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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:03

PRÉFACE DU TRADUCTEUR  

(PREMIERE EDITION)


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 Friedrich ListFriedrich List



    Frédéric List avait l'intention de traduire lui-même en français son livre du Système national ; pourquoi une mort cruelle a-t-elle brisé trop tôt sa plume ? Nul, mieux que lui, n'eût rendu, dans une langue qui lui était familière, les idées qu'il avait produites avec tant d'éclat dans l'idiome de son pays.

    A défaut d'une main habile, glacée depuis quatre ans, je me suis chargé de cette tâche ingrate de traducteur. Le premier, en France, j'ai eu occasion de parler de List et du rôle considérable qu'il a été appelé à remplir outre Rhin ; l'esquisse imparfaite que j'ai tracée de sa doctrine dans un livre où elle ne pouvait composer qu'un épisode*, m'oblige, pour ainsi dire, à faire connaître cette doctrine en son entier et telle que l'a exposée son auteur ; heureux si j'ai réussi, je ne dirai pas à reproduire fidèlement le sens d'un texte facile, mais à ne pas trop énerver la vigueur originale de l'expression !

 

    A une époque où l'on a vu tant de nouveautés vaines, lueurs menteuses, lueurs éphémères, s'éteindre les unes après les autres dans le mépris et dans la dérision, le premier mouvement des esprits les meilleurs pourra être un sentiment de défiance vis-à-vis du Système national. D'économies politiques nouvelles, diront quelques-uns, n'en avons-nous pas déjà trop comme cela ? Hâtons-nous de le dire pour les rassurer, le Système national n'est point et n'a nulle prétention d'être une panacée sociale ni même une science nouvelle. List n'a traité qu'une seule question, une question vaste et controversée. Il est vrai qu'une intelligence vigoureuse telle que la sienne ne peut aborder une partie de la science sans l'élargir et sans toucher à tout le reste. À la vivacité de ses attaques contre l'auteur de la Richesse des nations, à cette dénomination, l'école, par laquelle il désigne les disciples d'Adam Smith, comme on qualifiait autrefois les philosophes qui suivaient aveuglément la bannière d'Aristote, on dirait un nouveau Descartes qui renverse une autre scolastique. Mais ne vous arrêtez pas à ces détails, plus d'une fois regrettables. Au fond List accepte une grande partie de l'héritage d'Adam Smith et de J.-B. Say ; mais il étend, il limite, il rectifie, sur certains points, les idées de ses prédécesseurs. Il ne démolit pas, pour le refaire, un édifice aux proportions déjà savantes ; il reconstruit seulement une aile imparfaite en s’attachant à la coordonner avec le reste du bâtiment. Que les économistes, s'il en existe de pareils, pour qui la science est close, pour qui tous les arrêts du maître sont définitifs et infaillibles, excommunient List comme un hérétique. Ceux qui ont à coeur les progrès de l'économie politique ne trouveront pas mauvais qu'il ait essayé d'en reculer les bornes, ni qu'il ait usé vis-à-vis de Smith de la même liberté dont les disciples les plus illustres de cet homme éminent ont plus ou moins largement usé eux-mêmes.

    Le Système national est, à mon avis, l'ouvrage le plus remarquable qu'on ait publié sur la théorie du commerce international**, depuis les chapitres de la Richesse des nations qui traitent de cette matière. Conçu sous l'impression de graves événements contemporains, et complété à l'aide des données de l'histoire, il a obtenu de nos jours d'éclatantes confirmations. Les dernières réformes commerciales de l'Angleterre, par la manière dont elles se sont accomplies, et plusieurs faits importants ont vérifié l'exactitude de ses principes et la justesse de ses prévisions. Le Système national se recommande encore éminemment par l'influence qu'il a exercée et qu'il exerce encore sur tout un grand peuple ; dans le domaine qui lui est propre, il a opéré en Allemagne une véritable révolution économique ; on y retrouve partout sa forte empreinte, dans la polémique des journaux, dans les délibérations des assemblées politiques, dans les écrits même de ses adversaires.

    A Dieu ne plaise qu'en le plaçant sous les yeux des lecteurs français, je veuille mettre obstacle a de sages réformes dans notre législation de douane ! Personne, au contraire, ne les désire plus vivement que moi.

    Sur le terrain de la pratique, en partant des points de vue théoriques les plus opposés, de bons esprits peuvent se rencontrer quelquefois. L'homme le plus pénétré de l'excellence de la liberté commerciale illimitée, s'il est docile aux leçons de ses maîtres et s'il est prudent, ne se montrera ni radical ni impatient dans l'application ; il ne sera pas rare de le voir s'entendre avec celui qui reconnaît les avantages de la protection douanière, mais qui ne l'admet qu'en vue de l'intérêt général, qui ne la soutient et ne la respecte qu'autant que l'intérêt général en exige le maintien. Même sur le terrain de la pratique, toutefois, une théorie incomplète, exclusive, est presque toujours dangereuse ; elle entraîne et elle égare le plus souvent ceux qu'elle ne séduits. Le moyen de se contenir en présence de tarifs et de règlements, qu'on envisage avec dégoût comme autant d'abominations arrachées ou surprises par les intrigues de la cupidité privée à la faiblesse ou à l'ignorance des gouvernements ! Dans l'élan d'une indignation vertueuse et patriotique, contre de pareils scandales, le moyen de n'être pas pressé de faire table rase ! S'il en est qui ne veulent faire entrer que peu à peu les nations dans le bain salutaire du libre échange, d'autres, assure-t-on, préféreraient les y plonger tout d'un coup. On voit combien il importe qu'une juste appréciation des choses ou qu'une bonne théorie préside à l'accomplissement des réformes que le temps réclamera.

    Abstraction faite de cet intérêt réel et sérieux du présent, il importe aussi de donner satisfaction à un besoin d'un autre ordre, à un besoin scientifique qui est de tous les temps comme de tous les lieux. La théorie du commerce international est l'objet de contestations sans cesse renaissantes ; il serait utile de lui trouver une formule exacte, rigoureuse, qui terminât un long et fastidieux procès. Telle a été la prétention de List ; cette solution positive et véritablement scientifique, il a cru la donner dans le Système national ; il a cru mettre fin, en cette matière, à un divorce trop prolongé entre la théorie et la pratique.

    Ce serait, sans doute, se flatter de chimériques espérances, que de rêver la clôture des débats que soulève, dans la pratique, la question du commerce international. Tant qu'il existera des tarifs de douane, et ils ne semblent pas à la veille de disparaître, la lutte entre les intérêts opposés continuera ; les hommes d'État eux-mêmes, qui ne voient ou ne doivent voir que l'intérêt du pays, inclineront plus ou moins de l'un ou de l'autre côté, suivant la justesse de leur coup d'oeil ou la résolution de leur caractère ; il en sera ainsi sous le règne de n'importe quelle théorie. Mais, si l'unanimité des opinions dans les conseils politiques est invraisemblable, elle est possible dans les académies. La loi de la division du travail a été établie avec une clarté irrésistible, et ce n'est pas, il s'en faut de beaucoup, le seul point de l'économie politique qui ait été mis hors de contestation ; pourquoi la théorie du commerce international ne pourrait-elle pas acquérir le même degré d'évidence ? Bien qu'il s'agisse de l'application des principes beaucoup plus que des principes eux-mêmes, je regrette de me voir ici en dissentiment avec des hommes illustres dont je partage les doctrines sur tant d'autres points ; mais, il y a longtemps qu'on l'a dit, la vérité doit être préférée, même à Platon. Ceux qui ont répudié les erreurs de Platon, ne lui ont rien ôté de sa gloire. De même on peut, avec Robert Peel, considérer Adam Smith comme le Newton de l'économie politique ; on peut s'incliner avec respect devant les savants habiles qui sont venus après lui, et ne pas admettre néanmoins que, dans une question donnée, la science ait dit, par leur bouche, son dernier mot. Un économiste éminent de l'autre côté du détroit écrivait naguère que la Richesse des nations est défectueuse dans beaucoup de ses parties, et que dans toutes elle est incomplète***.

    Peut-être, du reste, est-il dans l'intérêt de la science elle-même de s'appliquer à séparer sa cause de celle d'opinions absolues que repousse le sentiment général. L'économie politique a rencontré dans ces derniers temps des adversaires de plus d'un genre elle ne peut qu'être honorée des attaques de ceux qu'elle a convaincus d'extravagance ; mais il est pénible de la trouver méconnue par des hommes de sens rassis et de bon sens. Qu'est-ce donc qui lui fait ce tort auprès d'esprits éclairés ? Qu'est-ce qui a affaibli son autorité ? C'est, disons-le franchement, de la part de quelques-uns de ses interprètes, d'ailleurs consciencieux et recommandables, une visible exagération du principe de liberté, particulièrement en matière de commerce international. La campagne du libre échange a nui peut-être aux intérêts de la réforme commerciale ; elle a servi plus mal encore ceux de la science. Il est peu rationnel de s'en prendre à celle-ci des fautes, si fautes il y a, commises par ses organes ; car, d'abord, la science, qui n'a d'autre mission que d'établir des principes et d'en déduire des conséquences générales, n'est point responsable des applications que l'on en fait à telle situation particulière, et la vérité de ses enseignements n'est point atteinte par le seul fait d'une entreprise imprudente tentée en son nom. En second lieu, si, dans une question spéciale, elle ne répand encore qu'une clarté incertaine, il ne faut pas fermer les yeux à la brillante lumière qu'elle jette sur cent autres. Quoi qu'il en soit, beaucoup de personnes n'ont vu dans l'économie politique qu'une théorie de la liberté individuelle sans règle et sans mesure, et dans le libre échange qu'une variété de ces mêmes utopies du jour contre lesquelles les économistes ont rompu tant de lances. Or, pour détruire des préventions mal fondées, pour relever la science d'un discrédit fâcheux, est-il indifférent de propager une doctrine qui comprend et qui justifie la protection douanière tout aussi bien que la liberté commerciale ?

    L'économie politique a mis en évidence la fécondité du principe de liberté, appliqué aux échanges internationaux tout comme à ceux qui s'effectuent dans l'intérieur d’un même État ; elle a renversé de fond en comble l’édifice compliqué, mais fragile, de la Balance du commerce ; elle a prouvé l'absurdité, non-seulement des restrictions qui avaient pour but d'attirer dans le pays de grandes masses de métaux précieux, mais encore de celles qui étaient dictées par les sentiments d'animosité d'une nation contre une autre ; loin d'accueillir la maxime impie, que le mal de l'un fait le bien de l'autre, elle a prouvé la solidarité de tous dans la perte et dans le gain, dans la ruine et dans la prospérité. Ce sont là, certes, de grands titres à l'estime et à la reconnaissance générale. L'économie politique a fait plus ; elle a fait ressortir les inconvénients qui, dans plus d'un cas, s'attachent aux encouragements donnés au travail du pays le moyen de la législation de douane. Mais son tort, ou du moins le tort de ses fondateurs, est d'avoir ignoré les avantages de ces sortes d'encouragements, et d'avoir fulminé contre toute protection douanière un solennel anathème. Si forte et si décisive contre les restrictions commerciales, envisagées comme moyens d'une théorie puérile ou de haines nationales aveugles, leur argumentation est faible contre la protection douanière, employée comme instrument de progrès industriel ; et jusqu'ici elle n'a eu, on doit le dire, que peu d'autorité.

    Nul d'entre-eux eux n'a écrit à la louange de la liberté commerciale en termes plus éloquents que List ; et ce n'est pas de sa part un hommage hypocrite, un baiser de Judas. Qui a plus travaillé pour la liberté commerciale ? Qui a abaissé plus de barrières que le père du Zollverein, que le promoteur du réseau des chemins de fer allemands ? List, qui suivi attentivement les progrès successifs de la liberté dans l'histoire de la civilisation, lui prévoit de nouvelles conquêtes dans l'avenir ; mais il ne lui donne pas, pour cela, dans l'ardeur d'un zèle fanatique, l'empire absolu du présent ; la liberté illimitée est pour lui un idéal vers lequel il faut tendre, mais qui ne peut pas être immédiatement atteint. Il a remarqué que ses prédécesseurs, en traitant la question du commerce international, n'ont pas suffisamment tenu compte d'un grand fait, la nationalité avec ses intérêts et ses besoins, l'existence de nations distinctes et développées inégalement ; et, par une analyse dont les esprits impartiaux peuvent aisément vérifier les résultats, il a constaté que, sans préoccupation de doctrine, par le seul instinct de leur conservation, ou dans une pensée d'avancement, la plupart des nations modernes ont été amenées à limiter la liberté de leur commerce extérieur, et que ces restrictions, suivant les conditions dans lesquelles elles avaient été établies, ont été tantôt avantageuses, tantôt stériles et funestes. Toute restriction, sans doute, par l'enchérissement des articles qui en sont l'objet, produit un mal immédiat, qui consiste dans une perte de valeurs ; mais ce sacrifice temporaire peut être, comme il l'a été dans plus d'un cas, largement compensé par un accroissement durable de la puissance productive ; or la puissance productive, ce point est capital dans la doctrine de List, est quelque chose de plus précieux que les valeurs qu'elle crée et qu'elle multiplie. Usez de la protection douanière, dit l'auteur du Système national, mais avec ménagement et intelligence ; réservez-la pour les industries considérables dont la possession importe à la prospérité et à l'indépendance du pays ; elle ne sera féconde que sur un espace assez vaste pour permettre un large développement de la division du travail national, et que dans de bonnes conditions, non-seulement géographiques, mais politiques et morales ; elle n'est bonne qu'autant qu'elle sert à l'éducation industrielle de la nation, et, cette mission une fois remplie, elle doit faire place à la liberté. La protection n'est qu'un moyen, c'est la liberté qui est le but.

    La doctrine de List comporte des réserves, ainsi qu'on le verra dans les notes qui accompagnent la présente traduction**** ; le livre où elle est exposée a les défauts comme les qualités de l'oeuvre d'un homme qui a vécu dans des luttes constantes, et qui, bien que très-instruit, a été formé par la vie plus que par les livres ; mais, sans être irréprochable, elle me paraît satisfaisante dans son ensemble. Permis à ceux qui soutiennent que la liberté illimitée est toujours excellente de même que deux et deux font toujours quatre, que la liberté illimitée suffit à tout, de n'y voir qu'un grossier empirisme. En appréciant convenablement la diversité et la mobilité des situations, en traçant les conditions générales dans lesquelles la liberté des échanges extérieurs peut être utilement restreinte, et celles dans lesquelles il convient de lui laisser ou de lui rendre tout son essor, List n'a pas procédé autrement qu'on ne procède dans les sciences sociales et qu'on n'a l'habitude de le faire notamment en économie politique.

    On conçoit que les économistes qui, avec Adam Smith, n'attribuent à peu près au gouvernement d'autres fonctions que celles d'un commissaire de police, et qui lui dénient toute compétence dans les matières de commerce et d'industrie, lui interdisent absolument de toucher à la liberté commerciale. Ce système de la liberté individuelle absolue ressemble beaucoup à celui du destin rigide qui règle tout, à cette doctrine qui, chez les Musulmans, fait du magistrat, comme parle Montesquieu, un spectateur tranquille, et elle produirait des effets tout aussi tristes. C'est une opinion entièrement dénuée de preuves, une simple vue de l'esprit ; ceux qui la partagent en sont réduits à torturer l'histoire, à contester les services les mieux reconnus par la conscience publique, à rabaisser les hommes d'Etat qui ont le mieux mérité de leur pays. Provoquée au siècle dernier par le spectacle des abus de la réglementation, elle a été réveillée de nos jours par la propagation de ces théories d'oppression et de mort qui absorbent l'individu dans l'État, et dont on peut la considérer comme l'inévitable réaction ; mais tout le talent et tout l'esprit du monde ne sauraient faire vivre un paradoxe. Si c'était une vérité, l'économie politique serait la plus vaine des sciences, et elle mériterait, certes, plus que la médecine, la raillerie de Méphistophélès ; « Étudiez dans tous leurs détails le grand et le petit monde, pour les laisser la fin aller comme il plaît à Dieu.» Le génie du législateur, à ce point de vue, consisterait uniquement à abroger tous les règlements qui existent concernant le commerce et l'industrie. Or ; tel ne paraît pas être l'avis des gouvernements les plus éclairés ; celui de l'Angleterre, par exemple, cité tant de fois pour modèle, obéit à tout autres maximes ; si d'une main il défait des règlements surannés, de l'autre il en établit de nouveaux ; le même jour où il abroge la législation des céréales, il encourage le drainage par des prêts énormes à l'agriculture ; à peine a-t-il aboli les lois de navigation, qu'il soumet la marine marchande à des règles sévères et presque minutieuses pour le développement des grands intérêts économiques du pays, il ne se confie pas à la liberté pure et simple, il juge toujours nécessaire d'intervenir ; seulement il change de moyens selon les temps.

    Ce n'est pas la science économique, c'est la science politique proprement dite qui définit les attributions et les devoirs des gouvernements ; et celle-ci ne les a jamais réduits au rôle de commissaires de police. Elle ne les charge pas seulement de procurer aux individus le bien inappréciable de la sécurité, elle leur confie de plus la surveillance et la haute direction de tous les intérêts collectifs, moraux, aussi bien que matériels.

    La science économique déclare ensuite, sur les données qu'elle a recueillies et étudiées, de quelle manière le gouvernement doit remplir ses devoirs vis-à-vis de l'industrie, dans quel cas il doit agir et dans quel cas s'abstenir, suivant les temps et suivant les lieux.

    Les économistes, et c'est le plus grand nombre, qui se font une idée juste des fonctions du gouvernement, et pour qui la liberté individuelle n'est pas une recette unique, pas plus qu'en médecine la saignée du docteur Sangrado, ne me semblent pas fondés à réprouver. La protection douanière autant que la petite église qui décline la compétence du gouvernement en matière de travail. Eux qui approuvent d'autres encouragement plus ou moins efficace employés par les pouvoirs publics, pourquoi déploient-ils tant de sévérité contre celui-là, contre un moyen qu'une si longue et si générale expérience a, en quelque : sorte, consacré ? Ont-ils suivi, en le condamnant, la vraie méthode de la science ? Le philosophe illustre de l'antiquité qui, dans sa Poétique, a tracé les règles du goût, les avait puisées dans les oeuvres des grands poètes ; les économistes qui ont essayé de formuler la théorie du commerce international, devaient-ils dédaigner, comme ils l’ont fait, les exemples des grands administrateurs et des grands hommes d'Etat ? C'est le flambeau de l'histoire à la main que Malthus a découvert, ou tout au moins a prouvé les lois de la population. Si l'on veut se bien édifier sur celles du commerce international, au lieu de railler légèrement tous les tarifs et tous les règlements protecteurs, ces expressions de la civilisation industrielle des peuples, il faudrait, avec le même soin et avec le même calme d'esprit que les physiciens et les chimistes en présence des phénomènes de la nature, en rechercher la signification, les tendances et les effets.

    A défaut d'une investigation profonde et concluante dans le domaine des faits, trouve-t-on du moins dans les principes déjà établis et devenus évidents des arguments décisifs ?

    L'objection célèbre, que la protection ne peut que changer artificiellement l'emploi du capital national, suppose que, au moment où tel droit protecteur est établi, tout le capital du pays est employé, qu’il l'est de la manière la plus avantageuse, et qu’il n'est pas susceptible d'accroissement ; et elle oublie les capitaux étrangers. D'ailleurs, elle peut être alléguée contre tout autre encouragement donné par l'État à une industrie.

    Mais un principe est depuis longtemps placé au dessus de toutes les controverses, c'est celui de la division du travail. Incontestablement, la division de travail s'accommode mal des barrières de douanes qui entoureraient un espace trop circonscrit, ou même, sur un territoire d'une grande étendue, des barrières trop multipliées, trop hautes, ou inconsidérément établies, c'est-à-dire des applications inintelligentes et abusives du système protecteur ; mais elle se concilie fort bien avec ce système convenablement pratiqué ; bien plus, dans certains cas elle l'appelle. Si l'on envisage la division du travail au sein d'un État, on reconnaît que, plus d'une fois, elle ne saurait se compléter ou se maintenir à l’aide de la liberté seule, par exemple, lorsque la concurrence d'autres nations plus avancées lui fait obstacle, ou menace, au retour de la paix, d'anéantir les progrès accomplis durant une longue guerre. Si on la considère sur le globe tout entier, on la trouve contrariée, assurément, par des tentatives insensées telles que celles de cultiver la vigne dans le nord de l’écosse ou le caféier dans notre zone ; mais toutes les industries n'ont pas, à beaucoup près, un champ aussi nettement délimité que ces deux cultures, citées en exemple par Adam Smith et par J.-B. Say ; si, dans leurs essais pour acclimater de nouvelles branches de travail, les nations tâtonnent et se trompent quelquefois, c'est en cherchant à acquérir de nouveaux éléments de prospérité qu'elles révèlent les vocations diverses de chaque pays ; c'est ainsi que la civilisation s'étend et que la division territoriale du travail se réalise peu à peu. La division du travail universel, sous la loi d'une liberté absolue, est la plus féconde et la plus belle qu'on puisse concevoir ; mais elle ne peut être que l'oeuvre des siècles ; la division du travail, l'histoire nous l'enseigne, s'applique d'abord à de petites localités, puis à des espaces plus grands, puis à de plus grands encore ; sous le régime d'une liberté limitée, mais progressive, elle a déjà gagné immensément de terrain, et elle en gagnera immensément encore.

    La protection douanière est proscrite comme une usurpation des intérêts privés, comme une atteinte à la justice, comme un privilège pour quelques-uns au détriment de tous.

    Cobden en Angleterre l'a flétrie en la qualifiant de spoliation, et le mot a passé le détroit. Chez nous on lui a appliqué une expression qui a désigné des aspirations généreuses, mais à laquelle des événements terribles ont attaché depuis une signification sinistre : c'est du socialisme, s’est-on écrié, c'est un socialisme de vieille date, qui a constitué, au profit des chefs d'industrie, le même droit au travail que le nouveau réclame pour les ouvriers. Bastiat a prononcé un mot plus gros encore, celui de communisme, et c'est sa dernière malice contre le système protecteur.

    Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de théorie pour soutenir l'intérêt particulier contre l'intérêt général. Si des influences privées sont assez puissantes pour extorquer des avantages que nulle considération d'intérêt public ne justifie, la science n'élèvera jamais la voix pour les défendre. Dans un pays ou les hommes qui font la loi maintenaient une législation, dont le résultat était de hausser le taux de leurs fermages en augmentant le prix du pain, on comprend que le cri de spoliation soit sorti d'une poitrine indignée. Mais, encore un coup, c'est l'abus seul et non l'usage honnête et intelligent du système protecteur que ces reproches atteignent, sa corruption et non son état d'innocence, pour employer une expression de Vauban dans sa Dîme royale.

    C'est une erreur capitale, en effet, d'admettre que, en établissant une protection, les pouvoirs publics ne font jamais que céder à la pression d'intérêts cupides et exigeants, qu'ils trahissent constamment leurs devoirs par corruption ou par faiblesse. Si l'abus qui se mêle à toutes les affaires humaines se retrouve ici comme ailleurs, le patriotisme et la fermeté connue d'hommes d'État célèbres de l'ancien et du nouveau monde protestent avec énergie contre une odieuse et gratuite supposition ; je ne parle pas de l'organisation des pouvoirs publics qui, dans plus d'un pays, la repousse avec la même force. Lorsqu'un gouvernement accorde à une industrie l'appui de la douane, dans la règle il a en vue un intérêt national, politique ou économique, de défense ou de richesse ; que des intérêts particuliers aient sollicité la mesure ou qu'ils en retirent profit, il n'est pas pour cela leur serviteur ; il l'est d'autant moins que c'est aux capitaux et au travail de tous et non pas de telles ou telles personnes qu'il ouvre ainsi un nouveau champ, et que la plupart de ceux qu'il favorise, par conséquent, sont pour lui des inconnus.

    La justice n'est pas moins blessée, dira-t-on, d'avantages que les producteurs obtiennent aux dépens des consommateurs. Mais, ce que l'intérêt général exige peut-il être contraire à la justice, à moins qu'on ne parle de cette justice absolue qui a été qualifiée de souveraine injustice ? Le sacrifice des consommateurs consiste à payer quelque temps certaines marchandises un peu plus cher ; quel est donc l'avantage des producteurs ? C'est, dans le commencement, la sécurité nécessaire aux tâtonnements et aux risques du début, et, pour ceux qui réussissent, un surcroît de profits. Mais, au bout d'une assez courte période, tous les traités d'économie politique le répètent, ces bénéfices élevés sont abaissés par la concurrence intérieure au taux commun des profits dans la contrée ; tel est du moins le cas pour toutes les industries dans lesquelles la concurrence intérieure s'exerce sans obstacle naturel ou artificiel, c'est-à-dire pour les manufactures en général. Ainsi les industriels protégés, ces privilégiés, ces infâmes spoliateurs, se voient bientôt replacés sous la loi commune, et la nation s'est enrichie d'un élément durable de prospérité.

    Cet encouragement, par lequel une nation paie, dans son intérêt bien ou mal entendu, les frais d'éducation d'une industrie nouvelle, que peut-il avoir de commun avec le droit au travail ? La protection douanière ne constitue un droit pour personne ; il n'appartient à aucun particulier de la réclamer à ce titre ; les gouvernements sont toujours libres de la donner ou de la refuser. Parmi les devoirs des gouvernements envers le travail, on doit ranger celui d'en accroître, en tant qu'ils le peuvent, la vertu productive, de l'animer, d'en étendre le domaine, ce qui est le but du système protecteur ; mais ils ne sont nullement chargés d'assurer à chacun du travail, par la protection ou autrement. Que, dans des jours de crise, l'État occupe des bras oisifs à des ouvrages peu féconds, c'est quelquefois une pénible nécessité ; un système protecteur éclairé réserve les encouragements publics au travail riche d'avenir. Le travail n'a vis-à-vis des gouvernements qu'un seul droit à faire valoir, celui de n'être pas brusquement abandonné après avoir été soutenu.

    Afin de décrier la protection et de la rendre odieuse à des esprits effrayés, on a fait un étrange abus des mots socialisme, droit au travail, atteinte à la propriété. Je ne veux parler que de ce qui s'est dit en ce genre de l'autre côté du Rhin, et je me bornerai à un seul exemple. Un ministre habile, M. de Bruck, le lendemain d'une grande révolution, opère dans la monarchie autrichienne des réformes considérables ; après avoir fait tomber les barrières qui séparaient l'empire en deux moitiés, il remplace un système prohibitif, qui a une soixantaine d'années de date, par un système de simple protection ; des amis éclairés de la liberté commerciale eussent battu des mains ; des hommes qui marchent sous la bannière de cette liberté n'ont pas craint de qualifier le nouveau tarif de l'Autriche de révolte audacieuse contre la propriété. Toute opinion a ses sectaires ; c'est le même fanatisme économique qui a inspiré cette formule que j'ai lue, de mes propres yeux lue, dans une feuille allemande : Le libre échange est un onzième commandement de Dieu (Die Handelsfreiheit ist eilftes Gebot).

    Des philanthropes imputent à la protection douanière tous nos malheurs ; chaque fois que le sol tremble, c'est la faute de la protection comme c'était dans un autre temps la faute de Voltaire et de Rousseau. Ils lui en veulent surtout d'avoir doté la France de l'industrie manufacturière. L'industrie manufacturière avec ses grèves d'ouvriers et les désordres de toute espèce qui l'accompagnent, est pour eux un objet d'horreur ; c'est, dans notre société, la partie malade, le principe de dissolution et de mort. Pour sauver le corps social de la gangrène, ils souscriraient avec joie à l'amputation d'un membre vicié, à l'extirpation d'un germe funeste, à la destruction des manufactures en un mot. Aveugles qui ne voient pas les merveilles de l'industrie moderne ! Ingrats qui méconnaissent ses bienfaits ! Insensés qui détruiraient de gaieté de coeur le fruit glorieux de tant de labeur et de tant de génie !

    Lorsque le sophisme et l'anarchie avaient envahi les ateliers et répandaient l'effroi dans les rues, on ne s'étonne pas que les adversaires de l'industrie manufacturière aient trouvé de l'écho ; mais il est permis aujourd'hui d'envisager les choses avec plus de sang-froid. Exagérez autant que vous le voudrez les maux qui servent de cortège à l'industrie manufacturière, et je conviens de leur gravité ; auriez-vous donc espéré qu'elle dût verser sur nous un torrent de joies sans mélange, et que ses prospérités fussent soustraites aux vicissitudes de la condition humaine ? On lit dans l'Esprit des lois : «Aureng-Zeb, à qui l'on demandait pourquoi il ne bâtissait point d'hôpitaux, dit : Je rendrai mon empire si riche, qu'il n'aura pas besoin d'hôpitaux. Il aurait fallu dire : Je commencerai par rendre mon empire riche, et je bâtirai des hôpitaux. » Nos grandeurs industrielles, en effet, comme toutes les autres, sont mêlées de misères inévitables. Est-ce donc que l'agriculture serait exemple de souffrances ? Un bras de mer sépare le paupérisme agricole du paupérisme manufacturier. Au lieu de se répandre en lamentations sur des plaies trop douloureuses, n'est-il pas plus sage de chercher à les adoucir ? Sont-elles absolument irrémédiables ? Une ville de fabrique est-elle nécessairement le foyer de tous les vices ? Lowell n’offre-t-il pas le spectacle de la plus pure moralité au milieu de vastes et florissantes manufactures ?

 

    Les contrées qui n'ont d'autre ressource que l'agriculture sont dans un état voisin de la barbarie, et les grandes calamités ne leur sont pas pour cela épargnées. L'industrie manufacturière ouvre une nouvelle ère pour la civilisation, pour l'agriculture, en particulier, qui, jusque-là, est languissante, et qu'un nouvel et vaste débouché ranime. La détruire chez nous, ce serait faire rétrograder la civilisation de plusieurs siècles, ce serait porter un coup mortel à l'agriculture, cet objet exclusif de la sollicitude des mêmes personnes qui ont juré haine aux fabriques. Heureusement cette oeuvre impie n'est pas possible. Nous conserverons avec un soin religieux cette splendeur manufacturière dont nous sommes fiers à si juste titre, comme nous conserverons nos chemins de fer malgré quelques effroyables désastres ; et, loin de trouver si coupable le système protecteur qui nous a aidés à y atteindre, loin de le rendre responsable de tous nos malheurs, nous y verrons un utile moyen de développement et de progrès.

    Les institutions se recommandent aujourd'hui auprès de l'opinion publique par le plus ou moins d'avantages qu'elles procurent aux classes ouvrières ; et le système protecteur a été discuté aussi de ce point de vue. Le système protecteur est bienfaisant ou malfaisant sous ce rapport, suivant qu'il atteint ou qu'il manque son but, qui est l'accroissement de la prospérité générale. Lorsqu'il donne au travail une impulsion plus vive, qu'il multiplie les exploitations, et qu'il augmente la richesse, il est évident que les salaires des ouvriers s'élèvent. Ces mêmes salaires s'abaissent, au contraire, là où il soutient des industries factices, c'est-à-dire mal appropriées au pays, là où il ne sert que des intérêts particuliers, là enfin où il a pour effet la langueur et l'appauvrissement.

    La paix est devenue le premier besoin des nations, des nations naguère encore les plus belliqueuses ; et elle a déjà résisté comme par miracle à deux grandes commotions européennes. Les promoteurs de la liberté commerciale illimitée sont aussi les apôtres de la paix : cause noble et sainte, pour laquelle on ne peut éprouver que des sympathies, mais, grâce à Dieu, déjà gagnée autant qu'elle peut l'être ! Les progrès de la liberté commerciale, qui pourrait en douter ? accroîtront les garanties de cette, paix si précieuse, et nous les appelons de tous nos voeux ; mais la protection douanière la trouble-t-elle ? Si parfois elle a occasionné de légers tiraillements, quelles guerres a-t-elle provoquées de nos jours ? Dans les pays où elle a élevé le plus haut ses barrières, en France, par exemple, a-t-elle empêché un commerce extérieur immense, et, par conséquent, les relations les plus étroites avec toutes les parties du globe ? En contribuant, chez les nations les plus avancées, au développement des manufactures, n'a-t-elle pas institué la plus efficace des propagandes en faveur de la paix ?

    Ainsi la protection n'est point nécessairement, comme ses adversaires le disent avec mépris ou avec colère, une illusion ou une spoliation féconde en calamités sans nombre ; restriction temporaire de sa nature, entre les mains d'un gouvernement habile, elle peut être et elle a été, en effet, un instrument de progrès. La doctrine de la protection peut s'allier, non pas avec la superstition, mais avec un culte éclairé de la liberté commerciale. Par cela seul qu'on la professe, on n'est pas un esprit étroit, illibéral ; si dans un pays les protectionnistes défendent la cause du passé, dans un autre ils sont les champions de l'avenir, dans un troisième enfin ce sont des conservateurs prudents. Entendue dans ce sens, la théorie du commerce international est en harmonie avec l'impartialité historique, caractère éminent d'une époque où l'on n'admet pas volontiers que le même régime économique, pas plus que la même constitution politique, convienne à tous les temps et à tous les lieux.

    Elle est conforme à l'opinion la plus généralement répandue, et ce pourrait être dans certains cas un motif de douter d'elle. Cependant, quelque dédain qu'ils affichent pour le profane vulgaire, si rebelle à la vérité, les savants, trop sujets à l'esprit de système, ont souvent besoin d'être contrôlés par le grand nombre ; dans les questions de l'ordre moral, c'est du moins l'opinion des philosophes de notre siècle, leur tâche consiste principalement à préciser les notions vagues du sens commun, et c'est l'adhésion du sens commun qui donne à leurs conceptions le sceau de la vérité. Depuis près d'un siècle que la science a lancé ses foudres contre le système protecteur, le système protecteur, loin d'être gisant dans l'arène, ne s'est constitué que plus fortement sur le sol de l'Europe ; il a même pris possession de l'Amérique émancipée. On aurait mauvaise grâce à vouloir expliquer ses succès par des coalitions d'intérêts particuliers ; dans l'ensemble sinon dans les détails, on ne peut y voir que l'expression des volontés nationales. Les systèmes qui contrarient la nature des choses rencontrent dans l'instinct de conservation des sociétés un obstacle invincible ; et la protection douanière subsiste encore sous la réprobation d'Adam Smith, tout comme le prêt à intérêt a continué au moyen âge sous le double anathème d'Aristote et de l'Église.

    Ce n'est pas que, dans la même période, la liberté commerciale n'ait rapidement accru son domaine ; les fonctions que je remplis me mettent à même d'en suivre les progrès mois par mois, et presque jour par jour ; mais ces progrès ont été rarement l'oeuvre de la théorie qui refuse toute aide au travail du pays. C'est l'insurrection des anciennes colonies contre leurs métropoles qui ouvre à toutes les nations de l'Europe le marché du nouveau monde ; c'est la victoire qui ouvre l'entrée de la Chine. La réforme commerciale de l'Angleterre est accomplie par Cobden et par Robert Peel avec les arguments d'Adam Smith mais ses auteurs véritables sont les Watt, les Arkwright et tous ces grands inventeurs qui, les circonstances aidant, ont donné à l'Angleterre le sceptre de l'industrie, et augmenté sa population au delà des ressources habituelles de son territoire. Sur notre continent, c'est avant tout la centralisation administrative et la tendance aux grandes agglomérations politiques qui suppriment les barrières de douane, témoin, dans ces derniers temps, la centralisation des péages en Suisse, et l'incorporation douanière des pays hongrois, du Schleswig et de la Pologne par l'Autriche, par le Danemarck et par la Russie. Lorsqu'on abolit ou qu'on diminue des restrictions par des motifs purement économiques, c'est presque toujours après avoir reconnu qu'elles ont fait leur temps, et que, comme on parle chez les Hollandais, quand les courants ont changé il faut changer les balises ; ou bien c'est pour les réduire aux justes proportions dont elles n'auraient jamais dû s'écarter. Ce sont autant de Victoires, non pas pour la théorie qui ne voit point de salut hors de la liberté illimitée, mais pour celle qui fait la juste part de la protection comme de la liberté, en tenant compte des exigences des temps, pour celle, en un mot, que List a exposée dans son Système national.

    Si, pour être exacte et complète, la science est obligée de reconnaître les barrières de la nationalité, elle-même ne s'arrête pas devant elles ; elle est essentiellement cosmopolite. Un des plus célèbres compatriotes de List, le grand poète dont l'Allemagne célébrait, il y a deux ans, le centième anniversaire et dont l'imposante mémoire lui offrait comme un symbole de cette unité qu'elle poursuit vainement, Goethe a dit quelque part : « Il n'y a point d'art national ni de science nationale. L'art et la science appartiennent au monde entier comme toutes les grandes choses, et ils ne peuvent avancer que par une libre action réciproque de tous les contemporains les uns sur les autres, accompagnée d'une étude constante des monuments du passé. » Le Système national n'est donc point une oeuvre purement allemande. Si un ardent patriotisme a conduit la plume de son auteur, si la situation particulière de l'Allemagne y a dicté beaucoup de pages, les notions qu'il contient sur une grande contrée dont la fortune est si intimement liée à la nôtre et qui ressent le contrecoup de toutes nos révolutions, ne font qu'augmenter pour nous son intérêt. Mais le Système national n'est pas borné dans son application à l'espace qui s'étend du Rhin à la Vistule. Nous y reconnaissons aisément, sous une forme plus scientifique, il est vrai, des idées qui, depuis longtemps, ont cours parmi nous. Quoi qu'il en soit, on peut importer des vérités utiles d'outre Rhin, aussi bien que d'outre Manche, et aucun esprit élevé, à quelque école qu'il appartienne, ne dédaignera une doctrine dont la publication a été chez nos voisins un événement.

    La question qui fait l'objet du Système national et qui agité aujourd'hui l'Allemagne plus vivement que jamais, n'est pas, à l'heure qu'il est, en possession d'émouvoir parmi nous les esprits ; mais il est évident qu'elle n'est qu'ajournée, et qu'elle s'emparera de l'attention publique dès que d'autres questions plus graves auront été résolues. Publié dans le moment actuel, le présent volume n'excitera donc pas un intérêt passionné ; on n'y verra pas, du moins, un ouvrage de circonstance, et ceux qui voudront bien le lire le jugeront plus sainement, l'étudieront avec plus de fruit. Peut-être, toutefois, cette grandiose exposition anglaise, qui réunit dans le palais de cristal de Hyde-Park les produits des deux hémisphères, et où les ressources diverses de chaque climat et les conquêtes industrielles de chaque race seront mises au grand jour, lui donne-t-elle une certaine opportunité.

    Mai 1851.

     

HENRI RICHELOT.

 

 

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*L'Association douanière allemande

**Pour éviter des malentendus dans la lecture du Système national, on croit devoir avertir que, sous la plume de List, l'économie politique signifie, le plus souvent, la partie de cette science qui traite du commerce international.

***Je veux parler de M. J. Stuart Mill, auteur d'un traité d'économie politique, qui est un excellent résumé des progrès que la science a accomplis en Angleterre depuis Adam Smith, et où en particulier diverses questions qui se rattachent au commerce international sont habilement traitées. Une citation de cet ouvrage relative à la protection douanière trouvera ici naturellement sa place. Après avoir condamné la protection en tant que moyen de retenir le numéraire ou de procurer du travail aux nationaux, et indiqué dans quelle mesure la défense et l'indépendance du pays l'admettent, M. Stuart Mill ajoute ces lignes, d'autant plus dignes de remarque, qu'elles ont été écrites au milieu des succès du Free Trade.
   « Les droits protecteurs ne sauraient se justifier par de pures considérations d'économie politique que dans un seul cas, celui où on les établit à titre temporaire, particulièrement chez une nation jeune et grandissante, dans l'espérance d'y acclimater une industrie étrangère appropriée au pays. La supériorité d'un pays sur un autre dans une branche de travail tient souvent à ce qu'il s'y est adonné plus tôt ; il peut ne posséder aucun avantage qui lui soit propre, mais seulement de l'habileté acquise et de l'expérience. Un pays qui a cette habileté et cette expérience à acquérir peut, sous d'autres rapports, offrir de meilleures conditions pour une industrie que ceux qui l'ont devancé dans l'arène. Or, on ne doit pas espérer que des individus, à leurs risques et périls, ou plutôt à leur préjudice certain, introduisent une fabrication nouvelle, et supportent la charge de son entretien jusqu'à ce que les producteurs nationaux aient achevé leur éducation et atteint des nivaux exercés de longue main. Afin de faire face aux frais d'une telle expérience, un droit protecteur, continué pendant un temps raisonnable, est quelquefois pour une nation le mode de s'imposer qui présente le moins d'inconvénients. Mais la protection doit être restreinte aux cas où l'on a de bonnes raisons de croire que l'industrie soutenue sera, au bout d'un certain délai, capable de s'en passer ; et l'on ne doit pas laisser espérer aux producteurs nationaux qu'elle leur sera continuée au delà du temps strictement nécessaire pour l'épreuve de leurs forces. »

****Ces notes du traducteur, qui consistent dans des rectifications et dans des éclaircissements sur des points de doctrine et de fait, sont signées de ses initiales, et elles seront ainsi facilement distinguées de celles de l'auteur lui-même.


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