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9 décembre 2007 7 09 /12 /décembre /2007 18:13
ELLIOTT ROOSEVELT
MON PERE M'A DIT...
(As He Saw It)


 

Chapitre V : DE CASABLANCA AU CAIRE (autres chapitres ici)

    Les nouvelles de Stalingrad étaient d'un grand réconfort pour nous tous à Alger. Et pendant les quelques mois qui suivirent la conférence de Casablanca, mon unité avait bien besoin d'être réconfortée. Notre travail était éreintant. Outre la tâche de mettre à la disposition des services stratégiques des forces aériennes toutes les informations nécessaires pour les bombardements et de fournir à l'aviation tactique des renseignements sur les mouvements des troupes allemandes ainsi que sur l'aide aérienne portée à nos troupes en Afrique, nous étions chargés maintenant de la reconnaissance photographique en vue du plan Husky, c'est-à-dire l'invasion de la Sicile.
Bombard-B26difficulte.jpg    Je voudrais dire encore un mot au sujet de ce travail. Sait-on ce que c'est que dresser la carte d'un objectif au moyen de photographies aériennes ? C'est effectuer des vols en ligne droite et à une altitude déterminée, afin que toutes les photographies soient à la même échelle. C'est aussi voler dans des appareils nus, ne portant pas la moindre arme pour se défendre. C'est enfin, pour le pilote, l'impossibilité d'effectuer la moindre manoeuvre pour échapper au danger.
    Bref, ce n'était pas une plaisanterie. Nous perdions vingt pour cent de nos appareils chaque mois. Quatre-vingt-dix jours après notre arrivée en Afrique du Nord, sur les quatre-vingt-quatorze pilotes de notre unité, dix pour cent à peine répondaient « présent » à l'appel.
    Avec de telles conditions de travail, je n'eus, évidemment, pas un instant de répit pendant tout le printemps et tout l'été. Une fois ou deux, je fus invité au quartier général d'Eisenhower pour faire une partie de bridge, généralement avec Harry Butcher et « Tex » Lee, les deux aides de camp du général, pour les armées de terre et de mer. (Lorsque le sort me désignait Ike pour partenaire, j'étais sûr de gagner; dans le cas contraire, je ne pouvais compter que sur ma chance.)
    La dernière de ces parties de bridge eut lieu quelques jours avant le débarquement en Sicile. J'étais très satisfait de la part que mon unité avait eue dans la prise de l'île de Pantellaria —opérée uniquement par les forces aériennes. Fier du travail accompli, je me sentais prêt à lancer un défi aux Allemands. Le général Ike fixa alors sur moi son regard calme et pénétrant.
—    Pantellaria, n'est-ce pas ? dit-il.
—    C'est la première fois dans l'histoire, m'écriai-je, qu'une armée de terre se soit rendue à l'aviation. Nous devrions être capables maintenant de pénétrer dans n'importe quelle partie de l'Europe.
—    Quand nous interviendrons en Europe, dit le général Eisenhower, prudent, nous le ferons avec un tel déploiement d'armes et de matériel que personne ne pourra nous arrêter. Avant d'avoir une supériorité nette, nous n'entrerons pas en Europe. Mais même alors, ajouta-t-il, soudain soucieux, nous pourrions être arrêtés.
    Un bref silence suivit. Nous pensions à la côte de France, aux hommes qui allaient y tomber, aux avions qu'on y abattrait, aux navires que l'on coulerait.
—    Bien des kilomètres et bien des mois nous séparent encore de l'Europe, dit le Général, comme s'il pensait tout haut. Il faut commencer par le commencement. La Sicile d'abord.
    Je savais que le général Ike avait réclamé la création d'un second front en 1942, mais que son idée avait été repoussée par les Anglais. Je savais aussi qu'il était tombé d'accord avec les chefs de l'état-major interallié sur l'ouverture d'un second front en Europe en 1943. Les Anglais auraient pu, pourtant, dissuader plus facilement, cette fois, les Américains, puisque, à cette époque, ceux-ci étaient déjà sérieusement engagés sur le théâtre de guerre méditerranéen.
    En écoutant, en ce début d'été 1943, cet aperçu de la situation tracé par un homme plein de sagesse et de modestie, je sentis grandir mon estime pour ce grand chef militaire américain, pour sa conscience professionnelle, son souci d'épargner les hommes, l'énergie avec laquelle il réclamait de l'industrie américaine un effort maximum pour alimenter nos armées. Je suis sûr que, même au printemps 1944, quand le débarquement à l'ouest de l'Europe semblait imminent, le général Eisenhower, bien qu'il se fût donné corps et âme à cette entreprise, l'envisageait avec humilité et que sa confiance en ses forces était mitigée par la prudence.
    Vint l'opération Husky. Le travail de préparation que nous avions accompli nous remplissait de satisfaction. Nos troupes étaient en train de chasser les derniers Allemands de Sicile, lorsque, vers la fin de juillet, mon chef reçut du War Department l'ordre de me renvoyer aux Etats-Unis pour examiner diverses questions concernant la réorganisation des opérations de reconnaissance.
    Le colonel Karl Polifka, chargé dans le Pacifique d'un travail analogue au mien, était également convoqué.
    La mission qu'on me confiait allait me retenir à Washington pendant les mois d'août et de septembre. Je regrettais un peu d'avoir à quitter mon unité, mais d'autre part il me tardait de revoir mon père, ma mère et le reste de ma famille, ceux du moins qui n'étaient pas sous les drapeaux dans un pays d'outre-mer.
    Le travail qui m'attendait dans les services administratifs de Washington et qui avait trait principalement à nos futures opérations de reconnaissance, était absorbant, mais fort heureusement il me permit de voir mon père à plusieurs reprises et de m'entretenir avec lui.
    Je ne le trouvai pas en aussi bonne santé que je l'aurais souhaité. Il avait vieilli nettement pendant les six mois qui s'étaient écoulés depuis la conférence de Casablanca. Par surcroît, son ancienne sinusite le faisait de nouveau souffrir. Il avait néanmoins très bon moral. L'évolution militaire de la guerre le remplissait d'une confiance en l'avenir et d'un calme étonnants.
    C'est au moment où il achevait de déjeuner, le matin, ou encore le soir entre neuf et dix heures, sinon plus tard, vers onze heures, que j'allais généralement faire un saut chez mon père.
    A son avis, la guerre au point de vue stratégique, avait évolué suffisamment pour lui permettre d'entrevoir la victoire finale et même d'en indiquer le moment précis. Une fois, c'était un soir de septembre, il mentionna quelques dates.
—    En Europe, ce sera vers la fin 1944. J'émis un sifflement incrédule.
—    Regarde un peu comment l'Armée Rouge avance vers le centre...
—    Tout de même! Fin 1944...
—    Si nous parvenons à lancer en France une attaque assez puissante et rapide, la chose ne fait pas de doute.
—    En France ? demandai-je, curieux.
—    Je ne sais pas, répondit mon père, imperturbable. Il serait logique que ce soit en France. Cela pourrait être tout aussi bien aux Pays-Bas ou encore en Allemagne ou en Norvège. Je ne Sais pas.
    L'expression de son visage ne trahissait rien.
—    Et le Japon ? fis-je. Cette avance d'île en île traîne en longueur... Crois-tu que ce soit pour la fin de 1946 ?
—    Non ! Pour les derniers mois de 1945 ou le début de 1946 au plus tard. Quand Hitler sera écrasé, nous pourrons, Dieu merci, tourner toutes nos forces contre le Japon, je dis bien toutes nos forces. Comment pourrait-il tenir tête ?
—    Et que penses-tu des Anglais ? Et des Russes ? Nous aideront-ils ? Ou se tiendront-ils à l'écart en pansant leurs blessures ?
—    Tu connais la déclaration de Casablanca. Churchill y a donné son accord, et plus tard Staline aussi.
—    Les Anglais, tels que je les connais, en auront assez de la guerre, après la défaite de Hitler. Et pouvons-nous nous fier aux Russes ?
—    Nous avons bien confiance en eux aujourd'hui, n'est-ce pas ? Pourquoi nous faudrait-il douter d'eux demain ? Quoi qu'il en soit, j'espère voir Staline en personne d'ici peu.
—    Vraiment ? Staline ?
    Il fit oui de la tête.
—    En ce moment même nous sommes en train de discuter... Il veut que nous nous rencontrions dans son pays, sur son propre terrain. Il prend toujours soin de souligner qu'il commande en personne l'Armée Rouge. Et je dois dire qu'aussi longtemps que l'Armée Rouge continuera à faire ce qu'elle fait actuellement, il est bien difficile de demander quoi que ce soit qui puisse en ralentir les progrès.
—    Je pense qu'il a aussi un peu peur.
—    Peur ? De quoi ?
—    Oh ! de vous voir, Churchill et toi, vous liguer contre lui. Ou quelque chose dans ce genre-là.
    Mon père eut un petit rire.
—    Je pense, dit-il d'un ton un peu énigmatique, que l'on n'ignore pas, dans son entourage, combien sont amicales mes relations avec Winston.
    Quelques jours plus tard, mon père, accompagné de quelques-uns de ses conseillers, prit le train pour Québec où il devait rencontrer à nouveau le Premier britannique et ses chefs d'état-major. Cette conférence reçut en code le nom de Quadrant. Je ne pus y assister, mon service dans l'aviation m'ayant obligé, à trois ou quatre reprises, au cours du mois d'août, à me rendre en Californie où je devais étudier dans plusieurs usines d'aviation et à l'aérodrome de Muroc Dry Lake, diverses questions techniques concernant les vols de reconnaissance. Cependant mon père m'avait parlé de la conférence de Québec avant qu'elle eût lieu. J'étais même au courant, dans les grandes lignes il est vrai, des questions qui devaient y être discutées. Vers la fin d'août, lorsqu'il revint de Québec, je lui demandai où en était le « Grand Débat ».
—    Eh bien, me répondit-il, j'ai l'impression que la discussion est terminée. Les Anglais ont élaboré un plan pour l'invasion de l'Europe par la Manche. D'après George Marshall, la question pose encore beaucoup de points d'interrogation, mais enfin c'est chose faite. Et le plan a été approuvé.
    Il eut un sourire triste.
—    Winston a insisté pour avoir notre approbation « de principe ». Uniquement pour laisser ouverte la porte de secours.
    Je dis à mon père qu'il lui suffirait d'organiser son entrevue avec Staline pour ne pas manquer d'aide quand il s'agirait de persuader les Britanniques de la nécessité d'un second front.
    Environ une semaine plus tard, nous abordâmes de nouveau cette question d'une façon indirecte. Mon père m'avait fait comprendre que, quelle que fût sa confiance dans l'évolution strictement militaire de la guerre, le côté politique des événements laissait quelque peu à désirer. La structure de la paix avait pris dans son esprit une forme plus précise et les exigences qui en découlaient lui faisaient souhaiter une nouvelle rencontre avec les autres grands chefs.
—    Les Nations « Unies » !... Elles ne le sont pas encore complètement, mais elles sont en passe de le devenir et on pourrait les pousser davantage dans cette voie. Pour le moment...
—    Qu'y a-t-il ? fis-je. J'avais pourtant l'impression que cela n'allait pas mal... En tout cas nous tendons tous nos efforts dans la même direction.
    Il écarta une pile de papiers (nous étions dans son bureau, au second étage de la Maison Blanche, et il était près de minuit) et se mit à dessiner sur un bloc.
—    L'ennui, dit-il, c'est qu'en réalité nous ne les tendons dans la même direction qu'en apparence. Prends le cas de Tchang-Kaï-Tchek. Même si l'on tient compte de toutes les difficultés qu'il rencontre, il ne peut invoquer aucune excuse pour justifier le fait que ses armées ne combattent pas contre les Japonais.
    Il se tut une seconde, puis reprit :
—    La guerre est une affaire trop politique. Suivant qu'un pays se trouve dans une situation plus ou moins désespérée, il se laisse guider dans la conduite de la guerre par des considérations d'ordre politique. Il cherche à s'assurer des avantages à longue échéance plutôt que de s'efforcer de terminer la guerre le plus rapidement possible.
—    A quel pays fais-tu allusion, papa. A la Chine ? A la Grande-Bretagne ?
    Il hocha la tête.
—    Même notre alliance avec la Grande-Bretagne, dit-il, présente un danger à cet égard. Elle pourrait faire croire à la Chine et à la Russie que nous soutenons entièrement la Grande-Bretagne en matière de politique internationale.
    Il concentra son attention sur son dessin. C'était un grand 4, très fantaisiste.
—    Les Etats-Unis auront la mission de diriger, dit-il. Diriger et s'employer toujours à concilier, à aider les autres à aplanir leurs divergences éventuelles; entre la Russie et l'Angleterre, par exemple, en Europe, ou entre l'Angleterre et la Chine, ou la Chine et la Russie, en Extrême-Orient. Nous pourrons jouer ce rôle, poursuivit-il, parce que nous sommes une grande nation, une nation puissante et qui se suffit à elle-même. L'Angleterre est en déclin. La Chine en est encore au XVIIIe siècle. La Russie se méfie de nous et nous rend méfiants à son égard. L'Amérique est la seule grande puissance qui puisse maintenir la paix dans le monde.
    « C'est une formidable responsabilité. Et la seule façon de nous montrer à la hauteur de notre tâche est d'arriver à parler à ces hommes face à face. »
—    Au fait, as-tu eu des nouvelles d'Oncle Joe?
—    Oui. Chaque fois que, Winston et moi, nous voulons aller à Moscou, Staline est parfaitement d'accord.
    Ainsi, à la mi-septembre, nous étions aussi éloignés d'une rencontre des Quatre Grands que nous l'avions été en janvier.
    Le jour où je vis mon père pour la dernière fois au cours de ce séjour dans le pays, je dus recourir à la ruse pour le faire parler. C'était après le déjeuner et il était encore au lit. Il faisait un temps froid et humide, avec une petite pluie de septembre, et il ne se sentait pas en train.
    Il me laissa parler d'abord, s'informa de mon travail et me posa des questions à ce sujet. Il voulut savoir quelle était l'efficacité des vols de reconnaissance de nuit. J'avais participé aux premiers vols d'essai en Sicile et lui décrivis les stratagèmes auxquels nous avions dû recourir pour bien observer les mouvements des troupes allemandes. Nous avions utilisé des bombes éclairantes, lancées une à une toutes les trente secondes, et qui, en éclatant aux deux tiers du trajet, illuminaient plus d'un kilomètre carré, nous permettant de prendre de magnifiques photographies des mouvements de l'ennemi. Peu à peut j'aiguillai notre conversation sur l'espoir que j'avais de voir tout cela prendre bientôt fin. Je demandai à mon père ce qu'il fallait penser des progrès réalisés sur le front politique.
—    Nous pourrons peut-être organiser les réunions dont je t'ai déjà parlé, Elliott, me dit-il. Il est certain que deux entrevues seront nécessaires, une avec Tchang, l'autre avec Oncle Joe. Ces deux hommes ne sauraient se rencontrer à un moment où une puissante armée japonaise se tient à la frontière sibérienne de l'Union Soviétique et où celle-ci n'a pas encore déclaré la guerre au Japon.
    Je demandai à mon père s'il n'y avait pas plus de chance maintenant d'amener Staline à une réunion qui aurait lieu en territoire neutre.
—    Si, je pense, dit-il. Je pense qu'il y a plus de chance. Et si cela se fait...
—    Alors ?...
—    Alors, ce sera probablement quelque part de son côté.
    C'est ce que j'attendais. Ainsi, je pouvais espérer me voir assigner une fonction auprès de mon père. Grâce à cette nouvelle, j'eus moins de peine à prendre congé de lui à la fin de septembre. Je m'accrochai à l'espoir de le revoir bientôt, quelque part du côté de la Méditerranée.
    Lorsque j'eus rejoint mon unité, nous prîmes aussitôt des dispositions en vue du transfert de notre quartier général de La Marsa, petite station balnéaire proche de Tunis, dans la partie méridionale de la botte italienne. En novembre, nous étions déjà installés à San Severo, grignotant les défenses allemandes et pestant contre le mauvais temps qui ne nous permettait que rarement de harceler l'ennemi par des attaqués aériennes. Le fait que l'Italie était maintenant éliminée de la guerre, et les coups reçus par les Allemands dans les steppes russes pendant l'été et l'automne n'avaient évidemment pas amélioré leur moral. Mais le moral des alliés n'était pas non plus excellent en Italie. La campagne traînait en longueur et notre infanterie n'était pas précisément encouragée par les canons-88 placés un peu partout par les Allemands dans les cols de montagnes, et qu'elle sentait toujours braqués sur elle.
    Avec les premiers froids de novembre, le mauvais temps s'installa pour de bon. Le ciel radieux d'Italie devint un sujet d'amères plaisanteries. J'en étais à me demander ce qu'étaient devenus les espoirs de mon père d'organiser une réunion des Trois ou des Quatre Grands, quand, un beau jour, je reçus un message secret du général Smith, le chef d'état-major d'Eisenhower, m'invitant à me rendre à Oran pour y rencontrer « une personnalité importante ». Il ne pouvait s'agir que de la réunion tant attendue.
    Le 19 novembre, dans l'après-midi, je survolai la Méditerranée et arrivai à Oran où l'on me conduisit aussitôt au quartier général provisoire du général Eisenhower. J'y trouvai mon frère Franklin qui, grâce à une permission, avait pu quitter son destroyer. Je ne l'avais pas vu depuis près d'un an. Cette fois, mon père n'arrivait pas par la voie des airs. Il s'était embarqué sur le nouveau cuirassé, le Iowa, et était sans doute en train de franchir le détroit de Gibraltar pendant que j'étais avec Franklin devant un cocktail, à Oran.
USS-Iowa.jpg    La ville était pleine d'officiers supérieurs. Outre le général Eisenhower il y avait là l'amiral anglais Cunningham, notre propre vice-amiral Hewitt, plusieurs généraux de brigade et commodores, sans oublier le brave Mike Reilly qui, une fois de plus, était parti en avant-garde afin de préparer le séjour du Président et avoir l'oeil sur tout le monde. Je pense qu'en l'occurrence Mike se serait même défié de sa grand'mère. Il prenait très à coeur sa tâche qui consistait à veiller sur la sécurité du Président aussi consciencieusement que possible.
    Le samedi nous fûmes tous debout de très bonne heure. La journée s'annonçait belle: l'air était très vif et le ciel clair. Après la bruine de la veille, nous accueillîmes ce beau temps avec joie. A huit heures et demie, nous nous dirigeâmes le long des docks vers la base navale d'Oran, Mers-el-Kebir. A travers nos jumelles nous vîmes alors quelqu'un descendre du Iowa dans un canot automobile.
    Vingt minutes plus tard, notre père nous saluait d'un signe joyeux accompagné d'un large sourire qui s'épanouissait sur son visage hâlé.
—    J'amène le beau temps, s'écria-t-il. Un « temps Roosevelt ».
    Nous montâmes tous les trois, mon père, le général Franklin Roosevelt et moi, dans la voiture du général Ike qui devait nous conduire, à travers les routes escarpées de montagnes, à l'aéroport de La Senia, situé à quatre-vingts kilomètres de là.
    Le voyage en mer avait fait du bien à mon père. Il avait très bonne mine et la pensée des journées passionnantes qui l'attendaient le remplissait d'animation. La première rencontre aurait lieu au Caire, nous dit-il, la seconde à Téhéran. Il verrait d'abord Tchang, ensuite Oncle Joe. Il était tout tendu vers ces événements.
—    La guerre... et la paix, dit-il d'une voix où vibraient l'espoir et la confiance. Pourrez-vous attendre Ike ?
—    S'il le faut absolument, monsieur le Président.
    Franklin et moi l'assaillîmes de questions. Nous voulions savoir si tout allait bien à la maison, si notre mère et notre soeur Anna étaient en bonne santé. Mon père nous dit ensuite qu'il avait apporté des journaux ; nous pourrions les voir le soir même si nous en avions le temps.
    Parmi ceux qui l'accompagnaient, quelques visages nous étaient familiers, d'autres étaient nouveaux. Harry Hopkins, le général Watson, l'amiral Brown et les amiraux McIntire et Leahy étaient venus pour assister à la conférence.
    Mises à part les nouvelles qu'il nous donna de la maison, et quelques remarques banales sur le pays que nous traversions, mon père ne parla que des prochaines réunions. Nous gagnâmes La Senia en un temps record et mon père alla prendre place à bord de son C-54. L'appareil était piloté, cette fois encore, par le major Otis Bryan. Franklin, Harry Hopkins et les chefs militaires montèrent avec lui et l'avion s'envola aussitôt dans la direction de Tunis.
US-B25-2.jpg    En ce qui me concerne, j'avais mon propre avion à La Senia. C'était un B-25 qui servait aux reconnaissances photographiques de nuit. L'un de mes commandants d'escadrille, le major Léon Gray, devait m'accompagner. Nous eûmes un moment d'inquiétude en constatant que l'un des moteurs semblait enrayé mais tout s'arrangea et, une demi-heure après l'envol de l'avion officiel, nous prîmes l'air à notre tour. Il nous suffit d'accélérer un peu pour rejoindre et dépasser les autres à El Aouina.
    Une voiture nous conduisit, mon père, le général Ike, Franklin et moi, à la villa qui avait été préparée, à Carthage, à l'intention du Président (curieuse coïncidence, cette villa s'appelait Maison Blanche). Notre route passait à travers les ruines de l'amphithéâtre de l'antique Carthage. C'était la première fois que mon père venait dans cette région. Il n'y avait rien à faire, il fallut bien nous arrêter et visiter les ruines.
    La villa de mon père, située sur la côte du Golfe de Tunis, était ravissante et il s'y mit à l'aise. Pendant notre trajet, je m'étais rendu compte que le quartier général de mon unité, resté à l'arrière, et qui servait de port d'attache à près de la moitié de nos effectifs était à La Marsa, tout près de là. C'était une occasion qu'il eût été dommage de manquer.
—    Ecoute, papa. Je voudrais te demander quelque chose.
—    Quoi ?
—    Je voudrais te demander d'inspecter mon unité à La Marsa.
—    Avec plaisir. Quand ? Nous pourrions peut-être y passer tout à l'heure, dans le courant de l'après-midi. Mettons à cinq heures.
    Je me mis à rire.
—    J'espère pouvoir préparer tout d'ici là. Je vais essayer du moins.
    Et je courus à mon quartier général pour organiser la revue. A cette époque je commandais le service de reconnaissance photographique du Nord-Ouest de l'Afrique, composé d'environ six mille soldats alliés, dont deux mille huit cents étaient stationnés là, le reste en Italie du Sud. Aidé de Léon Gray et de Frank Dunn, mon second, je mis tout en ordre du mieux que je pus, pendant que mon père, resté à Carthage, était occupé à examiner le courrier officiel qui venait d'arriver de Washington.
    A cinq heures et demie mes hommes étaient fin prêts, et ils avaient même belle apparence, il fallait bien le reconnaître. Assis dans une jeep, mon père passa en revue tous les effectifs.
—    Tu vois les uniformes, papa ? Nous avons ici de véritables Nations-Unies.
—    Des Américains, évidemment. Mais aussi des Français, des Anglais, des Canadiens... Et cet uniforme-là?
—    C'est celui des Sud-Africains. Et voici des Néo-Zélandais, des Australiens.
—    Une belle unité, Elliott. Tu peux en être fier.
—    Merci. Je le suis en effet.
    Il y eut des invités à dîner : Kay Somerby, le chauffeur du général Eisenhower, et Nancy Gatch, fille de l'amiral Gatch, qui travaillait en Afrique du Nord à la Croix-Rouge et qui nous charma de sa présence. Mon père se proposait de quitter Tunis le lendemain à la première heure, mais le général ne fut pas de son avis.
—    Un vol de nuit, dimanche, vaudra mieux, monsieur le Président. Ainsi vous arriverez au Caire le matin.
—    Un vol de nuit ? Pourquoi ? Je voudrais tant voir la route où s'est déroulée la bataille d'El Alamein.
—    Ce serait trop risqué, monsieur le Président. Il est préférable d'éviter une escorte de chasseurs, pour le trajet d'ici au Caire. Ce serait aller au devant des complications. En outre, il est plus facile de voler de nuit.
—    Pourtant...
—    Le vol de nuit est s.o.p. monsieur le Président.
—    Standard operating procedure (Conditions réglementaires), papa, m'empressai-je de préciser.
—    Merci, dit mon père, ennuyé. Le langage militaire ne compte que quelques rares expressions qui soient familières au Commandant en chef.
    Puis, se tournant vers le Général.
—    Parfait, Ike. C'est vous qui commandez. Mais je vais vous demander quelque chose en échange.
—    Je vous écoute, monsieur le Président.
—    Si vous m'obligez à rester pendant toute la journée de dimanche à Carthage, j'entends faire une tournée d'inspection, sous votre conduite personnelle, sur les champs de bataille... anciens et modernes.
—    D'accord, monsieur le Président.
eisenhower-roosevelt-promenade.jpg    Mes obligations de service à La Marsa m'empêchèrent de prendre part à cette randonnée. Franklin, par contre, prit place sur le siège en face du Général Ike et de mon père et, le soir, il me conta la promenade. Mon père n'avait cessé d'assaillir Ike de questions non seulement sur les batailles de Medjez-el-Bab et de Tebourba, au cours desquelles les alliés avaient enfoncé le front, mais encore sur les guerres puniques dont cette région avait jadis été le théâtre. L'érudition d'Ike, qui connaissait le moindre détail de toutes ces guerres, émerveillait mon père. Ike semblait partager avec lui la passion de l'Histoire et le goût de la science en général. Franklin me dit que sur le chemin de retour mon père était rayonnant. Comme Ike descendait de la voiture, devant la « Maison Blanche », mon père posa la main sur son épaule et dit :
—    Ecoutez, Ike, je crois que je vais être obligé de vous faire de la peine.
    Franklin dressa l'oreille. De quoi s'agissait-il ? Ike allait-il être rappelé de son poste de commandement? Ou n'était-ce qu'une plaisanterie et Ike allait-il être nommé sur place à des fonctions plus importantes encore ?
—    Je sais, Ike, commença mon père, ce que Harry Butcher est pour vous.
    Ike fit un signe de la tête.
—    Eh bien, quoiqu'il soit votre bras droit, ou au moins votre bras gauche, je suis obligé de vous l'enlever.
    Le visage d'Ike se rembrunit légèrement.
—    Monsieur le Président...
—    C'est que, voyez-vous, Elmer Davis a de nouveau demandé sa démission. Que diriez-vous si je proposais « Butch » pour lui succéder ?
—    Monsieur le Président, je ne dirai pas que cela ne me sera pas dur. Mais si vous avez besoin de lui, si vous avez engagé votre parole, je ne puis que m'incliner.
    Mon père resta un instant silencieux mais son visage, d'après ce que me dit Franklin, reflétait la satisfaction. C'était une réponse comme il les aimait et sa sympathie pour Ike s'en trouva encore accrue, d'autant plus qu'il n'ignorait pas ce que la perte de Butcher signifierait pour le Général.
—    Je vais voir, Ike. Peut-être cela ne sera-t-il pas nécessaire. Je vous tiendrai au courant. Si vous en parlez à Butcher, n'oubliez pas de lui dire que c'est Elmer lui-même qui l'a désigné comme son successeur. Quoi qu'il en soit, ce ne sera pas fait avant le mois de janvier.
    Je suis persuadé que « Butch » fut ravi lorsque, deux mois plus tard, il fut décidé qu'Elmer Davis resterait à son poste.
    Ce soir-là quand je revins dans la villa pour dîner, mon père avait l'esprit occupé par deux sujets. Tout d'abord, il fulminait contre les membres du Congrès qui empêchaient le pays de conduire la guerre avec toute l'énergie voulue. Plusieurs personnes ont dû entendre leurs oreilles bourdonner ce soir-là, dont Vandenberg, Taft, « Pappy » O'Daniel et Ham Fish. Puis, son intérêt se portait sur ses impressions recueillies au cours de la promenade de l'après-midi. Il avait rencontré une tribu arabe en marche, avec une caravane de chameaux; il avait vu des dizaines de tanks et de camions endommagés, abandonnés sur le récent champ de bataille. Et il avait longuement contemplé la colline 609, ce banal mamelon où tant de nos hommes étaient tombés, où tant de jeunes Américains en uniforme étaient devenus de vrais soldats.
    Nous dînâmes ce soir-là en compagnie de Leahy, impassible et rude, de Brown et de Pat Watson, les deux aides de camp de Père, et de l'amiral McIntire. Nous savions, Franklin et moi, que nous ne pourrions, ni l'un ni l'autre, accompagner notre père au Caire : Franklin devait regagner son destroyer et j'avais de mon côté du travail à La Marsa. Néanmoins nous allâmes jusqu'à El Aouina pour assister au départ de notre père et de ceux qui l'accompagnaient.
    Harry Hopkins vint nous rejoindre à l'aérodrome. Il y avait deux cabines à bord de l'appareil, réservées l'une pour lui, l'autre pour notre père.
    Dans les moments qui précédèrent son départ, notre père se mit à reprocher à Franklin de ne pas venir au Caire. Il lui en avait parlé le samedi. Mais mon frère se contenta de sourire et d'agiter la main en signe d'adieu. L'instant d'après, le C-54 décolla. Il était dix heures et demie.
    Comme nous rentrions ensemble à Carthage, Franklin m'expliqua la raison de la discussion qu'il avait eue avec Père. Son destroyer, le Mayrant, avait été repéré à Palerme : quelques bombardiers allemands l'avaient attaqué, manqué de justesse, mais il en était sorti endommagé. Il devait franchir le détroit de Gibraltar dans quelques jours pour effectuer un long et dangereux trajet vers un chantier de réparations navales. Or, Franklin, bien qu'il eût pu le faire en tant que commandant, ne voulait pas entendre parler de quitter le Mayrant. Il tenait à rester auprès de son équipage dans le danger.
    A mon quartier général, j'eus du travail pour une journée et une nuit. Le mardi soir, je me rendis auprès du général Eisenhower : c'est à bord de son appareil que je devais gagner le Caire. En plus de moi et du général Ike, il y avait quelques officiers d'état-major, et mon beau-frère, le major John Boettiger, venu d'Italie où il était attaché au gouvernement militaire allié.
eisenhower-roosevelt-flight.jpg    La nuit était tombée lorsque nous quittâmes Tunis dans le C-54 du général Eisenhower. A l'aube nous nous approchions de l'Egypte et, au cours de la matinée, nous atterrîmes à l'aérodrome A.T.C. du Caire.
    J'allais assister à ma troisième conférence de guerre.

…à suivre : Chapitre VI : LE CAIRE I

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