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1 décembre 2004 3 01 /12 /décembre /2004 00:05


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La Révolution Roosevelt
Georges Boris – 1934

 


Chapitre II : A la recherche d'une méthode

 




    Si l'on veut interpréter les mesures de redressement et de réforme qui constituent le New Deal, il faut essayer au préalable d'en démêler les intentions, les directions générales et les méthodes.

    Rien de plus malaisé que cet effort de systématisation. La matière, comme d'ailleurs le tempérament américain, y est réfractaire. Il est facile, au contraire, de railler les incohérences et les contradictions de la politique de M. Roosevelt, de montrer qu'il procède toujours par tâtonnements et presque jamais avec un propos lointain dans l'esprit. Ne s'est-il pas réclamé, dès avant son accession au pouvoir, de la méthode expérimentale? N'a-t-il point annoncé qu'il tenterait successivement des remèdes divers, abandonnerait ceux qui ne donneraient pas les effets espérés, retiendrait ceux dont les résultats apparaîtraient favorables?

    C'est à tort qu'on a représenté le New Deal comme une construction imaginée par une poignée d'intellectuels, constitués en un trust du cerveau par le président. Si quelques-uns de ces conseillers font en Amérique figure de doctrinaires, comparés aux théoriciens européens de l'économie et de la sociologie, aux tenants des écoles libérales ou sociales, ce ne sont encore que des empiristes.

    A peine si un ou deux des professeurs du Brain Trust ont tracé les plans d'un régime idéal. Pas d'unité de vues au surplus dans l'entourage du président ; les conservateurs sociaux voisinent avec les réformateurs et au sein de ce dernier groupe, il y a des monétistes, des autotarchistes, des libre-échangistes, des partisans de l'économie dirigée, et enfin des socialisants qui ne croient pas à la possibilité de survie d'un régime capitaliste même amendé.

    On serait tenté dans ces conditions, d'exposer sans ordre préconçu, au hasard de la chronologie, l'évolution du New Deal, laissant au lecteur le soin de rechercher les analogies, les correspondances et les harmonies d'un monde en gestation.

    Je crois, au contraire, que sous la pression des événements et des lois économiques, s'opère presque inconsciemment, une synthèse des buts et des moyens, et qu'à condition de la percevoir, on possède une méthode d'investigation et d'exposition de l'expérience Roosevelt.

    Dans ce labyrinthe du New Deal aux corridors jalonnés de mystérieuses initiales (A.A.A. — P.W.A. — C.W.A. — R.F.C.) des fils conducteurs doivent permettre de découvrir les avenues principales, et leurs points de rencontre ou d'aboutissement. Le premier et le principal de ces fils nous conduira à travers les méandres de la politique monétaire et financière ; un second nous fera connaître la politique agricole, un troisième, la politique industrielle.

    Réforme monétaire et financière, réforme agraire, réforme industrielle, tels sont les volets du triptyque dont l'ensemble donnera une image du New Deal. Au centre, on doit se représenter la réforme monétaire et financière, comme l'élément fondamental sur lequel les deux autres viennent s'étayer. Du moment que M. Roosevelt ne réalisait pas du jour au lendemain la révolution totale et n'abolissait pas le régime du profit, la question des prix, donc de la monnaie et de la finance, devait dominer sa politique. Sans la réforme monétaire, toutes les autres lui seraient restées interdites, faute de moyens financiers pour les réaliser. Il eût été dans l'incapacité de s'attaquer au problème bancaire et au problème de l'endettement, comme à celui du pouvoir d'achat des fermiers, et à celui de la répartition des profits de l'industrie.

    Ce n'est que parce qu'il s'est libéré de la tutelle des principes orthodoxes qu'il a pu entreprendre de modifier la structure économique et sociale de son pays.

    Aussi, est-ce à la réforme monétaire et financière et à ses corollaires que sera consacrée la première partie de cette interprétation.

 

 

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1 décembre 2004 3 01 /12 /décembre /2004 00:04


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La Révolution Roosevelt
Georges Boris – 1934

 


Chapitre I : La situation au début 1934

 




    Et voici maintenant le tableau de la situation présente. Faute de statistiques plus récentes les chiffres cités ici sont, pour la plupart, ceux du mois de décembre 1933 et l'on devra tenir compte du fait qu'au cours du premier trimestre de 1934 une nouvelle et notable amélioration s'est produite.

    Sans s'attarder à des considérations reposant sur des apparences, il convient de marquer néanmoins le progrès qui saute tout de suite taux yeux de l'observateur.

    D'une manière générale la mendicité est devenue très rare dans les rues, de même que le vagabondage a presque disparu dans les Campagnes.

    Les breadlines (files de miséreux à la porte des soupes populaires) — spectacle encore courant il y a quelques mois — ne se rencontrent plus guère que dans les quartiers où la misère a de tout temps été grande. Il est juste de dire que dans une certaine mesure la chose doit être attribuée à une meilleure organisation de l'assistance et au fait que maintenant les secours sont souvent portés à domicile.

    Mais seules les données statistiques peuvent exprimer dans quelle mesure ces apparences correspondent aux réalités.

    I. Les prix et le coût de la vie — L’objectif immédiat de la politique de redressement était de provoquer une reprise des prix de gros et des prix agricoles sans hausse correspondante du coût de la vie.

    L'indice général des prix de gros s'établissait le 3 février 1934 à 72,8 (1926 = 100) contre 60,0 à pareille époque l'an dernier, soit une hausse de 21,5 %.

    En ce qui concerne les produits agricoles, l'indice est de 60,5 contre 40,2 l'an dernier, à pareille époque. L'amélioration est donc de plus de 50 %, le niveau actuel se rapproche sensiblement de celui atteint pendant un très court laps de temps en juillet dernier au moment de la poussée spéculative qui a suivi la première dévaluation du dollar (62,7).

    Pour les indices individuels, il nous faut, pour les raisons déjà dites, nous référer aux statistiques de décembre dernier.

    L'indice du blé était alors de 55,1 contre 29,9 en décembre 1932, celui du maïs 63,0 contre 30,5, celui de l'avoine 84,1 contre 38,6, celui de l'orge 89,7 contre 45,0, celui du seigle 62,2 contre 36,2, celui du coton 58,3 contre 39,4, celui du pétrole 51,6 contre 45, celui du cuivre 57,1 contre 46.

    Par contre, le coût de la vie ne s'est relevé que dans de très faibles proportions, contrairement  à ce qui a été affirmé en France.

    L’origine des erreurs commises à ce propos vaut d’être recherchée. Elle paraît devoir être trouvée dans les indications publiées à intervalles réguliers par l'American Federation of Labor, laquelle se borne, pour des raisons compréhensibles, à mettre en vedette l’augmentation du coût de la nourriture et du vêtement.

    Il va de soi que les prix des denrées alimentaires ont suivi dans une certaine mesure celui des produits agricoles. Il a passé de 94,6 à 105,2 de janvier 1933 à janvier 1934, soit environ 11 % d'augmentation. Quant au vêtement, les prix de vente en ont augmenté par suite de la situation particulière de l'industrie textile, où la N. R. A. a mis fin, comme on le verra, à une situation tout à fait anormale, et à une exploitation scandaleuse de la main-d'oeuvre. Les statistiques de décembre accusent une hausse voisine de 10 % en un an.

    Mais le prix de la nourriture et du vêtement ne sont que des éléments isolés du coût de la vie. Il ne faut pas perdre de vue notamment qu'en Amérique les dépenses pour l'alimentation représentent une proportion bien plus faible que chez nous du budget familial.

    Le département du Travail publie depuis fort longtemps un indice pondéré du coût de la vie qui tient compte non seulement de la nourriture et du vêtement, mais aussi du loyer, de l'éclairage, du chauffage, des articles de ménage, des services (transports, blanchissage, etc.).

    Cet indice accuse de décembre 1932 à décembre 1933, une hausse de 2,2 % seulement (135 contre 132,1). Sur le point le plus bas qui ait été atteint (juin 1933) la hausse n'est encore que de 5,2 %. Le niveau actuel est le même qu'en juin 1932.

    Il reste de 20 % inférieur à ce qu'il était en 1927-28.

    Les chiffres ci-dessus sont relatifs à la population urbaine, pour laquelle, comme on voit, la hausse du prix de la vie est presque insensible.

    En ce qui concerne les agriculteurs la situation est un peu moins favorable, l'élément loyer, qui joue un rôle si important dans les villes, et surtout en Amérique, n'entrant pas en ligne de compte. Par contre, les prix d'achat des outils et des machines agricoles interviennent dans leur cas. Or, ces prix, loin d'avoir augmenté, sont encore légèrement inférieurs à ceux de l'année précédente, leur indice étant de 83,5 contre 84,5 (chiffres de décembre). De même, l'indice des autos est de 96,7 contre 99.

    L'augmentation du pouvoir d'achat global de la population est donc très importante.

    II. La situation des fermiers et leurs dettes. — La hausse des prix des produits agricoles, qui ont en moyenne doublé, tandis que les prix de détail augmentaient à peine, indique assez que la situation des fermiers s'est considérablement améliorée.

    Sans doute leur a-t-on demandé de réduire leur production. Mais ils ont reçu des versements en espèces et d'autres avantages, dont nous verrons le détail, en compensation du manque à produire et à vendre.

    Aussi, bien que les effets du New Deal ne se soient fait sentir que dans la seconde partie de l'année 1933, et pour une partie seulement des récoltes de l'automne, estime-t-on que leur revenu global a passé de 5 milliards 143 millions de dollars en 1932 à 6 milliards 400 millions en 1933.

    En outre, l'aménagement des dettes hypothécaires et bancaires a apporté un soulagement très sensible aux agriculteurs. Par le rachat des anciennes hypothèques en échange d'obligations garanties par l'Etat fédéral, les intérêts à la charge des fermiers ont été réduits en moyenne d'un quart (6 % à 4,50%) ; des exploitations agricoles saisies ont été rachetées et rendues à leurs propriétaires ; de nouvelles facilités de crédit à bon marché ont été offertes ; des prêts sur récolte consentis.

    La détente qui en est résultée dans des régions, où en automne encore la situation était grave, n'est contestée par personne. Planteurs de coton et de tabac, producteurs de céréales, connaissent des jours infiniment meilleurs. L'amélioration, quoique plus récente, est certaine pour les producteurs de sucre et les éleveurs de porcs. Toutefois, les conditions restent sérieuses chez les éleveurs de bétail.

    III. Le commerce et l'industrie. — La reprise est très marquée dans le commerce de détail aussi bien que dans le commerce de gros. Les chiffres de ventes publiés par les magasins à succursales multiples sont de l'ordre de 20 % supérieurs à ceux de l'an dernier.

    L'indice de l'activité des affaires a passé de 61,7 en février 1933 à 78,5 en mars 1934.

    D'après les indications publiées dans le New York Times en février dernier, sur la base des moyennes de 1923-25, la production atteignait l'indice 95 dans l'industrie de la chaussure, la consommation du coton se chiffrait par 89, les livraisons de soie par 103, l'activité dans l'industrie des conserves de viande par 98, la production de l'essence par 184, la production des pneus par 93, celle des cigarettes par 118. En mars 1934 l'industrie de l'automobile a fabriqué autant de voitures qu'en septembre 1929, dernier mois de l'ère de prospérité.

    Par contre, l'indice de l'industrie du ciment n'était que 39, de même que celui des chantiers navals, celui du bois 30, celui de la fabrication des locomotives 0.

    D'une manière générale on peut dire que l'activité des industries de consommation n'est plus très loin de la normale, que l'industrie de l'automobile marche à plein, mais que les industries de capital, bien qu'en reprise, elles aussi, sont encore loin l'industrie du bâtiment en particulier — d'avoir retrouvé leur activité ancienne. Cependant, l'industrie métallurgique, qui, au début de 1933, ne travaillait qu'à 16 % de sa capacité, et qui, après avoir connu une très brève période de prospérité en juillet dernier, était retombée à 25 % en automne, s'est graduellement rétablie depuis décembre et atteint au début de mars le coefficient 49 %.

    La statistique des faillites est également instructive. On en avait enregistré 305 dans la semaine terminée le 1er février 1934 contre 660 dans la semaine terminée le 2 février 1933.

    En janvier 1934 les recettes nettes des chemins de fer marquent un accroissement de 190 % sur janvier 1933 et de 207 % sur janvier 1932.

    Un indice du mouvement des bénéfices industriels et commerciaux est donné par les changements dans les déclarations de dividende. En janvier 1934 on en a enregistré 188 modifiés dans un sens favorable contre 64 en janvier 1933 et 73 en janvier 1932. Il y en a eu 58 modifiés dans un sens défavorable en janvier 1934 contre 135 et 264 respectivement.

    D'après une étude de la National City Bank, qui porte sur 1.475 sociétés relevant de 55 industries, il a été réalisé par ces entreprises 97 millions de dollars de bénéfices en 1933, contre 97 millions de pertes en 1932. L'amélioration s'est accentuée au début de 1934 : toujours d'après la même source, un sondage opéré sur 210 sociétés industrielles, choisies parmi les plus importantes, indique que 75 % d'entre elles ont réalisé des bénéfices pendant le premier trimestre de l'année, contre 63 % pendant le dernier trimestre de 1933, et contre seulement 40 % pendant la période correspondante de l'an dernier. Le bénéfice net global de ces 210 sociétés a été de 930 millions de dollars de janvier à mars 1934, contre 720 millions pour le trimestre précédent, alors qu'une perte nette de 23 millions avait été enregistrée pour le premier trimestre de 1933.

    IV. Chômage et les feuilles de salaire. — Le Département du Travail publie des études détaillées relatives au chômage et aux bordereaux de salaires. Les statistiques répartissent les industries en deux catégories, à savoir, d'une part, les industries manufacturières (manufacturing industries) qui comprennent l'alimentation, le textile, le vêtement, le fer et l'acier, les machines, la métallurgie, l'auto et les instruments de transport, les bois, le cuir, le papier, l'industrie chimique, l'industrie du caoutchouc et celle du tabac.

    Un second groupe, dit des industries non manufacturières, comprend les mines, les carrières, l'extraction du pétrole, les services publics, le commerce de gros et de détail, les hôtels, l'industrie des conserves, la blanchisserie, la teinturerie, les banques, les assurances.

    En ce qui concerne les industries manufacturières, l'indice de l'emploi est en décembre 1933 de 70,1 contre 58,3 un an auparavant. L'amélioration est de 20 %. Comparée au chiffre de mars 1932 elle atteint 27,20 %.

    De son côté, le bordereau des salaires accuse une augmentation de 32,10 % sur décembre 1932 et de 49 % sur mars 1933. La reprise est la plus marquée dans la métallurgie, dans l'industrie chimique, dans celle des machines agricoles (où le relèvement est de 69,9 % pour l'indice de l'emploi et de 118,3 % pour l'indice du bordereau des salaires).

    Pour les industries dites non manufacturières, il y a hausse des indices dans 11 cas sur 15, hausse particulièrement marquée dans l'industrie des conserves (46,6 % pour l'emploi et 52,3 % pour le bordereau de salaires), l'extraction du pétrole (31,1 % et 27,6 % respectivement), le commerce de détail (10,7 % et 9,1 %), les mines métalliques (21,9 et 40,1 % ), les mines bitumineuses (7,7 et 34,7 %). Il n'y a de baisse sensible que dans deux cas : les mines d'anthracite (-12,6 % et - 21,2 %) et les télégraphes et téléphones (- 7,2 % et - 7,9 %).

    On doit noter ici que la situation était nettement meilleure au début qu'à la fin de l'automne et que du 15 octobre au 15 décembre on a enregistré une baisse des divers indices. Tandis que dans le second groupe la baisse ne dépassait pas celle que déterminent chaque année, à la même époque, les influences saisonnières, elle était légèrement supérieure dans la catégorie des industries manufacturières.

    Or, il semble que le redressement général de l'économie aurait dû au contraire annuler les facteurs saisonniers. Le déclin enregistré a donc inspiré une assez vive anxiété et même provoqué dans certains milieux un accès de pessimisme au mois de novembre dernier. Seule une analyse plus détaillée et une interprétation des faits nous permettront de nous former une opinion sur la cause de ces difficultés et sur le bien-fondé de ces inquiétudes.

    Toutefois, en s'en tenant aux chiffres seulement, on doit observer que certaines branches, notamment la métallurgie, les machines-outils, les machines agricoles, l'éclairage, l'industrie chimique, ont continué de progresser en novembre et décembre et que ces industries étant en général considérées comme des baromètres de l'activité future, les indications qu'elles donnaient annonçaient un avenir plus favorable.

    Effectivement, si le ralentissement a persisté et s'est même légèrement accentué jusque vers la mi-janvier, les statisticiens, se fondant sur de premières données en leur possession, prévoient que les chiffres postérieurs accuseront une très vive reprise (1).

    Si maintenant, au lieu d'adopter la classification des statistiques du ministère du Travail, on répartit les industries en industries de consommation et en industries de capital, on aboutit à des conclusions d'un autre ordre et qui corroborent entièrement les indications données au paragraphe 3. On trouve en effet qu'en novembre dernier les industries de consommation employaient 3.730.000 personnes contre 4.468.000 en novembre 1929 (et 3.231.000 en novembre 1932). Une augmentation de 17 % était suffisante pour revenir à l'ancien niveau.

    Par contre, les industries de capital employaient 2.654.000 personnes en novembre 1933 contre 4.207.000 en novembre 1929 (et 2.082.000 en novembre 1932). Pour rétablir la situation, une augmentation de 37 % était encore nécessaire (2).

    Ce retard dans la reprise des industries de capital vaut d'être souligné dès maintenant. Il faut ajouter qu'à l'heure présente ces industries travaillent surtout pour l'Etat. Les mesures législatives votées sous la nouvelle administration ont, en effet, eu pour résultat de fermer à peu près complètement le marché des capitaux aux entreprises privées, qui sont donc dans l'impossibilité de financer de nouveaux investissements.

    Si l'on en vient maintenant aux chiffres globaux du chômage, on doit se souvenir que les estimations n'en peuvent être que très approximatives.

    Cependant il était généralement admis au mois de février qu'il y avait 6 à 7 millions de personnes sans travail aux Etats-Unis (contre 15 ou 16, en février 1933).

    Parmi les travailleurs embauchés depuis un an on comptait 340.000 jeunes gens enrôlés dans les camps de travail du Civil Conservation Corps, 267.000 employés et ouvriers engagés sur les chantiers des Travaux publics et 3.500.000 personnes auxquelles la Civil Works Administration donnait du travail à titre temporaire et payait des salaires normaux.

    Certaines statistiques rangent ces quatre millions de travailleurs au nombre des chômeurs, dont ils fixent alors le chiffre à 10 ou 11 millions. Cette manière de calculer est tout aussi abusive que celle qui consisterait à les considérer comme ayant retrouvé des situations définitives.

    On a seulement le droit de dire qu'approximativement le tiers des chômeurs a été résorbé de façon normale et qu'en outre trois à quatre millions de personnes ont été embauchées par l'Etat à des titres divers, grâce à des mesures de crise (3).

    V. Les banques. — Les changements intervenus dans la situation bancaire et financière sont au moins aussi importants que dans l'agriculture, le commerce et l'industrie.

    Depuis le moratoire, la plupart des établissements ont été rouverts. Ceux dont les dépôts restent gelés ne constituent plus qu'une très petite minorité. Graduellement d'ailleurs, ils sont renfloués par la grande banque d'Etat qui a nom Reconstruction Finance Corporation, laquelle les oblige à procéder à des augmentations de capital qu'elle souscrit en tout ou en partie.

    En outre, par le jeu d'une assurance à laquelle participent les Banques elles-mêmes, d'une part, et la Reconstruction Finance Corporation de l'autre, tous les dépôts inférieurs à 2.500 dollars sont actuellement garantis. On estime que le bénéfice de cette mesure s'étend à 95 % du montant total des dépôts.

    Ainsi, la structure bancaire du pays, qui inspirait tant d'inquiétudes au temps de l'administration Hoover, et qu'on avait vu s'écrouler à la fin de février 1933, se trouve rétablie et consolidée. La thésaurisation, devenue sans objet, est matée.

    Un grand nombre d'entreprises industrielles et commerciales, qui accusaient des pertes il y a un an, enregistrent actuellement des bénéfices. Les autres montrent pour la plupart des bilans améliorés. Le service des intérêts des obligations est repris dans un grand nombre de cas, ou paraît pouvoir l'être dans des délais plus ou moins rapprochés. Beaucoup de Sociétés ont pu recommencer à distribuer des dividendes ou en augmenter l'importance.

    La hausse des titres, qui en a été la conséquence, ainsi que la revalorisation des créances ont assaini la situation des caisses d'épargne, des caisses hypothécaires, des Compagnies d'assurance et des banques.

    D'une manière générale, la solvabilité et la liquidité des individus et des Sociétés ont été rétablies ou améliorées.

    VI. Coup d'oeil général. — A la fin de l'hiver 1933, la situation économique des États-Unis peut être caractérisée de la manière suivante :

    Hausse considérable des matières premières sans hausse correspondante du coût de la vie. Amélioration importante de la situation des fermiers et de l'endettement. Reprise commerciale et industrielle très vive pour tout ce qui a trait à la consommation, sensiblement retardée en ce qui concerne les industries de capital. Résorption du chômage jusqu'à concurrence d'un tiers et, si l'on tient compte des embauchages par l'Etat, jusqu'à concurrence de moitié. Rétablissement complet de la situation bancaire.

    Tels sont les premiers résultats obtenus par l'administration Roosevelt. Comparée à ce qu'elle était il y a un an, la situation apparaît transformée.

    La crise, à n'en juger que par les faits et les chiffres, semble sinon résolue, du moins en voie de solution rapide.

    Mais les adversaires du New Deal, tout en reconnaissant les progrès réalisés, en dénoncent le caractère artificiel. Les uns y voient l'effet d'un mécanisme d'inflation dont ils prévoient l'accélération jusqu'à ce qu'il échappe à tout contrôle. D'autres insistent sur le fait que le redressement actuel tient uniquement à l'action constante de l'Etat dans tous les domaines ; cette intervention, assurent-ils, ne saurait se poursuivre durant plusieurs mois encore sans provoquer un désastre financier suivi d'un désastre économique, et, si elle est interrompue, l'effondrement ne sera ni moins rapide, ni moins total.

    Ce n'est pas encore le moment de discuter ces opinions. J'ai exposé les faits sans les interpréter. Seul, un examen plus approfondi du New Deal permettra d'apprécier la valeur des critiques et de formuler un pronostic.

    Mais, en même temps que je présentais un tableau qui ne pouvait être que très favorable, il convenait de faire entendre l'avis des pessimistes, de ceux qui croient à la fragilité et même au danger d'une amélioration, dont aucun, cependant, ne nie la réalité présente.



1 - En effet dès le 16 février l’indice de l’emploi revenait au maximum enregistré en octobre pour l’année 1933, tandis que l’indice du bordereau des salaires le dépassait nettement.

2 - Chiffres donnés par M. Lubin, commissaire aux statistiques du Département du Travail (Enginering News Record, 8 février 1934).

3 - A la fin de mars 1934 le National Industrial Conference Board estimait que le nombre des chômeurs était tombé à 8.610.000, en y comprenant les ouvriers et employés auxquels l'Etat donne temporairement du travail. Le même organisme évaluait le nombre des chômeurs de mars 1932 à 13.200.000. D'après cette statistique la diminution du chômage aurait atteint 34,8 % en un an. Plus optimiste, M. Harriman, président du Congrès des Chambres de Commerce des Etats-Unis, déclarait quelques semaines plus tard que le nombre des chômeurs était tombé à 7 millions. Par contre, l'American Federation of Labor, au même moment, estimait qu'il y en avait encore plus de 10 millions.


 

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1 décembre 2004 3 01 /12 /décembre /2004 00:03


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La Révolution Roosevelt
Georges Boris – 1934

 


Chapitre I : La situation au début 1933


 

    Sans entrer dans les détails, dont la plupart sont présents à la mémoire du lecteur et qui peuvent en tout cas être trouvés dans de nombreux articles et ouvrages, on peut résumer de la façon suivante la situation des Etats-Unis au début le 1933.

    I. Les prix et le pouvoir d'achat. — C'est par la chute profonde des prix des matières premières que se caractérise la crise.

    L'indice des prix des produits agricoles est tombé de 100 en 1926 à 44,1 en décembre 1932. Les principales denrées sont tombées au tiers ou même au quart de leur valeur. Le coton est au coefficient 34,9, le maïs à 30,5, le blé à 29,9, les porcs à 24,8. Parmi les autres produits naturels des Etats-Unis, le pétrole est au coefficient 45, le cuivre 34,6.

    Dans le même temps les prix de détail ont baissé, mais dans une bien moindre proportion. Le coût de la vie n'a diminué que de 24,8 %, soit à peine d'un quart.

    Le décalage entre les prix des matières premières et les prix de détail a bouleversé l'économie : en tant que producteur, le citoyen américain ne reçoit que le tiers ou le quart de ce qu'il obtenait pour ses marchandises il y a six ans ; mais ce qu'il achète, en tant que consommateur, lui coûte encore plus des trois quarts du prix ancien. En d'autres termes, le pouvoir d'achat de la population active s'est contracté dans des proportions inouïes.

    II. Les dettes et la situation des fermiers. — Cependant le poids des dettes hypothécaires ou bancaires, dont la production est grevée, est devenu intolérable. Le montant de ces dettes était énorme ; il s'élevait à 14 milliards de dollars, et la charge des intérêts dépassait 900 millions de dollars.

    Ces dettes, écrit M. Lindley (1), avaient été contractées au moment ou le niveau général des prix était le double de celui du début de 1933, et quand le prix des denrées agricoles était quatre fois plus élevé. Exprimée en blé ou en coton, la dette du fermier représente quatre fois ce qu'il a reçu de son créancier. En fait, certains produits ne rapportent même plus sur le marché ce qu'ils ont coûté en semences, en engrais et en main-d'oeuvre pour les récolter.

    La détresse est telle dans les campagnes qu'un peu partout éclatent des révoltes, et que des de violence se produisent chaque jour à l'occasion de la mise en vente de propriétés hypothéquées.

    III. Le commerce et l'industrie. — Par suite de la réduction du pouvoir d'achat de la population active, le commerce intérieur a périclité, et l'industrie, privée de commandes, a du réduire ses fabrications et licencier une grande partie de sa main d'oeuvre.

    Travaillant à perte, elle a cessé de servir des dividendes à ses actionnaires et, dans un grand nombre de cas, ne peut même plus servir d'intérêt à ses obligataires. De même les chemins de fer, qui, pour la plupart, ont cessé de payer les coupons d'une dette obligataire dont le montant total s'élève à 11 milliards de dollars.

    IV. Le chômage. — Il n'existe point de statistique exacte du chômage en Amérique, et les évaluations faites par divers organismes sont fondées sur des sondages dont les conclusions sont naturellement discutables. Les estimations variaient, au moment de la prise du pouvoir par M. Roosevelt, de 14 à 17 millions. Si le chiffre le plus fort peut paraître exagéré (d'autant qu'au 1er mars, par suite du moratoire la courbe a fait une pointe) il faut néanmoins observer qu'aucune statistique ne tient compte du très grand nombre d'employés licenciés par les Etats, les comtés et les municipalités.

    Il résulte d'études faites ultérieurement que le nombre total des sans-travail devait, au début de l'année 1933, être supérieur à quinze millions. En temps normal, on compte de deux à quatre millions de chômeurs en moyenne, la plupart temporaires.

    V. Les banques. — La baisse générale des actions et des obligations, résultat du marasme économique, et la carence générale des débiteurs, outre qu'elles frappent directement les rentiers, propriétaires et possédants de toutes catégories, a mis en posture périlleuse les caisses hypothécaires, les caisses d'épargne, les compagnies d'assurance et les banques. Avant même le moratoire général, et depuis de longs mois, nombre de ces établissements se sont vus contraints de cesser leurs paiements et de fermer leurs guichets. D'ailleurs, si l'on établissait des bilans sincères, presque tous apparaîtraient en état de faillite.

    Situation que soupçonnent tout au moins les déposants. Aussi les runs succèdent-ils aux runs à travers le pays. Une véritable psychose s'est emparée du public qui, estimant que le seul refuge réside dans l'or ou la monnaie, accumule les pièces et  les billets, et thésaurise à un degré dont l'histoire n'offre pas de précédent.

    Pour faire face aux retraits des dépôts, les banques à leur tour réalisent leur portefeuille, refusent  le renouvellement des emprunts et exigent le remboursement de leurs créances, précipitant les faillites commerciales et industrielles, forçant à des liquidations désastreuses, enfonçant encore les prix et les cours.

    VI. Coups d'oeil général -  Quinze millions de chômeurs représentent, si l'on tient compte des familles dépendant d'eux, quarante-cinq millions d'individus dans le dénuement. Il faut y ajouter quelque quinze millions d'agriculteurs dont la détresse n'est pas moindre.

    Au total, soixante millions de personnes —un Américain sur - deux privés de leurs moyens d'existence. En outre, au sein même de la classe bourgeoise et capitaliste, les cas de ruine totale ne se comptent plus et tout un prolétariat nouveau est apparu, non moins misérable, non moins désespéré que l'autre. Les Etats, les comtés et les municipalités aux finances banqueroutières ne peuvent même plus payer leurs fonctionnaires et se trouvent dans l'incapacité de secourir les chômeurs, qui s'en vont mendier dans les rues, et souvent de ville en ville, ou vagabonder dans les campagnes.

    Tout le système économique et financier se disloque : l'endettement dépasse la fortune publique, et chaque Américain, en moyenne, doit plus qu'il ne possède.

    Aussi les contrats, devenus, d'une manière générale, inexécutables, ont-ils perdu leur valeur même juridique.

    Dans certaines régions, où toutes les banques ont fermé leurs portes, et où le numéraire a cessé de circuler, la population est réduite à user de la méthode primitive du troc.

    A la veille de l'avènement de M. Roosevelt, une série de runs et de moratoires dans les Etats de l'Union oblige le gouvernement fédéral à proclamer le moratoire général. La paralysie gagne l'économie américaine tout entière ; et la ruine imminente menace ceux qui dans le naufrage général avaient réussi à surnager jusqu'alors.




1 - The Roosevelt Revolution. A History of the New Deal



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1 décembre 2004 3 01 /12 /décembre /2004 00:02


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La Révolution Roosevelt
Georges Boris – 1934



Chapitre I : Bilans comparés




    Le 6 février 1934, c'était aux nouvelles de France que les journaux américains donnaient la première place ; d'ordinaire ils les relèguent dans les pages intérieures. Ce jour-là, dans toutes les éditions successives elles faisaient les frais de manchettes à sensation. Signe que pour une fois
pour un instant l'intérêt et l'émotion du public se détournaient des affaires purement nationales, et que l'émeute, le sang versé dans les rues de Paris frappaient l'imagination d'un peuple indifférent, en général, à ce qui ne le touche pas directement.

    D'une conversation surprise par hasard à Washington, j'ai retenu ce mot : Voilà ce qui nous serait arrivé si nous n'avions pas eu le New Deal.

    Rien de plus significatif que ce commentaire d'un inconnu. Il traduit la conviction, non pas d'un individu seulement, mais de la nation tout entière, que la nouvelle politique, instaurée par le président Roosevelt, a sauvé les Etats-Unis du désespoir, des convulsions sanglantes et de l'anarchie.

    C'est là une opinion à laquelle, là-bas, nul ne contredit : ni l'ouvrier, bien que le chômage l'atteigne ou le menace encore ; ni le fermier, bien que l'ère des restrictions ne soit pas close pour lui ; ni le chef d'entreprise, bien que la stabilité de ses bénéfices ne lui paraisse nullement assurée ; ni même le magnat de Wall Street, encore qu'il se voie déchu de sa toute-puissance, et qu'il sache devoir renoncer définitivement à une bonne part de ses privilèges ; ni même le politicien républicain, si avide qu'il soit de revanche, quelque hâte qu'il ait d'attaquer et de supplanter son adversaire démocrate.

    Il va de soi que, prise séparément, chacune des mesures de l'Administration est l'objet de critiques plus ou moins sévères ; l'avenir paraît incertain à la plupart, sombre à quelques-uns. Mais sur l'amélioration actuelle de la situation, sur le retour, sinon de la confiance absolue, tout au moins du courage et de l'espoir, on n'entend pas de voix discordante. D'ailleurs au programme du gouvernement ne s'oppose aucun autre programme.

    La popularité inouïe dont jouit M. Roosevelt, popularité dont on peut à tout instant recueillir le témoignage dans les conversations particulières et dans les lieux publics, popularité qui, dit-on, n'a de comparable dans l'histoire américaine que celle de George Washington, ne s'explique que par les résultats d'ores et déjà obtenus ou par les espoirs entretenus. La docilité du Congrès
elle aussi sans précédent, en dépit de quelques accès d'indépendance passagers constitue d'ailleurs à elle seule un indice suffisamment probant. Sénateurs et députés ne font qu'obéir à la volonté du peuple, telle qu'elle s'exprime dans leur courrier quotidien, dans les milliers de lettres où les électeurs leur enjoignent « de suivre notre président ». Un humoriste n'a-t-il pas été jusqu'à prétendre que si M. Roosevelt demandait le vote d'une loi prescrivant la stérilisation des membres du Congrès, ceux-ci n'oseraient pas la repousser?


***


    Ainsi donc un homme, une politique, dans lesquels, il y a un an, l'espérance suprême — celle du salut — fut placée, ne l'a point déçue. Or, les aspirations qu'il fallait satisfaire n'étaient pas de cet ordre, ou négatif ou abstrait ou prestigieux, où les clientèles d'un Mussolini et d'un Hitler ont choisi les leurs. Ni l'écrasement de l'ennemi intérieur, ni l'exaltation d'une mystique politique, ni l'embrigadement des foules, ni les défilés en uniforme, ni les manifestations à grand spectacle n'eussent apaisé le peuple des Etats-Unis. N'oublions pas que la Déclaration de l'Indépendance, cette charte de la nation américaine, reconnaît, comme un droit imprescriptible de l'homme, au même titre que la vie et la liberté, la poursuite du bonheur. En 1933, dans la quatrième année d'une affreuse détresse, c'est l'exercice de ce droit que revendiquait le citoyen américain. Il voulait moins de souffrances, et plus de justice. De telles exigences, ce n'est pas qu'avec des harangues et des mots d'ordre qu'on arrive à les satisfaire.

    Le degré auquel les promesses sont remplies se mesure par des chiffres, et ces chiffres se lisent, noir sur blanc, dans le livre de comptes familial, comme sur les statistiques publiques.

    Ce que le New Deal a donné à ce jour, chacun est donc à même de le calculer, soit pour sa propre personne, Soit pour la communauté. En ce qui concerne celle-ci, une simple comparaison de la situation au début de 1933 et au début de 1934 va nous permettre d'apprécier.

     Dans cette confrontation liminaire, les faits actuels ne pourront être présentés qu'à l'état de statistiques et non dans leur devenir. Or l'Amérique est en pleine évolution, sinon en révolution ; c'est une matière mouvante ou plastique, dont l'aspect et la forme se modifient incessamment. L'impression qui se dégage du tableau varie donc infiniment selon le moment où on le peint. En juin 1933 ce ne sont que notes d'éblouissantes lumières, en septembre l'incertitude reparaît, en novembre une obscure anxiété domine, pour faire place quelques semaines plus tard à une sorte d'optimisme tempéré, et comme dépourvu de nervosité.

    C'est pourquoi ce premier examen ne comportera pas de conclusion ; de la constatation d'un progrès, même considérable, et d'un mieux-être général on ne devra point déduire de pronostic. Deux simples coupes pratiquées dans le temps n'y autorisent pas. Sans doute en observant et en retenant les points clairs ou sombres du champ d'investigation, on apercevra déjà les issues et les écueils, les alternatives possibles de l'expérience Roosevelt ; on verra peut-être même se dégager certaines des lignes de force qui mènent une Amérique, plus ou moins consciente, dans une direction déterminée davantage par la logique des événements que par la volonté des hommes

    Mais ce n'est qu'en reprenant ensuite l'analyse des faits et des institutions suivant une méthode qui impliquera une première interprétation, et en les interprétant chacun tour à tour que des jugements et des prévisions deviendront possibles.

    Signalons encore dès maintenant combien il est malaisé de distinguer exactement entre les satisfactions - acquises ou escomptées - à la double aspiration du peuple américain, aspiration que nous résumions à l'instant dans la formule bivalente moins de misère et plus de justice, et qu'un grand journaliste américain, M. Walter Lippmann, désignait un jour par les mots recovery (redressement) et reform (réforme sociale). Aspirations dont le même auteur a montré qu'elles sont parfois opposées ; car le redressement, à moins qu'il ne se pratique en dehors du régime capitaliste, implique, au bas d'une courbe de dépression, un certain appel à l'esprit de spéculation qui ne s'harmonise guère avec les règles d'éthique et de morale proposées par l'esprit de réforme. Si bien que lorsque le moment viendra de procéder à la critique de l'oeuvre réalisée ou en cours, on pourra hésiter sur le choix du critère à adopter. Toutefois, la nécessité primordiale à laquelle obéit l'Amérique étant celle d'échapper au désastre, on commettrait une erreur à vouloir se placer hors des contingences ; le souci des réalités commande, dans les jugements à formuler, de donner le pas au redressement sur la réforme.



***

 

 

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1 décembre 2004 3 01 /12 /décembre /2004 00:01


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La Révolution Roosevelt
Georges Boris – 1934

 

 

Introduction

 

 

 

    Il y a maintenant plus d'un an que les Etats-Unis d’Amérique se sont transformés en un laboratoire social où se poursuit, sur un peuple de cent vingt-cinq millions d'êtres, une expérience ou plus exactement une série d'expériences, dont le double objectif est de trouver les remèdes à la crise économique et de découvrir les règles d'un ordre nouveau, mieux équilibré, plus harmonieux, plus juste.

    La méthode expérimentale appliquée à une telle matière, pour une telle recherche, quelle occasion unique pour l'économiste et le sociologue d'observer et de s'instruire! Et pour les gouvernants et les gouvernés de tirer profit des tentatives d'autrui, selon leurs résultats.

    Tout autre est malheureusement l'attitude de l'immense majorité des Français face à la révolution Roosevelt. Elle va de l'ignorance à l'hostilité, en passant par l'indifférence et le dédain. Les docteurs avaient par anticipation prononcé leur sentence et déclaré l'échec certain ; car il y a des remèdes qui n'ont pas le droit de guérir, mais seulement le devoir de tuer.

    L'opinion française, dont la docilité aux mots d'ordre et la crédulité sont un sujet permanent de surprise, et qui accepte indéfiniment les informations tendancieuses et fausses, s'est laissé annoncer, chaque jour pour le lendemain, la fin de l'Amérique Rooseveltienne. De même, des années durant, on lui avait quotidiennement prédit l'écroulement de la Russie Soviétique.

    Encore l'U.R.S.S. a-t-elle eu de tout temps des partisans qui se chargeaient de rectifier et de polémiquer.

    Les Etats-Unis continuent de vivre sous le régime de Roosevelt. Mieux encore, ils se relèvent rapidement. Qui le sait? Qui le dit?

    Précisément parce qu'il ne se réclame d'aucune discipline économique et sociale, parce que sa politique se meut en dehors des cadres d'un système ou d'une doctrine, parce qu'il fait, à proprement parler, de l'expérience, M. Roosevelt a soulevé contre lui les tenants d'une école comme de l'autre. A propos des juges qu'il trouve de ce côté de l'Atlantique, il pourrait reprendre le mot de Montaigne : « Je fus pelaudé à toutes mains ; au Gibelin j'étais Guelphe, au Guelphe, Gibelin. »

    Or, le Français, tout au moins, devrait observer l'expérience américaine avec un intérêt singulier et en l'absence de toute passion dogmatique. N'est-ce point la seule révolution qui se poursuive aujourd'hui dans le respect des formes démocratiques et des libertés publiques auxquelles il est lui-même attaché?

    C'est dans cet esprit — et sans que l'objectivité exclue la sympathie — qu'a été tenté le présent essai de mise au point et d'interprétation.

    Avril 1934.


 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV :

DE L'OCCUPATION DE LA TERRE.

 

    § 2. — Théorie de Ricardo. Elle manque de cette simplicité qui caractérise constamment les lois de la nature. Elle est basée sur la supposition d'un fait qui n'a jamais existé. La loi, ainsi que le prouve l'observation, est directement le contraire de la théorie qu'il a proposée.


    
    Il y a aujourd'hui quarante ans que M. Ricardo communiqua au monde sa découverte sur la nature et les causes de la rente et les lois de son progrès (3), et, pendant presque tout ce laps de temps, cette découverte a été admise par la plupart des économistes de l'Europe et de l'Amérique, comme étant tellement incontestable que le doute, à l'égard de sa vérité, ne pouvait être regardé chez un individu que comme une preuve de son incapacité à la comprendre. Fournissant, ainsi qu'elle le faisait, une explication simple et facile de la pauvreté existante dans le monde, à l'aide d'une loi émanée d'un Créateur, qui n'est que sagesse, puissance et bonté, elle affranchissait les classes gouvernantes de toute responsabilité à l'égard des misères dont elles étaient environnées, et fut, par conséquent, adoptée tout d'abord. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, elle a été la doctrine immuable de la plupart des écoles de l'union américaine et de l'Europe ; et, toutefois, il ne s'est jamais trouvé, parmi ceux qui l'enseignaient, deux économistes complètement d'accord sur le sens réel de ce que leur maître avant voulu enseigner. Après avoir étudié les ouvrages des plus éminents parmi ces économistes, et n'avoir constaté qu'un désaccord presque général, l'élève, en désespoir de cause, a recours à M. Ricardo lui-même ; et alors il trouve, dans son fameux chapitre sur la rente, des assertions contradictoires qui ne peuvent se concilier, et une série de complications telles qu'on n'en avait jamais rencontrées auparavant dans le même nombre de pages. Plus il étudie, plus sont considérables les obstacles qui lui apparaissent, et plus il se rend facilement compte de la diversité des doctrines enseignées par des hommes qui déclarent hautement appartenir à la même école, et qui tous, s'ils ne s'entendent guère sur aucun autre point, s'accordent sur celui-là seul, qu'ils regardent la nouvelle théorie de la rente comme la grande découverte du siècle.

    En portant ses regards autour de lui, il s'aperçoit que toutes les lois de la nature, reconnues, sont caractérisées par la plus parfaite simplicité et l'étendue la plus large ; que ces lois sont d'une application universelle, et que ceux qui les enseignent n'ont nul besoin d'avoir recours à de mesquines exceptions pour rendre compte de faits particuliers. La simplicité de la loi de Kepler « sur les aires égales dans des temps égaux » est parfaite. La vérité de cette loi est, conséquemment, universelle, et tous ceux auxquels on l'explique, non-seulement se sentent assurés qu'elle est vraie, mais encore qu'elle doit continuer de demeurer telle, par rapport à toutes les planètes que l'on peut découvrir, quelque nombreuses qu'elles puissent être et quelle que soit leur distance du soleil et de notre terre. Un enfant peut la comprendre, et l'individu le plus novice peut ainsi se l'assimiler assez complètement pour l'enseigner lui-même aux autres. Elle n'a besoin d'aucun commentaire, et c'est en cela qu'elle diffère, prodigieusement, de celle sur laquelle nous appelons en ce moment l'attention du lecteur. Quels que soient les autres mérites de cette dernière, on ne pourra lui attribuer celui de la simplicité ou de l'universalité.

    Au premier coup d'oeil, cependant, elle paraît extrêmement simple. On paye une rente, dit-on, pour un terrain de première qualité qui rapporte 100 quarters, en retour d'une quantité donnée de travail, lorsqu'il devient nécessaire, avec l'accroissement de la population, de cultiver le terrain de seconde qualité pouvant ne rapporter que 90 quarters, en retour de la même quantité de travail ; et le montant de la rente que l'on reçoit ainsi, pour le n° 1, est égal à la différence qui existe entre leurs produits respectifs. Aucune proposition n'a pu être destinée à commander un assentiment plus général. Tout individu qui l'entend énoncer aperçoit autour de lui un terrain qui paye une rente, et voit également que celui qui donne 40 boisseaux par acre paye un revenu plus considérable que le terrain qui n'en donne que 30, et que cette différence est presque équivalente à la différence du produit. Il devient immédiatement disciple de M. Ricardo, et admet que la raison pour laquelle on paye certains prix en retour de l'usage de la terre, c'est qu'il existe des sols de diverses qualités, lorsque assurément il regarderait comme souverainement absurde l'individu qui entreprendrait de lui prouver qu'on paye les boeufs certains prix, parce que l'un de ces animaux est plus pesant qu'un autre ; qu'on paye des rentes pour des maisons, parce que quelques-unes pourront loger 20 personnes, tandis que d'autres n'en logeront que 10, ou que tous les navires peuvent prendre du fret, parce que quelques-uns ont une capacité différente des autres.

    Tout le système, ainsi que le lecteur s'en apercevra, est basé sur l'affirmation de l'existence d'un fait : à savoir, qu'au commencement de la mise en culture, lorsque la population est peu nombreuse, et que, conséquemment, la terre est abondante, les terrains les plus fertiles, ceux que leurs qualités rendent propres à rémunérer le plus largement une quantité donnée de travail, sont les seuls cultivés. Un fait semblable existe ou n'existe pas ; s'il n'existe pas, tout le système s'écroule. On se propose en ce moment de démontrer qu'il n'existe en aucune façon, et qu'il serait contraire à la nature des choses qu'il en fût, ou que jamais il pût en avoir été ainsi.

    Le tableau que nous offre M. Ricardo diffère complètement de celui que nous avons précédemment soumis à l'examen du lecteur. Le premier, plaçant le colon sur les terrains les plus fertiles, exige que ses enfants et ses petits-enfants se trouvent réduits, successivement et régulièrement, à la déplorable nécessité d'occuper les terrains qui ne peuvent donner qu'une rémunération plus faible au travail, et qu'ils deviennent ainsi de plus en plus, de génération en génération, les esclaves de la nature. Le second, plaçant le cultivateur primitif sur les terrains plus ingrats, nous montre ceux qui viennent après lui, usant du pouvoir constamment croissant de passer à la culture de terrains plus fertiles, et devenant aussi de plus en plus, de génération en génération, les dominateurs de la nature, la forçant à travailler à leur profit et s'avançant constamment, de triomphe en triomphe, avec un invariable accroissement dans la puissance d'association, dans le développement de l'individualité, dans le sentiment de la responsabilité, et dans la faculté de faire de nouveaux progrès. De ces deux tableaux, quel est le vrai ? C'est ce qu'il faut établir par la détermination d'un fait : Comment les hommes ont-ils agi autrefois ? et comment agissent-ils aujourd'hui par rapport à l'occupation de la terre ? Si l'on peut démontrer que, dans tous les pays et dans tous les siècles, l'ordre des événements qui se sont succédé a été en opposition directe avec celui que M. Ricardo suppose avoir existé, alors sa théorie doit être abandonnée comme tout à fait dénuée de fondement. Qu'il en ait été ainsi, et que partout, dans, les temps anciens et modernes, la culture ait toujours commencé par les terrains les plus ingrats, et que l'homme n'ait pu, que grâce au développement de la population et de la richesse, soumettre à la culture les terrains plus fertiles, c'est ce que nous allons démontrer maintenant par un examen succinct des faits, tels qu'ils s'offrent à nous dans l'histoire du monde.

    Nous commençons cet examen par les États-Unis, par la raison que leur établissement étant de date récente et se trouvant encore en progrès, la méthode que le colon a été, et est encore porté à suivre, peut être indiquée facilement. Si nous constatons qu'il commence invariablement par les terrains élevés et maigres qui n'exigent que peu de défrichement et aucun drainage, lesquels ne peuvent rendre au travail qu'une faible rémunération, et qu'aussi invariablement il passe, des terrains élevés aux terrains plus bas, lesquels ont besoin à la fois d'être défrichés et drainés, nous aurons alors présenté au lecteur un tableau véritable confirmé par la pratique, au moins par la pratique dans l'Amérique du nord. Si cependant nous pouvons alors suivre le cultivateur dans l'intérieur du Mexique, à travers le Brésil, le Pérou et le Chili, en Angleterre et dans toute l'étendue de la France, de l'Allemagne, de l'Italie, de la Grèce et de l'Egypte, dans l'Asie et dans l'Australie, et démontrer que telle a été, invariablement, sa méthode d'action, on peut croire alors, que lorsque la population est peu nombreuse et par conséquent la terre abondante, la culture commence et doit toujours commencer sur les terrains les moins fertiles ; qu'avec l'augmentation de la population et de la richesse, on exploite toujours les terrains plus fertiles, qui donnent une rémunération constamment croissante aux efforts du travailleur ; et qu'avec le progrès de la population et de la richesse, il y a une diminution constante dans la quantité proportionnelle de ces efforts indispensable pour se procurer les choses nécessaires à la vie, avec un accroissement également constant dans la quantité proportionnelle de ceux que l'on peut appliquer à rendre plus considérable la somme de son bien-être, et des choses qui contribuent à sa commodité, à son luxe et à ses jouissances.
 

 

 

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV :

DE L'OCCUPATION DE LA TERRE.

 

    § 3. — Marche de la colonisation aux États-Unis.


    
    On voit les premiers colons de race anglaise s'établir sur le sol stérile de Massachussett et fonder la colonie de Plymouth. Le continent américain tout entier était devant eux, mais comme tous les colonisateurs, ils n'avaient à prendre que ce qu'ils pouvaient obtenir avec les moyens dont ils disposaient. D'autres établissements se formèrent à Newport et à New-Haven, et de là on peut, en suivant leurs traces, les voir longer le cours des fleuves, mais en tout cas occuper les terrains plus élevés, abandonnant le défrichement des bois et le dessèchement des marais à leurs successeurs plus riches. Si l'on demandait au lecteur de désigner les terrains de l'Union qui semblent le moins destinés à produire des subsistances, son choix tomberait sur les terrains rocheux d'abord occupés par les hardis puritains ; et s'il se plaçait alors sur les hauteurs de Dorchester, près de Boston, et qu'il jetât les regards autour de lui, il se trouverait environné de preuves de ce fait : que tout ingrat qu'était en générale le sol de Massachussett, les parties les plus riches restent encore incultes ; tandis que, parmi les parties cultivées, les plus productives sont celles qui ont été appropriées aux besoins de l'homme dans ces cinquante dernières années.

    Si nous jetons maintenant les yeux sur New-York, nous voyons qu'on a procédé de même. Le sol improductif de l’île Manhattan et les terrains élevés des rives opposées ont appelé d'abord l'attention, tandis que les terrains plus bas et plus riches, qui se trouvent tout à fait à portée du cultivateur, restent même jusqu'à ce jour, incultes et non-soumis au drainage. En suivant la population, nous la voyons longer le cours de l'Hudson jusqu'à la vallée des Mohicans, et là s'établir près de la source du fleuve sur des terrains qui n'exigent que peu de défrichement ou de drainage. Si nous avançons davantage vers l'Ouest, nous voyons le premier chemin de fer suivre la succession des terrains plus élevés sur lesquels on trouve les villages et les bourgs des plus anciens colons ; mais si nous suivons la route nouvelle et directe, nous la voyons traverser les terrains les plus fertiles de l'État qui ne sont encore ni cultivés ni desséchés.

    En considérant ensuite l'histoire même de ces bourgs et de ces villages, nous constatons qu'eux-mêmes sont arrivés tard dans l'ordre d'établissement. Il y a soixante ans, Geneva existait à peine, et la route, de ce point à Canandaigua, n'était qu'un sentier tracé par des Indiens, sur lequel on ne trouvait encore que deux familles établies ; mais en portant, de là, nos regards vers le sud, dans la direction des hautes terres qui confinent à la Pennsylvanie, nous trouvons partout des traces d'occupation. C'est là qu'a été créé le domaine considérable acquis par M. Pulteney, et qu'un établissement s'est formé sur la petite baie de Coshocton ; les terrains environnants sont représentés comme étant d'une très-grande valeur, « à raison de l'absence complète de toutes les maladies périodiques, particulièrement les fièvres intermittentes », dont eurent tant à souffrir, on ne l'ignore pas, les premiers colons qui s'établirent sur les terrains fertiles des parties basses (4).

    Dans le New-Jersey, nous les trouvons occupant les terrains élevés, vers les sources des fleuves, tandis qu'ils négligent les terrains plus bas qui ne peuvent se drainer (5). Cet État abonde aussi en beau bois de construction, couvrant un sol riche qui n'a besoin que d'être défriché, pour donner au travailleur une rémunération plus ample qu'aucun autre mis en culture n'en a donné depuis un siècle, lorsque la terre était plus abondante et la population peu nombreuse. Sur le bord du Delaware, nous voyons les quakers choisissant les sols plus légers qui produisent le pin, tandis qu'ils évitent les sols plus fertiles et plus gras du rivage opposé de la Pennsylvanie. Chaque colon choisit également les parties plus élevées et plus asséchées de son exploitation rurale, abandonnant les prairies, dont un grand nombre, même aujourd'hui, restent dans l'état de nature, tandis que d'autres ont été soumises au drainage pendant ces dernières années. Les meilleures portions de chaque ferme sont, invariablement, celles qui ont été le plus récemment mises en culture, tandis que les terrains les plus ingrats des divers lieux aux alentours sont ceux où l'on voit les plus anciens bâtiments d'exploitation rurale. Si nous avançons encore à travers les terrains sablonneux de l'État en question, nous trouvons des centaines de petites clairières depuis longtemps abandonnées par leurs propriétaires, attestant la nature du sol que cultivent les individus, lorsque la population est peu nombreuse et que le terrain fertile est très-abondant. Après avoir défriché les terres qui produisent le chêne, ou drainé celles qui donnent le cèdre blanc, ils abandonnent celles qui produisent le pin de cet État, le plus misérable de tous les arbres de ce genre.

    Les Suédois ont formé un établissement à Lewistown et à Christiane, sur le sol sablonneux du Delaware. Traversant cet État vers l'entrée de la baie de Chesapeake, nous trouvons, dans les petites villes en décadence d'Elkton et de Charlestown, autrefois les centres d'une population assez active, une nouvelle preuve du peu de fertilité des terres occupées primitivement, lorsque les belles prairies, au milieu desquelles se trouvent aujourd'hui les fermes les plus riches de cet État, étaient en grand nombre, mais considérées comme sans valeur. Penn vient après les Suédois, et, profitant des dépenses qu'ils ont faites et de leur expérience, choisit les terrains élevés sur le Delaware, à environ douze milles au nord de l'emplacement qu'il choisit ensuite pour sa ville, près du confluent de cette rivière et du Schuylkill. En partant de ce dernier point, et suivant la ligne de l'établissement, nous constatons qu'il ne se développe pas d'abord en descendant vers les riches prairies, mais en remontant et longeant les hauteurs entre les deux rivières, où l'on aperçoit encore, sur une étendue de plusieurs milles, d'anciens établissements qui attestent les desseins des premiers colonisateurs. Si nous passons sur la rive droite ou la rive gauche de la rivière, nous reconnaissons, dans la nature des constructions, des preuves d'une occupation et d'une culture plus récentes. Sur les cartes des premiers temps, les terrains fertiles, situés dans le voisinage de la Delaware, depuis New-Castle ; et presque à la limite atteinte par la marée montante, à une distance de plus de soixante milles, sont notés comme formant de vastes étendues, et, de plus, marqués de points indiquant des arbres, pour montrer qu'ils n'ont pas encore été défrichés, tandis que tous les terrains élevés sont divisés en petites fermes (6). En passant au nord et à l'ouest, nous voyons les plus anciennes habitations toujours à une grande distance de la rivière ; ce n'est qu'à des époques plus récentes, que l'accroissement de la population et de la richesse a amené la culture au bord de l'eau. A chaque nouveau mille que nous parcourons, nous trouvons des preuves plus nombreuses de la culture récente des terrains de meilleure qualité. Partout nous rencontrons maintenant des fermes sur les flancs des collines, tandis que les terrains bas deviennent de plus en plus âpres et incultes. Plus loin encore, la culture abandonne presque partout le bord de la rivière ; et si nous en recherchons la trace, nous devons passer en deçà dans des lieux où, à une certaine distance, nous trouverons des fermes qui ont été exploitées pendant cinquante ans ou davantage. Si maintenant, suivant l'ancienne route qui forme aux alentours des sinuosités, et cherchant évidemment des collines à traverser, nous nous enquiérons de la cause qui prolonge ainsi la distance, nous apprenons que cette route a été faite pour les convenances des premiers colons ; si, au contraire, nous suivons les routes nouvellement tracées, nous voyons qu'elles se maintiennent constamment sur les terrains bas et fertiles soumis en dernier lieu à la culture (7).

    En revenant an fleuve et continuant notre course, les arbres deviennent de plus en plus nombreux, et le terrain à prairies de moins en moins drainé et occupé, jusqu'à ce qu'enfin, au moment où nous remontons les petits embranchements de la rivière, la culture disparaît et les bois primitifs restent intacts, toutes les fois, du moins, que les besoins de l'industrie houillère, de date toute récente, n'ont pas amené à les abattre. Si nous voulons voir le terrain choisi par les premiers colons, il nous suffira de gravir le flanc de la colline, et sur le plateau supérieur nous trouverons des maisons et des fermes, dont quelques-unes ont cinquante ans d'existence et qui aujourd'hui, pour la plupart, sont abandonnées. En traversant les montagnes, nous voyons près de leur sommet, les habitations des premiers colons, qui choisissaient le terrain où croit le pin, facile à défricher, et auxquels les souches de sapin fournissaient tantôt du goudron, tantôt des matières destinées à remplacer les chandelles que la pauvreté ne leur permettait pas d'acheter. Immédiatement après, nous nous trouvons dans la vallée de la Susquehanna, sur les terrains à prairies, dont la nature nous est révélée par la grande dimension des arbres qui les couvrent, mais sur lesquels la bêche ni la charrue n'ont pas encore laissé leur empreinte. Ainsi les terrains fertiles sont abondants, mais le colon préfère ceux qui sont moins riches ; les dépenses qu'il faudrait faire pour défricher les premiers dépasseraient leur valeur après le défrichement. En descendant la petite rivière, nous atteignons le Susquehanna, et à mesure que nous avançons, nous voyons la culture descendre des collines, les vallées sont de plus en plus déboisées ; les prairies et les bestiaux apparaissent, signes irrécusables d'un accroissement de richesse et de population.

    En passant à l'ouest et remontant la Susquehanna, l'ordre est encore interverti. La population diminue, la culture tend à abandonner les bas-fonds sur le bord de la rivière et à gravir les flancs des collines. Si, quittant la rivière et gravissant les bords, nous passons au pied des hauteurs de Mancy, la route que nous suivons traversera un beau terrain calcaire, dont la fertilité ayant été moins évidente pour les premiers colons, il en est résulté que de vastes superficies de ce même terrain, contenant des centaines d'acres, passèrent de main en main en échange d'un dollar ou même d'une cruche de whisky. Ils préféraient les terrains qui produisent le chêne, parce qu'ils pouvaient écorcer ces arbres et les détruire ensuite par le feu. Avec l'accroissement de la population et de la richesse, on les voit revenir aux terrains qu'ils avaient d'abord dédaignés, combinant les terrains de qualité supérieure avec ceux de qualité secondaire, et obtenant pour leur travail une rémunération bien plus considérable. Si maintenant nous pouvions considérer le pays à vol d'oiseau, il nous serait facile de suivre très-exactement le cours de chaque petit ruisseau, à cause du bois qui reste encore sur ses bords, remarquable au milieu des terrains plus élevés et défrichés des lieux avoisinants. En atteignant la source de la rivière, nous nous retrouvons au milieu de la culture, et nous voyons que là, comme partout ailleurs, les colons ont choisi les terrains élevés et secs sur lesquels ils pouvaient commencer leur oeuvre avec la charrue, de préférence aux terrains plus fertiles qui exigeaient l'emploi de la hache. Si au lieu de tourner au sud dans la direction des comtés plus anciens, nous portons nos regards au nord vers les comtés nouvellement colonisés, nous verrons que le chef-lieu de la population occupe toujours les terrains les plus élevés, près de la source des divers petits cours d'eau qui y prennent leur point de départ. Si nous passons à l'ouest et que nous traversions la crête de l'Alleghany jusqu'aux sources de l'Ohio, l'ordre des faits est de nouveau renversé. La population, d'abord disséminée, occupe les terrains plus élevés ; mais à mesure que nous descendons la rivière, les terrains plus bas sont de plus en plus cultivés, jusqu'au moment où nous nous trouvons enfin à Pittsburg, au milieu d'une population compacte, consacrant toute son activité à combiner la houille, la pierre à chaux et le minerai de fer, dans le but de préparer une machine qui permette au fermier de l'ouest de fouiller profondément le terrain dont, jusqu'à ce jour, il n'a fait qu'écorcher, pour ainsi dire, les couches superficielles, et de défricher et de drainer les terrains fertiles des bas-fonds sur les bords de la rivière, au lieu des terrains plus élevés et plus secs dont il faisait jusqu'alors ses moyens de subsistance.

    Les premiers colons de l'Ouest choisirent constamment les terrains plus élevés, abandonnant à leurs successeurs les terrains plus bas et plus fertiles. Malgré la fécondité du sol, on évitait et on évite encore les vallées situées immédiatement dans le voisinage des rivières, à raison du danger des fièvres qui, encore aujourd'hui, enlèvent en si grand nombre, les individus émigrant vers les États de fondation récente. La facilité de recueillir quelque faible récolte poussait toujours à choisir le terrain le plus promptement cultivable, et aucun autre ne remplissait mieux ce but qu'un terrain couvert de peu de bois et débarrassé de broussailles. Par suite de la chute constante des feuilles et de leur décomposition, le sol était demeuré couvert d'une légère moisissure, ce qui empêchait l'herbe de pousser ; et en faisant périr les arbres, pour laisser pénétrer le soleil, les colons purent obtenir une faible rémunération de leur travail. Le principal but à atteindre, le but vraiment important, était d'avoir un emplacement sec pour y construire une habitation ; et conséquemment, on vit le colon choisir toujours les hauteurs ; la même raison qui l'empêchait de commencer l'oeuvre du drainage artificiel agissant avec la même énergie relativement au terrain nécessaire pour la culture (8).

    En arrivant au Wisconsin, le voyageur trouve le premier colon de cet État, appartenant à la race blanche, placé sur le terrain le plus élevé connu sous le nom du Gros-Rempart, et il suit les anciennes routes le long des crêtes sur lesquelles se trouvent les petits bourgs et les villages créés par les individus qui ont dû commencer en ces lieux l'oeuvre de la culture. Quelquefois il traverse une prairie humide dans laquelle peut se trouver le terrain le plus riche de l'État et « la terreur du premier émigrant (9). »

    En descendant l'Ohio et en arrivant au confluent de ce fleuve et du Mississipi, nous perdons de vue tous les indices qui attestent l'existence d'une population, sauf le 1e pauvre bûcheron qui risque sa santé, dans le labeur auquel il se livre pour se procurer le bois destiné à la construction des nombreux bateaux à vapeur. Là, pendant des centaines de milles, nous traversons le terrain le plus riche couvert d'arbres gigantesques ; malgré toutes ses qualités productives, il reste sans valeur, pour tous les besoins de la culture ; n'étant pas protégé par des digues, il est exposé aux inondations du fleuve, et le voisinage de ce dernier est funeste à la vie et à la santé ; des millions d'acres de terre possédant les qualités qui les rendent propres à récompenser le plus amplement le travailleur restent sans être défrichés, ou drainés, tandis que les terrains plus élevés et plus ingrats sont soumis à la culture (10).

    En descendant plus loin nous rencontrons la population et la richesse se préparant à gravir le Mississippi, et abandonnant les bords du golfe du Mexique. Des digues ou levées protégent contre l'invasion du fleuve, et l'on aperçoit de magnifiques plantations, sur une terre semblable sous tous les rapports à la région sauvage et sans culture qu'on vient de laisser derrière soi. Si maintenant le voyageur veut chercher les habitations des premiers colons, il doit laisser le bord de la rivière et gravir les hauteurs ; et à chaque pas il trouvera une nouvelle preuve de ce fait, que la culture commence invariablement par les sols les moins fertiles ; si vous demandez aux colons pionniers pourquoi ils dépensent leur labeur sur le sol ingrat des hauteurs tandis qu'il y a abondance de sols fertile, leur réponse sera invariablement celle-ci : qu’ils peuvent cultiver le premier, tel qu'il se comporte, tandis qu'ils ne peuvent cultiver les seconds. Le pin des collines est petit et l’on peut s'en débarrasser facilement ; puis il fournit du combustible, en même temps que ses souches fournissent la lumière artificielle. Essayer de défricher le terrain qui porte le gros bois de construction serait pour le colon une cause de ruine. Si, au lien de descendre le Mississipi nous remontons le Missouri, le Kentucky, le Tennessee, ou la rivière Rouge, nous constatons invariablement : que plus la population est compacte et plus la masse de richesse est considérable, plus aussi les bons terrains sont cultivés ; qu'à mesure que la population diminue, en même temps que nous nous rapprochons des sources des cours d'eau et que la terre devient plus abondante, la culture s'éloigne du bord des rivières, la quantité de bois et des terres à prairies non drainées augmente, et que les habitants disséminés obtiennent des couches superficielles du sol, une rémunération moins considérable pour leur travail, en même temps que diminue leur pouvoir de se procurer facilement les choses nécessaires à la vie et tout ce qui contribue à leur commodité et à leur bien-être. Si nous traversons le Mississipi pour pénétrer dans le Texas, nous trouvons la ville d'Austin, siège du premier établissement américain, placé sur le Colorado, tandis que des millions d'acres du plus beau bois et des plus belles terres à prairies du monde, complètement inoccupées, ont été négligées, comme ne pouvant rembourser les frais de simple appropriation. Si nous portons nos regards sur la colonie espagnole de Bexar, nous y constaterons une nouvelle démonstration du même fait universel, à savoir la tendance complète de la colonisation à se porter vers les sources des cours d'eau.

    Si nous tournons les yeux vers les États atlantiques du sud, nous rencontrons partout la preuve de ce même fait si important. Les plus riches terrains de la Caroline du nord, sur une étendue de plusieurs millions d'acres, ne sont jusqu'à ce jour, ni défrichés ni drainés, tandis qu'on y voit sur tous les autres points des individus dépensant leur labeur sur des terrains peu fertiles qui ne leur rendent que de trois à cinq boisseaux par acre. La Caroline du sud possède des millions d'acres des plus beaux terrains à prairies et autres, susceptibles de donner d'immenses revenus au cultivateur, et qui n'attendent que le développement de la richesse et de la population ; et il en est de même dans la Géorgie, la Floride et l'Alabama. Les terres les plus fertiles de l'ouest, du sud et du sud-ouest, sont tellement dépourvues de valeur que le Congrès en a fait une concession, sur une étendue de près de 40 millions d'acres, aux États dans lesquels elles se trouvent situées, et ceux-ci les ont acceptées.

    Les faits sont partout les mêmes, et s'il était possible de trouver une exception apparente, elle ne ferait que prouver la règle. Par la même raison que le colon se bâtit une hutte de bois afin de se pourvoir d'un abri jusqu'à ce qu'il puisse en avoir un construit en pierre, il commence à cultiver là où il peut faire usage de sa charrue, et éviter ainsi le danger de mourir de faim, qui résulterait de ses efforts pour s'en servir dans les lieux où cela lui serait impossible, et où les fièvres, suivies de la mort, seraient l'inévitable résultat de ses tentatives. Dans tous les cas que l'histoire nous a transmis, lorsqu'on a voulu essayer de former des établissements sur des terrains fertiles, ou ils ont échoué complètement, ou leur progrès a été très-lent ; et ce n'est qu'après des efforts répétés qu'ils ont prospéré. Le lecteur qui désire avoir une preuve de ce fait, et de la nécessité absolue de commencer par les terrains moins fertiles, peut l'obtenir en étudiant l'histoire des colonies françaises dans la Louisiane et à Cayenne, et en comparant leurs échecs répétés avec le développement constant des colonies formées dans la région du Saint-Laurent, où se sont formés des établissements nombreux et assez prospères, sur des points où la terre est maintenant considérée comme presque complètement sans valeur, parce qu'on peut obtenir ailleurs avec très-peu de travail des terrains de meilleure qualité. Il peut se convaincre surabondamment en comparant le développement calme, mais constant, des colonies établies sur les terrains stériles de la Nouvelle-Angleterre, avec les échecs multipliés de la colonisation sur les terrains plus fertiles de la Virginie et de la Caroline. Ces derniers ne pourraient être mis en culture par des individus travaillant pour eux-mêmes. Aussi voyons-nous les plus riches colons acheter des nègres et les forcer d'accomplir leur tâche, tandis que le travailleur libre va chercher les terrains légers et sablonneux de la Caroline du nord. Aucun individu abandonné à lui-même ne commencera l'oeuvre de la culture sur les terrains riches, parce que c'est alors que ceux-ci donnent le moindre rapport ; et c'est sur ces terrains, dans tous les pays nouveaux du monde, que la condition du travailleur se trouve la pire, le travail y étant entrepris avant que ne se soit formée l'habitude de l'association, qui ne vient qu'avec l'augmentation de la richesse et de la population. Le colon qui cherchait les terrains élevés et légers obtenait des moyens de subsistance, bien que la rémunération de son travail fût très-faible. S'il eût entrepris de drainer les riches terrains du marais Terrible (11), il serait mort de faim, ainsi que cela est arrivé à ceux qui ont colonisé l'île fertile de Roanoke.

 

 

 


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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV :

DE L'OCCUPATION DE LA TERRE.

 

    § 4. — Marche de la colonisation au Mexique, aux Antilles et dans l'Amérique du Sud.


    
    En traversant le Rio-Grande, pour pénétrer dans le Mexique, le lecteur trouvera une nouvelle démonstration de l'universalité de cette loi. A sa gauche, près de l'embouchure de la rivière, mais à quelque distance de ses bords, il apercevra la ville de Matamoras, dont la création est de date récente. Partant de ce point, il peut suivre le cours de la rivière, à travers de vastes étendues des plus riches terrains à l'état de nature, où se rencontrent des établissements disséminés çà et là, et occupant les points les plus élevés jusqu'à l'embouchure du San-Juan ; en suivant celui-ci jusqu'à sa source, il se trouvera dans un pays assez peuplé, dont la capitale est Monterey. Placé là s'il porte ses regards vers le nord, il voit la culture s'avançant à travers les terrains élevés du Chihuahua, mais s'éloignant invariablement des bords de la rivière. La ville de ce nom est située à une distance de vingt milles, même de l'affluent tributaire du grand fleuve, et à plus de cent milles de l'embouchure du petit cours d'eau. En passant à l'ouest, de Monterey à Saltillo et de là au sud, le voyageur cheminera à travers des plaines sablonneuses, dont l'existence est une preuve de la nature générale du pays. Arrivé au Potosi, il se trouve au milieu d'une contrée sans rivière, où l'irrigation est presque impossible, et dans laquelle, toutes les fois que viennent à manquer les pluies périodiques, sévissent la famine et la mort ; cependant s'il jette les yeux vers la côte, il aperçoit un pays arrosé par de nombreuses rivières, où le coton et l'indigo croissent spontanément ; où le maïs pousse avec une exubérance de végétation inconnue partout ailleurs ; un pays qui pourrait approvisionner de sucre le monde entier, et où le seul danger à redouter, à cause de la nature du sol, c'est de voir les récoltes étouffées, à raison du rapide développement des plantes qui surgissent sur une terre féconde, sans l'assistance, et même contre la volonté de l'homme qui entreprendrait de les cultiver ; mais on n'y aperçoit point de population. Le terrain n'est ni cultivé, ni desséché, et demeurera probablement tel qu'on le voit aujourd'hui ; en effet, ceux qui entreprendraient cette double tâche avec les ressources dont le pays dispose actuellement, mourraient de faim, s'ils étaient épargnés par les fièvres qui, là comme partout, règnent sur les terres plus fertiles, jusqu'au moment où celles-ci auront été soumises à la culture (12).

    En s'avançant, le voyageur aperçoit Zacatecas, situé sur des hauteurs, et aride, ainsi que Potosi, et cependant cultivé. En continuant son chemin sur la crête, il a sur sa gauche Tlascala, autrefois centre d'une population nombreuse et riche, placée à une grande distance de tout cours d'eau, et occupant les terrains élevés d'où descendent les petits ruisseaux qui vont se réunir aux eaux de l'Océan Atlantique et de l'Océan Pacifique. Sur sa droite est la vallée de Mexico, région susceptible de récompenser amplement les efforts du travailleur, et qui, du temps des Cortez, produisait d'abondantes subsistances pour quarante cités. Cependant la population et la richesse ayant diminué, les individus qu'on y trouve encore se sont retirés vers les hautes terres qui bordent la vallée, pour cultiver le sol plus ingrat dont la seule ville qui reste encore tire ses moyens de subsistance ; comme conséquence de ce fait, il arrive que le prix du blé est plus élevé qu'à Londres ou à Paris, tandis que le salaire est très-bas. Là le terrain fertile surabonde, mais la population s'en éloigne, tandis que, suivant M. Ricardo, c'est celui qui devrait être approprié tout d'abord.

    En passant au sud, on voit Tabasco presque entièrement inoccupé, bien que possédant des terres fertiles. En arrivant dans le Yucatan, pays où l'eau est un objet de luxe, nous rencontrons une population considérable et prospère, presque dans le voisinage des meilleurs terrains de l'Honduras, terrains qui, au moment où la population et la richesse auront augmenté dans une proportion suffisante, donneront au travailleur un revenu aussi considérable, si même il ne l'est plus, que celui qu'on a recueilli jusqu'à ce jour ; cependant, aujourd'hui, ce n'est qu'un désert n'offrant de moyens de subsistance qu'à quelques misérables bûcherons qui exploitent le bois de campêche ou le bois d'acajou.

    Si nous nous arrêtons là et que nous regardions dans la direction du nord, vers la mer des Caraïbes, nous apercevons les petites îles nues et couvertes de rochers de Montserrat, de Levis, de Saint-Kitts, de Sainte-Lucie, de Saint-Vincent et autres cultivées dans toute leur étendue, tandis que la Trinité, avec le sol le plus riche du monde, reste presque à l'état de nature, et que Porto Rico, dont le terrain est d'une fertilité incomparable, ne commence qu'aujourd'hui à être soumis à la culture.

    Si nous nous tournons ensuite vers le sud, nous remarquons la ligne du chemin de fer de Panama, percée à travers les jungles épaisses qui se reproduisaient presque aussi rapidement qu'elles avaient été détruites. Abandonnée à elle-même, cette ligne serait presque envahie de nouveau par ces jungles dans l'espace d'une année, la destruction des matières mortes étant, en ce pays, en raison directe de la croissance de la matière vivante. Sur les flancs de Costa-Rica et de Nicaragua, on voit des terres d'une fertilité incomparable, complètement inoccupées, tandis qu'on peut apercevoir partout des villages indiens à mi-chemin des montagnes sur des terres qui se drainent elles-mêmes (13).

    En portant nos regards plus au sud, et remarquant la position de Santa Fe de Bogota, et la ville de Quito, centres de population où les habitants se groupent sur les terrains élevés et secs, tandis que la vallée de l'Orénoque (14) reste inoccupée, le lecteur verra se produire sur une grande échelle le même fait, dont nous avons démontré l'existence dans de faibles proportions sur le bord des rivières de Pennsylvanie. Puis, faisant une halte sur les pics du Chimboraçao, et jetant les yeux autour de lui, il apercevra le seul peuple civilisé, à l'époque de Pizarre, occupant le Pérou, pays élevé et sec, où le drainage s'effectue par de petits ruisseaux dont le courant rapide a empêché qu'il ne se formât des marais où la matière végétale pourrait périr, afin de rendre un sol riche pour la production du bois de haute futaie, avant la période de culture, ou, plus tard, des substances alimentaires. Le terrain, étant peu fertile, fut défriché facilement ; n'ayant pas besoin de drainage artificiel, il fut occupé de bonne heure (15).

    En se tournant maintenant vers l'est, il voit devant lui le Brésil, pays baigné par les plus grands fleuves du monde, qui, jusqu'à ce jour, n'est qu'un désert, et cependant peut produire d'énormes quantités de sucre, de café, de tabac et de tous les autres produits des régions tropicales. Ses champs sont couverts de troupeaux innombrables de bétail, et les métaux les plus précieux se trouvent presqu'à la surface du sol. Mais, « étant privé de ces plateaux qui couvrent une partie considérable de l'Amérique espagnole, le Brésil n'offre pas une situation que choisissent volontiers les colonisateurs européens (16). » « Les plus grandes rivières, dit un autre auteur, sont celles qui sont les moins navigables, et la raison en est (17) que ces rivières constituent les moyens de drainage des grands bassins de l'univers, dont le sol ne doit être soumis à la culture que lorsque la population et la richesse, et, conséquemment, la puissance d'association, ont augmenté considérablement. » Avec cette augmentation viendra le développement de l'individualité, et alors les hommes deviendront libres. Mais partout on voit l'homme fort cherchant à cultiver les terres fertiles avant le développement de la population et de la richesse, et, par suite, s'emparant du pauvre Africain et le forçant de travailler pour un faible salaire, et sous l'influence de conditions funestes à la vie humaine. Les fleuves les plus utiles du Brésil, ceux qui sont le plus navigables, ne sont pas l'Amazone, le Topayos, le Zingu ou le Negro, « traversant des contrées qui, un jour (18), dit Murray, seront les plus magnifiques de l'univers ; mais ceux qui coulent entre la chaîne des côtes et la mer, et dont aucun ne peut atteindre un cours prolongé. » Et c'est pourquoi nous constatons, en comparant les diverses parties de cette contrée, que le même fait d'une si haute importance, se révèle sur une échelle si considérable dans les parties orientales et occidentales du continent. Les petites pentes escarpées du Pérou ont offert l'exemple de la plus ancienne civilisation de cette portion du globe, et si nous jetons maintenant les yeux sur les pentes analogues du Chili, nous voyons un peuple dont la population et la richesse s'accroissent rapidement, tandis que la grande vallée de la Plata, dont les terrains sont susceptibles de donner au travailleur la plus ample rémunération, reste, jusqu'à cette heure, plongée dans la barbarie. Là, comme partout ailleurs, il nous est démontré que la culture commence sur les terrains les moins fertiles.

 

 

 

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV :

DE L'OCCUPATION DE LA TERRE.

 

        § 5. — Marche de la colonisation en Angleterre.

    
    En traversant l'Océan et débarquant dans le sud de l'Angleterre, le voyageur se trouve dans un pays où les cours d'eau sont de peu d'étendue et les vallées circonscrites, et conséquemment de bonne heure bien appropriées à la culture. Ce fut là que César trouva le seul peuple de l'île qui ai fait quelque progrès dans l'art du défrichement, les habitudes de la vie parmi les indigènes devenant plus grossières et plus barbares à mesure qu'ils s'éloignaient de la côte. Les tribus éloignées, à ce qu'il nous rapporte, n'ensemençaient jamais leurs terres, mais poursuivaient le gibier à la chasse ou gardaient leurs troupeaux, vivant des dépouilles de l'un ou du lait de ceux-ci, et n'ayant d'autres vêtements que leurs peaux. — S'il dirige ensuite sa marche vers le comté de Cornouailles, il trouve un pays signalé pour sa stérilité, offrant de toutes parts des indices d'une culture « qui remonte à une antiquité reculée et inconnue », et sur la limite extérieure de cette terre stérile, dans une partie du pays aujourd'hui si éloignée de tous les lieux de passage qu'elle est même à peine visitée, il trouve les ruine de Tintagel, le château où le roi Arthur tenait sa cour (19). Sur sa route, il n'aperçoit guère d'éminence qui aujourd'hui ne révèle des preuves de son antique occupation (20). S'il recherche ensuite les centres de l'ancienne culture, on le renverra aux emplacements des bourgs pourris, à ces parties du royaume où des individus, qui ne savent ni lire ni écrire, vivent encore dans des huttes en terre, et reçoivent pour leur labeur huit schellings par semaine, à ces communes où la culture a recommencé sur une si grande échelle (21). S'il cherche le palais des rois normands, il le trouvera à Winchester, et non dans la vallée de la Tamise. S'il cherche encore les forêts et les terrains marécageux de l'époque des Plantagenets, partout on lui montrera des terres cultivées d'une fertilité incomparable (22). Si la curiosité l'engageait à voir le pays dont les marécages ont englouti presque toute l'armée du conquérant normand, au retour de son expédition dévastatrice dans le nord (expédition qui, même au siècle de Jacques 1er, faisait trembler encore l'antiquaire Camden), on lui montrerait le Lancashire méridional, avec ses champs si fertiles, couverts de blés ondulants, et les plaines où paissent de magnifiques bestiaux. S'il demande où est la terre la plus récemment cultivée, on le conduira aux marais de Lincoln, jadis les déserts sablonneux de Norfolk et du duché de Cambridge (23), qui tous aujourd'hui donnent les meilleures et les plus considérables récoltes de l'Angleterre ; mais qui, cependant, durent être presque entièrement sans valeur jusqu'au moment où la machine à vapeur, avec sa puissance merveilleuse, vint seconder l'oeuvre de l'agriculteur. « La dépense de quelques boisseaux de houille, dit Porter, donne au fermier le pouvoir d'enlever à ses champs une humidité superflue, en faisant des déboursés comparativement insignifiants (24). »

    Si le voyageur désire, ensuite, étudier comment a eu lieu successivement l'occupation de la terre dans les villes et les villages, il trouvera, en se livrant à cette enquête, que ceux qui ont accompli l'oeuvre de culture ont cherché les flancs des collines, laissant les sites moins élevés aux individus qui avaient besoin d'employer l'eau qui s'écoulait de leurs terres desséchées (25). En outre, s'il désire comparer la valeur actuelle du terrain qu'on regardait il y a si peu de temps comme ingrat, il apprendra qu'il n'a plus le même rang que le terrain considéré autrefois comme fertile, et qu'il donne aujourd'hui un revenu plus élevé ; fournissant ainsi une nouvelle preuve de ce fait, que non-seulement ce sont les terrains de meilleure qualité qui ont été soumis à la culture en dernier lieu, mais que la faculté d'en tirer parti s'obtient au prix d'un travail bien moins considérable, les salaires ayant constamment haussé avec l'accroissement du revenu (26).

    En arrivant dans le nord de l'Écosse, si nous désirons trouver les centres de la plus ancienne culture, il faudra visiter les districts éloignés qui sont aujourd'hui ou complètement abandonnés, ou sur lesquels le pâturage de quelque gros bétail peut seul engager à revendiquer la propriété du sol (27), et si nous recherchons les plus anciennes habitations, nous les trouvons dans les cantons qui, aux époques modernes, restent à l'abri de l'invasion de la charrue (28). Les emplacements où le peuple autrefois avait coutume de s'assembler, et où il avait laissé après lui des traces de son existence, dans des pierres rangées en cercle semblables à celles de la plaine de Salisbury en Angleterre, se retrouveront invariablement dans les parties du royaume qui aujourd'hui n'engagent que très-faiblement à les occuper ou à les cultiver (29). En recherchant les demeures de ces chefs qui autrefois troublaient si souvent la paix du pays, nous les trouvons dans les parties les plus élevées ; mais si nous voulons voir ce qu'on a appelé le grenier de l'Écosse, on nous renvoie aux terrains légers du Moray Frith faciles à défricher et à cultiver. Si nous demandons à connaître les terrains les plus neufs, on nous conduit aux Lothians, ou vers les bords de la Tweed, qui n'ont été, que pendant un court intervalle, habités par des barbares dont la plus grande joie consistait à faire des invasions dans les comtés anglais adjacents, pour les piller. En cherchant les forêts et les marais de l'époque de Marie et d'Élisabeth, nos yeux rencontrent les plus belles fermes de l'Écosse. Si nous voulons voir la population la plus pauvre, on nous renvoie aux îles de l'ouest, Mull ou Skye, qui étaient occupées lorsque les terres à prairies n'avaient pas encore été drainées ; à l'île de Mona, célèbre à l'époque où le sol fertile des Lothians n'était pas encore cultivé ; ou bien aux îles Orcades, considérées autrefois comme ayant une valeur assez considérable pour être reçues par le roi de Norwége, en nantissement d'une somme à payer, bien plus considérable que celle qu'on pourrait trouver aujourd'hui de ces pauvres iles, lors même que la vente comprendrait la terre et le droit de souveraineté réunis. Placés sur les hauteurs de Sutherland, nous nous trouvons au milieu des terres, qui, de temps immémorial, ont été cultivées par des highlanders mourant de faim ; mais sur les terrains plats situés plus bas, on voit de riches récoltes de navets croissant sur un sol qui n'était, il y a quelques années, qu'un désert. Plaçons-nous où nous voudrons, sur le siége d'Arthur, ou les tours de Stirling, ou sur les hauteurs qui bordent la grande vallée de l'Écosse, nous apercevons des terrains fertiles, presque complètement, sinon tout à fait inoccupés et non drainés, tandis qu'à côté nous pouvons apercevoir des terrains élevés et secs, qui depuis une longue suite de siècles ont été mis en culture.

 

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV :

DE L'OCCUPATION DE LA TERRE.

 

        § 6. — Marche de la colonisation en France, en Belgique et en Hollande.

    
    Si nous jetons les yeux sur la France au temps de César, nous voyons les Arvernes, les Éduens, les Séquanais, descendants des plus anciens possesseurs de la Gaule, et dont ils forment les tribus les plus puissantes, établis sur les flancs des Alpes, dans un pays aujourd'hui bien moins populeux qu'il ne l'était alors (30). C'est là cependant que nous trouvons les centres principaux du commerce dans les riches cités d'Autun, de Vienne et de Soissons, tandis que la Gaule Belgique, aujourd'hui si riche, n'offrait aux regards qu'une seule résidence un peu remarquable, à l'endroit où passe la rivière de Somme où se trouve la ville d'Amiens. En montant encore davantage, au milieu des Alpes mêmes, nous voyons les Helvétiens, avec leur douzaine de villes et leurs villages, au nombre de près de quatre cents. En portant nos regards vers l'ouest, nous voyons dans la sauvage Bretagne, où les loups foisonnent encore, une autre portion des anciens colons de la Gaule, avec leurs misérables forts, placés sur les promontoires formés par les rochers escarpés de la côte, ou dans les gorges presque inaccessibles de l'intérieur du pays. Partout aux alentours, au milieu des terrains les plus élevés et les plus ingrats, on aperçoit, même aujourd'hui, des monuments de leur existence, dont on ne retrouve pas les analogues au milieu des terrains les plus bas et les plus fertiles de la France. En recherchant sur la carte les villes dont les noms nous sont le plus familiers (comme liés à l'histoire de ce pays, au temps du fondateur de la dynastie capétienne, de saint Louis et de Philippe-Auguste), telles que Châlons, Saint-Quentin, Soissons, Reims, Troyes, Nancy, Orléans, Bourges, Dijon, Vienne, Nîmes, Toulouse, ou Cahors, autrefois centres principaux des opérations de banque de la France, nous les trouvons à une grande distance vers les sources des rivières sur lesquelles elles sont situées, ou occupant les terrains élevés situés entre les rivières. Si nous considérons ensuite les résidences centrales du pouvoir à une époque plus rapprochée de nous, nous les rencontrons dans la farouche et sauvage Bretagne, encore habitée par un peuple à peine échappé à la barbarie, à Dijon, — au pied des Alpes, — en Auvergne, naguère, si ce n'est même encore, à cette époque, « asile secret et assuré du crime, au milieu des rochers et des solitudes inaccessibles que la nature semble avoir destinés à servir de retraite aux bêtes fauves plutôt qu'à devenir le séjour d'êtres humains » ; — dans le Limousin, qui a donné tant de papes à l'Église, qu'à la longue, les cardinaux de ce pays pouvaient dicter, pour ainsi dire, les votes du conclave, et qui, encore aujourd'hui, est l'une des régions les moins fertiles de la France ou sur les flancs des Cévennes, où la littérature et l'industrie étaient très-avancées, à une époque où les terrains les plus fertiles du royaume restaient incultes (31). Même encore maintenant, après tant de siècles écoulés, ses terrains les plus fertiles restent encore sans être drainés ; l'empire est couvert dans toute son étendue de terrains marécageux, pour l'amendement desquels on invoque aujourd'hui l'assistance du gouvernement (32).

    Si nous nous tournons ensuite vers la Belgique, nous voyons que le Luxembourg et le Limbourg, pays pauvres et grossiers, ont été cultivés depuis une époque qui se place bien au-delà de la limite historique, tandis que les Flandres, aujourd'hui si riches, restèrent jusqu'au VIIe siècle un désert impénétrable. Au XIIIe siècle même, la forêt de Soignies couvrait l'emplacement de la ville de Bruxelles, et la fertile province du Brabant était, en très-grande partie, sans culture ; et cependant, si nous entrons dans une province tout à fait voisine, celle d'Anvers, dans la Campine, maintenant presque abandonnée, nous trouvons des preuves de culture qui remontent jusqu'au commencement de l'ère chrétienne. C'est là qu'on trouve l'ancienne cité d'Heerenthals, avec ses murs et ses portes, et Gheel, dont la fondation date du VIIe siècle ; le voyageur y traverse le domaine des comtes de Mérode, avec son château de Westerloo, l'un des plus anciens de la Belgique, et dans les fossés duquel on trouve encore des instruments de guerre dont l'usage date de la période romaine. Partout les plus anciens villages se trouvent placés, ou sur les monticules ou dans les sables, dans le voisinage des marais, dont le pays était alors couvert dans une si grande étendue. Le commerce de laine du pays prit sa source dans la Campine, et ce fut à la nécessité des communications, entre la population de ces terrains peu fertiles et d'autres, qu'il faut attribuer l'existence d'un grand nombre de bourgs et de villes. Du temps de César, l'emplacement de la ville actuelle de Maestricht n'était connu que comme le lieu de passage du Maes, et celui d'Amiens n'était guère que le lieu de passage de la Somme, tandis que le Broecksel, d'une époque plus récente, aujourd'hui Bruxelles, n'arrriva à être connu que pour avoir servi à ceux qui avaient besoin de traverser la Senne.

    En consultant l'histoire ancienne de la Hollande, nous voyons un peuple misérable, entouré de forêts et de marais qui couvrent les terres les plus fertiles, vivant à peine sur des îles sablonneuses et forcé de se contenter, pour sa subsistance, d'oeufs, de poissons et d'aliments végétaux d'une nature quelconque en très-petite quantité. Son extrême pauvreté l'affranchit des impôts écrasants de Rome, et peu à peu sa population et sa richesse augmentèrent. La première entre toutes les provinces, dès une époque reculée, fut l'étroit district s'étendant entre Utrecht et la mer, qui, dans la suite, donna son nom de terre principale (Haupt ou Headland) à toute la contrée ; et c'est là que nous trouvons le sol le plus ingrat, qui ne peut guère donner que de l'agrostis ou de la fougère. Ne pouvant se procurer des subsistances à l'aide de l'agriculture, les Hollandais cherchèrent à les obtenir par l'industrie et le commerce. La richesse et la population continuèrent à se développer, et avec leur développement vint le défrichement des bois, le dessèchement des marais et la mise en culture des terrains fertiles qu'on avait tant évités dans le principe, jusqu'au jour où nous reconnaissons la Hollande comme la plus riche nation de l'Europe.

 

 

 


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