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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

henry_charles_carey.jpg


TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE II :

DE L'HOMME, SUJET DE LA SCIENCE SOCIALE.

 

    § 2. —  L'individualité de l'homme est proportionnée à la diversité de ses qualités et des emplois de son activité. La liberté de l'association développe l'individualité. Variété dans l'unité et repos dans la diversité. L'équilibre des mondes et des sociétés se maintient par un contre-poids.

   
La seconde qualité distinctive de l'homme est son INDIVIDUALITÉ. Un rat, un rouge-gorge, un loup ou un renard sont chacun, partout où on les trouve, le type de leur espèce, possédant des habitudes et des instincts qui leur sont communs avec toute leur race. Il n'en est pas ainsi à l'égard de l'homme, chez lequel nous trouvons des différences de goûts, de sentiments et de facultés, presque aussi nombreuses que celles qu'on observe sur le visage humain.

    Cependant, pour que ces différences se développent, il est indispensable que l'homme forme une association avec ses semblables, et partout où elle lui a été refusée, on ne peut pas plus constater l'individualité que si on la recherchait parmi les renards et les loups. Les sauvages de la Germanie et ceux de l'Inde diffèrent si peu qu'en lisant les récits qui concernent les premiers, nous croirions facilement lire ceux qui concernent les seconds. Si nous passons de ceux-ci à des formes plus humbles d'association, telles qu'elles existent parmi les tribus sauvages, nous trouvons une tendance croissante au développement des variétés du caractère individuel ; mais si nous voulons trouver ce développement élevé à son plus haut point, nous devons le chercher dans les lieux où l'on fait les appels les plus multipliés aux efforts intellectuels, où il y a la plus grande variété de travaux ; dans les lieux où, conséquemment, la puissance d'association existe à son état le plus parfait, c'est-à-dire dans les bourgs et les villes. Un tel fait est complètement d'accord avec ce qui s'observe partout ailleurs.

    « Plus un être est imparfait, dit Goethe, plus les parties individuelles qui le constituent se ressemblent réciproquement et plus ces parties elles-mêmes ressemblent au tout. Plus un être est parfait et plus sont dissemblables les parties qui le composent. Dans le premier cas, ces parties sont, plus ou moins, une reproduction de l'ensemble ; dans le second, elles en sont totalement différentes. Plus les parties se ressemblent, moins il existe entre elles de subordination réciproque : la subordination des parties indique un haut degré d'organisation (6). »

    Ces paroles de Goethe sont aussi vraies, appliquées aux sociétés, qu'aux végétaux et aux animaux en vue desquels elles ont été écrites. Plus les sociétés sont imparfaites, moins les travaux y sont variés et moins, conséquemment, le développement de l'intelligence y est considérable, plus les parties qui les composent se ressemblent, ainsi que peut le constater facilement toute personne qui étudiera l'homme dans les pays purement agricoles. Plus est grande la diversité des travaux, plus est considérable la demande d'efforts intellectuels, plus les parties constituantes des sociétés deviennent dissemblables, et plus l'ensemble devient parfait, comme on peut s'en apercevoir immédiatement, en comparant un district purement agricole avec un autre où se trouvent heureusement combinés l'agriculture, l'industrie et le commerce. La différence, c'est là le point essentiel pour l'association. Le fermier n'a pas besoin de s'associer avec un autre fermier son confrère, mais il a besoin de le faire avec le charpentier, le forgeron et le meunier. L'ouvrier du moulin n'a guère de motif de faire des échanges avec son confrère, mais il a besoin d'en faire avec celui qui construit des maisons ou qui vend des substances alimentaires, et plus sont nombreuses les nuances de différence qui existent dans la société dont il fait partie, plus sera grande la facilité et la tendance vers cette combinaison d'efforts nécessaire au développement des qualités particulières de ses membres pris individuellement. On a souvent remarqué dans quelle proportion extraordinaire, lorsqu'une demande de services nouveaux surgit, on trouve des qualités spéciales dont l'existence n'avait pas été soupçonnée auparavant. C'est ainsi qu'à l'époque de notre révolution les forgerons et les avocats se révélèrent comme d'excellents soldats, et la Révolution française a mis en lumière les talents militaires de milliers d'individus qui, sans ces circonstances, auraient passé leur vie derrière une charrue. C'est l'occasion qui fait l'homme. Dans toute société, il existe une somme immense de capacité latente qui n'attend que le moment propice pour se révéler ; et c'est ainsi qu'il arrive que dans les agglomérations sociales où n'existe pas la diversité des travaux, la puissance intellectuelle reste stérile à un si haut point. On a défini la vie : « un échange de rapports mutuels, » et là où la différence des objets n'existe pas, les échanges ne peuvent avoir lieu.

    Il en est de même dans toute la nature. Pour faire naître l'électricité, il faut mettre deux métaux en contact ; mais pour les combiner il faut d'abord les réduire à leurs éléments primitifs, et cela ne peut s'opérer que par l'intervention d'un troisième corps différant complètement de tous deux. Ces mesures une fois prises, le corps qui, auparavant était lourd et inerte, devient actif et plein de vie et capable immédiatement d'entrer dans de nouvelles combinaisons. Ainsi également d'une masse de houille. Brisez-la en morceaux les plus petits possible, et dispersez-les sur le sol ; ils resteront toujours des morceaux de houille. Mais décomposez-les par l'action de la chaleur, faites que leurs diverses parties soient individualisées, et immédiatement elles deviennent susceptibles d'entrer dans de nouvelles combinaisons, de former des parties constituantes du tronc, des branches, des feuilles ou des bourgeons d'un arbre, ou des os, des muscles ou du cerveau d'un homme. Le blé, fruit du travail humain, peut rester (et nous savons que cela a eu lieu), pendant une longue suite de siècles, sans se décomposer et sans se combiner avec aucune autre matière ; mais s'il est introduit dans notre estomac, il se résout aussitôt dans ses éléments primitifs, dont une partie devient des os, du sang, ou de la graisse, et se dissipe de nouveau dans l'atmosphère sous la forme de transpiration, tandis qu'une autre est rejetée sous la forme de matière excrémentitielle, et prête à entrer instantanément dans la composition de nouvelles formes végétales. La puissance d'association existe ainsi partout dans le monde matériel, en raison de l'individualisation. C'est ainsi également qu’il en a été partout à l'égard de l'homme, et le développement de l'individualité a été, en tout temps et dans tous les pays, en raison de son pouvoir d'obéir à cette loi primitive de la nature qui impose la nécessité de s'associer avec ses semblables.

    Ce pouvoir ainsi qu'on l'a déjà vu, a toujours existé en raison directe de l'équilibre des forces centralisatrices et décentralisatrices ; là où cette action s'est trouvée le plus développée, nous devons trouver le plus d'individualité, et l'on peut démontrer facilement que les choses se sont passées ainsi. Dans aucun pays du monde l'individualité n'a existé à un aussi haut degré qu'en Grèce, dans la période immédiatement antérieure à l'invasion de Xerxès ; et c'est alors, et dans ce pays, que nous le trouvons à son plus haut point de développement. C'est aux hommes que produisit cette période que le siècle de Périclès doit son illustration. La destruction d'Athènes par les armées des Perses amena la transformation des citoyens en soldats, avec une tendance constante à l'accroissement de la centralisation et à l'affaiblissement du pouvoir de s'associer volontairement et de l'individualité, jusqu'au moment où l'on trouve l'esclave seul cultivant le territoire de l'Attique, les citoyens libres de la première période ayant complètement disparu. Il en fut encore de même en Italie où l'on trouvait l'individualité la plus puissante, à l'époque où la Campanie était couverte de nombreuses villes. Par suite de leur déclin, la grande ville se remplit de pauvres et devint la capitale d'un territoire cultivé par des esclaves. Il en est de même encore en Orient, où la société est partagée en deux grandes classes, l'une composée d'individus qui travaillent et sont esclaves, et l'autre qui vit de ce travail des individus esclaves. Entre deux classes semblables il ne peut exister aucune association, parce qu'il manque entre eux cette différence de travaux nécessaire pour produire un échange de services. La chaîne de la société éprouvant alors une interruption dans les anneaux qui la relient, il n'existe aucun mouvement entre les diverses parties, et là où le mouvement cesse, il ne peut exister plus de développement dans l'individualité du caractère qu'on n'en trouverait dans le caillou, avant qu'il n'eût été soumis à l'action du chalumeau chimique.

    Les villes et les bourgs nombreux de l'Italie, au moyen âge, étaient remarquables par leur mouvement et le développement de leur individualité. Il en était de même en Belgique et en Espagne, avant la centralisation qui suivit immédiatement l'expulsion des Maures et la découverte des mines d'or et d'argent du continent américain. C'est ce qui eut lieu également dans chacun des royaumes qui forment maintenant le royaume uni d'Angleterre et d'Irlande.

    Si nous examinons l'Irlande en particulier, nous la voyons à la fin du dernier siècle donner au monde des hommes tels que Burke, Flood, Grattan, Sheridan et Wellington ; mais, depuis cette époque, la centralisation s'est développée considérablement et l'individualité a disparu. Le même fait a eu lieu également en Écosse depuis l'union. Il y a cent ans, ce pays offrait aux regards une réunion d'individus occupant un rang aussi distingué qu'aucun autre en Europe ; mais ses institutions locales sont tombées en décadence, et l'on nous apprend, qu'aujourd'hui, il s'y trouve « moins de penseurs originaux que jamais, depuis le commencement du dernier siècle (7). » L'esprit de toute la jeunesse, nous dit le même journal, est aujourd'hui forcé « de se façonner au moule des universités anglaises, qui exercent sur lui une influence défavorable à l'originalité et à la puissance de la pensée. »

    Dans l'Angleterre elle-même la centralisation a fait des progrès considérables, et l'on en a constaté l'influence parmi ses populations, dans l'accroissement constant du paupérisme, situation contraire au développement de l'individualité. Les petits propriétaires fonciers ont peu à peu disparu pour faire place au fermier et à des ouvriers pris à bail, et au grand manufacturier entouré de masses innombrables de travailleurs dont il ignore même les noms ; à chaque pas fait dans cette direction, on voit diminuer la puissance de l'association volontaire. Londres prend un développement énorme, aux dépens du pays pris en masse, et c'est ainsi que la centralisation produit l'excès de population, maladie qu'il faut guérir par la colonisation qui tend, à chaque moment, à diminuer la puissance d'association.

    Si nous jetons les yeux sur la France, nous y voyons le déclin de l'individualité suivre constamment le développement de la centralisation. Au siècle de Louis XIV où la centralisation est si complète, presque tout le territoire du royaume était entre les mains de quelques grands propriétaires et grands dignitaires de l'Église, dont la plupart n'étaient que des courtisans sur le visage desquels se réfléchissait la physionomie du souverain qu'ils étaient obligés d'adorer. Le droit au travail était alors réputé un privilége qui devait s'exercer suivant le bon plaisir du monarque, et il était défendu aux individus, sous peine de mort, d'adorer Dieu selon les inspirations de leur conscience, ou même de quitter le royaume.

    Si nous nous transportons en Amérique, nous voyons dans les États du nord l'individualité développée à un degré tout à fait inconnu ailleurs ; et, par ce motif, que la centralisation y est très-restreinte, en même temps que la décentralisation facilite le rapide développement de la puissance d'association. Là, tous les anneaux de la chaîne sont au complet, et chaque individu sentant qu'il peut s'élever s'il en a la volonté, il y a là le plus puissant stimulant pour s'efforcer de développer son intelligence. Dans les États du Sud le pouvoir se concentre entre les mains de quelques individus, et l'association entre esclaves ne peut avoir lieu, que par la volonté du maître ; comme conséquence de ce fait, l'individualité y est réduite aux plus faibles proportions.

    C'est dans la variété qu'existe l'unité, et c'est là un axiome aussi vrai dans le monde social que dans le monde matériel. Que le lecteur observe les mouvements d'une ville et qu'il étudie la facilité avec laquelle des individus, de professions si diverses, combinent leurs efforts, le nombre de gens qui doivent travailler de concert pour produire un journal à deux sous, un navire, une maison, un opéra ; qu'il compare ensuite ce spectacle avec la difficulté qu'on éprouve dans l'intérieur du pays et surtout dans les districts purement agricoles de se réunir, même pour les opérations les plus simples, et il s'apercevra que c'est la différence des fonctions qui conduit à l'association. Plus l'organisation de la société est parfaite, plus est considérable la variété des appels faits à l'exercice des facultés physiques et intellectuelles, plus aussi s'élevera le niveau de l'homme considéré dans son ensemble et plus seront prononcés les contrastes entre les individus.

    C'est ainsi que l'individualité se développe en même temps que la puissance d'association, et prépare la voie à une combinaison d'efforts nouveaux et plus parfaits.

    Plus l'attraction locale tend à faire un équilibre parfait à l'attraction centrale, c'est-à-dire plus la société tend à se conformer aux lois que nous voyons régir notre système des mondes, plus aussi l'action de toutes les parties sera harmonieuse et plus forte sera la tendance à l'association volontaire et au maintien de la paix au dehors aussi bien qu'au dedans.

   

 


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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE II :

DE L'HOMME, SUJET DE LA SCIENCE SOCIALE.

 

    § 3. — La responsabilité de l'homme se mesure par son individualité. Preuves historiques à l'appui : L'association, l'individualité et la responsabilité se développent et déclinent simultanément.

 

 

 

    Parmi les attributs qui distinguent l'homme de tous les autres animaux, vient ensuite la RESPONSABILITÉ de ses actions devant ses semblables et devant son Créateur. 

 

    L'esclave n'est pas un être responsable ; car il ne fait qu'obéir à son maître. Le soldat n'est pas responsable des meurtres qu'il commet, car il n'est qu'un instrument entre les mains de l'officier, son supérieur, et celui-ci, à son tour, ne fait qu'obéir au chef irresponsable de l'État. Le pauvre n'est pas un être responsable, bien que souvent on le considère comme tel. La responsabilité augmente avec l'individualité, et cette dernière se développe, ainsi que nous l'avons vu, avec la puissance d'association. 

 

    Le sauvage égorge et pille ses semblables et montre avec orgueil leurs têtes, ou le butin qu'il a conquis, comme une preuve de sa ruse ou de son courage. Le soldat se vante de ses prouesses sur le champ de bataille et énumère avec plaisir les hommes tombés sons son bras ; et cela, dans une société dont les lois ordonnent l'amende et la prison, pour punir la plus légère atteinte aux droits individuels. Une nation belliqueuse s'enorgueillit de la gloire acquise sur le champ de bataille, au prix de centaines et de milliers de morts ; elle décore ses galeries de tableaux enlevés à titre de butin à leurs possesseurs légitimes, en même temps que ses généraux et ses amiraux vivent dans l'opulence, fruit de leur part respective dans les dépouilles de la guerre. A mesure que l'individualité se développe, les hommes apprennent à donner à de pareils actes leurs noms véritables et les seuls légitimes: ceux de vol et de meurtre. 

 

    Le sauvage n'est pas responsable de ses enfants, pas plus que l'esclave qui ne les regarde que comme la propriété de son maître. A chaque pas vers l'individualité parfaite, individualité qui est toujours le résultat d'un accroissement dans le pouvoir de s'associer volontairement, les hommes apprennent à apprécier de plus en plus leur sérieuse responsabilité envers la société en général et envers leur Créateur, pour préparer soigneusement leurs enfants à remplir leurs devoirs envers tous deux. C'est à ce sentiment, plus qu'à tout autre, que sont dus les vigoureux efforts accomplis pour acquérir cette domination sur les forces de la nature qui distingue l'homme en société de l'homme isolé ; il arrive ainsi que chaque aptitude caractéristique d'un individu est aidée par celle de tous les autres et lui vient en aide à son tour. Le sauvage est indolent et fait périr ses enfants du sexe féminin. Le fermier développe la culture de ses terres afin de pourvoir plus complètement à l'éducation morale et physique de ses fils, et de les rendre ainsi plus aptes qu'il ne l'a été lui-même à l'accomplissement de leurs devoirs envers leurs semblables. L'artisan perfectionne ses machines afin d'appeler à son aide la puissance de l'électricité, ou de la vapeur, et chaque pas fait dans cette direction développe plus complètement ses propres facultés spéciales. Il devient ainsi plus individualisé, en même temps que s'accroît considérablement le sentiment de la responsabilité vis-à-vis de lui-même et de ses enfants, et la disposition à associer ses efforts à ceux de ses semblables, soit pour augmenter la productivité de leur travail commun, soit pour administrer les affaires de l'association dont il est membre. 

 

    Ici encore nous apparaît la correspondance entre le développement des qualités essentielles de l'homme, développement qui est en raison de l'équilibre des forces centralisatrices et décentralisatrices. Les Spartiates n'admettaient pas la responsabilité du père à l'égard de ses enfants, et ils s'efforçaient de prévenir le développement de la richesse en s'entourant d'esclaves auxquels était déniée toute individualité. L'Ilote n'avait pas de volonté qui lui fût propre. Dans l'Attique, au contraire, bien que les esclaves fussent nombreux, le travail était bien plus respecté, et la diversité des travaux donnait lieu à une demande considérable d'efforts intellectuels. En conséquence les droits des parents y étaient respectés, en même temps qu'on y tenait complètement compte de ceux de l'enfant, sous l'empire des lois de Solon. 

 

    Dans l'Orient et en Afrique, où l'individualité n'existe en aucune façon, des parents tuent leurs enfants, des enfants abandonnent leurs parents, lorsque ceux-ci ne peuvent plus se nourrir eux-mêmes. En France, où la centralisation est si puissante, les hospices d'enfants trouvés sont nombreux, et ce n'est que tout récemment qu'on a fait quelques tentatives pour répandre parmi les masses populaires les bienfaits de l'éducation. L'accroissement de la centralisation dans le Royaume-Uni a été accompagné d'un mépris croissant pour les droits des enfants, et l'infanticide y joue aujourd'hui le rôle que remplit en France l'hospice des enfants trouvés. Il n'existe aucune mesure pour l'éducation générale du peuple, et le sentiment de la responsabilité s'affaiblit en même temps que s'abaisse le niveau de l'individualité ; résultat qui a suivi l'immobilisation du sol et la substitution des journaliers aux petits propriétaires. 

 

    Dans l'Allemagne décentralisée, au contraire, il y a progrès constant dans les mesures prises pour l'éducation. Cependant c'est dans les États décentralisés du Nord de l'Union que nous constatons la preuve la plus concluante du sentiment progressif de la responsabilité à cet égard. Le système d'éducation générale inauguré dans le Massachussetts par les premiers colons a fait son chemin peu à peu dans la Nouvelle-Angleterre, dans l'État de New-York, en Pennsylvanie, et dans tous les États de l'Ouest, favorisé dans ces derniers par les concessions de terres du gouvernement général, sous la réserve expresse d'être consacrées à cet objet. New-York, sans aucune subvention, présente dans ses écoles publiques 900.000 élèves, avec des bibliothèques y attachées contenant 1.600.000 volumes. Les écoles publiques de la Pennsylvanie contiennent 600.000 élèves, en même temps que le Wisconsin, le plus nouveau de tous les États, manifeste une disposition à dépasser, sous ce rapport, ses frères aînés. 

 

    En aucune partie du monde le sujet de l'éducation n'est étudié avec autant de soin que dans toute l'étendue des États du Nord, tandis que les États si fortement centralisés du Sud présentent seuls ce fait, que toute instruction y est interdite par la loi à la population ouvrière. Il en résulte comme conséquence naturelle, que les écoles de quelque nature qu'elles soient, y existent en petit nombre, et que la proportion des individus dépourvus d'instruction au sein de la population blanche y est très-considérable. 

 

    La responsabilité, l'individualité et l'association se développent ainsi de concert, chacune d'elles donnant et recevant une assistance mutuelle ; et partout on les voit se développer, à mesure que le gouvernement social se rapproche davantage du système qui maintient la merveilleuse harmonie du monde céleste.

 

 

 

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE II :

DE L'HOMME, SUJET DE LA SCIENCE SOCIALE.

 

    § 4. — L'homme est un être créé pour le développement et le progrès. Le progrès est le mouvement qui exige l'attraction, qui dépend d'une action et d'une réaction, et implique l'individualité et l'association. Le progrès a lieu en raison de ces conditions.

 

 

            En dernier lieu, l'homme se distingue de tous les autres animaux, par sa capacité pour le progrès. Le lièvre, le loup, le boeuf et le chameau, sont encore aujourd'hui les mêmes que ceux qui existaient au temps d'Homère, ou de ces rois d'Égypte qui ont laissé, après eux, dans les pyramides, la preuve manifeste de l'absence d'individualité chez leurs sujets. L'homme seul se souvient de ce qu'il a vu et appris, seul il profite des travaux de ses devanciers.

 

            Pour atteindre ce but il a besoin du langage, et à cet effet il doit former une association.

 

            Pour qu'il y ait progrès il faut qu'il y ait mouvement. Le mouvement est lui-même le résultat de la décomposition et de la recomposition incessante de la matière, et l'oeuvre de l'association n'est autre chose que la décomposition et la recomposition incessante des diverses forces humaines. Dans une collection de journaux à deux sous nous retrouvons les portions du travail de milliers d'individus, depuis l'ouvrier qui a extrait de la mine le fer, le plomb et la houille, et le ramasseur de chiffons, jusqu'aux individus qui ont fabriqué les caractères et le papier, aux fabricants de machines et au mécanicien, au compositeur, au pressier, à l'écrivain, à l'éditeur, au propriétaire du journal, et finalement aux enfants qui le distribuent ; et cet échange de services continue chaque jour, sans interruption, pendant toute l'année, chacun de ceux qui concourent à l'oeuvre recevant sa part de rétribution et chaque lecteur du journal sa part de l'oeuvre.

 

            Pour qu'il y ait mouvement il faut qu'il y ait chaleur, et plus celle-ci sera intense, plus le mouvement sera accéléré, ainsi qu'on peut le constater dans la rapidité avec laquelle, sous les régions tropicales, l'eau se décompose et se transforme de nouveau en pluie, ainsi que dans la croissance et le développement si prompt des végétaux de ces régions. La chaleur vitale est le résultat de l'action chimique, le combustible c'est la nourriture, et la substance dissolvante, quelqu'un des sucs qui résultent de la consommation des aliments : Plus l'opération de la digestion s'accomplit promptement, plus est régulier et parfait le mouvement de la machine. La chaleur du corps social résulte de la combinaison de divers éléments, et pour que celle-ci ait lieu, il doit y avoir une différence dans ces éléments. « Partout, dit un auteur que nous avons déjà cité, une simple différence, soit dans la matière soit dans les conditions, ou la position provoque une manifestation des forces vitales, un échange mutuel de relations entre les corps, chacun d'eux donnant à l'autre ce que celui-ci ne possède pas (8). » Et ce tableau des mouvements qui s'accomplissent dans le monde inorganique est également vrai appliqué au monde social.

 

            Plus est rapide la consommation des aliments matériels ou intellectuels, plus la chaleur qui doit en résulter sera considérable, et plus aussi sera rapide l'augmentation de puissance pour remplacer la quantité consommée. Pour que la consommation suive de près la production, il faut qu'il y ait association et celle-ci ne peut exister sans la diversité dans les modes d'occupation. La réalité de ce fait deviendra évidente pour tous ceux qui constatent combien se répandent promptement les idées dans les pays où l'agriculture, l'industrie et le commerce sont réunis, si on le compare avec ce qu'on observe dans les pays purement agricoles : l'Irlande, l'Inde, l'Amérique, la Turquie, le Portugal, le Brésil, etc. Nulle part, cependant, la différence n'est plus fortement manifeste que dans les États du nord de l'Union comparés à ceux du sud. Dans les premiers, il existe une grande chaleur et un grand mouvement correspondant, et plus il y a de mouvement, plus il y a de force. Dans les seconds, il y a peu de chaleur, très peu de mouvement et une force insignifiante.

 

            Le progrès exige le mouvement. Le mouvement vient avec la chaleur et la chaleur résulte de l'association. L'association implique l'individualité et la responsabilité, et chacune d'elles aide au développement de l'autre, en même temps qu'elle profite du secours qu'elle en reçoit.

 

 

 

 

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  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE II :

DE L'HOMME, SUJET DE LA SCIENCE SOCIALE.

 

    §  5. — Les lois qui régissent les êtres sont les mêmes à l'égard de la matière, de l'homme et des sociétés. Dans le monde solaire, l'attraction et le mouvement sont en raison de la masse des corps et de leur proximité; dans le monde social, l'association, l'individualité, la responsabilité, le développement et le progrès, sont directement proportionnés l'un à l'autre. Définition de la science sociale.


   
    Les lois que nous venons de présenter sont celles qui régissent la matière sous toutes ses formes, sous celle de charbon de terre, ou d'argile ou de fer, de cailloux, d'arbres, de boeufs, ou d'hommes. Si elles sont vraies à l'égard des sociétés elles doivent l'être également à l'égard de chacun des individus et de tous ceux dont elles se composent, de même que les lois relatives à l'atmosphère, prise en masse, le sont à l'égard de tous les atomes qui la forment. Cette assertion deviendra évidente pour tout lecteur qui réfléchira dans quelle proportion considérable il profite, physiquement et intellectuellement de son association avec ses semblables et qui songera que la peine la plus sévère, de l'aveu général, est la privation des rapports qu'il est habitué à entretenir grâce à cette association. De nouvelles réflexions le convaincront que plus est complète son individualité, c'est-à-dire plus sa richesse matérielle et intellectuelle est considérable, plus est complet le pouvoir qu'il possède de déterminer pour lui-même, dans quelle mesure il lui convient de s'associer avec ceux qui l'entourent. En outre, il s'apercevra que sa responsabilité à l'égard de ses actes augmente en raison de l'augmentation de son pouvoir de déterminer pour lui-même quelle sera sa marche dans la vie ; que s'il est pauvre et meurt de besoin, il ne peut être tenu à la responsabilité rigoureuse qu'on serait en droit d'exiger de lui, avec raison, s'il vivait dans l'opulence. Enfin il se convaincra que son pouvoir d'accomplir des progrès est proportionnel à son aptitude à combiner ses efforts avec ceux de ses semblables, et qu'au point de vue matériel et intellectuel, sa puissance de produire tend à s'accroître avec tout accroissement dans la demande de produits ou d'idées, résultant de l'accroissement de la capacité de ses semblables pour fournir en échange d'autres produits ou d'autres idées.

    Si le lecteur venait à se demander maintenant à lui-même à quoi il a dû d'être l'homme qu’il est en réalité, sa réponse serait qu'il en est redevable au pouvoir de s'associer avec ses semblables du temps présent, et avec ceux du temps passé qui nous ont légué les leçons de leur expérience. S'il poursuivait son enquête, dans le but de déterminer de quel bien il désirerait le moins d'être privé, il trouverait que c'est la puissance d'association. Puis et seulement, en second lieu, il désirerait la volition complète, c'est-à-dire le droit de déterminer, quand, comment, et avec qui il veut travailler et de quelle manière il entend disposer de ses produits : Dépourvu de la faculté de vouloir, il sentira qu'il est un être irresponsable. Avec la faculté de vouloir, sachant que son avenir dépendra de lui, il se sentira responsable de l'usage convenable des avantages qu'il possède ; et il aura toute espèce de motif pour développer ses facultés et se rendre capable de prendre lui-même dans le monde une place plus élevée et de pourvoir aux besoins de sa femme et de ses enfants ; chaque pas dans cette direction sera un acheminement vers de nouveaux progrès.

    La science sociale traite de l'homme considéré dans ses efforts pour la conservation et l'amélioration de son existence et peut être définie aujourd'hui : La science des lois qui régissent l'homme dans ses efforts pour s'assurer l'individualité la plus élevée et la puissance la plus considérable d'association avec ses semblables.

   

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE II :

DE L'HOMME, SUJET DE LA SCIENCE SOCIALE.

 

Notes de bas de page

 

 

  1  L'Autriche est un composé d'agglomérations nombreuses dont une portion considérable est tout-à-fait en dehors de l'Allemagne. Ses guerres en Italie ont été surtout autrichiennes, et non allemandes.           Retour

Chronique des rois de la mer de Norwège, chap. servant d'introduction, par S. LAING, p. 33.
           Retour

Ibid. p. 36.
           Retour

Chronique des rois de la mer de Norwège, chap. servant d'introduction, par S. LAING, p. 146.
           Retour

5  Le lecteur qui désirerait apprécier complètement la force de résistance des gouvernements libres ne peut guère manquer de tirer profit de la relation de M. LAING
sur sa résidence en Norwège, pendant la durée des divers conflits qui ont eu lieu entre les gouvernements suédois et norwégien, dans la période écoulée de 1830 à 1840.
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6  La même idée se retrouve présentée ainsi dans un ouvrage d'une haute portée publié récemment : « Les différences sont la condition du développement ; les échanges mutuels qui résultent de ces différences éveillent et manifestent la vie. Plus la diversité des organes est considérable, plus la vie de l'individu est active et s'élève à un ordre supérieur. Plus est considérable la diversité des individualités et des rapports dans une société d'individus, plus aussi est considérable la somme de vie, plus le développement de la vie est général, complet et d'un ordre élevé. Mais il est nécessaire que non-seulement la vie se déploye dans toute sa richesse par la diversité, mais qu'elle se manifeste dans son utilité, dans sa beauté, dans ses bienfaits par l'harmonie. C'est ainsi que nous reconnaissons la vérité de ce vieil adage : La perfection, c'est la variété dans l'unité. » GUYOT, La Terre et l'Homme, p. 80.
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North British Review. Août 1853.
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8  GUYOT, La Terre et l'Homme, p. 74.
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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE III :

DE L'ACCROISSEMENT DANS LA QUANTITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE.

 

    § 1. — La quantité de matière n'est pas susceptible d'accroissement. Elle ne peut être changée que de forme ou de lieu. Elle revêt constamment des formes nouvelles et plus élevées, passant du monde inorganique au monde organique et aboutissant à l'homme. La puissance de l'homme est bornée à la direction des forces naturelles. Loi de la circulation illimitée.

   
     Pour que la puissance d'association prenne de l'accroissement, et qu'il y ait parmi les hommes une augmentation d'activité, accompagnée d'un accroissement de la faculté de disposer en maître des forces de la nature, il faut qu'il y ait augmentation dans la quantité des individus occupant un espace donné, c'est-à-dire qu'en d'autres termes, la population doit augmenter en densité. Un fait démontre qu'il en a été ainsi ; c'est que la population de la France a doublé depuis le commencement du dernier siècle, ainsi que celle de l'Angleterre dans le siècle actuel, et que celles de New-York et de Massachusetts, qui, il y a soixante ans, ne comptaient que 700 000 habitants, en comptent aujourd'hui plus de 4 000 000.

     La quantité de matière n'a pas cependant augmenté, et elle n'est pas susceptible d'augmentation. L'homme ne peut lui en ajouter aucune ; sa puissance se borne à effectuer des changements de lieu et de forme. Puisqu'il en est ainsi, il est évident qu'une partie de la matière qui existait antérieurement a revêtu des formes nouvelles et plus élevées, passant des formes simples du granit, du schiste, de l'argile ou du sable, aux formes compliquées et hétérogènes qui se manifestent dans les os, les muscles et le cerveau de l'homme.

     Avec l'accroissement dans la quantité des individus qu'il fallait nourrir, il a fallu un accroissement correspondant dans la quantité de nourriture animale et végétale ; et pour que cette quantité pût être fournie, il est devenu nécessaire que d'autres parties des rochers, ou de l'argile et du sable, résultant de leur décomposition, prissent la forme de blé et de seigle, d'avoine et d'herbage, tandis que d'autres parties se transformaient encore en moutons et en veaux, en porcs et en boeufs. La réalité de ce changement devient évidente dans ce fait, que, quelque considérable qu'ait été l'augmentation dans la quantité d'individus à nourrir, la facilité pour se procurer de la nourriture est plus grande aujourd'hui qu'à aucune autre époque antérieure. Quelle a été cependant, pouvons-nous demander aujourd'hui, l'action exercée par l'homme pour amener ces résultats ?

    « Les phénomènes de l'univers visible se résolvent en Matière et en Mouvement. L'union de tous deux constitue la Force ; et la matière elle-même a été envisagée, au point de vue de l'analyse métaphysique, comme le résultat et la preuve d'un équilibre de forces. Ces forces accomplissent un mouvement de circulation et de va-et-vient perpétuels. L'homme ne peut ni créer ni détruire une parcelle de matière, ni modifier la quantité de force existante dans l'univers. Sa puissance se borne à modifier le mode selon lequel elle se manifeste, se dirige et se distribue. Cette force existe dans la matière à l'état latent, et il peut la mettre en liberté, en détruisant l'équilibre d'autres forces qui maintenaient celle-ci en repos. L'homme peut arriver à ce résultat en donnant une direction convenable à quelque force indépendante existant en réserve dans la Nature, qui, après l'accomplissement de sa mission, vient former un nouvel équilibre avec une ou plusieurs forces libres, pour demeurer en repos jusqu'à ce qu'elles soient encore évoquées tour un nouveau travail. Tout développement de force entraîne une consommation de matière et non son anéantissement, mais son changement de forme. Pour produire dans la batterie voltaïque une somme donnée de lumière ou de chaleur, ou bien encore une certaine quantité de mouvement électro-magnétique, pour transmettre un message sur les fils métalliques de New-York à Buffalo, il faut qu'une certaine quantité de zinc soit brûlé par un acide et convertie en oxyde.

    Pour donner l'impulsion au bateau à vapeur qui doit parcourir des centaines de milles, il faut qu'une quantité donnée de houille se décompose en gaz et en cendres, et qu'une certaine quantité d'eau se transforme en vapeur. Pour effectuer une action musculaire dans le corps humain, le cerveau, c'est-à-dire la batterie galvanique de l'organisme humain, doit transmettre son message par l'intermédiaire des fils télégraphiques animaux, les nerfs, et, dans cet acte, abandonner une partie de sa propre substance ; le muscle, en obéissant à cet ordre, subit un changement en vertu duquel une portion de sa substance perd ses propriétés vitales et se sépare de la partie vivante, en s'unissant à l'oxygène et se transformant en une matière inorganique qui doit être rejetée hors de l'économie animale. Les gymnotes, ou anguilles électriques de l'Amérique du Sud, si on les stimule pour leur faire donner des décharges électriques répétées, s'épuisent au point de pouvoir être touchées impunément. Il leur faut un repos prolongé et une nourriture abondante pour remplacer la force galvanique qu'elles ont dépensée. Les choses ne se passent pas autrement par rapport à l'homme, si ce n'est eu égard aux proportions.

    Le télégraphe électro-magnétique a familiarisé la plupart de nos lecteurs avec la batterie qui le fait mouvoir. On dispose, en les faisant alterner, une certaine quantité de plaques de zinc et de cuivre dans un vase contenant un acide. Lorsque les extrémités de l'appareil sont réunies au moyen d'un fil métallique, quelle que soit sa longueur, une action chimique commence à se manifester à la surface du zinc, et le long du fil se propage une force capable de soulever des fardeaux, de mettre des roues en mouvement et de décomposer des corps composés, dont les éléments ont l'un pour l'autre l'affinité la plus puissante. Au moment où la continuité du fil est interrompue et le circuit suspendu, la force disparaît et la réaction qui s'opérait entre l'acide et le zinc s'arrête immédiatement. Lorsque la communication est rétablie, l'action de l'acide sur le zinc se renouvelle, et la force qui s'était évanouie se manifeste de nouveau avec toute son énergie primitive. La substance qui forme le fil métallique n'est pourtant que le conducteur de la force et ne contribue pas, pour la part la plus minime, aux manifestations de celle-ci. Il se passe quelque chose d'analogue dans le rôle que remplit l'homme à l'égard de la matière et des forces de la nature. L'homme ne sert qu'à les mettre en circulation, sans rien ajouter ou rien ôter à leur quantité même. Sa personne n'est qu'une scène dans le théâtre de leur action, théâtre où ces forces ont leurs entrées et leurs sorties, où chacune d'elles, à son moment donné, joue plusieurs rôles tour à tour, subissant ou causant des métamorphoses ; mais elles sont immortelles dans leur essence et parcourent, à travers des vicissitudes infinies, un cercle immense d'applications diverses pour l'entretien de la vie et les ressources qui l'alimentent (1). »

    Nous avons ici une circulation perpétuelle, et plus le mouvement est rapide, plus la force produite est considérable. Cette circulation a existé de tout temps, mais à chaque progrès que la terre a fait pour arriver à sa condition actuelle, on a vu un développement plus considérable dans le mécanisme de la décomposition et de la recomposition, avec une tendance constamment croissante vers le développement des forces qui existent toujours dans la matière à l'état latent, et qui attendent le moment où l'homme les dégagera. Les géologues nous apprennent que, dans la période Silurienne, le continent actuel de l'Europe n'était guère représenté que par quelques îles indiquant les points qu'occupent, aujourd'hui, l'Angleterre, l'Irlande, la France et l'Italie. La Russie et la Suède étaient alors un peu plus nettement définies ; mais ni l'Espagne, ni la Turquie n'existaient encore, et ce qu'on y rencontrait, dans la vie végétale ou animale, avait un caractère uniforme et n'atteignait que le plus humble degré de développement. Plus tard, nous arrivons à l'époque de la formation de la houille, époque où la vie végétale était exubérante, mais cependant n'offrait encore que le caractère le moins varié. Les formations houillères de l'Angleterre, et celles de la Belgique et des États-Unis, présentaient alors partout le même genre de plantes et offraient toutes l'absence totale de véritables fleurs, ce qui caractérise un développement végétal très-peu avancé.

    Or, quel pouvait être, demanderons-nous, le but de toute cette végétation ? de produire la décomposition et de dégager les forces latentes de la matière. « C'est dans l'estomac des plantes, dit Goethe, que le développement commence. » Sans cet estomac, sans cette opération de la digestion, on n'aurait jamais vu commencer cette phase du changement qui a fait passer le monde inorganique, des formes anguleuses aux formes ovales et magnifiques de l'organisme développé au plus haut point ; et jamais la terre n'aurait pu devenir la résidence de l'homme qui a besoin, pour se soutenir, d'une nourriture à la fois animale et végétale (2).

    « Les animaux qu'il consomme (pour citer ici le même auteur) se nourrissent eux-mêmes d'aliments végétaux. Les végétaux, à leur tour, digèrent les éléments inorganiques qui leur sont fournis par le soleil et l'air. La chimie moderne a prouvé que les éléments ultimes de tous les corps sont le carbone, l'oxygène, l'azote et l'hydrogène, qui forment les quatre principaux éléments de la création organique, ainsi que le soufre, le phosphore, le chlore, la chaux, le potassium, le sodium, le fer et quelques autres substances inorganiques. Ces éléments doivent être introduits dans le corps du végétal, ou de l'animal, afin que celui-ci puisse vivre et se développer. De ce petit nombre d'éléments, combinés en quantités et en proportions diverses, sont formés l'air et l'eau, les rochers et les terres qui sont le résultat de leur décomposition.

    Des expériences nombreuses ont démontré que les éléments qui entrent dans la formation des végétaux et des animaux sont empruntés à l'air, à l'eau, à la terre et au rocher ; elles révèlent ce fait, que les quantités exactes des éléments identiques acquises par ceux-là avaient disparu de ceux-ci, sous l'empire de circonstances préparées de telle sorte que ces quantités ne pussent être tirées d'autres sources que celles dont la disparition était soumise à l'examen. Pour le rapport détaillé des expériences et des raisonnements à l'aide desquels on rend ces conclusions évidentes, nous renvoyons celui qui étudiera ces matières aux ouvrages de Liebig et des autres auteurs qui ont écrit sur la chimie organique, et qui ont poursuivi la voie de recherches ouverte et parcourue par lui avec tant de succès.

    La propriété fondamentale de la vitalité, commune à tous les corps organisés, consiste dans leur constante rénovation matérielle ; attribut qui les distingue des corps inertes ou inorganiques, dont la composition est toujours fixe. Ceux-ci peuvent toujours être recomposés artificiellement en réunissant leurs parties constituantes ; tandis qu'aucune habileté chimique ne suffit pour produire du bois, du sucre, de l'amidon, de la graisse, de la gélatine, de la chair, etc., dont les éléments, bien qu'également simples, également bien connus, se refusent à se combiner pour former des composés organisés, autrement que sous les influences de cette puissance mystérieuse que nous appelons la force vitale. La formation d'un cristal, l'opération de l'ordre le plus élevé qui s'accomplisse à notre connaissance dans un corps inorganique et qui n'implique qu'un seul acte, celui de l'agrégation moléculaire, peut être dirigée artificiellement par le chimiste ; tandis que la formation d'une simple cellule telle que celles qui composent le champignon, et les algues microscopiques qui colorent les eaux des étangs, bien que l'opération organique soit de l'ordre le plus infime, implique la double action de l'agrégation et de la désagrégation, et défie la science de pouvoir la produire. Il est au-dessus de la portée de l'homme de créer la forme la plus chétive et la moins compliquée de la vie.

    Tandis que les éléments constituants de la vitalité sont abondamment répandus dans le monde naturel, les végétaux seuls ont une puissance d'assimilation suffisante, pour composer leurs tissus en les tirant directement des matières inorganiques, à savoir les matières liquides et gazeuses, et les molécules terreuses, qui sont des minéraux décomposés. Non-seulement les choses se passent ainsi, mais aucune partie d'un être organisé ne peut servir d'aliment aux végétaux, jusqu'à ce que, par suite de la putréfaction et de la décomposition, elle ait pris la forme d'une matière organique. C'est cette propriété qui fait de l'organisation végétale la base essentielle de toutes les autres. En l'absence de végétaux, il faudrait que tous les animaux devinssent carnivores et obtinssent leur subsistance en se détruisant réciproquement, ce qui aboutirait promptement à l'extermination de leur espèce. C'est pour cette raison que la vie végétale a dû nécessairement précéder la vie animale. Que les choses se soient passées ainsi, c'est ce qui est prouvé surabondamment par les recherches des géologues, qui, en retrouvant dans les roches l'histoire des siècles passés, démontrent qu'une longue période s'est écoulée, postérieurement à la croissance des lichens et des fougères dans les premiers âges du monde, avant que l'espèce la plus humble d'animaux fît son apparition sur la terre.

    L'organisme animal, au contraire, exige, pour se soutenir et se développer, des atomes fortement organisés. La nourriture des animaux, en toute circonstance, est composée de parties d'organismes. Tandis que quelques-uns d'entre eux se nourrissent directement de substances végétales, d'autres auxquels il est nécessaire que la matière se soit élevée à un plus haut degré d'existence vitale, avant de se l'assimiler, se repaissent d'animaux d'un ordre inférieur. Possédant une moindre faculté d'assimilation, il faut que leur nourriture, à l'aide d'agents intermédiaires, ait formé des combinaisons plus en harmonie avec celles de leurs propres tissus que l'organisation végétale même. Sans un arrangement et une gradation de cette espèce, les êtres d'une nature plus élevée seraient condamnés à périr par défaut d'aliments, ou à dépenser toute leur activité en transformations chimiques, sans en réserver aucune partie pour la locomotion ou tout autre effort musculaire. Nous pouvons remarquer ici, qu'avec cette nécessité de vaincre et de capturer sa proie, naît un degré de puissance intellectuelle, qui rend les animaux carnivores capables de former certains plans, et d'accomplir, par suite de leur association avec leurs semblables, des choses qui dépasseraient leur pouvoir s'ils étaient privés de ce secours. L'araignée tisse sa toile avec art pour attraper des mouches, et les loups se réunissent en meute pour chasser. Partout les fonctions supérieures s'allient à une énergie moindre dans les fonctions inférieures. Les êtres chez lesquelles ces dernières prédominent se suffisent à eux-mêmes et sont indépendants ; mais ils ont peu de portée dans l'instinct et peu de pouvoir, au delà de ce qu'exige la satisfaction des grossiers besoins primitifs. En remontant l'échelle des êtres jusqu'à l'homme (sommet et couronnement de toutes choses), nous trouvons en lui, le plus dépendant de tous, le plus porté à l'association (à laquelle le rend si éminemment propre la faculté de la parole) ; et quoique, isolé, il soit de tous les êtres celui qui peut le moins se suffire à lui-même, au moyen de l'association, il établit sa souveraineté sur la nature et sur toutes ses forces animées ou inanimées.

    Il existe une autre distinction entre la vie animale et la vie végétale : La croissance et le développement des végétaux dépendent de l'élimination de l'oxygène, des autres parties qui composent leur nourriture. Les végétaux exhalent continuellement ce gaz dans l'air par la surface de leurs feuilles. La vie des animaux se manifeste dans la continuelle absorption de l'oxygène de l'air, et dans sa combinaison avec certaines parties constituantes du corps. Son office consiste à produire la chaleur animale, en brûlant les parties combustibles de l'organisme. Il se combine avec le carbone des aliments, et, dans cette opération, il se dégage exactement la même quantité de chaleur que s'il eût brûlé directement en plein air. Le résultat donne du gaz acide carbonique qui est rejeté en dehors des poumons et de la peau ; ce gaz est absorbé par les feuilles des plantes, le carbone se sépare et s'incorpore à leur substance, et l'oxygène s'exhale de nouveau dans l'atmosphère pour recommencer à circuler.

    Décrivons plus complètement cette évolution : Le carbone en s'unissant avec l'eau, dans la plante, forme, entre autres choses, l'amidon que la sève charrie vers la partie de l'organisme qui en a besoin. On en trouve abondamment dans les graines. L'amidon forme dans le blé la moitié du poids du grain, et n'est composé que de carbone et d'eau. L'homme se nourrit de blé, mais on ne trouve pas d'amidon dans le corps humain. Lorsqu'il pénètre dans notre estomac, il subit un changement chimique, une combustion lente, réelle, pendant laquelle le carbone de l'amidon se combine avec l'oxygène et forme du gaz acide carbonique qui, joint à l'eau, mise en liberté sous la forme de vapeur, est rejeté dans l'atmosphère, en abandonnant l'organisme humain, pour se transformer, de nouveau, sous l'influence de l'élaboration que lui fait subir la plante, en cet amidon d'où ils étaient tirés. Après avoir servi à conserver la chaleur interne, base de la vie animale, ces deux éléments séparés, en se rapprochant, recomposent une partie de la substance des plantes qui, lorsqu'elle est complétée de nouveau, fait l'office de combustible dans l'économie animale.

    Les exemples que nous avons présentés, suffisent, en tant que cela concerne les parties constituantes organiques, pour démontrer cette loi, que les animaux et les végétaux se transforment réciproquement et dépendent l'un de l'autre pour leur subsistance. L'échange de leurs éléments s'accomplit par l'intermédiaire de l'air atmosphérique, qui fournit aux plantes la plus grande partie de leur nourriture. On a constaté en brûlant toute matière végétale sous une forme quelconque, à l'état sec, que la partie organique, qui est combustible et disparaît dans l'air, est de beaucoup la plus considérable. Elle forme ordinairement, en poids, de 90 à 97 livres sur 100. Cette partie de la plante ne peut avoir été primitivement formée que par l'air, sinon directement, au moins au moyen de composés dont les éléments sons eux-mêmes empruntés à l'air, existant dans le sol et absorbés par les racines. Pour nous servir des expressions du professeur Draper, dans sa Chimie des Plantes, l'air atmosphérique est le grand réservoir où toutes choses prennent leur source et vers lequel toutes choses retournent. C'est le berceau de la vie végétale et le tombeau de la vie animale.

    En moyenne, environ une livre sur dix, du poids net de plantes cultivées, y compris leurs racines, tiges, feuilles et graines, est formée d'une matière qui existait comme partie de la substance solide du sol sur lequel la plante croissait. Chaque organe de la tige, des bourgeons et des feuilles de la plante a une charpente réticulée de matière inorganique dont la base est le silex ou la chaux. Le silex qui nous est familier sous les diverses formes de sable blanc, de caillou et de quartz cristallisé, constitue plus de 60 et quelquefois 95 p. 100 (3) de la totalité des terrains. C'est le silex qui donne au sol sa porosité, afin que l'air et l'eau puissent en pénétrer la texture. L'alumine, au contraire, base de l’argile, rend le sol dur et compacte. L'office du silex, dans les plantes, est de donner de la force, comme dans la paille du blé, par exemple. Il sert de charpente osseuse dans toute la famille des graminées ; Il faut de 93 à 150 livres de silex soluble pour environ une acre de blé. »

   

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE II :

 

DE L'HOMME, SUJET DE LA SCIENCE SOCIALE.

 

    § 1. — L'association est essentielle à l'existence de l'homme ; comme les planètes gravitent l'une vers l'autre, de même l'homme tend à se rapprocher de son semblable. Les centres locaux équilibrent et répartissent les masses selon les lois de l'ordre et de l'harmonie. La centralisation et la décentralisation sont analogues et également nécessaires, parmi les planètes et au sein des sociétés. Preuves tirées de l'histoire des nations. La liberté d'association maintenue par la balance des attractions. Le bien-être des individus et des agglomérations sociales dépend de leur somme de liberté.

 

 

    L'homme, élément MOLÉCULAIRE de la société, est le sujet de la science sociale. Il partage avec les autres animaux le besoin de manger, de boire et de dormir, mais son besoin le plus impérieux est celui de l'association avec ses semblables. Né le plus faible et le plus dépendant de tous les animaux, il exige le plus de soins dans son enfance et doit son vêtement à des mains étrangères, tandis que la nature le fournit aux oiseaux et aux quadrupèdes. Capable d'atteindre le plus haut degré de science, il vient au monde dénué même de cet instinct qui enseigne à l'abeille et à l'araignée, à l'oiseau et au castor à construire leurs demeures et à pourvoir à leur subsistance. Dépendant de sa propre expérience et de celle des autres pour tout ce qu'il connaît, il a besoin du langage pour le mettre à même, ou de retenir les résultats de ses propres observations, ou de profiter de celles des autres ; et sans l'association, il ne peut exister aucune espèce de langage. Créé à l'image de celui qui l'a fait, il devait participer à son intelligence, mais ce n'est qu'au moyen des idées qu'il peut mettre à profit les facultés dont il a été doué ; et sans le langage il ne peut exister d'idées — ni pouvoir de penser. Sans le langage, il doit donc demeurer dans l'ignorance des facultés qui lui ont été accordées pour remplacer la force du boeuf et du cheval, la vitesse du lièvre et la sagacité de l'éléphant, et rester inférieur aux brutes. Pour que le langage existe, il faut qu'il y ait association et réunion d'hommes avec leurs semblables ; et c'est à cette condition seulement que l'homme peut être considéré comme tel ; ce n'est qu'à cette condition que nous pouvons concevoir l'être auquel nous attachons l'idée d'homme. « Il n'est pas bon que l'homme vive seul, a dit le Créateur, » et nous ne le trouvons jamais vivant dans cet état ; les souvenirs les plus anciens du monde nous présentent des êtres vivant réunis et employant des mots pour exprimer leurs idées. D'où sont venus ces mots? D'où est venu le langage? Nous pourrions, avec tout autant de raison, demander pourquoi le feu brûle-t-il? Pourquoi l'homme voit-il, sent-il, entend-il, marche-t-il. Le langage échappe à ses lèvres, par une inspiration de la nature, et le pouvoir d'employer les mots est une faculté essentielle qui lui est propre, et qui le rend capable d'entretenir commerce avec ses semblables et en même temps apte à cette association sans laquelle le langage ne peut exister. Les mots société et langage représentent à l'esprit deux idées distinctes, et, toutefois, aucun effort de notre esprit ne pourrait nous faire concevoir l'existence de l'une sans y joindre celle de l'autre. 

 

    Le sujet de la science sociale est donc l'homme, c'est-à-dire l'être auquel ont été accordées la raison et la faculté d'individualiser les sons, de manière à donner une expression à toutes les variétés d'idées, et qui a été placé dans une position où il peut exercer cette faculté. Isolez-le, et avec le pouvoir de la parole, il perd le pouvoir de raisonner, et avec celui-ci, la qualité distinctive de l'homme. Rendez-le à la société, et en recouvrant la puissance du langage, il devient de nouveau l'homme qui raisonne.

    Ici se présente la grande loi de la gravitation moléculaire, comme condition indispensable de l'existence de cet être que nous connaissons sous le nom d'homme. Les particules de matière ayant chacune une existence indépendante, l'atome d'oxygène ou d'hydrogène est aussi parfait et aussi complet qu'il pourrait l'être, s'il était réuni à des millions d'atomes semblables à lui. Le grain de sable est parfait, soit qu'il vole emporté par le vent, ou qu'il demeure avec d'autres grains de sable sur les rivages du vaste Océan Atlantique. L'arbre et l'arbuste, transportés de pays éloignés et placés seuls dans une serre, produisent les mêmes fruits et donnent les mêmes odeurs qu'au moment où ils se trouvaient dans les bois d'où ils ont été transplantés. Le chien, le chat et le lapin, pris individuellement, possèdent toutes leurs facultés, placés dans un état d'isolement complet. Il n'en est pas ainsi à l'égard de l'homme. L'homme sauvage, partout où on l'a rencontré, a toujours prouvé que, non-seulement il était privé de la faculté de raisonner, mais privé également de l'instinct qui, chez les autres animaux, remplace la raison, et par conséquent, de tous les êtres, le plus dénué de ressources. 

 

    L'homme tend, nécessairement, à graviter vers son semblable. De tous les animaux, il est le plus disposé à se réunir en troupeau, et plus est considérable le nombre d'hommes réunis dans un espace donné, plus grande est la force d'attraction que ce centre exerce, ainsi qu'on l'a vu par l'exemple des grandes villes de l'ancien monde, telles que Ninive et Babylone, ainsi qu'on le voit aujourd'hui à Paris, à Londres, à Vienne, à Naples, à Philadelphie, à New-York et à Boston. Là, comme partout ailleurs, la gravitation est en raison inverse de la distance. 

 

    Les choses étant ainsi, comment se fait-il que tous les membres de la famille humaine ne tendent pas à se réunir sur un seul point de la terre? C'est en vertu de l'existence de la même loi simple et universelle, grâce à laquelle se maintient l'ordre magnifique du système dont notre planète forme une partie. Nous sommes environnés de corps de diverses dimensions, et quelques-uns d'entre eux sont eux-mêmes pourvus de satellites, chacun ayant son centre local d'attraction, au moyen duquel ses parties sont maintenues dans leur union. S'il était possible que cette puissance d'attraction fut annihilée, les anneaux de Saturne, les lunes de notre terre et de Jupiter, se briseraient en morceaux et tomberaient comme une masse de ruines, sur les corps auxquels ils servent maintenant de satellites. C'est ce qui a lieu par rapport aux planètes elles-mêmes. Quelques petits que soient les astéroïdes, chacun a en lui-même un centre particulier d'attraction qui lui permet de conserver sa forme et sa substance, malgré l'attraction supérieure des corps plus considérables qui l'entourent de toutes parts. 

 

    Il en est de même dans notre univers. — Considérez les centres d'attraction vers lesquels les hommes gravitent, centres dont quelques-uns exercent plus ou moins d'influence. Londres et Paris peuvent être envisagés comme les soleils rivaux de notre système planétaire, chacune de ces villes exerçant une attraction puissante ; et sans l'existence de l'attraction, en sens contraire, de centres particuliers, tels que Vienne et Berlin, Florence et Naples, Madrid et Lisbonne, Bruxelles et Amsterdam, Copenhague, Stockholm et Saint-Pétersbourg, l'Europe offrirait le spectacle d'un vaste système de centralisation, dont la population tendrait toujours vers Londres et Paris, pour y faire tous ses échanges et par suite en recevoir ses lois. Il en est de même aussi dans l'Union. Tout le monde s'aperçoit combien est puissante, même aujourd'hui, la tendance qui porte les populations vers New-York, malgré l'existence de centres locaux d'attraction que leur offrent les villes de Boston, de Philadelphie, Baltimore, Washington, Pittsburg, Cincinnati, Saint-Louis, la Nouvelle-Orléans, Augusta, Savannah et Charlestown, et les nombreuses capitales des États qui forment l'Union. Si nous arrivions à ne plus tenir compte de ces centres d'attraction et à établir à New-York un gouvernement central semblable à ceux d'Angleterre, de France ou de Russie, non-seulement cette ville prendrait un développement pareil à celui de Londres, mais bientôt même il le dépasserait, et l'effet qui en résulterait serait le même que l'effet produit dans le monde astronomique par une série de faits analogues. Les gouvernements locaux tomberaient en pièces, et tous les atomes dont ils se composaient tendraient, tout d'abord, à se porter vers le nouveau centre de gravitation qui aurait été produit ainsi. L'association locale et volontaire formée pour les divers besoins de la vie, au milieu de ce qui ne serait plus alors que les provinces d'un grand état central, cesserait d'exister ; mais, à sa place, on ne retrouverait plus que l'association forcée entre des maîtres, d'un côté, et des subordonnés de l'autre. Toute localité environnante qui aurait besoin de faire tracer une route ou construire un pont, d'établir une banque ou d'obtenir le redressement de ses griefs, serait conséquemment obligée d'adresser sa demande à la grande ville, placée à plusieurs centaines de milles et de rétribuer une armée de fonctionnaires avant de pouvoir obtenir l'autorisation désirée, ainsi que cela se pratique aujourd'hui en France. Toute association qui aurait à souffrir de taxes trop lourdes ou d'autres mesures vexatoires dont elle voudrait être allégée, chercherait à se faire entendre, mais sa voix serait étouffée par celle des hommes qui profitent de pareils abus, ainsi qu'on le voit aujourd'hui à l'égard des plaintes adressées au Parlement de l'Irlande ou de l'Inde. Au lieu de se transporter comme aujourd'hui à la petite capitale de leur État, située dans leur voisinage immédiat, et d'obtenir, sans frais, les lois nécessaires, ils se verraient forcés d'employer des agents pour la négociation de leurs affaires ; et ces agents, ainsi que cela a lieu maintenant en Angleterre, amasseraient des fortunes énormes aux dépens des pauvres pétitionnaires placés à de si grandes distances. On assiste déjà à beaucoup de faits pareils, à Washington, et cependant combien cela est insignifiant si on le compare à ce qui arriverait, si toutes les affaires traitées par les législatures d'États et les bureaux de comtés rentraient dans les attributions du Congrès, ainsi que cela a lieu aujourd'hui pour le Parlement britannique! 

 

    La tendance de la capitale d'un État à la centralisation est, à son tour, considérablement neutralisée par l'existence de centres opposés d'attraction dont le siège se trouvé dans les divers comtés, et dans les nombreux bourgs et villes de l'Union, chacune gouvernant ses affaires personnelles et offrant des lieux où les populations des divers districts et de tout le pays même se rencontrent et se mettent en contact, pour l'échange des produits matériels ou intellectuels de leur travail. Annulez les centres dont nous parlons, centralisez les pouvoirs des villes et des comtés dans les législatures d'État, et la puissance de l'association locale — dans l'étendue des États, se trouvera en grande partie annihilée. La capitale d'un État, ou celle de l'Union, se développerait rapidement, ainsi que le ferait le soleil, si l'attraction particulière des planètes était supprimée. La splendeur de tous deux s'accroîtrait considérablement, mais dans l'espace maintenant traversé par les planètes le mouvement cesserait d'exister, ainsi que cela arriverait dans l'étendue de l'Union, si elle dépendait d'un centre unique ; et sans mouvement il ne peut y avoir ni association, ni force, ni conséquemment progrès. 

 

    Il y a plus, avec le développement de la centralisation, on verrait une diminution dans la force neutralisante qui maintient les familles réunies malgré l'attraction exercée par la capitale. Tout ce qui tend à l'établissement de la décentralisation et à la production de l'emploi local, du temps et du talent, tend aussi à donner de la valeur à la terre, à en favoriser la division et à permettre aux parents et aux enfants de rester plus étroitement unis entre eux, et plus sont forts les liens qui relient les membres des diverses familles dont la société se compose, plus sera complète la révolution qu'elles accompliront sur leur axe, et plus sera considérable l'attraction au sein des agglomérations sociales qui constituent l'État. Tout ce qui, au contraire, tend à la diminution du travail local, tend aussi à immobiliser le sol, à rompre les liens de famille et à favoriser l'érection de grandes villes aux dépens du pays tout entier, ainsi que nous l'avons vu en Italie, en Irlande, dans l'Inde et en Angleterre, et ainsi qu'on le voit aujourd'hui dans ce fait du développement rapide de nos villes, accompagné, comme cela a toujours lieu, par suite de l'exil volontaire de nos populations dans des parties lointaines du territoire, d'une diminution constante dans la faculté d'associer et de combiner leurs efforts. 

 

    L'histoire nous fournit à chaque page la preuve que la tendance à l'association, cette tendance sans laquelle l'être humain ne peut devenir l'être auquel nous appliquons la dénomination d'homme, s'est développée partout avec l'accroissement du nombre et de la force des centres locaux d'attraction et a décliné avec eux. De pareils centres se trouvaient dans presque toutes les Iles de la Grèce, tandis que la Laconie et l'Attique, la Béotie et Argos, l'Arcadie et l'Élide, Mégare et Corinthe pouvaient se féliciter d'avoir leurs centres propres et individuels. L'association locale y existait à un degré qui n'avait pas encore été égalé dans le monde ; et cependant la tendance à l'association générale se manifestait dans la fondation des jeux Isthmiques et Néméens, et de ces jeux Olympiques plus célèbres encore, qui attiraient et réunissaient tous les hommes distingués par leurs facultés physiques ou intellectuelles, non-seulement dans les États et les villes de la Grèce même, mais encore jusqu'au fond de l'Italie et de l'Asie. Nous trouvons dans la ligue des Amphictyons une nouvelle preuve de la tendance à l'association générale, comme conséquence de l'association locale ; mais là, malheureusement, l'idée ne fut pas complètement développée. La puissance d'attraction de ce soleil du système social ne fut pas suffisante pour maintenir l'ordre dans le mouvement des planètes qui, par suite, s'élancèrent follement hors de leur orbite et s'entrechoquèrent. 

 

    C'est à raison de l'action égale des forces contraires que le monde céleste peut nous révéler une harmonie si merveilleuse et un mouvement si continu ; et c'est au même principe développé dans notre pays, à un degré plus considérable que dans aucun autre pays de la terre, que nous devons de constater que l'histoire de l'Union n'a présenté aucun cas de guerre civile, en même temps qu'elle a présenté une somme d'activité pacifique bien supérieure à celle qui existe ailleurs. Détruisez les gouvernements d'États et centralisez le pouvoir entre les mains du gouvernement général, et vous aurez pour résultat une diminution constante dans la puissance d'association volontaire en vue des travaux de la paix, et un accroissement dans la tendance à l'association forcée ayant la guerre pour but. Détruisez le gouvernement central et les conflits entre les divers états deviendront inévitables. Les populations de la Grèce avaient encore à apprendre toutes ces vérités, et les conséquences s'en retrouvent dans les guerres fréquentes qui éclataient entre les états et les villes ; résultat de l'établissement d'un gouvernement fortement centralisé, maître absolu des dépenses demandées au trésor public, qui se remplissait des impôts levés sur mille cités sujettes. Depuis lors ces cités perdirent le pouvoir de s'associer pour la détermination de leurs droits respectifs et durent recourir, pour obtenir justice, aux tribunaux d'Athènes. C'est à Athènes que s'adressaient tous ceux qui devaient payer de l'argent à l'État ou en recevoir, tous ceux qui avaient des causes à plaider, tous ceux qui recherchaient des places donnant pouvoir ou profit, tous les individus qui se trouvaient dans l'impossibilité de vivre dans leur pays et ceux encore qui préféraient la rapine au travail ; à chaque pas dans cette direction, la décentralisation céda devant la centralisation, jusqu'à ce qu'enfin Athènes et Sparte, Samos et Mitylène et tous les autres états et villes de la Grèce furent enveloppés dans une commune ; l'Attique même, devint en grande partie la propriété d'un seul homme, entouré d'une multitude d'esclaves ; la disposition à l'association volontaire et le pouvoir de la mettre en pratique avaient disparu complètement. 

 

    Si nous jetons nos regards sur l'Italie nous y apercevons une série de faits analogues. Aux époques les plus anciennes de leur existence l'Étrurie et la Campanie, la Grande-Grèce et le territoire montueux des Samnites, offrirent à l'observateur des villes nombreuses, servant chacune de centre à un canton, dans l'étendue duquel existait à un haut degré l'habitude de l'association locale et volontaire. Avec le temps nous voyons cette habitude disparaître graduellement, et d'abord parmi la population de Rome même, occupée perpétuellement à troubler ses pacifiques voisins. La ville centrale se développant à l'aide du pillage, à chaque pas fait dans cette direction, les centres locaux d'attraction diminuèrent d'importance, et il devint de plus en plus nécessaire de recourir à l'arbitrage de Rome même. A mesure que le pouvoir se centralisa de plus en plus dans l'enceinte de ses murs, sa population devint aussi de plus en plus dépendante du trésor public, et la puissance de l'association volontaire disparut peu à peu, eu même temps que l'Italie tout entière offrit le spectacle de grands seigneurs habitant des palais et entourés de troupeaux d'esclaves. Tant que les forces opposées étaient restées en équilibre, l'Italie avait fourni au monde des hommes ; mais à mesure qu'elle décline, elle n'offre plus chaque jour que des esclaves, tantôt sous les haillons de misérables mendiants, tantôt revêtus de la pourpre impériale. 

 

    En étudiant l'histoire de la République et de l'Empire, nous voyons qu'on doit attribuer la longue durée de leur existence à ce fait, que la population des provinces possédait en très-grande partie la faculté de se gouverner elle-même, pourvu qu'elle se soumit seulement à l'accomplissement de certaines obligations envers le gouvernement central. Pendant plusieurs siècles l'association locale appliquée à presque tous les besoins demeura intacte ; les bourgs et les villes s'imposaient elles-mêmes leurs taxes, fixaient leurs lois et choisissaient les magistrats qui devaient en surveiller l'exécution. 

 

    L'Italie moderne, depuis l'époque des Lombards, a présenté pendant une longue suite de siècles, ce fait remarquable de la relation qui existe entre l'attraction locale et le pouvoir de l'association volontaire. Milan, Gênes, Venise, Florence, Rome, Naples, Pise, Sienne, Padoue et Vérone, formaient chacune des centres d'attraction semblables à ceux qui avaient existé autrefois en Grèce ; mais faute d'un soleil doué d'une force attractive suffisante pour maintenir l'harmonie du système, elles se faisaient une guerre perpétuelle, jusqu'à ce qu'enfin l'Autriche et la France en vinrent à centraliser dans leurs mains le gouvernement de la Péninsule ; et l'habitude de l'association volontaire disparut entièrement. 

 

    L'Inde possédait des centres nombreux d'attraction. Outre ses diverses capitales, chaque petit village présentait une communauté sociale se gouvernant elle-même ; dans laquelle le pouvoir de s'associer existait à un degré qu'on ne trouvait guère aussi considérable en d'autres pays ; mais avec le développement du pouvoir central à Calcutta, l'habitude et la faculté d'exercer la puissance d'association ont presque entièrement disparu. 

 

    L'Espagne avait de nombreux centres locaux. Dans ce pays l'association existait dans de grandes proportions, et non-seulement parmi les Maures, peuple éclairé, mais encore parmi les populations de la Castille et de l'Aragon, de la Biscaye et du royaume de Léon. La découverte de ce continent, dont le gouvernement espagnol devint le seigneur absentéiste, augmenta considérablement le pouvoir central et fut accompagnée d'un affaiblissement correspondant dans l'activité et l'association locale ; les conséquences en sont manifestes dans la dépopulation et la faiblesse qui en résultèrent à partir de cette époque. 

 

    En Allemagne, nous trouvons la patrie de la décentralisation européenne, de la jalousie contre le pouvoir central et du maintien des droits locaux ; et la conséquence de ce fait a toujours été parmi ses populations une tendance à l'association, très-prononcée, tendance qui de nos jours a eu pour conséquence l'union de ses agglomérations sociales formant le Zollverein, un des événements les plus importants à enregistrer dans l'histoire de l'Europe. Comme la Grèce, l'Allemagne a toujours manqué d'un soleil autour duquel ses nombreuses planètes pussent accomplir leur pacifique révolution, et de même qu'en Grèce, les pouvoirs extérieurs à son système ont dû armer une société contre une autre, dans une mesure qui a retardé considérablement le progrès de la civilisation à l'intérieur, bien qu'en thèse générale elle soit peu intervenue par ses progrès au dehors (1). 

 

    Forte pour se défendre, elle a donc été conséquemment faible pour prendre l'offensive, et n'a point montré de disposition à faire des guerres de conquête ou à lever des impôts sur ses voisins plus pauvres, ainsi qu'on l'a vu dans un pays placé près d'elle, la France, où le pouvoir est fortement centralisé. Toujours riche en centres locaux d'attraction, il a toujours été impossible d'y créer une grande ville centrale destinée à diriger les manières de penser et d'agir, et c'est à cela qu'il faut attribuer ce fait, que l'Allemagne prend si rapidement aujourd'hui la position de centre intellectuel principal, non-seulement de l'Europe, mais du monde entier. 

 

    Parmi les États de l'Allemagne il n'en est aucun dont la politique ait tendu aussi fortement que celle de la Prusse au maintien des centres locaux d'action, comme avantageux à la fois aux plus précieux intérêts du peuple et de l'État. Toutes les anciennes divisions, depuis les communes jusqu'aux provinces, ont été soigneusement conservées, ainsi que leurs constitutions ; et nous voyons, comme conséquence de ce fait, la population marchant très-rapidement vers la liberté, tandis que l'État fait de non moins rapides progrès en richesse et en pouvoir. Les résultats pacifiques de la décentralisation se manifestent là pleinement dans ce fait, que, sous la conduite de la Prusse, l'Allemagne du Nord a été amenée à un vaste système de fédération, grâce auquel le commerce intérieur a pris un rang qui correspond presque exactement à celui des États-Unis. 

 

    Nulle part en Europe, la décentralisation n'avait été plus en vigueur, et nulle part la tendance à une association pacifique, ou, en d'autres termes, la force de résister aux attaques du dehors, résultat de l'union, ne s'était montrée plus complètement qu'en Suisse, malgré l'existence des dissidences religieuses les plus profondes. Les guerres et les révolutions de la période qui se termine en 1815, les révolutions continuelles et le développement toujours croissant de la centralisation en France, ont cependant produit en Suisse leur effet accoutumé, en donnant naissance à l'établissement d'une centralisation plus prononcée, sous l'empire de laquelle les cantons plus faibles ont été privés des droits dont ils avaient joui depuis plusieurs siècles ; et la tyrannie et l'oppression remplacent peu à peu la liberté et l'immunité, en matière d'impôts, qui existaient antérieurement. 

 

    La Révolution française anéantit les gouvernements locaux qu'elle aurait dû fortifier ; et c'est ainsi que la centralisation augmenta lorsqu'elle aurait dû diminuer ; les conséquences de ce fait se manifestent dans une succession perpétuelle de guerres et de révolutions. On fit un grand pas vers la décentralisation lorsque les terres des nobles émigrés et du clergé furent partagées entre le peuple ; et c'est aux effets neutralisateurs de cette mesure qu'il faut attribuer la force croissante de la France, malgré son système excessif de centralisation. 

 

    La Belgique et la Hollande nous offrent des exemples remarquables de l'efficacité de l'action locale pour produire des habitudes d'association. Dans ces deux pays les bourgs et les villes étaient nombreux, et les résultats de la combinaison des efforts se révèlent dans la fertilité merveilleuse de contrées qui, primitivement, étaient comptées au nombre des plus pauvres de l'Europe. 

 

    Dans aucune partie de l'Europe la division de la terre n'était aussi complète, ou la possession aussi assurée qu'en Norwége, à l'époque de la conquête de l'Angleterre par les Normands et avant cette époque ; et dans aucune autre partie, conséquemment, la puissance de l'attraction locale ne se manifesta aussi complètement. L'habitude de l'association y existait, conséquemment, à un degré alors inconnu en France et en Allemagne ; elle se développait dans l'établissement « d'une littérature indigène et qui vivait dans la langue vulgaire et l'esprit des populations (2). » Ailleurs, le langage des classes qui ont reçu de l'éducation et celui des classes sans éducation différaient assez profondément pour rendre la littérature des premières complètement inaccessible aux secondes ; et, comme conséquence nécessaire, il y avait « absence de ce mouvement de circulation d'un même esprit et d'une même intelligence parmi les diverses classes qui forment le corps social, différant seulement de degré, et non de nature, chez les plus instruits et chez les plus ignorants ; absence de cette circulation et de cet échange d'impressions au moyen d'une langue et d'une littérature communes à tous, qui seuls peuvent donner l'âme à une population et en faire une nation (3). » 

 

    La Norwége devançait aussi les autres nations, par ce fait que les travaux y étaient diversifiés ; ce qui fournissait une nouvelle preuve que l'habitude de l'association y existait. « Le fer, continue M. Laing, est le premier élément de tous les arts utiles, et un peuple qui peut le fondre après l'avoir arraché au minerai, et le travailler de toutes les façons requises pour les constructions maritimes les plus importantes, depuis le simple clou jusqu'à l'ancre, ne pouvait se trouver dans l'état de barbarie complète dans lequel on a voulu nous le représenter. Il possédait une littérature qui lui était propre et des lois, des institutions, des arrangements sociaux, un esprit et un caractère très-analogues à ceux des Anglais, si même ils ne sont la source de ces derniers ; et il devançait toutes les nations chrétiennes dans une branche des arts utiles où il est indispensable d'en posséder une grande réunion : l'art de construire, de gréer et de manoeuvrer de grands navires (4). » 

 

    La même habitude d'association locale a toujours existé depuis, accompagnée d'une tendance à l'union, dont les effets se sont pleinement révélés dans l'établissement, depuis quarante ans, d'un système de gouvernement où les forces de centralisation et de décentralisation sont équilibrées avec une exactitude de proportion qui n'a été dépassée dans aucun pays du monde ; et, comme conséquence de ce fait, ce petit peuple a montré une force de résistance à la centralisation qu'on a cherché à faire pénétrer chez lui du dehors, dont on ne trouverait guère un second exemple dans l'histoire (5). 

 

    L'attraction des centres locaux, dans toute l'étendue des Iles Britanniques, autrefois si développée, a, depuis bien longtemps, tendu à diminuer considérablement : Édimbourg, autrefois la capitale d'un royaume, est devenue une simple ville de province, et Dublin, jadis le siége d'un parlement indépendant, a tellement décliné, que, sans l'existence de ce fait, que la ville est la résidence où le représentant de Sa Majesté tient ses levers en certaines occasions, il en serait à peine question. Londres, Liverpool, Manchester et Birmingham ont pris un accroissement rapide ; mais, sauf ces exceptions, la population du Royaume-Uni est restée stationnaire dans la période écoulée de 1841 à 1851. Partout s'est manifestée une tendance à la centralisation, accompagnée d'un affaiblissement de l'attraction locale, d'un accroissement dans l'absentéisme et du déclin de la faculté de s'associer volontairement ; ce déclin s'est révélé d'une manière prodigieuse il y a quelques années dans le fait de l'émigration. A chaque pas dans cette direction, on a constaté un accroissement constant dans la nécessité de l'association forcée, qui s'est manifesté par l'augmentation des flottes et des armées et celle des impôts nécessaires à leur entretien. 

 

    Les États du Nord de l'Union présentent, ainsi qu'on l'a vu déjà, la combinaison des forces centralisatrices et décentralisatrices dans une proportion qui n'a jamais été égalée en aucun autre pays, et, conséquemment, nous y trouvons existant à un haut degré la tendance à l'exercice de l'action locale pour la création d'écoles et de bâtiments affectés à ces écoles, la construction de routes, la formation d'associations pour presque tous les buts imaginables. Il y a ici une imitation exacte du système de lois qui maintient l'harmonie dans l'étendue de l'univers, chaque État constituant un corps complet en lui-même, pourvu d'une attraction locale qui tend à maintenir sa forme, malgré la tendance à graviter vers le centre, autour duquel lui et les autres États, ses frères, doivent accomplir leur révolution. 

 

    Il arrive, comme conséquence de ce fait, que la marche suivie par le Nord de l'Union a toujours été pacifique, et à aucune époque il ne s'y est manifesté le moindre désir d'agrandir son territoire ou d'empiéter sur les droits des États voisins. L'annexion des provinces anglaises, avec ses millions d'habitants libres, augmenterait considérablement la puissance des États du Nord ; et cependant, en même temps qu'ils ont coopéré avec ceux du Sud à l'achat de la Floride et de la Louisiane, et à l'annexion du Texas, on peut regarder la question de l'incorporation du Canada à l'Union américaine comme n'ayant guère fait jusqu'à ce jour l'objet d'un sérieux examen. 

 

    Si nous jetons les yeux sur les États du Sud, ils nous offriront un tableau tout opposé. 

 

    Là des maîtres sont propriétaires d'individus auquel est refusé tout pouvoir de s'associer volontairement, et qui ne peuvent même vendre leur travail personnel, ou en échanger le produit contre le travail de leurs semblables. Telle est la centralisation. C'est pourquoi nous voyons dans le Sud une tendance si prononcée à troubler ailleurs la puissance d'association. Telle a été l'origine de toutes les guerres de l'Union. La guerre tend à augmenter le nombre de machines humaines portant le mousquet et exigeant pour leur entretien la levée d'impôts considérables, qui seraient mieux appliqués à la construction de routes ou d'usines utiles à l'encouragement de l'esprit d'association. 

 

    La barbarie est une conséquence nécessaire de l'absence d'association. Dépouillé de la sociabilité, l'homme, perdant ses qualités distinctives, cesse d'être le sujet de la science sociale.

 

 

 

Tables des matières - Suite

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV :

DE L'OCCUPATION DE LA TERRE.

 

    § 1. — La puissance de l'homme est limitée, dans l'état de chasseur et dans l'état pastoral. Mouvement du colon isolé. Il commence toujours par la culture des terrains plus ingrats. Avec l'accroissement de la population, il acquiert un accroissement de force, et devient capable de commander les services de sols plus fertiles, dont il obtient des quantités plus considérables de subsistances. Transition graduelle de l'état d'esclave, à celui de dominateur, de la nature.

    De quelque côté que nous jetions nos regards nous verrons que l'homme a commencé par vivre en chasseur, subsistant de son butin de chasse et dépendant complètement des dons spontanés fournis par la terre ; et qu'ainsi il a été partout l'esclave de la nature. Plus tard nous le trouvons à l'état de pasteur, environné d'animaux qu'il a apprivoisés et dont il dépend pour ses provisions de nourriture, en même temps qu'il tire de ces mêmes animaux les peaux qui le protégeront en hiver contre les rigueurs du froid.

    Dans un semblable état de choses il ne peut exister qu'une faible puissance d'association ; on estime alors que huit cents acres de terre sont nécessaires pour permettre, à un chasseur, d'obtenir autant de subsistances qu'il pourrait le faire, d'une demi-acre de terre mise en culture. Liebig nous en explique ainsi la raison :

    « Une nation de chasseurs, dit-il, disséminée sur un espace restreint, est complètement incapable de s'accroître au-delà d'une certaine limite qui est bientôt atteinte. Le carbone nécessaire à la respiration doit s'obtenir des animaux ; et de ceux-ci il ne peut vivre qu'un nombre borné sur l'espace que nous supposons. Les animaux reçoivent des plantes les parties constituantes de leurs organes et de leur sang, et le transmettent, à leur tour, aux sauvages qui ne subsistent que de la chasse. Ceux-ci pareillement reçoivent cette nourriture, ne contenant plus les composés dépouillés d'azote qui, pendant la vie des animaux, servaient à entretenir le mécanisme de la respiration. Chez ces individus qui se bornent à une alimentation animale, c'est le carbone de la chair et du sang qui doit remplacer l'amidon et le sucre. Mais quinze livres de viande ne contiennent pas plus de carbone que quatre livres d'amidon ; et tandis que le sauvage, avec un seul animal et un poids égal d'amidon, pourrait se conserver en vie et en santé pendant un certain nombre de jours, il serait forcé, s'il se bornait à se nourrir de chair, de consommer cinq animaux semblables pour se procurer le carbone nécessaire à la respiration pendant le même espace de temps (1). »

    Pour que la puissance d'association s'accroisse, il est donc indispensable que l'homme puisse se procurer de plus grandes quantités d'aliments végétaux, et il ne peut le faire qu'à l'aide de la culture. Ceci toutefois implique un état qui se rapproche de celui d'individualité, individualité qui, en pareil cas, ne peut exister en aucune façon. Les terres sont alors un fonds commun, et il en est de même des troupeaux ; et lorsqu' à raison du manque de provisions il devient nécessaire de se déplacer, la tribu émigre, en masse, ainsi qu'on l'a vu dans les tribus de l'Asie et du nord de l'Europe, et qu'on le voit aujourd'hui chez celles du continent occidental. Sous l'empire de pareilles circonstances, il ne peut rien exister d'analogue à cette individualité qui consiste, pour les hommes, dans le pouvoir de déterminer par eux-mêmes, s'ils émigreront ou s'ils resteront dans les lieux où ils s'étaient d'abord fixés. Si la majorité de la tribu décide qu'il faut partir, tous doivent le faire ; car le petit nombre de ceux qui resteraient seraient massacrés par d'autres tribus, avides d'accroître le territoire sur lequel elles avaient été accoutumées à errer, et dont elles n'avaient tiré qu'une misérable subsistance. Dans cette phase de la société, l'homme n'est donc pas seulement l'esclave de la nature, mais encore l'esclave des individus qui l'environnent et forcé de céder à la volonté tyrannique de la majorité.

    L'absence du pouvoir, pour l'homme pris individuellement, de déterminer la série de ses actes personnels, ou pour une minorité, de décider et d'agir par elle-même, est donc, ainsi, une conséquence nécessaire de l'impossibilité d'appeler à leur secours les forces naturelles qui les environnent de toutes parts, et à l'aide desquelles ils obtiendraient des quantités plus considérables de subsistances sur de moindres superficies de terrain ; ce qui leur permettrait de vivre dans des rapports réciproques plus intimes. Comment, toutefois, le chasseur ou le pâtre, pourrait-il contraindre la nature à travailler à son profit ?

    « Les instruments qu'il emploie sont de l'espèce la plus grossière, tels que la nature les met à sa portée, tels, par exemple, que le coquillage dont se servent, en guise de houe, les insulaires de la mer du Sud. Toutes les armes et tous les outils dont ses ancêtres ont fait usage, à l'époque où la tribu traversait les périodes de la vie de chasseur et de pâtre, étaient du même genre. Un caillou avait servi de fer de flèche, et l'arête vive d'un silex fourni le seul instrument tranchant qu'ils eussent su façonner. Un arc taillé au moyen d'un pareil couteau, et dont la corde était une lanière coupée dans la peau d'un daim, était son arme principale pour chasser ou combattre de loin ; avec une massue durcie au feu, quelquefois munie d'une pierre coupante attachée à l'extrémité par des lanières, il combattait corps à corps. L'os pointu de la jambe d'un daim servait à sa femme d'aiguille, et les tendons du même animal fournissaient le fil pour coudre les vêtements de peau de sa famille. L'expérience et la tradition de sa tribu ne lui avaient pas fait connaître d'autres instruments. Que l'on parcoure le plus prochain musée où se trouve rassemblée une collection des outils employés par les sauvages, on verra combien ces outils sont imparfaits, et, en même temps, on observera, avec quelque étonnement, qu'ils suffisent pleinement aux besoins restreints de ceux qui s'en servent ; et que, pendant une longue suite d'années, des générations se succèdent sans faire d'amélioration sensible dans leur outillage primitif. » (2).

    Quelle sera sa manière de procéder, sous l'empire de pareilles circonstances, c'est ce qu'on démontre dans le tableau ci-après de la marche suivie par un individu que l'on suppose isolé, et par ses descendants, pendant une période de temps que le lecteur peut à son gré prolonger, de plusieurs années à plusieurs siècles. En admettant une pareille hypothèse et plaçant ainsi notre colon dans une île, nous pouvons éliminer les causes de perturbation qui, partout, dans la vie réelle, sont résultées du voisinage d'autres individus aussi peu avancés dans la fabrication des instruments nécessaires pour soumettre la nature, et poussés, conséquemment, par l'appréhension de la faim, à piller et à massacrer leurs semblables. Ayant ainsi, à l'aide du procédé adopté par les mathématiciens, étudié quelle serait la marche suivie par l'homme abandonné à lui-même, en supprimant les causes de perturbation, nous serons alors préparés à aborder l'examen de ces mêmes causes, par suite desquelles cette marche a été si prodigieusement différente dans un grand nombre de pays.

    Le premier cultivateur, le Robinson de son temps, pourvu cependant d'une femme, ne possède ni hache, ni bêche. La population étant peu nombreuse, la terre est, conséquemment, abondante, et il peut la choisir lui-même, sans craindre qu'on mette son droit en question le moins du monde. Il est environné de terrains ayant au plus haut degré les qualités voulues pour le rémunérer largement de son travail ; mais ces terrains sont couverts d'arbres énormes qu'il ne peut abattre, ou de marais qu'il ne peut dessécher. Pénétrer à travers les premiers est même une sérieuse tâche ; car il a affaire à une masse de racines, de tronçons, de débris de bûches et de broussailles, tandis que dans les derniers, à chaque pas il enfonce jusqu'aux genoux. En même temps l'atmosphère est impure, les brouillards séjournent sur les bas-fonds, et le feuillage épais des bois, empêche l'air de circuler. II n'a pas de hache, mais lors même qu'il en aurait une, il n'oserait s'aventurer dans de pareils lieux ; car, en ce cas, ce serait risquer sa santé et, presque infailliblement sa vie. Puis, la végétation y est tellement exubérante, qu'avant qu'il pût, avec les instruments imparfaits dont il dispose, défricher une seule acre de terre, une partie en serait, de nouveau, tellement envahie par la végétation qu'il lui faudrait recommencer sans cesse son travail de Sisyphe. Les terrains élevés, comparativement pauvres en bois de haute futaie, ne sont guère susceptibles de récompenser ses efforts. Il y a cependant des endroits sur les collines où le peu d'épaisseur de la couche de terre a empêché de croître les arbres et les buissons ; ou bien il se trouve des espaces entre les arbres qui peuvent être cultivés, pendant qu'il en reste encore ; et quand l'homme arrache ces racines de quelques arbustes disséminés sur la surface de la terre, il n'a pas à appréhender leur prompte reproduction. Avec ses mains il peut même réussir à enlever l'écorce des arbres, ou bien, à l'aide du feu, les détruire dans une assez grande étendue pour n'avoir plus besoin que de temps pour lui donner quelques acres de terre défrichées, sur lesquelles il pourra répandre ses semences, sans trop redouter les mauvaises herbes. Faire de pareilles tentatives sur des terrains plus riches serait peine perdue. En quelques endroits le sol est toujours humide, tandis qu'en d'autres les arbres sont trop grands pour que le feu puisse les attaquer sérieusement, et l'action du feu n'aurait d'autre résultat que de faire croître les mauvaises herbes et les broussailles. Il commence donc l'oeuvre de culture sur les terrains plus élevés, où pratiquant avec son bâton des trous dans le sol léger qui se draine lui-même, il enterre le grain à un pouce ou deux de profondeur, et au temps de la récolte, il obtient un rendement double de ce qu'il a semé. En broyant ce grain entre des pierres, il se procure du pain, et sa condition est améliorée. Il a réussi à faire travailler la terre à son profit, dans le temps où lui-même s'occupe de prendre au piège des oiseaux ou des lapins, ou de cueillir des fruits.

    Plus tard l'homme réussit à rendre une pierre tranchante et il se procure ainsi une hache, à l'aide de laquelle il devient capable d'opérer plus rapidement en dépouillant les arbres de leur écorce, et d'extirper les pousses et leurs racines, opération, néanmoins, très-lente et très-pénible. Avec le temps il met en oeuvre un nouveau sol dont la puissance productrice, en ce qui concerne les substances alimentaires, était moins apparente que ceux sur lesquels il avait fait ses premières tentatives. Il découvre un minerai de cuivre et réussit à le traiter par le feu, et peut ainsi obtenir une meilleure hache, avec bien moins de peine qu'il ne lui en a fallu pour se procurer celle de qualité inférieure qu'il avait employée jusqu'à ce jour. Il se procure aussi un instrument qui ressemble quelque peu à une bêche ; et aujourd'hui il peut pratiquer des trous de quatre pouces de profondeur, plus aisément qu'il ne pouvait le faire pour ceux de deux pouces seulement, avec un bâton. Maintenant qu'il pénètre dans un sol plus profond et qu'il peut remuer et diviser la terre, la pluie est absorbée au sein de ce même sol, tandis qu'auparavant elle ne faisait que couler sur une surface aride ; le nouveau sol ainsi obtenu se trouve meilleur, et peut se cultiver plus facilement que celui sur lequel il dépensait jusqu'alors sa peine en pure perte. Ses semences protégées plus efficacement sont moins exposées à être gelées en hiver, ou desséchées en été ; aujourd'hui il recueille le triple de ce qu'il a semé. Bientôt nous le verrons exploitant un autre sol nouveau. Il a trouvé un terrain qui, traité par le feu, lui donne de l'étain, et, de la combinaison de ce métal avec le cuivre, il obtient du laiton qui lui fournit de meilleurs instruments et lui permet d'opérer plus rapidement. En même temps qu'il peut labourer plus profondément le terrain déjà occupé, il peut défricher d'autres terrains sur lesquels la végétation devient plus exubérante ; en effet, il peut maintenant détruire les arbustes, avec quelque espoir de prendre possession de la terre, avant qu'ils ne soient remplacés par d'autres également inutiles à ses projets. Puis ses enfants ont grandi et ils peuvent sarcler le terrain, et peuvent, d'ailleurs, l'aider à faire disparaître les obstacles qui entravent ses progrès. Il profite maintenant de l'association et de la combinaison des efforts actifs, comme il avait déjà profité du pouvoir obtenu sur les diverses forces naturelles qu'il a soumises à son service. Bientôt nous le voyons mettre le feu à une pièce de terrain ferrugineux qu'il foule de tous côtés, et il obtient alors une hache et une bêche véritables, d'une qualité inférieure, il est vrai, mais pourtant bien supérieure encore à celles qui jusqu'à ce jour l'ont aidé dans ses travaux. Avec le secours de ses fils arrivés à l'âge viril, il abat le pin léger qui croît sur le flanc de la colline, laissant toutefois intacts les gros arbres des vallées où coule la rivière. Son terrain cultivable s'accroît en étendue, en même temps qu'avec sa bêche il peut pénétrer plus avant qu'autrefois, exploitant les qualités d'un sol dont les couches sont plus éloignées de la surface. Il constate avec grand plaisir que sous le sable léger il se trouve de l'argile, et qu'en combinant ces deux éléments, il obtient un nouveau sol bien plus productif que celui sur lequel il avait travaillé en premier lieu. Il remarque également, qu'en retournant les surfaces il facilite la décomposition ; et chaque accroissement de ses connaissances augmente la rémunération de ses efforts. Avec un nouvel accroissement de sa famille, il a conquis l'avantage important d'une combinaison plus considérable d'efforts actifs. Les opérations qu'il était indispensable d'accomplir pour rendre son terrain plus promptement productif, mais qui étaient impraticables pour lui seul, deviennent simples et faciles, aujourd'hui qu'elles sont entreprises par ses nombreux fils et petits-fils, dont chacun se procure une quantité bien plus considérable de subsistances qu'il ne le pouvait primitivement, seul, et cela au prix d'efforts bien moins rudes. Bientôt ils étendent leurs opérations en quittant les hauteurs et se dirigent vers les terrains bas de la rivière, dépouillant de leur écorce les grands arbres et mettant le feu aux broussailles, et facilitant ainsi le passage de l'air pour rendre peu à peu la terre propre à être occupée.

    Avec l'accroissement de population, arrive maintenant un accroissement dans la puissance d'association, qui se manifeste par une plus grande division des travaux, et accompagné d'une plus grande facilité de faire servir à son profit les grands agents naturels qui doivent être employés dans ces travaux. Maintenant une partie de la petite communauté accomplit tous les travaux des champs, tandis que l'autre se livre uniquement à ceux qui devront donner un nouveau développement aux richesses minérales dont elle est environnée de toutes parts. On invente la houe, à l'aide de laquelle les enfants peuvent débarrasser le sol des mauvaises herbes et arracher les racines dont sont encore infestées les meilleures terres, celles qui ont été le plus récemment soumises à la culture. On a réussi à apprivoiser le boeuf, mais jusqu'à ce jour on a eu peu d'occasion d'utiliser ses services. On invente alors la charrue, et au moyen de lanières de cuir, on peut y atteler le boeuf, et, grâce à ce secours, labourer le sol plus profondément, en même temps qu'on étend la culture sur un espace plus vaste. La communauté s'accroît, et, avec elle, la richesse des individus qui la composent, devenus capables, d'année en année, de se procurer de meilleurs instruments et de soumettre à la culture plus de terres, et des terres de meilleure qualité. Les subsistances et les vêtements deviennent plus abondants, en même temps que l'air devient plus salubre sur les terrains plus bas, par suite du défrichement des bois. La demeure devient aussi plus confortable. Dans le principe ce n'était guère qu'un trou pratiqué dans la terre. Par suite, elle se composa de troncs d'arbres morts que les efforts isolés du premier colon parvinrent à rouler et à superposer. Jusque-là la cheminée était chose inconnue, et l'homme devait vivre au milieu d'une fumée perpétuelle, s'il ne voulait mourir de froid ; la fenêtre était un objet de luxe, auquel on n'avait pas encore songé. Si la rigueur de l'hiver l'obligeait à tenir sa porte close, non-seulement il était suffoqué, mais il passait ses journées au milieu de l'obscurité. L'emploi de son temps, pendant la plus grande partie de l'année, était donc complètement stérile, et il courait le risque de voir sa vie abrégée par la maladie, résultat de l'air insalubre qu'il respirait dans l'intérieur de sa misérable hutte, ou du froid rigoureux qu'il endurait au dehors. Avec l'accroissement de la population, tous ont acquis la richesse, produit de la culture de sols nouveaux et de meilleure qualité, et d'un pouvoir plus grand de commander les services de la nature. Avec l'accroissement dont nous venons de parler, il y eut un nouvel accroissement dans la puissance de l'association, en même temps qu'une tendance croissante au développement de l'individualité, à mesure que les modes de travail sont devenus de plus en plus diversifiés. Maintenant l'homme abat le chêne immense et l'énorme pin ; avec ces matériaux il peut, dès lors, construire de nouvelles demeures ; et chacune d'elles est, successivement et régulièrement, construite dans de meilleures conditions que la première. La santé s'améliore et la population s'accroît encore plus rapidement. Une partie de cette population s'occupe aujourd'hui des travaux des champs, tandis que l'autre prépare les peaux de bêtes et les rend propres à devenir des vêtements ; une troisième classe fabrique des haches, des bêches, des houes, des charrues et autres instruments destinés à seconder l'homme dans les travaux des champs et ceux de construction. La quantité de subsistances augmente rapidement et, avec elle, la puissance d'accumulation. Dans les premières années, on était perpétuellement exposé au danger de la disette ; aujourd'hui qu'il y a un excédant, une partie des produits est mise en réserve en prévision de l'insuffisance des récoltes.

    La culture s'étend sur le flanc des collines, où des sols creusés plus profondément, maintenant sillonnés par la charrue, donnent un rapport plus considérable, tandis qu'en bas, sur le revers des coteaux, chaque année est marquée successivement par la disparition des grands arbres qui, jusqu'alors, occupaient les terrains plus riches, les espaces intermédiaires devenant, dans l'intervalle, plus fertiles, par suite de la décomposition d'énormes racines, et plus faciles à labourer, par suite du dépérissement graduel des tronçons d'arbres. Un seul boeuf attelé à une charrue peut maintenant retourner les mottes de terre, sur un espace plus considérable que deux boeufs ne pouvaient le faire dans le principe. Un seul laboureur fait alors plus de besogne que n'en auraient pu accomplir, sur le terrain cultivé primitivement, des centaines d'individus à l'aide de bâtons pointus. La communauté étant devenue ensuite capable de drainer quelques-uns des terrains bas, on obtient d'abondantes moissons de blé, d'un sol meilleur maintenant mis en culture pour la première fois. Jusqu'alors les boeufs erraient dans les bois, attrapant pour se nourrir ce qu'ils pouvaient ; mais aujourd'hui on abandonne la prairie à leur usage ; l'emploi de la hache et de la scie permet à la famille de les retenir dans l'enceinte d'une clôture, et de diminuer ainsi la peine qu'il y avait à se procurer des provisions de viande, de lait, de beurre et de peaux. Jusqu'à ce jour, son animal domestique était surtout le porc qui pouvait se nourrir de glands ; aujourd'hui elle y joint le boeuf et peut-être les moutons, les terres cultivées primitivement étant abandonnées à ces derniers. Elle se procure beaucoup plus de viande et de blé, et avec bien moins de peine qu'à aucune autre époque antérieure, conséquence de l'accroissement du nombre de ses membres et de la puissance d'association. De nombreuses générations ont déjà disparu, des générations plus jeunes profitent aujourd'hui de la richesse que les premières ont accumulée, et peuvent ainsi appliquer leur propre travail avec un avantage chaque jour plus considérable, en obtenant une rémunération constamment croissante, en même temps qu'une augmentation a lieu dans la faculté d'accumuler, et qu'il reste des efforts moins pénibles à accomplir. Maintenant elle appelle à son secours des forces nouvelles, et l'on ne laisse plus l'eau couler en pure perte. L'air lui-même est approprié au travail ; les moulins à vent doivent moudre le blé et les scieries débiter le bois de charpente, qui disparaît plus rapidement, tandis que le drainage est en voie d'amélioration, grâce à des bêches et des charrues plus perfectionnées. Le petit fourneau fait son apparition, et le charbon étant appliqué maintenant à la réduction du minerai de fer que donne le sol, il se trouve que le travail d'un seul jour devient plus fructueux que n'était autrefois celui de plusieurs semaines. La population se répand le long des collines, descend dans les vallées, et devient de plus en plus compacte au siége de l'établissement primitif ; à chaque pas en avant, nous trouvons la tendance croissante à combiner les efforts pour produire les substances alimentaires, fabriquer les vêtements et les ustensiles de ménage, construire des maisons, et préparer les machines destinées à l'aider dans tous ces travaux. Maintenant les arbres les plus gros, ceux qui croissent sur le terrain le plus fertile, disparaissent, et des marais profonds sont desséchés. Bientôt on trace des routes pour faciliter les relations entre l'ancien établissement et les établissements plus nouveaux qui se sont formés autour de celui-ci, et permettre ainsi à l'individu qui cultive le blé de l'échanger contre de la laine, on peut-être contre des bêches ou des charrues perfectionnées, contre des vêtements ou des ameublements.

    La population s'accroît encore ; sa richesse et sa force prennent un nouveau développement ; elle acquiert ainsi du loisir pour songer aux résultats que lui fournit sa propre expérience, non moins que celle de ses devanciers. De jour en jour l'intelligence est provoquée davantage à l'action. Le sable des alentours s'est trouvé recouvrir une couche de marne ; on combine ces deux éléments à l'aide des moyens perfectionnés aujourd'hui en usage ; on crée ainsi un sol d'une qualité bien supérieure à ceux qu'on avait jusqu'à ce jour soumis à la culture. En même temps qu'il y a accroissement dans la rémunération du travail, tous les individus sont mieux nourris, mieux vêtus, mieux logés, et tous sont excités à faire de nouveaux efforts ; jouissant d'une meilleure santé et pouvant travailler à l'intérieur aussi bien qu'au dehors, suivant la saison, ils peuvent se livrer à un travail plus constant et plus régulier. Jusqu'à ce jour ils ont eu de la peine à moissonner dans la saison favorable. Le moment de la moisson passant rapidement, il s'est trouvé que toute la force employée par la communauté était insuffisante pour empêcher qu'une quantité considérable de blé ne restât sur pied, à moins qu'étant devenu trop mûr, il ne tombât sur le sol ébranlé par les secousses du vent, ou les efforts des moissonneurs pour le récolter. Très-souvent ce blé s'est trouvé complètement perdu, par suite des changements de temps, lors même que le moment était opportun pour le recueillir. Le travail a été surabondant pendant le cours de l'année, en même temps que la moisson créait une demande de travail à laquelle on ne pouvait répondre. La faucille remplace maintenant l'oeuvre des bras, en même temps que la faux permet au fermier de couper ses foins. Puis viennent la faux à râteau et la herse, instruments qui tous ont pour but d'augmenter la facilité d'accumulation, et d'accroître ainsi la possibilité d'appliquer le travail à de nouveaux terrains plus profonds ou plus étendus, plus complètement couverts de bois, ou plus exposés aux inondations, et dès lors exigeant des remblais ainsi que des drainages. On crée aussi de nouvelles combinaisons. On constate que l'argile forme une couche inférieure, relativement à la terre appelée chaux, et que cette dernière, comme les terres ferrugineuses, a besoin d'être décomposée pour devenir propre à se combiner. La route tracée, le wagon, le cheval, facilitent le travail et permettent au fermier d'obtenir promptement des approvisionnements de la terre carbonifère qui a reçu le nom de houille ; et l'homme obtient maintenant, en brûlant la chaux et la combinant avec l'argile, un terrain de meilleure qualité qu'à aucune autre époque antérieure, un terrain qui lui donne plus de blé et qui exige de lui un travail moins pénible. La population et la richesse s'accroissent encore et la machine à vapeur prête son secours pour le drainage, en même temps que le chemin de fer et la locomotive facilitent le transport de ses produits au marché. Son bétail étant maintenant engraissé sous son toit, une portion considérable de ses riches prairies est convertie en engrais, qu'il appliquera aux terrains plus pauvres qui ont été primitivement mis en culture. — Au lieu d'expédier les subsistances qui doivent les engraisser au marché, il tire maintenant du marché leurs débris sous la forme d'os, à l'aide desquels il entretient la bonne qualité de sa terre. En passant ainsi progressivement de terrains peu fertiles à des terrains de meilleure qualité, on se procure une quantité constamment croissante de substances alimentaires et d'autres choses nécessaires à la vie, avec un accroissement correspondant dans la faculté de consommer et d'accumuler. Le danger de la disette et de la maladie a désormais disparu. La rémunération du travail devenant plus considérable et la condition de l'homme, en s'améliorant chaque jour, rendant le travail agréable, on voit aussi l'homme partout s'appliquant davantage au travail, à mesure que son labeur devient moins pénible. La population augmente encore, et l'on voit cet accroissement rapide devenir plus considérable, à chacune des générations qui se succèdent, en même temps qu'avec celles-ci on voit s'accroître la faculté de vivre dans des rapports réciproques, par suite du pouvoir de se procurer constamment des approvisionnements plus considérables sur la même superficie de terrain. A chaque pas fait dans cette direction, on voit le désir de l'association et de la combinaison des efforts actifs se développer, avec le développement du pouvoir de satisfaire ce désir ; et c'est ainsi que les travaux des individus deviennent plus productifs et qu'augmentent les facilités du commerce, avec une tendance constante à produire l'harmonie, la paix, la sûreté des personnes et des propriétés garantie soit entre ces individus soit avec le monde, accompagnée d'une augmentation constante de population, de richesse, de prospérité et de bonheur.

    Telle a été l'histoire de l'homme partout où l'on a laissé s'accroître la population et la richesse. Avec le développement de la population, il y a eu accroissement de la puissance d'association entre les individus pour conquérir la domination sur les grandes forces existantes dans la nature, pour dégager ces mêmes forces et les contraindre à lui prêter secours dans le travail ayant pour but de produire la nourriture, le vêtement et l'abri exigés pour ses besoins, et lui rendre plus faciles les moyens d'étendre la sphère de ses associations. Partout on a vu l'homme commencer pauvre, sans ressources personnelles, et incapable de combiner ses efforts avec ceux de ses semblables, et, conséquemment, partout l'esclave de la nature. Partout, à mesure que la population a augmenté, on l'a vu devenir, d'année en année et de siècle en siècle, de plus en plus en plus le dominateur de cette même nature, et chaque progrès dans ce sens a été marqué par le rapide développement de l'individualité suivi d'un accroissement dans la puissance d'association, dans le sentiment de la responsabilité, et dans la puissance du progrès.

    Que les choses se soient passées ainsi chez toutes les nations et dans toutes les parties de la terre, c'est ce qui est tellement évident qu'il semblerait presque inutile de fournir la preuve d'un pareil fait ; et cela le serait réellement, si l'on n'eût affirmé que la marche des choses avait eu lieu précisément en sens inverse ; que l'homme avait toujours commencé l'oeuvre de culture sur les terrains fertiles, et qu'alors les subsistances avaient été abondantes ; mais qu'à mesure que la population avait augmenté, ses successeurs s'étaient vus forcés d'avoir recours à des terrains de qualité inférieure, qui n'accordaient à leur labeur qu'une rémunération de moins en moins considérable, en même temps qu'il y avait tendance constante à l'excès de population, à la pauvreté, à la misère et à la mortalité. S'il en était ainsi, il ne pourrait rien exister qu'on pût appeler l'universalité, dans les lois naturelles auxquelles l'homme est soumis ; car, en ce qui concerne toutes les autres sortes de matières, nous le voyons invariablement s'adresser d'abord à celles qui sont inférieures, et passer, à mesure que la richesse et la population se développent, à celles qui sont supérieures, avec une rémunération constamment croissante pour son travail. Nous l'avons vu commencer par la hache formée d'un caillou tranchant, et passer successivement à l'usage de la hache de cuivre, de bronze et de fer, jusqu'au moment où il est arrivé enfin à celle d'acier ; nous l'avons vu abandonner le fuseau et la quenouille pour le métier à filer et la mécanique, le canot pour le navire, le transport à dos d'homme pour le transport sur les wagons du chemin de fer, les hiéroglyphes tracés sur des peaux par un pinceau grossier pour le livre imprimé, et la société grossière de la tribu sauvage, chez laquelle la force constitue le droit, pour la communauté sociale organisée, où l'on respecte les droits des individus, faibles sous le rapport du nombre ou de la puissance musculaire. Après avoir étudié ces faits et nous être convaincus que telle a été la marche suivie par l'homme, en ce qui concerne toutes les choses autres que la terre, nécessaires pour la culture, nous sommes portés à croire que là aussi il en a dû être de même, et que cette théorie invoquée, en vertu de laquelle l'homme devient de plus en plus l'esclave de la nature, à mesure que la richesse et la population se développent, doit être une théorie fausse.

    

 

 

 Table des matières - Suite

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE III :

DE L'ACCROISSEMENT DANS LA QUANTITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE.

 

    §  3. — L'homme a cela de commun avec les animaux qu'il consomme des subsistances. Sa mission sur cette terre consiste à diriger les forces naturelles, de telle façon qu'il fasse produire au sol des quantités plus considérables des denrées nécessaires à ses besoins. Conditions sous l'influence desquelles, uniquement, ces quantités peuvent s'augmenter. Elles ne peuvent être remplies que dans les pays où les travaux sont diversifiés, où l'individualité reçoit son développement, où la puissance d'association s'accroit.


    
    Dans les premiers âges de la société les changements de forme sont très-lents ; et c'est ainsi que nous voyons, du temps des Plantagenets, et quelques siècles plus tard, que le rendement d'un acre de terre n'était que de six ou huit boisseaux de froment. Quelque faible que fût ce rendement, il était cependant accompagné d'une amélioration constante, dans la forme de la matière résultant du mouvement qui avait été jusqu'alors obtenu. Les rochers avaient été décomposés, et les argiles et les sables avaient revêtu une forme d'un ordre plus élevé ; la magnifique verdure du froment avait remplacé la couleur brune et sombre de la terre nue. Peu à peu, on voit l'homme disposer de plus en plus en souverain des forces diverses destinées à son usage, et faire de nouveaux progrès jusqu'à l'époque plus récente où il obtient 30, 40 et 50 boisseaux par acre, en même temps que les autres produits se comptent par centaines d'acres.

     Sans la chaleur vitale cette domination des forces ne pourrait s'obtenir, et sans combustible il ne pourrait exister de chaleur. Ce combustible, ainsi que nous le voyons, c'est l'alimentation sans laquelle il ne peut y avoir d'action vitale ; et c'est ainsi que nous atteignons le point où l'homme et les autres animaux se trouvent placés réciproquement sur le même niveau. Comme tous les animaux, il mange, boit et dort ; comme eux aussi il doit se procurer des provisions d'aliments.

     S'il jette les yeux autour de lui, il aperçoit des masses immenses de matière tenues en repos à raison de la force de gravitation, et, par conséquent, demeurant improductives. C'est une réserve de puissance latente attendant le moyen auxiliaire qui la mettra en liberté. Le sol durci donne à peine un maigre herbage ; mais à cette heure, il le remue de manière à exposer ses molécules à l'action du soleil et de la pluie ; puis il y met une semence prête à recevoir dans son estomac l'aliment nécessaire à sa nourriture. La semence germe, et la plante se développe avec le secours de la terre et de l'atmosphère, produisant l'avoine, le seigle ou le blé nécessaires à l'entretien de l'homme ou des animaux dont il se nourrit. En tout ceci, cependant, il n'a pas fait plus que ne fait l'individu qui alimente la locomotive, en plaçant la matière dans les circonstances propres à favoriser sa décomposition, et en communiquant ainsi à ses molécules une individualité grâce à laquelle elles ont pu se combiner avec d'autres molécules. L'acte de combinaison est un acte de mouvement, et ce mouvement communique la force.

     Pour arriver à ce résultat, il a labouré plus profondément ; et, de cette manière, il a pu offrir à l'action du soleil et de la pluie une quantité plus considérable du sol. Il a ouvert des tranchées et il a ainsi facilité l'écoulement des eaux qui, autrement, seraient demeurées stagnantes et auraient détruit ses semences ; et précisément, pour avoir ainsi favorisé le mouvement de la matière, il s'est trouvé récompensé par un accroissement plus rapide dans la quantité du sol qui a revêtu la forme nécessaire à ses besoins.

     Plus le mouvement est considérable, plus le progrès dans la forme est rapide. Le pin au port si raide fait place à l'orge à la tige si gracieuse, en même temps que de magnifiques champs de trèfle rouge remplacent les mauvaises herbes des marais follement développées ; le loup décharné disparaît de la terre, qui à cette heure nourrit le noble coursier et l'homme civilisé.

     En acquérant un empire plus étendu sur les forces naturelles, l'homme devient ainsi capable d'obtenir une quantité constamment plus considérable de substances alimentaires sur toute surface donnée, avec un accroissement constant dans le pouvoir de vivre en relation avec ses semblables. L'association se développe, donnant à son tour le pouvoir de mettre en activité d'autres forces, qui étaient ainsi demeurées en grande partie inertes et n'attendaient que la main de l'homme. Il soulève la pierre à chaux et la soumet au procédé de décomposition, qui fournit à l'air de l'acide carbonique et à la terre de la chaux vive. Il arrache à la mine le charbon de terre, et celui-ci se décompose à son tour, fournissant à l'atmosphère de nouvelles quantités de matériaux qui se recomposeront sous la forme de végétaux destinés à le nourrir. Il exploite le minerai de fer qu'il décomposera à l'aide de la houille, et là encore se trouvent de nouvelles quantités de matières indispensables à l'entretien de la vie organique, et fournies également par la même opération, nécessaire pour lui donner les instruments dont il a besoin pour l'oeuvre de culture. La matière ainsi décomposée continue à se mouvoir, et doit continuer à se mouvoir ainsi tant que les hommes verront s'augmenter leur puissance d'association. Les divers minerais ne reviennent jamais à leur forme primitive, et la chaux ne redevient pas de la pierre calcaire, après être entrée dans la composition des substances alimentaires. Consommées, celles-ci retournent encore à l'air atmosphérique, ou à la terre ; et l'homme lui-même meurt enfin et est enseveli, et s'acquitte ainsi de la dette qu'il a contractée envers la nature. Même lorsqu'il vit encore, il absorbe constamment, et abandonne à la terre et à l'atmosphère, les molécules qui composent son système animal, ainsi que nous le voyons si bien expliqué dans le passage suivant :

    « Dans les forêts naturelles où les feuilles tombent chaque année et où les arbres meurent périodiquement, la matière minérale abandonne le sol pour la plante, et retourne à son tour au sol, sous la forme des débris de celle-ci, ne parcourant ainsi qu'une phase de courte durée, de la terre à la plante et de la plante à la terre. Et il en est de même aussi dans les prairies naturelles, où chaque année, à l'automne, l'herbe s'épaissit, se fane et rend ses matières minérales au sol ; et où chaque année aussi, au printemps, les jeunes herbages poussent et se nourrissent des débris de l'année antérieure. Mais il en est autrement lorsque les produits végétaux sont consommés par les animaux. Ils sont alors introduits dans leur estomac, ils s'y dissolvent ou s'y digèrent, et leurs diverses parties sont absorbées par les vaisseaux destinés à cet usage, pour être charriées vers les parties du corps où leurs services sont nécessaires. Nous n'avons pas à suivre, quant à présent, la matière saline au-delà du sang et des tissus. C'est principalement dans les os que sont déposés l'acide phosphorique et la chaux, sous la forme de phosphate de chaux.

    L'importance du phosphate de chaux pour l'économie animale deviendra manifeste, si nous citons ce fait, qu'ordinairement les os secs laissent pour résidu, après la combustion, la moitié de leur poids, d'une cendre blanche qui consiste, pour la plus grande partie, en phosphate de chaux.

    Mais, ainsi que nous l'avons déjà expliqué, toutes les parties du corps, même les plus solides, accomplissent une série constante de renouvellements. Les os sont soumis à cette loi de changement aussi bien que les parties molles ; et l'acide phosphorique introduit aujourd'hui, au bout de quelques jours est rejeté au dehors, mêlé à d'autres matières de rebut et aux excrétions du corps ; le corps lui-même meurt enfin, et toutes ses parties matérielles retournent immédiatement à la terre d'où il est venu. Là elles subissent, sous l'influence de l'air, une complète disjonction ou décomposition, par suite de laquelle leur matière minérale même arrive à cet état où elle peut, avec avantage, pénétrer dans les racines de nouvelles plantes. Relativement à la révolution qu'accomplit cette matière minérale, il y a d'autres détails minutieux et pleins d'intérêt ; mais nous ne voulons pas mettre à l'épreuve la patience de nos lecteurs en y insistant ici. Les changements généraux que nous avons indiqués se trouvent reproduits succinctement dans le tableau ci-dessous :

                                                                                                        

Absorbé par la Plante : Acide phosphorique, chaux, sel commun et autres tirés du sol.
 Produit :                          Substance complète des plantes.

Absorbé par l'Animal : a. Parties de plantes.           
                                             b. Les os et les tissus, avec l'oxygène enlevé aux poumons.   
Produit :                            Système osseux complet, sang et tissus. Les phosphates et autres sels qui se trouvent dans les excrétions.


Absorbé  par le Sol : Excréments des animaux, plantes et animaux morts.       

Produit :                      L'acide phosphorique, la chaux,  etc., etc.

    « Il peut se faire qu'un investigateur curieux de la terre humaine en recueille assez pour « boucher un trou et se défendre contre le vent. » Mais notre science nous apprend que cette terre n'est pas l'espèce de matière dont est faite l'argile ; et ces usages si grossiers ne sont, après tout, que des manques de respect imaginaires envers nos cendres chéries. Elles ont un autre usage désigné auquel elles ne peuvent échapper, de quelque manière qu'on les traite. La plante est merveilleusement organisée de manière à ne pas se développer sans l'acide phosphorique, etc., qu'elle est forcée de recueillir, pour le fournir à l'animal, à mesure qu'il se développe. Et le sol est si pauvrement pourvu de ces substances, et d'autres indispensables, que la plante et l'animal doivent tous deux rendre infailliblement à la terre, leur mère commune, les matériaux qu'ils lui ont empruntés, lorsque le terme de leur vie est arrivé. C'est ainsi qu'est assurée la circulation constante de la même quantité, relativement faible, de substance minérale, et que l'obligation est imposée à chaque parcelle de se préparer avec zèle à rendre un nouveau service, aussitôt qu'a été accomplie chaque charge imposée primitivement. Comme nous n'avons pas la propriété de nos cendres après la mort, nous ne devons pas avoir pour elles une affection ou un respect insensé ; et assurément nous ne devons pas craindre qu'on puisse jamais les empêcher longtemps de se mêler, sous une forme quelconque, à de nouvelles phases de la vie végétale ou animale (8). »

    La plante et l'animal doivent tous deux, ainsi que nous le voyons ici, restituer infailliblement les matériaux qu'ils ont empruntés à leur mère commune, la terre ; et ce n'est qu'à cette condition que le mouvement peul être augmenté ou même se conserver. La terre, notre puissante mère, ne donne rien, mais elle est disposée à prêter volontiers toute chose, et plus la demande qui lui sera faite sera considérable, plus aussi le sera la quantité fournie, pourvu que l'homme se rappelle qu'il ne fait qu'emprunter à une banque immense, où la ponctualité est exigée aussi rigoureusement que dans les banques d'Amérique, de France, ou d'Angleterre.

     Pour que cette condition puisse être remplie, il faut qu'il y ait association, et la différence est aussi indispensable à l'association dans le monde social que dans le monde matériel. L'individu dont la terre produit du blé n'a pas besoin de s'associer avec son confrère producteur de blé ; le planteur de canne à sucre n'a pas besoin de faire des échanges avec un autre planteur son voisin, non plus que le producteur de laine, d'aller trouver le fermier son confrère, qui a aussi de la laine à lui vendre ; niais tous, et chacun d'eux, trouvent avantage à échanger le travail et ses produits avec le charpentier, le forgeron, le maçon, celui qui met en oeuvre le moulin à scier, le mineur, le fabricant de fourneaux, le fileur, le tisserand et l'imprimeur, tous ayant besoin d'acheter des aliments et de donner en paiement leurs services, ou les diverses denrées qu'ils ont à céder. Là où il y a diversité de travaux, le producteur et le consommateur prennent leur place l'un à côté de l'autre ; un mouvement rapide a lieu parmi les produits du travail, avec un accroissement constant dans la puissance de rembourser à la terre, notre mère, les prêts qu'elle nous fait et d'établir auprès d'elle un crédit pour des prêts futurs plus considérables. Là, au contraire, où il ne se trouve que des fermiers et des planteurs, et où conséquemment il n'y a pas de mouvement dans la société, le producteur et le consommateur sont séparés par un si profond intervalle, que le pouvoir de rembourser les emprunts faits à la vaste banque s'anéantit, et que le mouvement cesse peu à peu parmi les parcelles de la terre elle-même, ainsi que nous le constatons dans tous les pays purement agricoles. La Virginie et les Carolines se sont appliquées constamment à épuiser les éléments de fertilité que le sol contenait primitivement, par suite du défaut de consommateurs et de leur dépendance nécessaire de marchés éloignés ; et c'est ce qui a lieu sur une grande échelle aux États-Unis, et particulièrement dans les États du Sud. Le fermier qui commence son exploitation sur une riche terre de prairie obtient d'abord 40 ou 50 boisseaux de blé par acre, mais la quantité diminue, d'année en année, et tombe finalement à 15 ou 20 boisseaux. Il y a cent ans, les fermiers de New-York recueillaient ordinairement 24 boisseaux de froment, mais la moyenne aujourd'hui n'est guère de plus de moitié, en même temps que le riche état de l'Ohio est déchu au point de ne donner qu'une moyenne de 11 boisseaux ; et à chaque degré de diminution progressive, on voit diminuer la capacité d'association, la puissance du sol pour fournir les moyens d'entretien étant toujours la mesure du pouvoir des individus de vivre en société. Que cet état de choses doive certainement se révéler, lorsque le consommateur et le producteur sont séparés par un immense intervalle, c'est ce qui est clairement démontré dans l'émigration remarquable qui a lieu en ce moment même, de l'état de l'Ohio dont l'établissement n'a guère commencé qu'il y a cinquante ans ; de la Géorgie, qui possède une population de 900 000 citoyens et un territoire capable de nourrir la moitié de l'Union, et de l'Alabama qui, il y a quarante ans, n'était qu'un désert occupé dans sa principale étendue par quelques bandes d'Indiens errants (9).

    « La plante, dit le professeur Johnston, dans l'article auquel nous avons déjà fait de si larges emprunts, est l'esclave de l'animal. L'homme, continue-t-il, placé sur la terre, s'il n'y eut été précédé par la plante, serait un être complètement dépourvu de secours. Il ne pourrait vivre de la terre ou de l'air ; et cependant son corps a besoin d'une quantité constante des éléments que chacun d'eux contient. C'est la plante qui choisit, recueille et réunit ces matériaux indigestes, et en fabrique des aliments pour l'homme et les autres animaux. Et ceux-ci n'apparaissent que pour rendre à leurs esclaves laborieux les matériaux de rebut dont ils ne peuvent plus faire usage, en qu'ils soient soumis à une nouvelle élaboration et deviennent des aliments agréables au goût. Considérée sous cet aspect, la plante semble uniquement l'esclave de l'animal ; et cependant combien cette esclave est dévouée ! Combien elle est belle et intéressante ! Elle travaille sans cesse et pourtant elle s'impose à elle-même sa tâche. Elle se fatigue jusqu'à en mourir ; et cependant elle renaît à un moment précis, aussitôt que le printemps reparaît, jeune, belle et aussi bien disposée que jamais, reprenant avec joie l'oeuvre à laquelle elle est destinée (10). Toutefois elle ne peut agir ainsi qu'à la condition que les matériaux de rebut dont l'homme ne peut plus faire usage, retourneront à leur point de départ. »

    Ces matériaux, ainsi que nous l'avons vu, sont tirés principalement de l'atmosphère ; mais pour qu'ils puissent lui être empruntés, il est indispensable que la terre elle-même contienne les éléments nécessaires pour se combiner avec eux (11). L'atmosphère qui plane aujourd'hui, sur les champs de tabac épuisés de la Virginie, contient les mêmes éléments que celle qui plane sur les plus belles fermes du Massachusetts, de la Belgique ou de l'Angleterre ; et cependant il n'y existe aucune puissance de combinaison, parce que certains autres éléments ont été enlevés et envoyés au dehors, et qu'à défaut de ceux-ci il ne peut y avoir aucun mouvement dans le sol. Pendant que ces éléments existaient dans le pays, les individus pouvaient vivre réunis sur le territoire ; mais avec l'appauvrissement de celui-ci les premiers ont disparu. Pour que la puissance d'association entre les individus s'accroisse, il faut qu'il y ait un échange réciproque constamment croissant, c'est-à-dire mouvement, entre la terre et l'atmosphère ; et cet échange ne peut avoir lieu dans un pays quelconque où n'existe pas la diversité des travaux, et dans lequel, conséquemment, le lieu de consommation étant éloigné du lieu de production, le fermier se borne à la culture unique des produits qui peuvent supporter le transport en des contrées lointaines. Aussi voyons-nous diminuer considérablement la puissance productive de la terre, dans les pays du continent oriental où il n'existe que peu ou point de manufactures, en Irlande, en Portugal, en Turquie, dans l'Inde, etc. Aussi voyons-nous pareillement, avec l'abaissement du chiffre de la population et la diminution du mouvement dans la société, la difficulté de se procurer les substances alimentaires augmenter, en même temps que diminue la quantité d'individus qui ont besoin d'être nourris.

     Les famines sont, aujourd'hui, plus fréquentes dans l'Inde qu'elles ne l'étaient il y a un siècle, à une époque où la population était bien plus nombreuse, et où la combinaison des efforts actifs existait dans toute l'étendue du pays. Si nous portons nos regards sur les siècles passés, nous retrouvons partout des faits de même nature. La vallée de l'Euphrate offrait autrefois aux regards des millions d'individus bien nourris ; mais à mesure qu'ils ont disparu, le mouvement a cessé, et le petit nombre de nomades qui l'occupent aujourd'hui ne se procurent, qu'avec peine, les moyens de soutenir leur existence. Lorsque l'Afrique, formant une province, était largement peuplée, sa population était abondamment nourrie, mais le petit nombre d'individus qui y restent maintenant y périssent faute de nourriture. Il en a été de même, en général, dans l'Attique et en Grèce, dans l'Asie mineure, en Égypte et partout en réalité. L'association, c'est-à-dire la combinaison des moyens d'action, est nécessaire pour permettre à l'homme d'obtenir l'empire sur les diverses forces existantes dans la nature ; et cette combinaison ne peut jamais avoir lieu, si ce n'est lorsque le métier du tisserand et le fuseau prennent leurs places naturelles à côté de la charrue et de la herse. Le consommateur doit se placer près du producteur, pour permettre à l'individu de remplir la condition à laquelle il obtient des prêts de cette vaste banque, la terre, leur mère commune, de remplir, disons-nous, cette simple condition, que lorsqu'il aura consommé le capital qui lui a été fourni, il le restituera au lieu d'où il a été tiré.

     Dans tous les pays où l'on a rempli cette condition, nous voyons un accroissement constant dans le mouvement de la matière destinée à fournir à l'homme ses aliments, et un accroissement également constant dans le nombre des individus qui ont besoin de s'en procurer ; et, pareillement, une amélioration dans la quantité et la qualité des substances alimentaires à répartir entre les membres de cette population croissante. An temps des Plantagenets et des Lancastre, alors que la population de l'Angleterre ne dépassait guère deux millions d'individus, un acre de terre ne donnait guère que six boisseaux de froment, et quelque faible que fût la quantité d'individus à nourrir, les famines étaient fréquentes et cruelles. De nos jours nous voyons dix-huit millions d'individus occupant la même superficie, et se procurant des provisions bien plus considérables d'une nourriture très-supérieure.

     En reportant nos regards vers la France, nous rencontrons des faits exactement semblables. En 1760, la population était de 21 000 000 et la production totale de blé de 94 500 000 hectolitres ; tandis qu'en 1840, la première s'était élevée au chiffre de 34 000 000 et la seconde à 182 516 000 hectolitres, ce qui donne pour chaque individu la quantité de 20 % en plus, dans la dernière période comparée à la première, avec une amélioration considérable dans la qualité du blé lui-même ; et cependant la superficie appropriée à la culture des céréales n'avait guère augmenté. C'est à la même époque qu'on introduisit la culture de la pomme de terre ; et des légumes verts de diverses espèces fournissent aujourd'hui des quantités de substance alimentaire qui, seules, sont elles-mêmes pour les deux tiers aussi considérables que toute la quantité produite il y a 80 ans (12). Le produit total a été triplé à cette époque, tandis que le chiffre des individus à nourrir n'a augmenté que de 60 %. Le paysan français s'acquitte aujourd'hui des dettes qu'il a contractées envers la terre, notre mère commune, en lui restituant l'engrais donné par ses récoltes ; et il devient capable de le faire, par suite de la diversité des travaux ; tandis qu'à une époque plus reculée, lorsque dans ce pays il existait à peine des manufactures, les famines étaient assez fréquentes, et souvent assez désastreuses, pour enlever une large part de cette même population disséminée sur le sol.

     Il en est de même en Belgique, en Allemagne et dans tous les autres pays où la diversité des travaux — la différence — facilite l'oeuvre de l'association ; tandis que le contraire, exactement, s'observe dans tous les pays purement agricoles qui s'occupent constamment à épuiser le sol et à diminuer la puissance d'association, ainsi que nous l'avons constaté d'une façon permanente, dans la Virginie et la Caroline de ce côté de l'Océan, et du côté opposé en Portugal et en Turquie.

     A chaque pas que fait l'homme vers l'accroissement de la puissance d'association, qui résulte d'une augmentation de mouvement parmi les éléments dont se compose sa nourriture, il peut appeler à son aide d'autres forces qu'il emploiera à moudre son blé, et à en transporter le produit au marché ; à transformer ses arbres en planches, à les façonner pour construire des maisons, à convertir sa laine en drap, enfin à transmettre ses messages avec une rapidité qui semble, pour ainsi dire, supprimer le temps et l'espace. A chaque pas qu'il fait, il peut, de plus en plus, économiser ses labeurs personnels et consacrer son temps et son intelligence avec un redoublement d'énergie à la production du blé qu'il faut moudre, des arbres qu'il faut scier, ou de la laine qu'il faut convertir en drap ; et préparer ainsi un accroissement d'association avec ses semblables et une correspondance plus développée avec ceux qui sont éloignés, chaque progrès n'étant que le précurseur d'un progrès nouveau.

     C'est ainsi, qu'avec le développement des forces latentes de la terre, se manifeste une tendance chaque jour croissante vers l'augmentation dans le mouvement de la matière et un perfectionnement dans la forme sous laquelle elle existe ; cette matière passant de la forme inorganique à la forme organique et aboutissant à la plus élevée, c'est-à-dire à l'homme. Plus la matière tend à revêtir cette dernière, plus se développe la puissance d'association, avec la faculté constamment croissante, de la part de l'homme, de diriger les grandes forces de la nature, accompagnée d'un développement également rapide de son individualité, ou du pouvoir de se gouverner lui-même ; développement qui nous est un sûr garant qu'il saura constamment maintenir et augmenter le sentiment de sa responsabilité.

 

 

 


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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE III :

DE L'ACCROISSEMENT DANS LA QUANTITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE.

 

    § 2. — Préparation de la terre pour recevoir l'homme.


   
    Le développement ainsi commencé dans l'estomac des végétaux se continue dans celui des animaux, jusqu'à ce que la terre peu à peu se prépare à servir aux besoins de l'homme ; et lorsque celui-ci apparaît, nous constatons cette différence importante : tandis que tous les autres animaux ont été condamnés à rester à jamais les esclaves de la nature, lui seul a été doté des facultés nécessaires pour lui permettre d'en devenir le souverain, et de lui faire accomplir la tâche qui est dévolue à lui-même.

     Si nous jetons en ce moment les yeux sur la terre, nous voyons partout les mêmes forces mises en action, produisant de nouvelles combinaisons pour l'entretien de la vie végétale, comme préparation de la terre qui doit servir de séjour d'abord aux animaux d'un ordre inférieur, mais finalement à l'homme. On estime que la somme de calorique qui soulève l'eau de la mer, sous forme de vapeur, est égale à la force de 16 billions de chevaux. Condensée de nouveau, cette vapeur reprend la forme d'eau qui, retombant en pluie, va se perdre de nouveau dans l'Océan, et dans son passage entraîne avec elle des portions considérables du sol résultant de la décomposition des roches dont la terre est formée ; cette décomposition, à son tour, est une conséquence des températures sans cesse variables, lesquelles sont elles-mêmes le résultat du mouvement qui s'opère parmi les molécules dont se composent l'air et l'eau. « La congélation, dit le docteur Clarke, est la charrue de Dieu qu'il pousse à travers chaque pouce de terre, brisant chaque fragment et pulvérisant le tout, » et rendant ainsi toutes les parties propres à former facilement de nouvelles combinaisons.

    Les parcelles de terre ainsi obtenues sont mises, par le mouvement des eaux, en relation étroite et réciproque, et c'est ici que nous trouvons la différence amenant la combinaison et produisant le mouvement. Plus la variété des parties est considérable, plus sera grande l'aptitude du corps composé à fournir l'entretien à la vie végétale, ainsi qu'on le constate dans les deltas du Mississipi, du fleuve des Amazones et du Gange, qui tous nous offrent des arbres d'une dimension gigantesque, environnés d'arbustes de tout genre, se développant avec une exubérance prodigieuse. C'est là que nous trouvons des formes plus humbles de la vie animale. Mais l'impureté de l'air empêche que, de longtemps encore, ces lieux puissent être habités par l'homme, ou même par les animaux d'un ordre élevé.

     D'immenses quantités de cette terre sont entraînées dans l'Océan ; là elle disparaît pour passer dans l'estomac de myriades d'êtres animés dont celui-ci est le séjour. Des sondages pratiqués récemment dans les profondeurs de l'Atlantique ont révélé ce fait, qu'on ne voit point la terre adhérer à la ligne de sonde, tandis que cette dernière amène du fond de l'Océan, des myriades d'animaux microscopiques.

    «  Dans son sein, dit un écrivain moderne, on voit à l'oeuvre, de tout petits insectes, auxquels la nature a imposé, outre la nécessité de chercher leur nourriture et d'avoir soin de leurs petits, la tâche perpétuelle de se construire de nouvelles demeures. Pour se défendre et pour s'abriter, le Mollusque se livre à un travail incessant, réparant, agrandissant et restaurant sa demeure ; lorsqu'il meurt enfin, il la laisse comme un nouvel appendice qui s'ajoute à la masse épaisse et toujours croissante du calcaire coquillier. Dans les mers plus méridionales, sur un espace de plusieurs milliers de lieues, des insectes encore plus infimes élèvent leurs massifs remparts de coraux qui, tantôt revêtant une longue étendue de côtes et tantôt formant la ceinture d'îles solitaires, défient la mer la plus furieuse ; et à mesure que les générations des ces Mollusques périssent successivement, elles laissent sur les lits rocheux de pierre calcaire coralline, un monument impérissable de leurs travaux incessants. Ces roches contiennent les deux cinquièmes de leur poids d'acide carbonique, qui semble destiné à y être à jamais emprisonné. Il a été enlevé, directement ou indirectement, à l'atmosphère ; et c'est ainsi que la mer puise toujours, nécessairement l'acide carbonique dans l'air. En conséquence, les travaux accomplis par les animaux marins, ainsi que l'anéantissement de la matière végétale, amèneraient, chaque année, une diminution dans la quantité de ce gaz, contenue dans l'atmosphère, si la nature n'accomplissait une autre opération pour compenser cette disparition constante.

    Mais la terre elle-même opère des exhalations dans ce but. Se frayant un passage à travers les crevasses et les fissures de son écorce si nombreuses à la surface, le gaz acide carbonique s'en dégage en quantités considérables et se mêle, chaque jour, avec l'air ambiant. Il pétille dans les sources de Carlsbad ; il se précipite, comme vomi par des soufflets souterrains, sur le plateau de Paderborn. Il va remplir d'écus sonnants les coffres du prince de Nassau ; il cause le naïf étonnement des voyageurs qui visitent la Grotte du Chien ; il intéresse le chimiste-géologue dans les souterrains de Pyrmont ; il est terrible à la fois pour l'homme et pour la brute, dans la fatale Vallée de la Mort, la chose la plus merveilleuse du monde, au milieu même des merveilles de l'île de Java. Et de plus, il est hors de doute que ce gaz se dégage, encore plus abondamment, du milieu inconnu de ces nappes d'eau qui occupent une portion si considérable de la surface du globe. Fournie par ces sources nombreuses, affluant perpétuellement dans l'air, ou s'élevant à la surface de la mer, une certaine quantité d'acide carbonique remplace, chaque jour, la quantité soustraite qui doit s'absorber dans la croûte solide de la terre. Si nous savions au  bout de quel laps de temps la terre doit expirer, de nouveau, la somme d'acide carbonique ainsi absorbée journellement, nous  pourrions exprimer par le langage combien de temps exige cette lente et séculaire rotation, pour achever l'une de ses immenses évolutions circulaires.

    Ainsi, de même que la vapeur aqueuse de l'atmosphère, l'acide carbonique contenu dans celle-ci circule continuellement. Tandis que celui qui flotte suspendu dans l'air, pendant une génération, effectue, pour ainsi dire, plusieurs évolutions, passant de l'atmosphère à la plante, de la plante à l'animal, et de celui-ci retournant encore à l'air, sans être jamais, en réalité, la propriété d'aucun être et s'arrêter longtemps nulle part, toute la quantité de carbone produite se meut lentement dans un cercle plus considérable, entre l'air et l'eau. Il s'élève de la terre à une extrémité de la courbe, à l'état de gaz élastique ; comme passe-temps, il prend, sur sa route, successivement et pendant de cours intervalles, des formes variées de plantes et d'animaux, jusqu'au moment où il s'absorbe de nouveau dans la terre, à l'autre extrémité de la courbe, à l'état de pierre calcaire solide et de plantes fossiles (4). »

    Les couches de pierre calcaire, résultant du travail de ces petits êtres qui absorbent ainsi l'acide carbonique émané de l'atmosphère, deviennent à leur tour les noyaux d'îles destinées à offrir des lieux de séjour aux classes inférieures d'animaux et finalement à l'homme. La manière dont s'accomplit l'oeuvre préparatoire est parfaitement décrite dans le passage suivant :

    « Les îles de corail des mers tropicales offrent les exemples les plus remarquables de la rapidité avec laquelle un rocher nu se pare de la vie végétale et se dispose à devenir l'habitation d'êtres humains. Les créatures qui élèvent ces îles, et les font sortir des profondeurs inconnues de l'Océan, participent, ainsi que l'indique leur nom de zoophyte (ou animal-plante) des caractères distinctifs de deux ordres de vitalité. Ils accomplissent leurs fonctions sans l'office du coeur ou d'un système quelconque de circulation ; les divers polypes d'un groupe ont chacun une bouche, des tentacules et un estomac, — là s'arrête la propriété individuelle, — et forment une masse vivante d'animaux nourris par des bouches et des estomacs nombreux, mais unis entre eux par des tissus. Ils n'ont d'autres pouvoirs d'action que celui d'allonger leurs bras pour saisir la nourriture que les flots, en passant, mettent à leur portée ; ils se propagent par bourgeons, une légère saillie se montre d'abord sur leur côté, le bourgeon augmente, on voit se développer un cercle de tentacules, avec une bouche au milieu, et la croissance continue jusqu'à ce que le rejeton soit aussi grand que son auteur et commence à pousser à son tour des bourgeons, et c'est ainsi que le groupe continue à se développer. Ils secrètent le corail (comme le quadrupède secrète ses os) jusqu'à ce qu'ils aient construit des récifs isolés et atteint la surface de l'eau. Mais il est indispensable, pour la vie de ces architectes sous-marins, qu'ils soient couverts par les vagues, et lorsqu'ils sont arrivés à la hauteur de la marée basse, ils meurent. Une nouvelle phase se manifeste alors ; le sommet du rocher se couvre, par couches » successives, de fragments pulvérisés de corail et de gravier que » les flots ont détachés des flancs du récif et lancés à la surface. Agassiz pose en fait, que toute la partie de la Floride comme sous le nom d'Everglades, n'est qu'un vaste banc de corail, composé de récifs à peu près parallèles, qui, sortis du fond de la mer pour venir à sa surface, se sont développés et se sont soudés à la terre ferme, en remplissant, graduellement, les intervalles qui les séparaient des dépôts de sable corallifère et des débris apportés là par l'action des marées et des courants.

    Le coco, avec son enveloppe qui semble si bien faite pour flotter sur les eaux, prend racine sur le sable nu de l'île de corail, à peine élevée au-dessus du niveau de l'Océan, et, baigné par l'embrun, se développe avec un grand luxe de végétation. » Nourri d'abord seulement par le peu d'aliments organiques que lui fournissent les débris des zoophytes qui construisirent l'île, la décomposition de ses feuilles donne bientôt un terreau suffisant pour faire croître d'autres végétaux. Les usages du cocotier sont nombreux. Quand les habitants apparaissent sur l’île, il leur offre la matière première des vêtements légers que demande le climat ; avec la coque de la noix ceux-ci font des tasses pour boire et d'autres ustensiles, des nattes, des cordages, des lignes à pêcher et de l'huile ; il donne, en outre, un aliment, une boisson et des matériaux de construction ; le fruit se présente sur le même arbre et au même instant à tous les degrés de formation, depuis la première, après la chute de la fleur, jusqu'au moment où il devient une noix dure, sèche, qui semble toute prête à germer. Le pandanus, ou pin spirale, qui prend racine promptement dans un terrain maigre, en poussant de son tronc des arcs-boutants qui s'implantent dans la terre et élargissent la base, soutien de l'arbre dans sa croissance, fournit un fruit à gousses douceâtres, qui, bien que légèrement amer, dit M. Dana dans sa Géologie d'un voyage d'exploration de la mer du Sud (à laquelle nous empruntons ces faits), peut se conserver et servir de nourriture quand les autres aliments viennent à manquer. Le petit poisson et les crabes des récifs, ainsi que les gros poissons qu'on pèche dans les eaux profondes avec des hameçons en bois, aident à la subsistance des indigènes. Ces chétives ressources, ajoute M. Dana, entretiennent une population de 10 000 individus dans la seule île de Taputeouea, dont la superficie habitable n'excède pas six milles carrés.

    L'opération à l'aide de laquelle, en cette circonstance, le sommet de la montagne sous-marine sortie des flots est préparé à devenir la demeure de l'homme, par suite de la germination des plantes, s'accomplit rapidement. Celle qui transforme, en fragments pulvérisés, les pics des montagnes terrestres comprend un plus grand nombre de phases intermédiaires, et une bien plus grande variété de résultats. Quelques-uns des rochers, tels que les ardoises et les schistes, se décomposent avec une telle facilité qu'on peut observer tout le phénomène dans un court espace de temps, et nous avons constamment l'occasion d'en surveiller les progrès. Au contraire, les masses de roches graniques, qui, suivant l'opinion des géologues, constituant les couches inférieures et primitives du globe, ont été amenées, par suite du déchirement et du soulèvement de la croûte terrestre, à en occuper les sommets, sont d'une nature moins friable. Mais leur composition chimique favorise leur prompte désagrégation sous l'influence des éléments. La présence des alcalis dans le feldspath et le mica, qui dans le granit, sont combinés avec la silice, exerce dans ce changement une action puissante. L'acide carbonique, le grand dissolvant des matières les plus dures, décompose la potasse, avec laquelle la silice se trouve combinée dans le feldspath et la rend soluble. L'intensité de la gelée et la longueur du temps pendant lequel les roches du sommet des montagnes sont exposées au froid, les brusques changements de température auxquels elles sont soumises, et qui à raison de leur peu d'aptitude à conduire le calorique, entraîne l'inégalité dans  la contraction et la dilatation de leur surface, lesquelles, à leur tour, produisent l'exfoliation et les craquements, l'humidité de  l'air pendant l'été, alors que les vapeurs aqueuses se condensent  sur leur sommet, telles sont, entre autres circonstances, celles  qui hâtent la destruction des roches dans ces régions.

    A mesure que la désagrégation s'accomplit par suite de la marche des saisons, les parcelles décomposées tombent par leur propre poids et sont entraînées par les pluies dans les vallées sous-jacentes, qui reçoivent de la même façon les débris provenant des roches intermédiaires. Pendant cette opération les roches ne sont pas simplement divisées en petits fragments par une action mécanique ; mais de leurs éléments insolubles naissent des sels solubles tels que ceux de chaux, de soude, etc., qui peuvent être absorbés par la racine des plantes. Dans la décomposition du feldspath, le silicate de potasse est enlevé peu à peu par les eaux, et tandis que le sable reste sur les pentes, la fine alumine ou l'argile s'accumule dans les vallées, et forme un mélange d'argile et de sable plus favorable à la croissance de l'herbe et des céréales. C'est ainsi qu'on assiste à toutes les gradations, depuis le granit aride et nu du sommet des collines, en passant par les terrains  maigres et poreux des coteaux, jusqu'aux riches terres des  prairies de la vallée.

    Cependant une espèce de végétation peut trouver sa nourriture même sur la surface des rochers (5). Les lichens et les algues croissent au-dessus de la limite des neiges éternelles ; et dans les climats glacés du Nord, à la surface nue des roches granitiques, on voit fleurir une espèce de lichens que le voyageur canadien, pressé par la faim, recherche comme aliment et auquel il donne le nom appétissant de tripe de roche. Des débris de ces matières végétales sont balayés par chaque orage, et viennent s'accumuler à leur base avec les dépôts d'origine minérale. Après un laps de temps suffisant, il se forme au pied des versants un sol capable de nourrir de grands arbres. Le premier arbre laisse tomber ses feuilles et ses branches pour nourrir le sol qui s'engraisse, dans un cercle autour de son tronc, mesuré par l'étendue de ses branches. En prenant ce point de départ, l'opération continue, probablement, comme il suit : Sur la circonférence extérieure du premier cercle ainsi fertilisé, et au point du versant, qui placé entre le tronc et le sommet de la colline, n'est pas aussi riche que le point inférieur, dans l'ensemble des principes végétaux propres à la nutrition, il devient possible à un autre arbre de croître. Celui-ci, à son tour, devient le centre d'un cercle de terrain fertilisé, sur la circonférence supérieure duquel s'accumulent, par suite de la chute des feuilles et des branches, de nouveaux matériaux capables de nourrir un nouveau rejeton. Chaque nouvelle plante devient ainsi un engrais du terrain pour celle qui doit la remplacer ; et la végétation remonte vers le sommet, à travers un sol d'une fécondité sans cesse décroissante et qui, bien que devenu plus fertile et plus tenace par le développement même de cette végétation, abandonne toujours quelque portion de ses éléments minéraux et végétaux qui vont fertiliser la vallée sous-jacente. Le mode de procéder, ainsi qu'une foule d'autres que l'on constate dans les opérations de la nature, consiste dans l'action et la réaction, et dans une perturbation de l'équilibre, mettant en mouvement le mécanisme qui doit le rétablir. Les forces élémentaires, la gravitation et l'action dissolvante des courants d'eau portent jusqu'aux plaines les plus basses les principes minéraux organiques qui doivent alimenter la végétation ; et la végétation à son tour les reporte sur les coteaux, préparant le sol pour ses propres progrès, à mesure qu'elle continue son développement. Les plantes les plus grèles et les plus chétives apparaissent toujours les premières, semblables aux pionniers et aux troupes légères qui déblayent le terrain, devant les colonnes épaisses de l'armée qui les suit (6). »

    La plante est ainsi, nous le voyons, un fabricant de terrain, et ce qui, à cet égard, est vrai par rapport à elle, l'est également de tous les êtres vivants et doués de mouvement qui parcourent la surface de la terre. Le développement commencé dans l'estomac de la plante se continue dans celui de l'homme, que l'on a comparé avec raison à une machine locomotive. Nous introduisons dans l'estomac de celle-ci du combustible, sous l'empire de circonstances qui tendent à favoriser sa décomposition, c'est-à-dire le mouvement des éléments qui le composent. Ce mouvement donne la force. L'homme introduit dans son estomac, en guise de combustible, les divers produits des règnes végétal et animal ; arrivés dans ce réceptacle, ils sont soumis à l'opération de décomposition d'où résultent la chaleur vitale et la force. La manière dont se combinent les végétaux et les animaux, pour produire cette augmentation de mouvement, est parfaitement démontrée dans le passage suivant :

    « L'homme lui-même et les autres animaux se prêtent secours pour accomplir la même transformation. Ils consomment des aliments végétaux, et cette consommation a les mêmes résultats définitifs que lorsque ces substances périssent par suite d'une décomposition réelle, ou sont anéantis par l'action du feu. Ces aliments sont introduits dans l'estomac sous la forme dans laquelle la plante la donne ; ils sont expirés de nouveau, par les poumons et la peau, sous la forme d'acide carbonique et d'eau. Nous pouvons d'ailleurs suivre cette opération de plus près, et cet examen sera pour nous, à la fois intéressant et instructif.

    La feuille de la plante vivante absorbe l'acide carbonique qu'elle soustrait à l'air, et abandonne l'oxygène contenu dans ce gaz. Elle ne retient que le carbone. Les racines pompent l'eau qu'elles empruntent au sol, et de ce carbone et de cette eau la plante forme de l'amidon, du sucre, de la graisse et d'autres substances. L'animal introduit dans son estomac cet amidon, ce sucre, ou cette graisse, et à l'aide de ses poumons aspire l'oxygène de l'atmosphère ; avec ces matériaux il anéantit les travaux antérieurs de la plante vivante, rejetant de nouveau par les poumons et la peau l'amidon et l'oxygène, sous la forme d'acide carbonique et d'eau. L'opération est clairement représentée dans le tableau suivant :

                                     Absorbe:                                  Produit :

La plante  :    L'acide carbonique par                  L'oxygène par ses feuilles,

                          ses feuilles,
                          L'eau par ses racines.                     L'amidon, etc., dans sa

                                                                                        substance solide.

                                    Absorbe:                                    Produit :

L'animal :    L'amidon et la graisse                     L'acide carbonique et l'eau par     

                      dans son estomac,                              la peau et les poumons.
                      L'oxygène dans ses poumons.

    «  L'évolution commence avec l'acide carbonique et l'eau, et se termine avec les mêmes substances. Les mêmes matériaux, le même carbone par exemple, circulent de nouveau, dans tous les sens, tantôt flottant dans l'air invisible, tantôt formant la substance de la plante croissante, tantôt celle de l'animal qui se meut, et tantôt encore se dissolvant dans l'air, prêt à recommencer la même et incessante révolution. Le carbone forme aujourd'hui une partie d'un végétal, demain il peut entrer dans la structure du corps humain, et huit jours après il peut avoir pénétré dans une autre plante et dans un autre animal. Ce qui m'appartient cette semaine vous appartient la semaine suivante. En réalité, rien ne constitue une propriété privée dans une matière sans cesse en mouvement (7). »

   

 

 

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