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21 novembre 2007 3 21 /11 /novembre /2007 07:31
   Voici un autre livre de textes de Franklin Delano Roosevelt, devenu introuvable et non réédité depuis 1945, présenté ainsi en seconde de couverture :
   
La voix du grand homme d'état américain, dont l'influence fut décisive sur les destinées du monde ces dernières années, nous parvient à travers ces pages qui résument l'essentiel de sa pensée.
    On y trouve ses opinions sur les grands problèmes permanents de la politique — la liberté, la démocratie — ainsi que ses vues sur l'action immédiate, sur les luttes économiques et enfin, sur la guerre et la victoire, dont il était l'un des premiers artisans.

   Il contient 22 textes que je mets ici à votre disposition.
   Ce livre est orné d'une magnifique préface écrite par Jules Romains, que je vous présente ci-dessous.




ECRITS POLITIQUES
FRANKLIN DELANO ROOSEVELT
COMBATS POUR DEMAIN

Préface
(autres textes)

FDR.jpg   IL est inutile de tracer, pour le public français, le portrait physique du Président Roosevelt. Son visage était un des plus célèbres du monde — un des trois ou quatre — et, il faut bien le dire, celui dont l'apparition éveillait chez nous l'amitié la plus large, le sentiment le plus confiant, le plus préservé d'arrière-pensées et d'inquiétudes. Ce visage était vraiment devenu pour notre peuple, et pour bien d'autres, au sein d'une époque terrible, l'incarnation des bonnes chances qu'il y avait encore dans le monde, le conseil de ne pas désespérer. — Ce visage noble, tendre, baigné d'esprit, apparenté à ceux de plusieurs grands poètes ou grands sages de l'histoire; et le regard qui en était l'émanation fidèle; un regard d'une bonté un peu anxieuse qui semblait demander à la foule : « Qui nous empêche de nous entendre et de sauver le monde, si réellement nous le voulons ? ».


   L'on connaissait aussi chez nous l'infirmité corporelle qui avait frappé jadis le Président et la lutte courageuse qu'il avait menée pour la réduire. Ce détail ajoutait à l'humanité de Roosevelt, le rapprochait des souffrants, narguait les doctrines brutales qui liaient toute supériorité à la superbe du sang et de la chair.


   Les Français étaient moins familiers avec sa voix, qui était une voix bienveillante elle-même et affectueuse, un peu voilée en dépit de sa vigueur foncière, parfois, peut-être, un peu molle de contours.


   C'est durant ses discours au Congrès que le Président prenait ses attitudes les plus caractéristiques. Il lisait, du ton d'un homme qui apporte la vérité, mais qui est aussi possédé par le besoin de toucher le coeur et de convaincre. Il y avait chez lui du professeur et du prêtre, un peu de l'avocat intègre, rien du tribun à notre mode, rien surtout du cabotin.


   Souvent, il levait les yeux de son texte et les promenait rapidement sur l'assemblée comme pour dire : « Nous sommes des amis, n'est-ce pas ? Et des justes. Des vérités que j'éprouve avec tant de force pourraient-elles ne pas se communiquer à vous ? »


   Je ne sais si l'on mesure, de ce côté-ci de l'Océan, à quel point la carrière de Roosevelt fut exceptionnelle. Il a été élu président quatre fois de suite, ce qui ne s'était jamais vu, ni même envisagé.

   Dans ce pays qui, plus que tout autre, redoute le pouvoir d'un seul, et qui, s'il obéit au chef, n'a aucunement le culte du chef, se méfie par principe des abus et des périls qu'enferme la fonction de chef, Roosevelt a été le chef, pendant une période dont la longueur était sans exemple; et cette période se trouvait être la plus dramatique et la plus formidable que les Etats eussent vécue.


   De ce fait déjà, par les responsabilités qu'il a été amené à prendre, par l'inflexion que sa présence a donnée aux événements, Roosevelt serait, avec Washington et Lincoln, et même aux yeux de ses adversaires, l'un des trois grands présidents de l'histoire des Etats-Unis. Autrement dit, il suffit, pour lui accorder sa place, de constater qu'il est celui qui a gouverné le plus longtemps dans les circonstances les plus difficiles.


   Washington, Lincoln, Roosevelt, cette trinité de grands hommes se formera d'elle-même pour la postérité. Ce furent réellement de grands hommes, par le dedans, par la conscience et la mission et non pas seulement par la faveur des choses.


   Notre époque a dû redécouvrir, au prix d'effroyables épreuves, l'importance des grands hommes. Il est apparu, çà et là, de malfaisants génies, en qui étaient portées au suprême degré les virtualités les plus dangereuses et parfois les séductions les plus diaboliques de l'être humain. Contre eux, la masse était souvent sans défense. Pour les combattre, pour les vaincre, il n'était pas assez, on l'a vu, de la lucidité commune, de l'énergie et de la ténacité propres à l'homme moyen. A ces champions du Mauvais Principe, il fallait opposer des champions du Bon Principe qui fussent d'une taille comparable. Les simples braves gens étaient, comme disent les sportifs, « surclassés ». Hélas ! De tels champions ont presque partout fait défaut, et aux moments les plus graves. La chance de l'Amérique — et de cette chance le monde entier a finalement profité — fut d'avoir Roosevelt. Elle s'en apercevra de plus en plus, à la réflexion. Elle constatera que la longue présidence de Roosevelt a coïncidé avec deux des plus graves conjonctures de la vie américaine, et que, de ces deux conjonctures, Roosevelt a tiré son pays avec honneur.


   Pour l'historien futur, il sera intéressant de chercher ce que l'oeuvre de Roosevelt doit à la nature et à la formation de l'homme.


   C'était, à coup sûr, de naissance, un intellectuel et un méditatif. Mais d'autres exigences de son caractère le portaient à l'action, et même, sans détours préalables, sans années d'apprentissage de droite et de gauche, à l'action politique. Si bien qu'il y a peu d'hommes amis des idées, imbus d'un idéal, qui aient si peu tâtonné avant de s'attaquer à la réalité pratique; et peu d'hommes d'état américains qui soient arrivés à la carrière politique si directement et si tôt.


   Cette particularité explique sans doute l'extrême habileté, la virtuosité du technicien, que Roosevelt a su garder même aux époques où l'urgence le pressait le plus, où le sentiment passionné d'avoir raison risquait le plus de lui faire bousculer les précautions ordinaires. Peut-être aussi, pour ne rien dissimuler, explique-t-elle ce qui nous est apparu parfois chez lui comme un excès de prudence, comme une approche trop circonspecte de l'occasion et de l'obstacle.

   D'ailleurs, le progrès de son art de technicien consistait non pas à raffiner une roublardise, mais à perfectionner un ensemble de méthodes à l'efficacité desquelles il croyait.

Ces méthodes, il serait long de les décrire, téméraire aussi, puisqu'à ma connaissance il ne les a pas systématiquement formulées. On peut, cependant, en deviner quelque chose.


   Il semble bien qu'il ait cru, en principe, à l'efficacité, non pas verbale mais réelle, de la bonne foi et du bon sens à l'intérieur d'une démocratie. Dire la vérité, simplement, et du mieux que l'on peut, ne reste pas sans résultat. Roosevelt nourrissait une confiance très humaine, très américaine, dans l'homme moyen — à condition que l'homme moyen ne soit pas déformé par un régime, empoisonné par un fanatisme. Il comptait également sur la chaleur persuasive, l'onction fraternelle, qui tiennent tant de place dans la vie religieuse des communautés protestantes.


   Il croyait au travail d'équipe. Il était un patron plein d'autorité, parfois trop vétilleux dans le contrôle de l'exécution — un de ces hommes qui rêveraient de tout faire par eux-mêmes, pour la paix de leur conscience; — mais il pratiquait envers ses collaborateurs l'estime, la fidélité, la loyauté. Il aimait les hommes de talent. Il recherchait et respectait les hautes compétences.


   Ce n'est pas par hasard que les mots de « brain trust » sont liés à son souvenir.


   Il croyait non moins fermement à la nécessité d'un contact étroit avec le Congrès et l'opinion. « Je ne serai pas lâché par le Congrès », « Je ne serai pas lâché par l'opinion », tels devaient être deux des slogans de ses rêveries silencieuses. Il y croyait par souci de conserver le pouvoir, et un pouvoir non disputé ou désavoué. Mais il y croyait aussi par philosophie. Pour lui, le chef d'une démocratie restait l'aboutissement de la conscience publique, l'organe suprême de l'opinion. Le chef d'une démocratie ne pouvait pas avoir raison tout seul. Si par malheur il avait raison tout seul — ou contre la majorité — son premier devoir était d'abolir ce divorce, de convaincre la majorité par la bonne foi et l'appel au bon sens. Car Roosevelt avait une philosophie. Elle s'exhale avec pureté, honnêteté, vigueur, de toutes les pages de ce petit volume. Pas une philosophie de rhéteur, faite pour la consommation des masses, et dont on sourit entre intimes. Une philosophie vécue, consubstantielle à la personne, mêlée au souffle. D'où le sérieux que prennent les formules, la façon dont elles parlent au coeur. Cet accent-là ne s'imite pas.


   En somme, Roosevelt a été le défenseur principal — le mieux placé et le mieux pourvu, évidemment, mais aussi l'un des plus sincères, des plus éloquents et des plus nets — de la cause la plus menacée à notre époque : celle des libertés de l'homme, spirituelles et physiques; celle de la dignité humaine, celle de l'autonomie et du bonheur personnels; celle de la civilisation conçue comme une croissance de la liberté.


   Cause menacée par des doctrines plus ou moins hostiles entre elles, mais qui, dans cette menace, s'unissent et convergent; menacée par de géantes forces dont chacune est aveugle, mais qui semblent clairvoyantes tant elles se dirigent avec sûreté vers l'écrasement de l'homme.


   Là-dessus, Roosevelt refuse de se payer de mots, ou de duper le pauvre diable d'homme moderne par des fantasmagories. Il ne confond pas un instant la liberté nationale avec la liberté politique: Il ne pense pas que la liberté politique tienne lieu des libertés quotidiennes, et que le citoyen puisse être heureux avec son bulletin de vote s'il est tyrannisé par une oligarchie économique ou par une oligarchie de bureaucrates. Roosevelt a la sollicitude des libertés vivantes. Il en parle avec tendresse. Comment lire sans émotion, à la fin de la liste qu'il dresse des libertés nouvelles, page 38, l'article 9 :


« Droit au repos, à la distraction, à l'aventure ; possibilité de profiter de la vie et d'avoir sa part du progrès de la civilisation. »


   Qu'un homme d'état, que le chef d'un état, que le chef de toute la machinerie juridique et administrative, le suprême gardien de toutes les lois et contraintes, ait eu la fraîcheur d'âme de penser à cela ! Droit à l'aventure ! Est-ce que cela ne ressemble pas à l'édit d'un poète devenu roi ?


   Cet homme d'état, qui a fait son apprentissage, sa carrière, sa gloire dans les fonctions et les charges de l'état, n'avait aucunement l'idolâtrie de l'état. Il savait comme personne que l'état, abandonné à son impulsion naturelle, à sa volonté de puissance, à sa prolifération automatique, devient le plus sombre ennemi de l'homme. Roosevelt entendait maintenir entre l'état et l'homme les termes du pacte raisonnable posé par les pères de la constitution, la réciprocité des devoirs et des droits, l'échange équitable des services. Il demandait à l'état non de restreindre les libertés mais de les accroître, de les rendre plus réelles, de les transférer de l'abstraction à la vie quotidienne. Avant tout, il tenait à mettre hors de contestation les libertés fondamentales, celles qu'il appelait les quatre libertés, et dont vous trouverez, à la page 72, une définition pleine de grandeur. (Le ton de Roosevelt devient alors celui de Marc-Aurèle.) Mais, pour lui, la liberté est une conquête permanente. Elle est le travail et le fruit de cette révolution permanente dont il parle à d'autres endroits, et qui est tout le contraire de l'agitation névropathique, de la rébellion amère et chronique que certains entendent par ces mots. Pour lui, révolution permanente signifie jeunesse permanente du corps social, refus de l'ankylose, disponibilité au mieux. Bref, une notion positive et tonique.


   Aussi, Roosevelt se garde-t-il bien d'embusquer derrière une prétendue défense de la liberté une défense du privilège et de l'ordre injuste. Nul n'a montré avec une simplicité plus forte que l'injustice économique a pour effet de rendre inopérantes pour la plupart des hommes les libertés théoriquement prévues par la constitution et la loi. En revanche, il est assez lucide, assez réaliste pour apercevoir que la surveillance et l'administration de la justice économique, du fait qu'elles incombent à l'état, comportent certains périls — ceux que l'état recèle dans ses flancs. L'oeuvre de justice devient aisément oeuvre de tyrannie. Et sous prétexte d'assurer au plus grand nombre les libertés qui lui manquent, c'est à tous qu'on enlève les vieilles libertés dont ils jouissaient. Bref, le programme social de Roosevelt s'est développé autour de cette maxime centrale : « Défendre et accroître les libertés humaines dans le perfectionnement de la société. »


   Car ce grand homme restait constamment humain. Il avait en dégoût tous les délires. Il croyait au bonheur. Il professait que la société se trompe si elle ne travaille pas au bonheur de ses membres, et de ses membres actuels, d'abord.


   Il haïssait la guerre. Il n'a jamais cessé de la haïr. Il l'a faite, comme on accepte une corvée ignoble mais devenue inévitable. Il est mort dans le bruit des victoires. Mais je suis sûr — et en cela aussi il a été l'expression fidèle de son peuple — que le bruit des victoires n'avait pas insinué dans sa cervelle le moindre commencement d'ivresse. Il a dû mourir en murmurant : « Vous savez bien, mon Dieu, que si tant de sang a coulé et coule encore, ce n'est point de ma faute. J'ai fait de mon mieux. J'ai tâché d'entendre votre conseil. »


   Et, à ce propos, comment ne pas citer l'admirable prière des pages 10 à 12 ? Cela encore sonne comme du Marc-Aurèle, du Marc-Aurèle que la compassion chrétienne a baigné.


   Le christianisme de Roosevelt est extrêmement émouvant. Il est profond et pur. Je ne vois rien qu'on puisse lui reprocher. Même les incroyants de chez nous auraient mauvaise grâce à ne pas le reconnaître ! Oh ! je sais. Parmi tous ceux qui se réclament du Christ, il y en a qui ont fait, durant ces années de catastrophe, de la bien sombre besogne; et d'autres qui ont poussé jusqu'aux limites du scandale l'art de ne pas se compromettre. Mais que le christianisme de Roosevelt ait été pour lui une force de plus, un suprême recours dans les moments de doute et d'affreuse fatigue, il serait absurde de le nier.


   L'étrange mérite de Roosevelt est d'avoir une conception de sa tâche aussi vaste et universelle que possible. Il est rare que les problèmes de politique intérieure et ceux de politique extérieure intéressent un chef de gouvernement au même degré, et soient traités par lui avec le même zèle, la même adresse. Or, Roosevelt, qui a conduit la plus grande guerre que son pays ait jamais faite, a conduit aussi la plus grande expérience sociale que ce même pays ait tentée.


   Il y a une question qu'on ne peut éluder. Comment Roosevelt, de part et d'autre, a-t-il réussi ? Dans ce pays où le succès prend une valeur philosophique, quel a été le succès de Roosevelt ?


   Du côté intérieur et social, j'estime que son succès a été immense, inespéré. Je n'ignore pas qu'en disant cela, je surprends bien des gens. Je crois pourtant que c'est vrai. Il suffit pour s'en convaincre de comparer des situations, et d'évoquer des souvenirs, honnêtement.


   L'Amérique de l'automne 29, celle de 30, étaient au plus bas. Une crise catastrophique se déployait, dont la gravité n'avait pas de précédent. La prospérité américaine semblait ruinée dans son principe, condamnée dans ses méthodes. Pour la première fois depuis longtemps, ce peuple doutait de lui, et de l'avenir. Il y avait d'innombrables détresses. Mais elles comptaient moins encore que cette chute du tonus national. Deux ans après, la crise n'était pas résorbée, ni même atténuée dans sa virulence. Elle avait seulement gagné le reste du monde. Alors Roosevelt est élu pour la première fois.


   J'ai pu suivre de mes yeux quelques étapes du redressement. Je visite, en 36, une Amérique où, déjà, l'on ne parle plus de la crise qu'au passé. Les grands hommes d'affaires se plaignent des méthodes de Roosevelt, mais ils avouent que le char est tiré de l'ornière. En 39, en 40, la prospérité américaine est celle des plus beaux jours. Elle éclate moins encore dans les statistiques que dans le visage de la foule, les rythmes de la rue. A qui ferait-on croire que ce peuple n'est pas heureux ? Les ouvriers, les employés, les fermiers remercient Roosevelt d'avoir vaincu le chômage, d'avoir amélioré de maintes façons le sort des humbles. Ils sont prêts à voter une fois encore pour lui. Mais les autres ? La veille de la deuxième réélection, je cause avec des gens d'affaires et de finance. Ils voteront contre Roosevelt, pour le principe. Mais ils reconnaissent qu'il a été prodigieusement adroit, qu'on lui doit peut-être d'avoir évité le pire, que plusieurs de ses réformes étaient probablement nécessaires. En avril 45, après la mort de Roosevelt, je n'ai rencontré que des gens qui parlaient de lui avec respect. « Un grand président » disaient les plus réservés, « ...cela ne fait pas de doute ». N'est-ce pas ce qu'on appelle un succès ?


   Que la guerre, comme l'a préparée et conduite Roosevelt, à l'échelle mondiale, ait été un succès, je ne pense pas qu'il soit encore besoin de l'établir. Et nous savons bien, en effet, qu'il ne s'est pas contenté de la présider. Il l'a réellement préparée et conduite, aidé des hommes qu'il avait choisis et qui avaient sa confiance.


   Il faut pourtant devant cette grande mémoire, et par respect même pour la probité de cette conscience, avoir le courage de se poser une question.


   Si Roosevelt s'était décidé plus vite, s'il avait eu moins de scrupules à ausculter l'opinion, à peser les hésitations et répugnances du Congrès, s'il avait eu plus de confiance en son prestige, en son droit de guider l'opinion, de la secouer au besoin; si, par exemple, dès sa première réélection de 36, il avait commencé une campagne de messages —au Congrès, à la radio, dans lu presse — où il eût répété infatigablement quelques vérités de bonne foi et de bon sens dont il était lui-même pénétré : « Nous ne voulons d'une nouvelle guerre mondiale à aucun prix. Les démocraties de l'Occident européen n'en veulent pas plus que nous. Il ne s'agit pas de les aider à la faire. Il s'agit de les aider à l'empêcher. Pour cela, il faut que nous déclarions le plus tôt possible que nous serons avec elles dès le premier instant et jusqu'au bout. Et pour qu'une telle déclaration n'ait pas l'air d'une phrase creuse, il faut que nous réarmions dès maintenant; que, dès maintenant, nous nous constituions l'arsenal des démocraties et, à toute éventualité, leur suprême citadelle. » Si Roosevelt avait joué cette partie, ne l'eût-il pas gagnée ? Et s'il l'eût gagnée, n'était-ce pas le destin du monde qui changeait ?


   Mais il y a encore une autre mesure du succès de Roosevelt : l'état de l'Amérique qu'il laissait en mourant, après trois années de la guerre que l'on sait, trois années d'efforts et de dépenses également gigantesques; la « condition » de l'Amérique en avril 45, au sens où l'on parle de la « condition » d'un athlète. Or, jamais athlète, ayant traversé une pareille épreuve, n'a montré une mine aussi fraîche, des muscles aussi dispos, un coeur aussi intact. L'Amérique d'avril 45, pour l'observateur, ne différait de celle de 42 ou de celle de 40 que par l'énormité du travail que dans l'intervalle elle avait accompli. Aucune des toxines de la guerre ne semblait l'avoir atteinte. Elle détestait la guerre comme au premier jour. Son visage s'était durci à peine. Elle mettait sa coquetterie à ne rien trahir de la tension qu'elle s'imposait, des sacrifices et des deuils qu'elle acceptait. Même l'argent, pourtant prodigué, gardait à peu près intact son pouvoir d'achat. Les restrictions étaient réparties avec honnêteté.


   Bel éloge d'un peuple, sans doute. Mais bel éloge aussi de douze ans de gouvernement, de l'administration que Roosevelt avait refondue, développée, dirigée, de l'esprit public qu'il avait su entretenir.


   L'éditeur de ce recueil l'a intitulé « Combats pour demain ». Il est bien vrai que la pensée de Roosevelt garde toujours les yeux tournés vers l'avenir, même quand elle est aux prises avec un présent redoutable. Et bien des fois, dans ces pages, c'est de l'avenir, directement, qu'elle s'occupe.


   Lisez, par exemple, la définition qu'il donne (page 128) des buts de guerre de l'Amérique. Il est difficile d'être plus noble, plus humain, et aussi plus véridique; ni de mieux répondre à ceux qui se croient des réalistes et des esprits forts en répétant cette vieille sottise que le peuple des Etats se bat pour les beaux yeux des trusts ou pour les champs de pétrole.


   Les buts de l'Amérique, Roosevelt les identifie aux buts du monde. Et dans l'héritage de Roosevelt, il n'y aura, en définitive, rien de plus précieux que cela : il restera l'homme qui, d'une manière solide, et, souhaitons-le, irrévocable, aura identifié les buts de l'Amérique aux buts du monde, noué entre la destinée de l'Amérique et celle du monde des liens que ni l'égoïsme, ni l'aveuglement des uns ou des autres ne devraient plus réussir à détendre.


   La vision que Roosevelt se forme et nous communique de l'avenir n'a peut-être qu'une faiblesse, qui est sa générosité même. Non pas que nous ayons chance de sauver l'avenir sans faire à la fois appel et crédit à la générosité. Mais Roosevelt semble un peu trop croire qu'il suffira de soustraire l'humanité à des influences néfastes, à des erreurs de conduite, aux crimes et aux folies de certaines idéologies ou de certains gouvernements. Il ne tient peut-être pas assez compte des périls qui sont inclus dans la trame de l'évolution elle-même, dans les forces que le génie humain, non contrôlé, produit et accumule.


   Autrement dit, Roosevelt est un peu délibérément optimiste. Et il protège son optimisme en évitant de regarder trop loin. C'est là un défaut bien sympathique. Il le partage d'ailleurs avec son peuple. Oh ! Ne nous plaignons pas trop de l'optimisme américain, ni de l'effort qu'il fait pour circonscrire sa vision à la zone de l'avenir qui est proche, qui semble traitable.


   L'optimisme de l'Amérique est assurément une des drogues remontantes dont notre pauvre monde a besoin. Il appartient à une sagesse, avertie par des expériences plus répétées etromains.jpg plus douloureuses, de jouer auprès de cet optimisme le rôle de la vigie : qui est de découvrir un horizon aussi éloigné que possible et de signaler les périls, fussent-ils seulement probables et situés à grande distance.


Jules ROMAINS




... à suivre : Chapitre I - DEMOCRATIE ET LIBERTE

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