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7 février 2007 3 07 /02 /février /2007 07:53

Friedrich Schiller, Les grues d'Ibycus (1797)


Ibycus se rendait à la lutte des chars et des chants, qui, sur l'isthme de Corinthe, rassemble joyeusement les peuples de la Grèce: Ibycus, l'ami des dieux, à qui Apollon accorda le don du chant, une voix aux accents mélodieux. S'appuyant sur son léger bâton, il s'éloigne de Rhégium, plein du dieu qui l'inspire.


Déjà, sur le dos élevé de la montagne, l'Acrocorinthe attire les yeux de notre voyageur, et il pénètre avec une horreur pieuse dans la forêt de pins de Neptune. Rien ne se meut autour de lui; il n'est accompagné que d'essaims de grues qui, formées en escadron grisâtre, vont chercher au loin les chaleurs du Midi.

" Salut, troupes amies, qui m'escortiez sur mer! Je vous prends pour un heureux présage. Mon sort ressemble au vôtre. Nous venons de loin, vous et moi, et nous cherchons un toit hospitalier.... Que le Dieu de l'hospitalité nous soit propice, lui qui écarte l'outrage de l'étranger! "

Il presse gaiement le pas, et bientôt se voit au milieu de la forêt. Tout à coup, dans l'étroit sentier, deux assassins lui barrent le passage. Il faut qu'il s'apprête au combat, mais bientôt sa main retombe épuisée. Elle a tendu les cordes légères de la lyre, mais jamais l'arc puissant.

Il invoque et les hommes et les dieux: nul sauveur n'entend sa prière; aussi loin qu'il lance sa voix, pas un être vivant ne se montre: " Il me faut donc mourir ici, délaissé, sur la terre étrangère, où nul ne me pleurera! périr de la main de ces misérables, sans même voir paraître un vengeur."

Atteint d'un coup mortel, il tombe. A ce moment retentissent les ailes des grues. Il entend, car déjà il ne peut plus voir, il entend près de lui leurs voix rauques pousser un cri terrible:
" O grues qui volez là-haut, si nulle autre voix ne parle, vous du moins, dénoncez le meurtre! " Tel est son dernier cri, et son œil s'éteint.

On trouve le cadavre dépouillé, et bientôt, malgré les plaies qui le défigurent, son hôte, à Corinthe, reconnaît les traits qui lui sont chers: " Est-ce ainsi que je devais te retrouver? Et pourtant j'espérais ceindre de la couronne de pin les tempes du chanteur, brillant moi-même d'un rayon de sa gloire. "

Tous les étrangers réunis pour la fête de Neptune gémissent en apprenant cette nouvelle; la Grèce entière est saisie de douleur: tous les cœurs ont ressenti sa perte, et le peuple afflue en tumulte chez le Prytane; sa fureur exige qu'on venge les mânes de la victime, qu’on les apaise avec le sang du meurtrier.

Mais où est la trace qui, dans ces flots pressés, dans la foule des peuples attirés par l'éclat des jeux, fera reconnaître l'auteur d'un si noir forfait? Sont-ce des brigands qui lâchement l'ont assassiné? Est-ce un ennemi secret poussé par l'envie? Hélios seul peut le dire, lui qui éclaire toute chose terrestre.

Peut-être, en ce moment même, marche-t-il effrontément au milieu des Grecs, et, tandis que la vengeance le cherche, jouit-il du fruit de son crime. Peut-être, sur le seuil même de leur temple, brave-t-il les dieux, ou se mêle- t-il hardiment à ces vagues humaines, là-bas, qui se pressent vers le théâtre.

Car déjà, serrés banc contre banc (les étais de l'amphithéâtre rompent presque sous le poids), les peuples de la Grèce, accourus de près et de loin, sont assis et attendent. Résonnant sourdement comme les flots de la mer, les gradins, en arcs de plus en plus ouverts, montent, fourmillant d'hommes, jusqu'à l'azur des cieux.

Qui peut compter, qui peut nommer les peuples que l'hospitalité rassemble en ce lieu? Ils sont venus de la ville de Cécrops, du rivage d'Aulis, de la Phocide, du pays des Spartiates, des côtes lointaines de l'Asie, de toutes les îles; et, de l'estrade où ils siégent, ils écoutent l'affreuse mélodie du chœur.

Qui, grave et austère, selon l'antique usage, sort du fond de la scène, d'un pas lent et mesuré, et fait le tour du théâtre. Ce n'est point ainsi que marchent des femmes terrestres; elles ne sont pas filles d'une race mortelle! Leur taille gigantesque s'élève bien au-dessus des proportions humaines.

Un manteau noir bat leurs flancs; elles agitent dans leurs mains décharnées la lueur rouge-sombre des torches; dans leurs joues il ne coule point de sang, et là où les cheveux ondoient gracieusement et voltigent avec charme autour des fronts mortels, on voit ici des serpents et des vipères gonfler leurs ventres gros de venin.

Et tournées en cercle, elles entonnent le mode effrayant de l’hymne qui pénètre et déchire le cœur, et serre autour du coupable les liens du remords. Aliénant le sens, égarant le cœur, le chant des Furies éclate: il éclate, consumant l'auditeur jusqu'à la moelle de ses os, et ne souffre pas les accords de la lyre:

" Heureux qui, exempt de faute et d'erreur, conserve son âme naïve et pure! Nous ne pouvons approcher de lui nos mains vengeresses; il suit librement le chemin de la vie. Mais malheur, malheur à qui commit dans l'ombre l'œuvre impie de l'homicide! Nous nous attachons à ses pas, nous les filles terribles de la Nuit.

" Et croit-il, par la fuite, nous échapper, nous avons des ailes et nous sommes là, lançant nos lacs autour de son pied fugitif: il faut qu'il tombe à terre. Nous le poursuivons sans relâche (point de repentir qui nous désarme!), en avant, toujours en avant, jusqu'au séjour des ombres, et là même nous ne le laissons pas libre. "

Chantant ainsi, elles dansent leur ronde, et le silence, un silence de mort, pèse lourdement sur l'assemblée, comme si la divinité était proche. Et solennellement, selon l'antique usage, faisant le tour du théâtre, d'un pas lent et mesuré, elles disparaissent au fond de la scène.

Et tous les cœurs tremblent et flottent, incertains encore, entre l'illusion et la réalité, et. ils rendent hommage à la puissance terrible qui veille et juge dans le secret des âmes; qui, impénétrable, inscrutable, tresse le sombre nœud du destin, et se révèle au fond du cœur, mais fuit la lumière du soleil.

Tout à coup, sur les plus hauts gradins, on entend une voix qui crie: " Vois donc, vois donc, Timothée! les grues d'lbycus!..." et en même temps le ciel s'obscurcit, et, au-dessus du théâtre, on voit passer en noir tourbillon une armée de grues.

" D'lbycus !..."' Ce nom chéri rallume la douleur dans toutes les âmes, et, comme dans la mer le flot succède au flot, ces mots volent de bouche en bouche: " D'Ibycus? que nous pleurons, qu'une main meurtrière a frappé? Que dit-il de lui? Quelle peut être sa pensée? Qu'a-t-il à dire de cette volée de grues ?..."

La question se répète de plus en plus bruyante; et, prompt comme l'éclair, un pressentiment traverse tous les cœurs: " Prenez garde! C'est la puissance des Euménides! Le pieux poète est vengé! le meurtrier s'offre lui-même! Saisissez l'homme qui a dit cette parole, et celui à qui elle s'adressait."

Cependant, à peine ce mot lui a t’il échappé, qu'il voudrait le retenir dans son sein; mais c'est en vain: l'effrayante pâleur de leurs lèvres trahit aussitôt les deux complices. On les arrache de leur place, on les traîne devant le juge; la scène est transformée en tribunal, et les scélérats font l'aveu de leur crime, atteints des foudres de la Vengeance.


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Published by kévin - dans Poésies
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commentaires

eddy 14/04/2017 13:28

Un très beau texte! merci.

Bernard 08/02/2007 16:40

Je découvre votre blog et je suis enchanté. J'y vois une belle et subtile cohérence entre la poésie, l'art et l'actualité. Vous avez raison de faire (re)découvrir ces belles pages de notre culture classique, hélas oubliées de nos jours.
Sans indiscrétion, avez-vous beaucoup de visites?
Bernard

kévin 09/02/2007 10:35

Merci Bernard pour ce chouette commentaire. En effet, La recherche du bonheur a pour "mission" de faire redécouvrir une part de notre culture classique oubliée. Le plus important pour moi étant de lier ces oeuvres classiques à l'actualité et aussi de montrer que l'homme n'est pas "un loup pour l'homme". Un peu d'optimisme, d'enthousiasme et de foi en la capacité créatrice de l'homme!
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