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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

  PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

henry_charles_carey.jpg


TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

CHAPITRE XIV :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 3. — Le système anglais ne tend qu'à l'accroissement du trafic. Un intérêt personnel éclairé chercherait à favoriser le commerce.


    Un intérêt personnel éclairé apprend à tous les hommes qu'ils profitent des progrès de ceux qui les entourent ; et cela est vrai à tel point que nous voyons dans une partie considérable de notre pays (aux États-Unis), les riches contribuant volontiers, et pour une large part, à l'éducation de leurs voisins pauvres ; et, par suite, se trouvant remboursés avec usure par la plus grande sécurité qu'ils obtiennent ainsi, pour la jouissance de leurs droits d'individu et de propriétaire. Là où ce sentiment existe, les liens deviennent plus étroits entre ceux qui sont forts physiquement et intellectuellement, et ceux qui sont faibles sous ces deux rapports, et tout le monde s'en trouve mieux ; mais lorsqu'il existe un sentiment contraire, lorsque chaque individu cherche à faire une proie de son semblable, moins les relations sont étroites, mieux cela doit valoir pour tous. C'est ce dernier état de choses qu'on trouve dans les premiers siècles de la société, lorsque le soldat et le trafiquant sont les maîtres des individus qui les entourent ; tandis que le premier état est celui qui tend à naître, à mesure que la puissance productive de la terre se développe de plus en plus, à mesure que la richesse augmente, que les hommes deviennent plus capables de vivre en relation les uns avec les autres, que le commerce s'accroît, et que la société tend, de jour en jour, à revêtir une forme plus parfaite.

    Dans la première de ces conditions, la société se trouvant dans un état de développement peu avancé, la résistance à la gravitation est à la vérité très-faible. Dans la dernière, — qui est celle où les diverges facultés de l'individu se développent convenablement, — la force d'attraction est considérable. Dans la première, il y a peu de puissance pour faire le bien ou le mal. Dans la dernière, il y en a beaucoup pour faire l'un ou l'autre, ou tous les deux à la fois ; et quant à savoir si l'existence de cette puissance sera un bienfait ou un fléau pour l'espèce humaine prise en masse, cela dépend autant de la façon dont sera dirigée sa force sociétaire, qu'on le voit dans le cas de la vapeur, tantôt servant à se procurer plus facilement les subsistances et les vêtements, et tantôt à battre en brèche les remparts d'une ville et à détruire la vie humaine.

    Entre deux sociétés séparées par les différences que nous avons retracées plus haut, un intérêt personnel éclairé devait engager la plus forte à protéger et à fortifier la plus faible, à rendre plus facile la division des travaux et le développement de l'individualité, à augmenter la puissance d'association, dans le but de rendre sa voisine capable d'acquérir l'empire sur les forces de la nature, et d'aider ainsi au développement de la liberté et du commerce. Telle n'est pas cependant, et telle n'a jamais été la politique des nations ; et cela par la raison qu'elles n'ont été (et au plus haut point) que de purs instruments aux mains de la classe d'individus qui vit de l'appropriation : le soldat, le propriétaire d'esclaves et l'homme d'État. C'est à cette cause qu'il faut attribuer, que même en ce qui concerne les États-Unis, on a vu chez eux une disposition si prononcée à dépouiller et à opprimer leurs voisins plus faibles, — la république mexicaine et les misérables restes des peuplades indigènes. Même aujourd'hui, au lieu de donner à cette république les conseils amicaux ou l'assistance, grâce auxquels elle pourrait peut-être sortir de son état d'abaissement, le peuple américain et son gouvernement attendent avec impatience le moment où il deviendra possible de conclure de nouveaux traités, à l'aide desquels ils pourront plus facilement opérer la résolution de la société mexicaine en ses éléments primitifs, et acquérir ainsi de nouveaux territoires. Animés par l'esprit de trafic, ils cherchent à faire de bons marchés, peu soucieux de leur effet à l'égard du peuple avec lequel ils sont faits. De là vient que le trafic se développe aujourd'hui à mesure que le commerce diminue ; que les villes s'accroissent en étendue à mesure que les bourgs et les villages deviennent moins populeux ; que la propriété foncière dans les anciens États devient de moins en moins divisée ; que la centralisation politique et trafiquante remplace rapidement l'activité locale qui régnait autrefois ; que l'esclavage de l'homme est maintenant envisagé comme n'étant qu'une conséquence des grandes lois naturelles établies par le Créateur de tout le genre humain, et que la défiance a si complètement remplacé aujourd'hui la confiance qu'éprouvait autrefois la population tout entière de ce continent, pour les sentiments d'honneur et de loyauté du gouvernement américain.

    Aucun peuple cependant n'a suivi cette marche aussi constamment que le peuple anglais, le seul dont le système a cherché, de tout point, à favoriser les intérêts du trafiquant, et le seul peuple aussi qui maintenant proclame, comme son principe souverain, la devise du trafiquant : achète sur le marché où les produits sont à plus bas prix, et vend sur le marché où ils s'achètent au prix le plus élevé. Aucun peuple ne s'est livré au trafic aussi systématiquement ; aucun n'a autant opprimé le commerce. Prohibant l'association là où elle n'existait pas encore, et l'anéantissant là où elle existait, on peut constater les résultats produits, en considérant cette réduction au niveau uniforme de simples cultivateurs de la terre, de la population de toutes les sociétés soumises à son système, et la décadence et la ruine des sociétés elles-mêmes, ainsi qu'elles se révèlent dans les cas divers que nous avons cités plus haut. Dans toutes ces sociétés il y a, chaque année, diminution de ces diversités dans les travaux de la société, nécessaires pour le développement des facultés intellectuelles et la perfection de l'organisation. Dans toutes, la société devient, d'année en année, plus imparfaite et obéit davantage à la force de gravitation (3). Dans toutes il y a, chaque année, accroissement de la centralisation ; et la centralisation, l'esclavage et la mort marchent toujours de conserve ; dans toutes, la difficulté de se procurer les subsistances augmente constamment, et dans toutes, conséquemment, trouve appui cette idée, que la population tend à s'accroître plus rapidement que les subsistances pour l'entretien de l'homme. Ce ne sont là pourtant que les conséquences qui, dans l'état d'immoralité des nations, actuellement existant, doivent résulter partout de la liberté complète de relations commerciales entre une société forte et développée convenablement d'une part, et de l'autre, une société faible et imparfaite (4).

 

 

 

 

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  PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

CHAPITRE XIV :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

    

    § 4. — Déperdition constante du capital dans tous les pays soumis au système anglais.


    La machine à vapeur digère le combustible, et il y a production de force. L'homme digère du combustible sous la forme de nourriture, à l'aide de laquelle il obtient la faculté d'appliquer au travail son corps ou son intelligence, ou tous les deux à la fois. Semblables, quant à ce fait, que tous deux digèrent un capital sous une certaine forme et le reproduisent sous une autre, l'homme et la machine diffèrent sur un point important : tandis que la locomotive en fer peut subsister sans nourriture, l'homme ne le peut pas. Le directeur d'un chemin de fer évite avec soin de consommer du combustible lorsqu'il n'a pas besoin des services de la machine, sachant bien qu'agir ainsi serait perdre le capital. Celui qui dirige la locomotive humaine doit brûler du combustible lors même qu'il n'y a pas demande de force ; et de là vient que dans les pays où la diversité des travaux diminue, et où le commerce diminue conséquemment, la quantité de capital consommé dépasse la quantité reproduite, dans une proportion assez considérable pour faire disparaître la richesse et ramener l'homme à sa condition première, celle d'esclave de la nature. La force musculaire et l'énergie intellectuelle sont dépensées en pure perte, en même temps que la puissance productive du sol décroît d'année en année, par suite de la disparition incessante des éléments constituants de l'alimentation et des vêtements ; système auquel la nature a attaché, comme châtiments inévitables, la pauvreté, la famine, la maladie et la mort.

    On dira peut-être que les peuples de tous les pays que nous avons cités ne sont pas civilisés ; qu'ils ont de la répugnance pour le changement, lors même que le changement est un progrès ; qu'ils continueraient volontiers de faire usage des misérables instruments par lesquels ils remplacent les charrues, les houes et les machines à vapeur, lors même qu'on leur offrirait ces dernières. Mais un pareil état de choses résulte inévitablement de ce qu'ils ne peuvent entretenir pour eux-mêmes des centres locaux d'action, fournissant la force attractive nécessaire pour résister à une attraction centrale aussi considérable que celle qui existe dans les colonies anglaises. L'attraction locale est aussi nécessaire pour le maintien des agglomérations sociales vis-à-vis l'une de l'autre, que l'est la gravitation locale en présence du soleil. Sous l'influence centralisatrice de l'Angleterre, les sociétés humaines qui constituent l'Inde, l'Irlande, le Portugal et la Turquie, se sont décomposées si complètement qu'elles ne forment plus guère aujourd'hui qu'une masse de ruines, et elles doivent rester dans cet état tant qu'il n'y aura pas de changement de système. Les choses s'étant ainsi passées en ce qui concerne les sociétés anciennement fondées, combien il eût été impossible, nécessairement, d'établir à la Jamaïque un système quelconque d'attraction opposée, lors même qu'il n'eût existé aucune de ces prohibitions imposées à l'industrie manufacturière, sur lesquelles nous avons appelé antérieurement l'attention du lecteur ! C'est le premier pas dans la voie du progrès qui est toujours le plus difficile à faire et le moins productif ; mais on ne peut jamais faire ce pas, s'il existe un système interdisant l'association et armé du pouvoir de donner à la prohibition son plein et entier effet. C'est en cela que consiste la difficulté, et non dans le caractère du peuple. Hors de l'Irlande, les Irlandais ont fait voir, dans tous les temps et partout, qu'ils possédaient toutes les qualités nécessaires pour produire l'une des nations les plus éminentes de l'univers. Les Portugais de nos jours possèdent toutes les facultés de leurs devanciers ; mais ces facultés demeurent à l'état latent, attendant que l'on provoque leur réveil et leur activité ; et c'est ce qui arrivera toutes les fois qu'on aura obtenu la possibilité de s'associer. Les facultés de l'Hindou sont aujourd'hui aussi puissantes qu'au moment où l'Europe était redevable à l'Inde de tous les beaux produits dont elle faisait usage ; et quant à ce qui concerne ses qualités morales, tout le monde s'accorde à lui reconnaître le caractère le plus élevé (5). Il y a deux siècles, la population turque entretenait dans son sein même un commerce considérable, et elle pourrait faire davantage aujourd'hui, si elle avait les mêmes facilités que celles dont jouissaient ses devanciers. Il en est de même à l'égard de la population de la Jamaïque, à laquelle on a donné une liberté nominale, mais sous l'influence de circonstances qui amènent une destruction constante du capital, et une diminution également constante dans la faculté d'entretenir le commerce.

    Le commerce économise la force résultant de la consommation des subsistances et des vêtements, et de là vient que le capital se forme vite dans les pays où la faculté de s'associer se développe rapidement, en même temps qu'il y a tendance constante à l'accroissement dans la possibilité de rembourser la dette contractée à l'égard de la terre, notre mère puissante. Le commerce diminue avec chaque accroissement dans la nécessité de recourir aux services du trafiquant ; et cela, par la raison que chaque pas fait dans cette direction est suivi d'une perte plus considérable de cette force physique et intellectuelle qui constitue la partie la plus importante du capital réel d'un pays, représentant celle qui, sous la forme de subsistances, se consomme de jour en jour. Évalué à raison de 25 cents par tête, le capital consommé chaque jour aux États-Unis est d'environ sept millions de dollars, un peu moins de cinquante millions par semaine, soit deux mille six cent millions par an. La perte forcée, même d'une seule heure par jour, équivalant à une perte annuelle de plus de deux cents millions, combien doit être énorme la perte des communautés sociales placées dans la situation où se trouvent l'Irlande et l'Inde, chez lesquelles on n'emploie pas même un dixième de la force physique et intellectuelle ! Ajoutez-y la déperdition résultant de l'épuisement constant du sol ; et l'on verra que le préjudice causé seulement au premier de ces pays, par suite de ce qu'il est borné au travail agricole, exclusivement, l'emporte trois fois et au-delà sur ce qu'il serait payé par le don gratuit des exportations de l'Angleterre dans le monde entier.

    Annulez dans l'Angleterre même ces différences de travaux, qui, en même temps, la rendent apte et l'amènent à l'association, et sa population retombera à la condition des serfs du règne des Plantagenets ; et il en serait de même à l'égard de tous les autres pays de l'Europe. L'association est la condition de l'existence de l'homme, de l'être fait à l'image du Créateur. A l'aide de l'association et d'elle seulement, il obtient le pouvoir de disposer en maître des grandes forces de la nature. Lorsqu'elle lui est refusée, il déchoit jusqu'à la condition d'esclave de la nature et de son semblable, et c'est alors que la population devient surabondante.

 

 

 

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XIV :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

    

    § 5. — Frottement énorme et déperdition de force qui en résulte, produits par la nécessité croissante d'avoir recours à la navigation.


    Toute diminution dans le commerce et tout accroissement dans la nécessité d'employer les instruments de transport sont suivis d'un accroissement dans le pouvoir, d'un petit nombre d'individus qui vivent du trafic ou de la guerre, de taxer le plus grand nombre pour l'accomplissement de leurs desseins, et d'une diminution dans le pouvoir de ceux-ci de se défendre contre cette taxe. Plus est considérable l'excédant qui a besoin d'être transporté, plus augmentent les facilités de s'entendre pour l'abaissement des prix et l'élévation du fret et des frais divers, et plus augmentent, en conséquence, les bénéfices du trafiquant, en même temps qu'il y a un accroissement considérable dans sa part proportionnelle de la totalité des produits. Moins il y a de commerce et moins il y a demande de travail, plus est grande la facilité avec laquelle les armées peuvent se recruter, au profit de l'individu qui vit en dépouillant son voisin. Dans aucun pays du monde le commerce n'a subi une aussi grande décadence que dans l'Inde : et c'est là que nous assistons à une suite constante de guerres entreprises pour l'extension du trafic (6), guerres dont le compte de frais n'est pas présenté au peuple anglais, pour lequel elles se font, mais, ainsi que M. Cobden le dit avec tant de vérité, « aux malheureux ryots de l’Hindostan (7).» Et, lorsqu'il se trouve que les nouveaux territoires ne donnent pas de profit, le pauvre travailleur est taxé de nouveau pour maintenir le gouvernement dans des possessions acquises de cette manière.

    La population blanche et noire de la Jamaïque n'était intéressée en aucune façon aux guerres de la Révolution française ; et cependant, plus de la moitié du prix payé pour le sucre produit par cette population par leurs concitoyens anglais fut appliqué au remboursement des dépenses de ces guerres. Il en est de même de l'Irlande, écrasée d'impôts pour subvenir aux dépenses de guerres où elle n'avait rien à gagner, et dont le principal résultat était de transformer en soldats, à raison de 6 pence par jour, des millions d'individus, qui, sous l'influence d'un système différent, seraient devenus des artisans ou des cultivateurs excellents. Tout accroissement dans la nécessité d'avoir recours au transport étant une cause d'épuisement, on voit la prééminence du trafic, accompagnée en tout pays du désir de faire la guerre, considérée comme un moyen d'étendre la sphère des opérations de celui-ci. Semblable à Alexandre, le trafic aspire à conquérir de nouveaux mondes, parce qu'il voit sans cesse lui échapper les conquêtes qui devaient réaliser les espérances formées (8).

    Qu'il en doive toujours être ainsi, et qu'une pareille discordance soit la conséquence nécessaire d'un système ayant pour but d'exagérer les difficultés résultant de la nécessité d'effectuer les changements de lieu, c'est ce qui deviendra évident pour le lecteur s'il considère les faits suivants : Les navires ne doivent être regardés que comme des ponts flottants, et lorsque nous les disposons bout à bout, nous pouvons déterminer la proportion de leur capacité pour occuper la place du commerce, ainsi qu'on les a rendus propres à le faire, dans toutes les opérations concernant les milliards d'individus dont se composent les populations de l'Irlande, de l'Inde, de la Turquie et du Portugal. Un pied, en longueur, d'un navire, étant à peu près l'équivalent de 10 tonneaux, pour jeter sur l'océan Atlantique un pont formé de navires, de manière à créer une route de trente pieds de largeur, il faudrait plus de soixante millions de tonneaux ; mais, pour construire un pareil pont, reliant à l'Angleterre l'Inde, l'Australie et l'Amérique, il faudrait dépenser plusieurs centaines de millions ; et comme le tonnage total de l'océan pour le monde entier n'excède pas cinq millions, il suit de là, que la totalité des navires existants aujourd'hui ne fournit pas un moyen de communication avec le marché unique sur lequel les matières premières doivent être converties en tissus et en fer, équivalant à une route d'un pouce de largeur. C'est cependant par un passage aussi étroit, d'une longueur de trente milliers de milles, que l'Hindou, qui produit le coton, entretient le commerce avec son voisin immédiat, qui a besoin de consommer des tissus. C'est par un passage aussi étroit, d'une longueur de quelques milliers de milles, que la population du Portugal et de la Turquie entretient entre ses membres et avec le monde entier, et que la population de la Jamaïque, en ce moment, accomplit tout échange de service réciproque ; d'où découle cette conséquence qu'il n'existe aucune circulation d'individus ou de produits, ni aucune valeur attachée à leur travail ou à leur terre.

    Ainsi bornés à l'emploi d'un passage aussi étroit que l'est celui-ci, il suit de là, nécessairement, que lorsque la nature est le plus prodigue de ses dons, lorsqu'elle répand avec abondance ses bienfaits sur le peuple qui fait croître le riz, le blé, le coton ou la laine, les marchés s'encombrent de produits, pour la ruine des producteurs , mais en permettant à l'individu chargé du transport de se féliciter de ses rapides accumulations. En outre, le fait même de la proportion considérable de ses profits tend à rendre l'engorgement encore plus complet ; et, par cette raison, que plus est considérable la proportion de la cargaison, plus est faible la part du producteur, et moins il devient possible à ce dernier de faire des achats sur le grand marché central, et d'aider ainsi à ce qu'on lui demande les matières premières que lui-même a fournies. De là résulte ce fait remarquable, que c'est précisément au moment où les tissus de coton sont au prix le moins élevé, que le planteur peut le moins être à même d'en acheter, et qu'au moment où le sucre raffiné est au meilleur marché, le planteur de canne à sucre peut le moins être à même d'en consommer.

    Plus se prolongent l'intervalle de temps qui doit s'écouler et l'espace à parcourir entre la production et la consommation, plus le frottement doit être considérable, moins doit l'être le mouvement de la société ainsi que sa force, mais plus doit augmenter la puissance du trafiquant, de l'individu chargé du transport et du préteur d'argent ; plus doit être large la proportion du produit qui leur revient, et s'accroître la tendance à la génération de ce mal appelé l'excès de population, avec son escorte ordinaire, la famine, les maladies et la mort.

 

 

 

 

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  1861

 

 

 

 

CHAPITRE XIV :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

    

    § 6. — Origine de l'idée d'excès de population.


    Plus la circulation est rapide, plus doit être considérable l'économie de la puissance humaine et la force de la société elle-même. Moins est grande la rapidité de circulation, plus doit être considérable la perte de puissance, et moins il doit y avoir de force. Pour qu'il y ait mouvement dans la société, il faut qu'il y ait variété dans les demandes adressées aux diverses facultés de l'homme. Aucune demande pareille n'existant dans aucun des pays que nous avons déjà cités, il y a dans tous une déperdition constante du capital produit sous la forme de capacité intellectuelle ou physique, et fourni en retour du capital consommé sous la forme d'aliments.

    Dans l'Inde, les neuf dixièmes du capital sont perdus, en même temps que, sur le produit insignifiant du reste, une portion considérable est réclamée par ceux qui exercent le pouvoir au nom du gouvernement. La balance se trouve soumise au procédé d'épuisement que nous avons retracé plus haut, et grâce auquel le coton, qui n'a rapporté qu'un penny au producteur, lui retourne au prix de 12, 15 ou 20 pence. Il en est de même en Irlande et à la Jamaïque, en Portugal et en Turquie ; dans tous ces pays, les individus qui s'occupent d'opérer les changements mécaniques et chimiques dans la forme de la matière, désignés ordinairement sous le nom de manufactures, deviennent, d'année en année, séparés par une ligne de démarcation plus profonde, des individus qui s'adonnent à la culture.

    Dans tous ces pays, il y a, conséquemment, une nécessité constamment croissante d'avoir recours au transport. Dans tous, l'utilité des produits bruts de la terre diminue constamment, à mesure que le sol s'épuise. Dans tous, il y a augmentation dans la valeur des denrées nécessaires aux besoins de l'homme, et diminution dans celle de l'homme lui-même. Dans tous, les accumulations du passé acquièrent une prépondérance plus considérable sur les travaux du présent. Dans tous, les travaux diminuent à mesure que s'accroît la puissance du trafic. Avec tous, la valeur du trafic anglais diminue, prouvant ainsi, pour nous servir des expressions du colonel Sleeman, « la folie des conquérants et des pouvoirs souverains, depuis le temps des Grecs et des Romains jusqu'à celui de lord Hastings et de sir John Malcolm, qui tous se montrèrent des économistes peu éclairés, en supposant que des territoires conquis et cédés pouvaient toujours rendre à un État étranger la même somme de revenu brut qu'ils avaient payée à leur gouvernement national, quelle que fût leur situation relativement aux marchés destinés à l'écoulement de leurs produits, quel que fût l'état de leurs arts et de leur industrie, ainsi que la nature et l'étendue des établissements locaux, entretenus par ces revenus (9). » A l'égard de tous les pays qui dépendent de l'Angleterre, lors même qu'ils sont nominalement libres, le système qu'elle suit est un système d'épuisement ; et cependant sa population devient de plus en plus dépendante de ces marchés éloignés pour les approvisionnements nécessaires au soutien de la vie. Nous examinerons dans un autre chapitre jusqu'à quel point il faut attribuer, à cet accroissement de dépendance, l'existence de certains faits de l'histoire d'Angleterre sur lesquels s'est basée la théorie de l'excès de population. S'il se trouve qu'il faut les attribuer, exclusivement, à une erreur capitale de la politique anglaise, alors cet examen fournira la preuve qu'il est non-seulement juste, mais avantageux pour les sociétés de maintenir dans leurs relations l'observance rigoureuse de cette grande loi : que l'homme agisse envers les autres comme il voudrait qu'on agît envers lui-même.

 

 

 


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  PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
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  1861

 

 

 

 

CHAPITRE XIV :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

    

Notes de bas de page

 

1  M. Chapman donne des tableaux, d'où il résulte qu'en même temps que la réduction dans le prix de transport du coton, du lieu de production dans l'Inde, n'a été que de sept pence par livre, la réduction en Angleterre, a été de dix pence ; ce qui démontre que la rémunération afférente à la culture de la terre et au travail, en ce pays, a baissé considérablement, avec la substitution du trafic, au commerce qui existait antérieurement. (Du coton et du commerce de l'Inde, p. 77).

2  « Si nous passons des affaires intérieures aux relations internationales, nous cherchons vainement une nation vertueuse. Chaque société, à mesure qu'elle arrive, à son tour, au pouvoir, dédaigne toutes les lois de la justice, et ne se soumet qu'à la loi de la force qu'elle cherche à imposer partout. Aussi l'histoire du monde est-elle souillée de tous les crimes qui rendent l'homme odieux. » (WESTMINSTER REVIEW. Janvier 1851.)

3  « Plus un corps est imparfait, dit Goethe, plus les parties qui le composent ressemblent au tout. » Dans une société purement agricole, toutes les parties sont exactement semblables, et le tout n'est qu'une des parties amplifiée.

4  L'auteur des passages cités ci dessous, bien qu'il soit en dissidence considérable avec nous relativement à des questions très-importantes, s'est trouvé forcé, en observant certains faits qui se sont passés dans nos États du sud, d'adopter les idées que nous avons exprimées antérieurement :
    « Sous l'influence du système de libre-échange, un sol fertile, avec de bonnes routes et des rivières navigables comme moyens d'écoulement, devient le plus grand fléau dont un pays puisse être affligé. La richesse du sol invite à l'agriculture, les routes et les rivières servent à exporter les récoltes, pour les échanger contre les produits manufacturés de contrées plus pauvres, où se trouvent placés les centres du trafic, du capital et de l'industrie. Dans l'espace de quelques siècles, on d'un temps moins considérable, la consommation des récoltes au dehors appauvrit le pays qui les a produites. Dans le pays doté de ce sol fertile, il ne s'élève ni villes, ni manufactures, parce que le besoin n'en existe pas. On ne se livre pas à des occupations qui exigent de l'intelligence ou du talent ; la population est, nécessairement disséminée, ignorante et illettrée ; l'absentéisme règne généralement ; les riches quittent le pays pour leur plaisir et pour leur éducation ; les individus pauvres et entreprenants pour chercher du travail. Un ami intelligent me suggère l'idée, qu'abandonné à la nature, le mal se guérira de lui-même. Il se peut que cela soit, lorsque le pays est ruiné, si la population, comme celle de la Géorgie, est douée d'un caractère élevé et se livre à d'autres travaux que la simple agriculture, et répudie complètement les doctrines du libre-échange. L'objection de notre ami ne fait que prouver la vérité de notre théorie. Nous sommes bien certains que l'esprit de l'homme ne peut imaginer un moyen aussi efficace pour appauvrir un pays que de s'adonner exclusivement à l'agriculture. Les ravages de la guerre, de la peste et de la famine sont promptement effacés ; il faut des siècles pour refaire un sol épuisé. Plus on gagne rapidement de l'argent dans ce pays qui jouit de la liberté du trafic, plus tôt ce pays s'appauvrit ; car l'épuisement du sol est plus considérable ; et ceux qui font des récoltes abondantes en dépensent le produit au dehors ; ceux qui n'en font que de faibles le dépensent à l'intérieur. En l'absence de la liberté du trafic, ce pays si riche fabriquerait pour son propre usage, bâtirait des villes, construirait des écoles et des colléges, se livrerait à tous les travaux et pourvoirait à tous les besoins ordinaires de l'homme civilisé. C'est ainsi que l'argent gagné à l'intérieur serait aussi dépensé et placé à l'intérieur ; les récoltes seraient consommées dans le pays, et chaque ville et chaque village fourniraient l'engrais qui fertiliserait le sol environnant. Nous croyons que c'est une théorie communément admise que, sans cette consommation à l'intérieur, aucun sol ne peut rester riche d'une façon durable. Il naîtrait une population compacte, parce qu'elle serait nécessaire ; les riches n'auraient plus besoin de quitter le pays natal pour leur plaisir, ni les pauvres pour trouver du travail. » (FITZHUGH. Sociologie pour le Sud, pp. 14-16.)

5  « Je ne sais pas exactement ce qu'on entend par ces expressions : civiliser les peuples de l'Inde. Ils peuvent laisser quelque chose à désirer sous le rapport de la théorie et de la pratique d'un bon gouvernement ; mais si un bon système d'agriculture, si des manufactures sans rivales, si la capacité qui suffit à produire ce que le confort ou le luxe demande, si l'établissement d'écoles pour la lecture et l'écriture, si la pratique générale de la bienveillance et de l'hospitalité, et par dessus tout, si un respect, une délicatesse scrupuleuse envers le sexe féminin, forment les traits caractéristiques d'un peuple civilisé, alors les Hindous ne sont pas inférieurs en civilisation aux populations européennes. » (Sir THOMAS MUNRO.)

6  « Sur dix-neuf années de la présente charte, quinze se sont passées en guerre.» (London, Daily-News.)

7  Où aboutissent les guerres dans l'Inde, p. 56.

8  « Le trafic ne peut d'une façon absolue s'entretenir et se développer, sans être précédé et protégé par d'autres influences qui lui frayent la route. Si nous n'avions été aveuglés par certains dogmes économiques, nous aurions appris cette vérité dans d'autres parties du globe… ; Nous avons pris ces exemples au hasard ; nous pourrions en grossir la liste ; mais nous en avons déjà en assez grand nombre pour prouver que l'épée peut tracer la route au commerce, que la diplomatie peut accomplir des alliances et ouvrir des territoires, et qu'une influence personnelle, telle que l'influence d'un Ashburton ou d'un Dunham, peut entraîner des classes considérables, ou de vastes continents dans la ligue commerciale du libre trafic. On se vantait, il n'y a pas longtemps, que le trafic pouvait agir par lui-même ; qu'il pouvait creuser ses tunnels, acheter les moyens de se protéger lui-même et s'ouvrir des territoires ; mais ici nous trouvons que le commerce compte sur l'oeuvre de l'épée et sur les négociations de la diplomatie. » (Le Spectateur, 4 septembre 1854.)
    Tous les journaux anglais récents contiennent des aperçus semblables à ceux-ci ; tous trouvent une compensation, à la perte énorme d'hommes et d'argent qui a eu lieu en Crimée, dans l'accroissement probable du trafic futur.

9  Voy. plus haut, chap. XIII p, 394-396.


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  PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XV :

DES CHANGEMENTS MÉCANIQUES ET CHIMIQUES DANS LES FORMES DE LA MATIÈRE.

 

    § 1. — Pour opérer les changements dans les formes de la matière, il est nécessaire d'en connaître les propriétés. L'oeuvre de transformation est plus concrète et plus spéciale que celle du transport, et conséquemment, plus tardive dans son développement. Elle tend à augmenter l'utilité de la matière, et à diminuer la valeur des denrées nécessaires aux besoins de l'homme.


    Pour transporter les pièces de bois au moyen desquelles notre colon pût, de quelque façon, s'abriter contre le vent et la pluie, il ne fallait qu'appliquer la force brutale ; mais, avant qu'il pût réussir à transformer en arc l'une d'entre elles, il fallait qu'il se familiarisât avec les propriétés de la matière, connues sous le nom d'élasticité et de ténacité.  Pour effectuer les changements de forme, il était donc nécessaire de connaître les qualités des choses à transformer, tandis que pour effectuer les changements de lieu, le colon n'avait besoin de connaître que leur quantité, leur grandeur ou leur poids ; et, comme conséquence nécessaire, il s'en suivit que l'oeuvre de transformation, plus concrète et plus spéciale, ne vint, dans l'ordre de développement, qu'après l'oeuvre plus abstraite du transport.

    La terre nous fournit peu de choses sous la forme précise qu'elles doivent avoir pour servir aux besoins de l'homme.  Il peut manger des pommes, des oranges, des dattes ou des figues, telles qu'elles ont été cueillies sur l'arbre ; mais la pomme de terre a besoin d'être cuite, les grains de blé d'être écrasés, la farine d'être mise au four avant de pouvoir servir à sa nourriture.  Il peut envelopper ses épaules d'une peau de bête ; mais avant de pouvoir convertir la laine en un vêtement susceptible de le garantir du froid de l'hiver, il doit se familiariser avec les propriétés distinctives de la laine.  Le feuillage peut, en certains moments, le protéger contre l'ardeur du soleil ; mais pour obtenir un abri convenable contre la température, il faut qu'il apprenne à abattre un arbre et à le convertir en poutres ou en planches.  L'accomplissement de ces actes exige la science ; à chaque pas qu'il fait dans l'acquisition de celle-ci, il obtient un empire plus étendu sur les forces naturelles destinées à son usage ; en même temps qu'à chaque pas se développe, de plus en plus, l'utilité du blé, de la laine et du bois de construction, avec une diminution constante dans la valeur des subsistances, des vêtements, de l'abri dont il a besoin, et un accroissement de richesse également constant.

    De toutes les magnifiques et merveilleuses mesures de prévoyance de la nature, il n'en est probablement pas de plus belle que celle qu'on peut observer ici.  La nécessité de changer la forme des produits végétaux et animaux, avant qu'ils puissent être appropriés à la consommation de l'homme, constitue un obstacle qu'il faut surmonter ; obstacle qui n'existe pas pour les oiseaux, pour les quadrupèdes, ou les poissons, auxquels la nourriture est fournie sous la forme qui leur est précisément nécessaire.  Il en est de même du vêtement que la nature fournit, aussi, complètement aux autres animaux ; tandis que l'homme est obligé de changer la forme du lin, de la soie et de la laine, avant qu'ils puissent servir à ses besoins ; et c'est ici que nous trouvons le puissant aiguillon pour l'activité de l'intelligence, qui conduit au développement de l'individualité et rend l'homme propre à l'association avec ses semblables.  Si la nourriture et le vêtement lui eussent été fournis libéralement, et sous la forme nécessaire, ses facultés seraient restées, partout, aussi complètement inertes et inutiles que le sont aujourd'hui celles des peuples habitant les régions tropicales, parmi lesquels des familles entières pourvoient à la première avec l'arbre seul qui porte le fruit à pain, tandis que le second est remplacé par le soleil d'un été perpétuel.  La nature fournissant à ces besoins spontanément, il n'existe que peu de motifs pour exercer les facultés par lesquelles l'homme se distingue de la brute, facultés qui, en conséquence, demeurent sans extension ; et, comme résultat nécessaire, la faculté et l'habitude d'association se trouvent ici le moins développées.  L'homme a été placé ici-bas pour conquérir l'empire de la nature, et, dans ce but, il a été doté de facultés susceptibles d'être mises en jeu, mais qui ont besoin d'être provoquées à l'activité par la nécessité de triompher des forces qui l'environnent, forces dont la puissance de résistance est toujours en raison directe du secours qu'elles peuvent lui prêter, pour l'aider à accomplir de nouveaux efforts, partout où elles ont été complètement soumises à sa domination.  Les sols fertiles de la terre peuvent récompenser largement ses travaux ; mais comme ils sont funestes à la vie et à la santé, il n'ose tenter de les occuper.  D'où il arrive, conséquemment, qu'on le voit commencer ses travaux dans les lieux où le sol est le plus ingrat, et que, de très-bonne heure, il s'associe à ses voisins pour acquérir une nouvelle puissance ; comme dans l'Attique couverte de rochers, dans la Norwége et l'Irlande, presque entièrement emprisonnées dans les glaces, sur les plateaux élevés de la Bohème, dans la Savoie montagneuse, et sur le sol granitique de la Nouvelle-Angleterre : dans tous ces pays, nous constatons que l'habitude de l'association a existé à un degré inconnu partout ailleurs.

 

 

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XV :

DES CHANGEMENTS MÉCANIQUES ET CHIMIQUES DANS LES FORMES DE LA MATIÈRE.

 

    § 2. — Instruments indispensables pour obtenir le pouvoir de disposer des services que rendent les forces naturelles. Ce pouvoir constitue la richesse. Les premiers pas faits dans cette voie sont les plus difficiles et les moins productifs.


    Cependant, avant que Robinson pût fabriquer un arc, il eut besoin de posséder une espèce quelconque d'instrument tranchant ; et cet instrument, il l'obtint, nous le savons, sous la forme d'un morceau de silex on d'une autre pierre dure, dont il avait aiguisé le bord au moyen du frottement.  De quelque côté que nous portions nos regards, même parmi les peuplades les plus sauvages, nous les voyons obtenir l'empire sur certaines forces naturelles, et cela grâce à des instruments dont la fabrication exige une certaine connaissance des propriétés de la matière.  Avec la science vient la puissance, et avec l'augmentation du pouvoir exercé sur la nature, on obtient une quantité constamment croissante de subsistances et de vêtements, en retour d'efforts musculaires constamment moins considérables.

    C'est là comme partout que le premier pas, en même temps qu'il est le plus difficile à faire, donne la rémunération la plus faible. Faisant d'abord usage d'une coquille, l'homme arrive ensuite à se servir d'un caillou ; de là il passe successivement au couteau de cuivre, de bronze, de fer et d'acier ; et, enfin, à la scie à mouvement circulaire, acquérant, à chaque pas, le pouvoir d'en faire un nouveau et plus important.  Le fuseau et le métier, au moment où ils parurent ont dû être des inventions très-étonnantes ; et à tel point qu'elles ont suffi au monde pendant plusieurs siècles.  Plus tard vint le métier à filer, et aujourd'hui la force de la vapeur a été substituée à celle de la main de l'homme, avec un accroissement immense de produit.  Et cependant ce n'a été là que le premier pas fait dans cette voie ; depuis cette époque, on a pu, à l'aide de la vapeur, non-seulement tisser la toile, mais la revêtir des couleurs et des dessins les plus variés. D'année en année, nous assistons à de nouveaux perfectionnements dont chacun, quel qu'il soit, dépasse en importance ceux dont nous sommes redevables aux dix siècles qui précèdent le commencement du XVIIIe. La quantité de toile qui est, aujourd'hui, le fruit du travail d'une demi-douzaine de femmes, est plus considérable que celle qu'on eût pu obtenir, il y a un siècle, du travail de cent individus.  Il y a cinquante ans, chaque morceau de fer en barres exigeait, pour sa production, l'intervention constante de la force d'individus travaillant les bras armés de marteaux, et obligés à chaque coup de soulever l'instrument, ce qui entraînait une énorme perte de puissance.  Arrivé à savoir que le fer pouvait se laminer, et à l'aide de la vapeur, l'homme acquit la faculté de disposer d'une grande force naturelle, avec le secours de laquelle ses travaux devinrent moins continus et plus efficaces, en même temps que devinrent moins considérables les demandes faites à ses propres forces. Le fer étant plus facile à se procurer, rendit plus facile l'acquisition de nouvelles quantité de houille et de minerai ferrugineux ; et ceux-ci, à leur tour, rendirent le même service, en fournissant des moyens mécaniques de tout genre, depuis le petit instrument qui sert à fabriquer des épingles et des aiguilles, jusqu'à la puissante machine à vapeur qui draine la mine, ou sert de moteur au moulin.

    Le pouvoir de diriger les forces de la nature constitue la richesse.  Plus la richesse est considérable, plus est faible la proportion des travaux de l'homme, nécessaire pour effectuer les changements chimiques ou mécaniques dans les formes de la matière, et plus est considérable la proportion de ces mêmes travaux que l'on peut consacrer à l'accomplissement des changements vitaux, à l'aide desquels on obtient une quantité plus considérable des choses à transformer.  Le moulin, grâce auquel l'eau, le vent ou la vapeur peuvent désormais accomplir le travail qu'exécutaient les bras autrefois — en convertissant le blé en farine, — a diminué la somme d'efforts humains, nécessaire pour effectuer des changements dans la forme des subsistances, et augmenter considérablement la somme d'efforts à consacrer à cette oeuvre : accroître la quantité de blé à moudre.  De même aussi le métier à filer et le métier à tisser, en diminuant le travail nécessaire pour opérer des changements dans la forme sous laquelle se présente la laine, ont laissé disponible une somme considérable de travail que l'on a pu consacrer à augmenter la quantité de laine.  C'est ainsi, également, que les choses doivent se passer, dans tous les cas où la puissance de la nature vient en aide au travail accompli par l'homme dans le but de convertir les produits que nous donne la terre, notre mère si féconde ; la proportion du travail de celui-ci qui peut être consacrée à augmenter la quantité des matières premières, tendant à s'accroître constamment avec chacun de ces surcroîts de puissance.

    Plus est faible la quantité de travail nécessaire pour l'oeuvre de transformation, plus est considérable celle qui peut être employée à préparer l'immense machine à laquelle nous devons à la fois les subsistances et la laine, et plus doit augmenter la facilité de soumettre à la culture des sols plus fertiles ; en se procurant ainsi de plus grandes quantités des subsistances nécessaires pour rendre les hommes capables de vivre entre eux dans des rapports étroits, en même temps qu'ils associent leurs efforts pour obtenir de nouveaux triomphes.  Plus ils s'associent, plus est rapide le développement de l'individualité, et plus augmente le pouvoir d'accomplir des progrès ultérieurs.

 

 

 

 


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CHAPITRE XV :

DES CHANGEMENTS MÉCANIQUES ET CHIMIQUES DANS LES FORMES DE LA MATIÈRE.

 

    § 3. — La transformation diminue le travail exigé pour le transport, en même temps qu'elle augmente celui que l’on peut consacrer à la production. Changement qui en résulte dans les proportions des diverses classes entre lesquelles se partage la société.


    La facilité de transformation augmentant avec le développement de la puissance d'association, chaque degré de progrès de la société est suivi d'un accroissement de facilité pour l'entretien du commerce.  La laine et le blé se convertissent en drap ; et le minerai de fer, la houille, le drap et le blé reparaissent sous la forme de barres de fer, qui, à leur tour, se combinent avec une plus grande quantité de subsistances, pour reparaître sous la forme d'instruments tranchants ; et c'est ainsi que les produits de la terre se condensent dans leur forme, en même temps qu'il y a diminution constante dans la quantité de travail nécessaire pour effectuer les changements de lieu de la matière ; et nous avons alors un nouvel accroissement, dans la proportion de travail que la société peut consacrer à l'augmentation de la somme de denrées nécessaires pour l'entretien et le bien-être de l'homme.  On estime que les machines à vapeur mises en oeuvre aujourd'hui en Angleterre peuvent faire le travail de 600 millions d'individus ; et comme ces machines sont employées principalement à condenser sous la forme de drap le blé et la laine, le blé, la houille et le minerai sous la forme de fer, et le fer sous la forme de machines, l'effet produit par les machines à vapeur peut se constater, dans la possibilité constamment croissante de consacrer à la fois son temps et son intelligence au développement de la puissance de cette immense machine à laquelle nous devons les aliments, la laine, la houille et le minerai.

    On a établi que le nombre des machines à raboter des États-Unis, mues par la vapeur, ne s'élevait pas à moins de 30 000, dont chacune fait le travail de soixante ouvriers ; soit, dans l'ensemble, le travail de 1 800 000 individus.  Il y a là une grande économie d'efforts humains ; mais il faut y ajouter encore l'économie de travail résultant du transport de produits achevés ; comparé avec celui de produits non achevés ; ces deux effets combinés laissent disponible une somme immense d'efforts physiques et intellectuels, que l'on peut appliquer à augmenter la quantité de bois de charpente à scier ou à raboter, de houille et de minerai à convertir en fer, ou de blé à moudre.  Chacune de ces opérations tend au développement de la puissance productive de la terre, et à son appropriation plus complète aux besoins de l'homme.

 

 

 

 

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CHAPITRE XV :

DES CHANGEMENTS MÉCANIQUES ET CHIMIQUES DANS LES FORMES DE LA MATIÈRE.

 

    § 4. — Économie des efforts de l'activité humaine résultant d'une plus grande facilité de transformation.


    A chaque progrès vers une plus grande facilité dans l'oeuvre de transformation accomplie presque sans déplacement, on assiste à un merveilleux accroissement dans l'économie d'efforts humains résultant d'une plus grande économie des dons de la nature.  Le pauvre sauvage de l'ouest passe des nuits et des jours à errer dans les prairies en quête de sa subsistance, et il est cependant obligé de perdre la plus grande partie des produits de sa chasse ; eu même temps que le colon des premiers jours détruit l'arbre, et en vend les cendres à des individus venus de points éloignés, qui les achètent volontiers, en y ajoutant tous les frais énormes de transport qui augmentent leur prix primitif.  A mesure que la richesse et la population augmentent, la tige de l'arbre devient susceptible de fournir des planches pour la construction des maisons et des moulins ; l'écorce sert à approprier les peaux qui seront converties en chaussures, et les branches fourniront les chevilles qui servent à leur confection.  Les chiffons d'un établissement pauvre et isolé se perdent ; mais, à mesure que la population augmente, les moulins apparaissent, et ces mêmes chiffons se transforment en papier.  Le petit fourneau solitaire de l'ouest perd la moitié de la puissance motrice que fournit son combustible ; mais la chaleur du vaste fourneau de l'est est appliquée au mouvement d'une machine et son gaz employé à chauffer l'air.  Entre les mains du chimiste, l'argile devient de l'alumine et promet de remplacer parfaitement et à bon marché l'argent métallique.  « Les clous tombés dans les rues pendant le trafic de la journée, reparaissent, dit un auteur moderne, sous la forme d'épées et de fusils.  Les rognures du chaudronnier ambulant, dit-il encore, se mêlent à celles des sabots des chevaux qui viennent de l'atelier du forgeron, ou avec les vêtements de laine des plus pauvres habitants d'une île soeur, sont mis au rebut, et, bientôt après, reparaissent sous la forme de matières tinctoriales de la couleur la plus éclatante, et servent à rehausser la toilette des dames de la cour.  Le principal élément de l'encre, avec laquelle nous écrivons, a peut-être fait partie du cerceau qui entourait un vieux baril à bière.  Les os des animaux morts servent de principaux matériaux pour les allumettes chimiques.  La lie du vin que rejette avec soin le buveur de Porto, lorsqu'il décante sa boisson favorite, est absorbée par lui sous la forme de poudre de Seidlitz, pour réparer les suites de son orgie.  Les restes de repas abandonnés dans les rues et le lavage du gaz de houille, reparaissent, soigneusement conservés, dans le flacon à odeur de nos dames, où doivent aromatiser le blanc-manger qu'elles serviront à leurs amis.  »

    La livre de lin, après avoir passé entre les mains du fabricant de dentelles, s'échange pour plus que son poids en or.  En Silésie, les feuilles du sapin et du pin sont transformées en couvertures, Les morceaux de cuir sont transformés en colle forte, et les cheveux coupés sur la tête humaine s'échangent contre des gants et des rubans ; et c'est ainsi que les hommes deviennent, de plus en plus, capables de s'associer et de combiner leurs efforts : chaque parcelle de la matière est utilisée, en même temps qu'il y a diminution dans la valeur des denrées nécessaires pour les besoins de l'homme, et accroissement constant dans la valeur personnelle de celui-ci.

 

 

 


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CHAPITRE XV :

DES CHANGEMENTS MÉCANIQUES ET CHIMIQUES DANS LES FORMES DE LA MATIÈRE.

 

    § 5. — Déperdition de travail, lorsque le lieu de transformation est éloigné du lieu de production. La tendance au développement des trésors de la terre est en raison directe de la proximité du consommateur, par rapport au producteur.


    Bien différente est la marche des choses, dans les pays où la population disséminée est forcée d'accomplir son labeur en pure perte sur les sols les plus ingrats.  Dans la Caroline, où quelques individus cultivent encore une terre dont une acre ne donne qu'un boisseau de blé, on détruit souvent des forêts entières de pins, en vue d'obtenir quelques quantités de térébenthine ; et, conséquemment, la térébenthine de rebut est elle-même perdue, à raison de son éloignement d'un lieu quelconque, où l'on pourrait modifier sa forme, de façon à l'approprier aux besoins de l'homme (1).  Les tiges du cotonnier, susceptibles de produire un lin d'une grande force de résistance, et offrant de belles fibres, sont brûlées sur le terrain même de la plantation, à raison de l'absence de ce pouvoir résultant de l'association, à l'aide duquel on pourrait les utiliser pour les besoins de l'homme.  Les graines du même arbuste, qui peuvent donner de l'huile, sont perdues également (2).  A l'intérieur et au dehors les manufacturiers n'ont qu'une quantité excessivement faible de plantes fibreuses.  « Et cependant, dit M.  Ewbank (3), elles abondent partout parmi les roseaux, les joncs et les gazons grossiers, et dans les feuilles de plusieurs arbrisseaux et arbres très-communs.  Le bananier et ses analogues donneraient, dit-il, outre le fruit, de neuf à douze mille livres par acre de substance fibreuse de tous les degrés de finesse, depuis celle de la corde jusqu'à celle de la mousseline.  D'innombrables millions de tonnes de cette substance, et d'autres semblables, poussent spontanément chaque année et s'engloutissent dans la terre, dédaignés par l'homme, en même temps que d'autres millions innombrables de tonnes de bois de teinture les plus précieux croissent dans le voisinage de ces substances, attendant la venue de l'homme pour lui offrir leurs services.  »

    Chacun des articles que nous citons ici, partout où il se trouve, est aussi susceptible d'être utile à l'homme qu'il le serait dans le voisinage de Paris et de Londres ; mais son utilité est latente, et ne peut être développée qu'au moyen de l'association et du concert des efforts actifs entre les individus.  Isolé, l'homme se trouve incapable de faire le premier pas, le plus difficile de tous, celui qui sert de prélude à des pas nouveaux et plus importants qui le suivraient infailliblement.  C'est la population qui fait surgir les subsistances des sols fertiles de la terre, et communique l'utilité à toute la matière dont elle se compose, en même temps qu'elle produit une diminution constante dans la valeur de toutes les denrées nécessaires pour les besoins de l'homme, et un accroissement constant dans la valeur de celui-ci.  La dépopulation, au contraire, — en forçant d'avoir recours aux sols plus ingrats, — dépouille de son utilité la matière qui entoure l'homme de toute part, en même temps qu'elle produit une diminution constante dans la valeur qui lui est propre, et dans son pouvoir de se procurer des aliments, des vêtements, ou autres choses nécessaires à la vie.

    Il en est de même à l'égard de l'intelligence.  L'accroissement de population, mettant en activité toutes les diverses facultés de l'homme, chaque individu trouve la place qui lui convient véritablement, en même temps qu'il y a accroissement constant du commerce.  La dépopulation, au contraire, forçant tous les individus à rétrograder pour chercher leurs moyens de subsistance, substitue à l'intelligence la simple force brutale, et amène constamment la diminution du commerce.  Pour que le commerce existe, il faut qu'il y ait différence de travaux, et plus cette différence est considérable, plus la circulation doit être rapide, et plus le commerce doit être développé.

    Le poids d'une société quelconque tend à un accroissement rapide, toute augmentation dans sa population étant suivie d'une augmentation correspondante dans le développement des facultés latentes des individus dont elle se compose.  Le mouvement d'une société tend pareillement à s'accroître dans une proportion constamment plus rapide, tout accroissement d'individualité étant suivi d'un accroissement correspondant dans la puissance d'association et dans la continuité d'action.  La quantité de mouvement étant la vitesse multipliée par le poids, et ces deux derniers tendant à une accélération constante dans le degré d'accroissement, nous pouvons, dès lors, comprendre sans peine pourquoi il arrive que la force déployée par une société tend à se développer à un degré d'autant plus rapide, qu'il se révèle par son accroissement de population.  Si nous supposons le nombre dix comme poids actuel, et le même nombre comme vitesse, la quantité de mouvement serait cent.  En doublant les chiffres dans une période de vingt-cinq ans, et laissant la faculté intellectuelle se développer dans le même rapport, le poids, à la fin de cette période, serait quadruplé ; et, en faisant la part d'une facilité plus grande d'association, résultant de l'accroissement de population et d'une économie correspondante du travail et des produits de la terre, nous obtenons la même quantité comme représentant la vitesse ; et les deux, multipliés l'un par l'autre, donnent alors seize cents, au lieu de deux cents qu'on obtiendrait, si le pouvoir productif de l'individu ne subissait aucun changement.

    La tendance à développer les ressources que la terre nous offre, ainsi que la puissance de l'homme, étant en raison directe du mouvement de la société, est toujours accompagnée de cet accroissement d'attraction locale qui produit l'amour du pays ; il suit de là, nécessairement, qu'une société doit croître en individualité et en force, en même temps qu'il y a développement du pouvoir et du désir de s'associer, parmi les individus dont elle se compose.

 

 

 

 

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