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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

henry_charles_carey.jpg


TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV :

 

DE L'OCCUPATION DE LA TERRE.

 

        § 7. — Marche de la colonisation dans la Péninsule Scandinave, en Russie, en Allemagne, en Italie, dans les iles de la Méditerranée, en Grèce et en Égypte.

    
    Plus au nord, nous rencontrons un peuple dont les ancêtres, quittant le voisinage du Don, traversèrent les riches plaines de l'Allemagne septentrionale, et finirent par choisir pour leur demeure les montagnes arides de la Péninsule scandinave, comme la terre qui leur convenait le mieux dans leur position actuelle (33). Dans l'état d'infécondité où se trouvait alors le sol en général, les parties moins fertiles furent celles où l'on s'établit d'abord. Partout, dans toute l'étendue du pays, on constate la répétition des mêmes faits que nous avons déjà signalés par rapport à l'Écosse, les traces anciennes de l'agriculture sur des terrains élevés et peu fertiles, abandonnés depuis longtemps. Il est si vrai que les choses se sont passées ainsi qu'elles ont consolidé cette opinion, que la Péninsule avait dû être réellement le centre d'occupation de la grande Ruche du Nord, dont le débordement avait peuplé l'Europe méridionale. On supposait que personne n'aurait cultivé ces terrains si ingrats, lorsqu'il lui était loisible de choisir, pour les exploiter, des terrains très-riches, qui, selon M. Ricardo, sont toujours les premiers qu'on occupe de préférence. Les faits qu'on observe ici ne sont cependant que la répétition de ceux qui se sont offerts à nous, dans l'Amérique septentrionale et méridionale, en Angleterre, en Écosse, en France et en Belgique.

    Si nous portons ensuite nos regards sur la Russie, nous voyons se représenter le même fait si important (34). « Presque partout, dit un voyageur moderne anglais, nous voyons le terrain le moins fertile choisi pour la culture, tandis qu'à côté de celui-ci le terrain de la meilleure qualité reste abandonné. En effet, le sol moins fertile est généralement plus élevé et ne donne pas la peine de le soumettre au drainage (35). »

    « Dans la Germanie, suivant Tacite ; il n'y avait d'occupé qu'une partie du pays plat et découvert, les indigènes habitant surtout les forêts, ou la crête de cette chaîne continue de montagnes séparant les Suèves des autres peuplades qui habitent des parties plus éloignées (36). » Si nous considérons maintenant le pays arrosé par le Danube et ses affluents, nous voyons la population nombreuse vers les sources des rivières, mais diminuant peu à peu à mesure que nous descendons le grand fleuve, jusqu'à ce qu'enfin, parvenus aux terres les plus fertiles, nous les trouvons complètement inoccupées. En faisant une halte de quelques instants en Hongrie, nous voyons dans la Puszta le berceau, ou plutôt, ainsi que nous l'apprend tout récemment un voyageur, le donjon de la nationalité hongroise ; et là nous avons une vaste plaine qui s'étend de la Theiss au Danube, d'une contenance d'environ 15,000 milles carrés, consistant en une série de monticules sablonneux qui semblent rouler et onduler comme des vagues, au point de confondre, pour les yeux, le ciel et la terre (37).

    Au-delà de la Theiss, abondent des terrains fertiles où la vie ne se révèle que par la présence de troupes innombrables d'oiseaux sauvages, de grues, de canards et autres que l'on rencontre au milieu des roseaux ; sur les bords, on aperçoit un vautour déchirant quelque charogne, parfois l'aigle hardi, ou l'épervier au vol lourd, et tous faisant à peine un mouvement à notre approche. C'est là un tableau de solitude désolée et d'un aspect assez triste, mais qui ne représente qu'une partie de ces immenses districts marécageux de la Hongrie, dont le drainage, sous l'influence d'une culture efficace, ferait reconquérir tant de terres fécondes, et qui, aujourd'hui, engendrent si fréquemment des fièvres mortelles et d'autres maladies (38).

    En portant les regards sur l'Italie, nous voyons une population nombreuse dans les hautes terres de la Gaule cisalpine, à une époque où les terrains fertiles de la Vénétie étaient inoccupés. En passant vers le sud, et longeant les flancs des Apennins, nous trouvons une population qui s'accroît peu à peu, en même temps que se développe une plus grande tendance à cultiver les terrains de meilleure qualité, et des bourgs dont on pourrait presque reconnaître l'âge d'après leur situation. Les montagnes des Samnites étaient peuplées, l'Étrurie était occupée, Veïès et Albe étaient bâties, avant que Romulus rassemblât ses bandes d'aventuriers sur les bords du Tibre, et Aquilée, dans l'histoire romaine, occupait un rang qui était refusé à l'emplacement de la Pise moderne.

    Dans l'île de Corse, il existe trois régions distinctes : dans la première région, la plus basse, peuvent croître la canne à sucre, le cotonnier, le tabac et même la plante à indigo ; et de cette partie on pourrait faire, nous dit-on, « l'Inde de la Méditerranée (39). » La seconde représente le climat de la Bourgogne, le Morvan et la Bretagne en France, tous pays qui ont été, le lecteur l'a déjà vu, les centres d'anciens établissements ; et c'est là, conséquemment, « que la plupart des Corses vivent dans des hameaux disséminés sur le flanc des montagnes ou dans les vallées (40). » En jetant ensuite les yeux sur la Sicile, nous apprenons « que les indigènes paraissent avoir eu de grossières habitudes pastorales ; qu'ils étaient dispersés parmi de petits villages situés sur des hauteurs, ou dans des grottes taillées dans le roc, comme les premiers habitants » des îles Baléares et de la Sardaigne (41). » Et cependant, parmi toutes les îles de la Méditerranée, aucune ne possédait aussi abondamment de ces terrains fertiles qui, d'après M. Ricardo, auraient dû être les premiers appropriés.

    Si maintenant nous tournons nos regards vers la Grèce, nous rencontrons le même fait universel si important. Les établissements les plus anciennement formés furent ceux des montagnes de l'Arcadie, qui précédèrent, de longue date, ceux des terres de l'Élide arrosées par l'Alphée ; et le maigre sol de l'Attique, dont la stérilité était assez connue pour qu'on ait pu la regarder comme la cause qui la sauva autrefois des dévastations des envahisseurs, ce sol, disons-nous, fut un des premiers occupés, tandis que la grasse Béotie n'arriva qu'à pas lents et au dernier rang. Sur les hauteurs, en divers endroits, les emplacements des villes abandonnées présentaient, aux époques historiques de la Grèce, des preuves d'occupation et de culture ancienne (42). Les pentes raides et de peu d'étendue de l'Argolide orientale furent abandonnées de bonne heure, comme n'étant pas susceptibles de donner un revenu au travailleur ; et cependant, c'est là qu'existaient les « salles de Tyrinthe » et qu'on trouve aujourd'hui les ruines du palais d'Agamemnon et de l'Acropole de Mycènes. « L'emplacement de la ville, au rapport d'Aristote, avait été, choisi, par « cette raison que la partie basse de la plaine était alors tellement marécageuse qu'elle ne produisait rien », tandis que, de son temps même, c'est-à-dire environ huit siècles plus tard, la plaine de Mycènes était devenue aride et celle d'Argos parfaitement desséchée et très-fertile (43). Au nord du golfe de Corinthe, nous apercevons les Phocéens, les Locriens et les Étoliens, groupés sur les terrains les plus élevés et les moins fertiles, tandis que les riches plaines de la Thessalie et de la Thrace restaient presque complètement dépeuplées.

    En traversant la Méditerranée, nous voyons que la Crète, pays montagneux et couvert de rochers, a été occupée depuis les siècles les plus reculés, tandis que le Delta du Nil restait à l'état de désert. En remontant ce fleuve, la culture nous apparaît de plus en plus ancienne à mesure que nous nous élevons, jusqu'à ce qu'enfin, à une très-grande distance, vers sa source, nous atteignions Thèbes, la première capitale de l'Égypte. Avec l'accroissement de la population et de la richesse, nous voyons la cité de Memphis devenir la capitale du royaume ; mais, plus tard encore, le Delta est occupé, des bourgs et des villes s'élèvent en des lieux qui étaient inaccessibles aux anciens rois, et à chaque pas dans cette direction, la rémunération du travail a augmenté.
En quittant le Nil pour nous diriger à l'est, nous voyons la portion la plus civilisée de la population de l'Afrique septentrionale se groupant autour des montagnes de l'Atlas, tandis que les terres plus riches, situées dans la direction de la côte, restent à l'état de nature. En regardant ensuite vers le sud, on trouve la capitale de l'Abyssinie, à une altitude qui n'est pas moins de 8 000 pieds au-dessus du niveau de la mer, tandis que des terrains d'une fécondité incomparable restent complètement abandonnés sans culture. Partout, dans toute l'étendue de l'Afrique, la plus grande somme de population et de richesse et l'état le plus rapproché de la civilisation se trouvent sur les plateaux élevés, qui, drainés naturellement, deviennent propres à être occupés de bonne heure, tandis que partout sur les terrains fertiles, vers l'embouchure des grandes rivières, la population est peu nombreuse et l'on n'y rencontre l'homme qu'au dernier degré de barbarie.

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV :

DE L'OCCUPATION DE LA TERRE.

 

        § 8. — Marche de la colonisation dans l'Inde. La théorie de Ricardo est celle de la dépopulation et de la faiblesse croissante, tandis que la loi est celle du développement de l'association et de l'augmentation de la puissance.

    
    En passant par la mer Rouge et pénétrant dans la mer Pacifique, nous apercevons des îles presque innombrables, dont les basses terres sont inoccupées ; leur fécondité supérieure les rend funestes à la vie, tandis que la population s'agglomère autour des hauteurs. Plus au sud sont les riches vallées de l'Australie, inhabitées, ou lorsqu'elles sont habitées, à tout prendre, ce n'est que par une population placée au dernier échelon de l'espèce humaine, tandis que sur les petites îles, sur les points élevés de la côte, on trouve une race supérieure, habitant des maisons, se livrant à l'agriculture et à l'industrie. En dirigeant nos pas au nord, vers l'Inde, nous rencontrons Ceylan, au centre de laquelle se trouvent les États du roi de Kandy, dont les sujets ont la même aversion pour les terrains bas et fertiles, terrains malsains dans leur état actuel, que celle qui est ressentie par la population du Mexique et de Java. Pénétrant dans l'Inde par le cap Comorin, et suivant la grande ligne de hautes terres, qui forme, pour ainsi dire, l'épine dorsale de la Péninsule, nous trouvons les villes de Seringapatam, de Poonah et d'Ahmed-Nugger, tandis qu'au-dessous, près de la côte, on voit les villes de Madras, de Calcutta et de Bombay, fondées par les Européens, créations de date très-récente. Comme intermédiaires entre les deux catégories, on aperçoit de nombreuses cités, dont la situation, tantôt à une très-grande distance des bords des rivières, et tantôt près de leur source, démontre que les terrains les plus fertiles n'ont pas été les premiers cultivés. Si nous nous arrêtons sur les hautes terres entre Calcutta et Bombay, nous avons d'un côté le Delta de l'Indus, et de l'autre celui du magnifique fleuve du Gange. Le premier poursuit son cours à travers des centaines de milles, sans qu'on aperçoive presque aucun établissement sur ses rives, tandis que, dans le haut du pays, à droite et à gauche, il existe une population nombreuse. Le riche Delta du second est inoccupé, et si nous voulons trouver le siége de la culture primitive, nous devons suivre le cours de l'Indus, jusqu'à ce qu'arrivés à une grande distance vers sa source, nous rencontrons Delhi, capitale de toute l'Inde, lorsque le gouvernement restait encore entre les mains de ses souverains indigènes. Là, comme partout, l'homme délaisse les terrains bas et fertiles qui ont besoin d'être défrichés et drainés, et cherche dans les terrains plus élevés, qui se drainent eux-mêmes, le moyen d'appliquer son travail à se procurer des substances alimentaires ; et là, comme toujours, lorsqu'on ne cultive que les couches superficielles du sol, la rémunération du travailleur est insignifiante. Aussi voyons-nous l'Hindou travailler pour une roupie ou deux par mois, salaire qui lui suffit pour se procurer chaque jour une poignée de riz et s'acheter un lambeau de coton dont il couvre ses reins. Les sols les plus fertiles existent en quantité illimitée sur une terre qui reste intacte, et tout près de celle que le travailleur creuse avec un bâton, à défaut de bêche, ramassant sa récolte avec ses mains, à défaut de faucille, et rapportant chez lui sur ses épaules sa misérable moisson, faute d'un cheval ou d'une charrette.

    Passant au Nord, par le Caboul et l'Afghanistan, et laissant sur notre gauche la stérile Perse, dont les terrains secs et maigres ont été cultivés pendant une longue suite de siècles, nous atteignons le point le plus élevé de la surface de la terre ; et là, même sur les monts Himalayas, nous retrouvons le même ordre de culture ; partout les villages sont situés sur les pentes, sur lesquels la population fait croître du millet, du maïs et du sarrazin ; tandis que les terres des vallées forment généralement une masse de jungles, qui n'est ni appropriée, ni cultivée (44). Dans le voisinage immédiat se trouve le berceau de la race humaine, où prennent leur source les rivières qui se déchargent dans l'Océan Glacial et la baie du Bengale, la Méditerranée et l'Océan Pacifique. C'est la région, parmi toutes les autres, qui convient le mieux au but qu'on se propose ; celle qui fournira le plus facilement à l'homme qui travaille, sans le secours d'une bêche ou d'une hache, une faible quantité de subsistances, et conséquemment la moins appropriée à ses besoins, lorsqu'il a conquis le pouvoir d'asservir les forces de la nature.

    Là nous retrouvons de toutes parts l'homme à l'état de barbarie ; et en faisant une halte, nous pouvons suivre la marche des peuplades et des nations qui se dirigent successivement vers les terrains moins élevés et plus productifs ; mais qui, dans tous les cas, sont forcés de chercher la route la moins interrompue par les cours d'eau et, conséquemment, se maintiennent sur la crête qui sépare les eaux de la mer Noire et de la Méditerranée, de celles de la Baltique ; placés sur ce point nous pouvons les observer descendant des parties escarpées, quelquefois s'arrêtant dans le but de cultiver le terrain élevé, qu'on peut, avec des instruments passables, rendre susceptible de donner une faible quantité de subsistances ; d'autres fois s'avançant et arrivant dans le voisinage de la mer, pour s'établir non sur les terrains fertiles, mais sur les terrains ingrats du flanc ardu des collines, ceux sur lesquels l'eau ne peut séjourner et servir d'aliment à la croissance des arbres, ou offrir des obstacles aux colons, dont les moyens sont insuffisants pour le drainage des marais ; ou sur de petites îles formant des prés sur lesquelles l'eau ne fait que passer rapidement, ainsi que cela a lieu pour les îles de la mer Égée, cultivées depuis une époque si reculée. On voit quelques-unes de ces peuplades atteindre la Méditerranée, où l'on trouve les premières traces d'une civilisation, qui s'anéantit très-promptement, sous la pression des flots d'émigrants qui se succèdent ; tandis que d'autres s'avancent plus loin à l'ouest et pénètrent en Italie, en France et en Espagne. D'autres enfin plus aventureuses abordent dans les îles Britanniques. Nous les voyons encore, après quelques siècles de repos, traverser le grand Océan atlantique et commencer à gravir la pente de l'Alleghany ; se préparant à gravir et à franchir la grande chaîne qui sépare les eaux de l'Océan pacifique de celles de l'Océan atlantique ; en tout cas nous observons que les pionniers s'emparent avec joie du terrain sec et dépouillé des flancs escarpés des montagnes, de préférence au pays fertile et très-boisé des terrains d'alluvion. Partout nous les voyons, à mesure que la population s'accroît graduellement, quittant les flancs des collines et des montagnes pour se porter vers les terres fertiles placées à leurs pieds ; et partout, à mesure que cette population augmente, pénétrant dans le sol pour atteindre les couches plus profondes, et arriver à combiner l'argile ou le sable de la surface supérieure, avec la marne ou la chaux de la surface inférieure, et se créer ainsi, avec les divers matériaux que Dieu leur a fournis, un sol susceptible de donner un revenu plus considérable que celui sur lequel ils avaient été forcés, en premier lieu, de dépenser leurs efforts. Partout, avec l'accroissement de la puissance d'union, nous les voyons exercer sur la terre un pouvoir plus intense. Partout, à mesure que les sols nouveaux sont mis en exploitation et que les individus qui les occupent peuvent obtenir de plus amples revenus, nous constatons un accroissement plus rapide dans la population, lequel, à son tour, produit une plus grande tendance à la combinaison des efforts ; grâce à ces efforts, la puissance d'action de ces individus est triplée, quadruplée, quintuplée et quelquefois augmentée dans la proportion de cinquante pour cent ; ils deviennent alors capables de mieux pourvoir à leurs besoins immédiats, en même temps qu'ils accumulent plus rapidement les moyens mécaniques à l'aide desquels ils augmentent encore leur puissance productive, et mettent plus complètement en lumière les immenses trésors de la nature. Partout, nous constatons qu'en même temps que la population s'accroît, les approvisionnements de subsistances deviennent plus abondants et plus réguliers ; qu'on se procure avec plus de facilité les vêtements et les moyens de se mettre à l'abri ; que la famine et la peste tendent à disparaître, que la santé devient un fait plus général, que la durée de la vie se prolonge de plus en plus, et que l'homme devient à la fois plus heureux et plus libre.

    En ce qui concerne tous les besoins de l'homme, sauf l'unique et si important besoin de subsistances, c'est ainsi qu'on admet que les choses se passent. On voit qu'à mesure que se développent la population et la richesse, les individus se procurent de l'eau, du fer, de la houille et des vêtements ; qu'ils jouissent de l'usage des maisons, des navires et des routes, au prix d'un travail bien moins considérable que celui qu'il fallait employer primitivement. On ne met pas en doute que les ouvrages gigantesques, au moyen desquels on amène de grands fleuves dans nos cités, permettent aux hommes d'obtenir l'eau à moins de frais, qu'au temps où chaque individu, à l'aide d'un seau, la puisait lui-même sur le bord de la rivière. On voit que le puits de houille, qui avait exigé plusieurs années pour être creusé et se débarrasser de l'eau nécessaire pour mettre en oeuvre les plus puissantes machines à vapeur, fournit du combustible, au prix d'un travail bien moins considérable qu'à l'époque où les premiers colons rapportaient dans leur demeure des fragments de bois à moitié pourri, à défaut d'une hache pour tailler la bûche déjà tombée sur le sol ; on a vu que le moulin à blé convertit le grain en farine, à meilleur marché qu'aux jours où on le broyait entre deux pierres ; et que l'immense manufacture fournit du drap à moins de frais que le petit métier du tisserand ; mais on nie qu'il en soit de même à l'égard des terrains à mettre en culture. En ce qui concerne toute autre chose, l'homme emploie d'abord les pires instruments et arrive progressivement aux meilleurs ; mais en ce qui concerne la terre, et la terre uniquement, selon M. Ricardo, il commence par cultiver la meilleure et finit en s'adressant à celle de la pire qualité ; et à chaque phase de progrès, il trouve pour son travail une rémunération moindre, qui le menace de la faim et qui le prémunit contre l'idée d'élever des enfants pour l'aider dans sa vieillesse ; de peur qu'ils n'imitent la conduite des populations de l'Inde et des îles de la mer Pacifique, (dont les terres cependant sont abondantes et dont la nourriture serait à bon marché) et ne l'enterrent vivant, ou ne l'exposent sur le rivage, afin de pouvoir se partager entre eux sa chétive portion de nourriture.

    Jusqu'à quel point toute chose se passe-t-elle ainsi ? C'est ce que le lecteur décidera maintenant par lui-même. Toutes les autres lois de la nature sont largement conçues et universellement vraies, et il peut maintenant être d'accord avec nous sur cette opinion : qu'il n'existe qu'une loi, une loi unique pour les moyens de subsistance, la lumière, l'air, le vêtement et le combustible ; que l'homme en toute circonstance, commence son labeur avec les instruments les moins perfectionnés et le continue en faisant usage de ceux qui le sont le plus ; et qu'il devient ainsi capable, en même temps que se développent la richesse, la population et la puissance d'association, de se procurer, au prix d'un travail constamment moindre, une somme plus considérable de toutes les choses nécessaires ou agréables, qui contribuent au bien-être et au luxe de la vie.

    Pour apporter une preuve nouvelle, si toutefois elle peut encore être nécessaire, on peut dire, que presque partout la tradition reporte le premier établissement formé dans les diverses parties du monde, sur les hautes terres. Les traditions des Chinois placent les habitations de leurs ancêtres à la source des grands fleuves sur les plateaux élevés de l'Asie. Les Brahmines tirent leur origine de la vallée de Cachemire, et dans toute l'étendue de l'Asie ce pays est dénommé par un terme équivalent à celui de Voûte du monde. Le nom d'Abram, père de la haute terre, devint avec le temps Abraham, père d'une multitude ; et les hommes du Nord plaçaient la cité d'Odin dans l'Aaasgard ou château d'Aaas, mot qui, au rapport de M. Laing, « subsiste encore dans les langues du Nord et signifie la crète d'une terre élevée (45). »

    En outre, ainsi que nous apprend Agassiz, les rivières n'établissent jamais une ligne de démarcation entre les animaux terrestres, et c'est, comme conséquence de ce fait, que l'on voit les lieux où les rivières prennent leur source, et non les rivières, former les démarcations d'une carte ethnographique dressée exactement (46). S'il était possible que l'homme pût commencer l'oeuvre de culture sur les riches terrains d'alluvion, les choses ne se comporteraient pas de cette manière, parce que, à mesure que la population et la richesse augmenteraient, il se trouverait poussé irrésistiblement vers les terres plus élevées et moins fertiles, ainsi que nous le démontrons dans le dessin ci-contre:

    M. Ricardo place ses premiers colons au point marqué B, c'est-à-dire celui sur lequel les terres sont le plus fertiles, et celui où les avantages naturels de la situation sont les plus considérables, à cause de la proximité du fleuve. A mesure que leur population augmente, ils doivent gravir la hauteur, ou gagner quelqu'autre vallée pour y reprendre leurs travaux. C'est là précisément, ainsi que le lecteur l'a vu, l'inverse de ce qui a eu lieu dans toutes les régions du monde, la culture ayant commencé partout sur les flancs des collines indiquées par le point A, là où le sol était le plus ingrat, et où les avantages de la position étaient le moins considérables. Avec le développement de la richesse et de la population, on a vu les individus descendre des terrains élevés qui bornaient l'horizon de la vallée des deux côtés, et s'agglomérer au pied de ces mêmes terrains. De là vient qu'on ne voit jamais les rivières tracer les lignes de séparation entre les diverses races d'animaux, ou les diverses nations.

    La doctrine de M. Ricardo est celle d'une dispersion et d'une faiblesse croissante ; tandis que, sous l'influence des lois réelles de la nature, il y a tendance à un accroissement constant de la faculté de s'associer et de combiner ses efforts, à laquelle l'homme doit uniquement la possibilité de dompter les terrains plus productifs. A mesure qu'il abandonne les hauteurs et qu'il se rencontre avec son voisin, les efforts se combinent, les travaux se partagent, les facultés individuelles sont stimulées et mises en activité, la propriété se divise de plus en plus, l'égalité augmente, le commerce s'agrandit, les personnes et les propriétés jouissent d'une plus grande sécurité, et chaque pas dans cette direction ne fait que préparer un progrès nouveau.

 

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

henry_charles_carey.jpg

 

TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV :

DE L'OCCUPATION DE LA TERRE.

 

Notes de bas de page

 

 

Chimie animale, Ière part., §.14.             Retour

Manuel d'Économie politique, de Peshine Smith, traduit par Camille BAQUET, p. 44.45, Paris, Guillaumin, 1854, in-18.             Retour

3  L'auteur établit sa théorie dans les termes suivants :
« Lorsque des hommes font un premier établissement dans une contrée riche et fertile, dont il suffit de cultiver une très-petite étendue pour nourrir la population, ou dont la culture n'exige pas plus de capital que n'en possèdent les colons, il n'y a point de rente ; en effet, qui songerait à acheter le droit de cultiver un terrain, alors que tant de terres restent sans maître, et sont, par conséquent, à la disposition de quiconque voudrait les cultiver, etc… Si la terre jouissait partout des mêmes propriétés, si son étendue était sans bornes et sa qualité uniforme, on ne pourrait rien exiger pour le droit de la cultiver, à moins que ce ne fût là où elle devrait à sa situation quelques avantages particuliers. C'est donc uniquement parce que la terre varie dans sa force productive, et parce que, dans le progrès de la population, les terrains d'une qualité inférieure ou moins bien situés sont défrichés, qu'on en vient à payer une rente pour avoir la faculté de les exploiter. Dès que par suite des progrès de la société on se livre à la culture des terrains de fertilité secondaire, la rente commence pour ceux de la première qualité ; et le taux de cette rente dépend de la différence dans la qualité respective des deux espèces de terre, etc. Dès que l'on commence à cultiver les terrains de troisième qualité, la rente s'établit aussitôt pour ceux de la seconde, et est réglée de même par la différence dans leurs facultés productives. La rente des terrains de première qualité hausse en même temps, car elle doit se maintenir toujours au-dessus de celle de la seconde qualité, et cela en raison de la différence de produits que rendent ces terrains, avec une quantité donnée de travail et de capital, etc.—Les terres les plus fertiles et les mieux situées seront les premières cultivées, et la valeur échangeable de leurs produits sera réglée, comme celle de toutes les autres denrées, par la somme de travail nécessaire, sous ses diverses formes, depuis la première jusqu'à la dernière, pour les produire et les transporter jusqu'au lieu de la vente, etc. — Lorsqu'une terre de qualité inférieure est soumise à la culture, la valeur échangeable du produit brut haussera, parce qu'il faut plus de travail pour la production de celui-ci. »
(RICARDO, Principes de l'Économie politique et de l'impôt, ch. 2. — Collection des principaux économistes, t. XIII. Paris, Guillaumin, 1847.)             Retour

4  Sur la carte du Genesee, publiée en 1790, on trouve indiquées les circonscriptions territoriales établies ; et ces circonscriptions, ainsi qu'on peut le voir, existent à la jonction ou près du point de jonction des rivières de Canisteo, de Cahoctin et du Teoga, à l'endroit où est situé Corning, aux environs d'Hornellsville et à la Source du Canisteo, etc., etc. (Voy. Histoire des documents relatifs à New-York, t. II (édit. in-8°), p. 1,111.)             Retour

5  Le lecteur peut s'en convaincre en se reportant à la carte du Jersey oriental, dressée en 1682, et dont on vient de publier une nouvelle édition.             Retour

6  Voyez la carte d'Holme, publiée en 1681, et dont il a paru dernièrement une nouvelle édition.             Retour

7  Dans les pays assez civilisés pour admettre la construction de canaux et de chemins de fer, chacun est à même de vérifier le fait, en observant le contraste que présente l'aspect des terres qui bordent leur parcours, et de celles qui avoisinent les anciennes grandes routes. On constatera presque toujours que ces dernières gravissent le sommet de chaque colline qui se trouve dans le voisinage de leur direction générale, lors même, qu'au point de vue de la distance, il n'y a point d'économie à passer sur la hauteur au lieu de contourner sa base. On remarque ordinairement que la longueur du chemin de fer, reliant deux villes très-éloignées l'une de l'autre, est moindre que celle des anciennes routes qui formaient la route de voyage avant la construction de ce dernier, bien qu'il soit soumis à des conditions qui lui interdisent d'abréger la distance, au moyen de l'augmentation des pentes, beaucoup plus que la route ordinaire suivie par les voitures. Mais la grande route est bordée de champs cultivés et de maisons ; elle avait été faite pour faciliter les communications entre celles-ci ; elle avait été tracée par les pieds des hommes avant d'être achevée par l'agent-voyer ; et le but pour lequel elle avait été construite l'a forcée de suivre la direction prise par la population, sans tenir compte de la peine que sa pente rapide donnerait aux attelages destinés à la parcourir. Au contraire, la voie ferrée est tracée par des ingénieurs pour lesquels le problème à résoudre consiste, à réduire à son minimum la force applicable à la traction de lourds fardeaux, eu égard à la distance et à la pente. Elle plonge à travers les marais et les forêts, comme si elle voulait fuir les habitations des hommes. Au moment opportun, celles-ci s'élèveront parallèlement à elle ; car elle a fait dessécher les marais et pénétrer la lumière du soleil au sein des sombres forêts ; mais à l'ouverture d'une voie ferrée nous sommes frappés, ordinairement, de voir juxta-posés ce chef-d'oeuvre de l'industrie et les merveilles de la nature la plus sauvage. (Peshine Smith, Manuel d’économie politique, trad. par Camille BAQUET, p. 54. Paris, Guillaumin, 1854, in-18.)             Retour

8  L'extrait suivant d'un article inséré dans le « Merchant's Magazine » nous offre des faits si nombreux à l'appui du système d'opérations adopté dans toute l'étendue des États-Unis, qu'on ne peut guère manquer de le lire avec intérêt :
« La proposition proclamée par M. Carey (contrairement aux théories admises depuis longtemps, de Ricardo et de Malthus) et soutenue récemment par M. Peshine Smith dans son Manuel d'économie politique, à savoir que les pionniers occupent d'abord les terrains de qualité inférieure, est un fait qui frappe, dans toute l'étendue de la région de l'Ouest, au Sud et au Nord. On trouve toujours les plus anciens établissements sur les terrains où le bois est clair-semé et sur les collines comparativement stériles, sur les prairies desséchées des hautes terres. Les plaines sablonneuses et les solitudes couvertes de pins de la Géorgie, de l'Alabama, de la Floride et de l'État du Mississipi reçurent les premiers émigrants. Les premières habitations du Texas furent construites sur les prairies des hautes terres, parsemées de leurs flots de bois, qui offraient au bétail des pâturages sans limites et que recouvraient çà et là quelques petites pièces de blé. La fumée qui s'éleva des premières huttes construites sur les bords du Mississipi sortait des roches et des pentes escarpées de ses rives, dans le voisinage desquelles se trouvent aujourd'hui les terrains les plus ingrats. Dans l'État d'Arkansas et dans celui du Missouri, on trouve les premiers colons au milieu des terres boisées de pins et des hauteurs, vivant encore à l'état de chasseurs ; leur civilisation et leurs terres ne sont guère plus améliorées (si toutefois elles le sont) qu'au jour où ils devinrent des Squatters. Sur l'Ohio, la vérité de cette situation apparaît plus manifestement. Les premiers pionniers choisirent Wheeling, Marietta, Limestone, North-Bend et Vevay comme emplacements primitifs pour des villes, dans les parties agricoles les plus pauvres, sur les bords de la rivière ; et la première population fixée le long de la rivière, dans tout son parcours, se répandit sur les hauteurs et défricha ses premiers champs et ses premiers petits morceaux de terre, sur le sol maigre des hautes terres couvert de chênes rabougris. Dans cette région, vingt acres ne valent pas un acre des riches terrains bas que les premiers colons dédaignèrent, à un prix qui ne dépassait guère la rétribution allouée à l'arpenteur pour fixer les bornages. Et maintenant, sur toute l'étendue du Bas-Ohio, on voit la cabane déserte du colon tombant en ruine, à côté de quelque source jaillissante ; le petit morceau de terre qu'il a défriché est encombré aujourd'hui de ronces et de buissons, et entouré d'une forêt déserte et silencieuse, comme le jour où pour la première fois ses échos furent troublés par le retentissement de la hache du bûcheron. Ou, si elle est encore habitée, elle est bornée par un petit champ de maïs à l'aspect maladif, dont le sol est trop ingrat pour engager le spéculateur à entrer dans la demeure du Squatter, qu'il aperçoit la tête encore couverte d'un bonnet en peau de lapin et portant à ses pieds des mocassins.
Sur les âpres penchants des collines de ce pays, on voit, par centaines, ces monuments abandonnés et en ruines de la présence des premiers pionniers. George Ewing, frère de l'honorable Thomas Ewing, de l'Ohio, fut un des premiers qui s'établirent dans cette région et s'y fixa, alors qu'il pouvait choisir entre les meilleurs terrains d'alluvion, sur un terrain qui, à cette heure, ne vaut guère plus que le prix auquel il en fit l'acquisition, du gouvernement, il y a quarante ans ; et le champ où il a enseveli les père et mère d'un des hommes les plus éminents de son pays reviendra bientôt à son état sauvage primitif. Et pourtant George Ewing était un homme doué d'intelligence, de sagacité et d'un jugement sain ; et bien que d'un esprit moins cultivé, il n'était pas, sous le rapport des facultés naturelles, inférieur à son frère. Ce fut lui qui, aidé de son père, traça le premier sentier où put passer un charriot, et il fut aussi l'un des premiers blancs qui traversèrent l'Ohio. Il se fixa d'abord dans le voisinage de la riche vallée de Muskingum, puis en vue des terres fertiles du Scioto, et il alla chercher successivement les régions les plus riches de l'Ohio, du Kentucky et de l'Indiana, devançant toujours le flot de l’émigration, lorsqu'il pouvait choisir d'abord tous les terrains situés sur les bords de la rivière ; et cependant, à sa mort, il n'y avait pas une acre de terre en sa possession qui valût le double du prix qu'il l'avait payé au gouvernement. Ce sont là des faits remarquables dans l'histoire des premiers colons, et qu'il est difficile d'expliquer autrement que par les motifs que leur assignent Carey et Smith. »             Retour

9  Beaucoup de petites parcelles de terrain, connues sous le nom de prairies humides il y a quinze ans, et dédaignées par le premier colon, ont été desséchées parce qu'on les a ensemencées chaque année, et qu'on y a fait paître des animaux domestiques, sans qu'on ait employé d'autre drainage que celui qui s'est opéré naturellement, ni d'autre moyen que d'y laisser pénétrer le soleil et l'air atmosphérique, en détruisant le rempart inaccessible des hautes herbes des fondrières (slough-grass).
Les prairies sèches se ressemblent généralement beaucoup par leur aspect quant à la surface. On voit partout des petites portions de prairie plate, mais ce qui constitue une prairie sèche, c'est qu'elle doit être onduleuse. Au milieu des vagues de cet immense océan de gazon magnifique, oeuvre de Dieu, se trouvent des fondrières, la terreur du premier émigrant et la plus grande richesse de son successeur. Car elles lui fourniront souvent de l’eau, et toujours, et infailliblement, elles lui donneront un pré naturel d'une excessive fécondité. Ces fondrières sont les moyens de drainage de la prairie sèche. Elles sont, en général, presque parallèles, et le plus souvent presque à angle droit relativement au cours des rivières ; elles se trouvent à une distance de 40 à 50 perches l'une de l'autre, et ont souvent une étendue de plusieurs milles. Le sol de la prairie sèche a souvent, dans nette région, de 10 à 12 pouces d'épaisseur, celui de la prairie humide est généralement bien plus profond, et l'alluvion, comme dans tous les autres pays, d'une profondeur irrégulière et souvent étonnante. (Procès-verbaux de la Société pomologique. Syracuse, 1849.)             Retour

10  Le bas Mississipi est entouré de chaque côté par une vaste ceinture de terrains peu élevés connus sous le nom du Marais (the swamp). A Memphis, à l'angle sud ouest du Tennessee, la falaise arrive jusqu'au bord oriental de la rivière et ensuite, s'en éloignant vers l'est, ne revient à la rivière que dans les environs de Natchez.
Tandis que la partie montagneuse du pays a été défrichée, et que des établissements s'y sont formés avec cette rapidité qui caractérise les progrès des États de l'Ouest, le Marais, malgré sa fertilité incomparable, est resté pour ainsi dire un désert. Le hardi planteur qui, abandonnant les terrains épuisés de la Virginie ou les Carolines, cherche une localité où le sol puisse récompenser plus libéralement les travaux du cultivateur, tremble d'exposer ses esclaves aux miasmes délétères des lagunes stagnantes, et aux fatigues à endurer pour détruire cet amas de ronces aussi dures qu'un fil métallique. En quelques endroits, il est vrai, de riches fermiers, qui ont résolument et patiemment affronté de pareils dangers et de pareils obstacles, ont réussi à créer des fermes magnifiques, où le rendement d'une balle de coton par acre n'est qu'une récolte ordinaire. Malheureusement une crue d'eau vient souvent submerger toute l'exploitation, couvrent les champs de bois entraîné par les flots, emportant dans sa course les bestiaux et ne laissant que des ruines après le travail d'une année. Mais le Marais a d'autres habitants qui, heureusement pour eux, se trouvent placés dans une position plus indépendante, puisqu'ils ne doivent rien à la fortune, et que, par conséquent, on ne peut s'attendre à ce qu'ils aient aucun tribut à lui payer ; ce sont les bûcherons, les déchargeurs, les trappeurs, les chasseurs d'abeilles et les chasseurs d'ours, et les pêcheurs, qui ont bâti leurs cabanes près de quelque lac ou de quelque bayou et qui, tranquilles sur leurs moyens d'existence tant que flottera sur l’eau ce qu'ils en ont retiré, et tant que leurs bras pourront manier la hache et le mousquet, suivent tout à fait à la lettre le précepte de l'Écriture, et n'ont aucun souci du lendemain. (Correspondance de la Tribune de New-York.)             Retour

11  Il n'existe probablement pas au monde une portion de terre plus riche que celle de la Basse-Virginie et de la Caroline du nord, dont le marais Terrible forme une partie, mais qui, par cette raison même ne peut, quant à présent, être soumis à la culture. Voici la description que nous en trouvons dans un article récent de la Tribune de New-York:
« Entre Norfolk et la mer, à l'est, se trouve le comté de la Princesse Anne, ne présentant aucune élévation qui puisse s'appeler colline, mais couvert de marais et de lagunes. Le comté de Norfolk est situé au sud de la ville, et comprend le marais Terrible qui se prolonge dans la Caroline du nord ; et au-delà, à 40 ou 50 milles, on trouve le comté, voisin de la cité d'Élisabeth, sur le détroit d'Albemarle, pays entièrement bas et coupé par des criques, des lagunes et des marais d'eau salée. A l'ouest du comté de Norfolk est celui de Nansemond, pays tellement bas et plat que les bateaux à vapeur remontent la rivière de Nansemond, et qu'en pratiquant de légères tranchées dans la terre, on peut leur faire traverser tout le comté. Au nord-ouest de celui-ci, l'île du comté de Wight s'étend de la rivière James à la rivière Noire, formant une branche du Chowan ; et cette île, ainsi que le comté de Southampton, qui est le plus rapproché à l'ouest, est formée du même terrain plat et sablonneux, de marais et de ruisseaux stagnants. Quelquefois la couche superficielle est sablonneuse, et immédiatement au-dessous de celle-ci on trouve un lit de boue fétide, donnant de l'eau de puits qui n'est pas bonne à boire. Tout ce pays est couvert de marne. Si l'on traverse la baie septentrionale de Norfolk, la ville d'Élisabeth domine le point de la péninsule formé par les eaux de la baie, le Hampton-Ronds et le Back-Bay, et se trouve presque au niveau de l'eau. En remontant la rivière de James qui, en certains endroits, a une largeur de plusieurs milles, l'eau est très-peu profonde sur les bords, qui sont parfois légèrement élevés. Les bois de haute-futaie qui croissent sur les terrains élevés sont surtout le chêne et le pin ; puis l'érable, le frêne, l'orme, le cyprès et autres bois de marécage sur les terrains bas, ainsi que de nombreuses pousses de buissons de marais. »             Retour

12  La plaine étroite qui s'étend le long de la côte (tels sont les termes dont se sert Murray dans son Encyclopédie géographique, à l'article MEXIQUE) est un espace de terrain où les plus riches productions des tropiques croissent avec une exubérance à laquelle on ne peut guère rien comparer. Et cependant, tandis que la végétation du climat est si riche et se développe sous des formes magnifiques et gigantesques, elle est presque infailliblement funeste à la vie animale ; deux résultats qui, suivant Humboldt, sont pour ainsi dire inséparables dans ce climat. Les Espagnols, épouvantés par cette atmosphère pestilentielle, « n'ont fait de cette plaine qu'un passage pour arriver à des districts situés dans des lieux plus élevés, où les Indiens indigènes aiment mieux soutenir leur existence par de pénibles travaux de culture que de descendre dans les plaines, où tout ce qui contribue au bien-être de la vie se trouve libéralement et spontanément prodigué par la nature. — Dans toute l'étendue du Mexique et du Pérou, les traces d'une civilisation avancée sont confinées sur les plateaux élevés. Nous avons vu, sur le sommet des Andes, les ruines de palais et de thermes à des hauteurs variant entre 1,600 et 1,800 toises (10,230 à 11,510 pieds anglais). HUMBOLDT.             Retour

13  « La totalité de l'immense territoire de Costa-Rica, à l'exception des vallées supérieures que j'ai citées, forme une forêt impénétrable, connue seulement des animaux carnassiers qui parcourent ses profondeurs, inaccessibles au soleil, et de quelques peuplades indiennes indépendantes ; mais cette forêt recèle des richesses qui se trouveront inépuisables, le jour où les ressources naturelles du pays se seront développées, par suite de l'immigration, sur une grande échelle, d'une race d'hommes plus robustes. Le sol est d'une fertilité merveilleuse et renferme dans son sein quelques mines très-riches. Mais les immigrants ne doivent pas oublier que si cette fécondité est un garant de la richesse qu'ils peuvent acquérir, elle atteste en même temps les obstacles considérables contre lesquels ils auront à lutter. En effet, elle est produite par l'extrême humidité de l'atmosphère et par les pluies continuelles qui durent sept mois dans les parties colonisées du pays ; et que l'on peut dire durer toute l'année, dans les districts qu'ils devront arracher à l'état de désert. » (Correspondance de la Tribune de New-York.)             Retour

14  « Des inondations, s'élevant à une hauteur de 40 pieds et au-delà, sont fréquentes à cette époque de l'année dans les grands fleuves de l'Amérique du sud ; les ilanos, de l'Orénoque sont transformés en une mer intérieure. Le fleuve des Amazones inonde les plaines qu'il traverse sur une vaste étendue. Le Paraguay forme des lagunes qui, ainsi que celles des Xarays, ont plus de 300 milles de long, et filtrent insensiblement pendant la saison de sécheresse. (GUYOT, La Terre et l'Homme, p. 136.)             Retour

15 Sur l'autre côté des Andes, le changement est complet. Ni la mousson, ni ses vapeurs n'arrivent aux côtes occidentales. A peine les plateaux du Pérou et de la Bolivie profitent-ils de ses avantages par les tempêtes qui éclatent aux limites des deux atmosphères. La côte de l'Océan Pacifique, de Punta-Parina et d'Ametope, jusqu'à une distance considérable au-delà des tropiques, de l'équateur au Chili, est à peine rafraîchie par les pluies de l'Océan […] La sécheresse et la solitude du désert sont leur partage, et sur le bord des mers, en vue des flots, ils en sont réduits à envier aux contrées voisines du centre du continent, les dons que l'Océan leur refuse tandis qu'il les prodigue à d'autres. (Ibid., p. 151.)             Retour

16  MAC CULLOCH. Dictionnaire géographique.             Retour

17  GAN EDEN. Tableau de Cuba, p. 234.             Retour

18  Encyclopédie géographique. Article BRÉSIL.             Retour

19  Revue d'Édimbourg. Janvier 1851. Articles DEVON ET CORNOUAILLES.             Retour

20  Les Celtes, les Romains et les Saxons, p. 87.             Retour

21  Telles sont les terres décrites par Éden, il n'y a pas encore soixante ans, comme « formant les tristes pacages des oies, des porcs, des ânes, de chevaux à moitié élevés et de bestiaux presque mourant de faim, » et qui s'étendaient alors sur un espace de plusieurs milliers d'acres, mais qui n'avaient besoin que d'être entourées de clôtures et soignées, pour devenir aussi fertiles et acquérir une aussi grande valeur qu'aucune de celles aujourd'hui mises en culture. La plupart du temps, toutefois, il est clair que la culture s'est développée sur des terrains si complètement dépourvus de valeur que, même aujourd'hui, malgré tous les progrès de l'ère moderne, on ne peut les rendre productives, ainsi qu'on le verra par l'extrait suivant d'un ouvrage que nous avons déjà cité :
« Dans une grande partie de l'Angleterre, nous trouvons des indices évidents d'une culture ancienne appliquée à la terre, culture qui est aujourd'hui commune et est sans doute restée abandonnée pendant plusieurs siècles ; il n'est pas impossible qu'elle ait été l'oeuvre de la charrue romaine… » — M. Bruce a observé des traces analogues sur les terrains en friche du Northumberland, et c'est probablement avec raison qu'il les attribue aux Romains. (Ibid., p. 206.)             Retour

22  Si nous jetons les yeux sur la carte de la Grande-Bretagne, sous l'empire romain, nous voyons des étendues considérables de terre que semblaient fuir les grandes routes, et sur lesquelles il ne parait pas avoir existé de villes. C'étaient des districts forestiers représentés, au moyen âge par les forêts giboyeuses de Charnwood, Sherwood, etc. Plusieurs des plus considérables étaient hantées par des sangliers, quelques-unes même par des loups (Ibid., p. 207).             Retour

23  La contrée marécageuse du duché de Cambridge est aujourd'hui si bien drainée que la presque totalité du sol a acquis une très-grande valeur et donne d'abondantes récoltes de froment… Lorsque nous contemplons ce spectacle, nous ne pouvons nous empêcher d'être frappés du succès qui a suivi l'application d'une habileté considérable, d'une énergie et d'une persévérance consommées, à la mise en oeuvre, au profit de l'agriculture, de cette immense étendue de terrain jadis presque sans valeur. (Encyclopédie britannique. Nouvelle édition.)             Retour

24  Progrès de la nation, p. 155.             Retour

25  C'est ainsi que les choses se passent à l'égard de deux villes dont l'une s'appelle Over-Combe, dans laquelle résident les yeomen, qui s'occupent de cultiver et d'exploiter le terrain situé sur la hauteur, et l'autre Nether-Combe, habitée par les individus qui doivent concourir à la fabrication du drap, tels que tisserands, foulons, teinturiers et autres artisans. (William Worcester, écrivain qui vivait entre 1450 et 1465, cité dans l'Histoire du château de Combe, par Scrope.)             Retour

26  Si l'on compulse les livres censiers (documents sur l'impôt foncier et autres) des anciens temps, on constatera qu'en même temps que la terre compacte (la terre à blé et à fèves) est demeurée stationnaire, ou plutôt a perdu de sa valeur, la terre légère, ou ce qu'on appelle la terre ingrate, a haussé considérablement par suite d'un système perfectionné d'exploitation agricole. (Rapport des commissaires sur la loi des pauvres.)             Retour

27  On trouve encore d'autres preuves, et qui ne sont pas moins intéressantes, de l'existence d'une ancienne population, dans les coins reculés des highlands de l'ouest, où les Écossais Dalriadiques formèrent, pour la première fois, un établissement, sur le territoire qui a porté leur nom pendant plusieurs siècles.... Dans plusieurs districts du même voisinage, et particulièrement au milieu des scènes qui ont emprunté un nouvel intérêt à cette circonstance, que le grand Campbell y a passé une partie de ses premières années, le voyageur curieux peut reconnaître sur les hauteurs, au milieu des « bruyères désolées, des indices de ce fait, qu'il y a existé une culture avancée à une époque antérieure, culture bien supérieure à celle qui apparaît aujourd'hui dans cette région. Le sol, sur le penchant des collines, semble avoir été contenu par des murs de pygmées, et ces singulières terrasses se rencontrent souvent à de telles hauteurs qu'elles doivent donner une idée très-vivante de l'espace occupé et de l'industrie développée par une ancienne population, dans les mêmes lieux où de nos jours le pâturage brouté par quelque gros bétail engage seul à revendiquer la propriété du sol. Dans d'autres districts, on peut encore suivre la trace des sillons à moitié effacés, sur les hauteurs qui ont été abandonnées pendant plusieurs siècles au renard et à l'aigle. Des indices d'une ancienne population, ajoute l'auteur, se rencontrent dans de nombreuses parties de l'Écosse et ont enfanté la superstition « des sillons hantés par les Elfes, » nom sous lequel ils sont généralement connus. (WILSON, Annales antéhistoriques de l'Écosse, p. 74 )             Retour

28  On distingue encore des traces nombreuses de ces habitations primitives creusées dans la terre sur la mousse de Leuchar, dans la paroisse de Skene, et dans d'autres localités du comté d'Aberdeen, sur les bords du Lock-Fine, dans le comté d'Argyle, dans les comtés d'Inverness et de Caithness, et quelques autres districts de l'Écosse, qui ont jusqu'à ce jour échappé à l'invasion de la charrue. (Ib., p. 123.)             Retour

29  Sur l'une des landes les plus sauvages, dans la paroisse de Tongland, dans le Kirkenbrightshire, on peut voir un spécimen semblable ; il consiste en un cercle de onze pierres, avec une douzième au centre de dimension plus considérable, l'éminence formée par le tout apparaissant un peu au-dessus de la mousse. (Ib., p. 116.)             Retour

30  Le Morvan, territoire contenant cent cinquante lieues carrées, à travers lequel, il y a à peine quarante ans, on ne trouvait ni une route royale, ni une route départementale, ni même un seul chemin de grande vicinalité en bon état. Point de pont, quelques arbres bruts, à peine équarris, jetés sur les cours d'eau, ou, plus ordinairement, des pierres disposées ça et là pour passer les ruisseaux. Ainsi, cette contrée, au cœur de la France, était une véritable impasse pour tous les pays voisins, une sorte d'épouvantail pour le froid, la neige, les aspérités du terrain, la sauvagerie des habitants, un vrai pays de loup, dans lequel le voyageur craignait de s'engager. Et cependant cette même contrée, jadis partie intégrante de l'État des Éduens, avait suivi les progrès de ce peuple ami et allié des Romains, le plus civilisé de la Gaule et dont la capitale (Autun) avait mérité le titre de soeur et émule de Rome (Soror et oemula Romae). Il était sillonné par de belles voies militaires dont on rencontre encore de longs vestiges parfaitement conservés ; on y découvre fréquemment des médailles antiques, des ruines d'anciennes résidences, largement distribuées, ornées de sculptures dont on retrouve les fragments, et parquetées avec des mosaïques qui révèlent la magnificence de leurs anciens maîtres. On peut en apprécier le mérite par la belle mosaïque d'Autun (Bellérophon terrassant la Chimère), transportée récemment à Paris et à Londres, et celle du Chaigneau, au milieu des bois de Chastellux. La multiplicité et la perfection de ce genre d'ouvrages attestent une grande opulence et une recherche exquise, fruits d'une antique civilisation détruite par les temps de barbarie, et que la civilisation moderne est loin d'avoir égalées (Journal des économistes. Décembre 1852. Article de M. Dupin aîné.)             Retour

31  « Ces individus, habitant le pays situé entre la Méditerranée, le Rhône et la Garonne, pour la plupart vassaux du comte de Toulouse, surpassaient de beaucoup en civilisation, aux douzième et treizième siècles, toutes les autres parties de l'ancien territoire gaulois. On y faisait un plus grand commerce avec les ports de l'Orient (où la signature de leur comte avait plus de créait que le sceau du roi de France). Les villes de ce pays jouissaient de la constitution municipale et même avaient l'apparence extérieure des républiques italiennes. Ils possédaient la littérature la plus raffinée de toute l'Europe, et leur idiome littéraire était classique en Italie et en Espagne. Chez eux, le christianisme, ardent et même exalté, ne consistait pas dans une foi implicite aux dogmes et dans l'observance, en quelque sorte machinale, des pratiques de l'église romaine. […] Pour arrêter cette contagion intellectuelle, il ne fallait rien moins que frapper le peuple en masse, et anéantir l'ordre social d'où provenaient son indépendance d'esprit et sa civilisation. De là la croisade contre les Vaudois et les Albigeois, qui aboutit à l'incorporation de ces provinces au royaume de France, la plus désastreuse époque dans l'histoire des habitants de la France méridionale. La vieille civilisation de ces provinces, dit en continuant M. Thierry, reçut un coup mortel par leur réunion forcée à des pays bien moins avancés en culture intellectuelle, en industrie et en politesse. » (Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, par Augustin THIERRY, t. IV, 4ème édit. Paris, J. Tessier, 1836.)             Retour

32  Journal des Économistes. Novembre 1855, p. 210.             Retour

33  La raison de ce fait nous est ainsi démontrée, avec la plus grande exactitude, par l'un des voyageurs les plus éclairés de nos jours, qui a étudié avec une extrême attention chaque partie de la péninsule scandinave :
« Quel motif, dit-il, aurait pu pousser une population d'émigrants, venue du Tanaïs (le Don), sur les rives duquel la tradition fixe primitivement leur séjour, à se diriger vers le nord après avoir atteint les bords méridionaux de la Baltique, à traverser la mer pour s'établir sur les rochers déserts et inhospitaliers et sous l'âpre climat de la Scandinavie, au lieu de se répandre sur les pays plus favorisés du ciel, au sud de la Baltique ? — Nous faisons une appréciation erronée des facilités comparatives qui existaient pour se procurer les subsistances, aux premiers âges du monde, dans les pays septentrionaux et dans les pays méridionaux de l'Europe. Si une peuplade de Peaux-Rouges, sortie des forêts de l'Amérique, eût été transportée tout à coup, du temps de Tacite, dans les forêts de l'Europe situées au-delà du Rhin, où auraient-ils trouvé, vivant dans ce qu'on appelle l'état de chasseur, c'est-à-dire dépendant pour leur subsistance des productions spontanées de la nature, où auraient-ils trouvé, disons-nous, répandus avec profusion les moyens et les facilités de pourvoir à leur existence ? Incontestablement dans la péninsule Scandinave coupée par d'étroits bras de mer, par des lacs et des rivières regorgeant de poissons, et dans un pays couvert de forêts où abondent non-seulement tous les animaux de l'Europe qui servent à la nourriture de l'homme ; mais encore où l'on peut, dans les nombreux lacs, rivières, étangs et précipices de ce parc de chasse, se les procurer et les atteindre, avec bien plus de facilité qu'au milieu des plaines sans bornes sur lesquelles, depuis le Rhin jusqu'à l'Elbe, et de l'Elbe à la Vistule, il faudrait cerner les animaux sauvages pour les arrêter dans leur fuite. » (LAING, Chroniques des Rois de la mer. Dissertation préliminaire, p. 39.)             Retour

34  Le gouvernement de Pskow occupe le neuvième rang relativement à l'étendue relative de son territoire cultivable, tandis qu'à raison de la mauvaise qualité du sol, il est l'un des plus pauvres par rapport à ses forces productives. D'un autre côté, les gouvernements de Podolie, de Saratow et de Wolhynie, qui constituent les parties les plus fertiles de l'Empire, occupent un rang bien inférieur à beaucoup d'autres, si l'on considère l'étendue de leur territoire cultivé. (TEGOBORSKI, La Russie, t. I, p. 131).             Retour

35  Révélations sur la Russie, t. 1. p. 355.             Retour

36  TACITE, Moeurs des Germains, ch. 43.             Retour

37  « Cette étendue ressemble en réalité au grand Océan solidifié. De lieue en lieue elle se déroule avec une triste uniformité qui oppresse l'âme, et que n'interrompt la vue ni d'un village, ni d'une maison, ni d'un arbre. Le nom sous lequel cette plaine est connue est celui de Puszta, qui veut dire vide ; et ce nom la peint fidèlement. Elle est aride, nue et désolée, et l'on n'y rencontre même pas un seul ruisseau. Çà et là se dresse contre le ciel la longue perche d'un puits à poulie, semblable au bras d'un fantôme ou au mât d'un navire échoué. Parfois un troupeau de bestiaux erre à l'aventure cherchant quelqu'herbage et gardé par les pâtres de la montagne. Le seul autre signe qui révèle la vie, c'est une grue ou une cigogne, se tenant sur une seule patte au milieu d'un marais blanchi par la soude pulvérulente, ou un vautour tournant dans les airs en quête d'une proie. Un silence profond règne sur la plaine, et lorsqu'il est interrompu par la voix du pâtre ou le mugissement des bestiaux, le son fait tressaillir ; car il part, on ne sait d'où, porté sur les ailes du vent Ses habitants sont des Hongrois purs et sans mélange, du même sang que ces Magyares qui, partis des plaines du fond de l'Asie, erraient dans ces régions cherchant de nouveaux champs et de nouveaux pâturages. Tout homme est cavalier et capable d'être soldat, ou prêt à le devenir pour la défense de son pays. Les habitants de la Puszta sont des pâtres qui conduisent, de pâturage en pâturage, de grands troupeaux de chevaux, de buffles, de taureaux blancs comme la neige, de moutons et de porcs, et qui vivent toute l'année sous la voûte des cieux. Les plus sauvages parmi ces hommes sont les porchers, et leur qualité distinctive la plus considérée est d'être des champions redoutables. Par dessus tout, ils sont les héros de la plaine, et leurs plaisirs mêmes sont belliqueux et sanguinaires. »             Retour

38 Bruce, Lettres sur la Hongrie, N. 12.             Retour

39  Gregorovius, La Corse, p. 143.             Retour

40  Ibid., p. 144.             Retour

41  Grote, Histoire de la Grèce, t. III, p. 368.             Retour

42  Grote, Histoire de la Grèce, t. II, p. 108.             Retour

43  Leake, Voyages en Morée, t. Il, p. 366.             Retour

44  Voyez Hooke, Journal d'un voyage d’Himalaya.             Retour

45  Chronique des Rois de la Mer, Saga 1.             Retour

46  Revue d'Édimbourg. Janvier 1851. Articles DEVON ET CORNOUAILLES.             Retour

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE V :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

        § 1. — Le décroissement de la population force l'homme d'abandonner les terrains les plus fertiles, et le contraint de revenir au terrains les plus ingrats. Causes de la diminution de la population. La quantité des subsistances décroît dans une proportion plus considérable que celle des individus.

    
        La population et la richesse tendent à augmenter, et la culture tend à se porter vers les sols plus fertiles, lorsque l'individu peut obéir librement à ses instincts naturels, qui le poussent à rechercher l'association avec ses semblables. La population et la richesse tendent à décroître, à mesure que l'association décline, et alors les sols fertiles sont partout délaissés ; à chaque pas dans cette direction, la difficulté de se procurer des subsistances augmente. C'est grâce à la population qu'on tire celles-ci des sols riches de la terre, tandis que la dépopulation ramène le malheureux cultivateur aux sols plus ingrats.

    Lorsque les individus sont pauvres, ils sont forcés de choisir les terrains qu'ils peuvent, et non ceux qu'ils voudraient, cultiver. Bien que réunis autour des flancs de la même chaîne de montagnes, la difficulté de se procurer des subsistances les contraint à rester très-éloignés les uns des autres ; et n'ayant point de routes tracées, ils sont incapables de s'associer pour une défense commune. Les terrains maigres sont d'un faible rapport, et la petite peuplade renferme quelques individus, qui aimeraient mieux vivre du travail d'autrui que de leur travail personnel. Une population disséminée peut être pillée facilement, et une demi-douzaine d'hommes réunis dans ce but peut dépouiller, successivement, tous ceux dont se compose la petite communauté. L'occasion fait le larron, et le plus audacieux devient le chef de la bande. Les individus qui désireraient vivre de leur travail sont pillés tour à tour ; et c'est ainsi que ceux qui préfèrent le pillage peuvent passer leur vie dans la dissipation. Le chef partage les dépouilles, et par ce moyen peut augmenter le nombre de ses compagnons et agrandir la sphère de ses déprédations. A mesure que la petite société s'accroît, il arrive cependant à faire avec elle une transaction de rachat, moyennant une certaine portion de ses produits qu'il appelle rente ou taxe, ou taille. La population et la richesse s'accroissent très-lentement, à cause de la disproportion considérable entre les individus non travailleurs et les individus travailleurs. Les sols de bonne qualité ne s'améliorent que lentement, parce que la population ne peut se procurer des bèches pour cultiver la terre, ou des haches pour la défricher. Peu d'individus ont besoin de cuir, et il n'existe pas, sur le lieu occupé, de tannerie pour employer les peaux dont ils disposent. Peu d'individus peuvent fournir des souliers, et il n'y a pas de cordonnier pour consommer leur blé, pendant le temps qu'il fabriquerait les souliers dont on a besoin. Peu d'individus possèdent des chevaux, et il n'y a pas de forgeron. L'association des efforts actifs existe à peine.

    Toutefois, et très-lentement, ils deviennent capables de soumettre à la culture des terres de meilleure qualité, diminuant ainsi la distance entre leur établissement et celui de leurs voisins, où règne un autre souverain au petit pied. Chaque chef, à cette heure, ambitionne le pouvoir de taxer les sujets de son voisin, et comme conséquence éclate la guerre ; le but de tous deux est le pillage, mais déguisé sous le nom de gloire. Chacun envahit le domaine de son adversaire et s'efforce de l'affaiblir, en massacrant ceux qui lui payent un revenu, incendiant leurs maisons et dévastant leurs petites fermes, tout en manifestant peut-être la plus grande courtoisie à l'égard du chef lui-même. Les terrains plus riches sont alors délaissés et leurs drainages comblés, tandis que ceux qui les occupaient sont contraints de chercher leur subsistance au milieu des terrains ingrats des collines, où ils se sont réfugiés pour leur sûreté. Au bout d'un an ou deux, la paix se conclut et le défrichement est à recommencer. Cependant la population et la richesse ayant diminué, il faut créer de nouveau les moyens nécessaires à cet effet, et il faut le faire sous l'empire des circonstances les plus désavantageuses. Avec la continuation de la paix, l'oeuvre avance, et peu d'années après, la population, la richesse et la culture reviennent au point d'où elles étaient déchues. Cependant de nouvelles guerres ont encore lieu pour décider cette question : Lequel des deux chefs recueillera toute la rente (c'est le nom qu'ils lui donnent). Après une dévastation considérable de propriétés, une immense perte d'hommes, l'un des deux étant tué, l'autre devient son héritier, ayant conquis, de la sorte, et du butin et de la gloire. Il lui faut maintenant un titre pour le distinguer de ceux qui l'entourent. C'est alors un petit roi ; et comme de semblables actes se répètent ailleurs, de tels rois deviennent nombreux. La population se développant, et chaque petit souverain convoitant les domaines de ses voisins, de nouvelles guerres ont lieu, amenant toujours le même résultat : le peuple se réfugiant constamment sur les hauteurs pour sa sûreté, les meilleurs terrains abandonnés, les subsistances devenant plus rares, et la famine et la peste enlevant ceux qui avaient échappé par la fuite à la tendre clémence des envahisseurs.

    Les petits rois, devenus maintenant des rois puissants, se trouvent entourés par des chefs inférieurs, qui se glorifient du nombre de gens qu'ils ont tués et de la quantité de butin qu'ils ont conquise. Les comtes, les vicomtes, les marquis et les ducs ne tardent pas à faire leur apparition sur la scène du monde, héritiers du pouvoir et des droits des chefs de brigands d'autrefois. La population et la richesse rétrogradent, et l'amour des titres se développe avec les progrès de la barbarie (1). Les guerres se font alors sur une plus grande échelle et l'on y acquiert plus de gloire. Au milieu de terres éloignées et très-fertiles, occupées par une population nombreuse, se trouvent des cités opulentes, dont la population, non habituée à manier les armes, peut être dépouillée impunément, considération toujours importante aux yeux d'individus pour lesquels la poursuite de la gloire est une industrie. Des provinces sont dévastées et leur population exterminée ; si quelques individus échappent, ils se réfugient sur les collines et les montagnes pour y mourir par suite de la famine. La paix vient ensuite, après des années de dévastation, mais les terrains fertiles sont envahis par un excès de végétation, les bêches et les haches, le gros bétail et les moutons ont disparu ; les maisons sont détruites ; leurs propriétaires n'existent plus ; et l'oeuvre de désolation impose une longue période d'abstinence, pour regagner le point d'où la culture a été chassée, par des individus s'appliquant à satisfaire leurs désirs égoïstes, au prix du bien-être et du bonheur du peuple sur les destinées duquel ils ont si malheureusement influé. De nouveau, la population se développe lentement et la richesse n'augmente guère plus vite ; car des guerres presque incessantes ont diminué le penchant et le respect pour le travail honnête, en même temps que la nécessité de recommencer encore l'oeuvre de la culture sur les terrains ingrats ajoute à la répugnance pour le travail. A cette heure, on estime que les épées et les mousquets sont des instruments plus honorables que les bêches et les pioches ; et l'habitude de s'unir dans un but honorable étant presque éteinte, il se trouve, à chaque instant, des milliers d'individus tout prêts à former des corps d'expéditions pour se mettre en quête de butin. C'est ainsi que la guerre s'alimente elle-même, en produisant la pauvreté, la dépopulation et l'abandon des terroirs les plus fertiles ; tandis que la paix s'entretient également, en augmentant le nombre des individus, et l'habitude de l'association, par suite de l'augmentation constante de la faculté de tirer les provisions de subsistances de la superficie déjà occupée, à mesure que les forces presque illimitées de la terre se développent au milieu du progrès de la population et de la richesse.

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE V :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

        § 2. — Les faits réels sont précisément le contraire de ceux que suppose M. Ricardo. Progrès de la dépopulation en Asie, en Afrique et dans plusieurs parties de l'Europe.


    
    Les tableaux que nous venons de présenter ne sont pas d'accord avec la doctrine de M. Ricardo ; cependant, de quelque part qu'on jette les yeux, on trouvera la preuve de leur vérité. Si nous portons nos regards vers l'Inde, nous y verrons un sol fertile partout transformé en un dédale de jungles, tandis que le dernier occupant de ce sol même meurt de faim, au milieu des forts situés sur les hauteurs. Dans la partie de l'Asie la plus rapprochée de nous, nous voyons le pays baigné par le Tigre et l'Euphrate, terre d'une fertilité incomparable et qui, à des époques très-reculées, entretenait les plus puissantes sociétés du monde, aujourd'hui si complètement abandonné, que M. Layard s'est trouvé lui-même forcé de rechercher la terre des collines, au moment où il voulait constater l'existence d'un peuple dans ses demeures. Aussi voit-on que les fièvres intermittentes, hôtesses constantes des terrains sauvages et en friche, sont le fléau général du voyageur en Orient.

    En allant vers l'Ouest, nous constatons que les terres élevées de l'Arménie sont assez bien occupées pour permettre la continuation de l'existence d'une ville telle qu'Erzeroum ; tandis qu'aux environs de l'ancienne Sinope, on n'aperçoit plus que des forêts de bois de haute futaie, dont la dimension gigantesque fournit une preuve concluante de la fécondité du sol sur lequel elles croissent. En passant plus à l'Ouest et arrivant à Constantinople, nous trouvons l'immense vallée de Buyukderé, autrefois connue sous le nom de la Belle-Terre, complètement abandonnée, tandis que la ville tire les subsistances nécessaires à sa consommation journalière, de collines situées à une distance de 40 ou 50 milles ; et le tableau que nous offrons ici n'est que le spectacle en miniature de l'empire turc tout entier. Les riches terres du Bas-Danube, autrefois le théâtre où s'agitaient la vie et l'industrie romaine, n'offrent plus aujourd'hui que de misérables moyens d'existence à quelques porchers de la Servie, Ou à quelques paysans valaques. Dans toute l'étendue des îles Ioniennes, les terres les plus riches, autrefois très-cultivées, sont aujourd'hui abandonnées presque complètement, et doivent continuer de l'être, jusqu'à l'instant où pourra, de nouveau, s'y montrer cette habitude de l'association qui permet à l'homme de combiner ses efforts avec ceux de ses semblables pour dompter la nature.

    Si nous arrivons maintenant en Afrique, nous pouvons suivre l'accroissement de cette habitude d'association et le développement de cette puissance, dans le fait suivant : la population descendant peu à peu vers le Nil, pour mettre en exploitation les terres fertiles du Delta ; et à mesure que la population décroît, l'abandon de ces mêmes terres, le comblement des canaux et la concentration de la population sur un sol plus élevé et moins productif. Si de là, nous passons à la province romaine, nous voyons ces terres autrefois si fertiles, les plaines de la Metidja, de Bône et autres, presque entièrement, sinon tout à fait abandonnées, tandis que la population qui subsiste encore se groupe autour des montagnes de l'Atlas. En considérant ensuite l'Italie, nous voyons une population croissante, soumettant à la culture ces riches terrains de la Campanie et du Latium, destinés à être de nouveau abandonnés peu à peu, et n'offrant aujourd'hui qu'une misérable subsistance à des individus dont la plupart cheminent vêtus de peaux de bêtes, et dont le nombre ne dépasse guère celui des villes qui jadis étaient si florissantes en ce pays. En nous dirigeant vers le Nord, nous verrons les terres fécondes de la république de Sienne cultivées jusqu'au XVIe siècle, à l'époque où le cruel vainqueur de Marignan rejeta vers les montagnes les faibles restes de la population échappés au fer de l'ennemi, et transforma en un désert pestilentiel les fermes si bien cultivées qu'on y voyait auparavant en si grand nombre. Plus au Nord on peut constater la destruction des canaux de Pise et l'abandon de son sol fertile, tandis que ses habitants meurent de la peste dans l'enceinte de la ville, ou se transportent vers la source de l'Arno, pour y chercher les moyens de subsistance que ne leur offrent plus, désormais, les terrains plus riches situés à son embouchure.

    En France, à l'époque des guerres avec les Anglais, nous voyons les pays de vallées, et les plus fertiles, ravagés par des bandes de féroces montagnards, le farouche Breton, le cruel Gascon et le Suisse mercenaire, unis pour piller les hommes qui cultivaient un sol plus fécond et les contraignant à chercher un refuge dans la sauvage Bretagne elle-même. Nous pouvons voir les terres les plus riches du royaume complètement dévastées ; la Beauce, l'une de ses parties les plus fertiles, redevenue une forêt, tandis que, de la Picardie aux bords du Rhin, il ne reste debout aucune maison, si elle n'est protégée par les remparts d'une ville, ni une ferme qui ne soit saccagée. Plus tard, la Lorraine fut convertie en un désert, et l'on vit de magnifiques forêts aux mêmes lieux, où jadis le sol le plus fertile récompensait libéralement le travailleur. Sur toute l'étendue de la France, nous constatons les effets d'une guerre perpétuelle, dans la concentration de toute la population agricole au sein des villages, à une certaine distance des terres qu'elle cultive ; y respirant une atmosphère viciée et perdant la moitié du temps à se transporter eux-mêmes, ainsi que leurs grossiers instruments et leurs produits, à leurs petites propriétés ; tandis que le même travail appliqué à la terre elle-même mettrait en culture les terrains plus fertiles.

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE V :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

        §  3. — Épuisement du sol et progrès de la dépopulation aux Etats-Unis. A chaque pas fait dans cette direction, l'homme perd de sa valeur et la nature acquiert de la puissance à ses dépens.


    
    En traversant l'océan Atlantique, nous trouvons une nouvelle preuve de ce fait ; à savoir, que de même que partout une population nombreuse tire la subsistance des sols fertiles, de même la dépopulation chasse de nouveau les hommes vers les sols ingrats. Au temps de Cortez, la vallée du Mexique nourrissait un peuple nombreux ; aujourd'hui elle n'offre qu'un spectacle de désolation, ses canaux sont engorgés et la culture est abandonnée, tandis que des files de mulets y transportent, des terrains plus pauvres qui la bordent à une distance de 50 milles, les provisions nécessaires à l'entretien de la ville.

    En nous transportant au nord et arrivant aux États-Unis, nous trouvons encore une démonstration de cette loi : que pour permettre aux individus de quitter la culture des terrains pauvres pour celle des terrains riches, il faut qu'il y ait développement dans l'habitude de l'association, conséquence de la diversité dans les modes de travail et du développement des individualités respectives. L'État de Virginie était autrefois placé à la tête de l'Union américaine ; mais le système qu'elle a adopté a amené l'épuisement des terres cultivées en premier lieu et l'abandon de son territoire ; état de choses dont on peut constater les conséquences, dans l'insalubrité constamment croissante des parties occupées primitivement, les bas comtés de la Virginie. « Le pays, dans toute son étendue, dit un auteur moderne, est couvert de ruines d'habitations de gentilshommes, dont quelques-unes égalent des palais par leurs dimensions, et d'anciennes et magnifiques églises, dont les solides murailles ont été construites avec des briques importées, mais qui n'ont pu conserver dans leur enceinte ceux qui les ont construites. Et quant à leurs descendants, où sont-ils ? demande l'auteur. Cette splendeur qui remplissait tous les comtés de la Virginie a disparu. Pour quelle raison? Parce que tout le pays est en proie à des miasmes délétères et qu'on a laissé un pareil état de choses s'y perpétuer. Il est dangereux pour les blancs d'y passer la saison des maladies ; et, conséquemment, tous ceux qui le peuvent, abandonnent leurs habitations, pendant les mois d'août et de septembre, pour chercher une localité moins insalubre. »

 
    « Cette région imprégnée de miasmes malfaisants couvre toute la côte maritime de la Virginie, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, la Géorgie, la Floride, l'Alabama, l'État du Mississipi et la Louisiane, excepté parfois quelque endroit isolé, et s'étend à l'intérieur des terres, sur un espace de 10 à 100 milles. Dans le voisinage de Charlestown, le pays est tellement mauvais, qu'il est mortel de dormir, une seule nuit, en dehors de la ville, et que le passage même à travers le district infecté, pendant la nuit, sur le chemin de fer, a provoqué chez les voyageurs des vomissements, comme à bord d'un navire chez les passagers atteints du mal de mer. »

    Comme conséquence de ce fait, on voit la Virginie et la Caroline, constamment décliner relativement à la position qu'elles occupent dans l'Union ; et cet état de choses continuera, nécessairement, jusqu'au moment où l'accroissement de la faculté d'association leur permettra de cultiver les terres les plus fertiles. En portant les regards vers la Jamaïque, nous constatons le même fait si considérable, comme effet d'une cause exactement identique ; un rapport récent sur les propriétés de l'île indique 128 domaines où se cultive la canne à sucre, complètement ou en partie abandonnés. Si l'on y ajoute ceux où l'on cultive le café, et autres dans la même situation, le chiffre s'élève à 413, et embrasse une superficie de plus de 400 000 acres de terre.

    L'abandon du sol par une portion de ses habitants entraîne, inévitablement, avec lui une diminution dans la faculté d'associer ses efforts pour l'entretien des conduits de drainage nécessaires à la conservation de la santé, et pour la construction et l'entretien des routes ; et à mesure que les charges augmentent, on voit la disposition à quitter le pays augmenter chaque année. Le pays purement agricole doit exporter des matières premières et épuiser son sol ; et cette exportation doit entraîner également avec elle la nécessité d'exporter l'individu, nécessité qu'accompagne constamment la diminution de la puissance d'association, du développement de l'individualité, de la facilité d'entretenir le commerce, et du rang qu'occupe la société particulière parmi les autres sociétés du monde. L'expérience de toute l'antiquité prouve qu'il en est ainsi ; et si nous voulons nous convaincre que les choses sont complètement établies de cette manière dans les temps modernes, nous n'avons qu'à tourner les yeux vers le Portugal, l'Irlande et la Turquie, dans l'hémisphère oriental, et dans l'hémisphère occidental, vers la Jamaïque, la Caroline et la Virginie.

    Toutes les fois qu'on laisse s'accroître la population et la richesse, et, conséquemment, la puissance d'association, il eu résulte une tendance à l'abandon des terrains ingrats cultivés en premier lieu, ainsi que cela est prouvé par l'expérience de la France, de l'Angleterre, de l'Écosse, de la Suède, et de plusieurs de nos États du nord. Toutes les fois qu'au contraire, la population, la richesse et la puissance d'association déclinent, c'est le sol fertile qui est abandonné par les individus qui le quittent de nouveau pour les terrains ingrats, dans l'espoir de trouver dans la culture de ceux-ci les moyens de subsistance nécessaires à leurs familles et à eux-mêmes. A chaque pas dans la première direction, il y a accroissement dans la valeur de l'homme et décroissance dans celle de toutes les denrées nécessaires à ses besoins, accompagnée d'une plus grande facilité d'accumulation, tandis qu'à chaque mouvement fait dans la seconde, l'homme devient de plus en plus l'esclave de la nature et de son semblable, en même temps que la valeur des denrées augmente constamment, et que diminue, non moins constamment, sa valeur personnelle.

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

 

 

 

 

 

PRÉFACE.

 

             L'ouvrage que nous offrons aujourd'hui à l'examen du public se défendra lui-même ; mais ceux qui le liront excuseront peut-être l'auteur, si, pour quelques instants, il réclame leur attention en faveur de sujets qui n'ont guère d'intérêt que pour lui.

 

            Parmi les principes que nous énonçons ici, quelques-uns apparaissent en ce moment, pour la première fois ; d'autres avaient déjà été publiés il y a une vingtaine d'années (1). Depuis cette époque, ceux-ci ont fait une nouvelle apparition dans un autre ouvrage dû à un économiste français distingué (2) et dont les nombreux exemplaires ont été lus par des milliers d'individus qui n'avaient jamais eu sous les yeux les volumes, où les mêmes idées avaient été mises au jour antérieurement. En trouvant ici la reproduction de ce qu'elles avaient déjà lu ailleurs, et présenté sans reconnaître un pareil fait, ces personnes seraient, tout naturellement disposées à soupçonner l'auteur actuel de s'être déloyalement approprié le bien d'autrui, bien qu'en réalité, il fût lui-même le propriétaire véritable. Ce serait pour lui une situation pénible et il estime que le seul moyen d'y échapper, est de tracer, en cette circonstance, une courte esquisse des phases successives dans lesquelles ont été découvertes les idées nouvelles renfermées dans les pages suivantes.

 

            La théorie de la valeur, telle que nous la présentons aujourd'hui, parut, pour la première fois, en 1837. Cette théorie étant très-simple, était, en même temps, très-large ; elle embrassait toutes les denrées ou toutes les choses auxquelles pouvaient s'appliquer l'idée de valeur, la terre, le travail, ou leurs divers produits. C'était un pas de fait vers la généralisation des lois naturelles, la valeur du sol ayant été attribuée jusque-là, par tous les économistes, à des causes énormément différentes de celles qui la communiquaient à ses produits (3).

 

            Une conséquence de cette première découverte fut celle d'une loi générale de distribution, embrassant tous les produits du travail, appliqué à la culture ou à la transformation des matières, à des changements de lieu ou de forme. Suivant les théories alors généralement admises, le profit que fait un individu était toujours accompagné d'une perte subie par un autre, les rentes s'élevant à mesure que le travail devenait moins productif, et les profits haussant, à mesure que les salaires baissaient ; doctrine qui, si elle était l'expression de la vérité, ne tendrait à rien moins qu'à produire la discorde universelle, et qui ne serait également que la conséquence naturelle d'une grande loi établie par la Divinité pour le gouvernement de l'espèce humaine (4).

 

            La loi que nous avons publiée à cette époque et que nous reproduisons aujourd'hui était complètement contraire à cette doctrine, puisque cette loi prouvait que le capitaliste et le travailleur profitaient l'un et l'autre de toute mesure qui tendait à rendre le travail plus productif, tandis qu'ils ne pouvaient que perdre, par suite d'une mesure quelconque tendant à rendre le travail moins productif ; ce qui établissait ainsi une parfaite harmonie des intérêts.

 

            Bien qu'intimement persuadé de la vérité des lois qu'il soumettait alors à l'examen, l'auteur n'en demeurait pas moins convaincu qu'il restait encore à découvrir la loi réellement fondamentale ; et que, jusqu'au moment où elle pourrait être mise en lumière, une foule de phénomènes sociaux devaient continuer à rester inexplicables. Toutefois, il n'aurait su dire dans quel sens il devait diriger ses recherches. Il avait déjà acquis la conviction personnelle, que la théorie offerte à l'examen par M. Ricardo, n'étant pas d'une vérité universelle, n'avait pas droit à être considérée comme loi fondamentale ; mais ce ne fut que dix ans plus tard qu'il fut amené à observer ce fait, que la théorie en question était universellement fausse. La loi réelle, telle qu'elle apparut alors à l'auteur, était complètement contraire à celle proposée par Ricardo ; l'oeuvre de la culture ayant toujours commencé (et le fait avait eu lieu invariablement) par les terrains les plus ingrats, pour s'appliquer ensuite aux terrains plus fertiles, à mesure que la richesse s'était développée et que la population avait augmenté. Là était la grande vérité fondamentale dont il avait eu l'idée antérieurement ; c'était aussi la vérité indispensable pour la démonstration complète du caractère incontestable des principes qu'il avait établis précédemment. C'était encore une preuve nouvelle de l'universalité des lois naturelles ; la conduite de l'homme à l'égard de la terre elle-même se trouvait ainsi avoir été identique à celle qu'il adopte à l'égard de tous les instruments qu'il emprunte pour les façonner, à cette immense machine elle-même. Commençant toujours ses travaux avec une hache grossière, il arrive progressivement à l'emploi d'instruments en acier ; s'adressant toujours aux terrains les plus ingrats, il arrive progressivement aux terrains plus fertiles qui donnent au travailleur le revenu le plus considérable ; c'est ainsi qu'il demeure prouvé que l'accroissement de la population est indispensable pour l'accroissement dans la quantité de subsistances. C'était là l'harmonie des intérêts, résultat complètement opposé à la doctrine de discorde enseignée par Malthus.

 

            Il y a aujourd'hui dix ans que fut annoncée cette loi si importante (5). En se livrant à cette démonstration, l'auteur se trouva constamment entraîné à mentionner les faits naturels pour démontrer les phénomènes sociaux, et il fut ainsi amené à remarquer l'étroite affinité qui existe entre les lois physique et les lois sociales. En réfléchissant à ce sujet, il arriva bientôt à exprimer l'opinion, qu'un examen plus approfondi conduirait au développement d'un fait immense : à savoir qu'il n'existait qu'un système unique de loi : les lois instituées pour régir la matière sous forme d'argile et de sable étant reconnues identiques à celles qui régissent cette matière même lorsqu'elle prend la forme de l'homme, ou des sociétés humaines.

 

            Dans l'ouvrage publié à cette époque, les découvertes de la science moderne, démontrant que la matière est indestructible, furent pour la première fois appliquées avec profit à la science sociale ; on fit voir alors la différence qui existe entre l'agriculture et tous les autres travaux de l'homme dans ce fait, que le fermier était constamment occupé à fabriquer une machine dont la puissance augmentait d'année en année, tandis que le patron d'un navire et le conducteur de voiture employaient constamment des machines dont la puissance diminuait aussi régulièrement. Toute industrie du premier, ainsi qu'on le démontra, consistait à créer et à améliorer des terrains, sa puissance augmentant avec l'accroissement de la richesse et de la population. Toutefois il était réservé à un ami de l'auteur, M. E. Peshine Smith, de développer complètement la loi de perpétuité de la matière, relativement à l'influence qu'elle exerce sur la loi de population ; on trouvera dans le présent volume de nombreux extraits, emprunté à cet excellent petit manuel.

 

            La grande loi, la loi véritablement fondamentale de la science, indispensable à la démonstration de l'identité des lois physiques et sociales, restait cependant encore à découvrir ; mais l'auteur pense aujourd'hui l'avoir présentée dans le second chapitre de ce volume. On trouvera, dans le troisième, la loi développée par M. Peshine Smith. Le quatrième offrira la loi d'occupation de la terre, telle qu'elle a été publiée, il y a dix ans ; on trouvera dans les chapitres suivants (V et VI), celles de la valeur et de la distribution des produits, publiées dix ans auparavant. L'ordre indispensable ici pour les mettre dans un jour convenable est, ainsi que le lecteur doit s'en apercevoir, précisément l'ordre inverse de leur découverte, ce qui prouve la vérité de cette idée que les premiers principes sont toujours les derniers découverts.

 

            Il nous reste maintenant à dire quelques mots relativement à la marche suivie par l'auteur, dans les recherches auxquelles il s'est livré jusqu'à ce jour, et qu'il continue en cet ouvrage. Le coup d'oeil le plus superficiel jeté sur les diverses parties de l'univers, nous permet d'apercevoir que toutes les périodes de civilisation des temps passés peuvent se retrouver dans le temps présent ; et que si nous voulons comprendre les premières, nous ne pouvons y arriver qu'en étudiant les dernières, suivant ainsi la voie parcourue depuis si longtemps par les professeurs des sciences physiques. En procédant ainsi, il a donc fallu, nécessairement, examiner avec soin le mouvement des principales sociétés européennes, et particulièrement celles de France et d'Angleterre ; c'est dans la première qu'a pris naissance la doctrine de l'excès de population, et parmi les autres nations européennes, c'est la seconde qui a le plus souvent troublé la paix du monde. Par suite, il est arrivé que l'auteur a été accusé d'un sentiment hostile par les deux nations ; et les motifs qui l'ont guidé ont été ainsi en butte aux attaques de personnes qui n'ont pas jugé à propos de chercher à démontrer, que les faits articulés par lui ne pouvaient être admis comme véritables, ou que ses raisonnements n'étaient pas justifiés par les faits. L'accusation, toutefois, entraîne avec elle sa réfutation. Si l'auteur eût été, en effet, assez dénué de jugement pour se permettre de rapporter des faits inexacts, ou de tirer, de ceux-ci, des conséquences qu'ils ne justifiaient pas, il se serait, par là même, si complètement livré à la merci de ses critiques qu'il les eût affranchis complètement de la nécessité de rechercher les motifs qui l'avaient fait agir.

 

            S'il se connaît lui-même le moins du monde, il n'a été poussé que par un seul motif, le désir de découvrir la vérité ; un fait semble prouver qu'il en est réellement ainsi, c'est que non-seulement, il n'a jamais été accusé d'avoir dénaturé les arguments de ses adversaires, mais qu'au contraire, en mainte occasion, on l'a loué de la parfaite exactitude avec laquelle ces arguments ont été présentés. A son grand regret, il doit le dire, la conduite de ses adversaires a été bien différente, ses vues ayant été la plupart du temps exposées d'abord inexactement, pour avoir ainsi un premier moyen de réfutation. Il espère, cependant, qu'à l'avenir on adoptera un autre procédé, et que ceux qui le critiquent, se persuaderont que « malgré les prétentions si fréquemment mises en avant par les hommes d'État et les économistes, plusieurs des parties les plus intéressantes des sciences qu'ils professent sont très-imparfaitement comprises, que l'art important d'appliquer ces sciences aux affaires de la vie pour produire la plus grande somme de bien permanent, fait peu de progrès, et que cet art est à peine sorti de l'enfance (6) »

 

            S'ils avaient quelque doute sur l'exactitude de l'opinion émise en ce moment, sur l'état actuel de la science économique, qu'ils jettent encore les yeux sur l'ouvrage de l'un des plus éminents économistes modernes, ils y verront qu'il demande s'il y a lieu d'être surpris, « au milieu de tant de prétentions rivales, de tant d'exigences contradictoires, d'une masse aussi inextricable de vérités et d'erreurs, que la science ait fait un temps d'arrêt ; qu'elle n'a fait que reconnaître sa voie ; que sa marche a été chancelante et pleine d'hésitation (7) » Quant à lui, sa marche n'était pas incertaine. Apercevant les nuages épais dans lesquels s'enveloppait la science, il proclama sa résolution bien arrêtée de chercher à ne pas augmenter « l'obscurité, qui, d'après son propre aveu, existait manifestement. » Voilà ce que reconnaissent hautement les hommes qui ont conquis une position éminente parmi les professeurs de la science sociale ; et cependant, parmi leurs adeptes, il se trouve des individus d'une expérience relativement insignifiante, qui traitent avec un suprême dédain la conception de toute idée nouvelle (8).

 

            L'auteur voudrait que ces individus demeurassent bien persuadés de ce fait, que dans toutes les branches de la science, l'orthodoxie de la génération existante n'est que l'hérésie de la génération qui l'a précédée, la plupart des idées soutenues aujourd'hui par eux et considérées comme incontestables, ayant été, et même tout récemment, traitées comme complètement absurdes (9). Les disciples de Ptolémée, voyant le soleil tourner autour de la terre et trouvant dans les Écritures la preuve de ce fait, avaient les plus fortes raisons pour croire que l'exactitude de pareilles doctrines était hors de contestation. Copernic fut donc considéré comme hérétique et Galilée contraint de se rétracter ; et pourtant c'est la doctrine établie aujourd'hui dans les écoles, c'est celle du mouvement de la terre. Puisqu'il en a été ainsi dans le passé, il peut en être de même à présent, les doctrines économiques le plus généralement admises aujourd'hui comme vraies tombant dans l'oubli, pour aller prendre place à côté du système de Ptolémée.

 

            Un auteur éminent de notre époque a dit avec raison : « Que tout individu doit naturellement regarder ses opinions personnelles comme justes ; car s'il les regardait comme fausses, elles cesseraient bientôt d'être ses opinions ; mais qu'il y a une énorme différence, entre se regarder comme infaillible et être fermement convaincu de la vérité de sa croyance. Lorsqu'un individu, » dit-il, « réfléchit sur une certaine doctrine, il peut être pénétré de la complète conviction qu'il est improbable, ou même impossible, qu'elle soit erronée, et il peut éprouver le même sentiment en ce qui concerne toutes ses autres opinions, s'il en fait l'objet de ses réflexions isolées. Et cependant, lorsqu'il les considère dans leur ensemble, lorsqu'il réfléchit qu'il n'existe pas un seul individu sur la terre qui soutienne collectivement les mêmes opinions, lorsqu'il porte ses regards sur l'histoire ancienne et sur l'état actuel de l'espèce humaine, et qu'il observe les croyances si variées des siècles et des nations, les manières diverses de penser des sectes, des corporations et des individus, les idées autrefois soutenues fermement, et aujourd'hui abandonnées, les préjugés jadis régnant généralement qui ont disparu, et les interminables controverses causes de division entre les hommes qui avaient fait, de la conquête de la vérité, l'affaire de leur vie ; lorsque ce même individu vient encore à considérer, qu'un grand nombre de ses semblables ont eu une conviction de la justesse de leurs sentiments respectifs égale à la sienne, il ne peut se refuser à cette évidente conclusion : qu'il est presque impossible qu'à ses propres opinions, il ne se mêle quelque erreur ; qu'il est infiniment plus probable qu'il a tort sur quelques points, que raison sur tous (10). »

 

            Tout ce que désire l'auteur de cet ouvrage, c'est que ses arguments soient loyalement pesés, et qu'à cet effet, le lecteur se corrobore lui-même en faisant quelque effort, et prenant à certains égards, la résolution d'admettre, sans prévention, toute conclusion qui lui paraîtra basée sur des observations faites avec soin, et des arguments logiques, lors même qu'ils seraient d'une nature contraire aux idées qu'il peut s'être formées, ou avoir admises à l'avance, sans examen, sur la foi d'autrui. « Un tel effort, dit John Herschell, est le commencement de la discipline intellectuelle, qui forme l'un des buts les plus importants de toute science. C'est le premier pas fait vers cet état de pureté mentale, qui seul peut nous rendre capables d'une perception complète et constante de la beauté morale, aussi bien que de l'adaptation physique. C'est l'euphraise et la rue qui doivent servir à éclaircir notre vue avant que nous puissions percevoir et contempler, tels qu'ils sont, réellement, les traits de la nature et de la vérité (11). »

 

            Dans ces efforts tentés aujourd'hui pour démontrer l'universalité des lois naturelles, l'auteur a profité beaucoup des idées que lui ont fourni deux de ses amis, l'un d'eux est M. Peshine Smith dont il a parlé plus haut, l'autre est le docteur William Elder, son compatriote ; il les prie tous deux aujourd'hui, d'accepter ses remercîments.

 

Philadelphie, 10 février 1858.

 

*          *          *

 

           

 

            Malgré la parfaite harmonie de tous les principes, dont nous avons retracé plus haut le développement graduel, il existe cependant une profonde différence entre les premiers et les derniers ouvrages de l'auteur, en ce qui concerne la politique nationale, recommandée comme indispensable pour permettre à ces principes de se développer dans toute leur plénitude. Dans les premiers, il se présente comme l'adversaire de toute espèce de réglementation, ayant pour objet l'intervention dans les échanges avec l'étranger, sa croyance à l'universalité des grandes lois naturelles l'ayant conduit même à rejeter cette idée de J.-B. Say : « que la protection accordée dans le but de favoriser un emploi avantageux du capital et du travail, peut devenir profitable au bien général. » Dans les derniers, il a admis qu'il s'était trompé à cet égard, de nouveaux développements de principes, à la recherche desquels il s'est livré, l'ayant conduit à sentir la nécessité absolue de l'exercice de ce pouvoir régulateur de la société, relativement à ces échanges, qui depuis, a été si bien décrit par M. Chevalier comme indispensable au développement des facultés humaines, et à l'accroissement de l'État en richesse, en force et en puissance (12).

 

            Comme il parait nécessaire de rendre compte d'un semblable changement d'idées, le lecteur nous excusera peut-être de réclamer en ce moment son attention, pour lui en présenter ici les causes dans une courte explication.

 

            A l'époque de la publication de ses premiers ouvrages (de 1835 à 1840), il avait eu peu d'occasions d'étudier, dans son pays, l'effet des systèmes de libre-échange et de protection, les deux tiers de la période entière de l'existence nationale s'étant écoulés au milieu d'une série non interrompue de guerres européennes, qui avaient produit une demande artificielle de services relativement aux navires et aux trafiquants américains, et aux matières premières du sol américain. Le système recommandé au monde par les écrivains de l'école anglaise du libre-échange, avait été alors tout récemment adopté par le gouvernement fédéral, son adoption ayant été suivie d'une prospérité apparente, qui semblait fournir une preuve concluante de la justesse d'opinion de ceux qui s'attachaient à cette idée ; « que le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins, » et particulièrement en matière d'échanges internationaux. Cependant cette prospérité s'évanouit bientôt, les crises monétaires se succédèrent, jusqu'au moment où enfin la confiance disparut presque complètement, et le commerce fut presque entièrement anéanti, en même temps que des particuliers, des villes, et l'Union en masse, ses routes et ses établissements de banque, n'offrirent plus aux regards que le spectacle de la banqueroute, et de la ruine la plus complète.

 

            Tel était l'état des choses, à l'époque où fut promulgué le tarif hautement protecteur de 1842. A peine était-il passé à l'état de loi, que la confiance reparut et que le commerce se ranima, premiers pas vers le retour du pays tout entier dans le plus court délai, à un état de prospérité, auquel on n'avait encore vu jusqu'alors rien de comparable. En constatant que ces faits si remarquables étaient en complète opposition avec la théorie du libre-échange, l'auteur fut amené à étudier les phénomènes qui s'étaient présentés pendant la période de ce même libre-échange de 1817 à 1824, et pendant la période de protection inaugurée en 1825, et close en 1834 ; la première aboutissant à une banqueroute ruineuse, semblable à celle qui s'était manifestée de nouveau en 1842, et la seconde, donnant au pays un état de prospérité tel, qu'il s'est réalisé une seconde fois en 1846. En portant donc ses regards hors de son pays, il s'aperçut que les phénomènes offerts par le spectacle des autres nations, se trouvaient précisément d'accord avec ceux qu'il avait observés dans son pays, les sociétés protégées accomplissant de constants progrès en richesse et en force, tandis que les sociétés non protégées, marchaient aussi constamment vers l'anarchie et la ruine. Plus il étudia de semblables faits, plus il demeura convaincu que la théorie du libre-échange contenait en elle-même quelque grave erreur ; mais en quoi consistait cette erreur, où pourrait-on là découvrir ? Pendant plusieurs années, il fut hors d'état de formuler à cet égard une réponse satisfaisante, même pour lui-même.

 

            Toutefois, en 1847, remarquant ce fait considérable, qu'en opposition complète aux doctrines de l'école Ricardo-Malthusienne, l'oeuvre de défrichement avait toujours commencé sur les terrains moins fertiles, et que c'était uniquement, à mesure que la population devenait plus compacte que les terrains plus riches pouvaient être soumis à la culture, l'auteur fut amené à étudier la cause de la tendance extraordinaire à la dispersion et à l'isolement dont l'existence était manifeste dans toute l'étendue des États-Unis et pour ainsi dire à toutes les périodes de sa vie nationale. Il lui fallut peu de temps pour être à même de se convaincre qu'on devait l'attribuer à un épuisement constant du sol, résultant de la dépendance des marchés étrangers pour la vente des produits bruts de la terre. Pour triompher d'une semblable difficulté, pour rendre au sol une nouvelle vigueur, pour que l'agriculture devint une science, et que les terres plus fertiles fussent soumises à la culture, il était nécessaire, ainsi qu'il le vit clairement, que les hommes pussent de plus en plus se réunir, au lieu de se trouver, comme aujourd'hui, de temps en temps contraints de s'isoler de leurs semblables. Pour arriver à combiner ainsi leurs efforts, il était indispensable qu'il y eût diversité dans les travaux qui rapprocheraient les consommateurs des producteurs. Produire cette diversité et créer un grand commerce national comme base d'un commerce étendu avec l'Étranger, tel était le but qu'on s'était proposé dans tous les pays qui avaient adopté les mesures de protection, et le résultat se révélait dans la richesse et la puissance croissantes de la France, de l'Allemagne et d'autres pays de l'Europe continentale, comparées avec la décadence, sous ce double rapport, dans tous ceux où l'on avait imposé le système anglais du libre-échange. L'expérience subie en Amérique avait concordé parfaitement avec ces faits, la prospérité ayant été la compagne invariable du système protecteur, tandis que chaque période de libre-échange avait abouti à une banqueroute générale et à la ruine. En voyant ce qui arrivait, il devint évident pour lui que là, comme ailleurs, on avait eu recours à la protection, comme mesure de résistance à ce système vexatoire sous l'empire duquel l'industrie manufacturière tend à se centraliser de plus en plus dans une seule petite île ; et il n'hésita plus, dès lors, à admettre qu'il s'était trompé, ni à exprimer sa croyance, que c'était par l'adoption de mesures protectrices que nous devions, finalement, obtenir une complète liberté commerciale. Cette croyance s'est fortifiée à chaque heure qui s'est écoulée depuis, ainsi que pourront s'en apercevoir ceux qui voudront bien comparer la manière dont il l'a exprimée et les faits sur lesquels elle s'appuie dans le présent ouvrage, avec ceux du volume où il annonçait cette découverte de la loi qui régit l'occupation des divers terrains, découverte qui l'avait conduit d'abord à voir qu'une agriculture réelle suivait toujours, et jamais ne précédait, l'établissement d'une industrie diversifiée, et que, conséquemment, la protection était une question agricole et non industrielle (13).

 

Philadelphie, 18 octobre 1860.

 

*          *          *

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

CHAPITRE I :

DE LA SCIENCE ET DES MÉTHODES DE LA SCIENCE.

 

 

    § 1. — La connaissance positive des phénomènes naturels dérive de l'observation directe. Les plus anciennes conceptions abstraites des lois de la nature ne sont que les points d'attente de l’Expérience. La Logique et les Mathématiques ne sont que des instruments pour faciliter l'acquisition de la science et ne sont pas elles-mêmes des sciences.

    Lorsque le premier homme eut assisté pendant plusieurs jours (ne fût-ce qu’une seule semaine) au lever et au coucher du soleil et qu’il se fût aperçu que son lever était invariablement accompagné de la présence de la lumière, tandis que son coucher l’était aussi invariablement de son absence, dès ce jour il acquit les premiers et grossiers éléments d’une connaissance positive, c’est-à-dire de la science. Étant donnée la cause, c’est-à-dire le lever du soleil, il lui eût été impossible de concevoir que l’effet ne dût pas en résulter. En continuant ses observations il apprit à remarquer qu’à certaines saisons de l’année le corps lumineux semblait traverser certaines parties du ciel et qu’alors il faisait constamment chaud, qu’il poussait sur les arbres des feuilles auxquelles succédaient les fruits, tandis que pendant d’autres saisons ce même corps lumineux semblait occuper d’autres parties du ciel et qu’alors les fruits disparaissaient et que les feuilles tombaient, semblant ainsi des signes précurseurs du froid de l’hiver. Ce fut pour lui une nouvelle connaissance ajoutée à celles qu’il possédait déjà, et avec elle vint la prévoyance et le sentiment de la nécessité de l’action. S’il voulait subsister pendant la saison du froid, il ne le pouvait qu’en s’y préparant pendant la saison chaude, et c’est là un principe aussi parfaitement compris par les Esquimaux nomades des bords de l’Océan Arctique que des savants les plus éclairés et les plus éminents de l’Europe et de l’Amérique.

    Les premières idées d’un tel homme durent être celles d’espace, de quantité et de forme. Évidemment le soleil était très-éloigné, tandis que, parmi les arbres, les uns se trouvaient placés à une certaine distance et les autres à la portée de la main. La lune était un corps d’une espèce unique, tandis que les étoiles étaient innombrables. L’arbre était d’une taille élevée et l’arbuste petit. Les collines étaient hautes et s’élançaient vers un point culminant, tandis que les plaines étaient basses et plates. Nous avons là tous les concepts à la fois les plus abstraits, les plus simples et les plus évidents. L’idée d’espace est la même, soit que nous considérions la distance qui existe entre le soleil et les étoiles qui l’environnent ou celle qui existe entre les montagnes et nous. Il en est de même du nombre et de la forme, qui s’appliquent aussi facilement aux sables du rivage de la mer qu’aux arbres gigantesques de la forêt, ou aux divers corps que nous voyons se mouvoir à travers les espaces de la voûte céleste.

    En second lieu vint le désir ou plutôt le besoin de comparer les distances, les nombres et les quantités, et le moyen d’arriver à ce résultat se trouva mis à sa portée dans un mécanisme que lui fournit la nature, mécanisme toujours à sa disposition : son doigt ou son bras lui donna la mesure de la grandeur et son pas celle de la distance ; l’étalon auquel il compara le poids se trouva dans quelqu’un des produits les plus ordinaires répandus autour de lui. Il arrive toutefois que dans une foule de cas la distance, la vitesse, les dimensions échappent à une appréciation directe, et c’est ainsi que naît le besoin d’inventer un moyen pour comparer les quantités éloignées et inconnues avec celles qui, placées près de nous, peuvent être déterminées ; c’est l’origine des mathématiques ou de la science par excellence, ainsi appelée par les Grecs, parce qu’ils lui furent redevables de presque toutes les connaissances positives qu’ils possédèrent.

    La table de multiplication donne au cultivateur le moyen de déterminer le nombre de jours contenu dans un nombre donné de semaines, et au marchand le nombre de livres que renferme sa cargaison de coton. A l’aide de sa règle, le charpentier détermine la distance qui existe entre les deux bouts de la planche qu’il travaille. La ligne de sonde fournit au marin le moyen de constater la profondeur de l’eau qui entoure son navire, et, grâce au baromètre, le voyageur détermine la hauteur de la montagne dont il a gravi le sommet. Ce sont là tout autant d’instruments pour rendre plus facile l’acquisition de nos connaissances, et l’on peut aussi considérer comme tels les formules mathématiques, à l’aide desquelles le savant peut déterminer la grandeur et la pesanteur de corps placés par rapport à lui à une distance de plusieurs milliards de lieues ; et c’est ainsi qu’il peut résoudre d’innombrables questions qui sont pour l’homme du plus haut intérêt. Ces instruments sont la clef de la science, mais on ne doit pas les confondre avec la science elle-même, bien qu’on les ait compris souvent dans la liste des sciences, et même tout récemment dans l’ouvrage si connu de M. Auguste Comte.

    Que cela ait jamais pu avoir lieu, il faut l’attribuer à ce fait que tout ce qui appartient réellement à la physique est discuté sous le titre de mathématiques, ainsi qu’on le voit lorsqu’il s’agit de ces lois importantes dont nous devons la découverte à Kepler, à Galilée et à Newton. Qu’un corps poussé par une force unique se meuve en ligne droite et avec une vitesse constante et que l’action et la réaction soient égales et contraires, ce sont là des faits à la connaissance desquels nous sommes arrivés par suite d’investigations dirigées dans un certain sens ; mais ces faits une fois acquis ne sont que des faits purement physiques, obtenus à l’aide de l’instrument auquel nous appliquons la dénomination de mathématiques et qui, pour nous servir des expressions de M. Comte, « n’est qu’une immense extension de la logique naturelle à un certain ordre de déductions (1). » .

    La logique elle-même n’est qu’un autre instrument inventé par l’homme pour lui permettre d’acquérir la connaissance des lois de la nature. La terre apparaît à ses yeux comme une surface plane, et cependant il voit chaque jour le soleil se lever à l’Orient et se coucher à l’Occident avec la même régularité ; c’est là un fait dont il peut inférer qu’il en sera toujours ainsi, mais dont il ne peut acquérir la certitude que lorsqu’il se sera rendu compte des causes qui l’ont produit. Un certain jour il voit le soleil s’éclipser, un autre jour la lune cesse de donner sa lumière, et il veut savoir pourquoi ces phénomènes ont lieu, quelle loi régit les mouvements de ces corps. Une fois en possession de cette connaissance ; il peut prédire à quel moment ils cesseront de nouveau d’éclairer le monde, et déterminer à quelle époque le même fait a dû se passer dans les temps anciens. Tantôt la glace ou le sel se fond, tantôt le gaz fait explosion ; un autre jour les murailles des cités sont ébranlées dans leurs fondements et leurs débris jonchent le sol ; il cherche à savoir ce qui a produit ces catastrophes, à connaître les rapports des causes et des effets. Dans ces efforts pour obtenir la réponse à toutes ces questions, il observe et enregistre des faits, et il les systématise dans le but d’en déduire les lois en vertu desquelles ces faits se produisent ; c’est alors qu’il invente les baromètres, les thermomètres et d’autres instruments pour l’aider dans ses observations ; mais le but final de tous ses efforts consiste toujours à obtenir une réponse aux questions suivantes : Quelle est la cause de tous ces faits ? Pourquoi la rosée tombe-t-elle sur la terre tel jour et non pas tel autre ? Pourquoi le blé pousse-t-il abondamment dans tel champ et manque-t-il tout à fait dans tel autre ? Pourquoi la houille brûle-t-elle et pourquoi le granit est-il incombustible ? Quelles sont en un mot les lois établies par le Créateur pour le gouvernement de la matière ? Les réponses à ces questions constituent la science, et les mathématiques, la logique et tous les autres mécanismes en usage ne sont que des instruments employés par l’homme pour résoudre ces mêmes questions.

    En discutant le sujet de la mécanique rationnelle sous le titre de Mathématiques, M. Comte avertit ses lecteurs « qu’ici nous rencontrons une confusion perpétuelle entre les points de vue abstraits et concrets ; logiques et physiques, entre les conceptions artificielles nécessaires pour fonder les lois générales d’équilibre de mouvement, et les faits naturels fournis par l’observation qui doivent former la base même de la science (2) ». Ceci revient à dire que les faits naturels fournis par l’observation, devenant plus nombreux, il devient nécessaire de chercher à perfectionner le mécanisme à l’aide duquel on doit les étudier, et ce qui démontre qu’il en est ainsi dans l’exemple auquel M. Comte fait allusion, c’est qu’il admet que la science dont il traite « est fondée sur quelques faits généraux, que nous fournit l’observation et dont nous ne pouvons donner d’explication d’aucune espèce (3). » De même que nous franchissons successivement les diverses portes de la science, nous passons aussi de serrures simples à de plus compliquées, et qui exigent de nouvelles gardes dans les clefs qui doivent ouvrir ces serrures ; mais la clef n’est toujours qu’une clef et ne peut devenir une serrure, lors même que les combinaisons en seraient cinquante fois plus multipliées que celles des clefs fabriquées jusqu’à ce jour par les Bramah, les Chubbs ou les Hobbs, et lors même qu’il faudrait employer des années d’études avant d’arriver à savoir s’en servir.

    On verrait alors se former ce qu’on pourrait appeler la science de la clef, mais cela ne constituerait aucune partie de la science véritable. « Lorsque d’Alembert, pour nous servir des propres paroles de M. Comte, fit cette découverte, à l’aide de laquelle toute recherche sur le mouvement d’un corps ou d’un système quelconque pouvait se convertir tout d’abord en une question d’équilibre, » il ne fit qu’ouvrir une nouvelle combinaison dans la clef qui devait nous aider à pénétrer dans le sanctuaire de la nature, et reculer ainsi les limites de cette branche de la science qui traite des propriétés de la matière et des lois qui la régissent, et qui est connue sous le nom de science physique.

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

 PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE Ier :

DE LA SCIENCE ET DES MÉTHODES DE LA SCIENCE.

 

 

    § 2. — Les sciences se développent en passant de l'abstrait au concret, des masses aux atomes, du composé au simple. Les vérités particulières se répandent avec leurs sujets dans toute l'étendue de l'univers, les lois de la nature étant partout identiques et dans toutes leurs applications.


    Les mathématiques abstraites précédèrent naturellement la physique, par cette raison qu’elles étaient uniquement le produit de la logique et reposaient sur ces premiers principes qui, dans leurs éléments, sont tellement, à peu de chose près, intuitifs, qu’au moment où le jeune écolier commence l’étude de la géométrie, il lui semble qu’il possède déjà la notion d’une foule de choses qu’on lui présente alors comme science. C’est ce qui explique aussi pourquoi la morale, la poésie, les beaux-arts et la métaphysique étaient dans un tel état de progrès chez les Grecs, tandis que la science de la mécanique y existait à peine.

    A défaut d’observations positives, des hommes adonnés aux spéculations de la pensée regardèrent au dedans d’eux-mêmes et inventèrent des théories qui furent présentées au monde comme des lois ; mais ainsi qu’on l’a dit avec beaucoup de raison, « l’homme ne peut trouver, en matière de science et de religion, que des choses fausses, et toutes les vérités qu’il découvre ne sont que des faits ou des lois qui émanent du Créateur. » Les hommes du moyen âge, les philosophes des écoles enseignaient des théories qui avaient été découvertes par les Grecs, leurs devanciers, et il était réservé à Bacon d’enseigner cette philosophie qui amène à rechercher la vérité au sein même des faits naturels et non des idées spéculatives des hommes. Depuis l’époque où vivait Bacon jusqu’à nos jours, il y a eu tendance perpétuelle à substituer des observations et des inductions scrupuleuses aux rêves des théoriciens ; de même que la doctrine cartésienne des tourbillons avait disparu devant la découverte de la gravitation, de même le phlogistique imaginaire de Stahl et les cosmogonies plutonienne et neptunienne ont cédé la place aux découvertes de la science moderne. L’un, depuis longtemps, a été remplacé par l’oxygène de Lavoisier, et les autres n’ont pu se maintenir aussitôt qu’elles ont été réfutées par les observations des géologues, dont la branche de science ne remonte guère au delà du siècle actuel.

    En physique, ainsi que cela eu lieu partout, la partie la plus abstraite et la plus générale a précédé, dans son développement, la partie concrète et spéciale. L’astronomie, ou la science des lois qui régissent les corps extérieurs à notre planète, fut étudiée à une époque très-reculée ; les pâtres de la Chaldée avaient observé avec soin les mouvements des corps célestes, et les Babyloniens avaient calculé les éclipses, des milliers d’années avant l’ère chrétienne. Le puits de Syène fournit à Ératosthène les observations nécessaires pour déterminer le méridien terrestre ; et bien des siècles avant Copernic, Archimède enseignait le double mouvement que la terre accomplit autour de son axe et autour du soleil. La durée précise de l’année solaire avait été déterminée par Hipparque, en même temps que les observations faites par les Mexicains et celles des Étrusques conduisaient, à cet égard, si près du même résultat que la différence entre les uns et les autres n’était que de 10 minutes.

    Les mouvements des corps célestes furent donc ainsi de bonne heure étudiés et compris ; toutefois il était réservé à Newton de découvrir pour quelle raison la pomme détachée de l’arbre tombe sur la terre : à Franklin de découvrir l’identité de la foudre et de l’électricité ; à Cavendish la composition de que nous respirons ; à Black l’existence du calorique latent, et aux savants même de nos jours les lois en vertu desquelles nous voyons et nous entendons. Le grand ouvrage de Laplace sur la mécanique céleste fut le produit de cette même époque qui assistait à la naissance d’une science nouvelle, ayant pour objet de déterminer la composition du globe sur lequel nous vivons et nous accomplissons nos mouvements, et dont nous tirons notre subsistance de chaque jour. C’est ainsi qu’à mesure que nous nous rapprochons davantage de l’homme, de ses actes ordinaires et de ses desseins, nous trouvons les plus grands retardements dans ces connaissances positives acquises de si bonne heure, si l’on se reporte à la méthode à suivre dans les efforts qu’il a fallu faire pour les acquérir. L’étude de l’histoire conduit inévitablement à admettre avec Buffon cette opinion : « Que quelque puissant intérêt que nous ayons à nous connaître, il est probable que nous connaissons toute chose beaucoup mieux que nous-mêmes ; » et avec Rousseau cette croyance : « Qu’il faut beaucoup de philosophie pour observer les faits qui se passent tout près de nous ».

    Si nous passons, des lois plus abstraites et plus générales qui régissent les mouvements des corps éloignés de nous, à celles qui déterminent la composition de la matière qui nous environne d’une façon immédiate, nous apercevons de nouvelles lois, mais toutes subordonnées à celles que nous avons d’abord obtenues et en harmonie avec elles. Après la physique qui s’occupe des masses, la chimie s’occupe des éléments dont elles se composent, éléments tous sujets aux mêmes lois qui régissent ces masses elles-mêmes. Les atomes, résultats de l’analyse de Cavendish, obéissent à la loi de la gravitation aussi bien que la terre, les satellites de Jupiter et Jupiter lui-même. « La distinction entre la chimie et la physique, dit M. Comte, est beaucoup moins facile à établir que celle qui existe entre la chimie et l’astronomie ; et, ajoute-t-il, c’est une distinction à l’égard de laquelle il devient plus difficile de se prononcer, à mesure que de nouvelles découvertes révèlent des rapports plus intimes (4) ».

    Le lecteur se convaincra facilement qu’il en est ainsi, s’il réfléchit aux développements considérables que les sciences physiques doivent aujourd’hui aux travaux de Cavendish, de Priestley, de Black, de Davy, de Lavoisier, de Fourcroy, de Gay-Lussac et d’autres chimistes éminents.

    Dans un autre passage de son admirable tableau des progrès et des développements graduels de la science, M. Comte démontre ainsi la relation intime qui existe entre la physique d’une part, la chimie et la physiologie de l’autre.

    « Grâce à la série importante des phénomènes électro-chimiques, la chimie devient, en quelque sorte, un prolongement de la physique ; et à son autre extrémité, elle établit les bases de la physiologie par suite de ses recherches dans le domaine des combinaisons organiques. Ces relations sont tellement réelles qu’il est arrivé souvent, que des chimistes non exercés à la philosophie de la science sont demeurés incertains si tel ou tel sujet particulier se trouvait compris dans le cercle de leur science, ou devait appartenir, soit à la physique, soit à la physiologie (5). »

    Quant à présent, M. Comte pense « que la dépendance directe de la chimie à l’égard de l’astronomie, n’est que très-faible ; mais qu’au moment où arrivera le développement de la chimie concrète, c’est-à-dire l’application méthodique des connaissances chimiques à l’histoire naturelle du globe, les considérations astronomiques se feront jour, sans nul doute, là même où il semble aujourd’hui qu’il n’existe aucun point de contact entre les deux sciences. La géologie, bien qu’encore peu avancée, nous fait pressentir la nécessité future et comme un vague instinct de ce qui existait probablement dans les esprits au siècle de la théologie, lorsqu’on s’était, chimériquement et toutefois obstinément, attaché à cette idée, d’unir l’astrologie et l’alchimie. En réalité, il est impossible de concevoir les grandes opérations qui s’accomplissent à l’intérieur du globe comme radicalement indépendantes de ses conditions planétaires (6) ».

    Si nous laissons les masses dont s’occupe la physique pour passer aux atomes dans lesquels elles se résolvent par suite de l’analyse chimique, nous trouvons immédiatement ces atomes se disposant eux-mêmes en formes organisées et vivantes, et constituant les sujets plus spéciaux de la physiologie végétale, animale et humaine, dont M. Comte définit ainsi les relations avec la chimie :
« La physiologie, dit-il, dépend de la chimie à la fois comme point de départ et comme moyen principal d’investigation. Si nous séparons les phénomènes de la vie, proprement dits, des phénomènes de l’animalité, il est clair que les premiers, dans le double mouvement intérieur qui les caractérise, sont essentiellement chimiques. Les opérations qui résultent de l’organisation ont un caractère particulier ; mais, à part ces modifications, elles sont nécessairement soumises aux lois générales des effets chimiques. Lors même qu’on étudie les corps vivants sous un point de vue uniquement statique, la chimie est d’un usage indispensable, en ce qu’elle nous permet de distinguer avec prévision les divers éléments anatomiques de toute espèce d’organisme (7) ».

    Plus loin, en traitant de la biologie, il s’exprime ainsi :
« C’est à la chimie que la biologie est par sa nature le plus immédiatement et le plus complètement subordonnée. En analysant le phénomène de la vie, nous avons vu que les actes fondamentaux, qui, à raison de leur perpétuité, caractérisent cet état, consistent dans une série de compositions et de décompositions, et qu’ils sont conséquemment d’une nature chimique. Bien que dans les organismes les plus imparfaits les réactions vitales soient profondément distinctes des effets chimiques ordinaires, il n’en est pas moins vrai que toutes les fonctions de la vie organique, proprement dite, sont nécessairement régies par les lois fondamentales de composition et de décomposition qui forment le sujet de la science chimique. Si nous pouvions concevoir, en parcourant toute l’échelle des êtres, la même séparation de la vie organique, par rapport à la vie animale, que nous n’apercevons que dans les végétaux, le mouvement vital n’offrirait que des conceptions chimiques, à l’exception des circonstances essentielles qui distinguent cet ordre de réactions moléculaires. Selon moi, la source générale de ces différences importantes doit être recherchée dans le résultat de chaque conflit chimique, qui ne dépend pas uniquement de la simple composition des corps entre lesquels il a lieu, mais qui est modifié par leur organisation propre, c’est-à-dire par leur structure anatomique. La chimie doit évidemment fournir le point de départ de toute théorie rationnelle de nutrition, de sécrétion, en un mot de toutes les fonctions de la vie végétale, considérées isolément ; chacune de ces fonctions est régie par l’influence des lois chimiques, sauf en ce qui concerne les modifications spéciales appartenant aux conditions organiques (8). »

    Toutefois, ce n’est pas seulement à la chimie que se relie la physiologie. Quelque éloignée de l’astronomie que paraisse cette dernière branche des connaissances, le rapport entre elles « est plus important, dit M. Comte, qu’on ne le suppose généralement. Je conçois, dit-il, en quelque façon comme plus qu’impossible de comprendre la théorie de la pesanteur et ses effets sur l’organisme, isolée de la considération de la gravitation générale. Je conçois en outre, et plus particulièrement, qu’il est impossible de se former une idée scientifique des conditions de l’existence vitale, sans tenir compte de l’agrégation des éléments astronomiques caractérisant la planète qui est le siége de cette existence vitale. Nous verrons plus complètement, dans le volume suivant, de quelle façon l’humanité est affectée par ces conditions astronomiques ; mais nous devons examiner rapidement ces rapports.

    « Les données astronomiques propres à notre planète sont naturellement statiques et dynamiques. L’importance biologique des conditions statiques devient de suite évidente. Personne ne met en doute l’importance pour l’existence vitale de la masse de notre planète, en comparaison de celle du soleil, qui détermine l’intensité de pesanteur ; ni l’importance de sa forme qui régie la direction de la force ; ou de l’équilibre fondamental et des oscillations régulières des fluides qui couvrent la plus grande partie de sa surface, et à laquelle se lie si étroitement  l’existence des êtres vivants ; ou de ses dimensions qui servent de bornes à la reproduction illimitée des espèces, et notamment de l’espèce humaine ; ou de sa distance du centre de notre système, qui détermine principalement sa température. Tout changement soudain dans l’une quelconque de ces conditions modifierait considérablement les phénomènes de la vie. Mais l’influence des conditions dynamiques de l’astronomie sur l’étude de la biologie est encore plus importante. Sans les deux conditions, et de la fixité des pôles comme centre de rotation, et de l’uniformité de la vitesse angulaire de la terre, il y aurait une perturbation continuelle des milieux organiques, qui serait incompatible avec la vie. Bichat avait remarqué que l’intermittence de la vie animale, proprement dite, est subordonnée, dans ses périodes, à la rotation diurne de notre planète ; et nous pouvons étendre l’observation à tous les phénomènes périodiques qui se manifestent dans un organisme quelconque, dans l’état normal ou dans l’état pathologique, en faisant toutefois la part des influences secondaires et transitoires. En outre, il y a toute raison de croire que, dans chaque organisme, la durée totale de la vie et de ses principales phases naturelles dépend de la vitesse angulaire propre à notre planète. En effet, nous sommes autorisés à admettre que, toutes choses égales d’ailleurs, la durée de la vie doit être plus courte particulièrement dans l’organisme animal, à mesure que les phénomènes vitaux se succèdent plus rapidement. Si la terre devait tourner beaucoup plus vite, la série des phénomènes physiologiques en serait accélérée proportionnellement, et, conséquemment, la vie serait plus courte ; de telle sorte que la durée de la vie peut être regardée comme dépendante de la durée du jour. Si la durée de l’année devait changer, la vie de l’organisme en serait de nouveau affectée. Mais une considération encore plus frappante, c’est que l’existence vitale est absolument enchaînée à la forme de l’orbite de la terre, ainsi qu’on l’a déjà observé. Si cette ellipse devait devenir, au lieu de presque circulaire, aussi excentrique que l’orbite d’une comète, le milieu atmosphérique et l’organisme subiraient tous deux un changement funeste à l’existence vitale. C’est ainsi que la faible excentricité de l’orbite de la terre est une des principales conditions des phénomènes biologiques, presque aussi nécessaire que la rotation immanente de la terre ; et tout autre élément du mouvement annuel exerce une influence plus ou moins marquée sur les conditions biologiques, bien qu’elle ne soit pas aussi considérable que celle que nous avons avancée. L’inclinaison du plan de l’orbite, par exemple, détermine la division de la terre en climats, et conséquemment, la distribution géographique des espèces vivantes, animales et végétales. Et réciproquement, par suite de l’alternative des saisons, cette inclinaison influence les phases de l’existence individuelle dans tous les organismes ; et l’on ne peut douter que la vie serait affectée si la révolution de la ligne des noeuds s’accomplissait plus rapidement ; de telle sorte que son état d’immobilité presque complète a quelque valeur biologique. Ces considérations font voir combien il est nécessaire aux biologistes de se renseigner exactement, et sans aucun intermédiaire, sur les éléments réels particuliers à la constitution astronomique de notre planète. Une connaissance inexacte ne suffirait pas. Les lois des limites de variation des divers éléments, ou, au moins, une analyse scientifique des principales bases de leur fixité, sont indispensables pour les recherches biologiques, et l’on ne peut les obtenir qu’en acquérant la connaissance des conceptions de l’astronomie, géométriques et mécaniques.

    « Il peut sembler d’abord anormal, et cela peut paraître une atteinte au système encyclopédique des sciences, que l’astronomie et la biologie soient aussi directement et éminemment unies, tandis qu’il existe entre elles deux autres sciences. Mais tout indispensables que sont la physique et la chimie, l’astronomie et la biologie sont par leur nature les deux branches principales de la philosophie naturelle. Se complétant réciproquement, elles renferment dans leur harmonie rationnelle le système général de nos conceptions fondamentales. Le système solaire et l’homme sont les termes extrêmes dans lesquels nos idées se renfermeront éternellement. Le système d’abord et l’homme ensuite, conformément à la marche positive de notre raison spéculative ; et l’inverse dans les opérations actives, les lois du système déterminant celles qui régissent l’homme et demeurant inaltérables par lui. Entre ces deux pôles de la philosophie naturelle s’interposent les lois de la physique, comme une sorte de complément des lois astronomiques, et, à leur tour, celles de la chimie, comme un préliminaire immédiat des lois biologiques. Telle étant la constitution rationnelle et indissoluble de ces sciences, on voit clairement pourquoi j’ai insisté sur la subordination de l’étude de l’homme à celle du système, comme étant le principal caractère philosophique d’une biologie positive. »

    Si nous passons maintenant à la branche plus concrète et plus spéciale de connaissances, qui traite des rapports de l’homme avec ses semblables et avec la terre dont il tire ses moyens de subsistance, nous trouvons la chimie qui en jette les fondements, lorsqu’elle « abolit l’idée de destruction et de création (9)» et qu’elle établit comme certains les faits suivants : que la consommation des subsistances n’est qu’un pas nécessaire vers leur reproduction ; que, dans toutes les opérations agricoles, l’homme ne fait que fabriquer une machine qui l’entretient pendant qu’il est occupé à cette fabrication ; que plus il consacre de temps et d’intelligence au développement des forces productives de la terre, plus aussi sa puissance de consommation doit être considérable, et que plus la consommation des subsistances suit rapidement la production de celles-ci, plus la reproduction des éléments indispensables pour de nouveaux approvisionnements sera considérable. Ces aperçus relatifs à l’effet du principe ainsi établi ne paraissent pas s’être présentés à l’esprit de M. Comte ; mais il démontre clairement la relation directe qui existe entre la chimie et la science sociale, lorsqu’il dit à ses lecteurs : « Qu’avant qu’on connût aucune matière ou produit gazeux, beaucoup de phénomènes frappants doivent avoir suggéré inévitablement l’idée de l’annihilation ou de la production réelle de la matière dans le système général de la nature. Ces idées ne pouvaient céder devant la véritable conception de décomposition et de composition jusqu’au moment où nous avons décomposé l’air et l’eau, puis analysé les substances végétales et animales, et terminé par l’analyse des alcalis et des terres, montrant ainsi le principe fondamental de la perpétuité indéfinie de la matière. Dans les phénomènes vitaux, l’examen chimique, non-seulement des corps vivants, mais encore de leurs fonctions, tout imparfait qu’il est à cette heure, doit jeter une vive lumière sur l’économie de la nature vitale, en démontrant qu’il ne peut exister aucune matière organique radicalement hétérogène pour une matière inorganique, et que les transformations vitales sont sujettes, comme toutes les autres, aux lois générales des phénomènes chimiques. »

    Il n’est guère possible d’étudier ces faits sans arriver à croire à l’universalité des lois qui régissent la matière, quelque forme que cette matière puisse revêtir ; argile, houille, fer, froment, ou homme ; qu’elle soit condensée sous la forme de chaînes de montagnes, ou d’immenses agglomérations d’hommes. Nous ne pouvons concevoir aucun corps sans pesanteur, et il nous serait impossible d’en imaginer un seul qui ne fût pas soumis à la loi de composition des forces. La chimie et la physiologie, plus concrètes et plus spéciales que la physique, fournissent de nouvelles lois, mais toujours subordonnées à celles qui gouvernent les masses d’où proviennent les atomes dont on s’occupe dans ces branches des connaissances humaines. La chimie concourt au développement de la physique, en même temps que les recherches du physiologiste posent constamment de nouvelles questions et favorisent ainsi le progrès de la science chimique. Chacune d’elle prête son aide et le reçoit à son tour.
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    La racine, la tige, les branches, les feuilles et les fleurs de l’arbre obéissent au même système de lois. Une eau colorée appliquée à la racine change la couleur de la fleur, et si la racine cesse d’absorber des sucs nourriciers, l’arbre périt. Cet arbre est semblable à l’arbre de la science dont la racine existe dans la physique, en même temps que sa tige se partage en divisions basées sur l’observation et l’expérience, et qu’il nous reste à trouver les feuilles, les fleurs et le fruit dans les branches mêmes de la science qui sont moins susceptibles de démonstration.

    On ne peut guère mettre en doute aujourd’hui que cela ne soit vrai, en ce qui concerne les parties les plus abstraites et les plus générales de la science dont nous avons voulu surtout parler.

    Pourrions-nous donc mettre en doute que nous trouverons un résultat identique, en ce qui concerne ces sciences plus concrètes et plus spéciales qui traitent de l’homme dans ses rapports avec le monde matériel, de l’homme dans ses rapports avec ses semblables, de l’homme comme être capable d’acquérir la puissance sur les diverses forces naturelles destinées à son usage, et responsable envers ses semblables et envers son Créateur de l’emploi convenable des facultés dont il a été si merveilleusement doté ? Si la racine, la tige et les branches obéissent aux mêmes lois, ne trouverons-nous pas que les fleurs et le fruit de l’arbre de la science leur sont soumis également, et le diagramme placé en regard de cette page ne représentera-t-il pas avec une très-grande exactitude la relation existante entre les diverses branches des connaissances et l’ordre successif de leur développement.

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

 PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE Ier :

DE LA SCIENCE ET DES MÉTHODES DE LA SCIENCE.

 

 

    § 3. — Distributions et divisions des connaissances par Bacon. Racines et branches de l'arbre de la science.

 


    « Les distributions et les divisions de la science, dit Bacon, dans son Novum Organum, ne sont pas semblables à plusieurs lignes qui se rencontrent à un angle, et ne se touchent que par un point ; mais aux branches d’un arbre aboutissant à une tige, laquelle a une certaine dimension et une somme d’intégrité et de continuité, avant d’arriver à la cessation de continuité et à la division en branches et mères-branches. Conséquemment, ajoute Bacon, il est à propos, avant d’aborder la première distribution, de créer et de constituer une science universelle sous le nom de Philosophia prima, ou philosophie sommaire, qui nous servira de voie principale ou commune, avant d’arriver à cet endroit où les voies se séparent et se partagent. »

    Préoccupé de l’ordre et de la division des sciences, et engagé ainsi qu’il l’était à les présenter au lecteur dans l’introduction de son ouvrage, Bacon n’a pas tenu son engagement : « La première partie de cette Introduction, qui comprend la division des sciences, nous manque, » dit son éditeur. Il nous soumet, à la place, une étude proportionnée à l’élucidation que le texte lui a paru exiger plutôt qu’un essai destiné à combler la lacune existante.

    On parle généralement des diverses branches de la science naturelle ; mais cette expression figurée comporte avec le sujet un parallélisme plus complet, puisqu’un arbre a non-seulement des branches, mais encore des racines. Celles-ci sont, à proprement parler, des branches souterraines constituant la base et le soutien de l’arbre, et fournissant la subsistance vitale de l’arbre qui se développe par, et avec ces racines elles-mêmes. Sa tige, ses branches, ses fleurs et ses fruits sont un aliment transformé, fourni par les racines, et les allusions que présente la figure sont bien en harmonie avec l’histoire naturelle du sujet que nous voulons développer.

    La racine centrale ou racine pivotante, ainsi que peut le voir le lecteur, représente la matière, avec ses qualités essentielles d’inertie, d’impénétrabilité, de divisibilité, et de force attractive. Les branches latérales représentent, d’une part, les forces mécaniques et chimiques, et de l’autre les forces végétales et animales, et, de ces racines qui servent à la subsistance de l’être, part la tige homme, ainsi composée quant à sa constitution naturelle. L’âme étant la vie occulte de l’organisation, ne peut se représenter, bien qu’elle se manifeste par son évidence propre dans les fleurs et les fruits, ou les émotions et les pensées qui dérivent de ses facultés.

    Nous avons maintenant la tige, c’est-à-dire l’homme « possédant une certaine dimension et une certaine somme d’unité et de continuité, avant d’arriver à se discontinuer et à se diviser » dans les divers embranchements de ses divers genres d’activité. Ces branches sont ses fonctions, qui se ramifient dans toutes leurs différences spéciales d’application. La première branche du côté matériel est la physique, ainsi qu’on l’a représenté dans la figure. Ses ramifications sont l’histoire naturelle et la chimie — les masses et les atomes ; et les rejetons sont la mécanique et la dynamique chimique, l’une étant l’action des masses et l’autre celle des atomes.

    La branche principale, du côté vital de l’arbre, et qui s’élève un peu au-dessus de la physique, doit être nécessairement l’organologie, qui forme d’abord une branche secondaire, la science des êtres végétaux, ou la phytologie, et d’où nait la physiologie végétale ; et secondairement la science des êtres animaux, ou la zoologie qui conduit à la biologie, ou la science de la vie.

    Si nous suivons la tige dans l’ordre naturel du rang et du développement successif, nous voyons qu’elle nous présente la science sociale, qui se divise en jurisprudence et économie politique, en même temps que, du côté correspondant, la branche principale, la psychologie, se ramifie en éthique et en théologie ; et enfin l’arbre est couronné à son sommet par l’intuition, qui est comme la branche matérielle, et l’inspiration qui est comme la branche vitale. Ces sciences, placées au point le plus élevé et que nous avons nommées en dernier lieu, sont exactement la source de l’autre science ou des autres sciences auxquelles Bacon fait allusion, et qu’il place au-dessus de la métaphysique lorsqu’il s’exprime en ces termes : « Quant au point culminant, la loi suprême de la nature, nous ignorons si les recherches de l’homme peuvent y atteindre, » c’est-à-dire de façon à coordonner et à disposer dans un ordre méthodique ses enseignements.

    Dans ce plan de la science des choses, il n’y a place ni pour la logique, ni pour les mathématiques, sciences qui régissent respectivement l’esprit et la matière. Aucune d’elles n’appartient à l’histoire naturelle, toutes deux n’étant que de simples instruments qui servent à étudier la nature.

    Historiquement, les branches placées à la cime de l’arbre de la science, comme celles de tous les autres arbres, sont les premières produites ; bientôt paraissent les branches placées immédiatement au-dessous, mais qui viennent plus tard à maturité, les instincts de religion et de raison apparaissant dans toute leur vigueur dès l’enfance des races. La science sociale, la métaphysique, se développent, la première nécessairement, et la seconde spontanément, aussitôt que les sociétés se forment et que s’éveille la réflexion ; et elles donnent bientôt naissance à des fleurs et à des fruits ; c’est-à-dire à la musique, à la poésie, aux beaux-arts, à la logique, aux mathématiques et à ces généralités de la vérité spéculative qui sont les produits de l’imagination et de la réflexion. La correspondance entre la figure choisie et les faits à éclairer nous semble complète.

    Avec le temps, les branches les plus rapprochées de la terre, plus matérielles dans leur substance et plus dépendantes de l’observation, acquièrent du développement dans leur plus grande diversité d’usage. Les sciences qui s’appliquent à la substance, aux objets naturels, croissent et se ramifient d’une façon presque indéfinie ; la philosophie physique et l’organologie, dans leurs dépendances, poussant, pour ainsi dire, dans toutes les directions suivies par l’observation et l’expérience, d’abord dominées par l’ombre des branches spéculatives placées au-dessus d’elles, mais toujours vivifiées par certaines branches spéculatives ; tandis qu’à leur tour elles reconnaissent ce service en leur fournissant une force substantielle, en modifiant et corrigeant leur développement à mesure qu’il a lieu.

    Telle est l’histoire de la science et telle est l’explication de ses divisions, de sa succession et de sa coordination successives ; elle représente la nature composée de l’homme, les sources de ses facultés et l’ordre de leur développement.

 

 

 


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