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10 janvier 2008 4 10 /01 /janvier /2008 22:50
ELLIOTT ROOSEVELT
MON PERE M'A DIT...
(As He Saw It)


 
Chapitre
VII : LA CONFERENCE DE TEHERAN (autres chapitres ici)
(première partie)

conference-teheran-2-copie-1.jpg    Le premier contact avec Téhéran des soixante-dix-sept Américains qui se rendaient à la Conférence de Téhéran fut le spectacle qu'offrait de l'avion cette ville étonnamment moderne, avec ses immeubles et ses entrepôts de chemin de fer massés au pied d'une chaîne de montagnes pas très élevées. Cette chaîne, en se prolongeant l'ouest et au sud, forme une cuvette qui renferme une vaste étendue désertique, avec çà et là un village, une ou deux ramifications isolées de la voie ferrée et enfin Téhéran.
    Le choix de cette ville pour la rencontre des Trois Grands était un compromis et j'imagine qu'aucun des trois principaux participants n'était enchanté de cette solution. Staline, qui commandait effectivement son armée, avait insisté pour que l'endroit choisi ne fût pas éloigné de plus d'une journée de Moscou. C'est ainsi qu'on avait opté pour cette capitale d'un pays neutre faisant partie des Nations Unies, mais en faveur duquel aucune autre circonstance ne pouvait être invoquée.
    Les inconvénients, par contre, étaient évidents. Et d'abord, tout récemment encore, Téhéran avait été un nid d'espionnage des pays de l'Axe dans le Moyen-Orient. Mike Reilly partageait avec notre service secret et avec les agents du service secret soviétique la conviction qu'il restait encore, en dépit de toutes les précautions prises, de nombreux espions ou sympathisants nazis parmi les milliers d'étrangers qui, fuyant l'Europe, étaient venus se réfugier dans cette ville. Ensuite les conditions d'hygiène et de santé y sont déplorables. L'eau potable arrive des montagnes à la ville dans des fossés découverts. Les habitants des quartiers excentriques et élevés de la ville ont de la chance, car ils ont la primeur de cette eau pure, mais ils ne sont pas toujours doués d'un sens social suffisant pour ne pas se servir des canaux qui passent devant chez eux comme d'égoûts. Aussi, ceux qui ont la malchance d'habiter dans le centre ou dans les faubourgs de la ville basse reçoivent-ils, en guise d'eau potable, les eaux ménagères et les déjections des voisins. Comment, dans ces conditions, échapper au typhus, à la malaria ou à la dysenterie? Par quelle étrange aberration, une grande cité possédant de larges rues bien pavées, des hôpitaux relativement modernes, une université, des musées, une bonne centrale électrique et même un réseau téléphonique, n'a-t-elle pas songé avant tout à s'offrir un service des eaux rationnel et un tout-à-l'égoût ?
    Bien que Téhéran offre l'apparence d'une ville moderne et prospère, il ne nous fut pas difficile de constater que l'économie iranienne n'était nimoderne, ni prospère. D'un côté il y a la capitale et de l'autre toute la campagne environnante, servant de pâturage aux troupeaux des tribus nomades qui vivent dans une misère extrême, sauf peut-être dans le nord où le sol se prête mieux à la culture et où les conditions d'existence sont moins dures. C'est dans la partie méridionale que se trouvent les champs pétrolifères, alors concession britannique. Ces gisements ont enrichi une catégorie restreinte de Persans appartenant à la classe dirigeante et les hauts fonctionnaires, mais n'ont pratiquement rien apporté au reste de la population.
    Comme si tout cela ne faisait pas encore un tableau assez sombre, la guerre avait amené à Téhéran une forte inflation. Le prix d'un sac de farine était supérieur au revenu annuel d'un Iranien, les hauts fonctionnaires exceptés. Les réfugiés payaient pour un paquet de cigarettes américaines une somme correspondant à cinq dollars, un pneu coûtait deux mille dollars, un poste de radio huit mille dollars et une montre-bracelet suisse quinze cents dollars.
    Devant cette redoutable hausse du coût de la vie, les dirigeants iraniens levèrent les bras au ciel, mais c'était tout ce qu'ils firent.
    Nous mîmes évidemment quelques jours à faire ces découvertes. Le matin de notre arrivée nous passâmes une heure à chercher une voiture militaire pour nous faire prendre à l'aérodrome, et à examiner cet aérodrome, avec ses rangées de P-39 provenant des livraisons prêt-bail et où les étoiles rouges étaient fraîchement peintes, Je passai ensuite une autre heure à circuler dans les rues de Téhéran à la recherche d'adresses qui se révélaient fausses.
    Je commençai, bien entendu, par me rendre à la légation des Etats-Unis. J'appris là que mon père résidait à l'ambassade des Soviets. Je sus par la suite qu'il y avait de bonnes raisons pour cela. Mon père avait d'abord décliné cette invitation qui lui avait été faite par Staline lui-même. Il pensait que cela lui donnerait une certaine indépendance de n'être l'invité de personne, et ayant décliné une invitation semblable des Britanniques, il craignait d'offenser ceux-ci en agréant celle des Russes. Cependant, il finit par l'accepter pour des raisons de sécurité. La légation des U.S.A. était très éloignée, aussi bien de l'ambassade britannique que de celle des Soviets qui n'étaient séparées entre elles que par une rue. Or, dans une ville encore infestée d'espions de l'Axe, le bon sens même dictait le choix d'une résidence aussi sûre que possible. Les services secrets russes devaient faire connaître par la suite qu'ils avaient arrêté quelques individus soupçonnés de préparer un attentat contre la vie des Trois Grands. Harriman se donna beaucoup de mal pour faire comprendre à mon père que si quelque chose arrivait aux personnalités britanniques ou soviétiques sur le trajet de la Légation des E.U., c'est lui qui en porterait, en quelque sorte, la responsabilité.
    Les Russes firent certainement tout ce qu'ils purent pour rendre agréable le séjour de mon père dans leur ambassade. Staline s'était transporté dans un pavillon plus petit, laissant à mon père le bâtiment principal. Les fameux cuisiniers philippins de notre marine étaient présents cette fois encore pour préparer nos repas, comme ils l'avaient fait au Caire. L'hospitalité de l'ambassade de Russie présentait une solution réellement très commode pour mon père : ses appartements donnaient directement dans la salle du Conseil de l'Ambassade où allaient avoir lieu toutes les réunions plénières de la Conférence.
    Je ne pus voir mon père avant le lundi matin, à onze heures. Ce n'est qu'alors que j'appris combien mon retard lui avait causé d'inquiétudes.
—    N'as-tu donc pas assez de soucis sans cela, papa ? lui dis-je. La rencontre avec Staline et tout le reste, devrait te suffire sans que tu aies besoin de te préoccuper du retard de mon appareil.
—    Mais que s'est-il passé ? Nous avons téléphoné en Palestine...
    Eisenhower avait d'abord proposé d'aller visiter la Palestine en deux jours. Ce n'est qu'après le départ de mon père qu'Ike s'était ravisé et avait opté pour Louqsor.
—    Je suis navré, papa, de n'avoir pu t'envoyer un télégramme.
—    Surtout que les Anglais nous avaient prévenus du sort de ceux qui sont obligés d'atterrir en Arabie.
    Je lui demandai s'il était très occupé.
—    Peut-être ferais-je mieux de m'en aller pour revenir plus tard.
—    Je n'ai rien au programme, sauf un peu de courrier de Washington, me répondit-il. Assieds-toi pour quelques minutes.
    Nous nous trouvions dans le petit salon de son appartement situé au rez-de-chaussée, une pièce simple, confortable, aux meubles massifs. La fenêtre donnait sur les bâtiments de l'ambassade égayés par des jardins. Je pris place sur le divan près de mon père. Malgré la fatigue que m'avait laissée le vol de la nuit, j'étais animé et curieux de tout. La rencontre que mon père préparait depuis plus d'un an, depuis plus de douze mois sanglants et tragiques, était maintenant réalisée.
—    Comment est-il, papa? Mais peut-être ne l'as-tu pas vu encore ?
—    Qui ? Oncle Joe ? Bien sûr que je l'ai vu. Je voulais l'avoir à dîner samedi soir, mais il m'a fait dire qu'il était trop fatigué. Quand je suis arrivé hier pour m'installer ici, il est venu me souhaiter la bienvenue dans l'après-midi.
—    Ici même ?
    Il se mit à rire :
—    Sur ce divan même, Elliott. Le maréchal était assis à la place que tu occupes en ce moment.
—    Et Churchill ?
—    Cette fois, il n'y avait qu'Oncle Joe et moi... Et, bien entendu, son interprète, Pavlov.
    Je lui demandai si Charles Bohlen, de notre Département d'Etat, spécialiste des questions russes, avait, également assisté à cette rencontre.
—    On m'avait bien conseillé de le faire venir, dit mon père en souriant, mais il me semblait qu'en me contentant de la présence de l'interprète de Staline, je ferais preuve de confiance à l'égard de mon interlocuteur et montrerais que je n'avais aucune suspicion. En outre, cela simplifiait énormément les choses. C'est une économie de temps !
    Je hochai la tête avec approbation. L'idée me paraissait, en effet, bonne, à supposer même que Staline ne se défiât pas du tout des Anglo-Arnéricains. Ce geste plaçait les rapports sur un plan d'amitié et d'alliance de guerre, sans aucun caractère officiel ou protocolaire.
De quoi avez-vous parlé ? demandai-je. A moins que ce ne soit un secret d'Etat...
—    Pas le moins du monde, dit mon père. Nous avons surtout échangé des propos de ce genre : « Vous plaisez-vous dans cet appartement ? » — « Merci infiniment de m'avoir réservé le principal bâtiment de l'ambassade. » —« Quoi de neuf sur le front est ? » (Les nouvelles sont excellentes, soit dit en passant. Staline est très content. Il espère que l'Armée Rouge aura franchi la frontière polonaise avant la fin de la Conférence.) Tu vois le genre de conversation : bavardage courtois. Je ne tenais pas à aborder des questions sérieuses de but en blanc.
—    Vous vous mesuriez, en quelque sorte, hein ?
    Mon père fronça les sourcils.
—    Ce n'est pas tout à fait cela.
—    Je plaisantais.
—    Nous faisions connaissance. Chacun de nous découvrait à quel genre d'homme il avait affaire.
—    Eh bien, quel genre d'homme est-ce ?
—    Oh, il a une grosse voix, il parle avec aisance, il paraît très sûr de lui-même, ses gestes sont lents. Dans l'ensemble, il m'a fait une assez forte impression.
—    Tu l'as trouvé sympathique ?
    Il fit un signe nettement affirmatif. Staline, me dit-il, n'était resté que quelques minutes. Le commissaire aux Affaires Etrangères, Molotov, était venu ensuite faire à mon père une visite officielle pour son propre compte, et, à quatre heures, les Trois Grands avaient tenu leur première réunion plénière. Une fois de plus, la délégation la plus nombreuse était celle des Anglais. Ils étaient huit et avaient, bien entendu, Churchill à leur tête. Les représentants américains étaient au nombre de sept : mon père, Hopkins, Leahy, King, le major général Deane (notre attaché militaire à Moscou), le Capitaine Royal et Bohlen. Les Russes furent en minorité : Staline, Molotov, Vorochilov, un secrétaire, et Pavlov, l'interprète de Staline.
—    Nous avons montré à Staline, dit mon père, une copie de notre plan Overlord. Il l'a examiné, a posé une ou deux questions, puis a demandé simplement : « Quand ? »
    Cette réunion me paraissait importante et je demandai pourquoi Marshall et Arnold n'y avaient pas assisté. Mon père m'apprit que, par suite d'une erreur de transmission, leurs voitures parcouraient à ce moment-là les rues de Téhéran.
—    Je crois que nous nous entendrons, Staline et moi, dit mon père. Un grand nombre de malentendus et une bonne part de la méfiance du passé vont se dissiper pendant les jours qui viennent. J'espère que ce sera pour de bon. Mais en ce qui concerne Oncle Joe et Winston, eh bien...
—    Cela ne sera pas si facile, n'est-ce pas ?
—    J'aurai fort à faire entre ces deux-là. Ils sont si différents. Ils n'ont ni les mêmes idées, ni le même tempérament...
    Mon père me parla ensuite du dîner de la veille auquel il avait invité Churchill et Staline avec leurs conseillers diplomatiques. Après le repas, ils avaient parlé politique jusqu'à onze heures. Leurs propos avaient été prudents, on sentait qu'ils tâtaient le terrain. La nécessité d'avoir recours à un interprète était un obstacle mineur, l'obstacle majeur était la profonde divergence de vues entre Staline et Churchill. Un petit détail avait amusé mon père. Churchill, qui, à Casablanca portait un costume bleu rayé et, au Caire, des costumes blancs, avait, en face du maréchal soviétique en uniforme, arboré également une tenue militaire, celle d'officier supérieur de la R.A.F.
    J'étais curieux de savoir de quelles questions politiques on avait discuté au cours du dîner.
—    De toutes les questions possibles et imaginables, répondit mon père.
    Il m'apprit qu'on avait parlé entre autres de la structure de la paix dans le monde d'après-guerre et de l'organisation des trois nations qui seraient chargées de la maintenir. En vertu d'un accord formel, la paix future devait être l'oeuvre de ces trois nations agissant de concert, chacune possédant le droit de veto. Cette question du veto avait encore besoin d'être étudiée à fond, me dit mon père, mais il ajouta qu'il était, d'une manière générale, favorable à ce principe, à cause de la nécessité d'une unité durable des Trois Grands à l'avenir.
—    Et nous avons décidé, ajouta-t-il, que la paix devra être maintenue même par la force, si c'est nécessaire. Notre tâche principale est de réaliser un accord sur ce qui constituera, après la guerre, la zone de sécurité générale, pour chacun de nos pays. Nous n'avons pas encore accompli cette tâche, mais nous avons pris un bon départ.
    Le secrétaire de mon père, le lieutenant Rigdon, entrouvrit la porte et rappela que le courrier de Washington n'était toujours pas expédié. Je me levai pour partir, mais mon père me retint une minute encore.
—    A propos, me dit-il, avec un regard triomphant, je pense que tu n'es pas encore au courant du résultat du match de samedi.
—    Quel match? demandai-je, étonné.
—    Entre l'Armée et la Marine. Tu as été pour l'Armée, n'est-ce pas? Tu me dois dix dollars. Treize à zéro, dit-il en me tendant la main.
—    Je crois, papa, que tu ferais mieux de t'occuper d'affaires d'Etat, répondis-je du tac au tac.
    En passant dans le hall, je pus entendre des voix venant de la salle du Conseil de l'Ambassade. Les officiers d'état-major américains, anglais et soviétiques discutaient ferme. Je sortis pour faire une petite tournée d'exploration. On rencontrait à chaque pas des officiers de la Garde russe, tous de solides gaillards, mesurant au moins 1 m. 90. Au cours de ma promenade, je découvris que, grâce aux haies de soldats et à la Garde, l'Ambassade soviétique et l'Ambassade britannique ne formaient, en réalité, qu'un tout, entouré d'hommes vigilants, dont une grande partie en civil. C'étaient, sans doute, les agents du service secret soviétique. Le vêtement de chacun d'eux laissait apparaître une bosse suspecte : selon toute évidence, ils étaient sérieusement armés. Staline n'avait rien laissé au hasard pour assurer la sécurité de ses invités.
    Après le déjeuner, mon père reçut les chefs d'état-major américains qui lui apportaient les résultats des conversations du matin. Leur rapport fut bref et concis. En un quart d'heure, Leahy, Marshall et les autres informèrent mon père des progrès des discussions. Celles-ci concernaient, principalement, le plan Overlord : la date de sa réalisation, son envergure et le choix du commandement.
    Lorsqu'ils furent partis pour reprendre leurs conversations avec leurs collègues britanniques et l'état-major réduit des Soviets, je me hâtai de rejoindre mon père afin de ne pas manquer la visite de Staline et de Molotov qu'il attendait. Les chefs russes furent exacts à la minute. Ils arrivèrent accompagnés de l'interprète, le mince Pavlov. On me présenta. Nous approchâmes les sièges du divan de mon père, et je m'assis, tout yeux, tout oreilles.
Molotov-Staline-at-Yalta.gif     Bien que prévenu que Staline était d'une taille au-dessous de la moyenne, je fus surpris. Je me sentais à l'aise, car il m'avait salué très amicalement avec une lueur dans le regard qui me fit sourire. Il nous offrit d'abord, à mon père et à moi, des cigarettes russes : deux ou trois bouffées d'un tabac noir et fort, garnies d'un bout cartonné. Tandis qu'il parlait, mes impressions se précisaient : malgré sa voix calme, profonde et mesurée, et sa petite stature, il y avait en lui un dynamisme formidable. Il semblait posséder d'énormes réserves de patience et d'assurance. A côté de lui. Molotov paraissait terne et incolore, une sorte de copie de mon oncle Théodore Roosevelt, tel que j'en avais gardé le souvenir. Le langage pondéré de Staline, son sourire rapide et fugace dégageaient toute la volonté ferme dont son nom, « Acier », est le symbole.
    Pendant les quarante-cinq minutes qui suivirent, ce furent surtout mon père et Staline qui parlèrent. J'étais d'abord occupé à observer notre visiteur — je remarquai que son uniforme beige avait une très bonne coupe — puis, peu à peu, je me mis à suivre la conversation. On discutait de l'Extrême-Orient, de la Chine, des questions que mon père avait déjà étudiées avec Tchang-Kaï-Tchek. Mon père dit à Staline que le généralissime avait hâte de supprimer les droits exterritoriaux des Anglais à Shanghaï, à Hong-Kong et à Canton, quelles étaient ses préoccupations concernant la Mandchourie, et la nécessité de faire respecter la frontière de cette province par les Soviets. Staline déclara que la reconnaissance mondiale de la souveraineté de l'Union Soviétique était pour lui un principe essentiel et qu'il respecterait à son tour la souveraineté des autres pays, grands ou petits.
    Mon père parla ensuite de la promesse faite par Tchang : les communistes chinois participeraient au gouvernement avant les élections nationales en Chine, et ces élections auraient lieu aussitôt que possible, la guerre une fois terminée. Staline ponctuait les paroles de mon père, au fur et à mesure qu'elles étaient traduites, par des signes de tête. Il paraissait être parfaitement d'accord.
    Ce fut le seul aspect de la situation politique qui fût discuté au cours de cette entrevue. Le reste du temps, la conversation, dépourvue de tout caractère officiel, se poursuivit librement. Enfin, à trois heures et demie, Pa Watson entrouvrit la porte et annonça que tout était prêt, Nous nous levâmes et passâmes dans la salle du Conseil.
    Une cérémonie officielle de présentation commença alors, au cours de laquelle Churchill devait remettre à Staline, de la part de son roi et du peuple anglais, une épée d'honneur, une arme à deux mains, hommage aux héros et aux héroïnes de la ville indomptable de Stalingrad, contre laquelle l'offensive allemande s'était brisée définitivement, en détruisant à jamais le mythe de l'invincibilité des nazis.
    La salle était pleine d'uniformes. Il y avait là une garde d'honneur, composée d'officiers de l'Armée Rouge et des tommies anglais, un orchestre de l'Armée Rouge et les chefs de la Marine des trois principales puissances alliées contre le Reich.
    Lorsque j'entrai avec mon père, Staline et Churchill étaient déjà là. L'orchestre entonna d'abord l'hymne soviétique, puis l'hymne national anglais. Les flots harmonieux remplirent la salle et se répandirent par les fenêtres ouvertes. Tous les visages étaient solennels. Le Premier Ministre britannique dit :
    « Je suis chargé par Sa Majesté, le roi George VI, de vous remettre cette épée d'honneur, destinée à la Ville de Stalingrad, et dont le modèle a été choisi et approuvé par Sa Majesté, Cette épée est l'oeuvre d'artisans anglais dont les ancêtres furent armuriers pendant plusieurs générations. La lame porte cette inscription : Aux habitants de Stalingrad, au coeur d'acier, don du roi George VI, en témoignage d'estime du peuple anglais. ».
    Un jeune officier britannique tendit l'épée à Churchill. Celui-ci la prit, se tourna vers le maréchal soviétique et la lui remit. Derrière lui, la Garde de l'Armée Rouge était silencieuse, mais nullement inexpressive. Leurs carabines croisées sur leur poitrine, ces hommes avaient leurs regards fixés sur leur commandant qui, ayant pris l'épée, la garda un instant, puis la porta à ses lèvres pour en baiser la poignée. Les paroles qu'il prononça furent ainsi traduites :
    « Au nom des habitants de Stalingrad, je tiens vous dire combien je suis sensible au geste du roi George VI. Les habitants de Stalingrad apprécieront hautement ce don. Je vous prie, monsieur le Premier Ministre, de transmettre à Sa Majesté le Roi leurs plus vifs remerciements. »
    Un bref silence suivit, Puis le maréchal alla d'un air grave vers la table devant laquelle se tenait mon père et lui présenta l'épée afin qu'il l'examinât. Le Premier Ministre tenait le fourreau pendant que mon père en retirait la lame d'acier trempé, longue d'un mètre vingt. Il la leva en l'air et son métal scintilla. Debout derrière mon père, je vis ses mains toutes petites sur la grosse poignée de l'épée. Quatre mains auraient pu s'y poser facilement. Un roi avait envoyé, de son empire, par son Premier Ministre Tory, une arme forgée par des artisans, eux-mêmes aristocrates dans un métier médiéval et aristocratique par excellence. Et ce don était destiné à un fils de cordonnier, à un bolchevik, chef d'une dictature du prolétariat qui, impassible, regardait l'arme, tandis que le chef du pays possédant la plus forte industrie d'armements du monde la tenait levée au-dessus de sa tête.
—    C'est vrai, leurs coeurs sont d'acier, murmura mon père.
    Avec un bruit métallique, l'épée rentra dans son fourreau. Ainsi s'acheva le moment le plus solennel de la cérémonie qui fut, en quelque sorte, l'apothéose de l'unité des Alliés. Le Premier Ministre et le Maréchal se dirigèrent vers le portique de l'Ambassade où on allait les photographier ensemble avec mon père.
    Les trois chefs prirent place sur des chaises devant les six puissantes colonnes du portique. Tout autour d'eux se groupèrent leurs ministres, leurs ambassadeurs ainsi que les généraux et les amiraux. Les photographes, tantôt à genoux, tantôt accroupis, installaient les trépieds de leur caméra, avançaient ou reculaient à la recherche de la perspective la plus favorable. Les plus importants des délégués formèrent ensuite un groupe à part, avec Sarah Churchill-Oliver, en uniforme de la WAAF. Il y eut un moment de silence, lorsqu'on la présenta au maréchal. Celui-ci se leva cérémonieusement et s'inclina au-dessus de sa main.
    La séance des photographies dura un quart d'heure. Après quoi les discussions recommencèrent.
    Cette fois, il y avait douze Américains, onze Anglais et cinq Russes. Les conversations se prolongèrent pendant trois heures. Tandis que j'attendais toujours dans l'appartement de mon père, j'entendis sonner tour à tour cinq heures, six heures, puis sept heures. J'eus même le temps de faire un petit somme, qui me fit le plus grand bien. Enfin, à sept heures un quart, l'entrée de mon père me réveilla. Il était, lui aussi, passablement fatigué, et il ne s'en cacha pas.
—    Il faudra bientôt m'habiller pour dîner, gémit-il. Dommage que je ne puisse pas dormir d'abord un peu.
—    Qu'est-ce qui t'en empêche ?
—    Je suis trop fatigué et aussi trop énervé.
—    Veux-tu une boisson ?
—    Non, merci, pas maintenant. Peut-être prendrai-je un cocktail tout à l'heure, avant de commencer à m'habiller. Pour le moment, je veux simplement m'étendre.
    Et un instant plus tard :
—    Staline nous invite à dîner. Cela veut dire que ce sera un repas à la russe. Et, à moins que nos spécialistes du Département d'Etat ne commettent une nouvelle bévue, cela nous promet un bon nombre de toasts à table.
    Il ferma les yeux, mais ne s'endormit pas. L'instant d'après il les frotta de ses deux mains, après avoir enlevé ses verres, puis il poussa un soupir et prit une cigarette dans le paquet que je lui tendais.
—    Voilà un homme qui sait où il va, dit-il. Il ne perd pas de vue son but une seule seconde. Mon père parlait lentement, d'un air pensif.
—    C'est un plaisir de travailler avec lui. Jamais de détours. Il choisit le sujet qu'il veut discuter et s'y tient.
—    Par exemple le plan Overlord ?
—    C'est précisément de cela qu'il parlait. Nous en  avons tous discuté.
—    Les Anglais soulèvent-ils encore des objections ?
—    Eh bien... Winston parle maintenant de deux opérations simultanées: Il s'est déjà rendu compte, je pense, qu'il serait inutile de chercher à remettre en question le plan de débarquement à l'ouest. A telle enseigne que Marshall regarde le Premier Ministre avec l'air de quelqu'un qui n'en croit pas ses oreilles.
    Mon père se mit à rire, sans doute au souvenir d'une scène qui lui revenait à l'esprit.
—    S'il y a un général américain que Winston ne peut pas souffrir, c'est bien le général Marshall. Et il est inutile de dire que c'est parce que le général Marshall a raison qu'il ne peut le souffrir. J'espère qu'un jour tout le monde comprendra en Amérique quelle dette nous avons vis-à-vis de George Marshall. Cet homme n'a pas son pareil. Non, décidément !
—    Que veut dire Churchill, papa, en parlant de deux opérations simultanées ?
—    Une à l'ouest, l'autre... devine où ?
—    Dans les Balkans ?
—    Bien entendu.
    Il se mit à rire de nouveau, sans doute au souvenir de la réunion, s'appuya sur son coude pour me regarder et me dit :
—    Sais-tu, Elliott... Ces réunions plénières, c'est vraiment quelque chose de très curieux. Toutes les fois que le Premier Ministre formulait un argument en faveur d'une invasion par les Balkans, chacun dans l'assistance se rendait nettement compte de sa véritable intention. Ce qu'il veut avant tout, c'est s'introduire en' Europe Centrale afin de maintenir l'Armée Rouge hors d'Autriche, de Roumanie et même de Hongrie si possible. Staline ne s'y est pas mépris, pas plus que moi, pas plus que les autres...
—    Mais il n'a rien dit ?
—    Bien sûr que non. Et pendant qu'il exposait les avantages militaires d'une invasion à l'ouest et les inconvénients qu'il y aurait à diviser nos forces en .deux, « Oncle Joe » se rendait également compte des conséquences politiques qu'entraîneraient de tels plans. J'en suis sûr. Cependant, il n'en a rien laissé paraître, il n'a pas dit un mot.
    Il s'allongea et resta un moment silencieux.
—    Je ne pense pas pourtant..., dis-je avec hésitation.
—    Quoi ?
—    Je voulais dire que... Churchill... eh bien, il n'a pas...
—    Tu penses qu'il n'a peut-être pas tout à fait tort. Tu te demandes s'il ne vaudrait pas mieux pour nous de frapper dans les Balkans.
    C'est-à-dire que...
—    Ecoute, Elliott, nos chefs d'état-major sont convaincus d'une chose la meilleure manière d'exterminer le plus grand nombre possible d'Allemands, en sacrifiant le moins possible de soldats américains, c'est d'organiser une seule invasion, mais une invasion formidable et de frapper l'ennemi avec toutes les forces dont nous disposons. Cela me paraît raisonnable. Cela paraît également raisonnable à « Oncle Joe ». Cela paraît raisonnable à tous nos généraux qui ont toujours été de cet avis depuis le début de la guerre et même avant qu'elle ait commencé, sans doute, c'est-à-dire depuis que nos services stratégiques ont essayé d'imaginer ce que nous ferions dans tel ou tel cas. Cela paraît enfin raisonnable à ceux de l'Armée Rouge. C'est ainsi. C'est le moyen le plus rapide de gagner la guerre. Voilà tout.
    « L'ennui, c'est que Churchill pense trop à l'après-guerre et à la situation où se trouvera alors la Grande-Bretagne. Il a peur que les Russes ne deviennent trop forts.
    « Il est possible que les Russes deviennent très forts en Europe. Reste à savoir si c'est un mal et cela dépend de très nombreux facteurs.
    « La seule chose dont je sois sûr est ceci : si la meilleure manière d'épargner des vies américaines et de gagner la guerre aussi rapidement que possible est une attaque à l'ouest, et à l'ouest seulement, sans gaspiller des navires de débarquement et du matériel, et sans sacrifier des hommes dans les montagnes des Balkans — et c'est là un fait dont nos chefs sont convaincus — eh bien, c'est cela qu'il faut faire.
    Il eut un sourire triste.
—    Je ne vois pas pourquoi on mettrait en danger la vie des soldats américains à seule fin de protéger des intérêts britanniques, réels ou imaginaires, sur le continent européen. Nous sommes en guerre et notre tâche est de remporter la victoire le plus vite possible, avec le minimum de risques. Je crois, j'espère, qu'il a compris une fois pour toutes que c'est cela que nous voulons.
    Il ferma les yeux. Le silence se fit. On n'entendait que le tic-tac de la pendule, ce qui me rappela qu'il se faisait tard.
—    Je vais te faire couler un bain, papa, veux-tu ?
—    Est-ce l'heure ? Oh oui... et appelle Arthur, s'il te plaît. Ne m'as-tu pas parlé d'un cocktail tout à l'heure ?
—    Un old fashioned ?
—    D'accord, mais ne le fais pas trop fort, Elliott. Songe à tous les toasts qui m'attendent.
    Le dîner eut lieu dans une salle à manger communiquant avec la salle du Conseil. Le maréchal Staline avait invité, outre mon père et Churchill, Anthony Eden, Molotov, Harriman, Harry Hopkins, Clark Kerr, ainsi que Bohlen Berezhkov, et le major Birse en qualité d'interprètes.
    Je n'étais pas invité, mais dès le début du repas, un agent du service secret russe qui se tenait derrière Staline me remarqua près de l'entrée. Il se pencha vers le Maréchal et lui murmura quelques mots. Celui-ci regarda dans ma direction. J'allais m'éclipser quand, s'étant levé, il vint vers moi et me fit comprendre par gestes qu'il désirait me voir me joindre aux convives. Un interprète me répéta son invitation en anglais. Le Maréchal avait ignoré jusque-là, ajouta-t-il, que son secrétaire avait omis de m'inviter. Il me prit par le bras avec fermeté et m'entraîna dans la salle où l'on me plaça entre Eden et Harriman.


à suivre : Chapitre VII - LA CONFERENCE DE TEHERAN (seconde partie)

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