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1 décembre 2004 3 01 /12 /décembre /2004 00:05


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La Révolution Roosevelt
Georges Boris – 1934

 


Chapitre II : A la recherche d'une méthode

 




    Si l'on veut interpréter les mesures de redressement et de réforme qui constituent le New Deal, il faut essayer au préalable d'en démêler les intentions, les directions générales et les méthodes.

    Rien de plus malaisé que cet effort de systématisation. La matière, comme d'ailleurs le tempérament américain, y est réfractaire. Il est facile, au contraire, de railler les incohérences et les contradictions de la politique de M. Roosevelt, de montrer qu'il procède toujours par tâtonnements et presque jamais avec un propos lointain dans l'esprit. Ne s'est-il pas réclamé, dès avant son accession au pouvoir, de la méthode expérimentale? N'a-t-il point annoncé qu'il tenterait successivement des remèdes divers, abandonnerait ceux qui ne donneraient pas les effets espérés, retiendrait ceux dont les résultats apparaîtraient favorables?

    C'est à tort qu'on a représenté le New Deal comme une construction imaginée par une poignée d'intellectuels, constitués en un trust du cerveau par le président. Si quelques-uns de ces conseillers font en Amérique figure de doctrinaires, comparés aux théoriciens européens de l'économie et de la sociologie, aux tenants des écoles libérales ou sociales, ce ne sont encore que des empiristes.

    A peine si un ou deux des professeurs du Brain Trust ont tracé les plans d'un régime idéal. Pas d'unité de vues au surplus dans l'entourage du président ; les conservateurs sociaux voisinent avec les réformateurs et au sein de ce dernier groupe, il y a des monétistes, des autotarchistes, des libre-échangistes, des partisans de l'économie dirigée, et enfin des socialisants qui ne croient pas à la possibilité de survie d'un régime capitaliste même amendé.

    On serait tenté dans ces conditions, d'exposer sans ordre préconçu, au hasard de la chronologie, l'évolution du New Deal, laissant au lecteur le soin de rechercher les analogies, les correspondances et les harmonies d'un monde en gestation.

    Je crois, au contraire, que sous la pression des événements et des lois économiques, s'opère presque inconsciemment, une synthèse des buts et des moyens, et qu'à condition de la percevoir, on possède une méthode d'investigation et d'exposition de l'expérience Roosevelt.

    Dans ce labyrinthe du New Deal aux corridors jalonnés de mystérieuses initiales (A.A.A. — P.W.A. — C.W.A. — R.F.C.) des fils conducteurs doivent permettre de découvrir les avenues principales, et leurs points de rencontre ou d'aboutissement. Le premier et le principal de ces fils nous conduira à travers les méandres de la politique monétaire et financière ; un second nous fera connaître la politique agricole, un troisième, la politique industrielle.

    Réforme monétaire et financière, réforme agraire, réforme industrielle, tels sont les volets du triptyque dont l'ensemble donnera une image du New Deal. Au centre, on doit se représenter la réforme monétaire et financière, comme l'élément fondamental sur lequel les deux autres viennent s'étayer. Du moment que M. Roosevelt ne réalisait pas du jour au lendemain la révolution totale et n'abolissait pas le régime du profit, la question des prix, donc de la monnaie et de la finance, devait dominer sa politique. Sans la réforme monétaire, toutes les autres lui seraient restées interdites, faute de moyens financiers pour les réaliser. Il eût été dans l'incapacité de s'attaquer au problème bancaire et au problème de l'endettement, comme à celui du pouvoir d'achat des fermiers, et à celui de la répartition des profits de l'industrie.

    Ce n'est que parce qu'il s'est libéré de la tutelle des principes orthodoxes qu'il a pu entreprendre de modifier la structure économique et sociale de son pays.

    Aussi, est-ce à la réforme monétaire et financière et à ses corollaires que sera consacrée la première partie de cette interprétation.

 

 

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1 décembre 2004 3 01 /12 /décembre /2004 00:04


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La Révolution Roosevelt
Georges Boris – 1934

 


Chapitre I : La situation au début 1934

 




    Et voici maintenant le tableau de la situation présente. Faute de statistiques plus récentes les chiffres cités ici sont, pour la plupart, ceux du mois de décembre 1933 et l'on devra tenir compte du fait qu'au cours du premier trimestre de 1934 une nouvelle et notable amélioration s'est produite.

    Sans s'attarder à des considérations reposant sur des apparences, il convient de marquer néanmoins le progrès qui saute tout de suite taux yeux de l'observateur.

    D'une manière générale la mendicité est devenue très rare dans les rues, de même que le vagabondage a presque disparu dans les Campagnes.

    Les breadlines (files de miséreux à la porte des soupes populaires) — spectacle encore courant il y a quelques mois — ne se rencontrent plus guère que dans les quartiers où la misère a de tout temps été grande. Il est juste de dire que dans une certaine mesure la chose doit être attribuée à une meilleure organisation de l'assistance et au fait que maintenant les secours sont souvent portés à domicile.

    Mais seules les données statistiques peuvent exprimer dans quelle mesure ces apparences correspondent aux réalités.

    I. Les prix et le coût de la vie — L’objectif immédiat de la politique de redressement était de provoquer une reprise des prix de gros et des prix agricoles sans hausse correspondante du coût de la vie.

    L'indice général des prix de gros s'établissait le 3 février 1934 à 72,8 (1926 = 100) contre 60,0 à pareille époque l'an dernier, soit une hausse de 21,5 %.

    En ce qui concerne les produits agricoles, l'indice est de 60,5 contre 40,2 l'an dernier, à pareille époque. L'amélioration est donc de plus de 50 %, le niveau actuel se rapproche sensiblement de celui atteint pendant un très court laps de temps en juillet dernier au moment de la poussée spéculative qui a suivi la première dévaluation du dollar (62,7).

    Pour les indices individuels, il nous faut, pour les raisons déjà dites, nous référer aux statistiques de décembre dernier.

    L'indice du blé était alors de 55,1 contre 29,9 en décembre 1932, celui du maïs 63,0 contre 30,5, celui de l'avoine 84,1 contre 38,6, celui de l'orge 89,7 contre 45,0, celui du seigle 62,2 contre 36,2, celui du coton 58,3 contre 39,4, celui du pétrole 51,6 contre 45, celui du cuivre 57,1 contre 46.

    Par contre, le coût de la vie ne s'est relevé que dans de très faibles proportions, contrairement  à ce qui a été affirmé en France.

    L’origine des erreurs commises à ce propos vaut d’être recherchée. Elle paraît devoir être trouvée dans les indications publiées à intervalles réguliers par l'American Federation of Labor, laquelle se borne, pour des raisons compréhensibles, à mettre en vedette l’augmentation du coût de la nourriture et du vêtement.

    Il va de soi que les prix des denrées alimentaires ont suivi dans une certaine mesure celui des produits agricoles. Il a passé de 94,6 à 105,2 de janvier 1933 à janvier 1934, soit environ 11 % d'augmentation. Quant au vêtement, les prix de vente en ont augmenté par suite de la situation particulière de l'industrie textile, où la N. R. A. a mis fin, comme on le verra, à une situation tout à fait anormale, et à une exploitation scandaleuse de la main-d'oeuvre. Les statistiques de décembre accusent une hausse voisine de 10 % en un an.

    Mais le prix de la nourriture et du vêtement ne sont que des éléments isolés du coût de la vie. Il ne faut pas perdre de vue notamment qu'en Amérique les dépenses pour l'alimentation représentent une proportion bien plus faible que chez nous du budget familial.

    Le département du Travail publie depuis fort longtemps un indice pondéré du coût de la vie qui tient compte non seulement de la nourriture et du vêtement, mais aussi du loyer, de l'éclairage, du chauffage, des articles de ménage, des services (transports, blanchissage, etc.).

    Cet indice accuse de décembre 1932 à décembre 1933, une hausse de 2,2 % seulement (135 contre 132,1). Sur le point le plus bas qui ait été atteint (juin 1933) la hausse n'est encore que de 5,2 %. Le niveau actuel est le même qu'en juin 1932.

    Il reste de 20 % inférieur à ce qu'il était en 1927-28.

    Les chiffres ci-dessus sont relatifs à la population urbaine, pour laquelle, comme on voit, la hausse du prix de la vie est presque insensible.

    En ce qui concerne les agriculteurs la situation est un peu moins favorable, l'élément loyer, qui joue un rôle si important dans les villes, et surtout en Amérique, n'entrant pas en ligne de compte. Par contre, les prix d'achat des outils et des machines agricoles interviennent dans leur cas. Or, ces prix, loin d'avoir augmenté, sont encore légèrement inférieurs à ceux de l'année précédente, leur indice étant de 83,5 contre 84,5 (chiffres de décembre). De même, l'indice des autos est de 96,7 contre 99.

    L'augmentation du pouvoir d'achat global de la population est donc très importante.

    II. La situation des fermiers et leurs dettes. — La hausse des prix des produits agricoles, qui ont en moyenne doublé, tandis que les prix de détail augmentaient à peine, indique assez que la situation des fermiers s'est considérablement améliorée.

    Sans doute leur a-t-on demandé de réduire leur production. Mais ils ont reçu des versements en espèces et d'autres avantages, dont nous verrons le détail, en compensation du manque à produire et à vendre.

    Aussi, bien que les effets du New Deal ne se soient fait sentir que dans la seconde partie de l'année 1933, et pour une partie seulement des récoltes de l'automne, estime-t-on que leur revenu global a passé de 5 milliards 143 millions de dollars en 1932 à 6 milliards 400 millions en 1933.

    En outre, l'aménagement des dettes hypothécaires et bancaires a apporté un soulagement très sensible aux agriculteurs. Par le rachat des anciennes hypothèques en échange d'obligations garanties par l'Etat fédéral, les intérêts à la charge des fermiers ont été réduits en moyenne d'un quart (6 % à 4,50%) ; des exploitations agricoles saisies ont été rachetées et rendues à leurs propriétaires ; de nouvelles facilités de crédit à bon marché ont été offertes ; des prêts sur récolte consentis.

    La détente qui en est résultée dans des régions, où en automne encore la situation était grave, n'est contestée par personne. Planteurs de coton et de tabac, producteurs de céréales, connaissent des jours infiniment meilleurs. L'amélioration, quoique plus récente, est certaine pour les producteurs de sucre et les éleveurs de porcs. Toutefois, les conditions restent sérieuses chez les éleveurs de bétail.

    III. Le commerce et l'industrie. — La reprise est très marquée dans le commerce de détail aussi bien que dans le commerce de gros. Les chiffres de ventes publiés par les magasins à succursales multiples sont de l'ordre de 20 % supérieurs à ceux de l'an dernier.

    L'indice de l'activité des affaires a passé de 61,7 en février 1933 à 78,5 en mars 1934.

    D'après les indications publiées dans le New York Times en février dernier, sur la base des moyennes de 1923-25, la production atteignait l'indice 95 dans l'industrie de la chaussure, la consommation du coton se chiffrait par 89, les livraisons de soie par 103, l'activité dans l'industrie des conserves de viande par 98, la production de l'essence par 184, la production des pneus par 93, celle des cigarettes par 118. En mars 1934 l'industrie de l'automobile a fabriqué autant de voitures qu'en septembre 1929, dernier mois de l'ère de prospérité.

    Par contre, l'indice de l'industrie du ciment n'était que 39, de même que celui des chantiers navals, celui du bois 30, celui de la fabrication des locomotives 0.

    D'une manière générale on peut dire que l'activité des industries de consommation n'est plus très loin de la normale, que l'industrie de l'automobile marche à plein, mais que les industries de capital, bien qu'en reprise, elles aussi, sont encore loin l'industrie du bâtiment en particulier — d'avoir retrouvé leur activité ancienne. Cependant, l'industrie métallurgique, qui, au début de 1933, ne travaillait qu'à 16 % de sa capacité, et qui, après avoir connu une très brève période de prospérité en juillet dernier, était retombée à 25 % en automne, s'est graduellement rétablie depuis décembre et atteint au début de mars le coefficient 49 %.

    La statistique des faillites est également instructive. On en avait enregistré 305 dans la semaine terminée le 1er février 1934 contre 660 dans la semaine terminée le 2 février 1933.

    En janvier 1934 les recettes nettes des chemins de fer marquent un accroissement de 190 % sur janvier 1933 et de 207 % sur janvier 1932.

    Un indice du mouvement des bénéfices industriels et commerciaux est donné par les changements dans les déclarations de dividende. En janvier 1934 on en a enregistré 188 modifiés dans un sens favorable contre 64 en janvier 1933 et 73 en janvier 1932. Il y en a eu 58 modifiés dans un sens défavorable en janvier 1934 contre 135 et 264 respectivement.

    D'après une étude de la National City Bank, qui porte sur 1.475 sociétés relevant de 55 industries, il a été réalisé par ces entreprises 97 millions de dollars de bénéfices en 1933, contre 97 millions de pertes en 1932. L'amélioration s'est accentuée au début de 1934 : toujours d'après la même source, un sondage opéré sur 210 sociétés industrielles, choisies parmi les plus importantes, indique que 75 % d'entre elles ont réalisé des bénéfices pendant le premier trimestre de l'année, contre 63 % pendant le dernier trimestre de 1933, et contre seulement 40 % pendant la période correspondante de l'an dernier. Le bénéfice net global de ces 210 sociétés a été de 930 millions de dollars de janvier à mars 1934, contre 720 millions pour le trimestre précédent, alors qu'une perte nette de 23 millions avait été enregistrée pour le premier trimestre de 1933.

    IV. Chômage et les feuilles de salaire. — Le Département du Travail publie des études détaillées relatives au chômage et aux bordereaux de salaires. Les statistiques répartissent les industries en deux catégories, à savoir, d'une part, les industries manufacturières (manufacturing industries) qui comprennent l'alimentation, le textile, le vêtement, le fer et l'acier, les machines, la métallurgie, l'auto et les instruments de transport, les bois, le cuir, le papier, l'industrie chimique, l'industrie du caoutchouc et celle du tabac.

    Un second groupe, dit des industries non manufacturières, comprend les mines, les carrières, l'extraction du pétrole, les services publics, le commerce de gros et de détail, les hôtels, l'industrie des conserves, la blanchisserie, la teinturerie, les banques, les assurances.

    En ce qui concerne les industries manufacturières, l'indice de l'emploi est en décembre 1933 de 70,1 contre 58,3 un an auparavant. L'amélioration est de 20 %. Comparée au chiffre de mars 1932 elle atteint 27,20 %.

    De son côté, le bordereau des salaires accuse une augmentation de 32,10 % sur décembre 1932 et de 49 % sur mars 1933. La reprise est la plus marquée dans la métallurgie, dans l'industrie chimique, dans celle des machines agricoles (où le relèvement est de 69,9 % pour l'indice de l'emploi et de 118,3 % pour l'indice du bordereau des salaires).

    Pour les industries dites non manufacturières, il y a hausse des indices dans 11 cas sur 15, hausse particulièrement marquée dans l'industrie des conserves (46,6 % pour l'emploi et 52,3 % pour le bordereau de salaires), l'extraction du pétrole (31,1 % et 27,6 % respectivement), le commerce de détail (10,7 % et 9,1 %), les mines métalliques (21,9 et 40,1 % ), les mines bitumineuses (7,7 et 34,7 %). Il n'y a de baisse sensible que dans deux cas : les mines d'anthracite (-12,6 % et - 21,2 %) et les télégraphes et téléphones (- 7,2 % et - 7,9 %).

    On doit noter ici que la situation était nettement meilleure au début qu'à la fin de l'automne et que du 15 octobre au 15 décembre on a enregistré une baisse des divers indices. Tandis que dans le second groupe la baisse ne dépassait pas celle que déterminent chaque année, à la même époque, les influences saisonnières, elle était légèrement supérieure dans la catégorie des industries manufacturières.

    Or, il semble que le redressement général de l'économie aurait dû au contraire annuler les facteurs saisonniers. Le déclin enregistré a donc inspiré une assez vive anxiété et même provoqué dans certains milieux un accès de pessimisme au mois de novembre dernier. Seule une analyse plus détaillée et une interprétation des faits nous permettront de nous former une opinion sur la cause de ces difficultés et sur le bien-fondé de ces inquiétudes.

    Toutefois, en s'en tenant aux chiffres seulement, on doit observer que certaines branches, notamment la métallurgie, les machines-outils, les machines agricoles, l'éclairage, l'industrie chimique, ont continué de progresser en novembre et décembre et que ces industries étant en général considérées comme des baromètres de l'activité future, les indications qu'elles donnaient annonçaient un avenir plus favorable.

    Effectivement, si le ralentissement a persisté et s'est même légèrement accentué jusque vers la mi-janvier, les statisticiens, se fondant sur de premières données en leur possession, prévoient que les chiffres postérieurs accuseront une très vive reprise (1).

    Si maintenant, au lieu d'adopter la classification des statistiques du ministère du Travail, on répartit les industries en industries de consommation et en industries de capital, on aboutit à des conclusions d'un autre ordre et qui corroborent entièrement les indications données au paragraphe 3. On trouve en effet qu'en novembre dernier les industries de consommation employaient 3.730.000 personnes contre 4.468.000 en novembre 1929 (et 3.231.000 en novembre 1932). Une augmentation de 17 % était suffisante pour revenir à l'ancien niveau.

    Par contre, les industries de capital employaient 2.654.000 personnes en novembre 1933 contre 4.207.000 en novembre 1929 (et 2.082.000 en novembre 1932). Pour rétablir la situation, une augmentation de 37 % était encore nécessaire (2).

    Ce retard dans la reprise des industries de capital vaut d'être souligné dès maintenant. Il faut ajouter qu'à l'heure présente ces industries travaillent surtout pour l'Etat. Les mesures législatives votées sous la nouvelle administration ont, en effet, eu pour résultat de fermer à peu près complètement le marché des capitaux aux entreprises privées, qui sont donc dans l'impossibilité de financer de nouveaux investissements.

    Si l'on en vient maintenant aux chiffres globaux du chômage, on doit se souvenir que les estimations n'en peuvent être que très approximatives.

    Cependant il était généralement admis au mois de février qu'il y avait 6 à 7 millions de personnes sans travail aux Etats-Unis (contre 15 ou 16, en février 1933).

    Parmi les travailleurs embauchés depuis un an on comptait 340.000 jeunes gens enrôlés dans les camps de travail du Civil Conservation Corps, 267.000 employés et ouvriers engagés sur les chantiers des Travaux publics et 3.500.000 personnes auxquelles la Civil Works Administration donnait du travail à titre temporaire et payait des salaires normaux.

    Certaines statistiques rangent ces quatre millions de travailleurs au nombre des chômeurs, dont ils fixent alors le chiffre à 10 ou 11 millions. Cette manière de calculer est tout aussi abusive que celle qui consisterait à les considérer comme ayant retrouvé des situations définitives.

    On a seulement le droit de dire qu'approximativement le tiers des chômeurs a été résorbé de façon normale et qu'en outre trois à quatre millions de personnes ont été embauchées par l'Etat à des titres divers, grâce à des mesures de crise (3).

    V. Les banques. — Les changements intervenus dans la situation bancaire et financière sont au moins aussi importants que dans l'agriculture, le commerce et l'industrie.

    Depuis le moratoire, la plupart des établissements ont été rouverts. Ceux dont les dépôts restent gelés ne constituent plus qu'une très petite minorité. Graduellement d'ailleurs, ils sont renfloués par la grande banque d'Etat qui a nom Reconstruction Finance Corporation, laquelle les oblige à procéder à des augmentations de capital qu'elle souscrit en tout ou en partie.

    En outre, par le jeu d'une assurance à laquelle participent les Banques elles-mêmes, d'une part, et la Reconstruction Finance Corporation de l'autre, tous les dépôts inférieurs à 2.500 dollars sont actuellement garantis. On estime que le bénéfice de cette mesure s'étend à 95 % du montant total des dépôts.

    Ainsi, la structure bancaire du pays, qui inspirait tant d'inquiétudes au temps de l'administration Hoover, et qu'on avait vu s'écrouler à la fin de février 1933, se trouve rétablie et consolidée. La thésaurisation, devenue sans objet, est matée.

    Un grand nombre d'entreprises industrielles et commerciales, qui accusaient des pertes il y a un an, enregistrent actuellement des bénéfices. Les autres montrent pour la plupart des bilans améliorés. Le service des intérêts des obligations est repris dans un grand nombre de cas, ou paraît pouvoir l'être dans des délais plus ou moins rapprochés. Beaucoup de Sociétés ont pu recommencer à distribuer des dividendes ou en augmenter l'importance.

    La hausse des titres, qui en a été la conséquence, ainsi que la revalorisation des créances ont assaini la situation des caisses d'épargne, des caisses hypothécaires, des Compagnies d'assurance et des banques.

    D'une manière générale, la solvabilité et la liquidité des individus et des Sociétés ont été rétablies ou améliorées.

    VI. Coup d'oeil général. — A la fin de l'hiver 1933, la situation économique des États-Unis peut être caractérisée de la manière suivante :

    Hausse considérable des matières premières sans hausse correspondante du coût de la vie. Amélioration importante de la situation des fermiers et de l'endettement. Reprise commerciale et industrielle très vive pour tout ce qui a trait à la consommation, sensiblement retardée en ce qui concerne les industries de capital. Résorption du chômage jusqu'à concurrence d'un tiers et, si l'on tient compte des embauchages par l'Etat, jusqu'à concurrence de moitié. Rétablissement complet de la situation bancaire.

    Tels sont les premiers résultats obtenus par l'administration Roosevelt. Comparée à ce qu'elle était il y a un an, la situation apparaît transformée.

    La crise, à n'en juger que par les faits et les chiffres, semble sinon résolue, du moins en voie de solution rapide.

    Mais les adversaires du New Deal, tout en reconnaissant les progrès réalisés, en dénoncent le caractère artificiel. Les uns y voient l'effet d'un mécanisme d'inflation dont ils prévoient l'accélération jusqu'à ce qu'il échappe à tout contrôle. D'autres insistent sur le fait que le redressement actuel tient uniquement à l'action constante de l'Etat dans tous les domaines ; cette intervention, assurent-ils, ne saurait se poursuivre durant plusieurs mois encore sans provoquer un désastre financier suivi d'un désastre économique, et, si elle est interrompue, l'effondrement ne sera ni moins rapide, ni moins total.

    Ce n'est pas encore le moment de discuter ces opinions. J'ai exposé les faits sans les interpréter. Seul, un examen plus approfondi du New Deal permettra d'apprécier la valeur des critiques et de formuler un pronostic.

    Mais, en même temps que je présentais un tableau qui ne pouvait être que très favorable, il convenait de faire entendre l'avis des pessimistes, de ceux qui croient à la fragilité et même au danger d'une amélioration, dont aucun, cependant, ne nie la réalité présente.



1 - En effet dès le 16 février l’indice de l’emploi revenait au maximum enregistré en octobre pour l’année 1933, tandis que l’indice du bordereau des salaires le dépassait nettement.

2 - Chiffres donnés par M. Lubin, commissaire aux statistiques du Département du Travail (Enginering News Record, 8 février 1934).

3 - A la fin de mars 1934 le National Industrial Conference Board estimait que le nombre des chômeurs était tombé à 8.610.000, en y comprenant les ouvriers et employés auxquels l'Etat donne temporairement du travail. Le même organisme évaluait le nombre des chômeurs de mars 1932 à 13.200.000. D'après cette statistique la diminution du chômage aurait atteint 34,8 % en un an. Plus optimiste, M. Harriman, président du Congrès des Chambres de Commerce des Etats-Unis, déclarait quelques semaines plus tard que le nombre des chômeurs était tombé à 7 millions. Par contre, l'American Federation of Labor, au même moment, estimait qu'il y en avait encore plus de 10 millions.


 

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1 décembre 2004 3 01 /12 /décembre /2004 00:03


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La Révolution Roosevelt
Georges Boris – 1934

 


Chapitre I : La situation au début 1933


 

    Sans entrer dans les détails, dont la plupart sont présents à la mémoire du lecteur et qui peuvent en tout cas être trouvés dans de nombreux articles et ouvrages, on peut résumer de la façon suivante la situation des Etats-Unis au début le 1933.

    I. Les prix et le pouvoir d'achat. — C'est par la chute profonde des prix des matières premières que se caractérise la crise.

    L'indice des prix des produits agricoles est tombé de 100 en 1926 à 44,1 en décembre 1932. Les principales denrées sont tombées au tiers ou même au quart de leur valeur. Le coton est au coefficient 34,9, le maïs à 30,5, le blé à 29,9, les porcs à 24,8. Parmi les autres produits naturels des Etats-Unis, le pétrole est au coefficient 45, le cuivre 34,6.

    Dans le même temps les prix de détail ont baissé, mais dans une bien moindre proportion. Le coût de la vie n'a diminué que de 24,8 %, soit à peine d'un quart.

    Le décalage entre les prix des matières premières et les prix de détail a bouleversé l'économie : en tant que producteur, le citoyen américain ne reçoit que le tiers ou le quart de ce qu'il obtenait pour ses marchandises il y a six ans ; mais ce qu'il achète, en tant que consommateur, lui coûte encore plus des trois quarts du prix ancien. En d'autres termes, le pouvoir d'achat de la population active s'est contracté dans des proportions inouïes.

    II. Les dettes et la situation des fermiers. — Cependant le poids des dettes hypothécaires ou bancaires, dont la production est grevée, est devenu intolérable. Le montant de ces dettes était énorme ; il s'élevait à 14 milliards de dollars, et la charge des intérêts dépassait 900 millions de dollars.

    Ces dettes, écrit M. Lindley (1), avaient été contractées au moment ou le niveau général des prix était le double de celui du début de 1933, et quand le prix des denrées agricoles était quatre fois plus élevé. Exprimée en blé ou en coton, la dette du fermier représente quatre fois ce qu'il a reçu de son créancier. En fait, certains produits ne rapportent même plus sur le marché ce qu'ils ont coûté en semences, en engrais et en main-d'oeuvre pour les récolter.

    La détresse est telle dans les campagnes qu'un peu partout éclatent des révoltes, et que des de violence se produisent chaque jour à l'occasion de la mise en vente de propriétés hypothéquées.

    III. Le commerce et l'industrie. — Par suite de la réduction du pouvoir d'achat de la population active, le commerce intérieur a périclité, et l'industrie, privée de commandes, a du réduire ses fabrications et licencier une grande partie de sa main d'oeuvre.

    Travaillant à perte, elle a cessé de servir des dividendes à ses actionnaires et, dans un grand nombre de cas, ne peut même plus servir d'intérêt à ses obligataires. De même les chemins de fer, qui, pour la plupart, ont cessé de payer les coupons d'une dette obligataire dont le montant total s'élève à 11 milliards de dollars.

    IV. Le chômage. — Il n'existe point de statistique exacte du chômage en Amérique, et les évaluations faites par divers organismes sont fondées sur des sondages dont les conclusions sont naturellement discutables. Les estimations variaient, au moment de la prise du pouvoir par M. Roosevelt, de 14 à 17 millions. Si le chiffre le plus fort peut paraître exagéré (d'autant qu'au 1er mars, par suite du moratoire la courbe a fait une pointe) il faut néanmoins observer qu'aucune statistique ne tient compte du très grand nombre d'employés licenciés par les Etats, les comtés et les municipalités.

    Il résulte d'études faites ultérieurement que le nombre total des sans-travail devait, au début de l'année 1933, être supérieur à quinze millions. En temps normal, on compte de deux à quatre millions de chômeurs en moyenne, la plupart temporaires.

    V. Les banques. — La baisse générale des actions et des obligations, résultat du marasme économique, et la carence générale des débiteurs, outre qu'elles frappent directement les rentiers, propriétaires et possédants de toutes catégories, a mis en posture périlleuse les caisses hypothécaires, les caisses d'épargne, les compagnies d'assurance et les banques. Avant même le moratoire général, et depuis de longs mois, nombre de ces établissements se sont vus contraints de cesser leurs paiements et de fermer leurs guichets. D'ailleurs, si l'on établissait des bilans sincères, presque tous apparaîtraient en état de faillite.

    Situation que soupçonnent tout au moins les déposants. Aussi les runs succèdent-ils aux runs à travers le pays. Une véritable psychose s'est emparée du public qui, estimant que le seul refuge réside dans l'or ou la monnaie, accumule les pièces et  les billets, et thésaurise à un degré dont l'histoire n'offre pas de précédent.

    Pour faire face aux retraits des dépôts, les banques à leur tour réalisent leur portefeuille, refusent  le renouvellement des emprunts et exigent le remboursement de leurs créances, précipitant les faillites commerciales et industrielles, forçant à des liquidations désastreuses, enfonçant encore les prix et les cours.

    VI. Coups d'oeil général -  Quinze millions de chômeurs représentent, si l'on tient compte des familles dépendant d'eux, quarante-cinq millions d'individus dans le dénuement. Il faut y ajouter quelque quinze millions d'agriculteurs dont la détresse n'est pas moindre.

    Au total, soixante millions de personnes —un Américain sur - deux privés de leurs moyens d'existence. En outre, au sein même de la classe bourgeoise et capitaliste, les cas de ruine totale ne se comptent plus et tout un prolétariat nouveau est apparu, non moins misérable, non moins désespéré que l'autre. Les Etats, les comtés et les municipalités aux finances banqueroutières ne peuvent même plus payer leurs fonctionnaires et se trouvent dans l'incapacité de secourir les chômeurs, qui s'en vont mendier dans les rues, et souvent de ville en ville, ou vagabonder dans les campagnes.

    Tout le système économique et financier se disloque : l'endettement dépasse la fortune publique, et chaque Américain, en moyenne, doit plus qu'il ne possède.

    Aussi les contrats, devenus, d'une manière générale, inexécutables, ont-ils perdu leur valeur même juridique.

    Dans certaines régions, où toutes les banques ont fermé leurs portes, et où le numéraire a cessé de circuler, la population est réduite à user de la méthode primitive du troc.

    A la veille de l'avènement de M. Roosevelt, une série de runs et de moratoires dans les Etats de l'Union oblige le gouvernement fédéral à proclamer le moratoire général. La paralysie gagne l'économie américaine tout entière ; et la ruine imminente menace ceux qui dans le naufrage général avaient réussi à surnager jusqu'alors.




1 - The Roosevelt Revolution. A History of the New Deal



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1 décembre 2004 3 01 /12 /décembre /2004 00:02


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La Révolution Roosevelt
Georges Boris – 1934



Chapitre I : Bilans comparés




    Le 6 février 1934, c'était aux nouvelles de France que les journaux américains donnaient la première place ; d'ordinaire ils les relèguent dans les pages intérieures. Ce jour-là, dans toutes les éditions successives elles faisaient les frais de manchettes à sensation. Signe que pour une fois
pour un instant l'intérêt et l'émotion du public se détournaient des affaires purement nationales, et que l'émeute, le sang versé dans les rues de Paris frappaient l'imagination d'un peuple indifférent, en général, à ce qui ne le touche pas directement.

    D'une conversation surprise par hasard à Washington, j'ai retenu ce mot : Voilà ce qui nous serait arrivé si nous n'avions pas eu le New Deal.

    Rien de plus significatif que ce commentaire d'un inconnu. Il traduit la conviction, non pas d'un individu seulement, mais de la nation tout entière, que la nouvelle politique, instaurée par le président Roosevelt, a sauvé les Etats-Unis du désespoir, des convulsions sanglantes et de l'anarchie.

    C'est là une opinion à laquelle, là-bas, nul ne contredit : ni l'ouvrier, bien que le chômage l'atteigne ou le menace encore ; ni le fermier, bien que l'ère des restrictions ne soit pas close pour lui ; ni le chef d'entreprise, bien que la stabilité de ses bénéfices ne lui paraisse nullement assurée ; ni même le magnat de Wall Street, encore qu'il se voie déchu de sa toute-puissance, et qu'il sache devoir renoncer définitivement à une bonne part de ses privilèges ; ni même le politicien républicain, si avide qu'il soit de revanche, quelque hâte qu'il ait d'attaquer et de supplanter son adversaire démocrate.

    Il va de soi que, prise séparément, chacune des mesures de l'Administration est l'objet de critiques plus ou moins sévères ; l'avenir paraît incertain à la plupart, sombre à quelques-uns. Mais sur l'amélioration actuelle de la situation, sur le retour, sinon de la confiance absolue, tout au moins du courage et de l'espoir, on n'entend pas de voix discordante. D'ailleurs au programme du gouvernement ne s'oppose aucun autre programme.

    La popularité inouïe dont jouit M. Roosevelt, popularité dont on peut à tout instant recueillir le témoignage dans les conversations particulières et dans les lieux publics, popularité qui, dit-on, n'a de comparable dans l'histoire américaine que celle de George Washington, ne s'explique que par les résultats d'ores et déjà obtenus ou par les espoirs entretenus. La docilité du Congrès
elle aussi sans précédent, en dépit de quelques accès d'indépendance passagers constitue d'ailleurs à elle seule un indice suffisamment probant. Sénateurs et députés ne font qu'obéir à la volonté du peuple, telle qu'elle s'exprime dans leur courrier quotidien, dans les milliers de lettres où les électeurs leur enjoignent « de suivre notre président ». Un humoriste n'a-t-il pas été jusqu'à prétendre que si M. Roosevelt demandait le vote d'une loi prescrivant la stérilisation des membres du Congrès, ceux-ci n'oseraient pas la repousser?


***


    Ainsi donc un homme, une politique, dans lesquels, il y a un an, l'espérance suprême — celle du salut — fut placée, ne l'a point déçue. Or, les aspirations qu'il fallait satisfaire n'étaient pas de cet ordre, ou négatif ou abstrait ou prestigieux, où les clientèles d'un Mussolini et d'un Hitler ont choisi les leurs. Ni l'écrasement de l'ennemi intérieur, ni l'exaltation d'une mystique politique, ni l'embrigadement des foules, ni les défilés en uniforme, ni les manifestations à grand spectacle n'eussent apaisé le peuple des Etats-Unis. N'oublions pas que la Déclaration de l'Indépendance, cette charte de la nation américaine, reconnaît, comme un droit imprescriptible de l'homme, au même titre que la vie et la liberté, la poursuite du bonheur. En 1933, dans la quatrième année d'une affreuse détresse, c'est l'exercice de ce droit que revendiquait le citoyen américain. Il voulait moins de souffrances, et plus de justice. De telles exigences, ce n'est pas qu'avec des harangues et des mots d'ordre qu'on arrive à les satisfaire.

    Le degré auquel les promesses sont remplies se mesure par des chiffres, et ces chiffres se lisent, noir sur blanc, dans le livre de comptes familial, comme sur les statistiques publiques.

    Ce que le New Deal a donné à ce jour, chacun est donc à même de le calculer, soit pour sa propre personne, Soit pour la communauté. En ce qui concerne celle-ci, une simple comparaison de la situation au début de 1933 et au début de 1934 va nous permettre d'apprécier.

     Dans cette confrontation liminaire, les faits actuels ne pourront être présentés qu'à l'état de statistiques et non dans leur devenir. Or l'Amérique est en pleine évolution, sinon en révolution ; c'est une matière mouvante ou plastique, dont l'aspect et la forme se modifient incessamment. L'impression qui se dégage du tableau varie donc infiniment selon le moment où on le peint. En juin 1933 ce ne sont que notes d'éblouissantes lumières, en septembre l'incertitude reparaît, en novembre une obscure anxiété domine, pour faire place quelques semaines plus tard à une sorte d'optimisme tempéré, et comme dépourvu de nervosité.

    C'est pourquoi ce premier examen ne comportera pas de conclusion ; de la constatation d'un progrès, même considérable, et d'un mieux-être général on ne devra point déduire de pronostic. Deux simples coupes pratiquées dans le temps n'y autorisent pas. Sans doute en observant et en retenant les points clairs ou sombres du champ d'investigation, on apercevra déjà les issues et les écueils, les alternatives possibles de l'expérience Roosevelt ; on verra peut-être même se dégager certaines des lignes de force qui mènent une Amérique, plus ou moins consciente, dans une direction déterminée davantage par la logique des événements que par la volonté des hommes

    Mais ce n'est qu'en reprenant ensuite l'analyse des faits et des institutions suivant une méthode qui impliquera une première interprétation, et en les interprétant chacun tour à tour que des jugements et des prévisions deviendront possibles.

    Signalons encore dès maintenant combien il est malaisé de distinguer exactement entre les satisfactions - acquises ou escomptées - à la double aspiration du peuple américain, aspiration que nous résumions à l'instant dans la formule bivalente moins de misère et plus de justice, et qu'un grand journaliste américain, M. Walter Lippmann, désignait un jour par les mots recovery (redressement) et reform (réforme sociale). Aspirations dont le même auteur a montré qu'elles sont parfois opposées ; car le redressement, à moins qu'il ne se pratique en dehors du régime capitaliste, implique, au bas d'une courbe de dépression, un certain appel à l'esprit de spéculation qui ne s'harmonise guère avec les règles d'éthique et de morale proposées par l'esprit de réforme. Si bien que lorsque le moment viendra de procéder à la critique de l'oeuvre réalisée ou en cours, on pourra hésiter sur le choix du critère à adopter. Toutefois, la nécessité primordiale à laquelle obéit l'Amérique étant celle d'échapper au désastre, on commettrait une erreur à vouloir se placer hors des contingences ; le souci des réalités commande, dans les jugements à formuler, de donner le pas au redressement sur la réforme.



***

 

 

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1 décembre 2004 3 01 /12 /décembre /2004 00:01


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La Révolution Roosevelt
Georges Boris – 1934

 

 

Introduction

 

 

 

    Il y a maintenant plus d'un an que les Etats-Unis d’Amérique se sont transformés en un laboratoire social où se poursuit, sur un peuple de cent vingt-cinq millions d'êtres, une expérience ou plus exactement une série d'expériences, dont le double objectif est de trouver les remèdes à la crise économique et de découvrir les règles d'un ordre nouveau, mieux équilibré, plus harmonieux, plus juste.

    La méthode expérimentale appliquée à une telle matière, pour une telle recherche, quelle occasion unique pour l'économiste et le sociologue d'observer et de s'instruire! Et pour les gouvernants et les gouvernés de tirer profit des tentatives d'autrui, selon leurs résultats.

    Tout autre est malheureusement l'attitude de l'immense majorité des Français face à la révolution Roosevelt. Elle va de l'ignorance à l'hostilité, en passant par l'indifférence et le dédain. Les docteurs avaient par anticipation prononcé leur sentence et déclaré l'échec certain ; car il y a des remèdes qui n'ont pas le droit de guérir, mais seulement le devoir de tuer.

    L'opinion française, dont la docilité aux mots d'ordre et la crédulité sont un sujet permanent de surprise, et qui accepte indéfiniment les informations tendancieuses et fausses, s'est laissé annoncer, chaque jour pour le lendemain, la fin de l'Amérique Rooseveltienne. De même, des années durant, on lui avait quotidiennement prédit l'écroulement de la Russie Soviétique.

    Encore l'U.R.S.S. a-t-elle eu de tout temps des partisans qui se chargeaient de rectifier et de polémiquer.

    Les Etats-Unis continuent de vivre sous le régime de Roosevelt. Mieux encore, ils se relèvent rapidement. Qui le sait? Qui le dit?

    Précisément parce qu'il ne se réclame d'aucune discipline économique et sociale, parce que sa politique se meut en dehors des cadres d'un système ou d'une doctrine, parce qu'il fait, à proprement parler, de l'expérience, M. Roosevelt a soulevé contre lui les tenants d'une école comme de l'autre. A propos des juges qu'il trouve de ce côté de l'Atlantique, il pourrait reprendre le mot de Montaigne : « Je fus pelaudé à toutes mains ; au Gibelin j'étais Guelphe, au Guelphe, Gibelin. »

    Or, le Français, tout au moins, devrait observer l'expérience américaine avec un intérêt singulier et en l'absence de toute passion dogmatique. N'est-ce point la seule révolution qui se poursuive aujourd'hui dans le respect des formes démocratiques et des libertés publiques auxquelles il est lui-même attaché?

    C'est dans cet esprit — et sans que l'objectivité exclue la sympathie — qu'a été tenté le présent essai de mise au point et d'interprétation.

    Avril 1934.


 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

 

 

 

 

 

PRÉFACE.

 

             L'ouvrage que nous offrons aujourd'hui à l'examen du public se défendra lui-même ; mais ceux qui le liront excuseront peut-être l'auteur, si, pour quelques instants, il réclame leur attention en faveur de sujets qui n'ont guère d'intérêt que pour lui.

 

            Parmi les principes que nous énonçons ici, quelques-uns apparaissent en ce moment, pour la première fois ; d'autres avaient déjà été publiés il y a une vingtaine d'années (1). Depuis cette époque, ceux-ci ont fait une nouvelle apparition dans un autre ouvrage dû à un économiste français distingué (2) et dont les nombreux exemplaires ont été lus par des milliers d'individus qui n'avaient jamais eu sous les yeux les volumes, où les mêmes idées avaient été mises au jour antérieurement. En trouvant ici la reproduction de ce qu'elles avaient déjà lu ailleurs, et présenté sans reconnaître un pareil fait, ces personnes seraient, tout naturellement disposées à soupçonner l'auteur actuel de s'être déloyalement approprié le bien d'autrui, bien qu'en réalité, il fût lui-même le propriétaire véritable. Ce serait pour lui une situation pénible et il estime que le seul moyen d'y échapper, est de tracer, en cette circonstance, une courte esquisse des phases successives dans lesquelles ont été découvertes les idées nouvelles renfermées dans les pages suivantes.

 

            La théorie de la valeur, telle que nous la présentons aujourd'hui, parut, pour la première fois, en 1837. Cette théorie étant très-simple, était, en même temps, très-large ; elle embrassait toutes les denrées ou toutes les choses auxquelles pouvaient s'appliquer l'idée de valeur, la terre, le travail, ou leurs divers produits. C'était un pas de fait vers la généralisation des lois naturelles, la valeur du sol ayant été attribuée jusque-là, par tous les économistes, à des causes énormément différentes de celles qui la communiquaient à ses produits (3).

 

            Une conséquence de cette première découverte fut celle d'une loi générale de distribution, embrassant tous les produits du travail, appliqué à la culture ou à la transformation des matières, à des changements de lieu ou de forme. Suivant les théories alors généralement admises, le profit que fait un individu était toujours accompagné d'une perte subie par un autre, les rentes s'élevant à mesure que le travail devenait moins productif, et les profits haussant, à mesure que les salaires baissaient ; doctrine qui, si elle était l'expression de la vérité, ne tendrait à rien moins qu'à produire la discorde universelle, et qui ne serait également que la conséquence naturelle d'une grande loi établie par la Divinité pour le gouvernement de l'espèce humaine (4).

 

            La loi que nous avons publiée à cette époque et que nous reproduisons aujourd'hui était complètement contraire à cette doctrine, puisque cette loi prouvait que le capitaliste et le travailleur profitaient l'un et l'autre de toute mesure qui tendait à rendre le travail plus productif, tandis qu'ils ne pouvaient que perdre, par suite d'une mesure quelconque tendant à rendre le travail moins productif ; ce qui établissait ainsi une parfaite harmonie des intérêts.

 

            Bien qu'intimement persuadé de la vérité des lois qu'il soumettait alors à l'examen, l'auteur n'en demeurait pas moins convaincu qu'il restait encore à découvrir la loi réellement fondamentale ; et que, jusqu'au moment où elle pourrait être mise en lumière, une foule de phénomènes sociaux devaient continuer à rester inexplicables. Toutefois, il n'aurait su dire dans quel sens il devait diriger ses recherches. Il avait déjà acquis la conviction personnelle, que la théorie offerte à l'examen par M. Ricardo, n'étant pas d'une vérité universelle, n'avait pas droit à être considérée comme loi fondamentale ; mais ce ne fut que dix ans plus tard qu'il fut amené à observer ce fait, que la théorie en question était universellement fausse. La loi réelle, telle qu'elle apparut alors à l'auteur, était complètement contraire à celle proposée par Ricardo ; l'oeuvre de la culture ayant toujours commencé (et le fait avait eu lieu invariablement) par les terrains les plus ingrats, pour s'appliquer ensuite aux terrains plus fertiles, à mesure que la richesse s'était développée et que la population avait augmenté. Là était la grande vérité fondamentale dont il avait eu l'idée antérieurement ; c'était aussi la vérité indispensable pour la démonstration complète du caractère incontestable des principes qu'il avait établis précédemment. C'était encore une preuve nouvelle de l'universalité des lois naturelles ; la conduite de l'homme à l'égard de la terre elle-même se trouvait ainsi avoir été identique à celle qu'il adopte à l'égard de tous les instruments qu'il emprunte pour les façonner, à cette immense machine elle-même. Commençant toujours ses travaux avec une hache grossière, il arrive progressivement à l'emploi d'instruments en acier ; s'adressant toujours aux terrains les plus ingrats, il arrive progressivement aux terrains plus fertiles qui donnent au travailleur le revenu le plus considérable ; c'est ainsi qu'il demeure prouvé que l'accroissement de la population est indispensable pour l'accroissement dans la quantité de subsistances. C'était là l'harmonie des intérêts, résultat complètement opposé à la doctrine de discorde enseignée par Malthus.

 

            Il y a aujourd'hui dix ans que fut annoncée cette loi si importante (5). En se livrant à cette démonstration, l'auteur se trouva constamment entraîné à mentionner les faits naturels pour démontrer les phénomènes sociaux, et il fut ainsi amené à remarquer l'étroite affinité qui existe entre les lois physique et les lois sociales. En réfléchissant à ce sujet, il arriva bientôt à exprimer l'opinion, qu'un examen plus approfondi conduirait au développement d'un fait immense : à savoir qu'il n'existait qu'un système unique de loi : les lois instituées pour régir la matière sous forme d'argile et de sable étant reconnues identiques à celles qui régissent cette matière même lorsqu'elle prend la forme de l'homme, ou des sociétés humaines.

 

            Dans l'ouvrage publié à cette époque, les découvertes de la science moderne, démontrant que la matière est indestructible, furent pour la première fois appliquées avec profit à la science sociale ; on fit voir alors la différence qui existe entre l'agriculture et tous les autres travaux de l'homme dans ce fait, que le fermier était constamment occupé à fabriquer une machine dont la puissance augmentait d'année en année, tandis que le patron d'un navire et le conducteur de voiture employaient constamment des machines dont la puissance diminuait aussi régulièrement. Toute industrie du premier, ainsi qu'on le démontra, consistait à créer et à améliorer des terrains, sa puissance augmentant avec l'accroissement de la richesse et de la population. Toutefois il était réservé à un ami de l'auteur, M. E. Peshine Smith, de développer complètement la loi de perpétuité de la matière, relativement à l'influence qu'elle exerce sur la loi de population ; on trouvera dans le présent volume de nombreux extraits, emprunté à cet excellent petit manuel.

 

            La grande loi, la loi véritablement fondamentale de la science, indispensable à la démonstration de l'identité des lois physiques et sociales, restait cependant encore à découvrir ; mais l'auteur pense aujourd'hui l'avoir présentée dans le second chapitre de ce volume. On trouvera, dans le troisième, la loi développée par M. Peshine Smith. Le quatrième offrira la loi d'occupation de la terre, telle qu'elle a été publiée, il y a dix ans ; on trouvera dans les chapitres suivants (V et VI), celles de la valeur et de la distribution des produits, publiées dix ans auparavant. L'ordre indispensable ici pour les mettre dans un jour convenable est, ainsi que le lecteur doit s'en apercevoir, précisément l'ordre inverse de leur découverte, ce qui prouve la vérité de cette idée que les premiers principes sont toujours les derniers découverts.

 

            Il nous reste maintenant à dire quelques mots relativement à la marche suivie par l'auteur, dans les recherches auxquelles il s'est livré jusqu'à ce jour, et qu'il continue en cet ouvrage. Le coup d'oeil le plus superficiel jeté sur les diverses parties de l'univers, nous permet d'apercevoir que toutes les périodes de civilisation des temps passés peuvent se retrouver dans le temps présent ; et que si nous voulons comprendre les premières, nous ne pouvons y arriver qu'en étudiant les dernières, suivant ainsi la voie parcourue depuis si longtemps par les professeurs des sciences physiques. En procédant ainsi, il a donc fallu, nécessairement, examiner avec soin le mouvement des principales sociétés européennes, et particulièrement celles de France et d'Angleterre ; c'est dans la première qu'a pris naissance la doctrine de l'excès de population, et parmi les autres nations européennes, c'est la seconde qui a le plus souvent troublé la paix du monde. Par suite, il est arrivé que l'auteur a été accusé d'un sentiment hostile par les deux nations ; et les motifs qui l'ont guidé ont été ainsi en butte aux attaques de personnes qui n'ont pas jugé à propos de chercher à démontrer, que les faits articulés par lui ne pouvaient être admis comme véritables, ou que ses raisonnements n'étaient pas justifiés par les faits. L'accusation, toutefois, entraîne avec elle sa réfutation. Si l'auteur eût été, en effet, assez dénué de jugement pour se permettre de rapporter des faits inexacts, ou de tirer, de ceux-ci, des conséquences qu'ils ne justifiaient pas, il se serait, par là même, si complètement livré à la merci de ses critiques qu'il les eût affranchis complètement de la nécessité de rechercher les motifs qui l'avaient fait agir.

 

            S'il se connaît lui-même le moins du monde, il n'a été poussé que par un seul motif, le désir de découvrir la vérité ; un fait semble prouver qu'il en est réellement ainsi, c'est que non-seulement, il n'a jamais été accusé d'avoir dénaturé les arguments de ses adversaires, mais qu'au contraire, en mainte occasion, on l'a loué de la parfaite exactitude avec laquelle ces arguments ont été présentés. A son grand regret, il doit le dire, la conduite de ses adversaires a été bien différente, ses vues ayant été la plupart du temps exposées d'abord inexactement, pour avoir ainsi un premier moyen de réfutation. Il espère, cependant, qu'à l'avenir on adoptera un autre procédé, et que ceux qui le critiquent, se persuaderont que « malgré les prétentions si fréquemment mises en avant par les hommes d'État et les économistes, plusieurs des parties les plus intéressantes des sciences qu'ils professent sont très-imparfaitement comprises, que l'art important d'appliquer ces sciences aux affaires de la vie pour produire la plus grande somme de bien permanent, fait peu de progrès, et que cet art est à peine sorti de l'enfance (6) »

 

            S'ils avaient quelque doute sur l'exactitude de l'opinion émise en ce moment, sur l'état actuel de la science économique, qu'ils jettent encore les yeux sur l'ouvrage de l'un des plus éminents économistes modernes, ils y verront qu'il demande s'il y a lieu d'être surpris, « au milieu de tant de prétentions rivales, de tant d'exigences contradictoires, d'une masse aussi inextricable de vérités et d'erreurs, que la science ait fait un temps d'arrêt ; qu'elle n'a fait que reconnaître sa voie ; que sa marche a été chancelante et pleine d'hésitation (7) » Quant à lui, sa marche n'était pas incertaine. Apercevant les nuages épais dans lesquels s'enveloppait la science, il proclama sa résolution bien arrêtée de chercher à ne pas augmenter « l'obscurité, qui, d'après son propre aveu, existait manifestement. » Voilà ce que reconnaissent hautement les hommes qui ont conquis une position éminente parmi les professeurs de la science sociale ; et cependant, parmi leurs adeptes, il se trouve des individus d'une expérience relativement insignifiante, qui traitent avec un suprême dédain la conception de toute idée nouvelle (8).

 

            L'auteur voudrait que ces individus demeurassent bien persuadés de ce fait, que dans toutes les branches de la science, l'orthodoxie de la génération existante n'est que l'hérésie de la génération qui l'a précédée, la plupart des idées soutenues aujourd'hui par eux et considérées comme incontestables, ayant été, et même tout récemment, traitées comme complètement absurdes (9). Les disciples de Ptolémée, voyant le soleil tourner autour de la terre et trouvant dans les Écritures la preuve de ce fait, avaient les plus fortes raisons pour croire que l'exactitude de pareilles doctrines était hors de contestation. Copernic fut donc considéré comme hérétique et Galilée contraint de se rétracter ; et pourtant c'est la doctrine établie aujourd'hui dans les écoles, c'est celle du mouvement de la terre. Puisqu'il en a été ainsi dans le passé, il peut en être de même à présent, les doctrines économiques le plus généralement admises aujourd'hui comme vraies tombant dans l'oubli, pour aller prendre place à côté du système de Ptolémée.

 

            Un auteur éminent de notre époque a dit avec raison : « Que tout individu doit naturellement regarder ses opinions personnelles comme justes ; car s'il les regardait comme fausses, elles cesseraient bientôt d'être ses opinions ; mais qu'il y a une énorme différence, entre se regarder comme infaillible et être fermement convaincu de la vérité de sa croyance. Lorsqu'un individu, » dit-il, « réfléchit sur une certaine doctrine, il peut être pénétré de la complète conviction qu'il est improbable, ou même impossible, qu'elle soit erronée, et il peut éprouver le même sentiment en ce qui concerne toutes ses autres opinions, s'il en fait l'objet de ses réflexions isolées. Et cependant, lorsqu'il les considère dans leur ensemble, lorsqu'il réfléchit qu'il n'existe pas un seul individu sur la terre qui soutienne collectivement les mêmes opinions, lorsqu'il porte ses regards sur l'histoire ancienne et sur l'état actuel de l'espèce humaine, et qu'il observe les croyances si variées des siècles et des nations, les manières diverses de penser des sectes, des corporations et des individus, les idées autrefois soutenues fermement, et aujourd'hui abandonnées, les préjugés jadis régnant généralement qui ont disparu, et les interminables controverses causes de division entre les hommes qui avaient fait, de la conquête de la vérité, l'affaire de leur vie ; lorsque ce même individu vient encore à considérer, qu'un grand nombre de ses semblables ont eu une conviction de la justesse de leurs sentiments respectifs égale à la sienne, il ne peut se refuser à cette évidente conclusion : qu'il est presque impossible qu'à ses propres opinions, il ne se mêle quelque erreur ; qu'il est infiniment plus probable qu'il a tort sur quelques points, que raison sur tous (10). »

 

            Tout ce que désire l'auteur de cet ouvrage, c'est que ses arguments soient loyalement pesés, et qu'à cet effet, le lecteur se corrobore lui-même en faisant quelque effort, et prenant à certains égards, la résolution d'admettre, sans prévention, toute conclusion qui lui paraîtra basée sur des observations faites avec soin, et des arguments logiques, lors même qu'ils seraient d'une nature contraire aux idées qu'il peut s'être formées, ou avoir admises à l'avance, sans examen, sur la foi d'autrui. « Un tel effort, dit John Herschell, est le commencement de la discipline intellectuelle, qui forme l'un des buts les plus importants de toute science. C'est le premier pas fait vers cet état de pureté mentale, qui seul peut nous rendre capables d'une perception complète et constante de la beauté morale, aussi bien que de l'adaptation physique. C'est l'euphraise et la rue qui doivent servir à éclaircir notre vue avant que nous puissions percevoir et contempler, tels qu'ils sont, réellement, les traits de la nature et de la vérité (11). »

 

            Dans ces efforts tentés aujourd'hui pour démontrer l'universalité des lois naturelles, l'auteur a profité beaucoup des idées que lui ont fourni deux de ses amis, l'un d'eux est M. Peshine Smith dont il a parlé plus haut, l'autre est le docteur William Elder, son compatriote ; il les prie tous deux aujourd'hui, d'accepter ses remercîments.

 

Philadelphie, 10 février 1858.

 

*          *          *

 

           

 

            Malgré la parfaite harmonie de tous les principes, dont nous avons retracé plus haut le développement graduel, il existe cependant une profonde différence entre les premiers et les derniers ouvrages de l'auteur, en ce qui concerne la politique nationale, recommandée comme indispensable pour permettre à ces principes de se développer dans toute leur plénitude. Dans les premiers, il se présente comme l'adversaire de toute espèce de réglementation, ayant pour objet l'intervention dans les échanges avec l'étranger, sa croyance à l'universalité des grandes lois naturelles l'ayant conduit même à rejeter cette idée de J.-B. Say : « que la protection accordée dans le but de favoriser un emploi avantageux du capital et du travail, peut devenir profitable au bien général. » Dans les derniers, il a admis qu'il s'était trompé à cet égard, de nouveaux développements de principes, à la recherche desquels il s'est livré, l'ayant conduit à sentir la nécessité absolue de l'exercice de ce pouvoir régulateur de la société, relativement à ces échanges, qui depuis, a été si bien décrit par M. Chevalier comme indispensable au développement des facultés humaines, et à l'accroissement de l'État en richesse, en force et en puissance (12).

 

            Comme il parait nécessaire de rendre compte d'un semblable changement d'idées, le lecteur nous excusera peut-être de réclamer en ce moment son attention, pour lui en présenter ici les causes dans une courte explication.

 

            A l'époque de la publication de ses premiers ouvrages (de 1835 à 1840), il avait eu peu d'occasions d'étudier, dans son pays, l'effet des systèmes de libre-échange et de protection, les deux tiers de la période entière de l'existence nationale s'étant écoulés au milieu d'une série non interrompue de guerres européennes, qui avaient produit une demande artificielle de services relativement aux navires et aux trafiquants américains, et aux matières premières du sol américain. Le système recommandé au monde par les écrivains de l'école anglaise du libre-échange, avait été alors tout récemment adopté par le gouvernement fédéral, son adoption ayant été suivie d'une prospérité apparente, qui semblait fournir une preuve concluante de la justesse d'opinion de ceux qui s'attachaient à cette idée ; « que le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins, » et particulièrement en matière d'échanges internationaux. Cependant cette prospérité s'évanouit bientôt, les crises monétaires se succédèrent, jusqu'au moment où enfin la confiance disparut presque complètement, et le commerce fut presque entièrement anéanti, en même temps que des particuliers, des villes, et l'Union en masse, ses routes et ses établissements de banque, n'offrirent plus aux regards que le spectacle de la banqueroute, et de la ruine la plus complète.

 

            Tel était l'état des choses, à l'époque où fut promulgué le tarif hautement protecteur de 1842. A peine était-il passé à l'état de loi, que la confiance reparut et que le commerce se ranima, premiers pas vers le retour du pays tout entier dans le plus court délai, à un état de prospérité, auquel on n'avait encore vu jusqu'alors rien de comparable. En constatant que ces faits si remarquables étaient en complète opposition avec la théorie du libre-échange, l'auteur fut amené à étudier les phénomènes qui s'étaient présentés pendant la période de ce même libre-échange de 1817 à 1824, et pendant la période de protection inaugurée en 1825, et close en 1834 ; la première aboutissant à une banqueroute ruineuse, semblable à celle qui s'était manifestée de nouveau en 1842, et la seconde, donnant au pays un état de prospérité tel, qu'il s'est réalisé une seconde fois en 1846. En portant donc ses regards hors de son pays, il s'aperçut que les phénomènes offerts par le spectacle des autres nations, se trouvaient précisément d'accord avec ceux qu'il avait observés dans son pays, les sociétés protégées accomplissant de constants progrès en richesse et en force, tandis que les sociétés non protégées, marchaient aussi constamment vers l'anarchie et la ruine. Plus il étudia de semblables faits, plus il demeura convaincu que la théorie du libre-échange contenait en elle-même quelque grave erreur ; mais en quoi consistait cette erreur, où pourrait-on là découvrir ? Pendant plusieurs années, il fut hors d'état de formuler à cet égard une réponse satisfaisante, même pour lui-même.

 

            Toutefois, en 1847, remarquant ce fait considérable, qu'en opposition complète aux doctrines de l'école Ricardo-Malthusienne, l'oeuvre de défrichement avait toujours commencé sur les terrains moins fertiles, et que c'était uniquement, à mesure que la population devenait plus compacte que les terrains plus riches pouvaient être soumis à la culture, l'auteur fut amené à étudier la cause de la tendance extraordinaire à la dispersion et à l'isolement dont l'existence était manifeste dans toute l'étendue des États-Unis et pour ainsi dire à toutes les périodes de sa vie nationale. Il lui fallut peu de temps pour être à même de se convaincre qu'on devait l'attribuer à un épuisement constant du sol, résultant de la dépendance des marchés étrangers pour la vente des produits bruts de la terre. Pour triompher d'une semblable difficulté, pour rendre au sol une nouvelle vigueur, pour que l'agriculture devint une science, et que les terres plus fertiles fussent soumises à la culture, il était nécessaire, ainsi qu'il le vit clairement, que les hommes pussent de plus en plus se réunir, au lieu de se trouver, comme aujourd'hui, de temps en temps contraints de s'isoler de leurs semblables. Pour arriver à combiner ainsi leurs efforts, il était indispensable qu'il y eût diversité dans les travaux qui rapprocheraient les consommateurs des producteurs. Produire cette diversité et créer un grand commerce national comme base d'un commerce étendu avec l'Étranger, tel était le but qu'on s'était proposé dans tous les pays qui avaient adopté les mesures de protection, et le résultat se révélait dans la richesse et la puissance croissantes de la France, de l'Allemagne et d'autres pays de l'Europe continentale, comparées avec la décadence, sous ce double rapport, dans tous ceux où l'on avait imposé le système anglais du libre-échange. L'expérience subie en Amérique avait concordé parfaitement avec ces faits, la prospérité ayant été la compagne invariable du système protecteur, tandis que chaque période de libre-échange avait abouti à une banqueroute générale et à la ruine. En voyant ce qui arrivait, il devint évident pour lui que là, comme ailleurs, on avait eu recours à la protection, comme mesure de résistance à ce système vexatoire sous l'empire duquel l'industrie manufacturière tend à se centraliser de plus en plus dans une seule petite île ; et il n'hésita plus, dès lors, à admettre qu'il s'était trompé, ni à exprimer sa croyance, que c'était par l'adoption de mesures protectrices que nous devions, finalement, obtenir une complète liberté commerciale. Cette croyance s'est fortifiée à chaque heure qui s'est écoulée depuis, ainsi que pourront s'en apercevoir ceux qui voudront bien comparer la manière dont il l'a exprimée et les faits sur lesquels elle s'appuie dans le présent ouvrage, avec ceux du volume où il annonçait cette découverte de la loi qui régit l'occupation des divers terrains, découverte qui l'avait conduit d'abord à voir qu'une agriculture réelle suivait toujours, et jamais ne précédait, l'établissement d'une industrie diversifiée, et que, conséquemment, la protection était une question agricole et non industrielle (13).

 

Philadelphie, 18 octobre 1860.

 

*          *          *

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

CHAPITRE I :

DE LA SCIENCE ET DES MÉTHODES DE LA SCIENCE.

 

 

    § 1. — La connaissance positive des phénomènes naturels dérive de l'observation directe. Les plus anciennes conceptions abstraites des lois de la nature ne sont que les points d'attente de l’Expérience. La Logique et les Mathématiques ne sont que des instruments pour faciliter l'acquisition de la science et ne sont pas elles-mêmes des sciences.

    Lorsque le premier homme eut assisté pendant plusieurs jours (ne fût-ce qu’une seule semaine) au lever et au coucher du soleil et qu’il se fût aperçu que son lever était invariablement accompagné de la présence de la lumière, tandis que son coucher l’était aussi invariablement de son absence, dès ce jour il acquit les premiers et grossiers éléments d’une connaissance positive, c’est-à-dire de la science. Étant donnée la cause, c’est-à-dire le lever du soleil, il lui eût été impossible de concevoir que l’effet ne dût pas en résulter. En continuant ses observations il apprit à remarquer qu’à certaines saisons de l’année le corps lumineux semblait traverser certaines parties du ciel et qu’alors il faisait constamment chaud, qu’il poussait sur les arbres des feuilles auxquelles succédaient les fruits, tandis que pendant d’autres saisons ce même corps lumineux semblait occuper d’autres parties du ciel et qu’alors les fruits disparaissaient et que les feuilles tombaient, semblant ainsi des signes précurseurs du froid de l’hiver. Ce fut pour lui une nouvelle connaissance ajoutée à celles qu’il possédait déjà, et avec elle vint la prévoyance et le sentiment de la nécessité de l’action. S’il voulait subsister pendant la saison du froid, il ne le pouvait qu’en s’y préparant pendant la saison chaude, et c’est là un principe aussi parfaitement compris par les Esquimaux nomades des bords de l’Océan Arctique que des savants les plus éclairés et les plus éminents de l’Europe et de l’Amérique.

    Les premières idées d’un tel homme durent être celles d’espace, de quantité et de forme. Évidemment le soleil était très-éloigné, tandis que, parmi les arbres, les uns se trouvaient placés à une certaine distance et les autres à la portée de la main. La lune était un corps d’une espèce unique, tandis que les étoiles étaient innombrables. L’arbre était d’une taille élevée et l’arbuste petit. Les collines étaient hautes et s’élançaient vers un point culminant, tandis que les plaines étaient basses et plates. Nous avons là tous les concepts à la fois les plus abstraits, les plus simples et les plus évidents. L’idée d’espace est la même, soit que nous considérions la distance qui existe entre le soleil et les étoiles qui l’environnent ou celle qui existe entre les montagnes et nous. Il en est de même du nombre et de la forme, qui s’appliquent aussi facilement aux sables du rivage de la mer qu’aux arbres gigantesques de la forêt, ou aux divers corps que nous voyons se mouvoir à travers les espaces de la voûte céleste.

    En second lieu vint le désir ou plutôt le besoin de comparer les distances, les nombres et les quantités, et le moyen d’arriver à ce résultat se trouva mis à sa portée dans un mécanisme que lui fournit la nature, mécanisme toujours à sa disposition : son doigt ou son bras lui donna la mesure de la grandeur et son pas celle de la distance ; l’étalon auquel il compara le poids se trouva dans quelqu’un des produits les plus ordinaires répandus autour de lui. Il arrive toutefois que dans une foule de cas la distance, la vitesse, les dimensions échappent à une appréciation directe, et c’est ainsi que naît le besoin d’inventer un moyen pour comparer les quantités éloignées et inconnues avec celles qui, placées près de nous, peuvent être déterminées ; c’est l’origine des mathématiques ou de la science par excellence, ainsi appelée par les Grecs, parce qu’ils lui furent redevables de presque toutes les connaissances positives qu’ils possédèrent.

    La table de multiplication donne au cultivateur le moyen de déterminer le nombre de jours contenu dans un nombre donné de semaines, et au marchand le nombre de livres que renferme sa cargaison de coton. A l’aide de sa règle, le charpentier détermine la distance qui existe entre les deux bouts de la planche qu’il travaille. La ligne de sonde fournit au marin le moyen de constater la profondeur de l’eau qui entoure son navire, et, grâce au baromètre, le voyageur détermine la hauteur de la montagne dont il a gravi le sommet. Ce sont là tout autant d’instruments pour rendre plus facile l’acquisition de nos connaissances, et l’on peut aussi considérer comme tels les formules mathématiques, à l’aide desquelles le savant peut déterminer la grandeur et la pesanteur de corps placés par rapport à lui à une distance de plusieurs milliards de lieues ; et c’est ainsi qu’il peut résoudre d’innombrables questions qui sont pour l’homme du plus haut intérêt. Ces instruments sont la clef de la science, mais on ne doit pas les confondre avec la science elle-même, bien qu’on les ait compris souvent dans la liste des sciences, et même tout récemment dans l’ouvrage si connu de M. Auguste Comte.

    Que cela ait jamais pu avoir lieu, il faut l’attribuer à ce fait que tout ce qui appartient réellement à la physique est discuté sous le titre de mathématiques, ainsi qu’on le voit lorsqu’il s’agit de ces lois importantes dont nous devons la découverte à Kepler, à Galilée et à Newton. Qu’un corps poussé par une force unique se meuve en ligne droite et avec une vitesse constante et que l’action et la réaction soient égales et contraires, ce sont là des faits à la connaissance desquels nous sommes arrivés par suite d’investigations dirigées dans un certain sens ; mais ces faits une fois acquis ne sont que des faits purement physiques, obtenus à l’aide de l’instrument auquel nous appliquons la dénomination de mathématiques et qui, pour nous servir des expressions de M. Comte, « n’est qu’une immense extension de la logique naturelle à un certain ordre de déductions (1). » .

    La logique elle-même n’est qu’un autre instrument inventé par l’homme pour lui permettre d’acquérir la connaissance des lois de la nature. La terre apparaît à ses yeux comme une surface plane, et cependant il voit chaque jour le soleil se lever à l’Orient et se coucher à l’Occident avec la même régularité ; c’est là un fait dont il peut inférer qu’il en sera toujours ainsi, mais dont il ne peut acquérir la certitude que lorsqu’il se sera rendu compte des causes qui l’ont produit. Un certain jour il voit le soleil s’éclipser, un autre jour la lune cesse de donner sa lumière, et il veut savoir pourquoi ces phénomènes ont lieu, quelle loi régit les mouvements de ces corps. Une fois en possession de cette connaissance ; il peut prédire à quel moment ils cesseront de nouveau d’éclairer le monde, et déterminer à quelle époque le même fait a dû se passer dans les temps anciens. Tantôt la glace ou le sel se fond, tantôt le gaz fait explosion ; un autre jour les murailles des cités sont ébranlées dans leurs fondements et leurs débris jonchent le sol ; il cherche à savoir ce qui a produit ces catastrophes, à connaître les rapports des causes et des effets. Dans ces efforts pour obtenir la réponse à toutes ces questions, il observe et enregistre des faits, et il les systématise dans le but d’en déduire les lois en vertu desquelles ces faits se produisent ; c’est alors qu’il invente les baromètres, les thermomètres et d’autres instruments pour l’aider dans ses observations ; mais le but final de tous ses efforts consiste toujours à obtenir une réponse aux questions suivantes : Quelle est la cause de tous ces faits ? Pourquoi la rosée tombe-t-elle sur la terre tel jour et non pas tel autre ? Pourquoi le blé pousse-t-il abondamment dans tel champ et manque-t-il tout à fait dans tel autre ? Pourquoi la houille brûle-t-elle et pourquoi le granit est-il incombustible ? Quelles sont en un mot les lois établies par le Créateur pour le gouvernement de la matière ? Les réponses à ces questions constituent la science, et les mathématiques, la logique et tous les autres mécanismes en usage ne sont que des instruments employés par l’homme pour résoudre ces mêmes questions.

    En discutant le sujet de la mécanique rationnelle sous le titre de Mathématiques, M. Comte avertit ses lecteurs « qu’ici nous rencontrons une confusion perpétuelle entre les points de vue abstraits et concrets ; logiques et physiques, entre les conceptions artificielles nécessaires pour fonder les lois générales d’équilibre de mouvement, et les faits naturels fournis par l’observation qui doivent former la base même de la science (2) ». Ceci revient à dire que les faits naturels fournis par l’observation, devenant plus nombreux, il devient nécessaire de chercher à perfectionner le mécanisme à l’aide duquel on doit les étudier, et ce qui démontre qu’il en est ainsi dans l’exemple auquel M. Comte fait allusion, c’est qu’il admet que la science dont il traite « est fondée sur quelques faits généraux, que nous fournit l’observation et dont nous ne pouvons donner d’explication d’aucune espèce (3). » De même que nous franchissons successivement les diverses portes de la science, nous passons aussi de serrures simples à de plus compliquées, et qui exigent de nouvelles gardes dans les clefs qui doivent ouvrir ces serrures ; mais la clef n’est toujours qu’une clef et ne peut devenir une serrure, lors même que les combinaisons en seraient cinquante fois plus multipliées que celles des clefs fabriquées jusqu’à ce jour par les Bramah, les Chubbs ou les Hobbs, et lors même qu’il faudrait employer des années d’études avant d’arriver à savoir s’en servir.

    On verrait alors se former ce qu’on pourrait appeler la science de la clef, mais cela ne constituerait aucune partie de la science véritable. « Lorsque d’Alembert, pour nous servir des propres paroles de M. Comte, fit cette découverte, à l’aide de laquelle toute recherche sur le mouvement d’un corps ou d’un système quelconque pouvait se convertir tout d’abord en une question d’équilibre, » il ne fit qu’ouvrir une nouvelle combinaison dans la clef qui devait nous aider à pénétrer dans le sanctuaire de la nature, et reculer ainsi les limites de cette branche de la science qui traite des propriétés de la matière et des lois qui la régissent, et qui est connue sous le nom de science physique.

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

 PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE Ier :

DE LA SCIENCE ET DES MÉTHODES DE LA SCIENCE.

 

 

    § 2. — Les sciences se développent en passant de l'abstrait au concret, des masses aux atomes, du composé au simple. Les vérités particulières se répandent avec leurs sujets dans toute l'étendue de l'univers, les lois de la nature étant partout identiques et dans toutes leurs applications.


    Les mathématiques abstraites précédèrent naturellement la physique, par cette raison qu’elles étaient uniquement le produit de la logique et reposaient sur ces premiers principes qui, dans leurs éléments, sont tellement, à peu de chose près, intuitifs, qu’au moment où le jeune écolier commence l’étude de la géométrie, il lui semble qu’il possède déjà la notion d’une foule de choses qu’on lui présente alors comme science. C’est ce qui explique aussi pourquoi la morale, la poésie, les beaux-arts et la métaphysique étaient dans un tel état de progrès chez les Grecs, tandis que la science de la mécanique y existait à peine.

    A défaut d’observations positives, des hommes adonnés aux spéculations de la pensée regardèrent au dedans d’eux-mêmes et inventèrent des théories qui furent présentées au monde comme des lois ; mais ainsi qu’on l’a dit avec beaucoup de raison, « l’homme ne peut trouver, en matière de science et de religion, que des choses fausses, et toutes les vérités qu’il découvre ne sont que des faits ou des lois qui émanent du Créateur. » Les hommes du moyen âge, les philosophes des écoles enseignaient des théories qui avaient été découvertes par les Grecs, leurs devanciers, et il était réservé à Bacon d’enseigner cette philosophie qui amène à rechercher la vérité au sein même des faits naturels et non des idées spéculatives des hommes. Depuis l’époque où vivait Bacon jusqu’à nos jours, il y a eu tendance perpétuelle à substituer des observations et des inductions scrupuleuses aux rêves des théoriciens ; de même que la doctrine cartésienne des tourbillons avait disparu devant la découverte de la gravitation, de même le phlogistique imaginaire de Stahl et les cosmogonies plutonienne et neptunienne ont cédé la place aux découvertes de la science moderne. L’un, depuis longtemps, a été remplacé par l’oxygène de Lavoisier, et les autres n’ont pu se maintenir aussitôt qu’elles ont été réfutées par les observations des géologues, dont la branche de science ne remonte guère au delà du siècle actuel.

    En physique, ainsi que cela eu lieu partout, la partie la plus abstraite et la plus générale a précédé, dans son développement, la partie concrète et spéciale. L’astronomie, ou la science des lois qui régissent les corps extérieurs à notre planète, fut étudiée à une époque très-reculée ; les pâtres de la Chaldée avaient observé avec soin les mouvements des corps célestes, et les Babyloniens avaient calculé les éclipses, des milliers d’années avant l’ère chrétienne. Le puits de Syène fournit à Ératosthène les observations nécessaires pour déterminer le méridien terrestre ; et bien des siècles avant Copernic, Archimède enseignait le double mouvement que la terre accomplit autour de son axe et autour du soleil. La durée précise de l’année solaire avait été déterminée par Hipparque, en même temps que les observations faites par les Mexicains et celles des Étrusques conduisaient, à cet égard, si près du même résultat que la différence entre les uns et les autres n’était que de 10 minutes.

    Les mouvements des corps célestes furent donc ainsi de bonne heure étudiés et compris ; toutefois il était réservé à Newton de découvrir pour quelle raison la pomme détachée de l’arbre tombe sur la terre : à Franklin de découvrir l’identité de la foudre et de l’électricité ; à Cavendish la composition de que nous respirons ; à Black l’existence du calorique latent, et aux savants même de nos jours les lois en vertu desquelles nous voyons et nous entendons. Le grand ouvrage de Laplace sur la mécanique céleste fut le produit de cette même époque qui assistait à la naissance d’une science nouvelle, ayant pour objet de déterminer la composition du globe sur lequel nous vivons et nous accomplissons nos mouvements, et dont nous tirons notre subsistance de chaque jour. C’est ainsi qu’à mesure que nous nous rapprochons davantage de l’homme, de ses actes ordinaires et de ses desseins, nous trouvons les plus grands retardements dans ces connaissances positives acquises de si bonne heure, si l’on se reporte à la méthode à suivre dans les efforts qu’il a fallu faire pour les acquérir. L’étude de l’histoire conduit inévitablement à admettre avec Buffon cette opinion : « Que quelque puissant intérêt que nous ayons à nous connaître, il est probable que nous connaissons toute chose beaucoup mieux que nous-mêmes ; » et avec Rousseau cette croyance : « Qu’il faut beaucoup de philosophie pour observer les faits qui se passent tout près de nous ».

    Si nous passons, des lois plus abstraites et plus générales qui régissent les mouvements des corps éloignés de nous, à celles qui déterminent la composition de la matière qui nous environne d’une façon immédiate, nous apercevons de nouvelles lois, mais toutes subordonnées à celles que nous avons d’abord obtenues et en harmonie avec elles. Après la physique qui s’occupe des masses, la chimie s’occupe des éléments dont elles se composent, éléments tous sujets aux mêmes lois qui régissent ces masses elles-mêmes. Les atomes, résultats de l’analyse de Cavendish, obéissent à la loi de la gravitation aussi bien que la terre, les satellites de Jupiter et Jupiter lui-même. « La distinction entre la chimie et la physique, dit M. Comte, est beaucoup moins facile à établir que celle qui existe entre la chimie et l’astronomie ; et, ajoute-t-il, c’est une distinction à l’égard de laquelle il devient plus difficile de se prononcer, à mesure que de nouvelles découvertes révèlent des rapports plus intimes (4) ».

    Le lecteur se convaincra facilement qu’il en est ainsi, s’il réfléchit aux développements considérables que les sciences physiques doivent aujourd’hui aux travaux de Cavendish, de Priestley, de Black, de Davy, de Lavoisier, de Fourcroy, de Gay-Lussac et d’autres chimistes éminents.

    Dans un autre passage de son admirable tableau des progrès et des développements graduels de la science, M. Comte démontre ainsi la relation intime qui existe entre la physique d’une part, la chimie et la physiologie de l’autre.

    « Grâce à la série importante des phénomènes électro-chimiques, la chimie devient, en quelque sorte, un prolongement de la physique ; et à son autre extrémité, elle établit les bases de la physiologie par suite de ses recherches dans le domaine des combinaisons organiques. Ces relations sont tellement réelles qu’il est arrivé souvent, que des chimistes non exercés à la philosophie de la science sont demeurés incertains si tel ou tel sujet particulier se trouvait compris dans le cercle de leur science, ou devait appartenir, soit à la physique, soit à la physiologie (5). »

    Quant à présent, M. Comte pense « que la dépendance directe de la chimie à l’égard de l’astronomie, n’est que très-faible ; mais qu’au moment où arrivera le développement de la chimie concrète, c’est-à-dire l’application méthodique des connaissances chimiques à l’histoire naturelle du globe, les considérations astronomiques se feront jour, sans nul doute, là même où il semble aujourd’hui qu’il n’existe aucun point de contact entre les deux sciences. La géologie, bien qu’encore peu avancée, nous fait pressentir la nécessité future et comme un vague instinct de ce qui existait probablement dans les esprits au siècle de la théologie, lorsqu’on s’était, chimériquement et toutefois obstinément, attaché à cette idée, d’unir l’astrologie et l’alchimie. En réalité, il est impossible de concevoir les grandes opérations qui s’accomplissent à l’intérieur du globe comme radicalement indépendantes de ses conditions planétaires (6) ».

    Si nous laissons les masses dont s’occupe la physique pour passer aux atomes dans lesquels elles se résolvent par suite de l’analyse chimique, nous trouvons immédiatement ces atomes se disposant eux-mêmes en formes organisées et vivantes, et constituant les sujets plus spéciaux de la physiologie végétale, animale et humaine, dont M. Comte définit ainsi les relations avec la chimie :
« La physiologie, dit-il, dépend de la chimie à la fois comme point de départ et comme moyen principal d’investigation. Si nous séparons les phénomènes de la vie, proprement dits, des phénomènes de l’animalité, il est clair que les premiers, dans le double mouvement intérieur qui les caractérise, sont essentiellement chimiques. Les opérations qui résultent de l’organisation ont un caractère particulier ; mais, à part ces modifications, elles sont nécessairement soumises aux lois générales des effets chimiques. Lors même qu’on étudie les corps vivants sous un point de vue uniquement statique, la chimie est d’un usage indispensable, en ce qu’elle nous permet de distinguer avec prévision les divers éléments anatomiques de toute espèce d’organisme (7) ».

    Plus loin, en traitant de la biologie, il s’exprime ainsi :
« C’est à la chimie que la biologie est par sa nature le plus immédiatement et le plus complètement subordonnée. En analysant le phénomène de la vie, nous avons vu que les actes fondamentaux, qui, à raison de leur perpétuité, caractérisent cet état, consistent dans une série de compositions et de décompositions, et qu’ils sont conséquemment d’une nature chimique. Bien que dans les organismes les plus imparfaits les réactions vitales soient profondément distinctes des effets chimiques ordinaires, il n’en est pas moins vrai que toutes les fonctions de la vie organique, proprement dite, sont nécessairement régies par les lois fondamentales de composition et de décomposition qui forment le sujet de la science chimique. Si nous pouvions concevoir, en parcourant toute l’échelle des êtres, la même séparation de la vie organique, par rapport à la vie animale, que nous n’apercevons que dans les végétaux, le mouvement vital n’offrirait que des conceptions chimiques, à l’exception des circonstances essentielles qui distinguent cet ordre de réactions moléculaires. Selon moi, la source générale de ces différences importantes doit être recherchée dans le résultat de chaque conflit chimique, qui ne dépend pas uniquement de la simple composition des corps entre lesquels il a lieu, mais qui est modifié par leur organisation propre, c’est-à-dire par leur structure anatomique. La chimie doit évidemment fournir le point de départ de toute théorie rationnelle de nutrition, de sécrétion, en un mot de toutes les fonctions de la vie végétale, considérées isolément ; chacune de ces fonctions est régie par l’influence des lois chimiques, sauf en ce qui concerne les modifications spéciales appartenant aux conditions organiques (8). »

    Toutefois, ce n’est pas seulement à la chimie que se relie la physiologie. Quelque éloignée de l’astronomie que paraisse cette dernière branche des connaissances, le rapport entre elles « est plus important, dit M. Comte, qu’on ne le suppose généralement. Je conçois, dit-il, en quelque façon comme plus qu’impossible de comprendre la théorie de la pesanteur et ses effets sur l’organisme, isolée de la considération de la gravitation générale. Je conçois en outre, et plus particulièrement, qu’il est impossible de se former une idée scientifique des conditions de l’existence vitale, sans tenir compte de l’agrégation des éléments astronomiques caractérisant la planète qui est le siége de cette existence vitale. Nous verrons plus complètement, dans le volume suivant, de quelle façon l’humanité est affectée par ces conditions astronomiques ; mais nous devons examiner rapidement ces rapports.

    « Les données astronomiques propres à notre planète sont naturellement statiques et dynamiques. L’importance biologique des conditions statiques devient de suite évidente. Personne ne met en doute l’importance pour l’existence vitale de la masse de notre planète, en comparaison de celle du soleil, qui détermine l’intensité de pesanteur ; ni l’importance de sa forme qui régie la direction de la force ; ou de l’équilibre fondamental et des oscillations régulières des fluides qui couvrent la plus grande partie de sa surface, et à laquelle se lie si étroitement  l’existence des êtres vivants ; ou de ses dimensions qui servent de bornes à la reproduction illimitée des espèces, et notamment de l’espèce humaine ; ou de sa distance du centre de notre système, qui détermine principalement sa température. Tout changement soudain dans l’une quelconque de ces conditions modifierait considérablement les phénomènes de la vie. Mais l’influence des conditions dynamiques de l’astronomie sur l’étude de la biologie est encore plus importante. Sans les deux conditions, et de la fixité des pôles comme centre de rotation, et de l’uniformité de la vitesse angulaire de la terre, il y aurait une perturbation continuelle des milieux organiques, qui serait incompatible avec la vie. Bichat avait remarqué que l’intermittence de la vie animale, proprement dite, est subordonnée, dans ses périodes, à la rotation diurne de notre planète ; et nous pouvons étendre l’observation à tous les phénomènes périodiques qui se manifestent dans un organisme quelconque, dans l’état normal ou dans l’état pathologique, en faisant toutefois la part des influences secondaires et transitoires. En outre, il y a toute raison de croire que, dans chaque organisme, la durée totale de la vie et de ses principales phases naturelles dépend de la vitesse angulaire propre à notre planète. En effet, nous sommes autorisés à admettre que, toutes choses égales d’ailleurs, la durée de la vie doit être plus courte particulièrement dans l’organisme animal, à mesure que les phénomènes vitaux se succèdent plus rapidement. Si la terre devait tourner beaucoup plus vite, la série des phénomènes physiologiques en serait accélérée proportionnellement, et, conséquemment, la vie serait plus courte ; de telle sorte que la durée de la vie peut être regardée comme dépendante de la durée du jour. Si la durée de l’année devait changer, la vie de l’organisme en serait de nouveau affectée. Mais une considération encore plus frappante, c’est que l’existence vitale est absolument enchaînée à la forme de l’orbite de la terre, ainsi qu’on l’a déjà observé. Si cette ellipse devait devenir, au lieu de presque circulaire, aussi excentrique que l’orbite d’une comète, le milieu atmosphérique et l’organisme subiraient tous deux un changement funeste à l’existence vitale. C’est ainsi que la faible excentricité de l’orbite de la terre est une des principales conditions des phénomènes biologiques, presque aussi nécessaire que la rotation immanente de la terre ; et tout autre élément du mouvement annuel exerce une influence plus ou moins marquée sur les conditions biologiques, bien qu’elle ne soit pas aussi considérable que celle que nous avons avancée. L’inclinaison du plan de l’orbite, par exemple, détermine la division de la terre en climats, et conséquemment, la distribution géographique des espèces vivantes, animales et végétales. Et réciproquement, par suite de l’alternative des saisons, cette inclinaison influence les phases de l’existence individuelle dans tous les organismes ; et l’on ne peut douter que la vie serait affectée si la révolution de la ligne des noeuds s’accomplissait plus rapidement ; de telle sorte que son état d’immobilité presque complète a quelque valeur biologique. Ces considérations font voir combien il est nécessaire aux biologistes de se renseigner exactement, et sans aucun intermédiaire, sur les éléments réels particuliers à la constitution astronomique de notre planète. Une connaissance inexacte ne suffirait pas. Les lois des limites de variation des divers éléments, ou, au moins, une analyse scientifique des principales bases de leur fixité, sont indispensables pour les recherches biologiques, et l’on ne peut les obtenir qu’en acquérant la connaissance des conceptions de l’astronomie, géométriques et mécaniques.

    « Il peut sembler d’abord anormal, et cela peut paraître une atteinte au système encyclopédique des sciences, que l’astronomie et la biologie soient aussi directement et éminemment unies, tandis qu’il existe entre elles deux autres sciences. Mais tout indispensables que sont la physique et la chimie, l’astronomie et la biologie sont par leur nature les deux branches principales de la philosophie naturelle. Se complétant réciproquement, elles renferment dans leur harmonie rationnelle le système général de nos conceptions fondamentales. Le système solaire et l’homme sont les termes extrêmes dans lesquels nos idées se renfermeront éternellement. Le système d’abord et l’homme ensuite, conformément à la marche positive de notre raison spéculative ; et l’inverse dans les opérations actives, les lois du système déterminant celles qui régissent l’homme et demeurant inaltérables par lui. Entre ces deux pôles de la philosophie naturelle s’interposent les lois de la physique, comme une sorte de complément des lois astronomiques, et, à leur tour, celles de la chimie, comme un préliminaire immédiat des lois biologiques. Telle étant la constitution rationnelle et indissoluble de ces sciences, on voit clairement pourquoi j’ai insisté sur la subordination de l’étude de l’homme à celle du système, comme étant le principal caractère philosophique d’une biologie positive. »

    Si nous passons maintenant à la branche plus concrète et plus spéciale de connaissances, qui traite des rapports de l’homme avec ses semblables et avec la terre dont il tire ses moyens de subsistance, nous trouvons la chimie qui en jette les fondements, lorsqu’elle « abolit l’idée de destruction et de création (9)» et qu’elle établit comme certains les faits suivants : que la consommation des subsistances n’est qu’un pas nécessaire vers leur reproduction ; que, dans toutes les opérations agricoles, l’homme ne fait que fabriquer une machine qui l’entretient pendant qu’il est occupé à cette fabrication ; que plus il consacre de temps et d’intelligence au développement des forces productives de la terre, plus aussi sa puissance de consommation doit être considérable, et que plus la consommation des subsistances suit rapidement la production de celles-ci, plus la reproduction des éléments indispensables pour de nouveaux approvisionnements sera considérable. Ces aperçus relatifs à l’effet du principe ainsi établi ne paraissent pas s’être présentés à l’esprit de M. Comte ; mais il démontre clairement la relation directe qui existe entre la chimie et la science sociale, lorsqu’il dit à ses lecteurs : « Qu’avant qu’on connût aucune matière ou produit gazeux, beaucoup de phénomènes frappants doivent avoir suggéré inévitablement l’idée de l’annihilation ou de la production réelle de la matière dans le système général de la nature. Ces idées ne pouvaient céder devant la véritable conception de décomposition et de composition jusqu’au moment où nous avons décomposé l’air et l’eau, puis analysé les substances végétales et animales, et terminé par l’analyse des alcalis et des terres, montrant ainsi le principe fondamental de la perpétuité indéfinie de la matière. Dans les phénomènes vitaux, l’examen chimique, non-seulement des corps vivants, mais encore de leurs fonctions, tout imparfait qu’il est à cette heure, doit jeter une vive lumière sur l’économie de la nature vitale, en démontrant qu’il ne peut exister aucune matière organique radicalement hétérogène pour une matière inorganique, et que les transformations vitales sont sujettes, comme toutes les autres, aux lois générales des phénomènes chimiques. »

    Il n’est guère possible d’étudier ces faits sans arriver à croire à l’universalité des lois qui régissent la matière, quelque forme que cette matière puisse revêtir ; argile, houille, fer, froment, ou homme ; qu’elle soit condensée sous la forme de chaînes de montagnes, ou d’immenses agglomérations d’hommes. Nous ne pouvons concevoir aucun corps sans pesanteur, et il nous serait impossible d’en imaginer un seul qui ne fût pas soumis à la loi de composition des forces. La chimie et la physiologie, plus concrètes et plus spéciales que la physique, fournissent de nouvelles lois, mais toujours subordonnées à celles qui gouvernent les masses d’où proviennent les atomes dont on s’occupe dans ces branches des connaissances humaines. La chimie concourt au développement de la physique, en même temps que les recherches du physiologiste posent constamment de nouvelles questions et favorisent ainsi le progrès de la science chimique. Chacune d’elle prête son aide et le reçoit à son tour.
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    La racine, la tige, les branches, les feuilles et les fleurs de l’arbre obéissent au même système de lois. Une eau colorée appliquée à la racine change la couleur de la fleur, et si la racine cesse d’absorber des sucs nourriciers, l’arbre périt. Cet arbre est semblable à l’arbre de la science dont la racine existe dans la physique, en même temps que sa tige se partage en divisions basées sur l’observation et l’expérience, et qu’il nous reste à trouver les feuilles, les fleurs et le fruit dans les branches mêmes de la science qui sont moins susceptibles de démonstration.

    On ne peut guère mettre en doute aujourd’hui que cela ne soit vrai, en ce qui concerne les parties les plus abstraites et les plus générales de la science dont nous avons voulu surtout parler.

    Pourrions-nous donc mettre en doute que nous trouverons un résultat identique, en ce qui concerne ces sciences plus concrètes et plus spéciales qui traitent de l’homme dans ses rapports avec le monde matériel, de l’homme dans ses rapports avec ses semblables, de l’homme comme être capable d’acquérir la puissance sur les diverses forces naturelles destinées à son usage, et responsable envers ses semblables et envers son Créateur de l’emploi convenable des facultés dont il a été si merveilleusement doté ? Si la racine, la tige et les branches obéissent aux mêmes lois, ne trouverons-nous pas que les fleurs et le fruit de l’arbre de la science leur sont soumis également, et le diagramme placé en regard de cette page ne représentera-t-il pas avec une très-grande exactitude la relation existante entre les diverses branches des connaissances et l’ordre successif de leur développement.

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

 PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE Ier :

DE LA SCIENCE ET DES MÉTHODES DE LA SCIENCE.

 

 

    § 3. — Distributions et divisions des connaissances par Bacon. Racines et branches de l'arbre de la science.

 


    « Les distributions et les divisions de la science, dit Bacon, dans son Novum Organum, ne sont pas semblables à plusieurs lignes qui se rencontrent à un angle, et ne se touchent que par un point ; mais aux branches d’un arbre aboutissant à une tige, laquelle a une certaine dimension et une somme d’intégrité et de continuité, avant d’arriver à la cessation de continuité et à la division en branches et mères-branches. Conséquemment, ajoute Bacon, il est à propos, avant d’aborder la première distribution, de créer et de constituer une science universelle sous le nom de Philosophia prima, ou philosophie sommaire, qui nous servira de voie principale ou commune, avant d’arriver à cet endroit où les voies se séparent et se partagent. »

    Préoccupé de l’ordre et de la division des sciences, et engagé ainsi qu’il l’était à les présenter au lecteur dans l’introduction de son ouvrage, Bacon n’a pas tenu son engagement : « La première partie de cette Introduction, qui comprend la division des sciences, nous manque, » dit son éditeur. Il nous soumet, à la place, une étude proportionnée à l’élucidation que le texte lui a paru exiger plutôt qu’un essai destiné à combler la lacune existante.

    On parle généralement des diverses branches de la science naturelle ; mais cette expression figurée comporte avec le sujet un parallélisme plus complet, puisqu’un arbre a non-seulement des branches, mais encore des racines. Celles-ci sont, à proprement parler, des branches souterraines constituant la base et le soutien de l’arbre, et fournissant la subsistance vitale de l’arbre qui se développe par, et avec ces racines elles-mêmes. Sa tige, ses branches, ses fleurs et ses fruits sont un aliment transformé, fourni par les racines, et les allusions que présente la figure sont bien en harmonie avec l’histoire naturelle du sujet que nous voulons développer.

    La racine centrale ou racine pivotante, ainsi que peut le voir le lecteur, représente la matière, avec ses qualités essentielles d’inertie, d’impénétrabilité, de divisibilité, et de force attractive. Les branches latérales représentent, d’une part, les forces mécaniques et chimiques, et de l’autre les forces végétales et animales, et, de ces racines qui servent à la subsistance de l’être, part la tige homme, ainsi composée quant à sa constitution naturelle. L’âme étant la vie occulte de l’organisation, ne peut se représenter, bien qu’elle se manifeste par son évidence propre dans les fleurs et les fruits, ou les émotions et les pensées qui dérivent de ses facultés.

    Nous avons maintenant la tige, c’est-à-dire l’homme « possédant une certaine dimension et une certaine somme d’unité et de continuité, avant d’arriver à se discontinuer et à se diviser » dans les divers embranchements de ses divers genres d’activité. Ces branches sont ses fonctions, qui se ramifient dans toutes leurs différences spéciales d’application. La première branche du côté matériel est la physique, ainsi qu’on l’a représenté dans la figure. Ses ramifications sont l’histoire naturelle et la chimie — les masses et les atomes ; et les rejetons sont la mécanique et la dynamique chimique, l’une étant l’action des masses et l’autre celle des atomes.

    La branche principale, du côté vital de l’arbre, et qui s’élève un peu au-dessus de la physique, doit être nécessairement l’organologie, qui forme d’abord une branche secondaire, la science des êtres végétaux, ou la phytologie, et d’où nait la physiologie végétale ; et secondairement la science des êtres animaux, ou la zoologie qui conduit à la biologie, ou la science de la vie.

    Si nous suivons la tige dans l’ordre naturel du rang et du développement successif, nous voyons qu’elle nous présente la science sociale, qui se divise en jurisprudence et économie politique, en même temps que, du côté correspondant, la branche principale, la psychologie, se ramifie en éthique et en théologie ; et enfin l’arbre est couronné à son sommet par l’intuition, qui est comme la branche matérielle, et l’inspiration qui est comme la branche vitale. Ces sciences, placées au point le plus élevé et que nous avons nommées en dernier lieu, sont exactement la source de l’autre science ou des autres sciences auxquelles Bacon fait allusion, et qu’il place au-dessus de la métaphysique lorsqu’il s’exprime en ces termes : « Quant au point culminant, la loi suprême de la nature, nous ignorons si les recherches de l’homme peuvent y atteindre, » c’est-à-dire de façon à coordonner et à disposer dans un ordre méthodique ses enseignements.

    Dans ce plan de la science des choses, il n’y a place ni pour la logique, ni pour les mathématiques, sciences qui régissent respectivement l’esprit et la matière. Aucune d’elles n’appartient à l’histoire naturelle, toutes deux n’étant que de simples instruments qui servent à étudier la nature.

    Historiquement, les branches placées à la cime de l’arbre de la science, comme celles de tous les autres arbres, sont les premières produites ; bientôt paraissent les branches placées immédiatement au-dessous, mais qui viennent plus tard à maturité, les instincts de religion et de raison apparaissant dans toute leur vigueur dès l’enfance des races. La science sociale, la métaphysique, se développent, la première nécessairement, et la seconde spontanément, aussitôt que les sociétés se forment et que s’éveille la réflexion ; et elles donnent bientôt naissance à des fleurs et à des fruits ; c’est-à-dire à la musique, à la poésie, aux beaux-arts, à la logique, aux mathématiques et à ces généralités de la vérité spéculative qui sont les produits de l’imagination et de la réflexion. La correspondance entre la figure choisie et les faits à éclairer nous semble complète.

    Avec le temps, les branches les plus rapprochées de la terre, plus matérielles dans leur substance et plus dépendantes de l’observation, acquièrent du développement dans leur plus grande diversité d’usage. Les sciences qui s’appliquent à la substance, aux objets naturels, croissent et se ramifient d’une façon presque indéfinie ; la philosophie physique et l’organologie, dans leurs dépendances, poussant, pour ainsi dire, dans toutes les directions suivies par l’observation et l’expérience, d’abord dominées par l’ombre des branches spéculatives placées au-dessus d’elles, mais toujours vivifiées par certaines branches spéculatives ; tandis qu’à leur tour elles reconnaissent ce service en leur fournissant une force substantielle, en modifiant et corrigeant leur développement à mesure qu’il a lieu.

    Telle est l’histoire de la science et telle est l’explication de ses divisions, de sa succession et de sa coordination successives ; elle représente la nature composée de l’homme, les sources de ses facultés et l’ordre de leur développement.

 

 

 


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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE Ier :

DE LA SCIENCE ET DES MÉTHODES DE LA SCIENCE.

 

 

    § 4. — L'enfance des sciences est purement théorique ; à mesure qu'elles arrivent à l'état de connaissance positive, les lois remplacent les hypothèses. Les mathématiques servent à régler leur développement, les choses éloignées s'étudient à l'aide de celles qui sont rapprochées de nous, le passé et l'avenir à l'aide du présent. La méthode pour découvrir est la même dans toutes les branches de la science. Auguste Comte en niant ce fait, ne trouve ni philosophie dans l'histoire, ni science sociale.


   
    L’homme cherche à dominer la matière, et, par cette raison, il désire acquérir la connaissance des lois qui ont été établies pour la régir. Pour que la matière soit soumise à une loi, il est indispensable qu’il existe une succession régulière et uniforme de causes et d’effets, dont la nature puisse s’exprimer en quelques propositions ; de telle façon qu’en observant les causes nous puissions prédire les effets, ou qu’en observant avec certitude ceux-ci nous puissions affirmer que celles-là ont préexisté.

    Dans les premiers âges de la société les théories abondent, et il en est ainsi, par cette raison qu’à défaut de connaissance, presque tous les faits qui se présentent « sont regardés comme accidentels, ou attribués à l’intervention directe de puissances mythologiques, dont les qualités sont conçues assez vaguement pour faire que l’idée des événements, dépendant de leur action, s’écarte à peine une fois de celle de faits absolument fortuits, et qui ne peuvent se ramener à l’ordre et à la règle ; » et c’est ainsi que les Grecs, au temps d’Homère, sollicitaient le secours de divinités imaginaires qui étaient excitées à agir par les mêmes sentiments et les mêmes passions que celles qui dirigeaient leurs adorateurs ; exactement comme agit aujourd’hui le pauvre Africain qui fait ses offrandes de vin de palmier, de rhum, de blé ou d’huile au bloc de bois ou de pierre, au serpent alligator, ou à l’amas de chiffons dont il a fait son idole. Cependant, avec le temps on arrive à comprendre la succession régulière des effets et des causes, et à chaque phase du progrès la théorie tend à disparaître, laissant la place à la science ; avec celle-ci arrive pour l’homme la puissance de diriger à son profit les forces de la nature. A chaque phase nouvelle il acquiert une nouvelle preuve de l’universalité des lois naturelles, preuve nouvelle de ce fait, que là où des exceptions paraissent exister, elles sont plutôt apparentes que réelles et ne peuvent que prouver la règle, lorsqu’on les a analysées avec soin et complètement comprises ; ainsi que nous le voyons pour la fumée, lorsqu’elle s’élève dans l’air, contrariant en apparence cette grande loi, en vertu de laquelle toute la matière dont la terre se compose tend vers son centre (10).

    — Prouver l’universalité de la loi, et par là même établir l’unité de la science, c’est ce qui semblait avoir été d’abord l’intention de M. Comte, au livre duquel nous avons emprunté les citations précédentes ; livre servant de préambule, et qui semblait destiné à former la base d’un ouvrage spécialement consacré à la science sociale. Il a paru depuis ; mais là, aussi bien que dans toutes les parties du livre publié antérieurement et qui traitait de l’homme et de ses actes, M. Comte a ignoré à dessein la méthode mathématique, à laquelle les branches les plus anciennes et les plus développées de la science ont de si larges obligations. Cette manière de procéder paraît avoir résulté de ce qu’il a regardé les mathématiques comme une science, et non comme un simple instrument pour acquérir les connaissances scientifiques. Ainsi, en traitant de la chimie, il nous dit « que toute tentative pour rapporter les questions chimiques aux doctrines mathématiques doit être considérée, aujourd’hui et toujours, comme profondément irrationnelle, comme étant contraire à la nature des phénomènes (11) ». Quelles sont donc ces doctrines ? Sont-elles plus que de simples formules adaptées aux circonstances particulières du cas à examiner ? Assurément non. Le géomètre nous dit que tout entier est égal à toutes ses parties, et que les parties qui forment la moitié d’un objet quelconque sont égales entre elles ; ce sont là des axiômes d’une application universelle également vrais, par rapport à tous les corps, qu’ils soient traités par le chimiste, le sociologiste ou celui qui mesure la terre, mais qui n’impliquent aucune question de doctrine quelconque.

    Souvent M. Comte parle des mathématiques comme étant, ce qui est évidemment vrai, « un instrument d’une admirable efficacité, » mais si ce n’est qu’un instrument, il ne peut pas plus être considéré comme une science qu’une clef ne peut devenir une serrure.

    Cet instrument, ou la méthode mathématique, est toujours susceptible d’application quel que soit le sujet de nos investigations. Cette méthode est l’analyse, c’est-à-dire l’étude de chaque cause isolée tendant à produire un effet donné. C’est à cette méthode que nous devons toutes les découvertes de Copernic, de Kepler, de Newton et de leurs successeurs ; mais c’est également celle du chimiste qui commence par constater la force isolée de chacun des divers éléments des corps et finit en concluant la loi, de l’effet qui se produit. Le physiologiste analyse ce qui est connu, dans l’espoir de pouvoir en déduire ce qui reste encore inconnu, et il emploie toujours les formules qui appartiennent à la catégorie particulière des faits dont il s’occupe. Lorsqu’il s’applique à l’étude du squelette, il emploie les formules du physicien, mais lorsqu’il étudie la composition du sang, il a nécessairement recours aux formules du chimiste, dans lesquelles se trouve comprise toute la science empruntée à l’observation des savants qui l’ont précédé. C’est cependant cette méthode que repousse M. Comte, lorsqu’il traite de la science sociale, ainsi qu’on le verra par le passage suivant :
« Il ne peut exister d’étude scientifique de la société, soit dans ses conditions, soit dans ses mouvements, si on sépare cette étude en portions diverses, et qu’on en étudie les divisions isolément. J’ai déjà fait des remarques à ce sujet, relativement à ce qu’on appelle l’économie politique. Les matériaux peuvent être fournis par l’observation de diverses branches de connaissances ; et cette observation peut être nécessaire pour atteindre le but ; mais on ne peut l’appeler science. La division méthodique des études qui a lieu dans les simples sciences inorganiques est complètement irrationnelle, lorsqu’il s’agit de la science toute récente, et si complexe, de la société, et ne peut produire aucun résultat. Un jour viendra où une sorte de subdivision pourra être praticable et désirable ; mais il nous est impossible, quant à présent, de prévoir quel peut être le principe de cette classification : car le principe lui-même doit naître du développement de la science ; et ce développement ne peut avoir lieu autrement qu’au moment où nous aurons formé de la science un ensemble (12). »
« Dans les sciences organiques, les éléments nous sont bien mieux connus que le tout qu’elles constituent ; de telle façon que, dans ce cas, nous devons procéder du simple au composé ; mais la méthode inverse est nécessaire dans l’étude de l’homme et de la société ; l’homme et la société, pris dans leur ensemble, nous étant mieux connus et étant pour nous des sujets d’étude plus accessibles que les parties dont ils se composent. Si nous explorons l’univers, c’est comme ensemble qu’il est impénétrable pour nous ; tandis qu’en examinant l’homme ou la société, la difficulté qui nous arrête consiste à pénétrer les détails. Nous avons vu dans notre tableau de la biologie, que l’idée générale de la nature animale est plus distincte pour nos esprits que la notion plus simple de la nature végétale ; et que l’homme est l’unité biologique ; l’idée de l’homme étant à la fois l’idée la plus complexe et le point de départ de la spéculation par rapport à l’existence vitale. Ainsi, si nous comparons les deux moitiés de la philosophie naturelle, nous trouverons que, dans un cas, c’est le dernier degré de composition, et dans l’autre le dernier degré de simplicité, qui dépasse le but que peuvent atteindre nos recherches (13). »

    Ceci semblerait être un retour à ce que M. Comte appelle ordinairement la période métaphysique de la science. Dans les siècles passés un philosophe aurait dit pareillement : « Ces masses de granit nous sont mieux connues que les parties dont elles se composent, et, en conséquence, nous bornerons nos recherches à résoudre cette question : Comment sont-elles arrivées à la forme sous laquelle elles existent, et à la position qu’elles occupent actuellement ? ». Sans l’analyse du chimiste, il nous eût été aussi impossible de pouvoir « pénétrer dans les détails » du bloc de pierre, et d’acquérir ainsi la connaissance de la composition des montagnes éloignées auxquelles il avait été emprunté, qu’il le serait aujourd’hui de pénétrer dans les détails des sociétés qui ont disparu, si nous ne vivions pas au milieu d’autres sociétés, composées d’hommes dotés des mêmes dons naturels, animés des mêmes sentiments et des mêmes passions dont nous avons observé l’existence chez les hommes des temps passés, et si nous n’étions pas également en possession des milliers de faits accumulés pendant les siècles nombreux qui se sont écoulés depuis cette époque. Ce sont les détails de la vie telle qu’elle est autour de nous, que nous avons besoin d’étudier, en commençant par l’analyse pour arriver à la synthèse, ainsi que fait le chimiste, lorsqu’il résout en atomes le morceau de granit et qu’il acquiert ainsi le secret de la composition de la masse. Lorsqu’il s’est assuré que ce morceau est composé de quartz, de feldspath et de mica, et qu’il s’est pleinement édifié à l’égard des circonstances sous l’empire desquelles le granit se présente dans le pays qui l’environne, il demeure complètement certain, que quelque autre bloc qui puisse se présenter, sa composition et son gisement dans l’ordre de formation seront les mêmes. Il procède constamment en partant de l’objet qui est proche et connu qu’il peut analyser et examiner, à celui qui est éloigné et inconnu qu’il ne peut ni analyser ni examiner, étudiant ce dernier au moyen des formules obtenues par l’analyse du premier. C’est ainsi que le géologue, en étudiant les dépôts terreux de la Sibérie et de la Californie, a pu prédire qu’on trouverait de l’or dans les montagnes de l’Australie.

    Si nous voulons comprendre l’histoire de l’homme dans les siècles passés ou dans les pays lointains, nous devons commencer par l’étudier dans le présent, et le possédant ainsi dans le passé et le présent, nous devenons alors capables de prédire l’avenir. Pour atteindre ce but, il est nécessaire que nous en agissions avec la société, comme le chimiste avec le morceau de granit ; c’est-à-dire que nous la résolvions en ses diverses parties et que nous étudiions chacune d’elles séparément, en constatant comment elle se comporterait, si elle était abandonnée à elle-même, et comparant ce que serait son action indépendante, avec l’action que nous apercevons dans l’état de société ; — et alors, à l’aide de la même loi que mettent à profit le physicien, le chimiste et le physiologiste, la loi de la composition des forces, nous pouvons arriver à la loi de l’effet. Agir ainsi, ce ne serait pas cependant adopter la marche suivie par M. Comte, qui nous présente l’éloigné et l’inconnu, c’est-à-dire les sociétés des siècles passés, comme un moyen de comprendre les mouvements des hommes qui nous entourent, et de prédire ce qu’il adviendra des hommes de l’avenir. Malgré notre profonde considération pour M. Comte, nous devons dire que, suivre une telle marche, nous paraît équivalent à ceci : donner à ses lecteurs un télescope pour étudier les montagnes de la lune, dans le but de comprendre les mouvements du laboratoire.

    La conséquence nécessaire de cette méthode à rebours et erronée, c’est qu’il est amené à des conclusions qui sont directement le contraire de celles auxquelles les instincts naturels aux hommes les amènent, et, en outre, directement opposées aux tendances de pensée et d’action à toutes les époques de civilisation avancée, dans le monde ancien ou moderne ; et comme conséquence nécessaire, il laisse ses lecteurs aussi ignorants sur l’intelligence des causes de perturbation qui existent aujourd’hui, ou sur le remède qu’il faudrait y appliquer, que le médecin qui bornerait l’étude de son malade à l’examen du corps en masse, abandonnant toute investigation sur l’état des poumons, de l’estomac ou du cerveau. Le système de sociologie de M. Comte n’explique pas le passé et ne peut, conséquemment, être d’aucun usage pour diriger l’avenir ; et la raison pour laquelle il n’atteint pas, et ne peut atteindre ce but, c’est que M. Comte a évité d’employer la méthode des sciences naturelles, la méthode philosophique, qui consiste à étudier ce qui est près de nous et connu, dans le but d’acquérir la puissance de comprendre ce qui est éloigné et inconnu ; méthode qui étudie le présent pour obtenir les connaissances à l’aide desquelles nous comprenons les causes des événements dans le passé et nous prédisons ceux qui découleront inévitablement, dans l’avenir, de causes identiques.

 

 

 

 

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