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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

henry_charles_carey.jpg


TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 5. — Il est également préjudiciable au peuple anglais et aux peuples des autres pays.


    On prétend que l'état de guerre retracé ci-dessus est avantageux pour le peuple anglais. S'il en était ainsi, il en résulterait l'établissement de ce déplorable fait, que la guerre pourrait être profitable ; que les nations et les individus pourraient constamment s'enrichir en commettant des actes d'injustice, et que, telle étant la loi divine, les sociétés seraient autorisées à exercer leur puissance de manière à empêcher le développement de la civilisation dans les pays où elle n'existerait pas encore, et à l'anéantir dans ceux où elle existerait. Il n'y a, heureusement, aucune loi pareille. Les nations ne peuvent prospérer d'une façon permanente qu'en obéissant à la loi excellente du christianisme ; et lorsqu'elles manquent de l'observer, Némésis ne manque jamais de réclamer ses droits. Le lecteur se convaincra peut-être que celle-ci l'a fait en cette circonstance, et que le paupérisme de l'Angleterre doit être attribué à la faute commise à cet égard, lorsqu'il aura quelque peu examiné le résultat du système sur ses propres ouvriers voués au travail manufacturier et au travail agricole.

    Les manufactures de l'Irlande tombèrent peu à peu en décadence à partir de l'Union, en 1801. Lorsqu'elles cessèrent de réclamer les services des hommes, des femmes et des enfants, ceux-ci furent contraints de chercher du travail dans les champs ; et c'est ainsi que la production des subsistances augmenta, tandis que la consommation à l'intérieur diminuait. Les exportations, conséquemment, s'élevèrent, de 300 000 quarters, dans les premières années du siècle, à 2 500 000, trente ans plus tard ; ce qui fit tomber le prix en Angleterre, du chiffre moyen de 4 liv. par quarter, dans les années comprises entre 1816 et 1820, à celui de 2 liv. 12 schell. dans celles comprises entre 1821 et 1835. Au premier coup d'oeil, cette réduction du prix des subsistances peut paraître un avantage ; mais, malheureusement et nécessairement, elle fut accompagnée d'un abaissement encore plus considérable dans le prix du travail ; un des traits caractéristiques du système qui vise à faire baisser le prix des matières premières, étant de diminuer la demande des services de l'individu. Au moment où le blé était à si bon marché, des millions d'Irlandais étaient complètement sans ouvrage et cherchaient avec ardeur, mais vainement, du travail, à raison de six pence par jour, sans être vêtus ni même nourris. Comme conséquence d'un pareil fait, l'Angleterre, ainsi que le disait un journal anglais (5), « fut inondée de multitudes de Celtes, demi-vêtus, demi-civilisés, abaissant l'étalon de l'existence » parmi les ouvriers anglais, et fournissant « cette quantité abondante de travail à bon marché, » à laquelle, dit le Times, l'Angleterre est redevable de toutes « ses grandes usines. » « L'individu, pour citer encore les paroles de ce journal, dut passer ainsi à l'état de poison, et la population devenir une calamité ; » et les choses durent arriver ainsi par suite de l'anéantissement du commerce au sein de la population irlandaise. Le travail, autre matière première de l'industrie, ayant donc baissé plus rapidement que les subsistances, le paupérisme de l'Angleterre s'était accru si rapidement, qu'il n'y avait pas moins d'un neuvième de la population aidé par la bourse publique, et que la taxe des pauvres s'était élevée, en trente ans, de 5, à près de 9 millions de liv. sterl., tandis que le prix du blé avait baissé d'environ 40 %. Les subsistances étaient à bas prix, mais le salaire était si bas, que l'ouvrier ne pouvait les acheter. Le travail était à bas prix, mais les subsistances étaient à si bon marché que le fermier ne pouvait payer le fermage et le salaire. C'est ainsi que le propriétaire de la terre et l'ouvrier anglais souffraient à la fois de l'absence de la circulation des individus et des denrées en Irlande, circulation qui serait résultée de l'établissement, en ce dernier pays, d'un système sous l'empire duquel tout homme aurait pu vendre son travail et acheter celui de ses voisins, de leurs femmes et de leurs enfants ; d'un système grâce auquel le commerce irlandais se serait développé.

    On pourrait supposer, cependant, que la population manufacturière avait profité du meilleur marché des subsistances. Au contraire, elle en souffrit, parce que l'abaissement du salaire attribué à d'autres travaux, fut accompagné d'une diminution dans le pouvoir d'acheter des vêtements ; et avec l'abaissement dans le prix des subsistances, le fermier fut mis hors d'état d'acheter les instruments de culture. Tous souffrirent pareillement. L'anéantissement du marché intérieur pour les subsistances et le travail en Irlande, résultant de l'anéantissement de son commerce, avait produit le même effet en Angleterre. Le grand manufacturier en aura peut-être profité. Au contraire, son marché en Angleterre avait été amoindri, en même temps que celui de l'Irlande avait presque complément cessé d'exister ; et c'est ainsi qu'une nation avait été presque entièrement réduite â néant, sans aucun profit pour ceux qui avaient accompli cette oeuvre, mais en amenant pour tous la perte la plus grave, résultant de ce fait, que le niveau moyen de la vie et de la moralité avait été réduit dans une proportion considérable ; que le mal de l'excès de population avait fait des progrès bien plus étendus, et que l'abîme qui sépare les classes supérieures des classes inférieures de la société anglaise s'était agrandi considérablement. Nulle part au monde on ne trouvera une preuve plus forte de l'avantage à recueillir, pour le maniement des affaires publiques, de la mise en pratique et de l'observance la plus rigoureuse de la grande loi fondamentale du christianisme, que celle qui s'offre à nous dans l'histoire de l'Union entre l'Angleterre et l'Irlande au siècle actuel.

 

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

henry_charles_carey.jpg


TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 6. — En anéantissant parmi les autres peuples la faculté de vendre leur travail, il anéantit la concurrence pour l'achat du travail anglais. En enseignant que pour permettre au capital d'obtenir une rémunération convenable, le travail doit être maintenu à bas prix, il tend à produire partout l'esclavage.


    Le pouvoir d'acheter le travail des autres dépend entièrement de l'existence du pouvoir de leur vendre notre propre travail. Le pouvoir d'acheter les denrées est subordonné à celui de produire celles à l'aide desquelles nous achèterons. L'individu qui ne peut vendre son propre travail, ne peut acheter celui des autres ; et l'individu hors d'état de produire les denrées ne peut acheter celles que produisent ses semblables. En anéantissant la puissance d'association an sein de la population irlandaise, les manufacturiers de l'Angleterre anéantirent la faculté d'acheter les produits des métiers anglais, les propriétaires du sol anéantirent la faculté de consommer les produits de la terre, les ouvriers la faculté de consommer le travail irlandais, et la société anglaise le mouvement de la société, c'est-à-dire le commerce, de l'Irlande ; les conséquences de tout ceci se révélèrent dans ce fait, que la terre et le travail de l'Angleterre elle-même diminuèrent en valeur et en puissance productives, au profit des classes dont l'existence dépend de leur pouvoir d'appropriation.

    On pourrait supposer cependant que les autres marchés qui avaient été acquis étaient de nature à établir quelques compensations pour les pertes subies par la terre et le travail anglais, résultant de la poursuite constante d'un système si complètement contraire aux idées éclairées de Smith ; et c'est pourquoi nous considérerons le trafic entretenu avec les milliards d'individus qui composent la population de l'Inde. L'exportation du fil et des tissus de coton en ce pays ne s'élevait pas alors à 70 000 000 de livres, et l'importation du coton brut à 200 000 balles, chacune de 400 livres ; et cependant c'était là le seul article de trafic avec ce pays qui eût quelque importance réelle, ou qui fût sérieusement indispensable au maintien du système que nous avons déjà retracé. La quantité de coton aujourd'hui convertie en tissus dans la petite ville de Lowell, où l'on compte 13 000 ouvriers, étant de 40 000 000 de livres, il suit de là que deux petites localités semblables exécuteraient tout le travail nécessaire pour tout le trafic auquel l'Angleterre est redevable de la destruction des fabriques d'étoffes de coton et du commerce de l'Inde, mesure qui a amené à sa suite une misère et une indigence « auxquelles on ne trouve rien à comparer dans les annales du commerce. »

    Pour accomplir cette mesure, il a fallu que les enfants anglais de l'âge le plus tendre fussent tenus de travailler 12 ou 14 heures par jour, qu'ils employassent les matinées du dimanche à nettoyer les machines, et que les hommes, les femmes et les enfants fussent abrutis à un point que peuvent se figurer ceux-là seulement qui ont étudié les rapports des commissions instituées à diverses époques, dans le but d'amender quelques-uns des maux nombreux résultant du système (6). Nous ne devons pas nous étonner que la théorie de l'excès de population, théorie de la centralisation, de l'esclavage et de la mort, ait pris naissance dans le pays qui a engendré un pareil système.

    Quiconque étudie l'histoire de l'Inde éprouve un sentiment pénible en lisant le récit de l'invasion de Nadir-Shah, qui se termina, ainsi qu'on le sait, par le pillage de Delhi, la destruction de ses édifices et le massacre de cent mille de ses habitants ; et cependant, combien était complètement insignifiante la perte causée en cette circonstance, comparée avec celle qui résulta de l'anéantissement d'une manufacture qui seulement depuis un demi-siècle donnait du travail à la population de « provinces entières, » une manufacture dont les progrès dans leur histoire n'embrassaient « pas moins que la vie de la moitié des habitants de l'Hindoustan. » Cette perte était complètement insignifiante, comparée avec la déperdition de capital, à chaque jour et à chaque moment, résultant alors de l'absence totale de la demande des efforts physiques et intellectuels accompagnée de la décadence et de l'anéantissement du commerce, de la ruine de Dacca et d'autres villes renommées et florissantes, de l'abandon de terres fertiles, de l'épuisement incessant du sol, du partage final de la société entre une corporation d'avides préteurs d'argent, d'un côté, et de l'autre, de misérables cultivateurs, et de l'inauguration de la famine et de la peste, devenues les maladies chroniques d'un peuple qui ne le cède à aucun autre sous le rapport des qualités morales et intellectuelles, et qui comprend le dixième de la population du globe. Le butin recueilli par Nadir a été évalué à cinq cents millions de dollars (2 500 000 000 de fr.), et cependant, quelque immense que fût une pareille somme, bien plus considérable est la taxe annuelle imposée au peuple de l'Hindoustan par un système qui, en interdisant l'association, en interdisant le concert des efforts humains, le développement des facultés humaines, et l'existence du commerce, à l'aide duquel seulement se forme le capital, transforme toute la masse de la population de ce vaste pays en candidats cherchant à se faire admettre dans les services publics, comme le seul moyen possible d'améliorer leur position. Quelque considérable que soit la perte subie, le gain n'en est pas moins inférieur pour ceux qui l'ont causée. Nadir conquit un butin énorme, mais le peuple anglais n'a gagné que le privilège de s'employer comme agent de transport, filateur et tisseur d'une quantité insignifiante de coton, privilège qu'il a acquis au prix du sacrifice des droits de huit cent mille individus au dehors et l'établissement à l'intérieur de la doctrine proclamée en 1825 par M. Huskisson ; à savoir « que pour permettre au capital d'obtenir une rémunération convenable, il faut que le prix de travail soit maintenu à un taux peu élevé, » c'est-à-dire, en d'autres termes, que pour permettre au trafiquant de s'enrichir, les individus doivent être asservis. La destruction du temple d'Éphèse par la torche de l'incendiaire Érostrate, poussé par le désir de perpétuer le souvenir de son existence, ne paraîtra probablement aux âges futurs qu'un acte de la plus haute sagesse, comparé avec l'anéantissement du commerce au sein de sociétés immenses, sous l'influence de cette idée erronée, que la prospérité, pour une seule société quelconque, devait s'obtenir en suivant un système semblable à celui qu'avait dénoncé Smith, système qui se préoccupait uniquement et exclusivement d'acheter toutes les matières premières de l'industrie, le travail compris, à des prix bas, et à vendre les tissus produits à des prix élevés.

    Si nous tournons nos regards vers les Antilles, vers le Portugal et la Turquie, nous rencontrons partout, ainsi que le lecteur l'a déjà vu, le même résultat ; le pouvoir d'acheter les produits du travail anglais a disparu avec le pouvoir de vendre leurs propres produits. Tous ces pays sont paralysés. Dans tous, le mouvement de circulation a cessé à un tel point qu'ils ressemblent plus à des cadavres qu'à des corps vivants ; et l'Angleterre offre aujourd'hui le spectacle extraordinaire d'une nation possédant plus que tout autre le pouvoir de rendre service à l'espèce humaine, et cependant entourée de colonies et d'alliés, qui arrivent lentement, mais infailliblement, à un dépérissement complet, en même temps qu'elle-même épuise son énergie dans des efforts incessants, pour étendre au monde entier l'application du système à l'aide duquel ces colonies et ces alliés ont été tellement affaiblis.

 

 

 


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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

CHAPITRE XVII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 7. — Le rapprochement dans les prix des matières premières et ceux des produits terminés est le seul caractère essentiel de la civilisation. Le système anglais tend à empêcher ce rapprochement. Il tend à réduire les autres agglomérations sociales à l'état de barbarie.


    Dans l'ordre naturel des choses, les prix de tous les produits bruts de la terre tendent à hausser, et cela par la raison que, à mesure que la population augmente, à mesure que la puissance d'association devient plus complète, que l'individualité se développe de plus en plus et que la circulation devient plus rapide, les individus occupés de développer les ressources que nous offre la terre peuvent plus facilement entretenir des relations commerciales réciproques. En certain pays, on exploite des mines d'argent ou d'or ; dans un autre, on produit du blé ou du coton ; dans un troisième, enfin, on extrait des entrailles de la terre de la houille, du fer et d'autres minerais ; mais aucun de ces produits ne peut être transporté facilement à son état primitif. Celui qui exploite la mine d'or a besoin de vêtements, de papier, de livres et d'instruments de fer ; mais il n'a pas l'emploi de la laine, des chiffons ou du minerai de fer ; et, à moins que les producteurs de ces derniers articles ne parviennent à en diminuer le volume en réduisant les chiffons et les substances alimentaires en papier, la laine et les substances alimentaires en drap, ou les substances alimentaires et le minerai en instruments utiles au mineur, il ne peut se former entre eux de relations directes.

    Pour que ces relations existent, il est donc indispensable que les travaux arrivent à se diversifier par le rapprochement réciproque du producteur et du consommateur, conformément à l'idée si bien exprimée par Smith. A mesure que cette idée est de plus en plus mise en pratique, le commerce entre le producteur de blé et de laine, d'une part, et les producteurs d'or, d'antre part, devient de plus en plus direct ; résultat nécessaire d'une constante diminution dans la quantité de travail nécessaire pour faire subir des changements de lieu, ou de forme, aux produits grossiers de la terre.

    A chaque amoindrissement ainsi produit des obstacles qui s'opposent au commerce direct, le prix des matières premières et des articles achevés se rapprochent davantage, le prix des premiers tendant constamment à hausser, tandis que celui des seconds tend aussi constamment à baisser ; et, de cette manière, tandis que l'un des individus obtient plus de drap en échange de son or, un autre obtient plus d'or en échange de ses substances alimentaires et de sa laine ; tous profitant, en conséquence, de cet accroissement dans le pouvoir de commander les services de la nature qui constitue la richesse.

    Que les choses se passent ainsi, c'est ce que constatent facilement ceux qui étudient l'augmentation graduelle des prix du froment, du blé et de l'avoine dans nos États de l'ouest, ou les changements encore plus manifestes résultant de la création de centres locaux, dans lesquels les fourrages, les pommes de terre, les navets, ou quelque autre denrée des plus encombrantes, sont convertis en drap ou en fer, le prix des premières s'élevant aussi régulièrement que baisse celui des dernières ; ainsi que le démontre ce fait que nous avons déjà cité, à savoir que, tandis qu'il y a trente ans, il fallait quinze tonnes de froment dans l'État de l'Ohio pour payer une tonne de fer, on peut se procurer aujourd'hui la même quantité de celui-ci en échange de deux ou trois tonnes, au plus, de ce même froment ! En Angleterre, dans la période des dix années expirant en 1750, la faculté de se procurer de l'or en échange d'un quarter de froment, n'équivalait, ainsi qu'on l'a vu, qu'à 21 schell. 3 pence ; tandis que, vingt ans plus tard, cette faculté était devenue deux fois aussi considérable, à raison de la facilité croissante des relations avec les pays qui produisent de l'or, résultant d'un empire croissant sur les forces puissantes de la nature, dans les diverses opérations indispensables pour faire subir à la matière des changements de lieu ou de forme. La valeur de l'homme augmenta constamment ; car il put se procurer une plus grande quantité d'or, de subsistances et de vêtements, en retour d'une somme donnée d'efforts. La valeur de l'or, en Angleterre, baissa, parce qu'elle ne permit d'obtenir qu'une quantité moindre des matières premières de l'industrie, — les subsistances, la laine et le travail. Pour le producteur d'or, l'utilité de sa denrée augmenta, parce qu'il put l'échanger contre une quantité plus considérable de vêtements et d'autres articles nécessaires à sa consommation.

    Le rapprochement qui s'établit entre le prix des matières premières et celui des articles achevés forme le caractère essentiel de la civilisation, ce dernier étant la manifestation d'un amoindrissement des obstacles qui entravent l'association et qui s'opposent au développement du commerce. A mesure que le moulin se rapproche de la ferme, il y a un accroissement constant dans la proportion qui s'établit entre le prix d'un boisseau de froment et celui d'un baril de farine ; et cette proportion s'accroît encore davantage à mesure que des perfectionnements ont lieu dans le mécanisme du moulin même. A mesure que se perfectionnent les procédés employés pour transformer les peaux, les prix du cuir et de tous les articles nécessaires à sa fabrication tendent constamment à baisser ; mais celui des peaux s'élève si constamment que, tandis qu'au moment où certaines espèces de cuir se vendaient 20 cents, les peaux ne valaient que 5 cents la livre ; aujourd'hui, lorsque le même cuir se vend pour 14 cents, le prix de la matière première est de 7. En vingt-cinq ans, le prix des chiffons n'a pas augmenté de moins de 50 %, tandis que le papier a baissé de 30 ou 40 ; et tandis qu'il fallait alors six livres de chiffons pour payer une livre de papier, on peut maintenant obtenir cette même livre de papier pour moins de trois livres de chiffons. Il y a vingt-cinq ans, le prix de la soie grège était bas, et celui des étoffes de soie était élevé ; mais, depuis cette époque, le premier a haussé de 50 %, tandis que le dernier a baissé dans une proportion si considérable, que les soies remplissent, dans une large proportion, la place qu'occupait autrefois le coton. Le moulin à scier abaisse le prix des planches, et la machine à raboter exerce la même influence sur celui des portes et des châssis de fenêtres ; mais tous ces instruments d'industrie augmentent le prix du bois de construction, et le fermier de l'Ouest peut ainsi vendre les arbres qu'auparavant il eût détruits volontiers. De quelque côté que le lecteur porte ses regards, il verra que, dans le cours naturel des choses, le prix de la matière première de toute espèce, de la terre, du travail, du coton, de la laine ou du blé, tend à augmenter, à chaque accroissement dans la facilité des relations avec les individus qui s'occupent de produire l'or et l'argent. Partout autour de lui, il constatera combien est évidente la vérité de cette proposition, à savoir, qu'à mesure que la population augmente, que la puissance d'association s'accroît, que les facultés de l'individu prennent plus de développement et que la richesse s'accroît, les produits primitifs de la terre tendent à devenir plus susceptibles de s'échanger contre les métaux précieux, tandis que les articles achevés tendent, aussi invariablement, à baisser, permettant ainsi à tous, qu'ils produisent du blé ou de l'or, de la laine ou de l'argent, de profiter et de se féliciter du pouvoir constamment croissant de leurs semblables, de commander les services de la nature. Parmi les sociétés, comme parmi les individus, il y a parfaite harmonie entre tous les intérêts réels et permanents.

    Le système anglais cherche à se mouvoir dans une direction complètement opposée à celle-ci, puisqu'il est basé sur l'idée d'obtenir à bas prix toutes les matières premières de l'industrie, en y comprenant le travail. Examinez-le partout où vous voudrez, vous le trouverez encourageant le développement de la culture du coton, de la production de la laine, de la canne à sucre et du blé, en même temps qu'il restreint le commerce entre les producteurs de ces denrées et les consommateurs de drap et de fer, exigeant que la totalité de ces denrées circule à travers l'étroit passage que fournissent ses navires et des usines lointaines, augmentant ainsi les obstacles placés entre les producteurs de blé et de coton et les individus qui exploitent les mines d'argent et d'or. Tant que le peuple indien convertit en toile son coton, son riz et sa canne à sucre, il put entretenir un commerce direct avec les producteurs des métaux précieux ; il en résulta des échanges en sa faveur avec toutes les parties du monde, en même temps qu'il y eut tendance constante à l'élévation dans le prix des matières premières de toute espèce. Depuis l'anéantissement des manufactures d'étoffes de coton, les métaux précieux se sont dirigés au dehors au lieu de se diriger à l'intérieur, le coton est tombé à trois sols la livre ; en même temps que la difficulté de se procurer les tissus de coton a augmenté à tel point que sa consommation ne dépasse pas probablement une livre par tète. Il en a été de même en Irlande, à la Jamaïque, en Portugal et en Turquie ; dans tous ces pays, les obstacles apportés au commerce ont augmenté, avec une diminution correspondante dans le prix du travail et des matières premières de toute espèce ; et cette diminution a été en raison directe de l'augmentation dans les facilités existantes pour arriver sur le grand marché central. Il y a un quart de siècle, la cassonade de l'Inde pouvait se vendre sur le marché anglais, de 20 à 30 schell. par quintal, tandis qu'aujourd'hui elle ne s'échangerait que pour 15 ou 20 schell. Il y a quarante ans, le coton de la Caroline pouvait s'échanger en Angleterre contre de l'argent, à raison de 20 pence par livre, tandis qu'aujourd'hui il oscille entre quatre et sept pence ; et cela, par la raison que les obstacles aux relations directes avec le globe entier augmentent, lorsqu'elles devraient diminuer aussi régulièrement. Il y a quarante ans, la farine était exportée, de l'Amérique du Nord, à raison de 8 dollars par baril, tandis que, dans les années qui précédèrent immédiatement l'explosion de la guerre de Crimée, elle était tombée à peu près à la moitié de ce prix ; et cela encore malgré l'augmentation prodigieuse dans la quantité d'or, résultat de la découverte des mines de la Californie.

 

 

 

 

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 8. — Ses effets, tels qu’ils se révèlent dans les prix des matières premières et des produits achevés, sur le marché anglais.


    Le lecteur comprendra peut-être l'effet du système après avoir examiné le tableau comparatif suivant des articles que le peuple anglais peut vendre et de ceux qu'il a besoin d'acheter :

Articles qu'il vend.        1815.                                    1852.
Fer en barres, la tonne     13 liv.     5 schell. ‘’        9 liv.    ‘’
Étain, le quintal                  7    ‘’    ‘’                           5    2 schell.
Cuivre —    —                     6    5    ‘’                             5     10    
Plomb —    —                      1    6    6 pence                 1    4    

Articles qu'il achète.
Coton, par livre                 ‘’    1 sch.    6 pence        ‘’    ‘’    6 pence
Sucre, le quintal                 3    ‘’    ‘’                           1    ‘’    ‘’

    Tandis que les principaux articles de production étrangère sont tombés à un tiers des prix de 1815, le fer, le cuivre, l'étain et le plomb, les produits que l'Angleterre fournit au monde n'ont diminué que d'environ 25 %. Il est plus difficile de montrer les changements subis par les tissus, mais que les planteurs donnent constamment une plus grande quantité de coton pour une quantité moindre d'étoffes de coton, c'est ce que l'on pourra constater en examinant les faits énoncés ci-dessus, relativement aux années récentes où la récolte fut abondante, comparativement à ce qui se passa quelques années auparavant. De 1830 à 1835, le prix du coton, aux États-Unis, fut d'environ 11 cents, prix que nous pouvons supposer qu'il obtiendrait, à peu de chose près, en Angleterre sans le fret et les frais de diverse nature. Dans le cours de ces années, la moyenne de nos exportations fut de 320 000 000 de livres, rapportant environ 35 000 000 de dollars ; et le prix moyen des étoffes de coton, par pièce de 24 yards, pesant 5 livres 12 onces, était de 7 schell. 10 pence (1 dollar 88 c.) ; celui du fer, de 6 liv. sterl. 10 schell. (31 doll. 20). Nos exportations auraient donc produit, rendues à Liverpool, 18 500 000 pièces de toile, soit environ 1 100 000 tonnes de fer. En 1845 et 1846, le prix moyen, dans notre pays, fut de six cents et demi, ce qui donne comme produit d'une quantité similaire 20 000 000 de dollars. Le prix de la toile ayant été de 6 schell. 6 pence 3/4 (1 dollar 57 1/2), et celui du fer de 10 liv. sterl. (48 dollars), le résultat obtenu fit ressortir que les planteurs pouvaient se procurer, pour à peu près la même quantité de coton, environ 12 500 000 pièces d'étoffe, ou environ 420 000 tonnes de fer, rendues également à Liverpool. Partageant la rémunération entre les deux denrées, elle s'établit comme il est indiqué ci-dessous :

Moyenne de 1830 à 1835.         1845-6.        Perte.

Toile     9 250 000 pièces        6 250 000    3 000 000
Fer            550 000 tonnes        210 000         340 000

    Le travail nécessaire pour convertir le coton en toile avait diminué considérablement, et cependant la proportion retenue par les manufacturiers avait augmenté de beaucoup, ainsi qu'on va le voir.

                    Poids du coton            Poids du coton               Retenu par les
                    employé,                  donné aux planteurs.        manufacturiers.

1830-35    320 000 000                  110 000 000                      210 000 000
1845-46    320 000 000                     76 000 000                     244 000 000

    Dans la première période, il retournait au planteur 34 % de son coton sous la forme de toile, mais dans la seconde, ce n'était plus que 24 %. Celui qui moud le blé au moulin donne au fermier, d'année en année, une proportion plus considérable du produit de son grain ; et de cette façon, le dernier participe aux avantages qui découlent de chaque perfectionnement. Celui qui met en oeuvre le moulin à coton donne au planteur, d'année en année, une proportion plus faible de la toile produite. Le premier se rapproche chaque jour davantage du producteur ; le second s'en éloigne davantage chaque jour, parce qu'il est forcé lui-même d'épuiser sa terre et de s'éloigner, chaque année, de plus en plus de son marché.

    On va voir maintenant comment ceci s'opère sur une grande échelle, en examinant les faits suivants :


La valeur déclarée ou réelle des exportations de
production ou fabrication anglaise en 1815 était de        51 632 971 Liv. Sterl.
Et la quantité (7) de marchandises étrangères retenue
pour la consommation pendant cette année fut de        17 238 841
Liv. Sterl.

    Ceci démontre, conséquemment, que les prix des matières premières du globe étaient alors d'un prix élevé, par comparaison avec les articles que l'Angleterre avait à vendre.


En 1849, la valeur des exportations anglaises était de    63 596 025
Liv. Sterl.
Et la quantité de marchandises étrangères retenue
pour la consommation ne fut pas de moins que        80 312 717
Liv. Sterl.

    Nous voyons ainsi que, tandis que la valeur des exportations avait augmenté seulement d'un tiers, le produit reçu en échange était presque quintuple ; et c'est ici que nous constatons l'effet de cette concurrence illimitée pour la vente en Angleterre des matières premières du monde entier, et la concurrence limitée pour l'achat des matières fabriquées qui est l'objet du système à établir.

    De quelque côté que l'on jette les yeux, on s'aperçoit qu'en même temps que sous l'influence d'un système naturel, les prix des matières premières répandues sur le globe et ceux des produits achevés tendent constamment à s'équilibrer, ne laissant plus qu'une part proportionnelle moindre aux individus qui s'occupent du transport et de la transformation, c'est le contraire directement qui arrive dans tous les pays soumis au système anglais, les proportions du nombre de ces individus tendant constamment à s'accroître, et la possibilité, pour le producteur, de se procurer les services de l'argent tendant aussi invariablement à diminuer. Plus est bas le prix de la toile et plus est élevé le prix des subsistances et du coton, plus sera grande la tendance à la liberté. Plus le prix de la toile est élevé et plus baissera le prix des subsistances et du coton, plus sera grande la tendance à la servitude. Le système anglais tend à mettre à bas prix les matières premières de la toile et à augmenter la difficulté de se procurer la toile elle-même ; et c'est ainsi qu'il se meut dans une direction précisément opposée à celle du progrès de la civilisation. Reportez-vous toujours en arrière et n'importe où, les faits qui ont lieu sous l'influence d'un pareil système, ne peuvent s'expliquer qu'à l'aide d'une théorie de l'excès de population, suivant laquelle, l'esclavage final de l'homme, pourrait être considéré comme un des éléments de la loi divine.

 

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

henry_charles_carey.jpg


TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 9. — Le système anglais tend à augmenter les proportions des diverses sociétés qui se livrent au trafic et au transport. Cet accroissement est la preuve d'une civilisation qui décline.


    Plus est élevé le prix des matières premières et plus est bas le prix des produits achevés, moins aussi sera considérable la proportion du produit total du travail absorbé par les individus qui s'occupent du transport et de la transformation, et moins grande sera nécessairement la proportion qui s'établira entre ces classes, relativement à la masse d'individus dont se compose la société. Plus le moulin est rapproché du fermier et plus l'instrument de celui-ci est perfectionné, plus le prix du froment et celui de la farine s'équilibreront, et plus sera faible la proportion entre le travail nécessaire pour transporter le produit brut au moulin, le convertir en farine, et transporter de nouveau la farine à la maison, relativement au travail qui a été consacré à l'amélioration du sol nécessaire pour la production du froment lui-même. Conséquemment, dans le cours ordinaire des choses, la part proportionnelle du travail de l'homme, consacrée à augmenter la quantité des matières premières, devra être constamment croissante, et la part consacrée à leur faire subir des changements de lieu ou de forme, constamment décroissante.

    Complètement contraire est l'effet produit par le système qui se propose de fonder le trafic sur les ruines du commerce. Les Indiens, qui produisaient le coton et le riz, pouvaient autrefois les échanger directement avec leurs voisins qui les transformaient en toile ; et tous pouvaient consacrer la totalité de leur temps à produire la laine et les subsistances, d'une part, et, d'autre part, la toile. Maintenant, tous sont obligés d'expédier ou de transporter leur riz et leur laine dans un lieu éloigné de leur demeure de 15 milliers de milles, et d'accomplir ces travaux à l'aide de boeufs, de chevaux, de navires, de barques naviguant sur des canaux, et d'autres instruments ; d'où il suit que la part proportionnelle du travail, consacrée au transport et à la transformation des matières, s'est accrue considérablement, tandis que celle consacrée à la production, a décru aussi invariablement. On peut constater le résultat dans ce fait, qu'après avoir anéanti les manufactures indiennes, la quantité totale de coton fournie aujourd'hui à l'Angleterre ne dépasse pas celle qui pourrait être transformée dans une petite ville ne renfermant que 20 000 ouvriers. Il en a été de même en Irlande, où il fallait consacrer une proportion si considérable de travail à changer de lieu les choses et les hommes, qu'il n'en restait guère à appliquer à la production ; et il se trouve que plus on s'était assuré complètement le marché pour les produits des manufactures anglaises, plus le marché avait, de jour en jour, perdu de sa valeur (8). Pareille chose s'est passée à la Jamaïque, en Portugal et en Turquie, où l'on a vu que la proportion du travail nécessaire à ces objets a augmenté la consommation des articles produits par les manufactures anglaises. C'est un système d'épuisement ; et c'est ce qui engendre la nécessité constamment croissante de chercher des marchés nouveaux et plus éloignés, avec une tendance chaque jour plus considérable à l'accroissement proportionnel de la population anglaise, employée à transporter, à transformer et à échanger les produits des pays lointains.

    Les faits suivants, fournis par les divers recensements de la population britannique publiés récemment, démontrent que ce résultat se produit constamment.

        Individus qui se livrent    Au trafic        Aux autres
Années.    à l'agriculture.            et à l'industrie.        Professions (9).    Total.

1811 . . .        35.2            44.4            20.4            100
1821 . . .        33.2            45.9            20.9            100
1831 . . .        28.2            42.0            20.8            100
1841 . . .        25.17            44.64            30.19            100

    Nous trouvons ici une diminution graduelle dans la proportion des individus employés à augmenter la quantité des choses qui ont besoin d'être transformées ou échangées, jusqu'au point que de 7/20, elle est tombée à 5/20, et cela dans le court espace de trente ans ; et le changement qui nous est ainsi révélé est proclamé par les économistes anglais comme la preuve d'une civilisation en progrès ! C'est cependant précisément le contraire de ce que nous avons le droit d'attendre, la puissance de la vapeur ayant été substituée à celle de l'homme dans la proportion de milliards de bras, et toute la force ainsi conquise ayant été consacrée à faire subir les changements de lieu et de forme aux matières premières répandues sur la surface du globe. Le résultat aurait dû être de laisser disponibles les travaux de millions d'individus, qui auraient pu être appliqués à l'augmentation de la quantité de choses susceptibles d'être transformées ou échangées, tandis que le contraire a eu lieu, de telle sorte que la proportion des individus qui s'occupent de transporter, de transformer et d'échanger, s'est accrue de 13, 20 à 15, 20, et cet accroissement s'est produit dans l'espace de trente années seulement. Plus la nature a pu remplacer le labeur des hommes dans ces branches d'industrie, plus est considérable la proportion de leur travail absorbée par ces individus. Là, comme partout ailleurs, le mouvement est rétrograde, et, considéré comme tel, peut-être nous mettra-t-il à même de nous rendre compte de l'invention des doctrines Ricardo-Malthusiennes.

    Le moulin à farine devient inutile s'il n'y a pas de blé à moudre, et le moulin à coton reste inactif s'il n'y a pas de laine à filer et à tisser. Moins il y a besoin du travail nécessaire pour moudre l'une ou filer l'autre, moins est grande la nécessité d'augmenter le nombre des moulins, à moins que le temps et l'intelligence, ainsi restés disponibles, ne soient employés à développer la puissance productive de la terre et à augmenter ainsi la quantité de matières premières qu'il faut transformer. Si le travail économisé reçoit cette application, alors on aura besoin d'un plus grand nombre de moulins, et la quantité de travail appliquée à l'oeuvre de la transformation, ou du transport, peut être augmentée avec avantage, mais non pas autrement. Dans le cas qui s'offre à nous, la proportion du travail consacrée à la transformation augmente en raison directe de la diminution du besoin que l'on en a, et la proportion consacrée à la production diminue en raison de l'augmentation du nombre des machines employées pour la transformation des choses produites. Il y a, conséquemment, un accroissement constant dans le nombre des individus qui ont besoin d'être nourris et vêtus, accompagné d'une décroissance également constante dans celui des individus s'occupant de fournir les matières à employer par ceux qui ont besoin de subsistances et de vêtements.

    Le quart seulement de la population anglaise consacrant son travail à augmenter les quantités de denrées, tandis que les trois autres quarts sont entièrement inactifs ou s'occupent de leur faire subir des changements de lieu, de forme, ou de propriétaire, il suit de là, nécessairement, que la majeure partie des choses produites est absorbée dans son passage, du lieu de production au lieu de consommation. Nous savons que les choses se passent ainsi par un des principaux journaux de l'Angleterre (10). Il informe ses lecteurs « que le nombre des détaillants et des boutiquiers est hors de toute proportion avec les besoins de la société ou le nombre des classes productrices. » « En beaucoup d'endroits, continue-t-il, il se trouve dix boutiquiers pour faire la besogne qui suffirait à un seul ; telle est du moins l'évaluation de M. Mill. Or, ces individus, quelque laborieux et quelque actifs qu'ils soient, n'ajoutent rien à la production et, conséquemment, à la richesse de la société. Ils distribuent simplement ce que d'autres produisent ; et, de plus encore, dans la proportion de leur excédant, ils diminuent la richesse sociale. A la vérité, la plupart d'entre eux vivent en s'arrachant réciproquement le pain de la bouche ; mais cependant ils vivent, et souvent réalisent des profits considérables. Évidemment, ils le font en grevant l'article qu'ils vendent d'un droit de tant pour cent. Si donc une société doit entretenir deux détaillants lorsqu'un seul suffirait pour accomplir le travail, les articles qu'ils vendent doivent coûter à cette société plus qu'il ne faut, et le pays s'appauvrit d'autant, en entretenant un trop grand nombre de travailleurs improductifs. Tout homme qui examine un pareil sujet est surpris de constater quelle portion insignifiante du prix payé par le consommateur, pour un article quelconque, revient au producteur ou à l'importateur, et quelle part considérable est prélevée par le distributeur (11). »

    Nous trouvons ici la difficulté réelle de la société anglaise et la source de l'idée de la théorie extraordinaire de Malthus. Le système tend à accroître d'une façon anormale la proportion des consommateurs, et à donner lieu à l'absorption d'une part si considérable du produit du travail dans son trajet, du champ où il est créé, à la bouche qui a besoin de le consommer, ou bien aux épaules qui ont besoin de le porter, que le producteur ne peut qu'avec peine se procurer les moyens de soutenir son existence. L'individu qui travaille aux champs, sur un sol qui donne 30 ou 40 boisseaux par acre, ne reçoit que 6 schellings, soit le prix d'un seul boisseau, pour son travail d'une semaine ; et cependant le produit de son travail annuel n'équivaut guère probablement à moins de mille boisseaux. Sa part est donc de 6, 8 ou 10 pour cent, tandis que 90 pour cent ou davantage se trouvent absorbés par ceux qui possèdent les instruments avec lesquels il travaille, par ceux qui en surveillent l'emploi, — par ceux qui dirigent l'État, ceux qui portent les armes, ceux qui vivent dans les maisons de charité, et ceux enfin qui de mille autres manières, se placent entre la production des subsistances et leur consommation.

    Le pauvre diable de l'ouest de l'Irlande est charmé de tirer cinq pence d'une paire de poulets qui, à Londres, se vendra pour autant de schellings ; et, de cette façon, il reçoit huit pour cent, comme prix de son travail, les quatre-vingt-douze pour cent restant se trouvant absorbés par la classe des intermédiaires (12). Lors donc qu'il veut placer ses produits en sucre, il paie cinq pence pour ce qui n'avait pas coûté à son producteur primitif autant de toile qu'on en pourrait acheter avec un farthing, et c'est ainsi que plus des neuf dixièmes du travail sont absorbés par les intermédiaires qui vivent en exerçant leur puissance d'appropriation. Le pauvre Hindou vend son coton à raison de 3 demi-pence la livre, sur lesquels le gouvernement prend une moitié et le préteur d'argent la moitié de ce qui reste ; et lorsque, plusieurs années après, ce coton lui revient sous la forme de tissu, il le paye à raison de 12, 15 ou 20 pence, c'est-à-dire 40 ou 50 fois plus qu'il ne lui a rapporté. Que devient toute la différence? elle est absorbée dans son trajet, du pays où le coton a été produit pour revenir à la demeure de l'Hindou, peut-être sur la même terre où résident les individus qui doivent user le tissu. Le fermier de Jowa vend son blé dix cents le boisseau ; mais pendant le temps nécessaire, pour qu'il arrive au consommateur de Manchester, ce blé a tellement augmenté de valeur, qu'il paie plusieurs journées de travail. Ce travail donne des centaines de yards d'étoffes de coton, mais pendant le temps nécessaire pour qu'il arrive à Jowa, il a, à son tour, tellement augmenté de valeur, qu'un boisseau de blé se donne en échange d'un seul yard ; c'est-à-dire qu'il n'y a pas eu moins de quatre-vingts pour cent sur la totalité qui ont été absorbés dans l'opération des échanges.

    Le système tend à augmenter la disproportion entre le prix du produit brut de la terre et celui du produit achevé ; il tend à amener le bas prix des matières premières et la cherté des produits de l'industrie ; et cette voie-là conduit à la barbarie. Il cherche à augmenter les obstacles qui surgissent entre le consommateur et le producteur, tandis qu'il édifie les fortunes des individus qui se placent entre eux, et c'est là ce qui a fait naître l'idée de l'excès de population, idée qui se lie d'une façon indissoluble à celle de l'asservissement de l'homme (13).

 

 

 


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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

Notes de bas de page

 

 

Richesse des Nations, traduction de GERMAIN GARNIER, liv. IV, chap. VIII, p. 288.         Retour

Richesse des Nations, traduction de GERMAIN GARNIER, liv. IV, chap. VII, p. 232-233.
         Retour 

Revue d'Édimbourg, octobre 1849, article intitulé : Philosophie sociale erronée.
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4  Rapport du commissaire désigné pour l'enquête sur la situation de la population des districts minifères en 1854.
         Retour 

North British Review, novembre 1852.
         Retour 

6  « Le grand nombre de cabarets de bas étage dans nos districts manufacturiers forme un triste et étrange spectacle. On en trouve dans toutes les rues et dans toutes les allées des villes et pour ainsi dire, dans toutes les ruelles et à tous les coins des villages les plus champêtres de ces districts, si l'on peut, toutefois, appeler champêtre aucun de ces villages. »
    « L'habitude de l'ivrognerie envahit les masses d'ouvriers à un point inconnu jusqu'à ce jour dans notre pays. Dans la plupart de ces tavernes et de ces cabarets des districts manufacturiers, on entretient des prostituées dans le but exprès d'exciter les ouvriers à les fréquenter, rendant ainsi ces lieux doublement funestes et immoraux. On m'a assuré, dans le Lancashire, d'après les meilleures autorités, que dans une ville manufacturière et qui n'est guère que de troisième ordre sous le rapport de son étendue et de sa population, il existe soixante tavernes où les prostituées sont entretenues par les maîtres de la taverne pour attirer les chalands. On ne peut exagérer leur influence démoralisatrice sur la population ; et pourtant ce sont là pour ainsi dire les seuls lieux de rendez-vous des ouvriers, lorsqu'ils cherchent le plaisir ou le délassement. »
    « Dans les tavernes où les prostituées ne se tiennent pas positivement pour attirer les chalands, on les trouve toujours dans la soirée, au moment où les ouvriers y viennent pour boire. A Londres et dans le comté de Lancastre, les palais du Gin servent régulièrement de rendez-vous aux individus les plus dépravés des deux sexes ; ce sont les lieux où l'espèce la plus dégradée des femmes publiques vient chercher des clients. Il est bien évident que de jeunes hommes, qui commencent une fois à rencontrer leurs amis en de pareils endroits, ne peuvent longtemps échapper à la dégradation morale de ces serres chaudes du vice. »
    « La différence singulière et remarquable entre la condition respective des paysans et des ouvriers de l'Allemagne et de la Suisse, et de celle des paysans et des ouvriers de l'Angleterre et de l'Irlande, suffit seule pour prouver la différence singulière qui existe entre leurs conditions sociales respectives. L'auberge de village en Allemagne diffère complètement de l'auberge de village en Angleterre. En Allemagne elle est destinée moins à boire simplement qu'à servir de lieu de rendez-vous et de conversation ; c'est pour ainsi dire le club du village. » (KAY. Condition sociale de la population de l'Angleterre et de l'Europe, t. I, p. 232).
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7  Les revenus produits par les importations en Angleterre sont donnés d'après une valeur officielle établie il y a plus d'un siècle ; et de cette façon la somme des valeurs est une mesure exacte des quantités importées.
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8  La possibilité, pour l'Irlande, de payer les produits des manufactures anglaises dépend de son pouvoir de fournir ceux avec lesquels elle devra les payer. On verra combien le chiffre de ceux-ci est devenu complètement insignifiant, par le tableau suivant des exportations pour l'année expirant le 5 janvier 1854:
Bœufs,         nombre     180 785
Veaux,        —         5 281
Moutons,     —         224 550
Porcs,        —         101 396
Froment,     quarters     76 495
Avoine,     —        1 652 917
Lard et jambon, quintaux     530
Boeuf et porc (salé), barils     472
Beurre, quintaux         17 944
    De la valeur de ce total insignifiant d'exportation, il a fallu déduire la somme à payer, nécessairement, aux propriétaires du sol, absents, et au gouvernement ; et il semble difficile d'imaginer comment il resterait alors quelque chose qui pût s'appliquer au paiement des articles nécessaires à la consommation.
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9  Cette catégorie embrasse 1° les capitalistes, banquiers, et autres individus exerçant une profession et ayant reçu de l'éducation ; 2° les travailleurs qui s'occupent de travaux non agricoles ; 3° les domestiques mâles âgés de 20 ans et au-dessus ; 4° la marine, l'armée et les matelots de la marine marchande ; 5° les individus ayant un revenu qui les rend indépendants ; 6°les individus vivant d'aumônes.
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10  North British Review. Novembre 1852.
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11 « Je pense que tout individu qui a eu occasion de rechercher, dans certains cas particuliers, quelle part du prix payé dans un magasin, pour un article quelconque, revient, réellement, à celui qui l'a fabriqué, doit avoir été surpris en constatant combien cette part est faible. Il importe beaucoup de considérer la cause d'un pareil fait... — On ne doit pas l'attribuer à la rémunération exorbitante du capital. Je crois que cela tient à deux motifs : l'un est la part énorme, je pourrais dire extravagante, du produit total du labeur de la société, qui aujourd'hui revient aux simples distributeurs, la somme immense prélevée par les différentes classes de marchands, et surtout par les détaillants. Sans aucun doute, la concurrence tend, jusqu'à un certain point, à réduire ce taux de rémunération ; je crains, cependant, que, le plus souvent, et à considérer les choses en masse, l'effet de la concurrence ne soit, ainsi que dans le cas des honoraires d'individus exerçant des professions spéciales, de partager la somme entre un plus grand nombre et de diminuer ainsi la part de chacun, plutôt que de faire baisser la proportion de ce qu'obtient la classe en général...— Si l'oeuvre de la distribution qui emploie aujourd'hui, en y comprenant les diverses classes de marchands et leurs familles, peut-être plus d'un million d'habitants de ce pays, peut s'accomplir par l'intermédiaire de cent mille individus, je crois qu'il serait possible de se passer des neuf cents autres mille. » (J. Stuart MILL. Déclaration devant une Commission de la Chambre des communes, 6 Juin 1850.)
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12  Voy. plus haut, chap. XII, note de la page 380.
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13  « Lorsque M. Mac Culloch nous invite à considérer l'état prospère de nos immenses propriétés et de nos fermes considérables, considérons la masse de la population, considérons ce fait, qu'à l'heure même où il écrivait ces lignes, environ un dixième de la population se composait de pauvres, jetons les yeux sur nos prisons, nos lois des pauvres, nos ateliers de travail de l'Union, nos empoisonnements pour toucher des salaires de sépulture, notre mouvement d'émigration, qui semble représenter notre population fuyant, semblable à des rats à la débandade, un navire prêt à sombrer. Dressons le bilan général, et peut-être alors trouverons-nous que notre système si vanté de distribution sociale n'a pas été plus heureux que l'appel d'un régiment où l'on trouverait, d'une part, l'ordre et le bien-être, et, de l'autre, des haillons, des femmes délaissées, des parents négligés, des enfants abandonnés aux hasards de la charité accidentelle ; et, trop souvent, une ombre lugubre de vice et de misère, accompagnant nos institutions si pompeusement prônées. » (Hugues MILLER.)
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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVIII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 1. — L'interruption de la circulation est une conséquence nécessaire du système anglais. Inconséquences des auteurs qui enseignent la science sociale.


    Dans l'ordre naturel des événements, la nécessité d'avoir recours aux services du trafiquant et de l'individu qui s'occupe du transport tend à la diminution ; et avec chaque accroissement dans le pouvoir de l'homme d'entretenir le commerce avec son semblable, la circulation de la société tend à l'accélération ; permettant à chacun et à tous de trouver immédiatement un acheteur pour son temps et ses talents, et de devenir ainsi un concurrent pour l'achat de ceux des autres. Le capital se forme alors rapidement, avec une tendance constante à un nouveau développement des diverses facultés, et un accroissement constant dans la facilité d'association et la tendance à des progrès nouveaux. Partout, et chaque fois que le contraire est constaté, partout où le besoin des services du trafiquant et du voiturier devient croissant, on constate des résultats opposés ; la circulation devient de plus en plus languissante, la déperdition de puissance est plus considérable, et le commerce diminue peu à peu jusqu'au moment, où finalement, il cesse d'exister.

    L'interruption de la circulation, aussi funeste au corps social qu'elle l'est au corps humain, est la tendance naturelle du système anglais. C'est pourquoi nous avons été portés à remarquer la disparition totale d'une proportion si considérable de nègres importés dans les Antilles, et la perte presque complète de puissance parmi ceux qui existent encore. De là vient aussi que les symptômes d'une prochaine dissolution se révèlent d'une façon si manifeste en Irlande et dans l'Inde. C'est à la même cause qu'il a fallu attribuer la croissance du paupérisme au temps de Malthus, ainsi qu'à une époque plus récente où l'Angleterre était inondée d'une multitude d'Irlandais, désireux de vendre leur travail à tout prix ; et remplissant ses maisons de pauvres au point de menacer d'un débordement la terre et ses propriétaires, par suite de la taxe nécessaire à leur entretien.

    Dans cet état des faits, la question s'est élevée de savoir à quelle cause on devait les attribuer ; et tout naturellement les avocats du système qui se proposait d'obtenir à bas prix les matières premières attribuèrent tous ces faits à la rareté, et conséquemment au prix élevé des subsistances. Les propriétaires du sol, — croyant avec Adam Smith — « que si tout le produit de l'Amérique, en céréales de toute sorte, en comestibles salés et en poisson, était forcé d'arriver sur le marché de l'Angleterre, ce serait un grand découragement pour l'agriculture, » les propriétaires, disons-nous, s'étaient efforcés, ainsi que le lecteur l'a vu, de se défendre contre l'action du système mercantile, en faisant promulguer des lois qui empêchaient l'importation des substances alimentaires, sauf en certaines circonstances ; et c'est à l'existence de ces lois mêmes, qu'on attribuait maintenant un état de choses, qui n'était que le produit naturel d'un système dont l'erreur avait été si complètement exposée dans la Richesse des nations.

    On assurait cependant aux individus que, s'ils voulaient savoir pour quelle cause deux travailleurs avaient si longtemps cherché du travail lorsqu'un seulement pouvait en obtenir, ils devaient songer à la trouver dans les lois que nous venons de citer ; et cette assurance était donnée, précisément par les mêmes personnes dont les opinions avaient été exprimées par M. Huskisson vingt ans auparavant, lorsqu'il déclarait « que pour donner au capital une rémunération convenable, le prix du travail devait être maintenu à un taux peu élevé. » Maintenant, toutefois, ils déclaraient se diriger dans un sens opposé, cherchant à élever le salaire aux dépens du capital, mais non pas cependant de leur capital personnel. Rapportez les lois sur les blés, disaient-ils, et il y aura alors deux chefs d'industrie en quête d'un travailleur, et le prix du travail haussera ; et alors le numéraire sera abondant, tandis que le blé sera à bon marché. Les lois ont été rapportées ; mais l'effet produit a été précisément le contraire de ce qu'on avait promis ; le mouvement de circulation de la société ayant diminué, lorsqu'il aurait dû s'accroître. Loin que les individus aient été mis à même de se rapprocher davantage les uns des antres et de se passer de plus en plus des services du trafiquant et du voiturier, ils se sont constamment tenus à l'écart ; l'émigration des îles anglaises a dépassé tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. Au lieu de tendre à ramener la société à ses proportions naturelles, le rappel des lois a augmenté la disproportion qui existait antérieurement, la population rurale a abandonné le sol et créé ainsi la demande de navires et de matelots (1). Au lieu de diminuer la centralisation et d'établir ainsi un mouvement dans le sens de la liberté, il a rendu la centralisation plus complète, en même temps qu'il y a eu chaque jour diminution dans le pouvoir du travailleur de décider pour qui il travaillerait et quelle serait sa rémunération ; et le rappel des lois a accompli cela, malgré les tendances en sens contraire des découvertes de gisements aurifères en Californie et en Australie.

 

 

 


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  1861

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVIII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 2. — La décadence du commerce anglais résulte de l'accroissement dans la puissance du trafic. Condition de l'ouvrier agricole.


    Le recensement récent démontre que, sur l'accroissement total de la population du Royaume-Uni, c'est-à-dire moins d'un million, — plus de la moitié a été absorbée par Londres ; en même temps que Manchester, Birmingham, Liverpool, Glasgow et d'autres villes, ont absorbé le reste et bien au-delà. La population rurale du pays a donc diminué, tandis que celle de la ville a augmenté considérablement, la masse entière se transformant ainsi, d'année en année, en simples trafiquants et voituriers du produit des terres et du travail des autres pays. Le commerce, en conséquence, décline, en même temps qu'il y a tendance constante à un état pire dans la situation de la population agricole qui reste encore, ainsi que le révèle M. Cobden, lorsqu'il conseille à ses lecteurs « de faire une promenade dans la campagne, sur les dunes, à travers les mauvaises herbes ou les marais ; auquel cas ils se convaincront que le salaire moyen des travailleurs, en ce moment, n'équivaut pas à 12 schell. par semaine. Demandez-leur, continue-t-il, comment une famille, composée de cinq individus (estimation faite au-dessous de leur moyenne), peut vivre de pain à 2 pence 1/2 la livre ? Personne ne saurait le dire. Mais suivez le travailleur au moment où il dépose sur le sol sa bêche ou son hoyau, et s'apprête à dîner dans la grange ou le hangar voisin ; jetez les yeux sur son bissac, ou arrivez tout à coup dans son cottage, à midi, et examinez en quoi consiste le dîner de la famille : du pain ; rarement quelqu'autre aliment meilleur, et pas toujours en quantité suffisante ; et sur son salaire il n'est rien resté pour se procurer du thé ou du sucre, du savon, de la chandelle, ou des vêtements et les mois d'école de ses enfants ; et l'argent qu'il doit recevoir à la moisson prochaine est déjà engagé pour ses chaussures ; et telle est la destinée de millions d'individus, vivant à nos portes mêmes, qui forment la majeure partie des agriculteurs qui se trouvent aujourd'hui, dit-on, dans un état si prospère. Jamais, de mémoire d'homme, la condition des ouvriers de ferme n'a été pire qu'en ce moment (2). »

    Telle est la condition de millions d'Anglais (3) ; et il en est ainsi, parce que le système a pour but d'anéantir le commerce et de lui substituer le trafic ; d'obtenir à bas prix les matières premières de toute sorte, la terre, le travail, les subsistances, le coton et la laine, tandis qu'il maintient la valeur des tissus et du fer. Au lieu de se proposer l'égalisation des prix des matières premières et des produits complets, ce qui est toujours la preuve d'une civilisation en progrès, il cherche à agrandir la différence entre ces deux choses ; ce qui prouve toujours le rapprochement de la barbarie.

    Le rappel des lois sur les céréales, ayant diminué la rapidité de la circulation, on en a pu voir les conséquences dans ce fait, que la déperdition de travail a augmenté ; on peut produire, comme preuve à l'appui, cet autre fait : un auteur moderne, M. Mayhew, apprend à ses lecteurs, qu'en treize années « on a constaté qu'il n'était pas passé moins de 11 000 vagabonds dans une petite ville qui renferme moins du double de cette population. » Le même fait se révèle dans tous les ouvrages anglais, et surtout dans ceux de Dickens. Partout on voit deux ouvriers en quête d'un chef d'industrie, et une douzaine de boutiquiers à l'affût d'un acheteur. Une pareille mesure n'est qu'un pas nouveau dans la voie de la centralisation et n'aboutit jamais qu'à l'asservissement, à la dépopulation et à la mort. Il fallait chercher le remède réel dans l'adoption d'un système ayant pour but de ramener la société à ses proportions naturelles, et de reproduire le mouvement de circulation paralysé depuis si longtemps. Si le peuple irlandais, en 1846, eût été remis en possession du droit de diriger à son gré ses propres affaires, il se serait établi dans son sein un marché pour toute sa puissance productrice de travail ; et alors les ouvriers de l'Angleterre ne se seraient plus trouvés débordés par un torrent « de Celtes, à moitié nourris, à moitié civilisés, abaissant le niveau de la vie et du bien-être ; » en tout lieu, les forçant d'accepter un salaire réduit, et contribuant à appuyer cette doctrine, « que le taux naturel du salaire est celui qui permettra aux individus, l'un dans l'autre, de subsister et de perpétuer leur espèce sans accroissement ni diminution. » Si on eût laissé les Irlandais libres, la concurrence pour le loyer du sol en Angleterre et en Irlande eût été moindre, et les propriétaires de ce sol n'auraient pu réclamer une proportion si considérable de produits ; et cependant la somme de leurs rentes eût été plus forte, par cette raison, que des tenanciers plus heureux auraient été à même de faire sur le sol des améliorations plus rapides, et que les récoltes auraient augmenté amplement. Si on eût laissé les Irlandais libres, l'agriculture eût absorbé une plus grande proportion de travail anglais, en même temps que les mines et les manufactures de l'Irlande auraient enlevé le travail de l’île, sa sœur ; et la concurrence parmi les artisans anglais aurait été moins considérable, permettant à l'ouvrier de réclamer un salaire plus élevé et de devenir lui-même chef d'industrie. Un système précisément opposé à celui-ci fut inauguré par M. Huskisson et perfectionné par Robert Peel, qui insista sur la nécessité du bon marché des subsistances, comme étant un moyen de permettre au manufacturier d'abaisser le salaire du travailleur, et de pratiquer ainsi plus complètement le système sous l'influence duquel, s'était produite une cessation presque absolue du mouvement social dans tous les pays qui lui étaient soumis (4).

    Ce qui est nécessaire dans tous ces pays et en Angleterre même, c'est de ranimer la circulation, de ranimer le commerce, et tant qu'on n'aura pas fait cela, le mal de l'excès de population croîtra sans cesse.

 

 



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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVIII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 3. — Le développement de la centralisation trafiquante se manifeste dans toute l'étendue de l'Angleterre.


    Avec le développement du commerce, le travail du présent acquiert un empire constamment croissant sur les accumulations du passé, avec son déclin et l'accroissement dans la prédominance du trafic qui en résulte, le passé acquiert un accroissement de pouvoir sur le présent. Avec l'un, la circulation augmente et devient plus invariable, tandis qu'avec l'autre elle diminue et devient plus oscillante. Basé sur l'idée unique d'étendre la domination du trafic, le système anglais tend à paralyser partout le mouvement ; et plus ce mouvement est paralysé, plus augmente pour le trafiquant le pouvoir de mettre en pratique la doctrine qui enseigne que c'est au bas prix des matières premières de toute sorte — le coton, les subsistances et le travail, — que l'Angleterre doit le maintien de sa suprématie dans le monde commercial. Moins est rapide la circulation du coton, — c'est-à-dire plus il s'entasse dans les magasins, — plus le négociant en étoffes de coton a le pouvoir de dicter les prix auxquels il achètera et ceux auxquels il vendra. Plus il y a de variabilité dans le prix des étoffes de coton, ou du fer, moins est grand le danger de la concurrence intérieure pour l'achat du travail, pour l'emploi du capital, ou pour le revenu des mines ; mais plus est élevé le prix des cotons et du fer, et plus s'accroît le pouvoir, des individus qui sont déjà riches, de continuer cette « guerre » recommandée par MM. Hume et Brougham, et regardée aujourd'hui comme si essentielle pour anéantir « la concurrence étrangère, » et pour conquérir et garder « la possession des marchés étrangers. »

    Plus ce système est mis complètement en pratique, plus devient, nécessairement, considérable la centralisation à l'intérieur. Le nombre des individus qui peuvent se permettre de faire de grands sacrifices pour obtenir la possession des marchés étrangers est faible ; et ceux qui ne peuvent faire ces sacrifices sont forcés de renoncer aux industries dans lesquelles ils seraient probablement nécessaires, ainsi qu'il arrive pour toutes les branches importantes de l'industrie manufacturière anglaise. L'opportunité de l'emploi des petits capitaux diminue donc constamment, la terre s'immobilise de jour en jour davantage, et le trafic devient aussi constamment un monopole. Autrefois, les propriétés de peu d'étendue étaient nombreuses et les petits capitalistes y trouvaient de petites caisses d'épargne qu'ils dirigeaient eux-mêmes, dans lesquelles ils pouvaient déposer le fruit de toutes leurs heures et demi-heures disponibles, accumulant ainsi de petites fortunes. De jour en jour, il y a diminution dans la possibilité des relations directes, accompagnée de la nécessité croissante d'avoir recours aux services des intermédiaires ; et de là résulte le placement d'une masse énorme de capital dans les bureaux d'assurances sur la vie, les fonds de réserve, etc., etc., placement qui rapporte peu aux possesseurs de ce capital, mais qui permet au petit nombre d'individus qui en dirigent les mouvements d'amasser des fortunes pour eux-mêmes. Sous l'empire d'autres circonstances, les capitalistes réels dirigeraient leurs propres affaires et diminueraient ainsi la concurrence pour les prêts du capital, en augmentant celle qui aurait lieu pour l'achat du travail et, par le travailleur, augmentant la demande des subsistances et des autres matières premières que la terre fournit. La tendance du système anglais, funeste au dehors, ne l'est pas moins à l'intérieur ; ce système, en effet, se propose de transformer la nation en une masse de trafiquants, partout environnée d'une population regardée comme un pur instrument que le trafic doit mettre en oeuvre.

 

 

 

 

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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

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TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVIII :

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

    § 4. — Accroissement dans les proportions du produit du travail absorbé par les trafiquants et les individus occupés du transport. L'abîme qui sépare les classes supérieures et les classes inférieures s'élargit constamment.


    Avec le développement de la puissance d'association, ou le commerce, la proportion du produit qui arrive aux mains des intermédiaires — c'est-à-dire de la classe qui s'interpose entre le producteur et le consommateur, — tend à diminuer, et celle du travailleur à augmenter ; en même temps qu'il y a tendance constante à l'égalité dans les conditions des individus. Avec le déclin du commerce et la puissance croissante du trafiquant, on observe partout des phénomènes opposés, l'inégalité des conditions croissant constamment, et le travailleur perdant le pouvoir sur sa personne, tandis qu'aussi régulièrement le trafiquant acquiert du pouvoir sur le travailleur.

    Les derniers phénomènes sont ceux qui s'offrent aux regards, lorsqu'on examine la société anglaise. Du temps d'Adam Smith, le nombre des propriétaires du sol s'élevait à deux cent mille, tandis qu'aujourd'hui, il n'est que de trente-quatre mille. Le reste a disparu, et à leur place nous trouvons partout le travailleur qui loue ses bras. Si nous jetons les regards sur les districts manufacturiers, nous les voyons, dans toute leur étendue, dit un écrivain moderne, « présentant le spectacle particulier d'une classe peu nombreuse et très-riche se tenant à part sur le faîte, et dominant de bien haut le niveau occupé par le reste de la population. La relation qui existe entre ces deux classes est formée uniquement par ces liens rigoureux et pécuniaires qui n'ont jamais eu le temps jusqu'à ce jour de se revêtir du mélange doux et chaleureux d'une association morale, affectueuse. L'oeuvre à laquelle se livrent les deux parties intéressées, continue-t-il, est essentiellement une oeuvre de coopération ; mais leur attitude, morale réciproque est plutôt celle d'ennemis que d'amis (5). »

    L'abîme qui sépare les classes supérieures et les classes inférieures de la société s'élargit chaque jour, les fortunes immenses acquises par les banquiers et les trafiquants qui prospèrent, étant en raison directe de la pauvreté de la classe agricole, si bien décrite par M. Cobden. Les accumulations du passé acquièrent de jour en jour un empire plus grand sur le travail du présent. Et il continuera d'en être toujours ainsi, tant qu'on soutiendra que le bien-être du pays exige « une somme de travail à bon marché et abondante (6). » C'est la doctrine de l'esclavage de l'homme telle qu'elle est réclamée par les exigences du trafic ; et de là vient qu'elle s'établit de plus en plus à mesure que la terre s'immobilise et que les capitaux considérables engagés dans tes différentes branches du trafic, peuvent, de plus en plus, continuer cet « état de guerre » qui se propose de leur assurer le monopole du privilége d'acheter les matières premières au dehors et le travail à l'intérieur. Le paysan sait, dit un auteur moderne (7), qu'il doit mourir dans la position où il est né. » Ailleurs il ajoute : « L'absence de petites fermes ôte au paysan tout espoir d'améliorer ses conditions d'existence. » Le London Times assure à ses lecteurs « que celui qui a été une fois paysan en Angleterre, doit rester à jamais paysan, » et M. Kay, après un examen attentif de la condition des peuples de l'Europe continentale, affirme, que par suite d'un pareil état de choses, les paysans de l'Angleterre « sont plus ignorants, plus démoralisés, moins capables de se venir en aide à eux-mêmes, et plus accablés par le paupérisme que ceux d'aucun autre pays de l'Europe, si l'on en excepte la Russie, la Turquie, l'Italie méridionale et quelques parties de l'empire d'Autriche (8). »

    Dans de pareilles circonstances, la classe moyenne tend peu à peu à disparaître, et la condition de celle-ci est parfaitement exprimée par le terme dont on se sert aujourd'hui si fréquemment, « la classe non aisée. » Le petit capitaliste qui, ailleurs, achèterait volontiers un morceau de terre, un cheval et une charrette, ou une machine d'une espèce quelconque, qui doublerait la puissance productive de son travail et en augmenterait la rémunération, se trouve forcé, ainsi que nous l'avons démontré plus haut, d'effectuer ses placements dans les caisses d'épargne ou les bureaux d'assurances sur la vie, où l'argent lui est prêté sur hypothèque à raison de 3 % ; tandis qu'il pourrait gagner 50 %, s'il lui était permis d'employer lui-même son capital. Il y a donc une lutte continuelle pour arriver à vivre, et chaque homme, ainsi qu'on l'a dit, « s'efforce d'arracher le morceau de pain de la bouche de son voisin. » L'atmosphère de l'Angleterre est une atmosphère de tristesse, Chacun y est inquiet de l'avenir pour lui-même ou pour ses enfants ; et c'est là une conséquence nécessaire du système qui se propose comme but d'augmenter les obstacles qui se rencontrent dans la voie du commerce.

 

 

 

 

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