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9 décembre 2007 7 09 /12 /décembre /2007 15:26
ELLIOTT ROOSEVELT
MON PERE M'A DIT...
(As He Saw It)


 

Chapitre IV : LA CONFÉRENCE DE CASABLANCA. (autres chapitres ici)
(Dernière partie)

Vendredi 22 janvier.

    Le lendemain, vers midi, mon père fut photographié en compagnie du Premier Ministre britannique, au milieu des chefs de l'état-major interallié. Le soleil brillait. Tout le monde s'installa sur la terrasse de la villa et l'on causa gaîment. La tâche ardue de la conférence était près d'être accomplie. Evidemment, l'affaire compliquée et délicate de l'accord entre Giraud et De Gaulle était encore à régler, mais le terrain était déjà préparé. Les décisions militaires étaient prises dans les grandes lignes et il ne restait qu'à rédiger le communiqué annonçant au monde la Conférence de Casablanca et le but de ses travaux.
general-marshall-copie-1.jpg    La séance des photographies terminée, mon père déjeuna avec le général Marshall, puis prolongea sa conversation avec lui dans le salon de la villa. Assis sur les marches qui menaient à la pièce, afin de pouvoir répondre à l'appel de mon père au cas où il aurait besoin de moi, je pus entendre leur conversation par la porte. Marshall exposait les difficultés auxquelles s'étaient heurtés les chefs américains de l'état-major interallié pour imposer, maintenant que nous étions engagés dans la Méditerranée, l'idée d'un débarquement en Europe en 1943. Il résumait les circonstances dans lesquelles les ambitions britanniques de tenter, une aventure en Birmanie avaient été catégoriquement rejetées. Il examinait l'accord interallié selon lequel, au cas où le débarquement en Sicile réussirait, la campagne d'Italie ne devait pas dépasser certaines limites.
    Après le départ de Marshall, mon père me dit qu'ils avaient parlé aussi de tous les obstacles que les chefs interalliés américains avaient dû franchir pour mettre au point le plan du débarquement en Sicile. Il déplorait, mais sans se départir de sa philosophie, le désir anglais d'attaquer l'Europe par le sud plutôt que par l'ouest. Il me parla de ses appréhensions quant à l'attitude de Staline, lorsque celui-ci apprendrait que le débarquement par la Manche était ajourné une fois de plus.
—    Les guerres sont choses très incertaines, dit-il. Pour gagner celle-ci, nous sommes obligés de maintenir une unité difficile avec l'un des alliés en laissant tomber l'autre en apparence. Nous avons été obligés d'accepter un compromis stratégique qui ne manquera pas de mécontenter les Russes et qui, plus tard, nous obligera à accepter un autre compromis qui ne manquera pas de mécontenter les Anglais. Les besoins vitaux d'une guerre tracent une voie difficile à suivre.
—    Mais la guerre sera gagnée tôt ou tard, fis-je observer.
    A quoi mon père répondit :
—    L'unité que nous avons réalisée pour la guerre n'est rien auprès de celle qu'il nous faudra créer pour la paix. Après la guerre, c'est-à-dire quand des voix s'élèveront pour dire que notre unité n'est plus nécessaire. C'est alors qu'il faudra se mettre au travail... et sérieusement.
    Ce soir-là, il n'y eut pas de cocktails avant le dîner, ni de vin au dîner. Il n'y eut pas non plus de viande de porc. Le Sultan, Fils de la Vraie Foi, était notre hôte.roosevelt-churchill-sultan-maroc.jpg
    Il vint accompagné de son jeune fils, l'héritier présomptif, et suivi de son grand vizir et de son chef de protocole, tous somptueusement vêtus de soie blanche flottante. Ils apportaient des présents : deux bracelets et un haut diadème d'or pour ma mère.
    Mon père contempla le diadème, puis me regarda du coin de l'oeil et cligna des paupières d'un air solennel. Tous deux nous pensions à la même chose : nous imaginions ma mère présidant à quelque réunion officielle à la Maison Blanche, coiffée de cet imposant ornement.
    Le dîner commença. Mon père avait à sa droite le Sultan et à sa gauche Churchill. Le Premier Ministre se montra d'abord de fort bonne humeur. Il nous dit que De Gaulle était arrivé à midi, qu'il avait déjeuné avec Giraud et s'était rendu à Mirador. Mais à mesure que la conversation avançait, une certaine agitation s'empara de Churchill. Quelque chose n'allait donc pas?
    Mon père et le Sultan s'entretenaient avec animation de la richesse des ressources naturelles du Maroc et des vastes possibilités de développement qui s'offrait à ce pays. Ils prenaient l'un et l'autre un grand plaisir à cette conversation. Parlant tous deux français avec beaucoup d'aisance — on ne pouvait pas en dire autant de Churchill — ils purent approfondir diverses questions : le relèvement du niveau d'existence de la population marocaine et, pour ce faire, la nécessité de garder à l'intérieur du pays une partie importante de ses richesses.
    Le Sultan déclara qu'il désirait très vivement être aidé dans toute la mesure du possible dans ses efforts pour doter son pays d'institutions sanitaires modernes et pour favoriser l'instruction publique.
    Mon père exprima alors l'opinion qu'afin de mener à bien une telle œuvre, le Sultan ne devrait pas permettre que des intérêts étrangers pussent, par un système de concessions, priver son pays de ses ressources.
    Churchill essaya de changer de sujet. Mais le Sultan, renouant le fil de la conversation, posa la question de savoir quelle conséquence on devait tirer du conseil de mon père, en ce qui concernait le futur gouvernement français.
    Mon père, jouant avec sa fourchette, fit observer gaiement que la situation, surtout en matière coloniale, changerait radicalement après la guerre.
    Churchill toussa et, à nouveau, essaya de faire prendre un autre tour à la conversation, Mais le Sultan s'adressa à mon père et lui demanda ce qu'il entendait par « changement radical ».
    Mon père fit une remarque sur les rapports que les financiers français et britanniques entretenaient avant la guerre, et sur leurs sociétés qui se renouvelaient automatiquement et dont le but était de drainer les richesses des colonies. Il parla aussi de la possibilité de découvrir au Maroc des gisements pétrolifères.
    Le Sultan s'empara de cette question avec ardeur, se déclara partisan de l'exploitation de toutes les ressources naturelles et ajouta que les revenus qu'elles produisaient ne devaient pas quitter le pays. Puis il secoua tristement la tête. Il regrettait qu'il y eût si peu de savants et d'ingénieurs parmi ses compatriotes et que, par conséquent, fissent défaut les techniciens capables d'accomplir sans aucune aide de telles réalisations.
    Churchill s'agita sur sa chaise. Il paraissait gêné.
    Mon père insinua discrètement qu'on pourrait former au Maroc des ingénieurs et des savants, grâce à un programme d'échanges universitaires avec les Etats-Unis, par exemple.
    Le Sultan fit un signe approbateur de la tête. Seule l'étiquette l'empêchait de noter sur-le-champ les adresses des universités en question. Mon père continua à développer son idée tout en jouant avec son verre à eau. Il dit que le Sultan pourrait facilement demander le concours de firmes commerciales américaines qui, moyennant des sommes forfaitaires ou des pourcentages, l'aideraient à réaliser un programme d'exploitation. Une telle combinaison, souligna-t-il, aurait l'avantage de permettre au gouvernement souverain du Maroc de contrôler dans une large mesure les ressources du pays, de bénéficier d'une grande partie des revenus assurés par ces ressources et de prendre tôt ou tard en main l'économie du pays.
    Churchill grogna et affecta de ne pas écouter la conversation.
    Ce fut un dîner tout à fait charmant. Tous les convives, à l'exception d'un seul, passèrent une heure très agréable. Comme nous sortions de table, le Sultan assura mon père que, dès que la guerre serait terminée, il ferait appel à l'aide des Etats-Unis pour donner à son pays un plein essor.
    Tandis qu'il parlait, ses yeux brillaient de joie.
—    Un nouvel avenir pour mon pays, dit-il. Le Sultan sortit de la salle à manger, suivi du Premier Ministre britannique, qui mordait son cigare d'un air renfrogné.
gaulle-copie-1.jpg    L'arrivée du général De Gaulle fit l'effet d'un éclair de chaleur mais il purifia néanmoins l'atmosphère. Le Sultan aurait voulu prolonger sa visite afin de discuter plus en détail de certaines questions posées par mon père pendant le dîner, mais ce soir-là un autre travail attendait mon père. Il fit signe au capitaine McCrea de rester là et de prendre des notes. Un signe également à Robert Murphy et à Harry Hopkins. Un autre à moi-même de me tenir prêt à jouer le rôle de Ganymède. Tous les autres convives prirent congé de nous. La scène était libre pour Charles De Gaulle.
    Il arriva dix minutes plus tard. Il était très peu aimable, et des nuages sombres tournoyaient autour de sa haute tête. Il s'entretint avec mon père pendant une demi-heure. Père se montra charmant, De Gaulle réservé. Ce qui suit est caractéristique :
    Père : Je suis sûr que nous pourrons aider votre grand pays à rétablir son destin.
    De Gaulle : (Un grognement inarticulé.)
    Père : Et je puis vous assurer que ce sera un honneur pour mon pays de participer à cette oeuvre.
    De Gaulle (grogne) : C'est bien aimable à vous.
    Une fois terminé cet étrange dialogue, le général français, qui avait gardé sur sa chaise une position rigide, se leva de toute sa hauteur et se dirigea vers la porte avec raideur sans jeter un regard derrière lui.
    Quelques minutes après, Churchill vint, accompagné de Mac Millan. Pendant une heure encore, les deux hommes d'Etat échangèrent leurs impressions sur la conversation que chacun d'eux venait d'avoir avec De Gaulle. Mon père ne semblait pas déconcerté par la mauvaise humeur que De Gaulle lui avait témoignée. Il devait se dire, je pense, que tout cela concordait bien avec l'idée qu'il s'était faite d'avance de cet homme. J'entendis parler à tour de rôle Murphy, Churchill, Harry, puis la voix de mon père résonna, pour faire place de nouveau à celle de Churchill. J'étais à me demander : « Et les Français et les Françaises de France ? Et tous ceux de la Résistance ? De quel côté sont-ils ? Sont-ils pour De Gaulle ou pour Giraud ? Sont-ils pour l'un d'eux ou pour tous les deux ? Quel est le critérium ? Qui a raison ? »
    A nouveau la voix calme de mon père se fit entendre.
—    Le passé est le passé, disait-il. Voilà une chose faite. Le problème est à peu près résolu. Tous les deux, avec un rang égal et des responsabilités identiques pour organiser l'Assemblée Provisoire. Ainsi, la démocratie française sera ressuscitée. Le jour où l'Assemblée Provisoire entrera en action, la démocratie française fera ses premiers pas. Bientôt cette démocratie sera en mesure de décider par elle-même quel doit être le rôle de Giraud et quel celui de De Gaulle. A partir de ce moment, ce ne sera plus notre affaire.
—    Nous avons envisagé ces derniers 'jours de transmettre graduellement la gestion civile des affaires françaises à un gouvernement, dirigé par Giraud et De Gaulle, qui administrerait le pays une fois libéré. Avec un pouvoir provisoire jusqu'au moment où la France pourra organiser des élections libres. Voilà une solution qui paraît bien simple... mais De Gaulle s'y opposera, et comment !
    « Il est convaincu, profondément convaincu qu'il devrait être le juge unique et discrétionnaire pour décider qui devra participer ou non à tout gouvernement provisoire. »
—    Il a parlé aussi des colonies françaises, n'est-ce pas? dis-je. J'arrivais justement de l'office quand j'ai entendu...
—    C'est exact. Il m'a laissé entendre tout à fait clairement qu'il compte voir les Alliés remettre sous le contrôle de la France toutes les colonies aussitôt après leur libération. Or, vois-tu, outre le fait que les Alliés devront maintenir le contrôle militaire dans les colonies françaises du Nord de l'Afrique pendant des mois, sinon pendant des années, je ne suis pas sûr du tout, en mon for intérieur, que nous ferons bien, en général, de jamais rendre ces colonies à la France sans avoir obtenu au préalable une sorte de garantie, d'engagement pour chaque colonie en particulier, précisant ce qu'elle compterait faire au sujet de l'administration de chacune d'elles.
—    Vraiment, papa, il y a là quelque chose que je ne comprends pas très bien. Je sais que la question de ces colonies est importante, mais après tout, elles appartiennent à la France. Comment pouvons-nous, nous autres, parler de ne pas les lui rendre?
Il me regarda et dit :
—    Qu'est-ce à dire qu'elles appartiennent à la France ? En vertu de quoi le Maroc, peuplé de Marocains, appartiendrait-il à la France ? Ou bien encore considérons l'Indochine. Cette colonie est maintenant au pouvoir du Japon. Pourquoi le Japon était-il si sûr de conquérir ce pays? Les indigènes y étaient si opprimés qu'ils se disaient : « Tout vaut mieux que de vivre sous le régime colonial français. » Un pays peut-il appartenir à la France ? En vertu de quelle logique, de quelle coutume et de quelle loi historique ?
—    Oui, mais...
—    Je parle d'une autre guerre, Elliott, s'écria mon père, la voix soudain coupante. Je parle de ce qui va arriver à notre monde si, après cette guerre, nous permettons que des millions de gens retombent dans ce même demi-esclavage.
—    Et puis, insinuai-je, nous devrions avoir notre mot à dire. C'est nous qui libérons la France.
—    Ne crois pas un seul instant, Elliott, que des Américains seraient en train de mourir ce soir, dans le Pacifique, s'il n'y avait pas la cupidité à courte vue des Français, des Anglais et des Hollandais. Devons-nous leur permettre de tout recommencer? D'ici quinze ou vingt ans, ton fils aura l'âge qu'il faut...
—    Les Nations Unies, une fois organisées, ne pourraient-elles pas s'occuper de ces colonies? Celles-ci seraient placées sous mandat ou en tutelle pendant un certain nombre d'années.
—    Encore un mot, Elliott, et ensuite je te mettrai à la porte. Je suis fatigué. Voici : quand nous aurons gagné la guerre, je travaillerai de toutes mes forces pour que les Etats-Unis ne soient amenés à accepter aucun plan susceptible de favoriser les ambitions impérialistes de la France, ou d'aider, d'encourager les ambitions de l'Empire anglais.
    Il m'indiqua le commutateur près de la porte et, d'un brusque mouvement du pouce, désigna la porte elle-même.


Samedi 23 janvier.

    Le lendemain matin, ce fut Harry Hopkins qui reçut les visiteurs : le général Arnold, Averell Harriman et le général Patton, venus pendant que mon père dormait encore. Ma présence n'étant indispensable dans aucune de mes fonctions, en somme accessoires, je passai une heure à la bibliothèque à examiner les livres réunis par notre hôtesse inconnue. Celle-ci avait une préférence pour les romans « légers », ceux de Colette et autres. Je découvris cependant un livre qui m'intéressa. C'était un volume broché. Je le pris et le portai à mon père qui terminait justement son déjeuner.
—    As-tu lu ça ? demandai-je.
    C'était une biographie de lui, par Maurois. Ravi, il s'écria :
—    Donne-moi une plume, Elliott. Là... sur la table de toilette.
    Il écrivit alors une magnifique dédicace à la propriétaire du livre, exprimant ses sentiments de gratitude pour les heures agréables qu'il avait passées en cette demeure, tout cela en français et dans le style le plus ampoulé dont il fût capable.
—    Maintenant, dit-il, remets le livre à sa place. Je parie qu'elle ne le prendra plus jamais en mains. Dommage! j'aurais bien aimé voir la tête qu'elle ferait si elle voyait ça.
—    J'aimerais aussi voir la tête du libraire qui aurait l'occasion d'acheter ce volume.
—    Assez plaisanté, dit mon père en riant. Et le livre reprit sa place dans la bibliothèque.
    A déjeuner, il n'y avait que Harry, Churchill, mon père et moi. C'est au cours de ce repas qu'est née l'expression « capitulation sans condition ». Qu'elle soit heureuse ou non la paternité en revient à mon père. Harry l'adopta immédiatement. Quant à Churchill, tout en mastiquant lentement une bouchée, il réfléchit, fronça les sourcils, réfléchit encore, puis sourit et déclara enfin :
—    Parfait! II me semble déjà entendre Goebbels et sa clique pousser les hauts cris.
    « Goebbels et sa clique » devaient s'exercer à pousser les hauts cris pendant les deux ou trois jours qui suivirent. A l'office, où les agents du Service Secret avaient l'habitude de se réunir pour causer, il y avait un poste de T.S.F. à ondes courtes. Nous écoutions parfois les émissions allemandes en langue anglaise. Exaspérés, les nazis se perdaient en conjectures sur ce qui se passait à Casablanca et, de plus en plus, ils approchaient de la vérité.
    Sa formule une fois approuvée par les interlocuteurs, mon père se demanda ce qu'en penseraient les autres.
—    Bien sûr, c'est exactement ce qu'il faut aux Russes. Ils ne pourraient désirer rien de mieux. « Capitulation sans condition », répéta-t-il en suçant son pouce d'un air méditatif. On dirait que l'expression est d'Oncle Joe.
—    Aussitôt après le déjeuner, dit Harry, nous essaierons de rédiger un projet, de déclaration.
—    La presse sera ici demain, Harry.
—    Je le sais. Les chefs interalliés arrivent à cinq heures et demie. Nous aurons quelque chose de prêt d'ici-là.
    Au cours de l'après-midi, Murphy et Mac Millan vinrent voir mon père à deux reprises. Ils ne restèrent que quelques minutes et paraissaient nerveux. L'entrevue critique entre De Gaulle et Giraud était fixée pour le lendemain.
    A l'heure convenue, les chefs de l'état-major interallié se réunirent autour de la grande table de la salle à manger, avec mon père et Churchill. Ce fut la dernière réunion plénière de la conférence. Tous les conflits de moindre importance avaient été apaisés. Une date approximative avait été fixée pour l'opération « Husky ». Le Premier britannique exprima clairement sa pensée : il espérait qu'on pourrait négliger l'Italie en faveur d'un débarquement sur une côte de la péninsule balkanique, afin de pénétrer en Europe.
    On avait renoncé à regret à l'opération Roundup, c'est-à-dire l'invasion de l'Europe par la Manche, et opté pour l'opération Overlord, édition 1944 du même plan. On élabora également des plans en vue du transport des troupes et du matériel vers l'Angleterre dès que le débarquement en Sicile serait assuré et la campagne de l'Afrique du Nord achevée. La conférence prit fin à huit heures, à la satisfaction de tous.
    On donna alors lecture du premier projet de communiqué et quelques modifications furent proposées. Il ne restait plus qu'à mettre le projet au point. On pouvait songer aux bagages. La conférence touchait à sa fin.
    Il n'y eut pas d'invités ce soir-là au dîner, outre Harry et son fils Bob. Celui-ci était arrivé en avion, tout barbouillé et les cheveux en bataille, deux ou trois jours auparavant, venant du front où il assurait les fonctions de photographe d'opérations militaires.
    Après dîner, et jusque tard dans la nuit, mon père, Churchill et Harry s'occupèrent de la mise au point du projet de communiqué interallié, ainsi que de la rédaction d'un télégramme à Staline. Murphy et Mac Millan y prirent part pendant quelque temps pour aider, au besoin, à rédiger les passages relatifs à la situation politique de la France. Ils s'en allèrent ensemble peu après deux heures. A deux heures et demie, Churchill leva son verre, qu'il avait toujours plein, à portée de la main.
—    A la « capitulation sans condition », dit-il.
    Il ne fit suivre ces mots d'aucun point d'exclamation. Sa voix n'exprimait que la détermination. Et nous vidâmes tous nos verres.


Samedi 24 janvier.

    Le moment du départ approchait. Le lendemain matin, à onze heures, Giraud arriva et mon père alla droit au fait.
—    Nous devons avoir votre assurance, général, que vous allez vous asseoir avec le général De Gaulle et...
—    Avec cet homme! Il n'est préoccupé que de sa propre personne.
—    Si je vous disais que je partage certaines de vos inquiétudes et que c'est précisément pour cela que j'insiste...
—    Et avec ça, c'est un mauvais général. Tout ce qu'il me faut, c'est de l'aide pour les armées que je peux lever...
— ... que j'insiste pour que vous élaboriez avec lui un plan de gouvernement provisoire. Deux hommes comme vous, général...
    Cela continua ainsi pendant une demi-heure. Enfin Giraud dit :
—    C'est compris, monsieur le Président, c'est compris.
    Entre temps, De Gaulle était arrivé. Il attendait dans le hall, de fort mauvaise humeur.     Près de la porte, les deux hommes se frôlèrent en passant. De Gaulle entra.
    Le terrain avait été préparé, mais la prima donna voulait être priée. De Gaulle jouait celui qui ne se donne pas facilement, comme la jeune fille dans les contes. Mon père essaya tour à tour la gentillesse, la persuasion, l'insistance et l'autorité. Enfin il me fit signe. Je me glissai hors de la pièce pour aller chercher Giraud.
    Les deux généraux se regardèrent avec raideur. Plein de bonhomie, mon père insista pour qu'une poignée de mains scellât l'accord qu'ils avaient individuellement conclu avec lui. C'est tout juste si les deux Français ne se mirent pas à tourner l'un autour de l'autre comme deux chiens. Enfin ils échangèrent une brève poignée de main.
    Sur ces entrefaites, Churchill apparut. Mon père rayonnait. Il ne dit pas : « Allons, répétez donc ce que vous m'avez dit », mais cela se lisait sur son visage.
—    Nous avons décidé, fit De Gaulle d'un ton bref, de faire de notre mieux pour élaborer un plan d'action satisfaisant — il fit une pause — ensemble.
    Giraud confirma ses paroles d'un hochement de tête.
—    Venez maintenant, s'écria mon père. Les photographies !
giraud-de-gaulle-poign--e-de-main.png    Ils sortirent tous les quatre sur la terrasse pour poser devant la camera. Tandis que les photographes appuyaient sur le déclic et que les opérateurs tournaient leurs films, les deux généraux échangèrent une nouvelle poignée de mains. Mon père poussa un profond soupir.
    A midi, les reporters et les photographes qui, arrivés entre temps, attendaient à l'entrée de la villa, furent invités à prendre place sur le gazon. Mon père et Churchill, assis l'un près de l'autre, tinrent alors une conférence de presse. Les cernes des yeux de mon père et le crêpe de sa manche (il était encore en deuil de grand' mère) étaient les seules taches sombres sous le soleil radieux. Le chapeau du Premier Ministre était perché sur sa tête de façon cocasse et son cigare faisait la navette entre les coins de ses lèvres. Il était d'excellente humeur. « Capitulation sans condition ». Les crayons des reporters glissaient prestement sur les feuilles blanches.
    La conférence de presse ne se prolongea pas trop. Lorsqu'elle fut terminée, le Président et le Premier Ministre serrèrent des mains tout autour d'eux.
—    Vous êtes un petit groupe d'élite, dit mon père aux journalistes. A la Maison Blanche, une conférence de presse impose habituellement de trop nombreuses poignées de mains.
    Nous nous retrouvâmes ensuite dans la chambre de mon père. Il était temps de faire nos adieux car j'allais partir pour rejoindre mon unité quelques minutes plus tard.
—    Alors ?   
—    Parfait, papa. Il me semble que c'est parfait...
—    Oui... Nous avons abattu un gros travail. Cela en valait la peine.
—    Et je pense que le changement t'a fait du bien.
—    Tiens, Elliott, je voudrais vérifier avec toi une de mes impressions. J'aimerais notamment savoir une chose...
—    Quoi ?
—    Je voudrais savoir..., commença-t-il, mais il n'acheva pas sa phrase. Vois-tu, les Anglais ont toujours agi de la même façon, à travers les siècles. Ils ont toujours choisi leurs alliés avec beaucoup de sagesse. Ils ont toujours réussi à se tirer d'affaire à leur avantage et à affirmer, après chaque conflit, leur emprise réactionnaire, toujours la même, sur les peuples et les marchés mondiaux.
—    Oui...
—    Cette fois, c'est nous qui sommes les alliés de l'Angleterre. Et c'est bien ainsi. Mais... d'abord à Argentia, ensuite à Washington et maintenant ici, à Casablanca... je me suis efforcé de faire comprendre à Winston — et aux autres — que, bien que nous soyons leurs alliés, et résolus à remporter la victoire à leurs côtés, les Anglais ne doivent nullement s'imaginer que nous faisons la guerre uniquement pour les aider à se cramponner à leurs idées moyenâgeuses, archaïques, à leur conception de l'Empire.
—    Je vois ce que tu veux dire, fis-je. Je crois qu'ils ont compris.
—    Je l'espère... J'espère qu'ils se sont rendu compte qu'ils ne sont pas le principal associé. Que nous n'allons pas rester des spectateurs, une fois la guerre gagnée, tandis que leur système paralysera l'évolution de tous les pays d'Asie, sans parler d'une moitié des nations de l'Europe et...
    « L'Angleterre a signé la Charte de l'Atlantique. J'espère qu'ils ont compris que le gouvernement des Etats-Unis est bien décidé à la lui faire exécuter. »
    La tête de Harry apparut dans la porte.
—    Noguès est venu vous dire au revoir. Et Michelier aussi.
—    Michelier ? Qui est-ce ?
—    Le commandant en chef de la flotte française de l'Afrique du Nord.
—    Ah oui. J'y vais tout de suite... Eh bien, mon fils ?
—    Au revoir, papa.
—    Au revoir.
—    Bien des choses à maman, embrasse-la pour moi et prends soin de ta santé.
—    Toi aussi, fais bien attention. C'est à toi qu'il pourrait bien arriver quelque chose.
    Vingt minutes plus tard il était en route, avec sa suite motorisée. De mon côté, je rejoignais Alger... et le front.


…à suivre : Chapitre V : DE CASABLANCA AU CAIRE

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