Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Travaux


Etude sur la nature
des mouvements écologistes
et leurs véritables objectifs



L'héritage de
Franklin Delano Roosevelt


boris 

La révolution Roosevelt 

Georges Boris


Moulin.jpgL'héritage du
Conseil National
de la Résistance

Quelques textes de
Vladimir I. Vernadski

henry charles carey
Principes de la science sociale
de Henry Charles Carey

Friedrich List
Le Système national
d'économie politique
de Friedrich List

Friedrich Von Schiller

Le Droit des Gens
d'Emerich De Vattel

 

Recherche

Page d'accueil
- Cliquez ici -

Fusion,
enfin les archives !
20 janvier 2008 7 20 /01 /janvier /2008 16:00
ELLIOTT ROOSEVELT
MON PERE M'A DIT...
(As He Saw It)


 
Chapitre
IX : DU CAIRE-TEHERAN A YALTA (autres chapitres ici)


dday-Normandy.jpg     Rien de particulièrement important ne marqua pour moi les semaines qui suivirent les dernières sessions de la conférence du Caire, et que je passai en Italie. Usant à peu près d'autant de discrétion que n'importe lequel de nos soldats, du plus petit au plus grand, je m'efforçai de puiser à la source toujours jaillissante de la rumeur publique pour découvrir si notre unité serait ou non envoyée en Angleterre.
    A l'époque où le bruit commençait à courir que nos chances étaient plus réduites que jamais, c'est-à-dire, d'après mon expérience des choses de l'armée, qu'elles étaient plus grandes que jamais, une rumeur inquiétante parvint à nos oreilles : on projetait un ultime assaut contre les défenses allemandes à travers l'Italie jusqu'à un point de la côte ouest, près de Rome, la tête de pont d'Anzio. Ce que je savais des méthodes stratégiques élaborées par les chefs d'état-major interallié, en Egypte d'abord, en Iran ensuite, semblait indiquer que pareille aventure ne pouvait guère être prise au sérieux.
    Toutefois, avant que les derniers préparatifs en vue de cette campagne fussent achevés, je reçus l'ordre de me présenter au quartier général de Spaatz, en Angleterre. Là on m'apprit en quoi consisterait ma nouvelle tâche. Je devais réorganiser les forces aériennes de reconnaissance des Etats-Unis, le VIIIe Corps (bombardement stratégique) et le IXe (bombardement léger, tactique), et superviser les opérations de façon à recueillir toutes les informations nécessaires au débarquement en Europe.
    Peu après, j'appris le débarquement allié à Anzio. Mais ce ne fut que quelques semaines plus tarde à l'occasion d'une rencontre avec le général Eisenhower, que je compris ce qui s'était passé exactement. C'était Churchill qui avait pris l'initiative de cette opération surnommée « Shingle », qui, de toute évidence, était sa dernière tentative — toute personnelle et faite d'autorité — pour imposer l'invasion de l'Europe par le sud de préférence au débarquement à l'ouest.
    Le 19 janvier, mon unité vint grossir les rangs, toujours plus nombreux, des soldats américains en Angleterre. Aussitôt nous nous mîmes au travail aux côtés de nos collègues britanniques de la R.A.F. Ayant formulé ailleurs des critiques sur les hommes de guerre britanniques, je tiens à souligner ici que les officiers de la R.A.F. avec qui j'ai collaboré de mi-janvier au jour J et, par la suite, jusqu'à la capitulation définitive des Allemands, formaient une équipe de militaires parfaitement compétents, connaissant leur métier sur le bout des doigts, acharnés au travail, chacun en particulier et tous dans leur ensemble, et profondément désireux de gagner la guerre le plus vite possible. Non seulement ils font honneur à leur pays, mais c'est aussi grâce à eux que le débarquement n'a entraîné que des pertes relativement minimes. Je sais que j'exprime l'opinion de tous les officiers américains qui ont travaillé avec les membres de la R.A.F. affectés aux reconnaissances en affirmant qu'ils ont contribué pour une très grande part aux succès des armées alliées en Europe.
    Janvier passa, puis février et mars... C'est en avril que, pour la première fois, un fait concret indiqua que le plan établi à Téhéran et concernant des bombardements « en navette » de l'Allemagne, dirigés d'une part d'Angleterre et de Russie, de l'autre d'Italie et de Russie, était en voie de réalisation. Un général soviétique arriva à SHAEF (Supreme Headquarters of Allied Expeditionary Forces), eut quelques conversations préliminaires, puis repartit. Par la suite, au mois de mai, je fus désigné pour accompagner les généraux Fred Anderson et Fred Curtis, ainsi que quelques officiers d'état-major, de la Huitième Force Aérienne, pour visiter en Russie les aérodromes qui nous étaient provisoirement réservés et régler tous les détails en vue de ces opérations « va et vient ».
    Il était réconfortant d'apprendre que les Russes étaient d'accord pour participer à ce plan de bombardements, et qu'ils comptaient soutenir nos bombardiers par des avions de chasse. Mais ce qui nous faisait surtout plaisir, c'est la nouvelle qu'ils allaient autoriser des reconnaissances photographiques aériennes. C'est cette dernière circonstance qui m'a valu la mission dont je viens de parler.
    Ce voyage me permit de revoir quelques villes qui m'étaient déjà familières, Casablanca, Tunis, Le Caire, Téhéran (où nous avons pris à bord un navigateur et un opérateur de radio de l'Armée Rouge), avant de nous diriger vers Moscou. Ce fut le premier des deux voyages en Russie que j'effectuai pendant la guerre. Je n'y fis, cette fois, qu'un séjour d'un peu plus d'une semaine, et le souvenir que j'en gardai est forcément un peu sommaire, encore que vivace. Je me souviens des larges avenues de Moscou, du banquet donné en notre honneur par, quelques officiers supérieurs de l'aviation soviétique, au cours duquel j'étais placé entre deux Russes, et de notre conversation réduite à la pantomime. Je me souviens du Kremlin où nous sommes allés rendre visite à Molotov — un immense édifice auprès duquel le Pentagon (Bâtiment de dimensions importantes, qui abrite les services administratifs de l'Armée) de Washington est une maison naine et qui ne ressemble à aucun des nombreux bâtiments publics parmi tous ceux que j'ai visités, avec ses épais tapis rouges dans les couloirs et ses enfilades de salles confortablement meublées. Je me souviens du magnifique opéra où j'ai vu La Fille des Neiges de Rimsky Korsakoff, représentation bien plus belle, bien mieux mise en scène et mieux chantée que celle que l'on donne de la même oeuvre dans notre Metropolitan Opera, à New-York. Je me souviens aussi du public à l'Opéra, composé pour quatre-vingt-dix pour cent d'uniformes, mais parmi lequel on apercevait aussi des femmes fort élégantes. Nous assistâmes ensuite à un dîner à l'Hôtel de Moscou avec des correspondants de presse américains, au nombre de sept. Pendant le peu de temps dont nous disposions, ils me dirent ce qu'ils savaient du pays. J'appris que le repas que nous faisions coûtaient à leurs directeurs la modeste somme de près de 700 dollars, alors que le coût mensuel des rations alimentaires russes n'était que de cinq dollars par personne. C'était bien dans l'esprit d'une politique destinée à décourager les gens de prendre leurs repas à l'hôtel ou au restaurant. J'appris également que les officiers, les danseuses-étoiles, les écrivains et les savants bénéficient d'une réduction de 50 % à 75 % sur tous leurs achats. J'appris enfin que pour les Russes un effort de guerre total était vraiment un effort de guerre total.
    Je me souviens également de notre vol d'inspection dans les aérodromes désignés pour servir de bases aux opérations de « va et vient », dans celui de Poltava en particulier, qui, avant la guerre, avait été pour la Russie ce que Randolph Field, au Texas, est pour les Etats-Unis, et qui, depuis la retraite des Allemands, n'était plus qu'un tas de ruines. C'est là que, pour la première fois, je pus voir l'Armée Rouge à l'oeuvre. L'énergie avec laquelle elle surmontait les obstacles m'inspira le plus profond respect. La main-d'oeuvre employée en Russie à la construction des aérodromes était fournie par des centaines et des milliers de soldats revenus du front, d'anciens blessés. Ce même travail était effectué chez nous par deux douzaines d'ouvriers spécialisés et, très souvent, à l'aide d'une douzaine de rouleaux compresseurs et d'autant de grattoirs. Mais les Russes arrivaient cependant à accomplir la besogne et obtenaient même des résultats excellents avec une rapidité extraordinaire. On employait également des femmes à ce genre de travail. J'ai vu de solides amazones russes qui transportaient des bidons de gazoline de cinquante galons avec autant d'aisance que s'il se fût agi de jouets.
    De l'avion, nous pûmes voir quelle solution l'Armée Rouge avait apportée au problème du ravitaillement et du transport : à défaut de route à sol dur, les camions passaient à travers champs. Quand l'itinéraire devenait trop boueux, ils s'écartaient à droite ou à gauche, jusqu'à ce que leur passage fût marqué par une piste nue, large de quatre à cinq cents mètres, tracée le long de la steppe... La Russie ne possédait qu'une seule ligne de chemin de fer à voie unique pour le ravitaillement en vivres de tout son front méridional. Lorsque notre plan de bombardements entra en action, nous insistâmes pour faire venir du Golfe Persique notre gazoline d'aviation et nos bombes, désorganisant ainsi les transports routiers russes. C'est pourtant avec joie qu'ils nous accordèrent l'autorisation de le faire.
    Nous emportâmes de ce voyage l'impression que les Russes désiraient profondément, avec une ardeur parfois enfantine, s'entendre et collaborer avec nous. Pour un officier de l'Aviation rouge qui nous déclarait être trop pris pour pouvoir nous donner rendez-vous avant dix heures du soir et nous obligeait à croquer le marmot, il y en avait douze autres qui témoignaient clairement l'estime où ils tenaient les Américains, leurs machines et l'efficacité de leur industrie. Joe Davies a prouvé combien il était facile de collaborer avec les Russes. C'est une erreur tragique de la part de notre gouvernement de n'avoir pas jugé opportun de confier à un plus grand nombre d'hommes comme Davies la tâche délicate de nous représenter en Union Soviétique.
    Notre mission à Moscou et sur le front méridional russe terminée, je retournai à Londres. Je pus souffler un peu et oublier pour un moment la tension où nous tenaient les préparatifs du débarquement imminent. Le soir de mon arrivée, je subis, avec Ted Curtis, une cuisante défaite au bridge. Elle nous était infligée par Ike Eisenhower dont le jeu était d'une efficacité diabolique et qui faisait équipe dans cette partie avec Harry Butcher. Je me souviens de cette soirée, car ils nous assaillaient tous deux de questions sur notre voyage en Russie. Comment cela s'était-il donc passé? Comment était leur armée ? Et leurs avions ? Et leur discipline ? Que pensaient-ils de nous ? Eisenhower et Butcher s'intéressaient moins à l'attitude des personnalités officielles qui, d'ailleurs, s'était déjà révélée à Téhéran et à Londres, qu'à celle des officiers et des soldats russes. Nous répondîmes de notre mieux à leurs questions.
—    Ils tiennent surtout à une chose, dis-je : au second front. C'est de cela que dépendra en très grande partie l'opinion qu'ils auront de nous. Si la chose se réalise, ce sera parfait. Sinon...
—    Si ? grommela Eisenhower. Que veut dire ce si » ?
    Je lui dis que je faisais allusion aux décisions prises à Téhéran par mon père et Churchill, notamment à la date du 1er mai.
—    Je ne suis pas au courant de ces décisions. Je n'étais pas là. Mais je connais par contre l'affaire du débarquement en France. Les Russes auraient tort de s'inquiéter à ce sujet.
    Vint le jour J. Conjointement à l'opération Overlord, l'armée soviétique effectua une poussée soigneusement synchronisée. Les V-1 et les V-2 firent leur apparition. Je lus à cette époque, dans Stars and Stripes, la nouvelle de la réunion de Dumbarton Oaks. Il était réconfortant de constater que les Trois Grands continuaient à être d'accord sur les questions concernant l'organisation de la, paix.
    Une lettre de mon père, bien courte d'ailleurs, m'apporta quelques détails sur la rencontre avec Churchill à Québec, au mois de septembre. Il m'écrivait notamment que la principale question qui y avait été discutée était celle de la guerre contre le Japon.
    Durant l'été et l'automne 1944, je passai mes journées et mes nuits en reconnaissances photographiques aériennes au-dessus de la France, de l'Allemagne et des Pays-Bas. Le travail était épuisant et je vivais dans une tension continuelle. Aussi fus-je ravi en apprenant que j'allais être envoyé en mission aux Etats-Unis. Cette mission étant de nature technique, elle me conduirait aux services centraux de l'administration militaire, c'est-à-dire à Washington. Et cela me permettrait de revoir mon père et le reste de ma famille.
roosevelt-truman-presidential-campaign-1944.jpg     Ce fut ma soeur Anna qui m'accueillit à mon arrivée à la Maison Blanche. Elle me dit qu'il ne faudrait pas m'étonner si je trouvais Père un peu changé. On avait beaucoup parlé de son état de santé, dans les derniers temps, au cours de la campagne électorale qui venait justement de se terminer, et cet avertissement m'inquiéta. Mon père avait en effet maigri et avait l'air fatigué, mais c'était tout.
—    Que veux-tu! me dit mon père lorsque je vins lui faire une brève visite entre deux rendez-vous. La campagne électorale, avec ses voyages, devient de plus en plus fatigante, mais, au fond, cela me fait du bien.
    Il semblait avoir vieilli et paraissait exténué. Son teint, pourtant, était vif. Il me dit qu'il espérait pouvoir prendre une semaine ou deux de vacances qu'il comptait passer à Warm Springs. En tout cas, il était bien décidé à fêter Noël à Hyde Park.
—    Cela te dirait-il quelque chose d'y venir, toi aussi ? fit-il.
—    Bien sûr, je ne demanderais pas mieux. Reste à savoir où je serai à cette époque. Peut-être de retour en Angleterre. Cela dépendra de mon service.
    Je lui demandai quand il pourrait m'accorder un peu plus de temps. Je voulais savoir ce qui s'était passé depuis que je l'avais quitté en Afrique, près d'un an auparavant.
—    C'est moi qui espère bien apprendre de toi un tas de choses, me répondit-il. Je veux que tu me donnes toutes sortes de renseignements sur la guerre, des renseignements directs.
    Il regarda son bloc-notes, y fit quelques traits au crayon et m'annonça que cette conversation pourrait avoir lieu le soir même.
—    Après dîner, me dit-il. Si tu as un moment de libre, tu ferais bien de lire quelques journaux cet après-midi. Je pense que ce sera pour toi la meilleure façon de te rendre compte à quel point on croit ici à l'imminence de la victoire.
Je ne lui rappelai pas sa prédiction, faite un an auparavant, d'après laquelle les Allemands devaient être battus à la fin de 1944. Mais, le soir, après avoir lu quelques quotidiens et hebdomadaires, je lui parlai de mes lectures.
—    Je vois ce que tu veux dire, papa. Toute la presse parle de l'Europe d'après-guerre. Elle déplore que l'unité entre les Trois Grands ne soit pas plus forte et réclame une nouvelle conférence des grandes puissances.
    Mon père fit un signe affirmatif de la tête.
—    Je pense qu'ils disent cela parce qu'il faut bien qu'ils trouvent quelque chose à redire à la situation. Mais quant à la guerre, elle est heureusement sur le point d'être gagnée.
    Je lui demandai si on prévoyait une nouvelle rencontre des Trois Grands.
—    Il faudra bien qu'il y en ait une. J'espère que nous pourrons nous réunir vers la fin de janvier, un peu après mon installation officielle comme Président. Au fond, il ne reste plus qu'à choisir le lieu de rencontre. Staline voudrait que ce soit quelque part en Russie.
—    Encore ?
—    Que veux-tu ? Il serait difficile de lui marchander cela. Il commande l'Armée Rouge, et l'Armée Rouge est en mouvement.
    Ce premier soir, fidèle à sa menace, il me fit parler presque tout le temps. Il voulut tout savoir de la guerre, de nos combats, et il buvait littéralement chacune de mes paroles. Il me retint dans sa chambre jusqu'à une heure avancée de la nuit, m'assaillant de questions, et quand je voulus à mon tour lui en poser une ou deux, il était déjà trop tard pour poursuivre notre entretien.
    Au bout de deux ou trois jours, pourtant, j'eus une nouvelle occasion de lui parler. Le général à qui je devais faire un rapport venait de me faire savoir qu'il lui serait impossible de me recevoir avant le lendemain. Je courus donc de bon matin à la Maison Blanche et montai dans la chambre de mon père, dans l'espoir de le surprendre avant qu'il ne se mette au travail.
    De la main il me désigna un siège. Il était en train d'examiner des dépêches officielles, les sourcils froncés. Les journaux du matin gisaient sur le plancher, froissés d'une main nerveuse. Pendant quelques minutes il continua à lire, en poussant une exclamation de temps en temps et en manifestant son mécontentement. Lorsqu'il leva enfin le regard, mon visage devait exprimer la curiosité.
—    Il s'agit de la Grèce, me dit-il. Les troupes britanniques luttent maintenant contre les guerillas qui ont combattu les Allemands pendant quatre ans.
    Il ne cherchait pas à dissimuler sa colère. Je n'avais lu encore sur cette question qu'un vague article, évidemment incomplet, dans l'un des journaux de Washington. Toute la vérité ne devait être révélée par la presse que quelques semaines plus tard.
—    Comment les Anglais osent-ils faire chose pareille ? s'écria mon père. Jusqu'où n'iront-ils pas pour se cramponner au passé !
    Devant lui, son café filtrait. Il y jeta un coup d'œil, constata que le breuvage était prêt et il s'en versa une tasse en m'invitant du regard à en faire autant.
—    J'ai ici une autre tasse en réserve, me dit-il.
—    Je veux bien, merci.
—    Je ne serais pas autrement étonné d'apprendre, reprit-il, que Winston ait fait comprendre clairement qu'il soutenait les royalistes grecs. Cela cadrerait bien avec le reste. Mais faire la guerre aux guerillas grecs ! Employer des soldats anglais à cette besogne
—    Il emploie aussi sans doute l'équipement américain du prêt-bail, fis-je observer.
—    Il faut que je sache exactement ce qu'il en est, dit-il.
    Il se tut un instant, puis ajouta :
—    Il est vrai d'ailleurs que je n'y pourrai pas grand'chose.
—    Tu pourrais toujours faire une déclaration publique.
—    Pour condamner l'attitude de la Grande-Bretagne ? dit-il en secouant la tête. Non, ce n'est pas une chose à faire en ce moment. Il sera temps de soulever cette question quand je verrai Winston en février. De toute façon...
    L'expression soucieuse disparut de son visage.
—    Que voulais-tu dire, papa ?
    Brusquement, il changea de sujet :
—    Tu sais, cela va faire juste un an que la reine Wilhelmine est venue ici, à la Maison Blanche. Elle est venue nous rendre visite. Nous avons parlé, poursuivit-il en souriant, je devrais dire plutôt que nous l'avons fait parler, en particulier des colonies néerlandaises et de leur sort après la guerre. Il fut question de Java, de Bornéo, de toutes les Indes Orientales Néerlandaises. Nous avons tourné et retourné la question dans tous les sens pendant plus de six heures, en deux ou trois soirées. J'ai souligné que c'étaient les armes américaines qui libéreraient ces colonies de l'occupation japonaise : des armes, et aussi des soldats, des marins et des fusiliers marins. J'ai fait une allusion aux Philippines (un souvenir amena à nouveau le sourire sur les lèvres de mon père). Et sais-tu, Elliott, elle s'est engagée à suivre dans les Indes Orientales Néerlandaises l'exemple de notre politique aux Philippines, une fois la guerre terminée. Elle m'a promis qu'aussitôt après la défaite du Japon, son gouvernement annoncerait aux peuples des Indes Orientales Néerlandaises l'octroi d'un premier statut de dominion, garantissant l'autonomie et l'égalité.
    « Ensuite, son gouvernement une fois constitué, chaque peuple décidera librement par vote s'il veut obtenir une indépendance complète. Dans l'affirmative, l'indépendance lui sera accordée. Tout comme nous le faisons pour les Philippines.
    « La reine a donné sa parole. Et cela signifie une rupture nette avec la politique inspirée par les Anglais. Songe à l'effet que cela produira sur Staline ! Ce geste lui montrera ce que les nations occidentales peuvent et veulent accomplir après la guerre.
    C'était sans doute l'arrogance britannique en Grèce qui lui avait rappelé ses conversations avec la reine Wilhelmine. Je lui posai la question.
—    C'est exact, dit-il. C'est exact. Voilà pourquoi je pense qu'une déclaration publique condamnant l'action britannique en Grèce n'est pas nécessaire, en faisant même abstraction du fait que la propagande de l'Axe ne manquerait pas d'en tirer parti.
    « Il est certain maintenant que nous allons pouvoir exercer une pression sur les Anglais et leur imposer notre point de vue dans le domaine colonial. Tout cela se tient : les Indes Orientales Néerlandaises, l'Indochine Française, les droits exterritoriaux anglais en Chine... Nous réussirons tout de même à inaugurer le véritable XXe siècle. Tu verras! »
    Plus rien ne restait de son irritation de tout à l'heure, tandis qu'il développait avec animation sa conception d'une politique étrangère qui non seulement se rendrait indépendante vis-à-vis du Foreign Office, mais encore amènerait cette citadelle de l'Empire britannique à accepter le progrès.
    De ses paroles il ressortait clairement qu'il avait hâte de réformer de fond en comble toute la politique au cours de la prochaine réunion des Trois Grands.
    Je quittai Washington quelques jours plus tard. C'était un voyage d'un caractère tout à fait personnel et lié à un événement heureux. Le 3 décembre, j'épousai, dans l'Arizona, Faye Emerson. Je m'attendais à recevoir l'ordre de regagner E.T.O. (European Theater of Operations) deux ou trois semaines plus tard. Mais sur ces entrefaites je reçus une permission aussi inattendue que bienvenue, ou plutôt, pour employer le langage militaire, je fus avisé que je devais rester aux Etats-Unis en « service temporaire » jusqu'après Noël. Cet ordre vint juste avant le 16 décembre, date à laquelle Hitler réussit sa percée dans les Ardennes.
    Cette nouvelle, lorsqu'elle arriva à Washington, me remplit de stupeur. L'une des principales tâches de l'aviation de reconnaissance est précisément de recueillir des renseignements grâce auxquels ceux qui commandent sur le front peuvent prendre des mesures de précaution et préparer les opérations futures. Or l'offensive allemande, ainsi que cela ressortait des informations parvenues aux services de l'administration militaire à Washington, et, par la suite, des communiqués officiels, nous avait surpris alors que nous étions loin d'être préparés à l'événement. Je craignais fort que mon unité n'eût par trop négligé son travail, et mon premier mouvement fut de faire une demande réglementaire pour pouvoir regagner l'Europe afin de me rendre compte sur place de la situation. Mes supérieurs, cependant, déclarèrent avec juste raison que ce qui était fait était fait et que ma présence là-bas n'influerait pas d'une façon appréciable sur le sort de l'offensive ennemie et sur nos chances de la contenir.
    Resté ainsi à Washington, loin de mon unité, je me perdais en conjectures sur ce qui s'était passé. Le mauvais temps n'était pas une circonstance atténuante, car l'aviation de reconnaissance devait faire son travail dans n'importe quelles conditions atmosphériques. Ce n'est que plus tard, alors que, mon service temporaire à Washington terminé, je pus regagner l'Europe, que j'appris la vérité. Les informations sur la concentration des troupes ennemies au-delà des Ardennes avaient été dûment recueillies, vérifiées et transmises par la voie régulière, puis « retenues », par suite de l'étourderie d'un officier du service de renseignements.
    Je passai les derniers jours de mon séjour aux Etats-Unis avec ma famille à Hyde Park. Ce fut le dernier Noël que je fêtai avec mon père. En dépit des titres sensationnels des journaux et de la guerre qui dominait la situation, nous passâmes quelques journées paisibles et charmantes. Le reste du monde avait cessé d'exister et nous étions une fois de plus une famille aussi unie que possible, parce que nous étions une grande famille, selon l'expression que mon père avait employée un an auparavant, au Caire, à l'occasion du Thanksgiving Day.
    La table de milieu du grand salon avait été poussée contre le mur pour faire place .à un arbre de Noël tout décoré. Des paquets contenant des cadeaux de Noël étaient rangés sur des chaises, une chaise par personne, en attendant qu'on les défît.
Franklin-Delano-Roosevelt-en-1944.jpg    La veille de Noël, mon père prit place dans son fauteuil à bascule favori, près de la cheminée, et ouvrit un volume qui nous était familier. Nous nous groupâmes tous autour de lui. Je m'assis par terre, près de la grille de la cheminée. Le feu de bois pétillait agréablement. Mon père se mit à lire « Contes de Noël ». Tandis que sa voix s'élevait et s'abaissait rythmiquement, mes pensées erraient à l'aventure, puis s'arrêtèrent complètement. Soudain, je sentis le coude de Faye contre mes côtes et j'entendis sa voix chuchoter sévèrement à mon oreille : « Tu ronflais ! Lève-toi ! » Je regardai mon père d'un air contrit, il me répondit d'un clin d'oeil grave et continua à lire. Je remarquai alors qu'il avait oublié de placer une fausse dent qu'il portait à sa mâchoire inférieure. Le petit Chris, fils de mon frère Franklin, âgé de trois ans, fit cette découverte en même temps que moi. Il se pencha en avant et d'une voix claire interrompit la lecture de mon père :
—    Grand-père, tu as perdu une dent !
    C'était une simple déclaration et qui ne comportait pas de réponse. Mon père sourit donc et continua à lire. Mais Chris avait définitivement cessé de s'intéresser au conte de Noël. L'instant d'après, il se leva, s'approcha de mon père, se pencha vers lui, et désignant du doigt ce qui l'intriguait, dit :
—    Grand-père, tu as perdu une dent. Tu l'as avalée ?
    C'est ainsi que prit fin la lecture des " Contes de Noël ».
—    La rivalité est trop forte, dans cette famille. Trop de monde à la fois réclame la parole, dit mon père en riant, et il referma le livre.
—    L'année prochaine, dit ma femme, ce sera un Noël de paix. Et nous écouterons tous sages comme des images.
—    L'année prochaine, dit ma mère, nous serons de nouveau tous réunis à la maison.
    Le jour de Noël, quand nous eûmes tous ouvert les paquets contenant les cadeaux qui nous étaient destinés, je m'approchai de mon père qui était assis à son bureau, occupé à coller soigneusement dans son album des timbres qu'on venait de lui offrir. De tous les cadeaux, les timbres étaient ceux qui lui faisaient le plus de plaisir. Je lui dis en plaisantant qu'il pourrait un jour ajouter à sa collection un nouveau timbre : celui des Nations Unies.
—    J'y compte bien, Elliott, me répondit-il. Et je le ferai peut-être plus tôt que tu ne penses. Il s'adossa à la chaise et de la main qui tenait la loupe, il fit un signe à mon adresse.
—    C'est curieux, j'étais justement en train de penser à un timbre de ce genre. Je poserai peut-être cette question à la conférence, le mois prochain. Ne penses-tu pas, ajouta-t-il en riant, qu'on me soupçonne d'avoir une arrière-pensée de philatéliste?
—    C'est donc sûr ? demandai-je. C'est bien pour le mois prochain ?
—    Aussi sûr que quelque chose peut l'être dans ce monde. J'attends déjà cette date avec Impatience. Le changement me fera du bien.
—    Puis-je espérer que tu auras besoin d'un assistant ?
    Il sourit.
—    Cela dépendra de tes chefs, Elliott. Espérons que la chose pourra s'arranger.
—    Je le souhaite.
—    Mais, même dans le cas contraire, je te reverrai bientôt. J'envisage sérieusement un voyage en Angleterre à la fin du printemps ou au début de l'été. Je pense que cela serait la meilleure manière de persuader le peuple et le Parlement britanniques de la nécessité pour la Grande-Bretagne de mettre ses espoirs d'avenir dans les Nations Unies, les Nations Unies au complet, au lieu de les fonder uniquement sur l'Empire britannique et la capacité des Anglais d'amener les autres pays à former une sorte de bloc en face de l'Union Soviétique.
    Je lui demandai s'il croyait vraiment à la réalité d'un tel danger.
—    Il faut bien s'y attendre, me répondit-il d'un air grave. Et nous devons maintenant songer à la manière de parer à ce danger.
Il se tut un instant, puis reprit :
—    Au fait ce n'est pas une conversation de jour de Noël.
    Ma mère, qui venait de s'approcher, dit avec fermeté :
—    J'allais vous en faire justement la remarque. N'avons-nous pas fait voeu de ne pas parler aujourd'hui de choses graves ?
    Deux jours après avoir mis Faye dans le train d'Hollywood, j'allai à mon tour prendre congé de mes parents et des autres membres de ma famille. Le Jour de l'An me trouva à mon poste, en plein travail. Trois semaines plus tard, je lus dans Stars and Stripes que la réélection de mon père allait donner lieu à une cérémonie inaugurale et j'étais bien content d'apprendre que Faye pourrait se rendre à Washington pour y assister. Mais, patatras ! L'orage éclata et j'allais me trouver mêlé à une nouvelle guerre, en plus de celle menée contre l'Allemagne hitlérienne.
    Je ne vois aucune utilité à m'étendre ici sur « l'affaire Blaze » (L'auteur de ce livre a été accusé par certains journaux américains d'avoir fait voyager son chien, Blaze, par priorité dans un avion militaire.). Si Faye avait besoin d'être avertie des risques qu'elle courait en épousant un Roosevelt, c'était désormais chose faite. Des rumeurs circulaient avec insistance sur la colline du Capitole. L'Inspecteur général vint en personne à mon quartier général, espérant y trouver je ne sais quoi. Puis, les détails de l'affaire ayant été réglés avec une adresse diabolique, une liste établie par le War Department, contenant les noms des officiers proposés pour le grade de général, se trouva placée sur le bureau de mon père. Or mon nom avait été porté sur cette liste sur la proposition de Doolittle, et approuvé par Spaatz et Eisenhower.
    Faye me raconta plus tard que mon père, malgré l'habitude qu'il avait de donner toujours son approbation à de telles listes, considérant la chose comme une simple formalité, avait hésité sérieusement et y avait regardé, non pas à deux, mais à trois fois. Il avait toujours eu pour principe de laisser ses enfants se débrouiller seuls. Cette fois, cependant, il s'était offert le luxe de s'emporter. Il dit à ma femme qu'il était convaincu que je méritais cette promotion, un point c'est tout. D'une main ferme, il signa la liste et l'envoya au Sénat. Il m'écrivit ensuite une lettre me disant ce qu'il venait de faire : il tenait à ce que le Sénat décidât lui-même si la confiance qu'on me témoignait en me proposant pour le grade de général était justifiée. Il ne me restait qu'à me boucher les oreilles et à attendre. J’étais sûr que le Congrès procéderait à une nouvelle enquête.
    Mais la mauvaise étoile « Blaze » n'avait pas encore achevé son oeuvre. A la fin de janvier Harry Hopkins arriva en France et il vint me voir à Paris, au SHAEF.
    J'ai été particulièrement sensible à la délicatesse dont il lit preuve en m'annonçant la nouvelle. Il m'apprit également que la réunion des Trois Grands aurait lieu à Yalta, en Crimée. C'est pour se rendre à cette réunion qu'il avait traversé l'Atlantique. Il ajouta que mon père était déjà à bord du Quincy en route pour Yalta, et qu'un corps expéditionnaire lui faisait escorte. Comme j'allais lui poser la question capitale, il accéléra quelque peu le rythme de notre conversation. Mon père aurait bien voulu m'emmener en qualité d'assistant, mais il avait préféré ne pas demander au Var Department de me le permettre. Il lui semblait inopportun, m'expliqua Harry, de soulever la question, certain comme il était que les Républicains du Capitole ne manqueraient pas alors de pousser des hauts cris.
    J'éprouvai une vive déception. Puis, ayant repris haleine, Harry m'apprit que mon père emmenait ma soeur Anna avec lui. Cela me fit plaisir. Je savais que mon père aimait avoir auprès de lui un membre de la famille à qui il pût confier ses impressions et parler à coeur ouvert. La présence d'Anna lui serait donc précieuse.
    Un peu sans doute pour me faire oublier ma déception, Harry m'invita à dîner. Il désirait, me dit-il, discuter avec moi certaines questions qui le préoccupaient, avant d'aller rejoindre mon père dans l'île de Malte. Déjà, d'ailleurs, je m'étais rendu compte que je m'étais laissé aller à un chagrin enfantin, et je ne tardai pas à retrouver ma bonne humeur.
    Au cours du dîner, Harry se montra un compagnon aussi charmant qu'il savait l'être. Pétillant d'esprit et débordant d'idées intéressantes, il me fit passer une excellente soirée. La conversation qu'il avait eue avec Ike Eisenhower lui permit de risquer une prophétie : la résistance de l'Allemagne serait définitivement brisée au mois de juillet. Je pariai, en riant, que ce serait chose faite dès la fin du mois d'avril.
    Harry me dit que Churchill préparait une autre attaque au sud de l'Europe. Il s'agirait, disait-il, de créer une diversion dans le nord de l'Adriatique afin de sortir de l'impasse italienne. Ce dernier effort du Premier Ministre pour introduire les soldats alliés dans les Balkans avant les Russes nous fit sourire. Harry ajouta d'ailleurs que les chefs militaires américains de l'état-major interallié ne lui permettraient jamais d'utiliser le matériel de débarquement, dont on avait tant besoin dans le Pacifique, pour réaliser son dessein.
    J'appris de Harry que mon père considérait la conférence qui allait avoir lieu en Crimée comme la dernière réunion des Trois Grands qui fût nécessaire pendant la guerre. Les questions qui allaient y être discutées auraient trait presque exclusivement à la structure de la paix, à l'organisation des Nations Unies, aux problèmes de contrôle et de gouvernement dans les divers pays d'Europe et d'Asie qui, à défaut de plans, se trouveraient en quelque sorte dans le vide, au point de vue administratif.
    Mon père, me dit encore Harry, tenait à rencontrer Staline et Churchill pour étudier en détail les questions concernant l'organisation de la paix, afin que les peuples vaincus pussent, dès la cessation des hostilités, recevoir la leçon qu'appelaient leurs crimes.
    Mon père était, en effet, bien décidé à faire le nécessaire pour que, l'hitlérisme une fois écrasé et notre gouvernement militaire installé, les autorités désignées parmi les gens du pays ne se composent pas de dirigeants de grosses compagnies d'autrefois, dont la seule préoccupation serait de favoriser la renaissance des Cartels allemands.
    A la fin du repas, j'étais d'excellente humeur. Harry devait partir le lendemain matin pour gagner Rome où il allait rencontrer plusieurs personnalités du Vatican, avant de rejoindre mon père à Malte. Je le chargeai de plusieurs commissions pour mon père, le remerciai de toutes ses gentillesses et retournai à mon poste.

    Ainsi donc, je n'allais pas assister à la conférence de Yalta. Mais ce qui était plus grave, je ne devais plus jamais revoir mon père vivant.

…à suivre : Chapitre X: LA CONFERENCE DE YALTA

Partager cet article

Repost 0

commentaires

foundux luc 16/04/2015 00:02

Mais je n'arrive pas à lire le chapitre X??

foundux luc 16/04/2015 00:02

Mais je n'arrive pas à lire le chapitre X??