportation de ses éléments les plus précieux, sa population sera à la fois « nourrie et employée ; » et alors la doctrine de l'excès de population cessera de s'appuyer sur les détails déchirants de l'histoire de l'Irlande.

 

 

 


Table des matières - Suite

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

  

Notes de bas de page

 

 

1  « Mais après la levée de la prohibition nous leur enlevâmes une telle quantité de leur argent que nous ne leur en laissâmes que très peu pour leurs besoins indispensables ; puis nous commençâmes à exporter leur or.  » (Le Marchand anglais, t. III, p. 15).             Retour

Annuaire de l'Économie politique et de la Statistique pour 1849, p. 322.
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3  MOREAU de JONNÈS. Statistique de la France, p. 129.
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Tableau commercial de la Grèce, par le baron Félix de BEAUJOUR, cité par URQUHART. Ressources de la Turquie, etc, trad. de l'anglais par Xavier RAYMOND. Paris, Arthus Bertrand, 1836, 2 vol. in-8°, t. II, 1e partie, p. 100-101.
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5  Le lecteur qui réfléchit à ce fait, que le prix des denrées exportées est fixé sur le marché général du globe, et n'est, en aucune façon, affecté par la distribution des produits entre la population et le gouvernement, s'apercevra facilement que ces droits sont, en réalité, une taxe sur la terre, à laquelle se joint l'inconvénient d'entraîner une constante immixtion dans les transactions commerciales ; en ce qui concernait les étrangers, le système était, et est réellement, celui d'un libre trafic et d'un impôt direct parfait.
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6  URQUHART La Turquie, ses ressources, etc., trad. de l'anglais par Xavier RAYMOND, etc., t. II, 2e part. p. 48-50.
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BLACKWOOD'S Magazine, décembre 1851.
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La Turquie et sa destinée, par G. MAC FARLANE. Londres 1850.
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Voyages de Slade, en Turquie, t. II, p. 143.
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10  « Il est impossible de voir arriver la caravane polyglotte à son campement pour la nuit, de voir décharger et empiler l'un sur l'autre des ballots venus de pays si divers, de parcourir de l'oeil leurs enveloppes mêmes, les signes et les caractères étranges dont ils sont marqués, sans être étonnés du démenti si éloquent qu'un pareil spectacle donne à nos idées préconçues, sur le despotisme aveugle et l'absence générale de sécurité en Orient. Mais lorsqu'on observe avec quelle avidité nos produits sont recherchés, la préférence accordée maintenant aux mousselines de Birmingham sur celles de l'Inde, aux toiles perses de Glasgow sur celles de Golconde, aux aciers de Sheffield sur ceux de Damas, aux châles de laine anglaise sur ceux de Cachemire ; et lorsqu'en même temps les facultés énergiques de l'esprit commercial de ces marchands se déploient devant nous d'une façon si réelle, il est assurément impossible de ne pas regretter qu'un abîme de dissension ait si longtemps séparé l'Orient de l'Occident ; il est également impossible de ne pas se livrer à l'espérance anticipée d'un trafic avec l'Orient, développé sur une immense échelle et de tous les avantages qui suivent, jaillissant rapidement, le réveil du commerce. » (URQUHART. La Turquie, ses ressources, etc., t. Il, 2 part., pp. 21-22.) — Quoi qu'il en soit, toutes les parties de l'ouvrage de M. Urquhart ne font que constater la décadence du commerce, résultant de l'ascendant croissant du trafic et des trafiquants.
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11  « C'est alors qu'a disparu le numéraire enlevé au trafic en Angleterre et transporté en Irlande ; et notre peuple également avec ce numéraire fabrique du drap et le fournit à bon marché dans tous les endroits où nous expédions notre drap, et porte en Hollande des étoffes de laine et des vivres à bon marché et paye l’argent de nouveau en retour en quatre années. »  (YARRANTON. Progrès de l'Angleterre, par terre et par mer, Londres, 1677, p. 182.)
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12  « Pendant près d'un demi-siècle l'Irlande avait entretenu le trafic parfaitement libre avec le plus riche pays du monde ; et qu'est-ce que ce libre trafic a fait pour elle, dit l'auteur d'un ouvrage récent très-remarquable. Même aujourd'hui l'Irlande n'a d'autre travail, pour sa population si féconde, que celui de la terre. Elle devrait avoir, et pourrait avoir eu facilement, d'autres travaux variés et en grand nombre. Devons-nous ajouter foi, dit l'auteur, à cette imputation calomnieuse, que les Irlandais sont paresseux et ne veulent pas travailler ? La nature humaine, en Irlande, est-elle différente de celle de tout autre pays ? Les Irlandais ne sont-ils pas les plus laborieux de tous les ouvriers, à Londres et à New-York ? Les Irlandais sont-ils inférieurs à d'autres en intelligence? Nous, Anglais, qui avons connu personnellement des Irlandais dans l'armée, le barreau et l'église, nous savons qu'il n'y a pas de meilleur sujet qu'un Irlandais discipliné. Mais dans tous les cas, l'organe qui régit l'activité, l'estomac a été satisfait convenablement. Supposez qu'un Anglais échange son pain et sa bière, son rosbif et son gigot, contre l'absence de déjeuner, contre une chère froide à dîner, et point de souper. Avec un tel régime vaudra-t-il beaucoup plus qu'un Irlandais, qu'un Celte, ainsi qu'il l'appelle ? Non. La vérité est qu'on ne doit pas attribuer la misère de l'Irlande à la nature humaine, telle qu'elle se développe en ce pays, mais à la législation perverse de l'Angleterre, dans le passé et de nos jours. » (Sophismes du Libre-Échange, par J. BARNARD BYLES.)
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13  « Il existe des nations d'esclaves, mais par suite d'une longue habitude, elles ont perdu la conscience du joug de l'esclavage. Il n'en est pas de même des Irlandais, qui ont en eux-mêmes le sentiment énergique de la liberté, et sentent parfaitement le poids du joug qu'ils ont à subir. Ils sont assez intelligents pour connaître l'injustice qui leur est faite, par les lois faussées auxquelles leur pays est soumis ; et tandis qu'ils endurent eux-mêmes toutes les extrémités de la misère, ils ont souvent sous les yeux, dans le genre de vie de leurs landlords anglais, le spectacle du luxe le plus raffiné que l'esprit de l'homme ait encore imaginé. » (KOHL. Voyages en Irlande.)
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14  « Dans l'ouest et dans le sud de l'Irlande, le voyageur est obsédé par le spectacle d'une population qui meurt de faim. Ce n'est pas un cas exceptionnel, c'est la condition habituelle du peuple. Dans ce pays, le plus beau et le plus riche de la terre, on voit des hommes en proie à la souffrance et mourant de faim par millions. A l'heure où je parle, des millions d'entre eux sont couchés au soleil à la porte de leurs cabanes, n'ayant pas d'ouvrage, ayant à peine de quoi manger, et à ce qu'il semble sans aucun espoir. De robustes paysans s'étendent dans leur lit, parce qu'ils ont faim, parce qu'un homme couché a moins besoin de nourriture qu'un homme debout. Un grand nombre de ces malheureux ont arraché de leurs petits jardins les pommes de terre avant leur maturité, et, pour exister aujourd'hui, doivent songer à l'hiver où ils auront à souffrir, en même temps, et de la faim, et du froid. » (THACKERAY.)
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15  « Dans l'union de Galway, des rapports récents déclarèrent que le nombre des pauvres inscrits et de leurs maisons rasées, dans les deux dernières années, était égal au chiffre indiqué pour Kilrush ; 4 000 familles et 20 000 créatures humaines furent jetées sur le grand chemin, sans maison et sans asile. Je puis facilement ajouter foi à ce document ; devant moi certaines parties du pays apparaissaient comme un immense cimetière, les nombreux pignons des habitations sans toiture semblaient de gigantesques pierres tumulaires. C'étaient assurément des souvenirs de ruine et de mort bien plus tristes que ceux d'un tombeau. En les considérant, un doute venait m'assaillir : Suis-je en effet dans un pays civilisé ? Possédons-nous réellement une constitution libre ? Trouverait-on le pendant de pareilles scènes en Sibérie ou dans le pays des Cafres? » (Journal Irlandais.)
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16  Le Times de Londres.
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17  La perte énorme inhérente à l'intervalle immense qui sépare-le consommateur du producteur nous est révélée, en ces termes, par le capitaine Head :
    « Les poulets valent environ 5 pence la paire ; les canards 10 pence. Une paire de jeunes oies 10 pence ; et lorsqu'elles sont vieilles, pas moins d'un schelling ou 14 pence ; et les dindons, demandai-je ? Je ne puis vous dire, nous n'en avons pas beaucoup dans le pays, et je ne voudrais pas faire un mensonge à votre honneur. Du poisson, peu ou point. Un beau turbot, pesant 30 liv., se vend 3 schell. On a une douzaine de homards pour 4 pence. Les soles pour 2 ou 3 pence la pièce. L'autre jour j'ai acheté pour un gentleman un turbot pesant 15 livres et l'ai payé 18 pence. » (Promenades et conversations en Irlande, p. 178.) — Combien payez-vous ici pour votre thé et votre sucre ? demandai-je. —Très-cher, monsieur, répondit-il. Nous payons le thé 5 schell., 5 pence la cassonade et 8 pence le sucre blanc ; c'est-à-dire si nous n'en achetons qu'une livre. (ibid., p. 187.)
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18  Traité sur les salaires, p. 33.
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19  Principes d'Économie politique, trad. par Aug. PLANCHE, p. 174-175.
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20  SENIOR. Esquisse de l'Économie politique, p. 160.
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21  Principes d'Économie politique, trad. de l'anglais par Aug. PLANCHE, t. II, p. 32.
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22  Les exportations de subsistances de l'Irlande, en 1849, 1850 et 1851, années pendant lesquelles la famille et la peste concoururent à restreindre le développement de la population, présentent le résultat suivant :
                  Blé.                                Farine.                     Têtes de bétail.
1849     844 000 quarters.    1 176 000 quarters.    520 000
1850     751 000                       1 055 000                     475 000
1851     850 000                       823 000                         472 000             Retour

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

  PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XIII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

  

    § 1. — L'action et l'association locales se révèlent d'une façon remarquable dans l'histoire de l'Hindoustan. Elles disparaissent sous la domination britannique.


    Dans aucune partie du monde il n'a existé de tendance plus prononcée que dans l'Inde, à l'association volontaire, marque distinctive de la liberté. Dans aucune autre, les plus faibles agglomérations sociales n'ont exercé, à un plus haut degré, le pouvoir de se gouverner elles-mêmes. Chaque village avait son organisation distincte, et sous le régime de ses dispositions simples et « presque patriarcales, les indigènes de l'Hindoustan paraissent avoir vécu — depuis les temps les plus reculés (comparativement) jusqu'à nos jours, — sinon tout à fait exempts des peines et des tourments auxquels les hommes sont soumis plus ou moins dans toutes les classes de la société, du moins jouissant pleinement et individuellement de leur propriété et d'une part considérable de liberté personnelle. Laissez-lui la possession de la ferme que ses ancêtres possédaient, et garantissez-lui, dans leur intégrité, les institutions auxquelles il a été accoutumé depuis son enfance, et l'Hindou, aux moeurs simples, n'aura aucun souci des intrigues et des cabales qui se sont agitées dans la capitale de l'empire. Les dynasties peuvent se remplacer les unes par les autres, de nouvelles révolutions s'accomplir, et ses souverains changer chaque jour ; mais aussi longtemps que sa petite société échappait à la perturbation, tous les autres événements étaient à peine pour lui matière à réflexion. Peut-être ne trouverait-on pas, suris surface de la terre, une race d'êtres humains dont l'attachement au lieu natal puisse soutenir la comparaison avec celui des Hindous. Il n'est pas de privations auxquelles ils hésitassent à se soumettre, plutôt que d'abandonner volontairement le lieu où ils sont nés ; et s'ils en ont été chassés par une oppression continue, ils y reviendront avec un nouvel amour après de longues années d'exil (1)

    La conquête mahométane laissa intactes ces simples et belles institutions. « Chaque village hindou, dit le colonel Briggs, dans son ouvrage sur l'impôt foncier, avait sa municipalité distincte, et il existait un chef héréditaire, comptable, placé à la tête d'un certain nombre de villages, formant un district possédant à la fois une influence locale et une autorité considérables, et certains domaines territoriaux ou biens fonciers. Les Mahométans sentirent bientôt qu'il était politique de ne modifier en aucune façon une institution si complète, et ils profitèrent de l'influence locale de ces fonctionnaires, pour faire accepter à leurs sujets leur domination. »

    L'action locale et l'association locale se révèlent partout d'une façon remarquable dans l'histoire de l'Inde. Ayant de nombreux gouvernants, dont quelques-uns, dans de certaines limites, reconnaissaient la suprématie du souverain placé à une grande distance, les impôts nécessaires pour le soutien du gouvernement étaient lourds, mais — comme ils s'employaient sur les lieux mêmes —si le cultivateur contribuait pour une part trop large de son blé, au moins ce blé se consommait dans un marché voisin, et rien ne sortait du pays. Les manufactures étaient également répandues sur un grand espace, et c'est ainsi qu'avait lieu la demande du travail qui n'était pas indispensable pour l'agriculture. « Sur la côte de Coromandel, dit Orme (2), et dans la province du Bengale, lorsqu'on se trouve à quelque distance d'une grande route ou d'un chef-lieu, il est rare de trouver un village où tous les individus, hommes, femmes et enfants ne soient pas occupés à fabriquer une pièce de toile. « Aujourd'hui, continue-t-il, la plus grande partie des provinces est employée dans cette unique manufacture. » Ses progrès, ainsi qu'il le dit, « n'embrassaient pas moins que le genre de vie de la moitié des habitants de l'Hindoustan. »

    En même temps que le travail était ainsi subdivisé, et que chacun était mis à même de faire des échanges avec son voisin, les échanges entre les producteurs de substances alimentaires, ou de sel, dans une partie du pays, et les producteurs de coton et les fabricants de toile dans une autre, tendaient à donner naissance au commerce avec des individus placés à de plus grandes distances, en deçà ou au-delà des limites de l'Inde même. Le Bengale était célèbre par ses magnifiques mousselines, dont on faisait une consommation considérable, à Delhi, et généralement dans l'inde septentrionale ; tandis que la côte de Coromandel était également célèbre pour l'excellence de ses perses et de ses calicots, et abandonnait à l'Inde occidentale la fabrication des étoffes d'une qualité plus grossière et de qualité inférieure de toute espèce. Sous l'empire de pareilles circonstances, il n'y a pas lieu d'être surpris que le pays fût riche, et que sa population, bien que surchargée d'impôts, et souvent pillée par des armées envahissantes, jouît d'une haute prospérité.

    Depuis l'époque de la bataille de Plassey, événement qui établit la puissance anglaise dans l'Inde, la centralisation se développa avec rapidité, et, ainsi qu'il arrive ordinairement en pareil cas, le pays se remplit d'aventuriers, gens, pour la plupart, sans principes, et dont le but unique était d'amasser une fortune par tous les moyens même les plus iniques, ainsi que le savent bien tous ceux qui connaissent les dénonciations de Burke, empreintes d'une si vive indignation (3). L'Angleterre s'enrichit ainsi, à mesure que l'Inde s'appauvrit, et que la centralisation se consolida de plus en plus.

    Peu à peu la puissance de la Compagnie s'étendit, et partout fut  adopté le principe hindou, que le souverain — comme propriétaire du sol et unique seigneur — avait droit à moitié du produit brut de la terre. Sous les premiers souverains mahométans, cet impôt foncier, aujourd'hui désigné sous le nom de rente, avait été limité à un treizième et depuis à un sixième ; mais sous le règne d'Akbar (au seizième siècle) il fut fixé à un tiers, de nombreux impôts ayant été alors abolis. Avec la décadence et la dissolution graduelle de l'empire, les souverains locaux non-seulement avaient augmenté la taxe, mais encore ils avaient fait revivre plusieurs taxes dont la levée avait été suspendue, en même temps qu'ils en établissaient d'autres de l'espèce la plus vexatoire, qui toutes furent continuées par la Compagnie, pendant qu'on n'accordait aucune réduction sur le fermage (4). De plus la Compagnie ayant le monopole du trafic pouvait fixer arbitrairement les prix de tout ce qu'elle avait à vendre, aussi bien que de tout ce qu'elle avait besoin d'acheter ; et c'est alors que fût établi un autre impôt très-vexatoire au profit du seigneur de la terre absent (5).

    Avec la nouvelle extension de la puissance, les demandes faites par le trésor de la Compagnie augmentèrent, sans qu'il y eût augmentation des moyens à l'aide desquels on pût les satisfaire, l'épuisement étant une conséquence naturelle de l'absentéisme ou de la centralisation, ainsi que l'Irlande l'a si bien prouvé. La possibilité de payer les impôts étant en voie de diminution, il en résulta la nécessité de recourir à la création d'une espèce d'aristocratie foncière, qui serait responsable de leur payement envers le gouvernement ; à cet effet, les droits particuliers des petits propriétaires furent sacrifiés en faveur des zemindars, qui, jusqu'alors, n'avaient été que de simples officiers de la couronne. Devenus dès lors de grands propriétaires fonciers, ils furent constitués maîtres d'une foule de pauvres tenanciers, possédant leurs terres au gré de ces maîtres, et passibles de la torture et de châtiments de toute sorte, s'ils manquaient à payer une rente, dont le montant n'avait d'autre limite que le pouvoir de les contraindre au payement. C'est ainsi que se trouva transplanté dans l'Inde le système des intermédiaires, suivi en Irlande et aux Antilles.

    Toutefois, dans le principe, il fonctionna d'une façon défavorable pour les zemindars eux-mêmes ; les rentes qu'ils s'étaient obligés à percevoir étant si complètement hors de proportion avec les moyens des malheureux tenanciers que la torture même ne pouvait contraindre ceux-ci à les payer ; et il s'écoula même peu d'années avant que les zemindars se liquidassent eux-mêmes, à leur tour, pour faire place à une autre classe de gens « aussi âpres et aussi endurcis qu'ils l'avaient été eux-mêmes. » Ce système n'ayant pas répondu à ce qu'on en attendait, on se détermina ensuite à fixer l'extension de la liquidation permanente et à prendre des arrangements avec chaque petit ryot (6), ou cultivateur, à l'exclusion complète des autorités du village, qui, sous les gouvernements indigènes, avaient réparti les taxes avec tant d'équité. C'est ainsi que fut établi le système de complète centralisation des ryots ; et l'on peut juger quels ont été ses effets, d'après le tableau suivant que nous a retracé M. Fullerton, membre du Conseil de Madras.

    « Imaginez un impôt qui doit être recueilli par l'entremise de milliers de fonctionnaires du fisc, impôt perçu, ou dont il est fait remise, à leur gré, suivant les moyens de payer du possesseur, d'après le produit de sa terre ou de ses biens particuliers ; et, pour encourager chaque individu à remplir le rôle d'espion à l'égard de son voisin, et à faire connaître les moyens de payement de celui-ci, afin de pouvoir s'assurer lui-même plus tard contre une demande extraordinaire, imaginez tous les cultivateurs d'un village exposés, à tout moment, à une demande isolée, pour combler le défaut de payement d'un ou de plusieurs individus de la paroisse. Imaginez des collecteurs pour chaque comté, agissant sous les ordres d'un bureau, d'après un principe avoué, qui consiste à détruire toute concurrence pour le travail, par une égalisation générale des impositions, saisissant les fugitifs et se les renvoyant les uns aux autres. Et enfin, représentez-vous le collecteur comme le seul magistrat ou juge de paix du comté, par l'intermédiaire duquel, uniquement, peut arriver aux tribunaux supérieurs toute plainte au criminel, ou pour grief particulier. Imaginez en même temps que tout fonctionnaire subalterne, employé à la perception de l'impôt foncier, est un officier de police investi du pouvoir d'imposer une amende, d'emprisonner, de mettre au bloc, et de fouetter tout habitant résidant dans sa circonscription, sur une accusation quelconque, sans qu'on défère le serment à l'accusateur, ou que la preuve du délit soit affirmée sous la foi du serment (7). »

    Sous l'empire d'un pareil système, il ne pouvait exister aucune circulation de produits, aucun commerce ; et sans commerce, il ne pouvait, y avoir ni force, ni progrès. Quels que fussent les efforts auxquels se livrait le pauvre cultivateur, il voyait que les profits en étaient exigés pour le bénéfice du trésor ; car on lui réclamait immédiatement une rente plus considérable, toutes les fois qu'il obtenait une augmentation de produits. Dans quelques districts, on a constaté que la part du gouvernement n'était pas moindre que 60 ou 70 % sur la totalité, et cependant, à cette part, il fallait encore ajouter des taxes sur toutes les machines en usage : ce qui nécessitait des interventions de l'espèce la plus inquisitoriale et empêchait tout progrès. En fixant les taxes acquittées par les possesseurs de métiers à tisser, on exigeait que le tisserand fît connaître quel était le nombre de ses enfants et quel secours ils lui prêtaient ; et plus étaient grands les efforts de tous, plus s'élevait le montant de leurs contributions (8).

    Le moulin à huile, le four du potier, les outils de l'orfèvre, la scie du scieur de long, l'enclume du forgeron, les outils du charpentier, le demi-cercle du batteur de coton, le métier du tisserand et le bateau du pécheur, tout fut taxé. On ne laissa échapper aucune espèce de machine ; et, pour prendre ses précautions contre l'emploi d'un travail non soumis à l'impôt, qui serait appliqué soit à la culture de la terre, soit à l'industrie, on alloua de larges rétributions aux dénonciateurs, dans le but d'engager ceux qui ne voulaient pas travailler à devenir les espions de ceux qui travaillaient ; et ce système est encore en vigueur (9).

 

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

  PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XIII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

  

    § 2. — Partout le commerce de l'Inde est sacrifié pour favoriser le trafic.


    Jusqu'à ce jour, ainsi que nous le voyons, il y a eu tendance à annihiler les droits non-seulement des rois et des princes, mais de toutes les autorités indigènes, et à centraliser à Calcutta, entre les mains des étrangers, le pouvoir de prononcer, à l'égard du cultivateur, de l'artisan ou de l'ouvrier, quel ouvrage il devrait faire, et quelle part de ses produits il devrait prélever à son profit,— plaçant ainsi ce dernier exactement dans la position d'un individu purement esclave de gens qui, — ne s'intéressant à lui qu'à titre de payeur d'impôt, — étaient représentés dans le pays par des étrangers dont l'autorité était partout exercée par les officiers indigènes employés par eux, pour leur permettre d'amasser des fortunes à leur profit personnel.

    Le pauvre manufacturier, imposé aussi lourdement que le cultivateur de la terre, se trouvait forcé d'obtenir des avances de ceux qui l'employaient, lesquels, à leur tour, réclamaient, à titre d’intérêts, une proportion considérable du faible bénéfice réalisé. Les agents de la Compagnie, comme les négociants indigènes, avançaient les fonds nécessaires pour produire les denrées demandées par l'Europe ; et l'on nous peint les pauvres ouvriers comme ayant été « réduits à un état de dépendance voisin de la servitude, » qui permettait au Résident d'obtenir leur travail au prix qu'il y » mettait lui-même (10).

    De nouvelles taxes furent perçues dans les douanes locales, sur tous les échanges entre les diverses parties du pays ; et à ces taxes on en ajouta d'autres, au moyen des monopoles établis sur l'opium et le tabac, aussi bien que sur le sel, l'une des denrées les plus nécessaires à la vie. La fabrication du sel gris, extrait du sein de la terre, fut sévèrement interdite (11). Les lacs salés du haut pays en fournissent si abondamment qu'il n'a que peu de valeur sur les lieux (12). Mais, comme ils se trouvaient même, jusqu'à ce jour, en la possession des princes indigènes, le monopole ne pouvait alors, et ne peut aujourd'hui, en être maintenu qu'à l'aide de fortes troupes d'officiers du fisc, dont la présence rend ce qui n'a presque aucune valeur sur l'un des côtés d'une ligne de démarcation imaginaire, si précieux de l'autre côté, qu'il faut le produit de la sixième partie du travail de toute l'année, pour permettre au pauvre Hindou d'acheter du sel pour les besoins de sa famille. Sur toute l'étendue du rivage de la mer le sel est abondamment fourni par la nature, la chaleur solaire produisant constamment des dépôts salins ; mais le simple fait de le recueillir était considéré comme un délit entraînant l'amende et la prison ; et la quantité recueillie par les officiers de la Compagnie, était limitée à celle qui était nécessaire pour satisfaire la demande au prix du monopole, — tout le reste étant régulièrement anéanti, de peur que le pauvre ryot ne réussît à se procurer pour lui-même, à ses frais, la quantité indispensable pour donner une saveur agréable au riz, base presque unique de son alimentation. Depuis, ce système est devenu moins oppressif ; mais le simple impôt en argent, même aujourd'hui, est dix fois plus considérable qu'il n'était sous le règne des souverains mahométans éclairés (13). Si nous ajoutons que le malheureux ryot est forcé de faire, en pure perte, le travail qui aurait pu être appliqué à recueillir le sel que sa famille a besoin de consommer, on verra que le montant de la perte, dans ce seul cas, est énorme.

    Sous la domination des princes indigènes, le produit de l'impôt était dépensé sur les lieux ; il produisait une demande de denrées ou de services à l'intérieur ; mais, sous l'influence du système de centralisation qui existe aujourd'hui, il faut que ce produit soit exporté pour être employé à acheter les services, ou à payer les dividendes d'individus résidant à de grandes distances ; et c'est ainsi que le fardeau réel des impôts est augmenté, dans une proportion presque illimitée, par l'anéantissement de la puissance d'association. C'est ainsi que partout le commerce est sacrifié au trafic (14).

 

 

 

 

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  PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XIII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

  

    § 3. — Anéantissement des manufactures indiennes. Ses effets désastreux.


    Le coton était abondant, et, il y a cinquante ans, il faisait travailler dans une telle proportion les hommes, les femmes et les enfants, employés à le convertir en étoffes, que même, avec leurs machines imparfaites, non-seulement ils satisfaisaient les demandes à l'intérieur, pour les beaux tissus de Dacca et les produits grossiers de l'Inde occidentale, mais qu'ils exportaient dans les autres parties du monde jusqu'à 200 000 000 de livres de toile par an. Les changes avec toutes les parties du globe étaient tellement en leur faveur, qu'une roupie, qui, aujourd'hui ne vaudrait que 1 schell. 10 pence, ou 44 cents, valait alors 2 schell. 8 pence, ou 64 cents. La Compagnie avait le monopole de la perception des impôts dans l'Inde ; mais, en retour, conséquemment, elle conservait à la population l'empire de son marché national, à l'aide duquel elle pouvait convertir son riz, son sel et son coton en étoffes qui pouvaient être exportées à bas prix dans les pays les plus éloignés. Cette protection était nécessaire, parce qu'en même temps que l'Angleterre prohibait l'exportation même d'un simple bouilleur, qui pût apprendre aux Indiens la manière d'extraire la houille, ou d'une machine à vapeur propre à pomper l'eau, ou à extraire du charbon de terre, ou d'un ouvrier qui pût fabriquer cette machine, d'un ouvrier en fer capable de fondre le minerai, dont il existe des quantités si considérables, l'exportation d'un métier à filer en gros, ou d'un métier à tisser, ou d'un artisan qui pût donner des instructions relatives à l'usage de ces machines ; et que, par ce moyen, elle les empêchait systématiquement de conquérir la domination sur les grandes forces de la nature, elle frappait, en même temps, de droits onéreux le produit des métiers indiens reçu en Angleterre. Le jour n'était pas éloigné où cette protection devait disparaître. La Compagnie, disait-on, n'exportait pas, dans des proportions assez considérables, les produits et de l'industrie britannique ; et, en 1813, le trafic pour l'Inde, fut laissé libre, mais les mesures restrictives sur l'exportation des machines et des artisans furent maintenues en pleine vigueur ; et c'est ainsi que la population pauvre et ignorante de ce pays se trouva soumise à la concurrence d'une société possédant des machines bien plus puissantes que les siennes, tandis que la loi lui enlevait non-seulement la faculté d'acheter des machines, mais encore le pouvoir de lutter sur le marché anglais avec les métiers anglais. Et, de plus, tout métier à tisser dans l'Inde, et toute machine que l'on calculait pouvoir aider le travailleur, étaient sujets à une taxe dont le taux augmentait avec chaque accroissement dans l'industrie de leur possesseur, et qui, généralement, absorbait tous les profits résultant de leur usage (15). Telles étaient les circonstances au milieu desquelles le pauvre Hindou était appelé à lutter sans protection contre la concurrence illimitée des étrangers sur son propre marché. Quatre ans après, l'exportation des cotons du Bengale s'élevait encore à une valeur de 1 659 994 liv. sterl. ; mais, dix ans plus tard, elle était tombée à 285 121 liv. sterl. ; dans une période de vingt ans, nous trouvons qu'il s'est écoulé une année entière sans qu'on ait exporté de ce pays une seule pièce de coton ; et c'est ainsi que le commerce périt sous l'influence des demandes oppressives du trafic.

    Lorsque l'on prohiba l'exportation des machines propres à fabriquer les étoffes de coton et de laine, des machines à vapeur et de toutes les autres, on prit cette mesure dans le but d'amener forcément en Angleterre toute la laine de l'univers pour y être filée et tissée, et la réexpédier ensuite pour être usée par ceux qui l'avaient produite, privant ainsi toutes les nations du pouvoir d'appliquer leur travail à un objet quelconque, autre que celui d'enlever à la terre le coton, la canne à sucre, l'indigo et antres denrées pour l'approvisionnement « du grand atelier de l'univers. » On verra par les faits suivants avec quelle efficacité ce but a été atteint dans l'Inde. Depuis l'époque de la liberté du trafic, en 1813, la fabrication nationale et l'exportation des toiles ont décliné graduellement, jusqu'à l'heure où cette dernière a cessé définitivement ; et l'exportation du coton brut pour l'Angleterre a haussé graduellement jusqu'au moment où, il y a six ans, elle a atteint le chiffre élevé de soixante millions de livres (16), tandis que l'importation du coton en tresse, venant d'Angleterre, s'était élevée jusqu'à vingt-cinq millions de livres, et celle de la toile à deux cent soixante millions de yards, pesant probablement cinquante millions de livres, qui, ajoutés au coton en tresse, forment soixante-quinze millions, exigeant pour leur production un peu plus de quatre-vingts millions de coton brut. Nous constatons ainsi que chaque livre de matière première, expédiée en Angleterre, revient dans le pays. Le cultivateur reçoit en échange de celle-ci un penny, et la paye de un à deux schellings lorsqu'elle lui revient sous forme de tissu, toute la différence se trouvant absorbée par le payement de la classe nombreuse des courtiers, des individus chargés du transport et ouvriers de toute sorte, qui se sont ainsi interposés entre le producteur et le consommateur.

    La faculté de consommer est, conséquemment, faible ; et les grands centres nationaux de fabrication, au sein desquels les hommes, les femmes et les enfants avaient été accoutumés à associer leurs travaux, ont disparu. Dacca, l'un des principaux sièges de la fabrication des étoffes de coton, renfermait dans son enceinte 90 000 maisons ; mais ses magnifiques édifices, ses manufactures et ses églises, ne sont plus aujourd'hui qu'une masse de ruines recouvertes par les jungles. On a été forcé d'expédier en Angleterre le coton du district même, pour y être filé et réexpédié, lui faisant ainsi accomplir un voyage de vingt milliers de milles, à la recherche du petit fuseau ; car il entrait dans la politique anglaise de ne pas permettre que le fuseau, quelque part que ce fût, prit place à côté du cultivateur de coton.

    Des documents officiels démontrent que le changement ainsi opéré a été suivi d'une ruine et d'une détresse « dont on ne trouverait pas un second exemple dans les annales du commerce. » La nature des moyens employés pour l'opérer se révèle dans ce fait, qu'à l'époque où il s'accomplit, sir Robert Peel établit que, dans le comté de Lancastre, des enfants étaient employés dans la semaine pendant 15 et 17 heures par jour, et, dans la matinée du dimanche, de 6 heures à midi, à nettoyer les machines ; et parmi ceux qu'on occupait, un grand nombre ne recevaient que 2 schell. 9 pence (66 cents), comme salaire hebdomadaire. Le but qu'on voulait atteindre, était de faire travailler à plus bas prix que le pauvre Hindou, et de lui interdire le marché du monde, puis de lui interdire son propre marché. La manière d'atteindre ce but consistait à diminuer la valeur du travail, le travailleur, suivant les doctrines modernes, n'étant qu'un instrument dont le trafic doit faire usage.

    Avec la décadence des manufactures de l'Inde, la demande des services des femmes et des enfants a cessé, et ils sont forcés ou de rester inactifs, ou de chercher du travail dans les champs ; et c'est ici que nous avons un des symptômes caractéristiques de la rétrogradation vers la servitude et la barbarie. Les hommes qui avaient été accoutumés à remplir les intervalles d'autres travaux, par des occupations se rattachant à la fabrication des tissus de coton, furent également contraints de se transporter aux champs, toute demande de travail physique et intellectuel ayant cessé, si ce n'est autant qu'il était indispensable pour la production de l'indigo, de la canne à sucre, du coton ou du riz. Il ne leur était pas même permis de trier cette dernière substance ; on le leur avait interdit par un droit deux fois plus considérable que celui qu'on acquittait sur le riz en grain, lors de son importation en Angleterre. Le cultivateur de coton, après avoir payé au gouvernement (17) 78 % sur le produit de son travail, se voyait enlever la faculté de trafiquer directement avec le tisserand, et forcé de soutenir « une Concurrence illimitée » contre les machines mieux fabriquées et le travail presque complètement libre d'impôts de nos États du Sud, se trouvant ainsi soumis « aux variations mystérieuses des marchés étrangers, » où la fièvre de la spéculation était suivie du refroidissement de la réaction, et cela avec une rapidité si fréquente qu'elle mettait tout calcul à néant. Si les récoltes américaines étaient faibles, les acheteurs enlevaient le coton ; mais si elles étaient abondantes, l'article indien n'était plus que de la drogue sur le marché. Et cela était vrai à un tel point, qu'en certaine circonstance, ainsi que cela a été affirmé à la Chambre des Communes, un certain M. Turner, ne pouvant trouver d'acheteur, jeta sur le fumier une quantité de coton qui lui avait coûté 7,000 liv. sterl.

    A chaque accroissement de la nécessité d'opérer les changements de lieu, le mouvement de la société, c'est-à-dire le commerce, — diminue ; et plus ce mouvement se ralentit, plus doit être considérable la quantité du travail et de ses produits qui envahissent le marché, au bénéfice des individus vivant de l'appropriation, et qui amènent l'anéantissement de la valeur de la terre et du travail. Le système que nous avons retracé plus haut, ayant eu pour effets directs d'anéantir le commerce et de diminuer la demande des services de l'ouvrier, ces effets, à leur tour, ont été suivis d'une diminution dans la faculté de celui-ci de faire des demandes de tissus, suivies inévitablement d'une augmentation dans la quantité de coton pour laquelle un marché étranger était nécessaire. Plus ces effets se sont produits avec intensité, plus le prix du coton a baissé ; et c'est ainsi qu'a été réalisé le résultat suivant : anéantissement presque complet de la valeur du travail agricole, comme conséquence des mesures adoptées dans le but de contraindre toute la population à n'envisager comme unique moyen d'existence que l'agriculture. En outre, tandis que le prix du coton est arrivé à dépendre ainsi complètement du marché anglais, c'est ,là qu'on fixe également le prix de la toile ; et l'on en aperçoit les conséquences dans ces faits, que toute cette population est devenue un pur instrument entre les mains du trafic, et que, dans l'Inde, aussi bien qu'en Irlande, en Portugal, en Turquie et aux Antilles, on peut trouver surabondamment les données sur lesquelles s'appuie la doctrine de l'excès de population.

 

 

 


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  PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XIII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

  

    § 4. — Nécessité croissante du transport et déperdition des fruits du travail, qui en résulte.


    Le pauvre ryot paie, ainsi que nous l'avons vu, 12, 15 ou 20 pence pour la livre de coton qui ne lui a rapporté qu'un penny ; et toute cette différence sert à rétribuer les services d'autres individus, tandis que lui-même n'a point de travail. « Une grande partie du temps de la population ouvrière dans l'Inde, dit M. Chapman, se passe dans l'inaction. Je ne dis pas cela, ajoute-t-il, pour les blâmer le moins du monde. Privés des moyens d'exporter le surplus encombrant et grossier de leurs produits agricoles, ne possédant que de minces ressources en capital, en science, ou en habileté manuelle, pour élaborer sur les lieux les articles propres à introduire dans la masse du peuple le besoin de jouissances et d'une industrie plus élevées, ils n'ont réellement aucun motif qui les engage à déployer leur activité, au-delà de ce qui est nécessaire pour satisfaire leurs désirs immédiats et très-restreints ; ces désirs sont humbles à un point qui n'est pas naturel, d'autant plus qu'ils ne fournissent pas le stimulant nécessaire à l'exercice indispensable pour le progrès intellectuel et moral ; et il est évident qu'il n'y a à cela d'autre remède que le développement des relations. Quoi qu'il en soit, il est probable que, dans l'Inde, la moitié du temps et de l'énergie de l'homme se dissipe en pure perte. Assurément nous ne devons pas nous étonner de la pauvreté du pays (18). »

    « La moitié du temps et de l'énergie de l'homme, » nous dit-on, « se dissipe en pure perte. » Mais l'auteur de ce passage aurait pu en dire encore bien davantage, et cependant il serait resté bien en deçà de la vérité. Là où il n'existe point de commerce, et où les hommes sont forcés, conséquemment, de ne compter que sur le trafic avec les pays éloignés, les neuf dixièmes des efforts physiques et intellectuels d'une société « sont dissipés en pure perte» ; et c'est ainsi qu'il arrive, non-seulement que le capital ne s'accumule pas, mais que les accumulations du passé sont alors en voie de diminution journalière. Avec la diminution dans le pouvoir d'entretenir le commerce, il y a chaque jour accroissement dans la nécessité de s'adresser à un marché éloigné ; mais, à chaque accroissement de cette nature, les denrées qui ont besoin d'être transportées augmentent de volume et diminuent de valeur : et c'est ainsi qu'il arrive que le trafiquant, et l'individu chargé du transport, peuvent prélever pour eux-mêmes une part proportionnelle constamment croissante sur un produit moindre, abandonnant au cultivateur une part constamment moins considérable. Le coton et les substances alimentaires produites par les colons voyageaient facilement dans toutes les parties du monde sous la forme de toile, et ils consommaient alors des vêtements dans une large proportion ; mais maintenant que leur coton brut, leur riz et leur sucre, doivent être exportés sous leurs formes les plus grossières, la quantité de produits achevés qu'ils ont la faculté d'acheter est tellement faible, que le prix payé pour le transport de ces produits forme à peine une compensation pour les hommes, les boeufs, les chariots et les navires indispensables à l'accomplissement de cette oeuvre. Presque tout le fardeau du double voyage est donc supporté par la matière première ; et de même qu'en Turquie, en Portugal, en Irlande et dans tous les autres pays agricoles, la difficulté de créer de nouvelles routes, ou d'entretenir les anciennes, augmente d'année en année.

    Le transport des provenances des districts importants pour la culture du coton s'effectue à raison de sept milles par journée, et ce transport exige plus de cent journées. « Et si le troupeau de boeufs est surpris par la pluie, le coton, saturé d'humidité, devient lourd, et le terrain noir argileux, qui constitue le parcours de toute la route, s'enfonce sous les pieds de l'homme, au-dessus de la cheville, et sous les pieds du boeuf chargé, jusqu'aux genoux. Dans une pareille situation, le chargement de coton reste quelquefois des semaines entières sur le sol, et le négociant se trouve ruiné (19). »

    Les moyens de communication existants avec l'intérieur, dit un autre écrivain, sont tellement pitoyables « qu'on laisse souvent se perdre un grand nombre d'articles de produit, faute de moyens de transport et d'un marché, tandis que le prix de ceux qui ont pu parvenir jusqu'au port a haussé d'une façon exorbitante ; mais la quantité ne s'est pas élevée à plus de 20 % de la totalité du produit, le reste des articles ayant constamment subi une détérioration considérable. »

    Avec de tels modes de transport, on peut comprendre sans peine comment il se fait que le coton ne rapporte au cultivateur qu'un penny par livre, et comment aussi le producteur de substances plus encombrantes se trouve dans une situation qui empire même encore, aujourd'hui que le consommateur placé près de lui a disparu. Lorsque la récolte est abondante, on peut à peine trouver un prix quelconque pour le blé (20), et lorsqu'elle est faible, la population meurt de faim par milliers, par ce motif que, dans l'état actuel des routes, il n'y a que peu ou point d'échange des produits de la terre.

 

 

 


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  PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XIII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

  

    § 5. — Perte du capital et destruction du pouvoir d'accumuler.


    L'état de choses, que nous avons retracé plus haut, résulte nécessairement du maintien d'un système qui tend à l'annihilation du commerce par l'exclusion de la grande classe intermédiaire des artisans et des ouvriers, et qui réduit une grande nation à n'être plus qu'une masse de cultivateurs, d'un côté, et de l'autre, d'avides préteurs d'argent. La chaine de la société manque ici complètement de ces anneaux qui la relient ; d'où il résulte qu'il n'y a plus ni mouvement, ni force. Le capital étant dissipé chaque semaine, dans une proportion plus considérable que la valeur des produits importé», il ne peut y avoir d'accumulation. « Personne, dit le colonel Sleeman (21), ne possède un fonds égal à la moitié de son revenu. » Partout les individus sont à la merci du produit de l'année, et, quelque faible qu'il soit, il faut acquitter les impôts ; et rien ne revient de ce qui est exporté. Le sol ne donne rien (22), et comme la condition des prêts que fait la terre à l'homme est violée chaque jour, chaque heure et généralement, on ne doit éprouver aucune surprise en lisant dans les volumes intéressants du colonel Sleeman les preuves nombreuses qu'il a offertes de l'infécondité croissante de la terre.

    On a laissé tomber en ruine les ouvrages édifiés autrefois pour l'irrigation (23), et les terrains les plus riches sont abandonnés. Même dans la vallée du Gange, il n'y a pas un tiers des terres cultivables qui soit soumis à la culture (24) ; tandis qu'ailleurs, il apprend à ses lecteurs que sur la surface de l'Inde entière la moitié est inculte (25). Dans la présidence de Madras, on ne cultive pas le cinquième du territoire (26), et cependant la famine sévit constamment, et avec une rigueur inconnue dans toutes les autres parties du globe, en même temps qu'il y a surabondance du travail et de la terre, pour lesquels on ne peut obtenir de l'emploi. L’emplacement de Dacca, naguère encore ville manufacturière si importante, n'offrit plus à l’évêque Héber qu'une « jungle impénétrable ; » et, comme résultat nécessaire d'une pareille situation, il faut que les journaux des Indes orientales rappellent à leurs lecteurs les millions d'acres de riches terrains qui pourraient produire du coton, et qui, à cette heure, restent en friche. De quelque côté que nous portions nos regards dans cette magnifique contrée, nous trouvons la preuve de l'amoindrissement de l'individualité et de la diminution de la puissance d'association, accompagnés d'une centralisation chaque jour croissante, dont l'annexion du royaume d'Inde nous fournit un des exemples les plus récents et les plus frappants (27), et la centralisation, l'esclavage et la mort marchent toujours de conserve, dans le monde physique, ou dans le monde moral.

    Lorsque la population et la richesse diminuent, les sols fertiles sont les premiers abandonnés, ainsi qu'on le voit dans la campagne de Rome, dans la vallée de Mexico et dans les deltas du Gange et du Nil. Sans association d'efforts, ils n'auraient jamais été mis en culture, et leur abandon actuel ne prouve que la disparition de la puissance d'association. Forcé de revenir aux sols ingrats et d'en exporter le produit, le misérable Hindou devient, de jour en jour, plus pauvre, et moins il recueille, plus il devient l'esclave des caprices de son seigneur ; et plus il est abandonné à la merci du prêteur d'argent, qui prête sur bonne garantie à 3 pour % par mois, mais qui exige de lui 50 ou 100 pour % pour un prêt fait jusqu'à la moisson. Que dans de pareilles circonstances, le salaire du travail soit très-bas, lors même que ces malheureux sont occupés, c'est à quoi l'on pouvait s'attendre naturellement. En quelques endroits, l'ouvrier reçoit deux, et dans d'autres, trois roupies, soit moins d'un dollar et demi par mois ; les officiers employés sur les grands domaines des Zemindars, de 3 à 4 roupies, et les agents de la police ne reçoivent que 48 roupies (23 dollars) par an, sur lesquelles ils se fournissent la nourriture et le vêtement! Telles sont les rémunérations du travail, dans un pays qui possède tous les moyens imaginables d'amasser des richesses ; et ces rémunérations diminuent d'année en année (28).

 

 

 


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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

  PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XIII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

  

    § 6. — Sécurité moindre des individus et des propriétés, correspondant avec l'extension de la domination britannique et le développement de la centralisation.


    Dans toute l'étendue de l'univers et dans tous les siècles, le progrès vers la civilisation ayant eu lieu en raison de la tendance vers l'activité locale et le développement de la faculté individuelle ; et le système que nous soumettons en ce moment à l'examen visant à des résultats directement contraires, nous pouvions, avec raison, nous attendre à trouver, à chaque pas, une tendance croissante dans la direction inverse. Le développement de la civilisation est signalé par un accroissement dans la sécurité des individus et des propriétés ; et cet accroissement, nous le constatons, en quittant les anciennes possessions de la Compagnie, et pénétrant dans celles qu'elle a nouvellement acquises (29). Les crimes de toute espèce, le vol par bandes, le parjure, le crime de faux, sont très-fréquents dans le Bengale et à Madras, et la pauvreté du cultivateur y est arrivée à de telles extrémités que l'impôt y est le moins considérable et ne se perçoit qu'avec le plus grande difficulté ; et c'est aussi dans ces résidences que la puissance d'association a été anéantie le plus efficacement. Si nous passons dans les provinces du Nord-Ouest, acquises plus récemment, les personnes et les propriétés y trouvent une sécurité relative et le revenu de l'impôt augmente ; mais lorsque nous atteignons le Punjab, — tout récemment encore, soumis à la domination de Runjeet Singh et de ses successeurs, — nous constatons que, bien qu'on nous les ait représentés comme des tyrans, les agglomérations formant les villages et le système d'association si bien conçu y sont demeurés intacts. Là des fonctionnaires de toute sorte ont une plus grande responsabilité, par rapport à l'accomplissement de leurs devoirs, que leurs collègues dans les provinces plus anciennes ; la propriété et l'individu y jouissent d'une plus grande sécurité que dans le reste de l'Inde. Le vol par bandes y est rare, le parjure peu fréquent ; et ainsi que N. Campbell l'assure à ses lecteurs, un serment solennel « lie d'une façon étonnante. » « Plus il y a longtemps que nous possédons une province, continue-t-il, plus le parjure y devient commun et général ; et plus se fortifie, conséquemment, la preuve de ce fait, que le sentiment de responsabilité envers Dieu et l'homme diminue, en même temps que l'individualité et la puissance d'association. Ce sentiment s'accroît partout avec le pouvoir d'entretenir le commerce, et il décroît partout, à mesure que l'homme devient un pur instrument dont se sert le trafic. Les peuplades des parties élevées de l'Inde se font remarquer par leur véracité rigoureuse ; dans les villages on entend aussi peu parler de mensonge, dit le colonel Sleeman, que dans aucune autre partie du monde, sur une étendue de terrain et avec une population égales (30). »

    Dans les provinces nouvellement acquises, le peuple lit et écrit avec facilité ; et les individus sont doués d'énergie physique et morale, ils sont bons cultivateurs, et comprennent parfaitement à la fois leurs droits et leurs devoirs ; tandis que dans les anciennes provinces, l'éducation a disparu et avec elle le pouvoir de s'associer pour tout espèce de but utile. Dans les nouvelles provinces le commerce est considérable, ainsi qu'il appert des fait suivants, représentant le chiffre de la population et du revenu postal du Bengale, des provinces du Nord-Ouest et du Punjab, placées suivant leur ordre d'acquisition par la compagnie :

                                                       Population.    Revenu postal.
Bengale.                                      41 000 000       480 500 roupies.
Provinces du Nord-Ouest    24 000 000         978 000 id.
Punjab                                        8 000 000          178 000 id.

    Nous avons présenté ici ce fait remarquable que, dans le pays des Sikhs, si longtemps représenté comme le théâtre d'une tyrannie avide, huit millions d'individus paient autant de droits de poste que quinze millions au Bengale, bien que, dans cette dernière province, nous trouvions Calcutta, siège de toutes les opérations d'un grand gouvernement centralisé. Il n'est pas extraordinaire qu'il en soit ainsi ; car le pouvoir de faire un emploi avantageux du travail diminue à mesure que l'on se rapproche du centre de la puissance britannique, et augmente à mesure que l'on s'en éloigne. L'oisiveté et l'ivrognerie se donnent la main ; et c'est pourquoi M. Campbell se trouve obligé de constater « que l'intempérance augmente là où notre domination et notre système sont établis depuis longtemps (31), » en même temps que le capitaine Westmacott apprend à ses lecteurs « que c'est dans les lieux depuis le plus longtemps soumis à notre domination, que se trouve la somme de crime et de dépravation la plus considérable. »

 
    Calcutta grandit, Calcutta la ville des palais ; mais la pauvreté et la misère croissent à mesure que le commerce est, de plus en plus, sacrifié pour favoriser les intérêts du trafic. Sous la domination des indigènes, la population de chaque district pouvait faire des échanges réciproques, donnant des subsistances contre du coton, ou des tissus de coton, n'ayant personne à payer pour jouir du privilége. Aujourd'hui, tout individu doit envoyer son coton à Calcutta, pour être, de là, exporté en Angleterre avec le riz et l'indigo de ses voisins, avant que lui et eux puissent échanger des subsistances contre des tissus ou du coton ; et plus est considérable la quantité qu'ils envoient, plus est grande la tendance à l'abaissement du prix. La centralisation va chaque jour croissant, et chaque phase de son accroissement est marquée par l'impossibilité croissante de payer les impôts, et la nécessité plus impérieuse de chercher de nouveaux marchés pour y vendre des tissus, et d'amasser ce qu'on appelle des rentes ; et plus se développe l'extension du système, plus est grande la difficulté de recueillir le revenu suffisant pour maintenir en activité la machine gouvernementale. C'est là ce qui força les représentants de la puissance et de la civilisation britanniques à devenir trafiquants de cette drogue funeste qu'on appelle l'opium. Grâce à ce moyen, la population de la Chine acquitte chaque année un impôt qui représente près de 20 millions de dollars et l'existence de 500 000 individus.

    « Devant un pareil fait, dit un auteur moderne, les sacrifices au dieu Jagernauth, se réduisent à rien. » Et cependant, c'est pour maintenir ce trafic que les bourgs et les villes de la Chine ont été saccagés, leur population ruinée, lors même qu'elle n'a pas été exterminée. Le trafic et la guerre se sont donné la main depuis le commencement du monde, et tous leurs triomphes ont été obtenus aux dépens du commerce.

 

 

 


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