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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:06

PREFACE DE L'AUTEUR

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

    Aucune branche de l'économie politique ne présente une aussi grande diversité de vues entre les théoriciens et les praticiens que celle qui traite du commerce international et de la politique commerciale. Il n'existe cependant pas, dans le domaine de cette science, de question qui, sous le rapport du bien-être et de la civilisation des peuples en même temps que de leur indépendance, de leur puissance et de leur durée, offre le même degré d'importance. Des pays pauvres, faibles et barbares ont dû principalement à la sagesse de leur système commercial d'être devenus riches et puissants, et d'autres, qui avaient jeté un grand éclat, se sont éclipsés faute d'un bon système ; on a vu même des nations privées de leur indépendance et de leur existence politique, surtout parce que leur régime commercial n'était pas venu en aide au développement et à l'affermissement de leur nationalité.

    Aujourd'hui plus qu'à aucune autre époque, entre toutes les questions du ressort de l'économie politique, celle du commerce international acquiert un intérêt prépondérant. Car plus le génie de la découverte et du perfectionnement industriel, ainsi que celui du progrès social et politique, marche avec rapidité, plus s'agrandit la distance entre les nations stationnaires et celles qui avancent, plus il y a de péril à rester en arrière. Si jadis il a fallu des siècles pour monopoliser la principale fabrication d'autrefois, celle des laines, plus tard quelques dizaines d'années ont suffi pour l'industrie bien autrement considérable du coton, et de nos jours une avance de peu d'années a mis l'Angleterre à même d'attirer à elle toute l'industrie linière du continent européen.

    Le monde n'a vu à aucune autre époque une puissance manufacturière et commerciale, pourvue des ressources immenses que possède celle qui règne aujourd'hui, poursuivre un système aussi conséquent et mettre la même énergie à accaparer l'industrie manufacturière, le grand commerce, la navigation maritime, les colonies importantes, la domination des mers ; et à asservir tous les peuples, comme les Hindous, à son joug, manufacturier et commercial.

    Effrayée par les conséquences de cette politique, que dis-je ? contrainte par les convulsions qu'elle avait produites, on a vu dans notre siècle une nation continentale mal préparée encore à l’industrie manufacturière, la Russie, chercher son salut dans le système prohibitif si réprouvé par la théorie ; et qu'y a-t-elle trouvé ? la prospérité nationale.

    D'un autre côté, encouragée par les promesses de la théorie, l'Amérique du Nord, qui s'élevait rapidement à l'aide du système protecteur, s'est laissé entraîner à rouvrir ses ports aux produits manufacturés de l'Angleterre ; et quels fruits cette libre concurrence a-t-elle portés ? des convulsions et des ruines.

    De semblables expériences sont bien propres à faire naître des doutes sur l'infaillibilité que la théorie s'arroge et sur l'absurdité qu'elle impute à la pratique, à faire craindre que notre nationalité ne soit à la fin mise en danger de périr d'une erreur de la théorie, comme ce malade, qui, en se conformant à une ordonnance imprimée, mourut d'une faute d'impression ; enfin à faire naître le soupçon que cette théorie vantée n'aurait été construite si large et si haute que pour cacher des armes et des soldats, comme un autre cheval de Troie, et pour nous porter à abattre de nos propres mains les murs qui nous protègent.

    Du moins est-il avéré que, depuis plus d'un demi-siècle que la grande question de la politique commerciale est discutée chez toutes les nations, dans les livres et dans les conseils législatifs, par les esprits les plus sagaces, l'abîme qui, depuis Quesnay et Smith, sépare la théorie de la pratique, non-seulement n'a pas disparu, mais ne fait que s'élargir d'année en année. Qu'est-ce donc qu'une science qui n'éclaire pas la voie que doit suivre la pratique ? Est-il raisonnable de supposer que l'un, par la puissance infinie de son intelligence, a partout exactement reconnu la nature des choses, et que l'autre, dans l'impuissance également infinie de la sienne, n'a pas su comprendre les vérités découvertes et mises en lumière par le premier, et continue durant des générations entières à prendre des erreurs visibles pour des vérités ? Ou ne vaut-il pas mieux admettre que les praticiens, bien qu'en général trop enclins à s'attacher à ce qui existe, n'auraient pas si longtemps et si opiniâtrement résisté à la théorie, si la théorie elle-même ne contrariait la nature des choses ?

    Dans la réalité nous croyons pouvoir établir que la contradiction entre la théorie et la pratique au sujet de la politique commerciale est la faute des théoriciens tout aussi bien que celle des praticiens.

    L'économie politique, en matière de commerce international, doit puiser ses leçons dans l'expérience, approprier les mesures qu'elle conseille aux besoins du présent, à la situation particulière de chaque peuple, sans néanmoins méconnaître les exigences de l'avenir et celles du genre humain tout entier. Elle s'appuie par conséquent sur la philosophie, sur la politique et sur l'histoire.

    Dans l'intérêt de l'avenir et du genre humain, la philosophie réclame : le rapprochement de plus en plus intime des nations entre elles, la renonciation à la guerre autant que possible, la consolidation et le développement du droit international, le passage de ce qu'on appelle aujourd'hui le droit des gens à un droit fédéral, la liberté des relations de peuple à peuple dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre matériel, enfin l'union de tous les peuples sous le régime du droit, ou l'association universelle.

    Dans l'intérêt de, tel ou tel peuple en particulier, la politique demande, au contraire : des garanties de son indépendance et de sa durée, des mesures destinées à hâter ses progrès en civilisation, en bien-être et en puissance, à perfectionner son état social de manière à en faire un corps complètement et harmonieusement développé dans toutes ses parties, parfait en soi et politiquement indépendant.

    L'histoire, de son côté, appuie d'une manière non équivoque les exigences de l'avenir, en apprenant comment, à toutes les époques, le progrès matériel et intellectuel a été en rapport avec l'étendue de l'association politique et des relations commerciales. Mais elle justifie en même temps celles de la politique et de la nationalité, en enseignant comment des nations ont péri pour n'avoir pas suffisamment veillé aux intérêts de leur culture et de leur puissance ; comment un commerce entièrement libre avec des nations plus avancées a été avantageux aux peuples encore dans les premières phases de leur développement, mais comment ceux qui avaient fait un certain chemin n'ont pu qu'au moyen de certaines restrictions à leur commerce avec les étrangers aller plus loin et rejoindre ceux qui les avaient devancés. L'histoire indique ainsi le moyen de concilier les exigences respectives de la philosophie et de la politique.

    Mais la pratique et la théorie, telles qu'elles se produisent actuellement, prennent exclusivement parti, la première pour les exigences particulières de la nationalité, la seconde pour les réclamations absolues du cosmopolitisme.

    La pratique, ou, en d'autres termes, ce qu'on appelle le système mercantile, commet la grave erreur de soutenir l'utilité et la nécessité absolues, universelles, des restrictions, parce qu'elles ont été utiles et nécessaires chez certaines nations et dans certaines périodes de leur développement. Elle ne voit pas que les restrictions ne sont qu'un moyen, et que la liberté est le but. N’envisageant que la nation, et jamais l'humanité, que le présent, et jamais l'avenir, elle est exclusivement politique et nationale, elle manque du coup d'oeil philosophique, de la tendance cosmopolite.

    La théorie régnante, au contraire, telle qu'elle a été rêvée par Quesnay et élaborée par Adam Smith, est exclusivement préoccupée des exigences cosmopolites de l'avenir, de l'avenir même le plus éloigné. L'association universelle et la liberté absolue des échanges internationaux, ces idées peut-être réalisables après des siècles, elle les considère comme réalisables dès aujourd'hui. Méconnaissant les nécessités du présent et l'idée de nationalité, elle ignore l'existence de la nation et par suite le principe de l'éducation de la nation en vue de l’indépendance. Dans son cosmopolitisme exclusif, elle voit toujours le genre humain, le bien-être de l'espèce entière, jamais la nation et la prospérité nationale ; elle a horreur de la politique ; elle condamne l'expérience et la pratique comme routinières. Ne tenant compte des faits historiques qu'en tant qu'ils répondent à ses tendances particulières, elle ignore ou défigure les leçons de l'histoire qui contrarient son système, elle se voit dans la nécessité de nier les effets de l'Acte de navigation, du traité de Méthuen, de la politique commerciale de l'Angleterre en général, et de soutenir contre toute vérité que l'Angleterre est parvenue à la richesse et à la puissance malgré cette politique et non par elle. Une fois édifiés sur ce qu'il y a d'exclusif dans l'un et dans l'autre système, nous ne nous étonnerons plus que, malgré ses graves erreurs, la pratique n'ait ni voulu ni pu se laisser réformer par la théorie ; nous comprendrons aussi pourquoi la théorie n'a voulu entendre parler ni de l'histoire et de l'expérience, ni de la politique et de la nationalité. Si cette théorie vague, cependant, se prêche dans toutes les rues et sur tous les toits, et surtout chez les nations dont elle a le plus compromis l'existence, il faut s'en rendre au penchant prononcé de l'époque pour les expérimentations philanthropiques et pour l'étude des problèmes de philosophie.

    Mais, dans la vie des peuples comme dans celle des individus, il y a contre les illusions de l'idéologie deux puissants remèdes : l'expérience et la nécessité. Si nous ne nous trompons, tous les peuples qui, récemment, ont cru trouver leur salut dans les libres relations avec la puissance prépondérante dans les manufactures et dans le commerce, sont à la veille d'importantes expériences.

    Il est impossible qu'en persévérant dans leur régime commercial actuel, les États-Unis parviennent à mettre quelque ordre dans leur économie nationale. Il faut absolument qu'ils reviennent à leur ancien tarif. Les États à esclaves auront beau résister et le parti dominant les soutenir, la force des choses prévaudra (1). Tôt ou tard même, nous le craignons, le canon tranchera une question qui était un noeud gordien pour les législateurs ; l'Amérique paiera son solde à l'Angleterre avec de la poudre et du plomb ; les prohibitions de fait qui résultent de la guerre remédieront aux défauts du tarif américain ; et la conquête du Canada mettra fin pour jamais au vaste système de contrebande anglaise annoncé par Huskisson. Puissions-nous être dans l'erreur ! Mais, si notre prophétie devait s'accomplir, c'est la théorie du libre échange que nous rendons responsable de cette guerre. Etrange ironie de la destinée, qu'une théorie basée sur la grande idée de la paix perpétuelle allume la guerre entre deux puissances si bien faites, au dire des théoriciens, pour trafiquer l'une avec l'autre ! C'est presque aussi bizarre que de voir, par suite de cette philanthropique abolition du commerce des esclaves, des milliers de noirs engloutis au fond de la mer (2).

Dans le cours des cinquante dernières années, ou plutôt des vingt-cinq dernières (car il est difficile de tenir compte de la période de révolution et de guerre), la France a expérimenté en grand le système des restrictions avec ses erreurs, ses  excroissances et ses exagérations. Le succès de l'expérience est manifeste pour tout esprit impartial. Que la théorie le mette en question, elle le doit, pour être conséquente avec elle-même. Quand elle a pu avancer et persuader au monde cette assertion audacieuse, que l'Angleterre est devenue riche et puissante en dépit et non à cause de sa politique commerciale, comment hésiterait-elle à soutenir une thèse beaucoup plus facile à établir, à savoir que, sans protection pour ses manufactures, la France serait incomparablement plus riche et plus florissante qu'elle ne l'est aujourd'hui ? Si des praticiens éclairés combattent une pareille thèse, nombre d'esprits réputés instruits et judicieux la prennent pour de l'argent comptant ; et de fait, en France, à l'heure qu'il est, on paraît assez généralement soupirer après les bénédictions d'un libre commerce avec l'Angleterre. Il serait difficile de contester, et nous entrerons ailleurs dans quelques développements sur ce point, qu'une plus grande activité des échanges tournerait, à beaucoup d'égards, au profit des deux peuples. Il est visible, toutefois, que l'Angleterre aspire à échanger, non seulement des matières brutes, mais surtout des masses considérables d'articles manufacturés de consommation générale, contre les produits agricoles et les objets de luxe de la France. Si le gouvernement et les chambres de France sont disposé à se prêter à ces vues, s'ils s'y prêteront en effet, on ne saurait le dire (3). Mais, au cas où ils donneraient effectivement pleine satisfaction à l'Angleterre, ce serait un exemple de plus donné au monde pour la solution de cette grande question : dans l'état actuel des choses, deux grandes nations manufacturières, dont l'une est décidément supérieure à l'autre sous le rapport des frais de production et de l'extension de son marché extérieur, peuvent-elles lutter librement l'une avec l'autre sur leurs propres marchés, et quels doivent être les effets d'une telle concurrence ?

    En Allemagne les questions dont il s'agit sont devenues, par suite de l'union douanière, des questions nationales et pratiques. Tandis qu'en France le vin est l'appât de l'Angleterre pour obtenir un traité de commerce, en Allemagne c'est le blé et le bois. Ici pourtant tout n'est encore qu'hypothèse, car on ne peut savoir actuellement si les tories en démence pourront être ramenés à la raison, jusqu'à faire au gouvernement, pour l'introduction du blé et du bois d'Allemagne, des concessions dont il se prévaudrait vis-à-vis du Zollverein (4). Or, on est assez avancé en Allemagne en matière de politique commerciale, pour trouver ridicule, sinon impertinente, la supposition qu'on pourrait s'y payer d'illusions et d'espérances, comme si c'était de l'or et de l'argent en barres. Dans le cas où ces concessions seraient faites par le Parlement, les plus graves questions de politique commerciale deviendraient sur-le-champ, en Allemagne, l'objet d'une discussion publique. Le dernier rapport du docteur Bowring nous a donné un avant-goût de la tactique que l'Angleterre adopterait en pareil cas. L'Angleterre n'envisagera pas ces concessions comme un équivalent des avantages exorbitants qu'elle continue de posséder pour ses produits fabriqués sur le marché allemand, ni comme une faveur destinée à empêcher l'Allemagne d'apprendre à fabriquer elle-même peu à peu le fil de coton dont elle a besoin, et de tirer directement à cet effet, des pays chauds, la matière première, en la payant avec les produits de ses propres manufactures, ni comme un moyen de faire cesser l'énorme disproportion qui existe encore entre les importations et les exportations des deux pays. Non, l'Angleterre verra dans l'approvisionnement de l'Allemagne en coton filé, un droit acquis, elle réclamera un nouvel équivalent de ses concessions, et ce ne sera rien moins que le sacrifice de ses manufactures de coton, de laine, etc. ; elle les présentera à l'Allemagne comme un plat de lentilles, prix de la renonciation a son droit d'aînesse. Si le docteur Bowring ne s'est pas fait illusion durant son séjour en Allemagne, si, ce que nous soupçonnons fort, il n'a pas pris trop au sérieux la courtoisie berlinoise, dans ces régions où s'élabore la politique de l'Association allemande, on en est encore aux errements de la théorie cosmopolite ; par exemple, on ne fait pas de distinction entre l'exportation des produits manufacturés et celle des produits agricoles, on croit pouvoir servir les intérêts nationaux en développant celle-ci aux dépens de celle-là ; on n'a pas encore admis le principe de l'éducation industrielle du pays comme base de l'association douanière ; on ne se fait point de scrupule d'immoler à la concurrence étrangère des industries qui, après plusieurs années de protection, ont assez grandi pour que la concurrence intérieure ait déjà fortement abaissé leurs prix, et, par là, d'attaquer dans son germe l'esprit d'entreprise en Allemagne ; car toute fabrique ruinée par un amoindrissement de Protection et, en général, par une mesure de gouvernement, est comme un cadavre pendu, qui fait reculer au loin d'épouvante tout être vivant de la même espèce. Il s'en faut de beaucoup, nous le répétons, que nous ajoutions foi à ces assurances ; mais c'est déjà un mal qu'elles aient été, qu'elles aient pu être rendues publiques ; car, en ébranlant la confiance dans le maintien de la protection douanière, elles ont porté un coup sensible à l'esprit d'entreprise industrielle. Le rapport nous fait pressentir sous quelle forme l'industrie allemande recevait le poison mortel, de manière que la cause de la désorganisation ne fût pas trop apparente, et n'attaquât que plus sûrement les sources de la vie. Les droits au poids seraient remplacés par des droits à la valeur, ce qui ouvrirait la porte à la contrebande anglaise et aux fraudes en douane, et cela justement sur les articles de consommation générale qui offrent la moindre valeur relative et la plus grande masse totale, par conséquent sur les articles qui forment la base de l'industrie manufacturière.

    On voit quelle est aujourd'hui l'importance pratique de la grande question du libre commerce de peuple à peuple, et combien il est nécessaire de rechercher une bonne fois impartialement et à fond jusqu'à quel point la théorie et la pratique se sont trompées en cette matière, de manière à les mettre enfin d'accord l'une avec l'autre, ou du moins d'agiter sérieusement le problème de ce rapprochement.

    En vérité, l'auteur le déclare non par une modestie affectée, mais avec le sentiment d'une profonde défiance de ses forces, c'est après plusieurs années de résistance contre lui-même, après avoir cent fois mis en doute la rectitude de ses idées et s’en être assuré cent fois, après avoir soumis les idées contraires à des épreuves réitérées, et en avoir constamment reconnu l'inexactitude, qu'il s'est décidé à aborder la solution de ce problème. Il se croit exempt de la vaine ambition de contredire d'anciennes autorités et de fonder des théories nouvelles. Anglais, il eût difficilement conçu des doutes sur le principe fondamental de la théorie d'Adam Smith. Ce fut la situation de son pays qui fit naître en lui, il a plus de vingt ans, les premiers doutes sur l'infaillibilité de cette théorie ; ce fut la situation de son pays qui, depuis lors, le décida à développer, d'abord dans des articles anonymes, puis dans des articles signés et plus étendus, des opinions contraires. Aujourd'hui, c'est principalement l'intérêt de l'Allemagne qui lui a donné le courage de publier le présent écrit ; il ne dissimulera pas, toutefois, qu'un motif personnel s'y est joint, savoir la nécessité par lui reconnue de montrer par un ouvrage plus considérable qu'il n'est pas tout a fait incompétent en matière d'économie politique.

    Au rebours de la théorie, l'auteur commencera par interroger l'histoire, il en déduira ses principes fondamentaux ; après les avoir exposés, il fera la critique des systèmes antérieurs, et, comme sa tendance est essentiellement pratique, il finira par retracer la nouvelle phase de la politique commerciale.

    Pour plus de clarté, il donne ici un aperçu des principaux résultats de ses recherches et de ses méditations.

    L'association des forces individuelles pour la poursuite d'un but commun est le moyen le plus efficace d'opérer le bonheur des individus. Seul et séparé de ses semblables, l'homme est faible et dénué. Plus le nombre de ceux avec lesquels il est uni est grand, plus l'association est parfaite, et plus est grand et parfait le résultat, qui est le bien moral et matériel des individus.

    La plus haute association des individus, actuellement réalisée, est celle de l'État, de la nation ; la plus haute imaginable est celle du genre humain. De même que l'individu est beaucoup plus heureux au sein de l'Etat que dans l’isolement, toutes les nations seraient beaucoup plus prospères si elles étaient unies ensemble par le droit, par la paix perpétuelle et par la liberté des échanges.

    La nature mène peu à peu les nations vers cette association suprême ; en les invitant, par la variété des climats, des terrains et des productions, à l’échange, par le trop plein de la population et par la surabondance des capitaux et des talents, à l'émigration et à la fondation de colonies. Le commerce international, en éveillant l'activité et l’énergie par les nouveaux besoins qu'il a crée, en propageant d'une nation à l'autre les idées, les découvertes et les forces, est l'un des plus puissants instruments de la civilisation et de la prospérité des peuples.

    Mais aujourd'hui l'union des peuples au moyen du commerce est encore très-imparfaite, car elle est interrompue ou du moins affaiblie par la guerre ou par les mesures égoïstes de telles où telles nations.

    Par la guerre, une nation peut être privée de son indépendance, de ses biens, de sa liberté, de sa constitution et de ses lois, de son originalité propre et en général du degré de culture et de bien-être qu'elle a déjà atteint ; elle peut être asservie. Par les mesures égoïstes de l'étranger elle peut être troublée ou retardée dans son développement économique.

    Conserver, développer et perfectionner sa nationalité, tel est donc aujourd'hui, et tel doit être l'objet principal de ses efforts. Il n'y a là rien de faux et d'égoïste ; c'est une tendance raisonnable, parfaitement d'accord avec le véritable intérêt du genre humain ; car elle conduit naturellement à l'association universelle, laquelle n'est profitable au genre humain qu'autant que les peuples ont atteint un même degré de culture et de puissance et que, par conséquent, elle se réalise par la voie de la confédération.

    Une association universelle, prenant son origine dans la puissance et dans la richesse prépondérantes d'une seule nation, et basée par conséquent sur l'assujettissement et sur la dépendance de toutes les autres, aurait pour résultat l’anéantissement de toutes les nationalités et de toute émulation entre les peuples ; elle heurte les intérêts comme les sentiments de toutes les nations qui se sentent appelées à l'indépendance et à la possession d'une grande richesse ainsi que d'une haute importance politique ; ce ne serait qu'une répétition de ce qui a déjà existé, de la tentative des Romains, réalisée cette fois au moyen des manufactures et du commerce, au lieu de l'être, comme autrefois, avec l'acier, mais ramenant également vers la barbarie.

    La civilisation, l'éducation politique et la puissance des peuples dépendent principalement de leur état économique, et réciproquement ; plus l'économie est avancée, plus la nation est civilisée et puissante ; plus sa civilisation et sa puissance augmentent, plus sa culture économique se développera.

    Dans le développement économique des peuples, il faut distinguer les principales phases que voici : l'état sauvage, l'état pastoral, l'état agricole, l'état agricole et manufacturier, enfin, l'état agricole, manufacturier et commercial.

    Évidemment, la nation qui, sur un territoire étendu, pourvu de ressources variées et couvert d'une population nombreuse, réunit l'agriculture, les manufactures, la navigation, le commerce intérieur et extérieur, est incomparablement plus civilisée, plus développée sous le rapport politique et plus puissante qu'un peuple purement agriculteur. Mais les manufactures constituent la base du commerce intérieur et extérieur, de la navigation et de l'agriculture perfectionnée, conséquemment de la civilisation et de la puissance politique ; et un peuple qui réussirait à monopoliser toute la vie manufacturière du globe et à comprimer les autres nations dans leur développement économique en les réduisant à ne produire que des denrées agricoles et des matières brutes et à n'exercer que les industries locales indispensables, ce peuple parviendrait nécessairement à la domination universelle. Une nation qui attache quelque prix à son indépendance et à sa conservation doit donc s'efforcer de s'élever le plus promptement possible d'un degré inférieur de civilisation à un degré supérieur, de réunir le plus promptement possible sur son territoire l'agriculture, les manufactures, la navigation et le commerce.

    Le passage de l'état sauvage à l'état pastoral, et celui de l'état pastoral à l'état agricole, ainsi que les premiers progrès dans l'agriculture, sont secondés de la manière la plus efficace par la liberté des relations avec les peuples manufacturiers et commerçants.

    L'élévation des peuples agriculteurs au rang de peuples à la fois agriculteurs, manufacturiers et commerçants ne saurait s'opérer d'elle-même, sous l'empire du libre échange, que dans le cas où toutes les nations appelées à l'industrie manufacturière se trouveraient dans le même moment au même degré de civilisation, où elles n'apporteraient aucun obstacle au développement économique les unes des autres, où elles n'arrêteraient pas les progrès les unes des autres par la guerre ou par des lois de douane.

    Mais quelques-unes d'entre elles, favorisées par les circonstances, ayant devancé les autres dans les manufactures, dans le commerce et la navigation, et ayant reconnu de bonne heure que leurs progrès leur procuraient le moyen le plus assuré d'acquérir et de conserver la suprématie politique, ont adopté et maintiennent aujourd'hui encore des mesures calculées pour leur donner le monopole des manufactures et du commerce et pour arrêter dans leurs progrès les nations moins avancées qu'elles. L'ensemble de ces mesures, prohibitions d'entrée, droits d'importation, restrictions maritimes, primes de sortie, etc. s'appelle le système douanier.

    Les progrès antérieurs des autres peuples, les systèmes de douane étrangers, la guerre enfin ont obligé les nations en arrière de chercher les moyens d'opérer la transition de l'état agricole à l'état manufacturier, et de restreindre par un système de douane, autant qu'elles le pouvaient, le commerce avec les nations plus avancées qui aspiraient au monopole des manufactures.

    Le système douanier n'est donc pas, comme on l'a prétendu, une invention de têtes spéculatives, c'est une conséquence naturelle de la tendance des peuples à chercher des garanties de leur conservation et de leur prospérité ou à établir leur prépondérance.

    Cette tendance n'est légitime et raisonnable qu'en tant qu'elle facilite, au lieu d'entraver, le développement économique de la nation, et qu'elle n'est pas en opposition avec le but supérieur de l'humanité, qui est la confédération universelle de l'avenir.

    De même que la société humaine doit être envisagée sous deux points de vue, savoir le cosmopolite qui embrasse tout le genre humain, et le politique qui s'attache aux intérêts nationaux, toute économie, celle des particuliers comme celle de la société, doit être considérée sous deux aspects principaux, par rapport aux forces individuelles, sociales et physiques au moyen desquelles se produisent les richesses, et par rapport à la valeur échangeable des biens matériels.

    Il y a, par conséquent, une économie cosmopolite et une économie politique, une théorie des valeurs échangeables et une théorie des forces productives, doctrines essentiellement distinctes et appelées à se développer séparément.

    Les forces productives des peuples ne dépendent pas seulement du travail, de l'épargne, de la moralité et de l'intelligence des individus ou de la possession de fonds naturels et de capitaux matériels ; elles dépendent aussi des institutions et des lois sociales, politiques et civiles, et, avant tout, des garanties de leur durée, de leur indépendance et de leur puissance comme nations. Inutilement les individus seraient laborieux, économes, ingénieux, entreprenants, intelligents, et moraux ; sans l'unité nationale, sans la division du travail et la coopération des forces productives, le pays ne saurait atteindre un haut degré de prospérité et de puissance, ni se maintenir dans la possession durable de ses richesses intellectuelles, sociales et matérielles.

    Le principe de la division du travail n'a été jusqu'ici compris que imparfaitement. La productivité tient beaucoup moins au partage des diverses opérations d'une industrie entre plusieurs individus qu’à l'association morale et matérielle de ces individus pour un but commun.

    Ce principe ne s'applique donc pas seulement à une fabrique ou à une exploitation rurale ; il s'étend à toute l'industrie agricole, manufacturière et commerciale d'une nation.

    La division du travail et la combinaison des forces productives existent dans la nation, lorsque la production intellectuelle y est en rapport avec la production matérielle, lorsque l'agriculture, l'industrie manufacturière et le commerce y sont également et harmonieusement développés.

    Chez la nation purement agricole, même lorsqu'elle communique librement avec des peuples manufacturiers et commerçants, une portion considérable des forces productives et des ressources naturelles demeure oisive et inemployée. Sa culture intellectuelle et politique et ses moyens de défense sont bornés. Elle ne possède ni navigation importante, ni commerce étendu ; sa prospérité, en tant qu'elle résulte du commerce extérieur, peut être interrompue, troublée, anéantie par des mesures de l'étranger et par des guerres.

    L'industrie manufacturière, au contraire, est favorable aux sciences, aux arts et aux progrès politiques ; elle augmente le bien-être général, la population, le revenu de l'État, et la puissance du pays ; elle fournit à celui-ci les moyens d'étendre ses relations dans toutes les parties du monde, et de fonder des colonies ; elle alimente les pêcheries, la navigation marchande et la marine militaire. Par elle seulement l'agriculture du pays atteint un haut point de perfection.

    L'agriculture et l'industrie manufacturière réunies chez un même peuple, sous la même autorité politique, vivent dans une paix perpétuelle ; elles ne sont troublées dans leur action réciproque, ni par la guerre, ni par les mesures de l'étranger ; elles garantissent par conséquent à la nation le développement incessant de sa prospérité, de sa civilisation et de sa puissance.

    L'agriculture et l'industrie manufacturière sont soumises par la nature à des conditions particulières.

    Les pays de la zone tempérée sont spécialement propres au développement de l’industrie manufacturière ; car la zone tempérée est la région des efforts intellectuels et physiques.

    Si les pays de la zone torride sont peu favorisés sous le rapport des manufactures, en revanche ils possèdent le monopole naturel de précieuses denrées que ceux de la zone tempérée recherchent. C'est principalement l'échange des produits manufacturés des uns contre les denrées des autres qui constitue la division du travail et la coopération des forces productives dans le monde entier, ou le grand commerce international.

    Un pays de la zone torride ferait une tentative des plus funestes en cherchant à devenir manufacturier. N'y étant point appelé par la nature, il avancera beaucoup plus rapidement en richesse et en civilisation, s'il continue à échanger productions agricoles contre les produits des manufactures de la zone tempérée.

    Il est vrai que les pays de la zone torride tombent ainsi dans la dépendance de la zone tempérée ; mais cette dépendance sera exempte d'inconvénients ou plutôt elle cessera d'exister, si, dans la zone tempérée, plusieurs nations se font équilibre sous le rapport des manufactures, du commerce de la navigation et de la puissance politique ; si ces nations non-seulement sont intéressées à ce qu'aucune d'entre elles n'abuse de sa supériorité vis-à-vis des peuples faibles de la zone torride, mais si elles sont en mesure de l'empêcher. Il n'y aurait danger et dommage qu'autant que les manufactures, le grand commerce, la grande navigation et la puissance maritime seraient le monopole d'une seule nation.

    Les peuples qui possèdent dans la zone tempérée un territoire vaste et pourvu de ressources variées, renonceraient à l'une des sources les plus abondantes de la prospérité, de la civilisation et de la puissance, s'ils ne s'efforçaient pas de réaliser la division nationale du travail et la coopération nationale des forces productives, sitôt qu'ils en acquièrent les conditions économiques, morales et sociales.

    Par conditions économiques nous entendons une agriculture suffisamment avancée et qui ne peut plus être sensiblement stimulée par l'exportation de ses produits ; par conditions morales, une grande culture chez les individus ; par conditions sociales, enfin, nous entendons des lois qui garantissent au citoyen sécurité pour sa personne et pour ses propriétés, et libre exercice de ses facultés morales et physiques, des institutions qui règlent et facilitent le commerce, en même temps que la suppression de celles qui oppriment l'industrie, la liberté, l'intelligence et la moralité, la suppression des institutions féodales, par exempte.

    Il est dans l'intérêt du peuple qui réunit ces conditions de s'appliquer d'abord à alimenter sa consommation avec les produits de ses manufactures, puis à nouer progressivement des relations directes avec les pays de la zone torride, à leur porter sur ses bâtiments ses produits manufacturés et à recevoir leurs denrées en échange.

    Comparativement à cet échange entre les produits manufacturés de la zone tempérée et les productions agricoles de la zone torride, tout autre commerce international est d'une importance secondaire, si l'on en excepte celui de quelques articles, notamment du vin.

    La production des matières brutes et des denrées alimentaires, chez les grandes nations de la zone tempérée, n'a de véritable importance que sous le rapport du commerce intérieur. Par l'exportation du blé, du vin, du lin, du chanvre et de la laine, une nation inculte ou pauvre peut, à l'origine, améliorer notablement son agriculture ; mais ce n'est pas ainsi qu'un grand peuple parvient à la richesse, à la civilisation et à la puissance.

    On peut poser en principe qu'une nation est d'autant plus riche et d'autant plus puissante qu'elle exporte plus de produits manufacturés, qu'elle importe plus de matières brutes et qu'elle consomme plus de denrées de la zone torride.

    Les denrées de la zone torride servent aux contrées manufacturières de la zone tempérée, non-seulement comme matières premières et comme denrées alimentaires, mais aussi, mais surtout comme stimulants pour le travail agricole et manufacturier. On trouvera donc toujours que tel peuple qui consomme le plus de denrées de la zone torride est aussi celui dont la production agricole et manufacturière est relativement la plus considérable et qui consomme le plus de ses propres produits.

    Dans le développement économique des peuples, par le moyen du commerce extérieur, il faut donc distinguer quatre périodes. Dans la première, l'agriculture est encouragée par l'importation des articles manufacturés étrangers et par l’exportation de ses produits ; dans la seconde, des manufactures s'élèvent en même temps que s'importent les articles des manufactures étrangères ; dans la troisième, les manufactures du pays approvisionnent en majeure partie le marché intérieur ; la quatrième, enfin, voit exporter sur une grande échelle les produits des manufactures du pays et importer de l'étranger des matières brutes et des produits agricoles.

    Le système douanier, envisagé comme moyen d'aider au développement économique de la nation, en réglant son commerce extérieur, doit constamment prendre pour règle le principe de l'éducation industrielle du pays.

    Encourager l'agriculture à l'aide de droits protecteurs, est une entreprise insensée ; car, l'agriculture ne peut être utilement encouragée que par l'existence dans le pays d'une industrie manufacturière, et l'exclusion des matières brutes et des produits agricoles de l'étranger ne fait qu'arrêter l'essor des manufactures du pays.

    L'éducation économique d'un pays encore à un degré inférieur d'intelligence et de culture, ou faiblement peuplé relativement à l'étendue et à la fertilité de son territoire, se fait le plus sûrement par la liberté du commerce avec des peuples avancés, riches et industrieux. Toute restriction commerciale ayant pour but d'établir des manufactures est prématurée, et tourne au détriment, non-seulement de la civilisation en général, mais des progrès de la nation en particulier. Lorsque son éducation intellectuelle, politique et économique, sous l'empire de la liberté du commerce, a été poussée assez loin pour que l'importation des articles des manufactures étrangères et le manque de débouché pour ses produits mettent obstacle à son développement ultérieur, alors, seulement des mesures de protection peuvent se justifier.

    Un peuple dont le territoire est peu étendu et borné dans ses ressources, qui ne possède pas les embouchures de ses cours d'eau ou enfin qui n'est pas convenablement arrondi, ne peut user du système protecteur ou ne le peut du moins avec un plein succès. Il faut au préalable qu'il se complète par voie de conquête ou de négociation.

    L'industrie manufacturière se rattache à tant de branches de la science et de l'art, elle implique tant d'expérience, tant de pratique et d'habitude, que l'éducation industrielle d'un peuple ne peut s'effectuer que lentement. Toute protection excessive ou prématurée, s'expie par une diminution de la prospérité nationale. Rien de plus dangereux et de plus blâmable que la clôture subite et absolue du pays au moyen de prohibitions. Elles peuvent se justifier, toutefois, lorsque le pays, séparé des autres pays par une longue guerre, s'est trouvé dans un état de prohibition forcée vis-à-vis des produits des manufactures étrangères et dans l’absolue nécessité de se suffire à lui-même.

    En pareil cas, la transition graduelle du système prohibitif au système protecteur doit s'opérer au moyen de droits arrêtés d'avance et peu à peu décroissants. Un peuple, en revanche, qui veut passer de l'absence de protection au régime protecteur, doit commencer par de faibles droits, qui s'élèveront ensuite peu à peu suivant une échelle convenue.

 

    Les droits ainsi arrêtés d'avance doivent être rigoureusement maintenus par l'autorité. Elle doit se garder de les diminuer avant le temps, mais les élever au cas où ils ne suffiraient pas.

    Des droits d'importation trop élevés, qui excluent absolument la concurrence étrangère, sont préjudiciables au pays même qui les adopte ; car ils suppriment l'émulation entre les fabricants indigènes et les fabricants étrangers, et entretiennent chez les premiers l'indolence.

    Lorsque, sous l'empire de droits convenables et progressifs, les manufactures du pays ne fleurissent pas, c'est une preuve que la nation ne possède pas encore les conditions requises pour être manufacturière.

    Le droit protecteur en faveur d'une industrie ne doit pas descendre assez bas pour que l'existence de celle-ci puisse être compromise par la concurrence étrangère. On doit prendre pour règle invariable de conserver ce qui existe, de protéger l'industrie nationale dans son tronc et dans ses racines.

    La concurrence étrangère doit simplement prendre sa part dans l'accroissement annuel de la consommation. Les droits doivent être haussés, lorsqu'elle prend la plus forte part ou la totalité de cet accroissement annuel.

    Un pays tel que l'Angleterre, qui, dans l'industrie manufacturière, a une grande avance sur les autres, ne peut mieux maintenir et étendre sa suprématie manufacturière et commerciale que par la plus grande liberté possible des échanges. Pour lui, le principe cosmopolite et le principe national ne sont qu'une seule et même chose.

    C'est ce qui explique le penchant des économistes les plus éclairés de l'Angleterre pour la liberté du commerce et la répugnance des plus clairvoyants des autres pays à appliquer ce principe dans l'état actuel du monde.

    Depuis un quart de siècle le système prohibitif et protecteur de l'Angleterre fonctionne à son détriment et dans l'intérêt des nations ses rivales.

    Rien ne lui porte plus préjudice que ses restrictions à l'importation des matières brutes et des denrées alimentaires.

    Les unions douanières et les traités de commerce sont les moyens les plus efficaces de faciliter les échanges entre les peuples.

    Mais les traités de commerce ne sont légitimes et durables que lorsque les avantages en sont réciproques. Ils sont funestes et illégitimes, ceux par lesquels un pays sacrifie à un autre, en échange de concessions sur ses produits agricoles, une industrie manufacturière déjà en voie de développement, les traités à la façon de celui de Méthuen, les traités léonins en un mot.

    Ce fut un traité léonin que celui qui fut conclu entre l'Angleterre et la France en 1786. Toutes les propositions faites depuis par l'Angleterre à la France et à d'autres pays sont de même nature.

    Si le droit protecteur renchérit pour quelque temps les produits des manufactures indigènes, il assure pour l'avenir des prix moindres, par suite de la concurrence du dedans ; car une industrie parvenue à son complet développement peut établir le prix de ses articles d'autant plus bas que l'exportation des matières brutes et des denrées alimentaires et l’importation des objets fabriqués coûtent des frais de transport et les profits du commerce.

    La perte causée par les droits protecteurs ne consiste après tout qu'en valeurs ; mais le pays acquiert ainsi des forces, au moyen desquelles il est mis pour toujours en mesure de produire des masses incalculables de valeurs. Cette dépense de valeurs doit être considérée comme le prix de l'éducation industrielle du pays.

    Le droit protecteur sur les produits manufacturés ne retombe pas sur les agriculteurs du pays. Par le développement de l'industrie manufacturière, la richesse, la population et par suite la demande des produits agricoles, la rente et la valeur échangeable de la propriété foncière augmentent extraordinairement, tandis que les objets manufacturés nécessaires aux agriculteurs baissent de prix avec le temps. Le gain surpasse dans la proportion de dix à un la perte que la hausse passagère des objets manufacturés fait supporter aux agriculteurs.

    Le commerce intérieur et le commerce extérieur profitent pareillement du système protecteur ; car ils ne présentent d'importance que chez les peuples qui satisfont à leurs besoins au moyen de leur industrie manufacturière, qui consomment eux-mêmes leurs produits agricoles et achètent des matières et des denrées exotiques avec le surplus de leurs articles manufacturés. L'un et l'autre sont insignifiants chez les nations purement agricoles de la zone tempérée, et le commerce extérieur de celles-ci se trouve d'ordinaire entre les mains des nations manufacturières et commerçantes en relation avec-elles.

    Un bon système protecteur n'accorde point de monopole aux manufacturiers du pays ; il donne seulement une garantie contre les pertes à ceux qui consacrent leurs capitaux, leurs talents et leurs efforts à des industries nouvelles.

    Il n'accorde point de monopole, parce que la concurrence intérieure supplée à la concurrence étrangère, et qu'il est libre à tout citoyen de prendre sa part des primes offertes par le pays aux individus. Il accorde seulement un monopole aux nationaux contre les étrangers qui jouissent eux-mêmes dans leur pays d'un monopole semblable.

    Mais ce monopole est utile, en ce sens, non-seulement qu'il réveille dans le pays des forces productives dormantes et oisives, mais encore qu'il y attire des forces productives de l'étranger, des capitaux matériels et moraux à la fois, des entrepreneurs, des industriels habiles, des ouvriers.

    D'un autre côté, l'absence d'une industrie manufacturière chez une nation de culture ancienne, dont la puissance productive ne peut plus être sensiblement excitée par l'exportation des matières brutes et des produits agricoles et par l'importation des articles des manufactures étrangères, l'expose à des inconvénients nombreux et graves.

    L'agriculture d'un pareil pays doit nécessairement se rabougrir ; car l'excédant de la population, qui, au milieu d'un grand développement manufacturier, trouverait des moyens d'existence dans les fabriques et créerait une grande demande pour les produits agricoles, qui, par conséquent, assurerait de beaux profits à l'agriculture, sera réduit au travail des champs, et de là un morcellement de la terre et une petite culture aussi préjudiciables à la puissance et à la civilisation du pays qu'à sa richesse.

    Une nation agricole composée en majeure partie de petits cultivateurs ne peut ni verser dans le commerce intérieur des masses considérables de produits ni occasionner une forte demande d'objets fabriqués ; chacun y est à peu près borné à sa propre production comme à sa propre consommation. Sous un tel régime, un système complet de communications ne peut s'établir, et les avantages immenses qui en découlent sont interdits au pays.

    De là nécessairement pour le pays faiblesse morale et matérielle, individuelle et politique. Le péril s'aggrave si des nations voisines suivent la voie opposée ; si elles avancent sous tous les rapports pendant que nous  reculons, si, chez ces nations, la pensée d'un meilleur avenir exalte le courage et l'esprit d'entreprise des citoyens, pendant que, chez nous, le défaut d'espérance éteint de plus en plus l'intelligence et l’ardeur.

    L'histoire offre même des exemples de nations entières qui ont péri, pour n'avoir pas su, en temps opportun, résoudre le grand problème d'assurer leur indépendance morale, économique et politique, par l'établissement de manufactures et par la constitution d'une classe puissante de manufacturiers et de commerçants (5).
 

 

Friedrich List

 

 

 

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1 - Ces pressentiments de List furent promptement vérifiés par le vote du tarif whig de 1842, sous lequel les manufactures américaines ont prospéré. Il est vrai que ce tarif fortement protecteur fit place, sous l'administration du président Polk, au tarif relativement libéral de 1846 ; mais ce dernier acte, désigné sous le nom de tarif de revenu impliquant protection, protégeait encore assez fortement la plupart des industries du pays, bien qu'il ait donné lieu aux vives et justes réclamations de quelques-unes. Il a été modifié en 1851, comme produisant des recettes trop considérables. L'acte du 14 mars de cette dernière année a diminué les différents taux des droits, et, par une compensation en faveur de l'industrie, admis en franchise la plupart des matières qu'elle emploie. (H. R.)

2 - N'eût-il pas été plus raisonnable de provoquer tout d'abord de la part des États à esclaves des lois d'après lesquelles les planteurs eussent été astreints à accorder aux esclaves une certaine part de propriété dans le sol qu'ils cultivent, et un certain degré de liberté personnelle ; en un mot d'établir un servage adouci avec la perspective de l'émancipation, et de préparer ainsi le nègre à la plénitude de la liberté ? Les noirs étaient-ils donc moins esclaves sous leurs despotes en Afrique que dans les plantations américaines ? La transition de la liberté de la nature à celle de la civilisation était-elle possible, sans qu'une population barbare fût disciplinée par une rigoureuse obéissance ? Est-ce que, par des actes du Parlement, on a pu subitement transformer les noirs des Indes occidentales en travailleurs libres ? Le genre humain tout entier n'a-t-il pas été façonné de la sorte au travail et à la liberté ? Assurément les Anglais ne sont pas assez étrangers à l'histoire de la civilisation pour n'avoir pas, depuis longtemps, en eux-mêmes, répondu d'une manière satisfaisante à cette question. Il est évident que ce qu'ils ont fait, et ce qu'ils font encore pour l'abolition de l'esclavage des noirs, a de tout autres motifs que ceux de la pure philanthropie, ainsi que nous l'expliquerons ailleurs.

3 - On sait qu'il n'a été donné aucune suite aux négociations commerciales ouvertes alors entre la France et l'Angleterre. (H. R.)

4 - Depuis que ces lignes ont été écrites, si les tories, à part ceux qui ont suivi sir Robert Peel, n'ont pu être ramenés à la raison, du moins on a eu raison d'eux dans la question des céréales ; mais l'Angleterre a renoncé à obtenir de l'étranger, par voie de traité de commerce, de meilleures conditions pour ses produits. On doit remarquer, du reste, que, depuis un certain nombre d’années, l'Angleterre avait constamment échoué dans ses négociations commerciales, notamment avec l'Association allemande ; sur ce dernier point je renvoie à une correspondance échangée entre le Foreign-Office et le ministère des affaires étrangères de Prusse, où le ministre prussien, M. Bulow, se sert vis-à-vis de l'Angleterre d'arguments analogues à ceux de List. (H. R.)

5 - De même que le compositeur d'un opéra réunit dans l'ouverture les motifs les plus remarquables de son oeuvre lyrique, List a condensé dans cette belle introduction les éléments essentiels de son Système national. Les observations auxquelles ce système peut donner lieu, trouveront mieux leur place dans les chapitres où les principes qui le constituent ont reçu leur développement. (H. R.)

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:05

PREFACE DE L'AUTEUR

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 



    Si, comme on le dit, la préface d'un livre doit en raconter l'origine, j'ai ici à retracer près de la moitié de ma vie ; car plus de vingt-trois ans se sont écoulés depuis que le premier doute s'est élevé en moi sur la vérité de la théorie régnante en économie politique, depuis que je m'occupe de scruter les erreurs de cette théorie et de rechercher les causes principales qui leur ont donné naissance. Je serais bien à plaindre, en vérité, s'il se trouvait à la fin que, pendant tout ce temps, je n'ai fait que courir après des chimères, lorsque ce n'est ni une trop haute opinion de mes forces ni un excès d'ambition qui m'ont déterminé à me proposer un but si élevé et à le poursuivre si opiniâtrément. Les fonctions que je remplissais m'en ont fourni la première occasion ; ma destinée m'a entraîné malgré moi et avec une force irrésistible, une fois entré dans la voie du doute et de l'examen, à continuer d'y marcher.

    Les Allemands de mon époque se rappelleront quelle profonde atteinte la prospérité de l'Allemagne avait éprouvée en 1818. J'avais alors à préparer un cours d'économie politique ; j'avais, tout aussi bien qu'un autre, étudié ce qu'on avait pensé et écrit sur ce sujet, mais je ne voulais pas me borner à instruire la jeunesse de l'état de la science ; je tenais à lui enseigner aussi les moyens de l'ordre économique capables de développer le bien-être, la culture et la puissance de l'Allemagne. La théorie présentait le principe de la liberté du commerce. Ce principe me paraissait raisonnable, assurément, et, de plus, éprouvé par l'expérience, lorsque je considérais les effets de l'abolition des douanes provinciales de France, et ceux de l'union des trois royaumes britanniques ; mais les prodigieux résultats du système continental et les suites désastreuses de sa suppression étaient trop près de moi pour que je pusse n'en point tenir compte ; ils me semblèrent donner a ma doctrine un éclatant démenti, et en tâchant de m'expliquer cette contradiction, je vins à reconnaître que toute cette doctrine n'était vraie qu'autant que toutes les nations pratiqueraient entre elles la liberté du commerce comme elle avait été pratiquée par les provinces en question. Je fus conduit ainsi à la notion de la nationalité ; je trouvai que la théorie n'avait vu que l'humanité et les individus, et point les nations. Il devint évident pour moi qu'entre deux pays très-avancés la libre concurrence ne peut être qu'avantageuse à l'un et à l'autre, s'ils se trouvent à peu près au même degré d'éducation industrielle, et qu'une nation en arrière, par un destin fâcheux, sous le rapport de l'industrie, du commerce et de la navigation, qui, d'ailleurs, possède les ressources matérielles et morales nécessaires pour son développement, doit avant tout exercer ses forces afin de se rendre capable de soutenir la lutte avec les nations qui l'ont devancée. En un mot, je distinguai entre l'économie cosmopolite et l'économie politique, et je me dis que l'Allemagne devait abolir ses douanes provinciales ; puis, à l'aide d'un système commun vis-à-vis de l'étranger, s'efforcer d'atteindre le même degré de développement en industrie et en commerce, auquel d'autres nations étaient parvenues au moyen de leur politique commerciale. Mais, au lieu de poursuivre cette idée par l'étude, mon esprit pratique me poussa à en tenter l'application ; j'étais jeune alors.

    Il faut se transporter en imagination à l'année 1819, pour s'expliquer ma conduite. Gouvernants et gouvernés, nobles et bourgeois, administrateurs et savants, tout le monde se repaissait, en Allemagne, de plans de régénération politique. L'Allemagne ressemblait à un domaine dévasté par la guerre, où les anciens propriétaires, rentrés dans leurs droits et redevenus maîtres de leurs biens, sont à la veille de se réinstaller. Les uns demandaient le rétablissement de l'ordre de choses antérieur avec tout son vieux bagage et toutes ses friperies ; les autres, des institutions rationnelles et des instruments tout neufs. Ceux qui écoutaient à la fois la voix de la raison et celle de l'expérience, désiraient un moyen terme entre les prétentions anciennes et les besoins nouveaux. Partout régnaient la contradiction, la lutte entre des opinions diverses, partout se formaient des associations pour la poursuite de buts patriotiques. La constitution fédérale elle-même était une forme nouvelle, tracée la hâte, considérée, même par des diplomates éclairés et réfléchis, comme un embryon, dont le développement à l'état de corps bien organisé était voulu par ses propres auteurs, mais laissé aux progrès du temps. Un article, le dix-neuvième, avait expressément réservé l'organisation d'un système de commerce national. Je vis dans cet article la base sur laquelle il fallait fonder la prospérité industrielle et commerciale de ma patrie allemande, et alors je conçus l'idée de créer une association de fabricants et de négociants (1) ayant pour but d'obtenir la suppression des douanes provinciales, et l'adoption d'un système commun de commerce. On sait comment cette société s'est constituée et quelle influence elle a exercée sur la formation d'une association entre les souverains éclairés et magnanimes de Bavière et de Wurtemberg, et plus tard sur celle de l'Association douanière allemande.

    Comme agent de la Société de commerce, ma position était délicate. Tous les fonctionnaires publics instruits, tous les rédacteurs de journaux et de brochures, tous les écrivains qui traitaient les matières économiques, élevés comme ils l'étaient à l'école cosmopolite, voyaient dans une protection douanière quelconque une abomination théorique ; joignez à cela les intérêts de l’Angleterre et ceux des courtiers de l'industrie anglaise dans les ports maritimes et dans les places de foire. On sait que le cabinet anglais, accoutumé à ne pas lésiner quand il s'agit des intérêts commerciaux du pays, possède dans son secret service money (fonds secrets) le moyen de venir partout, à l'étranger, en aide à l'opinion publique. Il parut une multitude de correspondances et de brochures, émanées de Hambourg et de Brême, de Leipsick et de Francfort, contre le voeu insensé des fabricants allemands en faveur d'une protection de douane commune, et contre leur conseiller ; ils reprochaient à ce dernier, dans des termes durs et méprisants, de ne pas savoir les premiers principes de l'économie politique, principes reconnus par tous les hommes instruits, ou du moins de n'être pas capable de les comprendre. Ces organes des intérêts anglais avaient d'autant plus beau jeu que la théorie régnante et la conviction des hommes de science étaient pour eux. Dans le sein de la Société elle-même il régnait une grande diversité d'avis. Les uns ne voulaient que la liberté du commerce au dedans, laquelle, sans protection vis-à-vis de l'étranger, eût été évidemment, dans l'état du monde, quelque chose de pis que le maintien des douanes provinciales ; c'étaient ceux qui avaient des intérêts dans le commerce des foires et dans celui des denrées coloniales. Les autres, surtout les fabricants, réclamaient le principe de rétorsion comme étant le plus sage, le plus avantageux et le plus juste. Ces derniers étaient en petit nombre, et une partie d'entre eux étaient ruinés à demi ou entièrement par la concurrence anglaise. Quoi qu'il en soit, l'agent était tenu de les suivre pour avoir des partisans. Une oeuvre politique, et en général une œuvre en commun, n'est possible qu'au moyen de transactions entre les opinions diverses de ceux qui poursuivent le même but immédiat. Le but prochain était alors l'abolition des douanes provinciales, et l'établissement d’une douane nationale. Les barrières intérieures une fois tombées, aucune divinité ne pourrait les relever. Lorsque la douane nationale aurait été établie, on aurait toujours le temps de lui donner une meilleure base, et cela d'autant mieux que le principe de rétorsion accordait pour le moment au delà des exigences du principe de protection.

    Le combat était visiblement inégal : d'un côté une théorie achevée dans toutes ses parties et d'une autorité incontestée, une école compacte, un parti puissant ayant des orateurs dans toutes les législatures et dans tous les conseils, mais surtout le grand levier, l'argent (2) ; de l'autre côté, la pauvreté et le besoin, la diversité d'opinions, la discorde intestine et le manque absolu de base théorique. Cette lutte servit à l'avancement de mes idées, autant qu'elle nuisit à ma réputation. Au milieu des combats quotidiens que j'avais à soutenir, je découvris la distinction entre la théorie des valeurs et celle des forces productives et l'abus que fait l'école du mot de capital ; j'aperçus la différence qui existe entre l'industrie manufacturière et l'agriculture, je reconnus la fausseté des arguments de l’école, lorsqu'elle invoque en faveur du libre commerce des produits manufacturés, des considérations qui n'ont de force qu'à l'égard des produits agricoles. Je commençai à concevoir le principe de la division du travail mieux que l'école ne l'a expliqué, et à comprendre comment il est applicable à des nations entières. Mais je n'avais fait connaître que très-imparfaitement ma pensée, et j'acquis si peu de gloire par mes consciencieux efforts, que le Conversations-Lexicon, pendant mon absence de l'Allemagne, ne craignit pas de représenter sous le jour le plus défavorable toute ma conduite, comme agent de la Société de commerce allemande, et même de soutenir que je m'étais paré des dépouilles d'autrui.

    Depuis, j'ai parcouru l'Autriche, l'Allemagne du Nord, la Hongrie et la Suisse, la France et l'Angleterre, et j'ai cherché partout à m'instruire par l'étude de l'état social ainsi que par des lectures. Ma destinée m'ayant ensuite conduit aux États-Unis, je laissai là tous les livres ; ils n'auraient pu que m'égarer. Le meilleur livre sur l'économie politique qu'on puisse lire dans cette contrée nouvelle, c'est la vie. On y voit des solitudes se changer en riches et puissants États. C'est là seulement que je me suis fait une idée nette du développement graduel de l'économie des peuples. Un progrès qui, en Europe, a exigé une suite de siècles, s'accomplit là sous nos yeux ; on y voit les sociétés passer de l'état sauvage à l'élève du bétail, de cette dernière condition à l'agriculture, et de l'agriculture aux manufactures et au commerce. C'est là qu'on peut observer comment la rente de la terre s'élève peu à peu de zéro à un chiffre considérable. Là, le simple paysan connaît mieux que les savants les plus perspicaces de l'ancien monde, les moyens de faire prospérer l'agriculture et d'augmenter la rente ; il s'efforce d'attirer des manufacturiers, des fabricants dans son voisinage. Là, les contrastes entre les pays agricoles et les pays de manufactures se produisent de la manière la plus tranchée et occasionnent les plus violentes convulsions. Nulle part on n'apprécie mieux les voies de communication et leur influence sur la vie morale et matérielle des peuples. Ce livre, je l'ai lu avidement et assidûment, et les leçons que j'y ai puisées, j'ai essayé de les coordonner avec les résultats de mes études, de mes expériences et de mes réflexions antérieures. De là est sorti un système, qui, quelque défectueux qu'il puisse paraître encore, ne repose pas du moins sur un cosmopolitisme vague, mais sur la nature des choses, sur les leçons de l'histoire et sur les besoins des nations. Ce système offre les moyens de mettre d'accord la théorie et la pratique, et de rendre accessible à tout esprit cultivé, la science de l'économie politique, qui, jusqu'ici, par sa boursouflure scolastique, par ses contradictions et par sa terminologie vicieuse, a dérouté le sens commun. C'est là une mission que j'ai eue devant les yeux depuis la fondation de la Société de commerce allemande, mais que j'ai souvent désespéré de pouvoir accomplir.

    Ma destinée a voulu que je trouvasse dans l'Amérique du Nord un encouragement inattendu à poursuivre mes idées.

    Me trouvant en relation avec les hommes d'État de l'Union les plus considérables, en particulier avec le président de la Société pennsylvanienne pour l'avancement des manufactures et des arts, Ch. J. Ingersoll, on sut que je m'étais occupé d'économie politique. Or, en 1827, les fabricants américains et les défenseurs de l'industrie nationale étant vivement attaqués au sujet du tarif par les partisans du libre commerce, Ingersoll m'engagea à traiter cette question. Je le fis, et avec quelque succès, comme le prouve le document ci-joint (3).

    Les douze lettres où j'exposais mon système, ont été non-seulement publiées dans la Gazette nationale de Philadelphie, mais encore reproduites par plus de cinquante journaux des provinces, éditées sous forme de brochure par la Société pour l'avancement des manufactures avec ce titre : « Outlines of a new System of Political Economy » (4), et répandues à plusieurs milliers d'exemplaires. Je reçus aussi des félicitations les hommes les plus considérables du pays, par exemple du vénérable James Madison, de Henry Clay, d'Édouard Livingston, etc.

    Je me livrais avec ardeur, suivant le voeu de la Société pour l'avancement des manufactures et des arts de Philadelphie, à la composition d'un grand ouvrage sur l'économie politique, et déjà l'introduction en était imprimée, quand une affaire qui s'offrait à moi m'empêcha pour longtemps de m'occuper de travaux littéraires. La politique et le métier d'écrivain sont, aux États-Unis, des occupations peu lucratives ; celui qui veut s'y consacrer et qui n'a pas de fortune, cherche d'abord à assurer, au moyen de quelque entreprise, son existence et son avenir. Je jugeai à propos de me conformer à cette maxime ; et les connaissances en matière de chemins de fer que j'avais précédemment acquises en Angleterre, l'heureuse découverte d'un nouveau gîte houiller, et l'achat non moins heureux de terrains considérables qui en dépendaient, m'en fournirent l'occasion.

    Cette affaire toute matérielle et, en apparence, sans relation avec mes travaux littéraires, me fit faire de sérieux progrès dans mes études et dans mes idées économiques. Jusque là je n'avais compris l'importance des voies de communication que d'après la théorie des valeurs ; je n'en avais observé les effets que dans le détail et relativement à l'extension du marché, ainsi qu'à la diminution des prix des produits matériels. Alors, je commençai à les envisager du point de vue de la théorie des forces productives et dans leur action collective, comme système national de communications, par suite, sous le rapport de leur influence sur l'existence morale et politique, sur les relations sociales, sur la force productive et sur la puissance des nations. Je compris alors la corrélation qui existe entre l'industrie manufacturière et un système national de communications, je vis qu'ils ne pouvaient attendre un grand développement l'un sans l'autre. Je me trouvai ainsi en état de traiter cette matière, d'une manière plus large, je puis le dire, qu'aucun autre économiste avant moi, et en particulier de mettre en évidence la nécessité et les avantages de systèmes nationaux de chemins de fer, avant qu'aucun autre économiste, en Angleterre, en France ou aux États-Unis, eût songé à les considérer de ce point de vue élevé.

    J'aurais à m'accuser moi-même de jactance au sujet de cette déclaration, si je ne m'y voyais pas obligé par les outrages et les mauvais procédés de toute espèce qu'il m'a fallu essuyer pour m’être fait le promoteur d'un système allemand de chemins de fer. On m'a dépeint au public comme un homme qui cherche à acquérir de l'importance, un nom, de l'influence et de l'argent, en exaltant déclamatoirement quelque nouveauté. Un journal littéraire, très-respectable d'ailleurs, du nord de l'Allemagne, après une appréciation passablement superficielle de mon article Canaux et chemins de fer dans le Staatslexicon (dictionnaire politique), a fait de moi une espèce d'enthousiaste, dont l'imagination échauffée grossit tout, et voit une multitude de choses que les yeux des autres hommes ne perçoivent pas. Il y a quatre ou cinq ans, plusieurs articles datés de Leipsick, publiés dans des journaux de Nuremberg et de Francfort, ont été plus insultants encore (5) ; on a poussé l'ignorance et l'insolence au point de me signaler au public allemand comme un charlatan ou un rêveur économique. Dans l'article Chemins de fer du nouveau Conversations-Lexicon (dictionnaire de conversation), on a été jusqu'à me reprocher d'avoir été le principal fauteur de ces misérables jeux de bourse qui, à la suite de la première souscription de Leipsick, ont jeté tant de discrédit sur ces entreprises, tandis que, au contraire, c'est mon énergique opposition contre les jeux de bourse qui m'a fait encourir la disgrâce des joueurs. Mon article ci-dessus mentionné s'explique trop clairement à ce sujet, pour qu'il soit nécessaire de me défendre ici contre de méprisables attaques. Je n'ai qu'une observation à faire, c'est qu'on a usé envers moi de mauvais procédés, de procédés que rien ne justifie, parce que je m'étais trouvé sur le chemin de certaines personnes, de certains intérêts privés, et qu'ensuite, comme par surcroît, on m'a décrié, parce que, craignant que je ne révélasse dans toute leur nudité les intrigues dont j'avais été l'objet, on a voulu me prévenir auprès du public allemand. Mes adversaires, en général, plutôt trompés que trompeurs, ne connaissaient ni mes sentiments, ni ma situation, ni l'étendue de mes ressources.

    Bien loin de songer à importuner le public allemand de ces misérables débats privés, dès le commencement de ces intrigues, j'avais pris la ferme résolution de supporter en silence toutes les calomnies publiques ou particulières ; d'abord, pour ne pas nuire à la bonne cause à laquelle j'ai déjà sacrifié tant d'années de ma vie, et tant d'argent si péniblement gagné, puis pour ne pas m'ôter la tranquillité d'esprit que réclame la poursuite de mon but ; Puis enfin, dans l'espérance que j'avais et que j'ai toujours, qu'on finira par me rendre justice, du moins sons ce rapport.

    Dans un tel état de choses, je puis bien ne pas craindre l'accusation de vanterie, quand je revendique comme un travail qui m'est exclusivement propre, à part les détails d'intérêt local, les arguments et les considérations économiques qui se trouvent dans les rapports de Leipsick, quand je soutiens que c'est moi, moi seul qui, dès le commencement, ai donné au comité du chemin de fer de Leipsick cette tendance nationale qui a si fortement ému l'Allemagne entière, et qui a porté de si beaux fruits ; que, durant les huit dernières années, j'ai été occupé nuit et jour à pousser la question des chemins de fer dans toutes les parties de l'Allemagne par des excitations, par des lettres, par des mémoires. J'affirme tous ces faits avec la pleine conviction que nul homme d'honneur en Saxe ne pourra ou ne voudra, publiquement et en signant son nom, me contredire sur aucun.

    Les intrigues qui viennent d'être dénoncées expliquent en grande partie pourquoi les économistes allemands ont, jusqu'à présent, rendu si peu de justice à mes travaux sur les chemins de fer, pourquoi, dans leurs écrits, au lieu de reconnaître ce que les miens ont de neuf et d'original, ils m'ont, ou passé entièrement sous silence, ou cité d'une manière générale (6).

    Mes efforts dans le but de créer un réseau de fer allemand, mission qui seule avait pu me déterminer à quitter pour de longues années une situation brillante aux États-Unis, ces efforts, dis-je, et les occupations toutes pratiques auxquelles je m'étais livré en Amérique, m’avaient empêché de poursuivre mes travaux littéraires, et peut-être ce livre n’eût-il jamais vu le jour, si, grâce aux mauvais procédés dont j'ai parlé, je ne m'étais pas trouvé inoccupé, et stimulé par le désir de sauver ma réputation.

    Pour rétablir une santé altérée par le travail et par des chagrins inouïs, je fis au printemps de 1837 le voyage de Paris. J'y appris par hasard qu'une question relative à la liberté et aux restrictions en matière de commerce, déjà une fois proposée, avait été remise au concours par l'Académie des sciences morales et politiques. Là-dessus, je me décidai à mettre par écrit la substance de mon système (7). Mais, réduit, faute d'avoir avec moi mes travaux antérieurs, aux seules ressources de ma mémoire, et n'ayant devant moi qu'un délai rigoureux d'à peine quinze jours, mon oeuvre dut être naturellement très-imparfaite. Néanmoins la commission de l'Académie le rangea parmi les trois premiers mémoires, sur vingt-sept qui lui avaient été adressés (8). J'eus lieu d'être satisfait de ce résultat, pour un travail fait si rapidement, le Prix n'ayant pas été décerné (9), et surtout les juges appartenant tous par leur foi scientifique à l'école cosmopolite. Aujourd'hui, en effet, pour ce qui est de la théorie du commerce international et de la politique commerciale, c'est peut-être pis encore en France qu'en Allemagne. M. Rossi, homme d'un rare mérite dans les sciences politiques en général, et en particulier dans l'économie politique, dont il a élaboré plusieurs points particuliers, mais élevé dans de petites cités de l'Italie et de la Suisse où il est impossible de comprendre et d'apprécier l'industrie et le commerce dans les proportions nationales (10), où l'on est obligé, par conséquent, de fonder toutes ses espérances sur la mise en pratique de la liberté générale du commerce, comme ceux qui ne trouvent plus de consolations ici-bas, ont coutume de mettre tout leur espoir dans les joies de l'autre monde ; M. Rossi n'a pas conçu de doutes touchant le principe cosmopolite, et l'idée ne lui est pas venue que l'histoire pouvait fournir sous ce rapport d'autres lumières que celles qu'on trouve chez Adam Smith. M. Blanqui, connu en Allemagne par son Histoire de L'Économie politique, a depuis, borné son ambition à délayer Say, qui lui-même avait délayé Adam Smith. Quiconque a jeté un coup d'oeil impartial et réfléchi sur l'histoire du commerce et de l'industrie, trouvera dans ses ouvrages un déluge de choses insipides (11).

    Ce n'est pas de ces deux hommes, assurément, qu'émane le jugement favorable porté sur mon mémoire, je l'attribue au baron Dupin. M. Dupin, qui a de l'éloignement pour toute théorie, et qui est cependant un homme de beaucoup de réflexion et d'expérience, n'a point trempé dans les systèmes. Lui à qui la France doit un tableau statistique de ses forces productives, aurait dû trouver la doctrine des forces productives, s'il avait pu vaincre sa répugnance pour les théories. Dans la préface de cet ouvrage, M. Dupin exprime nettement cette aversion. Il a J. B. Say en vue, lorsqu’il dit, avec une intention railleuse, qu'il n'a pas eu la vaine prétention de forger des systèmes, et de juger de toutes les nations d'après une seule. Je ne vois pas, toutefois, comment, sans une bonne théorie, on peut arriver à une pratique conséquente. On pourra objecter, il est vrai, que les hommes d'Etat anglais ont, sans théorie, été d’assez bons praticiens durant des siècles ; mais il serait facile de répondre que la maxime, vendre des objets fabriqués et acheter des matières brutes, a, durant des siècles, en Angleterre, tenu lieu de toute une théorie. Ce n’est vrai, toutefois, qu'en partie, puisque, cette maxime n'a pas épargné à l'Angleterre la faute grossière de prohiber, a diverses époques, l’importation du blé et d'autres produits agricoles. Quoi qu'il en soit, je crois pouvoir le conclure de quelques mots que m'a dits M. Dupin, l'affinité de ses tableaux statistiques avec ma théorie n'avait pu échapper à sa sagacité : de là son jugement favorable. Il y avait dans ce concours d'autres juges ayant écrit sur l'économie politique ; mais si l'on feuilletait leurs ouvrages, pour y chercher quelque chose qui ressemblât à une pensée originale, on n'y trouverait rien de plus que political economy made easy (12), comme parlent les Anglais ; des choses à l'usage des dames qui se mêlent de politique, des petits maîtres parisiens et autres amateurs, enfin les paraphrases des paraphrases d'Adam Smith ; de pensées originales, il n'en était pas question ; cela faisait pitié.

    Le travail en langue française, cependant, ne fut pas plus dépourvu d'utilité pour moi que mes précédents travaux en anglais ; non-seulement je fus confirmé dans ma première opinion, qu'un bon système devait reposer sur une bonne base historique ; mais je reconnus de plus que je n'avais pas poussé mes études historiques assez loin. Aussi, lorsque, après avoir avancé ces études, je relus plus tard mes écrits en langue anglaise et particulièrement les cinq feuilles déjà imprimées d'une introduction historique, je les trouvai pitoyables. Peut-être le lecteur inclinera-t-il à trouver tels aussi ceux que je lui présente sous le costume allemand. J'avoue franchement et sans affectation, beaucoup peut-être ne le croiront que trop volontiers, qu'en relisant mes premiers chapitres, après l'achèvement du dernier, je n'en fus pas plus satisfait, et que je fus sur le point de sacrifier mon œuvre allemande, comme j'avais sacrifié mes oeuvres anglaise et française. Mais je changeai d'avis. Celui qui poursuit ses études, va toujours en avant, et l'élaboration doit cependant avoir un terme. Je me présente donc devant le public, avec la pensée décourageante, qu'on trouvera beaucoup à reprendre dans mon ouvrage ; je reconnais moi-même en écrivant cette préface que j'aurais pu mieux faire et mieux dire ; une espérance, cependant, me soutient, c'est qu'on trouvera aussi dans ce livre plus d'une vérité neuve et quelques vues éminemment utiles à ma patrie allemande.

    C'est principalement ce désir d'être utile à mon pays qui explique pourquoi, souvent peut-être téméraire et tranchant, j'ai porté un arrêt de condamnation sur les opinions et sur les travaux de quelques auteurs et d'écoles tout entières. La présomption n'y a été pour rien, je l'assure ; partout, j'ai obéi à la conviction que les opinions blâmées étaient dangereuses, et que, pour agir utilement, il fallait les combattre avec énergie et sans détours. On a tort, du reste, de croire que les hommes qui ont rendu d'éminents services à la science doivent être respectés dans leurs erreurs ; tout au contraire, les hommes célèbres et qui font autorité nuisent par leurs erreurs plus que des écrivains insignifiants, et ils doivent, par conséquent, n’être combattus qu'avec plus de rigueur. Qu'une forme plus douce, plus modérée, plus humble, avec certaines réserves, et des compliments distribués à droite et à gauche, eût mieux servi mes intérêts personnels, je ne l'ignore pas ; je sais aussi que le juge sera jugé à son tour. Mais où est le mal ? Je mettrai à profit les sévères arrêts de mes adversaires pour corriger mes fautes, dans le cas où, ce que j'ose à peine espérer, cet ouvrage parviendrait à une seconde édition. J'aurai été ainsi doublement utile, excepté à moi-même.

    Pour les juges équitables et indulgents qui voudront bien admettre mon excuse, j'ajoute que je n'ai pas employé à la composition de cet ouvrage autant de temps, à beaucoup près, qu’à mes recherches et à mes méditations, que les chapitres en ont été écrits à diverses époques, et souvent avec rapidité ; et que je suis loin de me figurer doué de facultés intellectuelles extraordinaires. Cette observation est nécessaire, afin qu'on ne conçoive pas de trop grandes espérances d'un enfantement si pénible après une gestation si longue ; afin que l'on s'explique pourquoi çà et là je parle d'un temps à demi ou tout à fait écoulé comme du présent, et qu'on ne me reproche pas trop des répétitions fréquentes ou même des contradictions sur des détails. Pour ce qui est des répétitions, quiconque est un peu initié à l'économie politique sait que les diverses parties de cette science s'enchevêtrent les unes dans les autres, et qu'il vaut beaucoup mieux répéter dix fois la même chose que de laisser un seul point obscur. Du reste, l'opinion que j'ai de mes propres forces ressort surtout de l'aveu qu'il m'a fallu tant d'années pour mener à fin quelque chose de passable. Les grands esprits produisent promptement et aisément ; les esprits ordinaires ont besoin de beaucoup de temps et de labeur. Mais aussi, favorisés par les circonstances, ils peuvent parfois produire une oeuvre extraordinaire, surtout s'ils trouvent une théorie mûre pour tomber, et si la nature les a doués d’un peu de jugement et de quelque persévérance à éclaircir leurs doutes. Le pauvre, lui aussi, peut devenir riche en accumulant pfennig sur pfennig, thaler sur thaler.

    Pour aller au-devant du soupçon de plagiat (13), je ferai remarquer que la plupart des idées développées dans cet écrit ont été déjà bien des fois émises par moi dans des journaux allemands et français, notamment dans la Gazette d’Augsbourg, souvent, il est vrai, très en raccourci dans des articles de correspondance. Je ne puis pas m'empêcher, à cette occasion, de témoigner publiquement ma reconnaissance envers mon intelligent et savant ami, le docteur Kolb, qui n'a pas craint de donner place dans un journal aussi accrédité que le sien à des idées et à des arguments jugés d'abord souvent si téméraires. J'ai une dette semblable à acquitter envers le baron de Cotta, lequel marche avec une si glorieuse ardeur sur les traces d'un père qui a rendu de si grands services à l'industrie comme à la littérature allemandes. C'est un devoir pour moi de déclarer hautement que le propriétaire de la plus célèbre librairie du monde m'a prêté, dans l'oeuvre des chemins de fer allemands, plus d'assistance que qui que ce soit en Allemagne, et que c'est lui qui m'a déterminé à publier, d'abord une esquisse de mon système dans la Vierteliahrschrift (Revue trimestrielle), puis le présent ouvrage.

    Afin qu'on ne me reproche pas à tort d'avoir été incomplet, il est bon d'avertir, que mon dessein dans ce premier volume a été de réunir ce que j'avais à dire de neuf et d'original sur le commerce international et la politique commerciale et en particulier sur les moyens de constituer un système national allemand. J'ai cru aussi, dans ce moment décisif, servir ainsi beaucoup mieux la cause de l'industrie allemande, qu'en mêlant le neuf avec le vieux, le certain avec le douteux, et en réchauffant ce qui a été déjà dit cent fois. J'ai dû aussi omettre d'autres découvertes que je crois avoir faites dans d'autres branches de l'économie politique, et que je dois à mes observations et à mes expériences, à mes voyages et à mes études. J'ai étudié notamment l'organisation agraire et la constitution des propriétés, les moyens de faire naître l'aptitude au travail et d'éveiller l'esprit d'entreprise en Allemagne, les maux qui accompagnent l'industrie manufacturière, et les moyens d'y porter remède et de les prévenir, l'émigration et la colonisation, la création d'une marine allemande et l'extension du commerce extérieur, les effets de l'esclavage et son abolition, la situation et les vrais intérêts de la noblesse allemande. Les résultats de ces études, quand bien même ils n'étendraient pas démesurément cet ouvrage, ne doivent pas y trouver place.

    Dans mes articles de la Vierteliahrschrift (14), j'ai voulu en quelque sorte interroger l'opinion publique, en Allemagne, sur le point de savoir s'il est permis, s'il n'est pas scandaleux, d'exposer des vues et des principes, qui diffèrent essentiellement de ceux de l'école régnante en économie politique. Je voulais en même temps fournir aux partisans de cette école une occasion de me ramener dans la bonne voie, si je m'étais égaré dans le sentier de l'erreur. Mais ces articles sont depuis deux ans sous les yeux du public, sans qu'une seule voix favorable ou contraire se soit fait entendre. Mon amour-propre me dit qu'on n'a pas pu me réfuter ; mais mon penchant au doute m'insinue, qu'on fait de moi trop peu de cas pour m'honorer d'une réfutation. Lequel dois-je croire ? Je l'ignore ; je sais seulement que, dans une question où il s'agit de la prospérité ou de la détresse, de la vie ou de la mort d'une nation, et de la nôtre, de la nation allemande, l'opinion du dernier des hommes mérite d'être prise en considération, ou tout au moins d'être combattue.

    « Mais, pourra dire l'école, comme déjà en effet elle l'a dit souvent, le système mercantile, nous l'avons victorieusement combattu dans cent et cent écrits, articles et discours ; entreprendre une millième réfutation d'une erreur que l'on réchauffe ? » A cela il n'y aurait rien à répondre, si je n'avais fait que réchauffer le système mercantile. On n'a qu'à lire l'introduction qui suit, pour se convaincre que je n'ai pris de ce système si décrié que ce qu'il avait de bon et que j'en ai rejeté toutes les erreurs ; que j'ai donné à ses vérités une tout autre base, celle de l'histoire et de la nature des choses, que j'ai agi de la même manière avec le système agricole et avec ce qu'on appelle le système industriel, improprement désigné par le nom que mérite le système appelé mercantile ; que j'ai fait plus ; que, le premier, j'ai réfuté, au nom de la nature des choses et des leçons de l'histoire, les arguments mille fois reproduits par l'école cosmopolite ; que, le premier, j'ai mis en lumière les déceptions de son cosmopolitisme vague, de sa terminologie équivoque et de ses arguments erronés. Certes, cela méritait bien l'attention de l'école et une sérieuse réponse. Du moins l’homme qui avait directement provoqué ces articles, n'aurait pas dû laisser à terre le gant que je lui avais jeté.

     Pour l'intelligence de ceci, je suis obligé de rappeler des faits antérieurs : Dans un  compte rendu de l’exposition industrielle de Paris en 1839, que j'avais adressé à la Gazette d'Augsbourg, je m'étais avisé de jeter en passant un coup d'oeil sur l’état de la science, et en particulier sur l'école française. Je fus tancé à ce sujet, dans la même feuille, par un correspondant du Rhin, et je le fus d'un ton et avec des arguments qui me montraient clairement que j'avais affaire à l'une des premières autorités scientifiques de l’Allemagne (15). Il trouvait mauvais qu'en parlant de la théorie régnante je n'eusse nommé que Smith et Say, et il donnait à entendre que l'Allemagne aussi possédait des théoriciens illustres. Chacune de ses Paroles respirait cette confiance qu'une théorie parvenue à une domination incontestée inspire à ses disciples, surtout vis-à-vis des sceptiques auxquels ils refusent toute connaissance sérieuse de la doctrine qu'ils ont apprise par coeur ; Après avoir reproduit les arguments connus de l'école contre le système mercantile, tout en regrettant d'avoir à revenir sur des vérités cent fois redites et universellement reconnues, il s'écriait : que Jean-Paul avait dit quelque part, qu'une fausse théorie ne saurait être remplacée que par une meilleure.

    J'ignore où et à quel propos Jean-Paul a écris cette sentence ; mais il me sera permis de dire que, présentée comme elle l'a été par le correspondant du Rhin, elle ressemble fort à un lieu commun. Le mauvais, en effet, ne peut jamais être remplacé avec avantage que par le meilleur. Mais il ne s'ensuit nullement que, lorsque quelque chose de mauvais a jusque-là passé pour bon, on n'ait pas le droit de le montrer tel qu'il est. Il s'ensuit moins encore qu'on ne doive pas jeter à bas une théorie dont on a reconnu la fausseté, afin de faire place pour une meilleure, ou de montrer qu'une théorie meilleure est à découvrir. Pour ma part, je ne me suis pas borné à prouver que la théorie régnante est fausse et insoutenable, j'ai de plus, dans mes articles de la Vierteliahrschrift, soumis au public, à titre d'essai, l'esquisse d'une nouvelle théorie que je croyais meilleure ; j'ai accompli par conséquent, à la lettre, les conditions requises par la sentence de Jean-Paul. Cependant cette autorité considérable de l'école cosmopolite garde le silence depuis deux ans.

    A la rigueur, du reste, il n'est pas complètement vrai qu'aucune voix ne se soit fait entendre, au sujet des deux articles précurseurs de mon livre. Si je ne me trompe, c'est à moi que l'auteur d'un article publié dans un des derniers numéros d'une feuille périodique honorablement placée, a fait allusion, quand il a parlé d'attaques aux idées reçues en économie politique, attaques dont les auteurs « ne sont pas des hommes de la spécialité et trahissent peu de connaissance de la théorie par eux combattue, laquelle ils ont généralement mal saisie dans son ensemble et dans ses détails. »

    Cette polémique sublime est tellement enveloppée sous des phrases scolastiques et sous des sentences obscures, que l'idée ne peut venir à personne, excepté à moi, qu'elle me concerne, moi et mes articles. Par ce motif, et comme je ne suis pas bien sûr qu'il s'agisse en effet de moi, fidèle à mon dessein de n'attaquer nominativement et de ne provoquer dans cet ouvrage aucun écrivain allemand existant, je ne veux pas désigner avec plus de précision mon adversaire et son article. Je ne me tairai pas cependant, afin de ne pas laisser à l'auteur, dans le cas où il aurait voulu parler de moi, l'opinion qu'il m'a dit quelque chose de fort. Dans ce cas, sans autre désignation, il saura bien que je veux parler de lui. Je déclare donc franchement à cet adversaire, que je crois être tout aussi initié que lui-même aux profonds mystères de sa science ; que des paroles ambiguës et des phrases profondes en apparence, mais creuses en réalité, comme celles qui sont entassées les unes sur les autres au commencement de son article, sont en économie politique comme les fausses monnaies dans la circulation ; que des affirmations vagues et la prétention à un savoir exceptionnel ne prouvent que la conscience de quelque infirmité ; que ce n'est plus le temps d'attribuer à Adam Smith la sagesse de Socrate ni de considérer Lotz, qui l'a délayé en allemand, comme une grande lumière ; que lui, mon adversaire, s'il pouvait secouer le joug d'autorités en grande partie inapplicables, il acquerrait la conviction humiliante que ses nombreux écrits ont besoin d'une sérieuse révision ; qu'une si héroïque résolution, du reste, lui ferait beaucoup plus d'honneur qu'une persistance obstinée dans un savoir appris par coeur, qu'il contribuerait ainsi puissamment à éclairer les praticiens débutant en économie politique sur les vrais intérêts de la patrie, au lieu de continuer à les égarer.

    Une pareille conversion devrait être considérée comme un résultat important pour le pays ; car on sait quelle influence des professeurs d'économie politique, même au début, surtout s'ils appartiennent à des universités en renom et fréquentées, exercent sur l'opinion de la génération présente et de la génération à venir. Aussi ne puis-je m'empêcher, autant que cela se peut dans une préface, d'aider la personne dont il s'agit à sortir de ses rêves théoriques. Elle parle sans cesse d'un monde des richesses. Dans ce mot il y a un monde d'erreurs ; il n'existe pas de monde des richesses. La notion de monde implique quelque chose d'intellectuel et de vivant, fût-ce même la vie ou l'intelligence animale. Mais qui pourrait parler, par exemple, d'un monde minéral ? Otez l'esprit, et ce qui s'appelle richesse, ne sera plus qu'une matière morte. Qu'est devenue la richesse de Tyr et de Carthage, ou la valeur des palais de Venise, depuis que l'esprit a disparu de ces masses de pierres ? Avec votre monde des richesses vous voulez faire exister la matière par elle-même, et là réside toute votre erreur. Vous nous disséquez un cadavre, vous nous montrez la structure et les parties constitutives de ses membres ; mais, de ces membres refaire un corps, leur donner la vie, les mettre en mouvement, vous ne le pouvez pas ; votre monde des richesses est une chimère.

    D'après ces observations, on croira sans peine que la crainte n'est pas le motif qui m'a détourné de parler dans cet ouvrage des travaux des économistes allemands. J'ai voulu seulement éviter une polémique inutile ou fâcheuse ; car, ce n'est que depuis la fondation du Zollverein que les Allemands ont pu envisager l'économie politique du point de vue national ; depuis lors, d'anciens prôneurs du système cosmopolite ont bien pu changer de sentiment, et il y aurait méchanceté évidente, dans un tel état de choses, à mettre obstacle par des critiques à la conversion de pareils hommes.

    Cette considération, toutefois, ne s'applique qu'aux auteurs vivants, mais, à parler franchement, il n'y a rien de particulier à reprendre chez les morts ; ils ont partagé toutes les erreurs de Smith et de Say, et n'ont, en dernière analyse, rien dit de neuf. Ici comme dans le reste de cet ouvrage, il convient d'en faire la remarque, nos appréciations se restreignent à la théorie du commerce international et de la politique commerciale ; par conséquent, nous ne contestons nulle part les services que des auteurs morts ou vivants ont pu rendre dans d'autres branches de l'économie politique. Qu'on lise les écrits de Lotz, de Politz, de Rotteck, de Soden, pour ne pas parler d'esprits subalternes tels que Krause, Fulda, etc. ; et l'on reconnaîtra que, dans la matière dont il s'agit, ils ne sont que les aveugles disciples de Smith et de Say, et que, là où ils se séparent de leurs maîtres, leurs opinions sont dépourvues de valeur. On doit en dire autant de l'intelligent Weitzel, un des meilleurs écrivains politiques de l'Allemagne ; Rudhart lui-même, si expérimenté, si clairvoyant, n'a dans cet important sujet que de rares éclairs.

    Je regrette, au moment où l'on réunit les oeuvres de Rotteck, d'être obligé de prononcer publiquement sur lui ce jugement, qu'il n'a compris nettement ni le commerce international ni la politique commerciale, ni les systèmes ni l'application de l'économie politique. On m'excusera, si l'on réfléchit que Rotteck a porté sur moi et sur mes actes un arrêt : non-seulement sévère, mais injuste ; et qu'il m'a mis ainsi dans la nécessité de me défendre. Lorsque Rotteck me reproche d'avoir pris pour texte de mes plaintes la détresse des fabricants, et non l'écoulement des espèces et l'appauvrissement de l'État, lorsqu'il allègue que le système de la Société de commerce allemande était en partie inexécutable, et présentait des inconvénients de plus d'une sorte, ces observations portent la même empreinte qu'offre tout le chapitre de cet auteur sur l'administration publique, celle de l'ignorance. Qu'après avoir lu mon livre, on lise ce chapitre de Rotteck, et l'on ne taxera pas, je l'espère, ce jugement d'injustice. Qu'on lise seulement ce que j'ai écrit sur le principe de rétorsion (16), et qu'on examine ensuite l'opinion de Rotteck, on reconnaîtra que Rotteck a mal à propos porté sur le terrain du droit une simple question d'éducation industrielle des nations, qu'il l'a envisagée comme publiciste au lieu de le faire comme économiste. Cette inintelligence totale de mes actes et de ma valeur comme économiste, cette attaque personnelle peut bien m'autoriser à dire toute ma pensée : Rotteck eût fait plus sagement d'avouer franchement dans ses écrits comme dans ses discours parlementaires, qu'il ne possédait pas la moindre notion pratique en matière de commerce international et de politique commerciale, et que le domaine de l'économie politique lui était entièrement étranger, au lieu de s'exprimer dans les uns et dans les autres de manière à diminuer son autorité sous d'autres rapports. On se rappellera que MM. de Rotteck et Welcker, après avoir déclaré qu'ils n'entendaient rien au commerce, ne combattirent pas moins avec beaucoup de vivacité dans le parlement badois l'accession de Bade à la grande Association allemande. Connu de l'un et de l'autre, sur la nouvelle qu'ils prendraient un tel parti, je m'étais permis de leur adresser d'énergiques représentations, elles m'attirèrent une réponse où l'on parut piqué. Ces représentations de ma part ont-elles exercé ou non de l'influence sur l'appréciation malveillante de Rotteck ? Je ne le déciderai pas.

    Politz, qui n'avait d'originalité en rien et qui manquait d'expérience en tout, n'était en cette matière qu'un compilateur. Je vais donner un exemple du jugement que possédait dans les questions économiques cet inintelligent titulaire de la première chaire politique de l'Allemagne. À l'époque où, habitant Leipsick, mes projets d'un chemin de fer de Leipsick à Dresde et d'un réseau allemand me livraient à la risée des esprits sérieux, je demandai à M. Politz son concours et ses avis. Il me répondit, qu'il n'était pas encore possible de dire avec précision jusqu'à quel point cette entreprise pouvait être utile ou nécessaire, puisqu'on ne pouvait pas savoir de quel côté se dirigeraient les marchandises à l’avenir. Cette profonde vue théorique a depuis, si je ne me trompe, passé dans ses tristes annuaires.

    La première fois que je me trouvai en rapport avec Lotz, je pris la liberté de l'entretenir discrètement de quelques idées nouvelles en économie politique, dans le but de connaître ses propres idées et de lui exposer les miennes. Lotz n'entra dans aucune explication ; son visage prit une expression mêlée d'importance et d'ironie, qui, pour moi, signifia clairement qu'il croyait sa position trop élevée pour entrer avec moi en discussion sans se compromettre. Il prononça, du reste, quelques paroles dont le sens était que des discussions entre des amateurs et des hommes de science profonde ne pouvaient mener à rien. À cette époque je n'avais pas relu depuis quinze ans les ouvrages de M. Lotz ; mon respect pour leur auteur était donc de très-ancienne date. Mais une telle conduite m'édifia sur le mérite de ces écrits, avant même que je les eusse relus. Comment, pensai-je, dans une science expérimentale comme l'économie politique, un homme qui repousse ainsi l'expérience, serait-il capable de quelque chose de bien ? Lorsque plus tard ses épais volumes revinrent devant mes yeux, la conduite de M. Lotz me parut facile à comprendre. Rien de plus naturel que de voir des auteurs qui n'ont fait que copier ou commenter leurs devanciers, et qui ont puisé tout leur savoir dans les livres, tout émus et tout étourdis, lorsque des expériences vivantes, en désaccord avec leur science routinière, et des idées toutes nouvelles leur apparaissent.

    Le comte Soden, que j'ai beaucoup connu, était, au contraire, infiniment plus instructif dans sa conversation que dans ses écrits, et d'une extrême facilité vis-à-vis du doute et de la contradiction ; la nouveauté de ses écrits consistait surtout dans la méthode et dans la terminologie. Mais hélas ! Cette terminologie est plus boursouflée que les précédentes, et elle plongerait la science dans la scolastique plus avant encore que celle de Smith et de Say.

    Weitzel, dans son Histoire des sciences politiques, apprécie tous les économistes absolument comme le fait l'école cosmopolite.

    Si, par les motifs déjà allégués, je m'abstiens de tout blâme à l'égard des économistes d'Allemagne encore vivants, je ne dois pas moins rendre justice aux excellentes choses que renferment les ouvrages de Nebenius, de Hermann, de Mohl, etc. (17).

    Je suis généralement d'accord, comme on le verra, avec l'écrit de Nebenius sur le Zollverein allemand, en ce qui touche le système à suivre immédiatement par cette association. Le livre ayant été visiblement écrit dans l'intention d'exercer une influence immédiate sur le développement du Zollverein, il était naturel que l'auteur, esprit pénétrant qui a si bien mérité de l'industrie allemande, négligeât complètement la théorie et l'histoire. On y trouve par conséquent toutes les qualités et tous les défauts d'un ouvrage de circonstance. Un tel ouvrage peut rendre dans le moment un grand service, mais ne met pas à l'abri des complications de l'avenir. Supposons, par exempte, que les Anglais et les Français vinssent à abolir leurs droits d'entrée sur les produits agricoles et forestiers allemands, d'après l'argumentation de Nebenius, il n'y aurait plus de motif de maintenir le système protecteur en Allemagne. La Science de la police de Mohl contient beaucoup de vues très-saines sur le système protecteur, et l'on sait quelle part puissante et directe Hermann a prise à l'achèvement du Zollverein, et au développement de l'industrie bavaroise en particulier.

    A cette occasion, je ne puis m'empêcher de mentionner ce fait, que les Allemands, en cela différents de toutes les autres nations, font des matières économiques l'objet de deux enseignements distincts ; sous le nom d'économie nationale, d'économie politique, d'économie publique, ils enseignent la théorie cosmopolite de Smith et de Say ; dans la science de la police, Polizeiwissenschaft, ils recherchent jusqu'à quel point l'autorité a mission d'intervenir dans la production, dans la distribution et dans la consommation des biens matériels. Say, qui est toujours d'autant plus tranchant qu'il connaît moins ce dont il parle, reproche sur le ton du persiflage aux Allemands de confondre l'économie politique avec la science de l'administration (18). Comme Say ne savait pas l'allemand, et qu'aucun ouvrage allemand d'économie politique n'a été traduit en français, il doit avoir eu connaissance de ce fait par quelque grand homme de Paris qui avait voyagé. Au fond, cette division de la science, qui a donné lieu, après tout, jusqu'ici à beaucoup de malentendus et de contradictions, ne prouve qu'une chose, c'est que les Allemands avaient compris avant les Français qu'il y a une économie cosmopolite et une économie politique ; ils ont appelé la première économie nationale, et la seconde science de la police (19).

    Pendant que j'écrivais ce qui précède, il m'est tombé entre les mains un livre, qui me donne l’occasion de confesser que j'ai jugé Adam Smith avec beaucoup plus d'indulgence que, dans ma conviction, je n'aurais dû le faire. C'est la seconde partie de la Galerie de portraits d'après la conversation et la correspondance de Rahel, éditée par Varnhagen Von Ense. J'étais curieux de lire ce qu'on y dit d'Adam Müller et de Frédéric Gentz, que j'ai personnellement connus (20) ; mais j'ai trouvé les perles autre part qu’où je les cherchais, savoir, dans la correspondance entre Rahel et Alexandre de Marwitz. Ce jeune homme plein d'intelligence, avait, pour préparer un examen, lu et en même temps critiqué Adam Smith. On peut lire dans la note ci-jointe ce que, durant cette étude, il écrivit sur Smith et sur ses disciples en Allemagne (21). Et ce jugement, qui renferme tout en vingt lignes, tout ce qu'on peut dire sur Smith et sur son école, Marwitz le porta, la première fois qu'il lut Smith. Lui, jeune homme de vingt-quatre ans, entouré de savants qui professent pour Adam Smith un respect superstitieux, seul, il renverse l'idole d'une main forte et sûre, la met en pièces, et rit de la folie de ses adorateurs, et ce jeune homme appelé à ouvrir les yeux à son pays, au monde, on l'abasourdit de questions stupides dans un examen dont il se félicite d'avoir pu se tirer, et il devait mourir avant d'avoir compris sa grande mission ! Le plus grand économiste de l'Allemagne, son seul économiste à un certain point de vue, devait mourir sur la terre étrangère ; vainement vous cherchez son tombeau. Rahel seule fut son public, et trois observations écrites en courant dans des lettres intimes furent tous ses ouvrages. Que dis-je ? Marwitz n'a-t-il pas envoyé à Rahel six feuilles entières sur Adam Smith ? Puissent-elles se trouver dans les papiers que Rahel a laissés ! Puisse M. de Varnhagen vouloir bien les communiquer au public allemand !

    En vérité, je ne me suis jamais trouvé si petit qu'en lisant ces lettres de Marwitz. Cet imberbe était arrivé dans l'espace de quinze jours à soulever le voile de l'idole de l'école cosmopolite, et pour cela il m'a fallu, à moi, de longues années dans l'âge mûr. On doit admirer surtout son parallèle entre Napoléon et Adam Smith, tracé en deux mots. Ce sont les deux plus puissants monarques de la terre ; il aurait dit sans doute ravageurs de la terre, si cette expression n'avait pas été périlleuse en l'année 1810. Quel coup d'oeil jeté sur les grandes affaires du monde ! Quelle intelligence !

    Après ces déclarations je ferai l'aveu sincère, que j'ai raturé, après l'avoir achevé, le chapitre de ce volume qui traitait d'Adam Smith ; je l'ai fait uniquement par un respect exagéré pour un nom célèbre et dans la crainte qu'on ne qualifiât d'arrogance la franchise de mon appréciation.

    Ce que j'ai dit dans ce premier travail, je ne pourrais le répéter ici en détail, sans grossir ma préface aux proportions d'un volume, car j’ai réduit au moins six feuilles d'impression à une seule ; je dois me borner à de courtes indications. Je disais que l'économie politique avait, dans ses parties les plus importantes, celles qui traitent du commerce internationale et de la politique commerciale, immensément reculé sous l'influence d'Adam Smith ; que, par lui, le sophisme, la scolastique, l’obscurité, le mensonge et l'hypocrisie avaient pénétré dans cette science ; que la théorie était devenue l'arène de talents douteux et qu'elle avait effarouché la plupart des hommes d'intelligence, d'expérience, de bon sens et de rectitude d'esprit ; que Smith a pourvu les sophistes d'arguments, pour frustrer les nations de leur présent et de leur avenir. Je rappelais, d'après la biographie faite par Dugald Steward, que ce grand esprit ne serait pas mort tranquille si tous ses manuscrits n'avaient pas été brûlés, et je trouvais dans ce fait comme un véhément soupçon que ces papiers portaient témoignage contre sa sincérité (22). Je montrais comment, depuis Pitt jusqu'à Melbourne, sa théorie avait été exploitée par les ministres anglais pour jeter de la poudre aux yeux des autres nations au profit de l'Angleterre. J'en faisais un observateur, dont le regard saisit des grains de sable, des mottes de terre, des herbes ou des arbrisseaux, mais ne peut embrasser l'ensemble d'un paysage ; je le représentais comme un peintre qui retrace des détails avec une merveilleuse précision, mais qui ne sait pas en composer un tout harmonieux, et qui, ainsi, peint un monstre dont les membres sont parfaitement rendus, mais appartiennent à des corps différents.

    Le trait caractéristique du système que j'expose, c'est la nationalité. Tout mon édifice est construit sur l'idée de la nation comme intermédiaire entre l'individu et le genre humain. J'ai longtemps balancé si je ne l’appellerais pas système naturel d'économie politique, dénomination qui aurait pu se justifier tout autant et peut-être mieux à quelques égards que celle que j'ai choisie ; je représente en effet tous les systèmes antérieurs comme n'étant pas fondés sur la nature des choses, comme étant en désaccord avec l'histoire ; mais j'ai été détourné de ce projet par la remarque d'un ami, que des hommes superficiels, qui jugent les livres principalement d'après l'étiquette qu'ils portent, pourraient y voir une exhumation pure et simple du système physiocratique.

    Je ne me suis préoccupé, dans ce travail, ni de n'insinuer dans quelque docte camaraderie, ni de me créer des titres pour une chaire d'Économie politique, ni de me faire un nom comme auteur d'un manuel adopté par toutes les chaires, ni de donner des preuves d'aptitude pour un emploi élevé ; j'avais uniquement en vue les intérêts nationaux de l'Allemagne, et un tel but exigeait impérieusement une expression franche de ma conviction, sans mélange d’ingrédients doux et flatteurs pour le goût et pour l'odorat, mais nuisibles à l'effet, un style avant tout populaire. Si la théorie économique doit servir en Allemagne les intérêts nationaux, il faut que des chaires des professeurs, des cabinets des savants et de ceux des hauts fonctionnaires, elle descende dans les comptoirs des fabricants, des négociants, des armateurs, des capitalistes et des banquiers ; dans les bureaux de tous les fonctionnaires publics et de tous les hommes d'affaires, dans les demeures des propriétaires, mais surtout dans les assemblées publiques, qu'elle soit, en un mot, le bien commun de tout ce qui, dans le pays, a quelque culture. C'est seulement alors que le système commercial de l'Association allemande acquerra cette stabilité, sans laquelle, même avec les meilleures intentions, les hommes d'État les mieux doués ne pourront faire que du mal. La nécessité d'une telle stabilité et l'importance d'une opinion publique éclairée et fortifiée par une discussion libre ne sont nulle part plus évidentes qu'en matière de traités de commerce. Des traités de Méthuen ne peuvent être conclus que dans des pays où l’avis du gouvernement est tout, et où l'opinion publique n'est rien. L'histoire récente de la politique commerciale allemande a mis l'exactitude cette remarque dans un jour éclatant. Si la publicité est une garantie pour le trône, et il en est ainsi partout où elle vivifie la force nationale, où elle répand les lumières, et où e

lle contrôle l'administration dans l'intérêt du pays, c'est surtout dans les questions d'industrie et de commerce. Les princes allemands ne sauraient mieux servir leurs intérêts dynastiques qu'en permettant la discussion publique sur les intérêts matériels du pays et même en la provoquant et en l'encourageant de tout leur pouvoir. Mais, pour éclairer ces débats, il est indispensable que la théorie de l'économie politique et les expériences des autres peuples deviennent la propriété commune de tout ce qui pense dans le pays.

    Par ce motif, je n'ai rien eu plus à coeur dans la composition de cet écrit que d'être clair et intelligible, même aux dépens du style et au risque de ne pas paraître docte ou profond. J'ai été effrayé, lorsqu'un ami, qui avait parcouru quelques chapitres, me dit qu'il y avait trouvé de beaux passages. Le beau style ne convient pas à l'économie politique. Ce n'est pas une qualité, c'est un défaut dans les ouvrages de ce genre, car on n'en abuse que trop souvent pour déguiser une logique vicieuse ou faible ou pour faire admettre des sophismes comme des arguments solides et profonds. La clarté, la simplicité, telles sont dans cette science les qualités essentielles. Les déductions qui ont un air de profondeur, les phrases ambitieuses et les expressions recherchées ne sont employées que par ceux qui manquent de la sagacité nécessaire pour bien connaître la nature des choses, par ceux qui ne se comprennent pas eux-mêmes, et qui, par suite, ne sont pas capables de se faire comprendre des autres.

    Je ne me suis pas conformé non plus à la mode des citations fréquentes. J'ai lu cent fois plus d'écrits que je n'en ai mentionné. Mais je crois avoir remarqué que la plupart des lecteurs qui ne font pas profession de science, et peut-être les plus intelligents et les plus avides de s'instruire, éprouvent de cruelles angoisses lorsqu'on leur présente des légions de témoins et d'autorités. Je ne voulais pas non plus employer inutilement la place qui m'était si nécessaire. Je suis loin de prétendre que les citations multipliées n'aient pas un grand prix dans des manuels et dans des ouvrages de recherches historiques ; je veux qu'on sache seulement que je n'ai pas voulu composer un manuel.

    Il y a lieu de croire que je rends à la bureaucratie allemande un service assez signalé, en lui fournissant une théorie conforme à sa pratique et en faisant ressortir les erreurs de gens qui ne l'ont jamais traitée avec beaucoup de respect. Certes, la division qui règne entre la théorie et la pratique n'a jamais été très-favorable à l’autorité des chancelleries. L'étudiant le plus inexpérimenté, dont les cahiers cosmopolites ont à peine eu le temps de se sécher, se croit tenu de sourire avec mépris, chaque fois qu'un conseiller plein d'expérience ou un homme d'affaires habile et réfléchi parle de droits protecteurs.

    Nous ne pensons pas avoir moins de titres à l'approbation de la noblesse, riche ou pauvre, de l'Allemagne. Nous lui avons montré qu'elle a été en partie appauvrie, ruinée même par ses frères d'Angleterre, les tories, et que nous, les industriels et leurs organes, nous avons rétabli ses affaires par nos efforts durant la dernière période décennale ; nous lui avons prouvé qu’à elle revient la portion la plus considérable et la meilleure du miel que nous portons à la ruche ; que nous travaillons en effet à l'accroissement de ses fermages et de la valeur de ses propriétés ; que nous lui donnons les filles de nos plus riches industriels, et qu'ainsi, après avoir vu se fermer par la suppression des abbayes, des évêchés et des archevêchés, les sources où elle trouvait son bien-être et les moyens de pourvoir ses cadets et ses filles, elle est par nous largement indemnisée. La noblesse allemande n'a besoin que de jeter un regard sur la noblesse anglaise pour reconnaître les avantages que la richesse du pays, un grand commerce extérieur, une navigation marchande, des flottes, des colonies, pourraient et devraient lui procurer. Ce qu'on devient, au contraire, avec une agriculture grossière, une bourgeoisie mendiante et privée de droits, le servage des paysans, une noblesse placée au-dessus des lois, le système féodal et toutes ces merveilles que des laudatores temporis acti (23), nés en haut lieu, rêvaient encore dans ces derniers temps, un simple coup d'oeil sur la noblesse de Pologne et sur sa condition actuelle peut l'apprendre. Que la noblesse allemande n'envisage donc pas dorénavant nos efforts d'un oeil d'envie ou de haine. Qu'elle devienne parlementaire et avant tout nationale ; au lieu de se poser comme notre adversaire, qu'elle se mette à la tête de notre mouvement national ; c'est là sa vraie mission. Partout et en tout temps les époques les plus heureuses pour les nations ont été celles où la noblesse et la bourgeoisie ont travaillé de concert à la grandeur nationale ; les plus tristes, celles où elles se sont fait une guerre d'extermination. Le service militaire a depuis longtemps cessé de constituer l'aristocratie ; et s'écoulera-t-il beaucoup de temps encore avant que la physique, la mécanique et la chimie remplacent presque le courage personnel, et détruisent peut-être même la guerre ? Nous avons montré en un mot que, sans un essor national dans l'agriculture, les manufactures et le commerce, sans un étroit attachement à leurs intérêts, il n'y a point de salut pour l'aristocratie allemande.

    Il nous reste à expliquer le sens de deux mots qui se trouvent dans plusieurs endroits de cet ouvrage, ceux de liberté et d'unité nationale.

    Aucun homme de sens ne réclamera pour l'Allemagne une autre liberté ou une autre forme de gouvernement que celle qui garantit aux dynasties et à la noblesse, non-seulement le plus haut degré de prospérité, mais encore, ce qui importe infiniment plus, la durée. Dans notre opinion, une forme de gouvernement, autre que la monarchie constitutionnelle, ne serait pas moins funeste à l'Allemagne que la forme monarchique aux États-Unis ou le régime constitutionnel à la Russie. Dans notre opinion, cette forme est celle qui est la mieux appropriée au génie et à l'état du pays, et, en particulier, au degré de culture auquel il est parvenu. Si nous considérons comme pernicieuse et comme insensée toute tentative ayant pour but de miner en Allemagne la puissance royale et l'existence de la noblesse, d'un autre côté, la haine, la défiance, la jalousie qui voudraient empêcher le développement d'une bourgeoisie libre, industrieuse et riche, et le règne de la loi, seraient à nos yeux plus criminelles encore, parce que là réside la garantie principale de prospérité et de durée pour les dynasties et pour la noblesse. Ne pas vouloir, dans des pays avancés en civilisation, l'avènement légal de la bourgeoisie, c'est placer le pays dans l'alternative du joug étranger ou des convulsions intérieures. Aussi est-il affligeant d'entendre alléguer les maux qui, de nos jours, sont le cortège de l'industrie, comme un motif de repousser l'industrie elle-même. Il y a des maux beaucoup plus grands qu'une classe de prolétaires : un trésor vide, l'impuissance, la servitude, l'anéantissement de la nation.

    Aucun homme honnête et sensé ne désirera non plus pour l'Allemagne une autre nationalité que celle qui garantirait à chaque État, l'indépendance et la liberté d'action dans son cercle particulier, en ne le subordonnant à la volonté collective que pour ce qui touche aux intérêts nationaux ; qui, loin d'opprimer ou d'anéantir les dynasties, assurerait à toutes et à chacune la continuation de leur existence ; une unité basée sur l'esprit primitif des fils de Teut, cet esprit qui est toujours le même sous la forme républicaine, comme en Suisse et dans l'Amérique du Nord, ou sous la forme de la monarchie. On sait où conduit une nationalité morcelée, qui est, par rapport aux nationalités véritables, ce que les fragments d'un vase brisé sont à un tout ; c'est encore dans toutes les mémoires. Un âge d'homme ne s'est pas écoulé depuis que toutes les côtes maritimes de l'Allemagne portaient le nom de départements français, depuis que le fleuve sacré de l'Allemagne donnait son nom à la fatale confédération des vassaux d'un conquérant étranger, depuis que les fils de l'Allemagne versaient leur sang dans les sables brûlants du Midi comme sur les champs glacés du Nord pour la gloire, et pour l'ambition d'un étranger. Nous voulons parler d'une unité nationale qui nous préserve, nous, notre industrie, nos dynasties et notre noblesse, du retour de pareils temps ; nous n'en demandons pas d'autre.

    Mais vous, si décidés contre le retour de la domination gauloise, trouvez-vous donc tolérable ou glorieux, que vos fleuves et vos ports, vos côtes et vos mers continuent d'être assujettis à l'influence britannique ?

 

Friedrich List

 

 

 

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1 - Dans les premières éditions du Conversations-Lexicon (Dictionnaire de conversation), M. J.-M. Elch, de Kaufbeuren, est nommé comme le fondateur de cette association ; quant à moi, non-seulement on ne m'attribue qu'une part très subalterne dans sa création et dans ses travaux, mais encore on me reproche d'avoir, dans la conduite de ses affaires, commis de grandes négligences. Lorsque, de retour dans mon pays, je m'enquis de l'auteur de cet article, on me cita un nom qui m'expliqua tout : c'était celui d'un homme qui a de grandes obligations envers J.-M. Elch, et dont le rôle personnel, dans cette affaire, paraît d'autant plus grand que mien est plus rapetissé. Peu tourmenté par l'ambition, je n'ai pas cru devoir prendre la peine de réclamer contre l'article. Mais récemment je me suis vu dans l'absolue nécessité d'en entretenir le public. On sait qu'il y a peu de temps la faculté de droit d'Iéna m'a honoré du diplôme de docteur ; le correspondant de la Gazette d'Augsbourg à Iéna avait fait, à cette occasion, la remarque que, le premier, j'avais émis l'idée d'une association des états allemands dans un même système de douane. La rédaction de la Gazette reçut la réclamation suivante :

     « La note écrite d'Iéna, le 1er décembre 1840, à la Gazette d'Augsbourg, d'après laquelle M. Frédéric List aurait émis la première idée de la liberté commerciale à l'intérieur et vis-à-vis de l'étranger, exige une rectification ; l'honneur de cete première idée appartient au négociant J.-M. Elch, de Kaufbeuren, lequel, à la foire de Pâques, à Francfort, adressa à divers négociants de tous les états allemands, une circulaire où il les invitait à signer  dans ce but une pétition à la Diète. Le hasard amena quelques jours après M. le professeur List de Tubingen à Francfort ;  enthousiasmé par cette idée, il se chargea de rédiger l apétition, il s'acquitta supérieurement de cette tâche, et se fit ainsi une grande réputation. Quand la société se fut constituée, M. le professeur List en fut nommé l'agent, et accompagné de feu Schnell, de Nuremberg, il se rendit dans les cours allemandes, afin d'appuyer auprès d'elles les demandes de la société. »

     Il me suffira de retracer en peu de mots l'histoire de la société pour réduire à leur juste valeur les prétentions de M. Elch ou de ses avocats. Des affaires particulières me conduisirent, en effet, à Francfort-sur-le-Mein, au printemps 1819 ; mais il n'en est pas moins vrai que j'avais conçu l'idée d'une pareille société longtemps avant ce voyage. Il existe encore des hommes que j'ai entretenus de ce sujet avant et pendant mon voyage à Francfort, et la correspondance de feu le baron de Cotta peut en offrir des preuves écrites. Arrivé dans cette ville, je confiai mon projet à monsieur Schnell, de Nuremberg, qu'on m'avait vanté comme un négociant intelligent et patriote. Schnell en fut vivement ému, me parla de MM. Bauereis à Nuremberg, Ueber à Gera, Arnoldi à Gotha, qui lui avaient fait part de leurs doléances au sujet du nouveau tarif des douanes de Prusse, et exprima l'opinion que l'affaire aurait d'autant plus de retentissement parmi les négociants et les fabricants présents à la foire de Francfort, qu'un M. Elch, de Kaufbeuren, négociant en toile, était sur le point de recueillir des signatures pour une pétition à la Diète, où l'on réclamait des mesures contre les restrictions commerciales à l'intérieur de l'Allemagne. Schnell m'ayant, sur ma demande, fait faire la connaissance de M. Elch, celui-ci me communiqua son projet de pétition à la Diète, ou plutôt de simples matériaux, qui, si je ne me trompe, se trouvent encore parmi mes papiers. Il y était surtout question des entraves que l'Autriche venait de mettre à l'exportation des toiles de la haute Souabe en Italie ; le tout était plat et dans un style de comptoir. D'un commun accord, nous appelâmes à nos délibérations d'autres fabricants, notamment MM. Leisler et Blachière, de Hanau, Hartmann, de Hendenheim, Herrosé, d'Aarau, etc. Il ne s'agissait pas encore de fonder une société. Ce ne fut que lorsque la pétition à la Diète eut été rédigée et accueillie par de vifs applaudissements, que je produisis mes projets ultérieurs. Personne ne saurait mettre en doute que toutes les propositions concernant la fondation et l'organisation de la société sont émanées de moi seul ; et le peu de temps que je mis à exécuter mes plans, montre assez que je les avais médités d'avance.

     Qu'on veuille bien maintenant relire la réclamation ci-dessus en faveur de M. Elch, et l'on remarquera avec étonnement que la contradiction entre M. Ech et moi ne porte pas, à proprement parler, sur les faits, qu'elle tient à une différence totale dans notre manière de raisonner. M. Elch réclame le mérite d'avoir le premier émis l'idée de la liberté du commerce à l'intérieur et vis-à-vis de l'étranger. C'est une prétention que je n'ai pas et que je ne puis avoir, par la raison que, longtemps avant notre entrevue de Francfort, cette idée avait été émise par Gournay, Quesnay et Adam Smith, et que je n'ai jamais voulu la liberté pure et simple dans les rapports avec les autres nations, que j'ai demandé constammenet, au contraire, un système de commerce intelligent et national. M. Elch se fait encore un titre d'honneur, d'avoir répandu, parmi les négociants qui se trouvaient à la foire de Francfort, une circulaire à l'effet de leur demander leur concours à une pétition à la Diète par lui projetée, et ayant pour objet la liberté du commerce. Je ne nie point ce fait ; mais tout le monde reconnaîtra qu'à supposer que M. Elch eût réalisé son projet de pétition, qu'il eût réuni en effet une multitude de signatures, qu'il eût été capable de composer une pétition de nature à attirer sur elle l'attention publique, il n'en serait absolument rien résulté. C'est ce que j'essayai de faire comprendre aux signataires de mon projet ; je leur dis :

     «Voici la pétition ; elle fera sensation, parce qu'elle est écrite d'un point de vue national et que les termes en sont pressants, mais elle n'aura pas plus de suite que cent autres pétitions à la Diète. Pour obtenir quelque résultat, nous devons rallier au but commun tous les fabricants et tous les négociants d'Allemagne, nous concilier les gouvernements et les fonctionnaires publics, envoyer des députations auprès des cours, des assemblées politiques et des congrès, recueillir et publier les faits qui parlent en notre faveur, nous assurer la plume d'écrivains de talents, nous emparer de l'opinion publique en faisant paraître un journal et des brochures, chaque année, enfin, nous réunir sur ce champs de foire, pour adresser toujours de nouvelles pétitions à la Diète. »

     M. Elch n'a rien fait de tout cela. Cependant, d'après la réclamation, je serais venu fortuitement à Francfort : enthousiasmé de l'idée sublime de M. Elch, j'aurais fortuitement encore obtenu l'honneur de la revêtir de paroles, et je n'aurais fait autre chose ensuite que d'accompagner M. Schnell dans les cours allemandes. Le sacrifice que j'ai fait à cette oeuvre de ma place, de ma carrière, de mon repos, mes avances considérables pour faire face aux premiers frais, mon initiative jusqu'en 1821 dans tous les actes de la société, et la manière dont j'ai rempli ce rôle, tout cela, on le passe entièrement sous silence.  (Note de l'auteur.)

     --- Depuis la publication de cette note de l'auteur, le négociant Elch a gardé le silence ; mais l'envie a essayé encore une fois d'enlever à List le mérite de ses efforts comme agent de la Société de commerce et d'industrie, en l'attribuant à un nommé Franz Miller, d'Immerstadt, mort depuis quelques années. Dans les numéros du Zollvereinsblatt des 24 février et 3 mars 1846, List a étable que ce Franz Miller, petit négociant failli, qu'il avait acueilli sur la recommandation de M. Elch et par des motifs d'humanité, n'a rempli auprès de lui que des fonctions subalternes, et a été loin de les exercer avec honneur. (H. R.)

 

2 - La sentimentalité et le romantisme n'ont pas joué non plus, dans cette circonstance, un faible rôle, comme partout où l'art a chassé le naturel. Pour certains esprits un attelage de boeufs traçant un sillon est un plus beau spectacle que les trains à vapeur qui sillonnent la terre, et plus les sociétés rétrogradent dans la civilisation, plus ils y trouvent de grandeur. De leur point de vue ils ont grandement raison. Combien l'état pastoral ne semble-t-il pas plus pittoresque que la prosaïque agriculture, et combien le sauvage sans culottes, avec son arc et ses flèches, n'est-il pas plus romantique que le berger ! Encore quinze ans après, lorsqu’il s'agissait de l'accession de Bade au Zollverein, un député sentimental parla dans la chambre badoise de tapis de verdure, de rosée matinale, du parfum des fleurs et de l’harmonie des couleurs.

3 - Extrait des procès-verbaux de la Société pour l'avancement des manufactures et des arts de Philadelphie.
    « La Société prend les résolutions suivantes :
    « Elle déclare publiquement que le professeur Frédéric List, par ses distinctions basées sur la nature des choses entre l'économie politique et l'économie cosmopolite, et entre la théorie des forces productives et la théorie des valeurs, ainsi que par les arguments qui en découlent, a fondé un système d'économie politique nouveau et vrai, et a rendu ainsi un éminent service aux Etats-Unis.
     « Elle invite le professeur List à composer deux ouvrages, l'un savant, où sa théorie sera complètement développée, l'autre populaire, destiné à la propager dans les écoles.
     « La Société souscrit pour sa part à cinquante exemplaires de ces écrits ; elle engage les législateurs des Etats intéressés au système américain à suivre son exemple, et elle emploiera tous les moyens pour répandre un tel ouvrage
     « Pour témoigner publiquement au professeur List le cas qu'elle fait de lui, elle lui donnera un repas à l’hôtel de M. Head, et elle y invitera les citoyens les plus recommandables.
Ch.-J. INGERSOLL, président. »
Redwood FISCHER, secrétaire »

4 - Esquisse d'un nouveau système d'économie politique.

5 - Je ne puis omettre ici qu'à mon arrivée à Leipsick en 1833, mon nom n'avait pas été oublié de ceux dont j'avais eu à combattre, en 1821, les préjugés et les intérêts particuliers comme agent de la Société de commerce, que les animosités conçues à mon égard dans cette lutte par plusieurs habitants influents se ranimèrent alors et ont dû être l'origine du désaccord qui éclata entre les chefs du commerce de cette ville et moi. Cela paraîtra fort vraisemblable, si l'on réfléchit que la grande Association allemande ne se constitua que pendant mon séjour à Leipsick, que, par conséquent, la première fois que j'y parus, l'influence en bien ou en mal qu'elle pouvait exercer sur cette place de foire était encore un problème.

6 - Je dois excepter de ce reproche M. le conseiller d'Etat Nebenius. La modestie me défend de répéter ici ce qu'il m'a dit de vive voix à ce sujet.

7 - Lorsque List composait un mémoire en français pour l'Académie, il n'était pas à son début dans ce genre. La Revue encyclopédique, dirigée par MM. Auguste Juillet et Anselme Petetin, contient, dans ses cahiers de mars et avril 1831, un intéressant travail de l'économiste allemand, sous ce titré : Idées sur les réformes économiques, commerciales et financières applicables à la France. Dans le premier article, il retrace les avantages que la France pourrait retirer, pour ses relations intérieures, d'un système complet de chemins de fer, sujet alors tout neuf parmi nous ; dans le second, il expose ses vues sur les développements promis au commerce extérieur de notre pays. Ce dernier article commence par ces lignes qui offrent le germe du système national :
     « Quoique partisan des théories de la liberté du commerce, nous croyons à la nécessité d'une sage protection pour l'industrie nationale ; cosmopolite par principe et plein de foi dans l'utopie de la paix éternelle, nous ne pouvons cependant nous persuader que, dans l'état actuel du globe, une nation agit prudemment en démolissant ses forteresses et en négligeant tous ses moyens de défense. Nous comprenons fort bien les heureux effets de l'abolition des tarifs provinciaux en France, mais nous ne pensons point que l'abolition des tarifs établis sur les frontières de nation à nation fût également conseillée par une saine politique. La liberté du commerce et la paix perpétuelle, sont, à ce qu'il nous paraît, deux principes qui reposent sur la même base et qui sont intimement, liés ; elles ne seront possibles toutes deux que lorsque la civilisation, la condition politique et l'industrie des nations seront tellement avancées, seront devenues tellement semblables, que leur union puisse être utile à chacune d'elles comme celle qui existe entre les vingt-quatre Etats de l'Amérique du Nord leur est à tous avantageuse. En attendant, l'homme d'Etat politique, voyant des dangers réels dans l’abandon d'avantages certains et d’une sécurité présente pour la recherche d'un avenir douteux, ne doit pas être tenu d'obéir à des théories, lesquelles présupposent un état de choses qui n'est pas encore établis. »
     L'auteur insiste ensuite particulièrement sur les moyens de développer les échanges entre la France et les Etats-Unis.
     A la fin de ce travail, nous trouvons un post-scriptum qu'on jugera remarquable, si l'ont se reporte à l'époque où il fut publié, et qui traite des avantages d'une route à ornières du Havre à Strasbourg par Paris. « Nous écrivions ce qu'on vient de lire, dit List, quand des cris se sont fait entendre dans les rues de Paris : Du travail ! Du pain ! Ces cris de détresse nous font abandonner la suite de cette argumentation, pour proposer sans délai aux ministres un moyen de donner de l'occupation à la population pauvre de Paris et de la France entière. Il n'est point question de bâtir des monuments  de luxe, qui, une fois terminés, restent improductifs ; il s'agit d'un travail qui multiplie à l'infini dans l'avenir les éléments de la production et de la richesse. Nous proposons de construire une route à ornières du Havre à Paris et de Paris à Strasbourg. »
     Il est encore digne de remarque que List recommande l'exécution et l'exploitation des nouveaux chemins par l'industrie particulière avec la garantie d'un minimum de 1 pour 100 de la part de l'Etat. (H. R.)

8 - Le mien portait la devise caractéristique de mon système : Et la patrie et l’humanité !

9 - La question mise au concours était ainsi posée : « Lorsqu’une nation se propose d'établir la liberté du commerce ou de modifier la législation sur les douanes, quels sont les faits qu'elle doit prendre en considération pour concilier, de la manière la plus équitable, les intérêts des producteurs nationaux et ceux de la masse des consommateurs. » J’emprunte ce renseignement à un article sur List, de M. Joseph Garnier, que le Dictionnaire d'économie politique a publié depuis la première édition de la présente traduction.
     Le prix n'aurait pas été décerné parce que les auteurs des mémoires avaient traité la question générale de la liberté du commerce, au lieu de la question spéciale qui était l'objet du concours. (H. R.)

10 - C’est par la même raison que les écrits sur l'économie politique de M. Simonde de Sismondi, si distingué comme historien, sont dénués de tout mérite, pour ce qui concerne le commerce international et la politique commerciale. Chez M. de Sismondi, les yeux du corps voient tout rouge foncé ; les yeux de son esprit semblent être pareillement altérés dans les questions d'économie politique. Il veut, par exemple, qu'on mette un frein à l'esprit d'invention !

11 - Mon rôle de traducteur m'impose ici, quoi qu'il m'en coûte, une fidélité scrupuleuse. Le bon sens des lecteurs reconnaîtra aisément ce qu'il y a d'injuste et de passionné dans ces jugements et dans quelques autres, Quant a Rossi en particulier, dont je puis parler plus librement depuis qu'une mort glorieuse l'a ravi à la science et aux affaires, j'aurai plus loin occasion de faire remarquer qu'il se rapproche, a plus d'un égard, de la doctrine de List en matière de commerce international.    (Note de la première édition)
     C'est le passage auquel se rapporte la note ci-dessus et la note elle-même qui ont excité la colère de Blanqui, et provoqué de sa part les attaques les plus violentes contre List et contre son traducteur. Blanqui avait sujet de se plaindre de List ; mais il aurait fait plus sagement, au lieu de s'acharner contre sa mémoire, à propos d'une boutade, de se borner à répondre qu'il ne faisait pas partie, en 1837, de l'Académie des sciences morales et politiques. Quant aux torts du traducteur, ils étaient imaginaires.
     La polémique qui a eu lieu en 1852 à ce sujet entre Blanqui et moi, et dans laquelle ni les esprits sérieux ni les rieurs n'ont été du côté de l'agresseur, se trouve dans le Moniteur industriel, le Journal des Économistes, et dans la Patrie.
     Qu'il me soit permis de reproduire une pièce de ce procès, savoir la lettre que j'adressai au directeur du Journal des Économistes à l'occasion de l'article inséré par Blanqui dans cette revue. (H. R.)

    À Monsieur le Directeur du Journal des Économistes.

    Monsieur,
Le dernier numéro du Journal des Économistes publie sur le Système national de Fréderic List et sur son traducteur, un article de M. Blanqui, dont j'ai sujet de me plaindre. On peut porter, sur le mérite de mes travaux, le jugement qu'on voudra, mais il n'est permis à personne d'en contester la sincérité. Réclamer contre une odieuse accusation, c'est un devoir envers moi-même, et c'est mon droit. Je pourrais me prévaloir de ce droit légal, mais votre loyauté m'accordera, sans doute, d'elle-même, la faculté de répondre dans le même recueil où j'ai été attaqué.
    Voici les faits. List a écrit, dans la préface de son Système national, que M. Blanqui avait borné son ambition à délayer J B. Say, qui, lui-même, avait délayé Adam Smith. Cette épigramme a justement blessé votre collaborateur, qui l'exagère, du reste, en la qualifiant d'injure brutale ; et il m'a fait l'honneur de m'adresser, à ce sujet, en octobre dernier, une lettre vive. Je me suis empressé de lui répondre poliment. Mes explications, apparemment, ne l'ont pas satisfait ; car, dans ses Lettres sur l'Exposition de Londres, qui ont paru peu après, on lit, sur Frédéric List, une note regrettable et qui dépare le volume. M. Blanqui avait annoncé, en outre, qu'il publierait un article terrible. Le foudre vengeur était depuis si longtemps suspendu sur ma tête que je n'y pensais plus ; il est tombé enfin ; mais, heureusement pour moi, il a raté ; cette fois, quelque maligne influence avait paralysé le bras du Jupiter économique. L'article du Journal des Économistes n'est guère qu'une répétition de la lettre et une amplification de la note ; il se distingue, néanmoins, de l'une et de l'autre par une amertume particulière contre le traducteur.
    J'admets le grief de M. Blanqui contre List, bien que je trouve notre pauvre compatriote bien acharné dans sa rancune, mais je ne puis m'expliquer sa malveillance à mon égard.
    M. Blanqui trouve mauvais que j'aie traduit le Système national. Étrange reproche, en vérité ! Singulier libéralisme ! Vous voulez ouvrir notre marché aux laines et aux bestiaux d'Allemagne et le fermer aux produits de la pensée allemande ! Vous réclamez la concurrence étrangère pour les éleveurs français, et vous n'en voulez pas pour vous-même, économiste français ! Que toutes les barrières tombent, mais qu'on en élève une nouvelle à votre profit contre la science d'outre-Rhin ; vous suffisez si pleinement, en effet, aux besoins de la consommation française !
    M. Blanqui aurait désiré que certain passage de la préface de l'auteur fût omis dans la traduction. « Ce n'est pas ainsi qu'on traduit quand on est Français, » m’a-t-il fait l'honneur de m'écrire en octobre dernier. Je ne savais pas que la qualité de Français dispensât un traducteur de l'exactitude et de la fidélité. Le passage dont il s'agit, je l'ai traduit littéralement comme tous les autres ; mais j'en ai décliné la responsabilité par la note suivante : « Mon rôle de traducteur m'impose ici, quoi qu'il m'en coûte, une fidélité scrupuleuse. Le bon sens des lecteurs reconnaîtra aisément ce qu'il y a d'injuste et de passionné dans ces jugements et dans quelques autres. » Ce correctif suffisait, certes ; l’idée ne m'était pas venue un instant qu'un homme d'esprit pût attacher de l'importance à de pareilles misères ; mais il y a des amours-propres maladifs que rien ne satisfait.
    « Cet ouvrage, dit M. Blanqui, semble avoir été traduit avec amour par un complice. » Complice de quel crime, s'il vous plaît ? Ce crime, c'est celui de la modération ; on avait inventé, sous la terreur, le crime de modérantisme ; M. Blanqui le ressuscite, et, Fouquier-Tinville du libre-échange, il s'engage à le poursuivre de ses réquisitoires impitoyables ; il aura, nous le craignons, comme son prédécesseur, de nombreux procès à instruire.
    Mais voici quelque chose de plus fort. « Frédéric I.ist, dit M. Blanqui, a trouvé dans Henri Richelot un traducteur à la hauteur de ses principes. Tant vaut la préface de l'un, tant vaut la préface de l'autre. C'est la même incertitude de doctrine, le même trouble de la conscience ; Ils sentent bien, tous deux, qu'ils ne sont pas dans la bonne voie ; pourtant, si j'avais à décider quel est celui des deux qui me paraît le plus sincère, je préférerais l'Allemand ; et je crains bien que le traducteur n'ait publié sa traduction qu'en vue de plaire aux astres qui brillaient naguère sur l'horizon républicain, filateurs, maîtres de forges et autres coryphées de cette brillante Assemblée législative qui se pâmait d'admiration devant les discours prohibitionnistes de M. Thiers. »
    A de telles insinuations ma réponse sera facile. N'ayant jamais soutenu d’autres doctrines commerciales que celles que je professe dans ma préface, et ce sont les doctrines qui prévalent dans les grandes administrations du continent, je crois pouvoir être cru quand j'affirme que j'ai fait une oeuvre de bonne foi, que ma conscience est parfaitement tranquille, et que j'ai l'intime conviction d'être dans la bonne voie. Dès 1845, avant que le libre échange eût arboré son drapeau en France, j'avais eu occasion d'exprimer le cas que je faisais du Système national. En mettant ce beau livre à la portée des lecteurs français, j'ai suivi ma propre inspiration ; je n'ai reçu commission de personne ; dans l'accomplissement de cette tâche laborieuse et d'un mince profit, je n'ai été mû, je n'ai été soutenu que par un sentiment élevé de l’intérêt public ; et je repousse avec mépris une calomnieuse accusation.
    Si M. Blanqui en veut aux morts, à List, pour ce que nous savons, à la défunte Assemblée législative pour n'avoir pas goûté ses statistiques, il en veut bien davantage aux vivants, et je suis le préféré de sa colère : « On peut pardonner bien des choses, dit-il, à un esprit aigri par la souffrance et par le malheur ; mais qu'ont donc fait à M. Richelot, heureusement bien portant, les économistes de son pays, pour qu'il se soit associé, dans sa préface de traducteur, aux haines et aux bizarreries de cet Allemand nébuleux et atrabilaire ? »
    Je remercie M. Blanqui de l'intérêt qu'il veut bien prendre à ma santé, et j'aime à croire, de mon côté, que l'émotion que lui a causée la publication du Système national n'aura pas altéré la sienne. Quoi qu'il en soit, je n'hésite pas à le reconnaître, les économistes de mon pays, tant les économistes dignes de ce nom, suivant M. Blanqui, c’est-à-dire libre-échangistes, que les économistes indignes, ne m'ont jamais fait aucun mal ; je suis tout aussi innocent à leur égard qu'ils sont irréprochables envers moi, M. Blanqui excepté, bien entendu. Est-ce qu'on nuit aux gens pour n'être pas de leur avis en tout point ? Est-ce qu'on est l'ennemi de ceux dont on combat les doctrines avec courtoisie ? Tous ceux qui liront ma préface la trouveront calme et polie ; tous ceux qui liront mes notes témoigneront du soin que j'ai mis à rectifier quelques jugements erronés de l'auteur allemand, de mon culte pieux pour la mémoire des fondateurs d'une science que je cultive, quoiqu’indigne. Dans deux de ces notes j’ai cité M. Blanqui, l’ingrat !
    C'est moi qui ai le droit de dire à mon adversaire : Qu'est-ce que je vous ai donc fait pour être en butte aux traits de votre haine ? Qu'est-ce que je vous ai fait pour que vous cherchiez par tous les moyens à dénigrer un honnête homme ? Ou plutôt, comment êtes-vous ennemi de vous-même à ce point de descendre, par un tel langage, des hauteurs de l'institut ?

    En terminant cette réponse, je ne puis assez m'étonner de la légèreté avec laquelle un professeur parle d'un livre sérieux qu'il ne paraît pas même avoir lu. Que trouve-t-on dans ce compte rendu ? L'éternelle plaisanterie sur les cornes de cerf et les langues de vipère, qui constitue le fond de la polémique de M. Blanqui depuis vingt-cinq ans ; des invectives contre l'auteur et contre le traducteur ; voilà tout, absolument tout. M. Blanqui déclare List prohibitionniste, lorsqu'il n'y a pas dans tout l'ouvrage un seul argument en faveur de la prohibition. À l'en croire, l'auteur du Système national serait un homme obscur. De bonne foi, M. Blanqui aurait-il été piqué au vif par la boutade d'un homme obscur, et conterait-il sa peine à tous les échos, comme ces maris trompés, qui font du scandale, afin d'apprendre leur mésaventure à tout l'univers ?

    Je vous serais obligé, monsieur le directeur, de vouloir bien insérer la présente lettre dans votre prochain numéro, et de recevoir l'assurance de ma parfaite considération.

HENRI RICHELOT.

12 -  L'économie politique mise à la portée de tout le monde.

13 - Malgré ces observations, le reproche de plagiat n'a pas été épargné à l'auteur du Système national. On a essayé notamment, mais sans aucun succès, de faire honneur de ce système à un professeur obscur d'une université hessoise, auquel List l'aurait pris purement et simplement sans avouer son larcin. Les pièces de ce procès se trouvent dans les numéros du Zollvereinsblatt des 21 janvier et 3 février 1846. (H. R.)

14 -  L'économie nationale envisagée du point de vue historique, 5e cahier et De l'importance d'une industrie manufacturière nationale, 9e cahier.

15 -  Il y a lieu de croire que List veut parler ici de M. Rau, professeur distingué à l'université de Heidelberg, et auteur d'un traité d'économie politique, qui a eu plusieurs éditions. (H. R.)

16 -  Voir le chapitre XVII du 2e livre de cet ouvrage.

17 - Je donne plus loin un extrait d'un écrit publié en 1847 par M. de Hermann sur la théorie du commerce international. Quant à Nebenius, je saisis cette occasion de réparer une omission dont je me suis involontairement rendu coupable à son égard dans mon livre de l’Association douanière allemande.
Nebenius mérite une place distinguée dans une histoire du Zollverein. Dès 1819, il avait fait paraître une brochure remarquable, où étaient nettement exposées les considérations qui devaient décider les États allemands à former entre eux une union commerciale, ainsi que les maximes qui devaient servir de base à cette union, et qui servirent en effet de base au Zollverein ; en 1820, il était l'un des membres les plus importants du congrès de Darmstadt. Plus tard, il contribua puissamment à l'accession de Bade qui avait soulevé dans le grand-duché une vive opposition.

18 - « C'est par suite des fausses notions répandues par le système réglementaire, que la plupart des écrivains allemands regardent l'économie politique comme la science de  l'administration. » Say, Cours d'économie politique, tome II, pag. 551. édition Guillaumin.

19 - Je reviendrai, dans une note ultérieure, sur cette distinction. (H. R.)

20 - Plus tard l'occasion pourra s'offrir à moi de donner quelques explications sur les idées et sur les actes remarquables de ces deux hommes en ce qui touche la politique commerciale allemande. Je les ai connus personnellement l'un et l'autre au congrès de Vienne en 1820. Müller, avec lequel je me suis souvent trouvé chez le feu duc d'Anhalt-Coethen, qui faisait alors de l'opposition contre la Prusse, m’a honoré de sa confiance. Gentz était moins abordable à cause du poste qu'il occupait et de ses rapports avec l’Angleterre ; cependant il eut à plusieurs reprises avec moi des discussions, qui, bien que non dépourvues d'intérêt, n’aboutirent pas à une commune entente : car, immédiatement après mon départ de Vienne, il entama contre moi, dans la Gazette d'Augsbourg, une polémique anonyme, que je me flatte d'avoir soutenue avec quelque honneur.

21 - Page 57. « Ils ont pris toute leur sagesse dans Adam Smith, esprit étroit, mais plein de pénétration dans son étroite sphère, dont ils proclament les maximes à tout propos, avec des développements insipides et en les récitant comme des écoliers. Sa science est très-commode, car, indépendamment de toute idée, abstraction faite de toutes les autres directions de la vie humaine, il construit un système commercial universel, qui convient également à tous les peuples et à toutes les circonstances, et où l'art consiste laisser les gens faire ce qu'ils voudront. Son point de vue est celui de l'intérêt privé ; que l'État doive en avoir un autre plus élevé, et qu'en vertu de celui-là l'industrie nationale doive suivre une direction tout autre que ne le désire celui qui ne poursuit que de vulgaires jouissances, il ne s'en doute pas. Combien une telle sagesse, développée avec une sagacité dont la profondeur seule peut venir à bout, avec du savoir, de l'érudition même, doit séduire un siècle tout entier placé au même point de vue ! Je le les et je le critique. Il ne se lit que lentement, car il conduit par un labyrinthe d'abstractions stériles au milieu de l'enchevêtrement artificiel de ses forces productives, où il est plus fatigant encore que difficile de le suivre.» — Page 61. «  Je viens d'en finir avec Adam Smith à ma grande satisfaction, car, vers la fin, quand il vient à parler grandes affaires d'État, guerre, justice, éducation, il devient tout à fait stupide. Il faudra que j'écrive sur lui avec détail ; cela en vaut la peine, car, avec Napoléon, c'est actuellement le monarque le plus puissant en Europe. » (Littéralement vrai.) — Page 73. « J'en suis à ma sixième feuille sur Adam Smith et j'aurai fini demain. J'emporterai à Berlin mon travail.» — Page 56. « L'économiste Krause copie Adam Smith de la façon la plus inepte et la plus impertinente, si platement qu'il va jusqu'à employer les mêmes exemples ; seulement, lorsqu'Adam Smith parle d'un fabricant de draps, il dit un fabricant de toiles ; et à la place de Calicut et de Londres, il met Tranquehar et Copenhague. » (Littéralement exact.)

22 - L’animosité de List contre Adam Smith est ici d'une exagération puérile. N'était-il pas plus naturel de supposer que l'auteur de la Richesse des nations a fait mettre au feu ses manuscrits, par le même

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:04

NOTICE BIOGRAPHIQUE

sur Frédéric List

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 



    Le Système national d Économie politique a paru en 1841, et a eu en quelques années plusieurs éditions, sans éprouver de changement ; il devait avoir une suite, mais la rédaction du Zollvereinsblatt, fondé en 1843, divers opuscules, diverses affaires prirent depuis lors tous les instants de son auteur.

    M. L. Haüsser, professeur d'histoire à l'université de Heidelberg, a réuni tout récemment les plus importants entre les autres écrits de l'homme éminent qui avait été son ami. Voici la liste de ces écrits avec la date de leur publication ou de leur composition :

    1817. — Avis sur la création d'une Faculté de sciences politiques.

    1818 à 1820. — Écrits pour la Société de commerce.

    1839. — La Liberté et les Restrictions en matière de commerce extérieur, envisagées du point de vue historique.

    1839. — De l'Importance d'une industrie manufacturière nationale.

    1842. — La Constitution agraire, l'Agriculture rabougrie et l'Émigration.

    1844. — Des Chemins de fer allemands.

    1844. — Des rapports de l'Agriculture avec l'Industrie et le Commerce.

    1845. — De la Réforme économique du royaume de Hongrie.

    1846. — L'Unité économique et politique de l'Allemagne.

    1846. — De l'importance et des Conditions d'une alliance entre l'Angleterre et l’Allemagne.

    M. Haüsser, s'acquittant avec piété et talent d'une mission qui lui avait été confiée par la famille, a consacré en même temps tout un précieux volume à la biographie de l'illustre défunt. Je ne puis qu'y renvoyer ceux qui désirent étudier à fond ce grand coeur. Mais, bien que le but de la présente publication soit avant tout théorique, je ne puis me dispenser de retracer en quelques pages la vie de celui dont j'ai traduit le principal ouvrage. C'est surtout au travail détaillé de M. Haüsser que j'emprunte les données qu'on va lire sur un homme que je n'ai connu que par ses écrits et par sa renommée.

    Frédéric List naquit le 6 août 1789, en Souabe, dans la ville libre de Reutlingen, de parents considérés. Jean List, son père, mégissier en grand, était membre du Magistrat, et, plus tard, il fit partie du conseil municipal, lorsque la cité passa sous la domination du Wurtemberg. Envoyé à l'école latine, le jeune Frédéric montra, malgré sa vive intelligence, peu de goût pour les langues anciennes ; en revanche, il écrivait en allemand mieux qu'aucun de ses camarades. Sorti de l'école à l'âge de quatorze ans, on le destinait à exercer la profession paternelle, dans laquelle son frère aîné devait l'instruire ; mais la mégisserie lui allait moins encore que le latin. Son maître quittait-il un instant l'atelier, l'indocile et malin apprenti disparaissait aussitôt ; on le retrouvait ordinairement, dans le jardin, au pied d'un arbre, livré à une lecture, ou sur un étang du voisinage, occupé de quelque essai de navigation. Son frère perdit patience ; on désespéra de l'avenir de Frédéric comme mégissier, et, après l'avoir laissé quelque temps à lui-même et à ses livres, on se décida à en faire un employé.

    List avait dix-sept ans lorsqu'il quitta sa ville natale pour suivre cette carrière. Après avoir rempli divers emplois dans plusieurs villes du pays, il occupait en 1816 une position honorable dans l'administration centrale du Wurtemberg et il y jouissait de la confiance d'un homme d'État distingué, le ministre Wangenheim. Wangenheim, chef d'un cabinet libéral, que soutenaient alors les sympathies du roi, avait trouvé dans ce talent généreux un utile auxiliaire. Né dans une ville libre, List y avait puisé un vif attachement pour les libertés municipales ; la centralisation administrative qui existait en France sous l'empire et qui régnait aussi dans le Wurtemberg, lui était odieuse. Contre la bureaucratie wurtembergeoise en particulier, il avait des motifs personnels de ressentiment ; de misérables tracasseries, de scandaleuses exigences avaient abrégé les jours de sa mère et avaient été cause de la mort prématurée et déchirante de son frère aîné. Lui-même avait vu de près les abus de l'administration ; aussi prêtait-il le concours le plus zélé aux réformes de Wangenheim.

    Dans la pensée de préparer au pays des serviteurs plus éclairés, ce ministre créa a Tubingen, en 1817, une faculté des sciences politiques ; il y offrit une chaire à son jeune collaborateur ; après quelque résistance, celui-ci se laissa décider par l'utilité du but à accepter une fonction, pour laquelle, disait-il lui-même, il était loin d'être mûr, et qui peut-être convenait mal à sa nature ardente. Pendant le peu de temps qu'il occupa cette chaire, suivant le voeu de son patron, il y fit la guerre aux préjugés et la propagande en faveur des principes du gouvernement constitutionnel.

    En même temps, dans un journal fondé en 1818 à Heibronn avec quelques-uns de ses amis, l'Ami du peuple de Souabe, il créait un nouvel instrument pour la régénération de son pays, et il y réclamait une bonne représentation nationale, l'administration soumise à un contrôle, l'indépendance des communes, la liberté de la presse et le jury.

    Cependant le ministère de la réforme avait cédé la place aux hommes de l'ancien régime ; et List avait perdu son appui officiel. Son journal ayant été trouvé incommode, on le supprima. Le libéralisme de son cours ne parut pas moins gênant, il donna lieu à des avertissements de l'autorité. À cette époque, c’était en 1819, List, se plaçant à la tête de la Société allemande d'industrie et de commerce, était entré dans une nouvelle et glorieuse carrière. L'administration wurtembergeoise l'accusa, à cette occasion, d'avoir, étant au service du Wurtemberg, accepté sans sa permission un emploi à l'étranger ; pour en finir avec toutes ces chicanes et pour se vouer tout entier à sa grande mission nationale, List se décida à se démettre de sa chaire, ce qu'il fit par une lettre remarquable au roi de Wurtemberg. Six semaines après cette démission, Reutlingen, sa ville natale, le nomma son représentant ; comme il n'avait pas trente ans accomplis, ce choix fut annulé par l'administration.

    Les détails que List lui-même a donnés dans la préface du Système national sur l'agitation qu'il dirigea pour l'abolition des douanes intérieures, me dispensent de m'arrêter sur cette période importante de sa vie. L'idée de l'association commerciale jaillissait de la situation même de l'Allemagne, elle était en quelque sorte dans l'atmosphère. List, en se chargeant de cette idée, lui et quelques industriels, à la première foire de Francfort-sur-le-Mein en 1819, en la poussant pendant deux années fécondes, non-seulement par sa plume, mais par des démarches actives auprès des hommes influents et des ministres de toutes les cours, auprès des monarques eux-mêmes, lui fit faire, au milieu de difficultés sans nombre, un chemin rapide, et lui assura l'avenir, un avenir prochain.

    De retour dans son pays, la ville de Reutlingen, à la fin de 1820, lui confia de nouveau un mandat politique, et les portes des États du Wurtemberg s'ouvrirent devant lui le 6 décembre. Dès les premiers jours de sa vie parlementaire, plein de la pensée qu'il avait personnifiée en lui, il saisit l'assemblée d'une proposition tendant à l'abolition des barrières intérieures et à l'union commerciale des États allemands. Quelques jours après il demandait la création d'une commission ayant pour but de soulager le pays de l'excès de ses charges et d'aviser à une répartition équitable de l'impôt ; par une troisième proposition, enfin, il réclamait des chambres un budget annuel. Telle était l'ardeur dévorante de son début ; mais l'ajournement de la Diète, qui eut lieu le 20 décembre, prévint les débats orageux que de telles propositions auraient soulevés.

    List n'était pas un révolutionnaire ; dans des notes biographiques qu'il a laissées, il se défend contre un tel reproche. Le révolutionnaire, dit-il, ne fait que détruire sans édifier, ou, s'il faut qu'il édifie, il cherche à bâtir son édifice sur une table rase ; lui, il a toujours pris l'état de choses existant comme point de départ de ses réformes, sa république avait toujours à sa tête un roi ou un empereur. La vérité est que List n'allait pas et n'est jamais allé au delà du libéralisme constitutionnel ; mais il était, comme il l'a été à peu près toute sa vie, fort en avant de ses compatriotes, et les abus avaient en lui un adversaire décidé et fougueux.

    C'est ainsi que, peu après la session, il traça le projet d'une pétition qui devait être adressée par ses commettants à la chambre des députés et servir de programme d'une opposition parlementaire ; projet hardi, imprudent, qui décida de sa destinée. Un exemplaire lithographié de cette pièce étant, par anticipation, tombée entre les mains du gouvernement, des poursuites furent ordonnées contre son auteur ; en conséquence, en février 1821, la chambre des députés ayant été convoquée de nouveau, son exclusion fut demandée par le ministère, aux termes de la constitution, et, malgré une belle et vigoureuse défense, elle fut prononcée par 56 voix contre 36.

    Cette étrange façon de comprendre le gouvernement constitutionnel fit scandale non-seulement en Wurtemberg, mais dans toute l'Europe. Condamné, après un long procès, à dix mois de travail forcé pour outrage et calomnie envers le gouvernement, les tribunaux et l'administration du Wurtemberg, List chercha un refuge en France, et il fut sympathiquement accueilli à Strasbourg comme un libéral persécuté. Il se plaisait dans cette ville, autant qu'il le pouvait loin de sa femme et de ses enfants restés à Stuttgard, et il y projetait divers travaux littéraires, entre autres une traduction annotée du Traité d'économie politique de J.-B. Say ; mais les rancunes de ses adversaires le poursuivirent dans cet asile, puis dans le pays de Bade, puis enfin en Suisse de canton en canton.

    Dans un voyage qu'il avait fait à Paris, au commencement de 1823, pour y chercher une occupation, Lafayette lui avait offert généreusement de l'emmener avec lui en Amérique et de l'y patronner. Ce projet d'émigration souriait à List ; mais sa famille et ses amis l'en dissuadèrent. L’année suivante, las de la vie errante qu'il menait depuis deux ans et demi, il finit, sur leurs instances et comptant sur la clémence royale, par rentrer dans le Wurtemberg. Il ne tarda pas à se repentir de sa confiance. Enfermé dans la forteresse d'Asperg, on l'y employa à des expéditions et on le traita durement comme un malfaiteur. Enfin, par l'intercession de quelques amis, il fut élargi au mois de janvier 1825, sous la condition de s'expatrier. Ni l'Allemagne ni la France ne lui offraient de riantes perspectives ; des lettres de Lafayette, avec lequel il n'avait cessé d'être en relation et qui l'avait devancé de l'autre côté de l'Atlantique, le décidèrent à choisir les États-Unis pour son lieu d'exil.

    Lui-même a retracé les impressions qu'il éprouva au moment solennel du départ : « Le 15 avril, au point du jour, nous nous mîmes en route, chargés comme des émigrants, à pas lents comme si nous avions peur d'atteindre trop tôt la frontière. Ma femme et moi, nous étions livrés à de tristes pensées ; nous allions quitter l'Allemagne et tout ce qui nous y était cher ; la quitter pour toujours peut-être, peut-être, en franchissant l'Océan, voir un de nos enfants enseveli dans ses abîmes, peut-être succomber à notre chagrin et les laisser orphelins sur la terre étrangère ! Nous n'osions nous regarder, craignant de nous trahir l'un à l'autre. Tout à coup les enfants se mirent à chanter la chanson : « Allons mes frères, du courage ; nous allons par terre et par mer en Amérique. » Il nous fut impossible alors de contenir notre douleur. Ma femme fut la première à se remettre. « Tu n'as rien à le reprocher, me dit-elle, tu t’es conduit comme un homme, nous n'émigrons pas par caprice. Ayons confiance en Dieu ; c'est lui qui nous protégera. Mes enfants, nous allons chanter avec vous. » C'était une des plus belles matinées que j'aie jamais vues. Le soleil dardait ses premiers rayons sur ce paradis du Palatinat. Ce spectacle fut pour notre peine un baume adoucissant, et bientôt nous chantâmes joyeusement tout ce que nous savions de chansonnettes de Schiller, et finalement la chanson badine d'Uhland : « J'ai donc enfin quitté la ville ! » Les gens qui nous rencontraient devaient nous prendre pour la famille d'un employé bavarois monté en grade plutôt que pour des bannis. — Le bas Palatinat est une délicieuse contrée. La nature y prodigue tout ce qui est nécessaire à l'homme, et surtout le vin, ce don de Dieu, qui embellit la vie sociale et accroît les forces de l'homme. C'est pour le pays un bonheur que sa qualité ne s'élève pas au-dessus de la médiocrité dorée. S'il avait un peu plus de prix, le peuple ne le ferait venir que pour la table des grands. Tel qu'il est, il coule dans les veines des vignerons ; à ceux qui l'ont produit à la sueur de leur front il procure des heures de joie.

    De Saarbruck nos exilés se rendirent au Havre par Metz, Paris et Rouen. Dans ce trajet, List remarqua la fertilité et l'animation de la Normandie ; et l'activité manufacturière de Bolbec lui remit à la pensée la théorie d'Adam Smith. « J'ai déjà combattu cette théorie dans mes articles pour la Société de commerce, mais la question mérite un plus mûr examen. J'espère que les États-Unis m'offriront un bel exemple à l'appui de mon opinion ; ils ont pratiqué la théorie jusqu'à ce que leur industrie fût par terre, et alors ils ont eu recours au système que les théoriciens réprouvent. »

    Le Havre l'intéressa vivement, et il était d'avis qu'on pourrait aisément doubler le commerce de ce port en le joignant au Rhin par des canaux ou par des chemins de fer.

    Arrivé à New-York au mois de juin, après une traversée assez heureuse, il se hâta d'aller trouver Lafayette à Philadelphie. Le héros des deux mondes le reçut avec bonté et l'invita obligeamment à l'accompagner dans sa marche triomphale au milieu du peuple américain. List assista ainsi, le 4 juillet 1825, à côté de Lafayette, à la fête de la déclaration d'indépendance qui l'émut profondément, et, grâce à cette recommandation puissante, il fit la connaissance de Henri Clay et des principaux hommes d'État de l'Amérique.

    Après quelques tâtonnements, il résolut de fixer sa résidence dans la Pennsylvanie, avec l'arrière-pensée de fonder une école des arts et métiers. Ayant acheté pour une somme assez modique, près de Harrisbourg, une maison avec jardin et prairie, qui paraissait avantageusement située, il y fit venir sa famille qu'il avait laissée à Philadelphie, acheta une douzaine de vaches, et s'occupa d'exploiter sa nouvelle propriété.

    Mais la mauvaise foi des habitants du pays rendit l'exploitation fort onéreuse ; le lieu était malsain, les nouveaux venus eurent la fièvre les uns après les autres, il fallut songer à se défaire de la maison à tout prix, et il ne se présentait pas d'acheteurs ; à bout de ressources, List accepta alors l'offre qu'on lui fit de rédiger une feuille allemande dans la petite ville de Reading.

    Ce fut à cette époque publia sur la question de la liberté commerciale une série de lettres en langue anglaise qui firent une grande sensation, et qui contenaient le germe du Système national. La préface de ce dernier ouvrage présente à ce sujet d'intéressants détails. Ce succès avait encouragé List à la composition d'un ouvrage d'économie politique plus étendu, mais un bonheur fortuit vint l’en distraire, et ajourner ce travail à douze ans de là.

    Ayant rencontré, en se promenant dans une montagne voisine, un gîte houiller des plus riches, il comprit sur-le-champ la portée de cette découverte, et réussit à former, pour en tirer parti, une société au capital de 700 mille dollars (3 millions 745 mille francs) ; non-seulement la mine fut exploitée, mais, pour la mettre en communication facile avec le canal de Schuylkill, on construisit, sur sa proposition, le chemin de fer de Tamaqua à Port-Clinton. L'entreprise promettait de brillants succès, et comme une large part d'intérêt avait été assurée à son promoteur, l'aisance reparut au sein de la famille exilée.

    Dans ces jours de prospérité, List ne pouvait se défendre de penser à cette Allemagne où il avait tant souffert : « Je viens de relire, écrivit-il à un ami en octobre 1828, ma correspondance pour la Société de commerce. Quels souvenirs ! C'étaient les jours dorés de l'espérance. J'ai eu le mal du pays pour six semaines et je n'ai pu tout ce temps m'occuper des affaires d'Amérique. Je suis pour mon pays comme une mère pour de laids enfants, elle les aime d'autant plus qu'ils ont été plus maltraités par la nature. Au fond de tous mes projets est l'Allemagne, le retour en Allemagne. » Dans les solitudes des montagnes Bleues, il rêvait un réseau de chemins de fer allemand, et en 1829, il adressait sur ce sujet à un haut fonctionnaire bavarois, Joseph de Baader, des lettres qui furent publiées dans la Gazette d'Augsbourg ; il écrivit au roi de Bavière lui-même ; dans un temps où en Angleterre même les chemins de fer n'avaient pas triomphé de tous les doutes, il s'écriait avec enthousiasme : « Quelle magnifique victoire de l'esprit humain sur la matière ! », et il retraçait avec une rare justesse de coup d'œil les immenses résultats qu'ils étaient destinés à produire.

    Cependant le chemin de fer pennsylvanien, qui se faisait sous ses auspices, avançait, et l'inauguration en eut lieu dans l'automne de 1831. Mais List n'y assistait pas ; quelques motifs qu'il eût de rester dans cette Amérique où il avait trouvé fortune et considération, il avait voulu revoir l'Europe. Peu de mois après notre révolution de Juillet, il avait obtenu du président Jackson une mission concernant les relations entre les États-Unis et la France ; le gouvernement fédéral l'avait en même temps désigné pour le consulat des Etats-Unis à Hambourg, poste qui devait lui frayer un retour honorable dans son pays.

    Il était arrivé dans les derniers jours de 1830 à Paris, homme nouveau sur un sol renouvelé. Cet esprit d'initiative, cette ardeur novatrice qui ne l'abandonnait jamais, l'avaient suivi aussi dans notre France. Il entretint de ses plans les hommes politiques du jour ; il appela notamment l'attention de MM. Rogier et Gendebien, de Belgique, alors à Paris, sur les avantages d'une jonction du port d'Anvers au Rhin par un chemin de fer ; dans la Revue encyclopédique, il écrivit sur les Réformes économiques, commerciales et politiques applicables à la France, et il y traita en particulier des chemins de fer ; dans le Constitutionnel il signala la nécessité d'une nouvelle loi sur l'expropriation pour cause d'utilité publique ; on sait que l'école saint-simonienne, avec laquelle il ne paraît avoir eu aucun rapport, propageait alors avec beaucoup d'éclat des idées semblables.

    De lui-même List avait presque immédiatement renoncé au consulat de Hambourg, dont les émoluments, ainsi qu'il l'avait appris, étaient nécessaires à celui qui l'occupait alors ; bientôt, du reste, sa nomination donna lieu à une protestation de la ville de Hambourg, provoquée, comme il le pensa, par le gouvernement wurtembergeois, et elle ne fut pas ratifiée par le sénat américain. Sa mission remplie, à la fin d'octobre 1831, il retourna en conséquence aux États-Unis, mais seulement pour y aller régler ses affaires. Dès l'année suivante, possesseur d'une fortune qui assurait son indépendance, et nommé consul à Leipsick, titre qui, à défaut de revenus, le mettait à l'abri des persécutions en qualité de citoyen américain, il s'embarqua de nouveau, lui et sa famille, pour cette vieille Europe qu'il ne devait plus quitter, malgré ses torts envers lui. L'état de santé de sa femme l’ayant retenu près d'une année à Hambourg, il ne fixa sa résidence à Leipsick que dans l'été de 1833.

    Débarqué à peine en Allemagne, avait poursuivi l'exécution des projets qui lui avaient fait franchir l'Atlantique. Déjà, dans son récent séjour à Paris, il avait conçu le plan d'une petite encyclopédie des sciences politiques destinées à répandre de saines doctrines sur ces matières ; il le reprit alors avec ardeur, s'assura le concours de deux des meilleurs écrivains politiques d'outre-Rhin, Rottek et Welcker, et conclut un arrangement avec un libraire. Cette publication du Staatslexicon, dans laquelle il mit son argent en même temps que son talent et ses soins de toute espèce, fut pour lui une source d'ennuis ; mais, sans réaliser toutes ses espérances, elle réussit néanmoins.

    Il ne suivait pas avec moins de vivacité son idée favorite d'un réseau de chemins de fer allemand ; à Hambourg cette idée avait été repoussée comme chimérique ; à Leipsick elle ne fut pas mieux accueillie dans le commencement ; mais peu à peu elle y gagna du terrain, et une brochure lumineuse que List publia sur un Système de chemins de fer saxon comme base d'un système allemand et en particulier sur l'établissement d'une ligne de Leipsick à Dresde, et où toutes les voies qui furent depuis construites en Allemagne sont indiquées de main de maître, fit une sensation prodigieuse. Le gouvernement et les chambres de Saxe, et les autorités municipales de Leipsick votèrent des remercîments à l'auteur ; les chefs du commerce de cette place vinrent à lui ; sous ses auspices une société se forma pour la construction du chemin de Leipsick à Dresde ; membre du comité, il donna une impulsion vigoureuse à l'entreprise ; mais il n'y recueillit lui-même que des dégoûts. Il avait eu la générosité de ne pas mettre de condition expresse à son concours : « Les habitants de Leipsick, lui avait dit un des membres les plus considérables de la Société, ne sont pas des Yankees, ils se conduisent comme des hommes d'honneur. » Les Yankees avaient fait sa fortune ; les habitants de Leipsick lui offrirent à titre de don honorifique une somme de 2 000 thalers (7 500 fr.) ; tel était le prix de tant d'efforts, de tant de sacrifices ! Après avoir raconté cette mesquinerie, M. Haüsser ajoute qu'il n'y a pas lieu de s'en étonner, et que les choses ne se font pas autrement en Allemagne.

    Quelque blessé qu'il fût des procédés dont on usait à son égard, l'indomptable activité de List n'en était pas ralentie ; pour la cause des chemins de fer, il entretenait une correspondance suivie avec les principales villes d'Allemagne ; il faisait paraître dans les journaux les plus accrédités des articles sans nombre ; il faisait des démarches personnelles, notamment auprès des hommes les plus importants de Berlin. L'opinion publique était vivement émue pour ce grand intérêt national, et, si les gouvernements hésitaient encore, l'industrie particulière se mettait en campagne sur plusieurs points. Ce mouvement fut encore accéléré par le Journal des chemins de fer, que List fonda à la fin de 1835.

    Peu après, la même cause le conduisit à Francfort-sur-le-Mein ; dans cette ville, l'idée lui vint d'aller revoir son pays natal après un éloignement de plus de quinze années. Ses compatriotes l'accueillirent à bras ouverts ; tout Stuttgard ne parla pendant quelques jours que du consul List ; il se crut réconcilié avec le gouvernement wurtembergeois ; en Wurtemberg, dans le pays de Bade, on lui témoignait partout les plus grands égards ; la Faculté de droit de Fribourg, après examen des pièces de son procès, en déclara la nullité ; dans sa joie d'une telle réception, il écrivait à sa femme : « Ce sont de braves gens que les Souabes ! », et il était décidé a se fixer de nouveau parmi eux ; mais on refusa de lui rendre sa qualité de citoyen, et l'on consentit seulement à le traiter comme un étranger ayant permission de résider dans le royaume. Cruellement déçu, il retourna à Leipsick, où de nouveaux chagrins l'attendaient ; son Journal des chemins de fer était en voie de prospérité ; le gouvernement autrichien interdit à cette feuille l'entrée du territoire impérial ; et à la même époque, il apprit que la crise financière des États-Unis l'avait à peu près ruiné. Afin de prendre sur ce dernier point des informations exactes et de se remettre des dégoûts dont on l'avait abreuvé dans son pays, à la fin de 1837, il partit pour Paris avec l'une de ses filles, qui écrivait sous sa dictée et qui savait parfaitement le français.

 

    Dans ce voyage, il fit une halte agréable à Bruxelles ; il y fut accueilli poliment par M. Nothomb, cet homme d'Etat si spirituel et si aimable ; le roi Léopold lui témoigna de l'intérêt ; enfin, la rencontre du docteur Kolb, dans une excursion à Ostende, renoua d'anciennes relations et ouvrit à l'éminent voyageur les colonnes de la Gazette d'Augsbourg.

    En France, sur la recommandation du roi des Belges, il fut admis auprès de Louis-Philippe ; il fut charmé de son entrevue avec ce prince, qui l'entretint de l'Allemagne, de l'Amérique du Nord, des cultivateurs allemands de la Pennsylvanie, et qui parla tour à tour français, allemand et anglais, suivant qu'il était question de l'un ou de l'autre des trois pays. Mais, il fut peu satisfait de la France ; en 1830, venant des États-Unis, il nous avait trouvés frivoles ; alors, plus pénétré encore de l'importance d'un réseau de chemins de fer français, il s'écriait en présence de nos retards et de notre impuissance : « Ces gens-là ne s'intéressent qu'au théâtre et à la guerre. » Le temps qu'il passa dans notre capitale ne fut pas d'ailleurs perdu pour lui ; la préface du Système national explique comment un sujet de prix proposé par l'Académie des sciences morales et politiques tourna son activité vers une question qui l'avait occupé toute sa vie, celle du commerce international, comment un Mémoire improvisé devint peu à peu un volume, et comment, par des articles insérés dans la Revue trimestrielle allemande et dans la Gazette d'Augsbourg, il prépara ses compatriotes à la publication de ce beau livre. Tout entier à la composition de son ouvrage, il vivait dans la retraite, et ne voyait même parmi ses compatriotes que Heine, Venedey et Laube : « Sitôt que j'aurai fini mon premier volume, disait-il à ce dernier, je retournerai en Allemagne, j’y prêcherai une économie nationale pratique, fruit de mon expérience durant vingt années, et je m'y brouillerai avec tous les savants. »

    Le reste de sa famille était venue le rejoindre à Paris ; il était plein de santé et paraissait heureux ; la mort de son fils vint troubler sa félicité domestique. Ce jeune homme, dont il avait voulu faire un ingénieur, entraîné par un goût décidé pour la vie militaire, avait pris du service dans notre armée de l'Algérie, et paraissait destiné à un avancement rapide ; il fut emporté par la fièvre chaude. List fut accablé de ce coup, qu'il ressentit jusqu'à ses derniers jours. Il n'avait plus rien à faire en France* ; dans l'été de 1840, il reprit le chemin de l'Allemagne, laquelle semblait, à ce moment, sortir de sa langueur et où il croyait avoir à jouer un rôle.

    En retournant a Leipsick, il eut connaissance qu'une vive inquiétude régnait dans les principautés thuringiennes au sujet de la direction du chemin de fer de Halle à Cassel ; il était question d'abandonner l'ancienne route commerciale par Weimar, Erfurt, Gotha et Eisenach, afin d'abréger un peu le parcours ; List comprit qu'on faisait une faute ; et, par sa plume et son activité personnelle, il fit prévaloir le tracé le plus conforme aux intérêts de la contrée. « C'est à un seul homme, dit le duc de Saxe-Gotha, que nous sommes redevables de ce résultat, et cet homme est le consul List, que l'ingratitude dont on a payé son patriotisme n'a pas empêché de nous consacrer son temps et ses efforts pour nous éclairer sur nos véritables intérêts. » A cette occasion, en novembre 1840, l'université d'Iéna lui décerna le diplôme de docteur en droit, pour ses services dans la cause de la Société de commerce et dans celle des chemins de fer allemands.

    Après un court séjour à Weimar, le nouveau docteur choisit Augsbourg pour sa résidence, agita de nouveau, dans la Gazette, les grands intérêts économiques de son pays, et fit paraître, au mois de mai 1841, le Système national, dont le succès fut immense. Si la préface de cet ouvrage est, dans quelques endroits, amère et passionnée, c'est (l'auteur l'a expliqué plus tard dans une lettre a son ami) qu'elle fut écrite sous l'impression de la nouvelle qu'il se négociait avec l'Angleterre un traité de commerce sur des bases ruineuses pour l'Allemagne : « Sans cela, ajoute-t-il, comment me serais-je avisé de porter aux nues, comme je l'ai fait, le jeune Marwitz ? » Le nom de List retentit alors dans toutes les bouches avec les éloges des uns et les injures des autres ; et le banni de 1825 atteignit enfin un but qu'il n'avait cessé de poursuivre et qui toujours lui avait échappé ; à la suite d'une audience que lui accorda le roi de Wurtemberg, le département criminel lui notifia sa réhabilitation.

    Rétabli d'une chute où il s'était cassé la jambe et qui avait quelque temps interrompu ses travaux, List se prépara à des luttes nouvelles. Le débat entre le libre échange et la protection était très-vif alors, et il avait été ranimé encore par le congrès douanier de l'Association allemande en 1842. List proposa à l'éditeur Cotta de fonder un organe spécial pour les questions économiques en général, et pour le système protecteur en particulier. Le 1er janvier 1843, ce journal parut sous le titre heureux de Zollvereinsblatt, ou feuille de Zollverein. Le rare talent de journaliste dont List avait déjà donné tant de preuves, jeta alors plus d'éclat que jamais ; sans position officielle, sans titre, sans fortune, en butte à toutes sortes d'attaques et de calomnies, le rédacteur en chef du Zollvereinsblatt devint un homme considérable par le seul prestige de son talent et de son caractère.

    Les dépêches des ministres britanniques le signalèrent au cabinet de Londres comme un ennemi dangereux. Sa polémique était inspirée en effet par la pensée de soustraire complètement son pays au monopole manufacturier de l'Angleterre ; mais il se défendait d'éprouver de la haine contre une nation qu'il admirait, qui était pour lui la nation modèle. Voici ce qu'il répondit une fois au reproche qu'un Anglais lui avait adressé d'annoncer avec une joie barbare la chute prochaine de la puissance britannique : « Bien loin de partager les sentiments ridicules des Français qui, à chaque désastre que les Anglais éprouvent aux Indes orientales ou en Chine, à chaque mauvaise nouvelle des Antilles ou du Canada, à chaque naufrage d'une frégate anglaise, prédisent d'un air triomphant la chute de la Grande-Bretagne, nous avons toujours pensé que l'Angleterre n'est qu'au début de sa grandeur. Non, nous n'irons pas de gaieté de cœur compromettre notre réputation de publiciste en annonçant un événement, qui ne saurait arriver, que si l'Angleterre continuait à abêtir systématiquement une grande partie de sa population, et à gouverner ses cent millions de sujets dans l'Inde plus mal que le pacha d'Égypte ne gouverne ses Fellahs. Peut-être aucun écrivain n'a exalté l’Angleterre autant que nous, et, loin de haïr les Anglais, nous sympathisons avec eux plus qu'avec aucun autre peuple. Ce que nous détestons de toute notre âme, c'est cette tyrannie commerciale de John Bull qui veut tout absorber, qui ne veut laisser s'élever aucune autre nation, et qui cherche à nous faire avaler les pilules fabriquées par sa cupidité comme un pur produit de la science ou de la philanthropie. »

    Cependant ce chaleureux patriote, ce grand agitateur, avait ses jours de lassitude et de découragement. L'avenir des siens l'inquiétait ; des pourparlers pour lui donner une position officielle en Wurtemberg ou en Bavière n'avaient pas eu de suite ; sa santé et sa fortune détruites après tant d'efforts, il se voyait réduit à vivre de sa plume, d'une feuille que l'autorité pouvait supprimer au premier jour. Lui, qui habituellement travaillait avec autant de facilité que d'ardeur, se sentait quelquefois affaissé, et c'était pour lui un supplice horrible d'avoir à fournir de la copie pour remplir son journal.

    A ses souffrances, à la fois physiques et morales, il cherchait un remède dans des voyages, voyages d'ailleurs bien remplis, bien employés. En 1844 nous le voyons en Belgique où il suggère les bases du traité de commerce et de navigation qui mit fin à un différend entre cet État et l'Association allemande, mais qui n'a pas réalisé les espérances conçues par ses négociateurs ; puis à Munich, où un congrès agricole lui fournit l'occasion de traiter, dans un écrit remarquable, de la solidarité qui existe entre l'industrie manufacturière et I'agriculture ; puis enfin à Vienne et en Hongrie, où son voyage est une continuelle ovation, et où il sème libéralement les idées dont sa tête est pleine.

    A la suite de son séjour au milieu des Magyars, il écrivit sur la Hongrie un mémoire, où nous lisons ces lignes en partie prophétiques : « Quand même nous n'aurions en perspective ni révolution, ni guerre européenne, il existe en France trop de mécontentement et d'irritation pour qu'il n'y ait pas lieu de craindre du moins des troubles sérieux à la mort du roi. Ces troubles tourneraient soudainement du côté de l'Ouest toute l'attention de l'Autriche et de la Prusse. Supposons que la plaie de la Hongrie reste encore ouverte, rien ne serait plus naturel que de voir l'opposition hongroise saisir cette occasion favorable d'élever les plus hautes prétentions vis-à-vis du gouvernement autrichien réduit aux abois. Ce serait alors pour la Russie le moment propice d'intervenir entre l'Autriche et la Hongrie. »

    List était alors à l'apogée de son influence ; il répandait partout la vie autour de lui ; il était comme le centre auquel tous les grands intérêts du pays aboutissaient ; il était, comme on l’a appelé, l'Agent général de l'Allemagne (der Allgemeine deutsche consulent) ; mais, malgré quelques témoignages de la sympathie publique, sa situation personnelle restait toujours la même. En remerciant des industriels qui lui avaient adressé un présent, il écrivait avec tristesse : « Lorsqu'en 1818 je me mis à la tête de cette Société de commerce d'où est né le Zollverein, j'avais une belle fortune, et de plus une place qui me donnait un honnête revenu et n'assurait un avenir administratif. Mes efforts dans l'intérêt de l'industrie allemande ont eu pour conséquence la perte, non-seulement d'une grande partie de ma fortune, mais encore de mon emploi, de ma carrière, enfin de mon pays. À mon retour d'Amérique, en 1831, j'étais redevenu riche. En travaillant pour les chemins de fer et pour une politique commerciale allemande, j'espérais avoir bien mérité de mon pays et conserver au moins ma fortune. Pour prix de mon zèle, j'ai été persécuté et j'ai perdu une grande partie de ce que j'avais. Aujourd'hui, près de la soixantaine, et affligé d'infirmités physiques, je ne vois l'avenir qu'avec inquiétude ; je ne me crois pas même assez de force pour émigrer une seconde fois aux États-Unis, où des amis m'appellent et où je me rétablirais facilement en quelques années. » A la même époque, le dénigrement stupide, l'envie, la calomnie se déchaînaient pour lui contester ses titres les plus clairs, et comme pour lui porter le dernier coup. Que je me sais de gré de lui avoir rendu alors spontanément, dans l'Association douanière allemande, un humble hommage, dont j'ai appris depuis avec bonheur qu'il avait été vivement touché !

    Le Zollvereinsblatt avait souffert de fréquentes absences de son rédacteur en chef, et celui-ci, à qui Cotta avait cédé sa propriété, se disposait à lui imprimer un nouvel élan. C'était en 1846 ; la ligue triomphait en Angleterre, comme il l'avait toujours prévu ; il ne put résister à l'envie de voir Londres à cette heure décisive. Il se mit en route au mois de juin : « J'ai été témoin la nuit dernière, écrivit-il presque en arrivant, de deux événements considérables ; dans la chambre haute, j'ai vu la législation des céréales décéder aux acclamations de leurs seigneuries, et, quelques heures après, dans la chambre basse le ministère Peel recevoir le coup de mort ; j'en suis encore tout ému. La place que j'occupais m'offrait un riche sujet d'observations. Devant moi était l'égyptien Ibrahim avec sa suite. Quelques-uns des hommes politiques les plus considérables, notamment lord John Russell, sont venus échanger quelques paroles avec lui. Lord Monteagle a eu l'obligeance de me désigner non-seulement les pairs et les littérateurs distingués qui se trouvaient dans notre voisinage, mais les membres les plus importants de la chambre des Communes. « Le vieux monsieur que voici, me dit le docteur Bowring, le vieux monsieur au frac bleu, qui incline la tête sur sa poitrine comme s'il dormait, c'est le duc de fer**. Voulez-vous me permettre de vous présenter M. Mac-Gregor ? » Un homme poli, au regard intelligent, me serra la main. « M. Cobden désire faire votre connaissance, me dit-on, d'un autre côté ; » et un homme, encore jeune et à la physionomie heureuse, tendit la main vers moi : « Vous êtes donc venu ici pour vous convertir ? — Oui, répondis-je, et pour demander l'absolution de mes péchés. » Je restai ainsi un quart d'heure à plaisanter au milieu de mes trois grands adversaires. Quelle vie politique dans ce pays-ci ! On y voit l'histoire pousser. »

    Dans ce séjour à Londres, qui dura environ trois mois, encouragé par le ministre de Prusse, de Bunsen, List composa un mémoire concernant les avantages et les conditions d'une alliance entre l'Angleterre et l'Allemagne. Il est question, dans une note de la présente traduction, de cet écrit qui fut le dernier de List et comme son testament politique et économique. Le peu d'effet qu'il produisit sur les hommes d'État de l'Angleterre auxquels il avait été adressé, acheva de décourager son auteur.

    Déjà List semblait avoir le pressentiment de sa fin prochaine. Plus d'une fois, à Londres, il avait trahi ce douloureux secret : « Je dois me hâter, disait-il un jour, de terminer mes affaires, et de me mettre en route ; car il me semble que je porte en moi une maladie mortelle et que je mourrai bientôt ; or, je voudrais mourir et être inhumé dans mon pays. » Une autre fois, il se plaignait de l'affaissement de son esprit et de la fatigue que lui causaient un labeur quotidien et des efforts sans relâche : « On dit, ajouta-t-il, que le Zollverein, pour me récompenser de ce que j'ai fait pour lui, me mettra une couronne sur la tête ; si c'est son intention, il faut qu'il se hâte ; aujourd'hui il trouverait encore quelques cheveux gris à couronner ; qui sait si l'an prochain il trouvera autre chose qu'un cadavre ? » Celui qui prononçait ces paroles paraissait cependant dans la pleine possession de ses rares facultés de corps et d'esprit, et sa constitution robuste semblait lui promettre une longue carrière.

    Mais cette apparence était trompeuse. Tant d'entreprises, tant d'études et tant de combats, où il avait mis non-seulement toutes ses forces, mais tout son cœur, n'avaient pu manquer d'entamer cette vigoureuse nature. Toutefois il y avait bien autre chose chez lui que de la lassitude ; le mal qui le dévorait était celui des novateurs, des hommes de désir, qui s'irritent contre des obstacles opposés par les préjugés ou par des intérêts individuels au succès de leurs plans généreux ; c'était le chagrin et le dégoût que lui causait l'ingratitude de ses concitoyens. Lui qui avait tout fait pour son pays, lui dont les conceptions avaient enfanté autour de lui la richesse, lui dont les idées étaient devenues celles de tout un peuple, pour prix du dévouement exalté de toute sa vie, il n’avait recueilli que des mécomptes, des inimitiés, des humiliations. Cette coupable indifférence l’avait blessé profondément et lui avait brisé le coeur ; c'était la maladie mortelle dont il était atteint et à laquelle il a succombé.

    La vie et le climat de l'Angleterre ne lui convenaient pas ; il y avait été presque toujours indisposé, et ses douleurs d'entrailles avaient augmenté sensiblement. À son retour, en automne, sa famille et ses amis le trouvèrent changé. En novembre, son mal empira, il paraissait abattu, et cependant jusque dans ses derniers jours son activité organisatrice ne se reposait pas ; il était en train de fonder une vaste association en Bavière. Un matin, pour chercher un soulagement à ses souffrances dans les distractions d'un voyage, il partit pour Munich ; sa famille reçut de lui un billet de Tegernsee ; il voulait, y écrivait-il, aller à Meran, où la douceur de l’air lui ferait du bien. Quelques jours après, la Gazette d'Augsbourg apprenait sa fin tragique, avec cette citation de Sénèque : « Non afferam mihi manus propter dolorem ; sic mori, vinci est. Hunc tarnen si sciero perpetuo mihi esse patiendum, exibo non propter ipsum, sed quia impedimento mihi futurus est ad omne propter quod vivitur »***.

    Arrivé à Schwatz, le mauvais temps avait obligé List de revenir sur ses pas. Il s'arrêta à Kufstein dans un hôtel. Bien qu'il ne manquât pas d'argent, il refusa de belles chambres qu'on lui avait montrées : « Je suis trop pauvre, dit-il, donnez-moi la plus mauvaise chambre de la maison. » Il resta plusieurs jours au lit au milieu des souffrances les plus vives.

    Une lettre adressée au docteur Kolb, la dernière qu'il écrivit, fait connaître son triste état.

    « Mon cher Kolb, j'ai déjà essayé dix fois d'écrire aux miens, à mon excellente femme, à mes charmantes enfants, mais ma tète, ma main, ma plume m'ont refusé ce service. Que le ciel les soutienne — J'espérais que le mouvement et une courte résidence dans un pays plus chaud m'auraient rendu la force de travailler ; mais chaque jour augmentait mes douleurs de tête et mon oppression. — Et ce temps effroyable ! A Schwatz j'ai dû rebrousser chemin, mais je n'ai pu aller au delà de Kufstein, où je suis resté gisant dans un état affreux, tout mon sang se précipitant vers mon cerveau, surtout le matin, et l'avenir ! Sans revenus de ma plume, je serais obligé, pour vivre, de dévorer la fortune de ma femme, qui est loin de suffire à ses besoins et à ceux de ses enfants. — Je suis comme désespéré ! — Dieu ait pitié de ma famille ! Chaque soir, depuis quatre jours, et aujourd'hui pour la cinquième fois, je projette de partir pour Augsbourg, et chaque matin, j'y renonce. Dieu vous récompensera de ce que vous ou d'autres amis feront pour les miens. Adieu !

« Fr. LIST.»


    Ces dernières lignes étaient tracées d'une main tremblante, et chargées de ratures.

    Ce même matin il quitta l'hôtel et ne reparut pas le soir. L'aubergiste inquiet entra dans sa chambre, et apprit par la lettre qu'on vient de lire quel hôte il avait reçu. Des recherches furent ordonnées, on finit par trouver à peu de distance de la ville, couvert d'une neige fraîchement tombée, le cadavre du voyageur. Le médecin de Kufstein, ayant fait l'autopsie, constata dans le corps l'agglomération de masses de graisse, et l'interruption complète des fonctions digestives ; il déclara que le défunt, à ses derniers instants, n'avait, pu avoir l'usage de sa raison. Les habitants de cette ville obscure du Tyrol, douloureusement émus, inhumèrent avec solennité l'illustre écrivain. Né, en 1789, List avait 57 ans révolus ; protestant, ce fut un cimetière catholique qui recueillit ses derniers restes.

    Lorsque la nouvelle de cette mort inopinée se répandit, les compatriotes de List éprouvèrent une vive douleur ; Ils sentirent qu'ils avaient fait une perte immense, et alors on put répéter ce mot qui s'est vérifié à l’égard de tant d'autres grands hommes : divus dum ne sit vivus. Ce fut un vaste concert de regrets et d'éloges, concert que n'ont troublé, depuis, qu’un petit nombre de voix discordantes ; les témoignages furent les mêmes dans le Nord et dans le Midi, sur les bords de l'Isar et du Rhin, et sur ceux de l'Elbe et du Wéser ; en présence d'un froid cadavre, les inimitiés s'éteignirent et l'indifférence se passionna. On célébra à l'envi les belles qualités, les éclatants services de celui qui n'était plus ; la chaleur d'âme et la haute intelligence du patriote, l'originalité du penseur, la vigueur de l'écrivain, la fougue et la persévérance de l'agitateur, et en même temps les vertus simples et touchantes de l'homme privé. Cet homme qui, dans une condition modeste, était devenu une puissance, et qui n'avait eu qu'une pensée, l'émancipation politique et industrielle de son pays, fut rangé, par la reconnaissance tardive de ses concitoyens, parmi ces grands esprits et parmi ces grands coeurs qui font l'orgueil d'une nation et marquent dans l'histoire une ère nouvelle ; on alla jusqu'à le comparer à Luther.

    Mais cette admiration était mêlée d'un sentiment pénible, celui du remords : l'Allemagne avait eu de grands torts envers son plus noble et son plus intrépide athlète ; devant cette fosse, que ses criminels oublis avaient creusée, elle devait se voiler la tête de honte et de confusion. Tout autre eût été la destinée de List s'il fût né en Angleterre et qu'il y eût rendue les mêmes services à son pays ; l'Angleterre l'eût comblé d'honneurs, elle l'eût élevé aux premières dignités de l'État. Ce n'est point ainsi que l'Allemagne traite ses enfants les plus glorieux ; elle réserve toutes ses munificences pour les artistes qui l'amusent, elle laisse mourir les hommes qui l'éclairent et qui l'affranchissent. Si du moins un jour le peuple allemand régénéré construit un temple de la gloire, un Walhalla, à la mémoire de ceux qui auront travaillé à sa régénération, il devra ériger sur le seuil une colonne d’honneur à Frédéric List.

    Ainsi, de l'autre côté du Rhin, s'exhalaient l’admiration et la douleur publiques, et la postérité commençait pour celui que ses contemporains avaient abandonné. Bientôt l'idée d'une réparation immédiate et signalée s'empara des esprits. Le Wurtemberg, où List avait reçu le jour, en prit l'initiative. Un comité se forma à Stuttgard dans le but d'acquitter la dette du pays envers le champion dévoué des intérêts allemands. Cet exemple fut suivi à Ulm, à Augsbourg, où le voyageur inquiet avait depuis plusieurs années fixé sa résidence ; à Munich, où il séjournait fréquemment ; dans les autres villes importantes du midi de l'Allemagne où ses idées trouvaient plus d'écho, et aussi sur plusieurs points du nord. Le roi de Bavière, le roi de Wurtemberg et le grand-duc de Bade s'associèrent avec empressement, par leurs offrandes, à l'oeuvre des plus honorables habitants de la contrée. En dehors même du Zollverein, ce principal théâtre de l'activité de List, des honneurs furent rendus à sa mémoire ; la Société industrielle de Prague vota l'érection d'une tombe dans la petite ville autrichienne où cette brillante lumière s'était éteinte.

    En 1847, parcourant l'Allemagne, j'appris que le nom de List venait d'être donné à une locomotive sur un chemin de fer du Wurtemberg, son pays ; List était bien, en effet, la locomotive ardente, entraînant ses concitoyens vers l'avenir. Mais un hommage à la fois plus solennel et plus touchant va être prochainement rendu à cette imposante mémoire par l'érection d'un monument à Reutlingen, sa ville natale.

    Un peuple dont le défaut capital est l'irrésolution, la timidité à agir, ne saurait trop regretter cet homme décidé et actif, qui communiquait à tout ce qui l'approchait quelque chose de son énergie et de son ardeur. À l'étranger, quiconque apprécie le patriotisme et le talent, lui vouera ses sympathies.

    Mai 1851.

 

 

HENRI RICHELOT.

 

 

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*M. Haüsser parle ici d'offres obligeantes de M. Thiers, alors président du conseil, qui ne purent retenir l'économiste allemand. M. Thiers m'a assuré n'avoir eu aucune relation avec List. J'ai, en conséquence, modifié ce passage de la première édition.

**Le duc de Wellington.

***Je ne porterai pas la main sur moi, en cédant à ma douleur ; mourir ainsi, c'est être vaincu. Si cependant je sais que je dois la supporter toujours, je m'en irai non à cause d'elle, mais parce qu'elle me ferait obstacle pour tout ce qui constitue le but de la vie.


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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:03

PRÉFACE DU TRADUCTEUR  

(PREMIERE EDITION)


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 Friedrich ListFriedrich List



    Frédéric List avait l'intention de traduire lui-même en français son livre du Système national ; pourquoi une mort cruelle a-t-elle brisé trop tôt sa plume ? Nul, mieux que lui, n'eût rendu, dans une langue qui lui était familière, les idées qu'il avait produites avec tant d'éclat dans l'idiome de son pays.

    A défaut d'une main habile, glacée depuis quatre ans, je me suis chargé de cette tâche ingrate de traducteur. Le premier, en France, j'ai eu occasion de parler de List et du rôle considérable qu'il a été appelé à remplir outre Rhin ; l'esquisse imparfaite que j'ai tracée de sa doctrine dans un livre où elle ne pouvait composer qu'un épisode*, m'oblige, pour ainsi dire, à faire connaître cette doctrine en son entier et telle que l'a exposée son auteur ; heureux si j'ai réussi, je ne dirai pas à reproduire fidèlement le sens d'un texte facile, mais à ne pas trop énerver la vigueur originale de l'expression !

 

    A une époque où l'on a vu tant de nouveautés vaines, lueurs menteuses, lueurs éphémères, s'éteindre les unes après les autres dans le mépris et dans la dérision, le premier mouvement des esprits les meilleurs pourra être un sentiment de défiance vis-à-vis du Système national. D'économies politiques nouvelles, diront quelques-uns, n'en avons-nous pas déjà trop comme cela ? Hâtons-nous de le dire pour les rassurer, le Système national n'est point et n'a nulle prétention d'être une panacée sociale ni même une science nouvelle. List n'a traité qu'une seule question, une question vaste et controversée. Il est vrai qu'une intelligence vigoureuse telle que la sienne ne peut aborder une partie de la science sans l'élargir et sans toucher à tout le reste. À la vivacité de ses attaques contre l'auteur de la Richesse des nations, à cette dénomination, l'école, par laquelle il désigne les disciples d'Adam Smith, comme on qualifiait autrefois les philosophes qui suivaient aveuglément la bannière d'Aristote, on dirait un nouveau Descartes qui renverse une autre scolastique. Mais ne vous arrêtez pas à ces détails, plus d'une fois regrettables. Au fond List accepte une grande partie de l'héritage d'Adam Smith et de J.-B. Say ; mais il étend, il limite, il rectifie, sur certains points, les idées de ses prédécesseurs. Il ne démolit pas, pour le refaire, un édifice aux proportions déjà savantes ; il reconstruit seulement une aile imparfaite en s’attachant à la coordonner avec le reste du bâtiment. Que les économistes, s'il en existe de pareils, pour qui la science est close, pour qui tous les arrêts du maître sont définitifs et infaillibles, excommunient List comme un hérétique. Ceux qui ont à coeur les progrès de l'économie politique ne trouveront pas mauvais qu'il ait essayé d'en reculer les bornes, ni qu'il ait usé vis-à-vis de Smith de la même liberté dont les disciples les plus illustres de cet homme éminent ont plus ou moins largement usé eux-mêmes.

    Le Système national est, à mon avis, l'ouvrage le plus remarquable qu'on ait publié sur la théorie du commerce international**, depuis les chapitres de la Richesse des nations qui traitent de cette matière. Conçu sous l'impression de graves événements contemporains, et complété à l'aide des données de l'histoire, il a obtenu de nos jours d'éclatantes confirmations. Les dernières réformes commerciales de l'Angleterre, par la manière dont elles se sont accomplies, et plusieurs faits importants ont vérifié l'exactitude de ses principes et la justesse de ses prévisions. Le Système national se recommande encore éminemment par l'influence qu'il a exercée et qu'il exerce encore sur tout un grand peuple ; dans le domaine qui lui est propre, il a opéré en Allemagne une véritable révolution économique ; on y retrouve partout sa forte empreinte, dans la polémique des journaux, dans les délibérations des assemblées politiques, dans les écrits même de ses adversaires.

    A Dieu ne plaise qu'en le plaçant sous les yeux des lecteurs français, je veuille mettre obstacle a de sages réformes dans notre législation de douane ! Personne, au contraire, ne les désire plus vivement que moi.

    Sur le terrain de la pratique, en partant des points de vue théoriques les plus opposés, de bons esprits peuvent se rencontrer quelquefois. L'homme le plus pénétré de l'excellence de la liberté commerciale illimitée, s'il est docile aux leçons de ses maîtres et s'il est prudent, ne se montrera ni radical ni impatient dans l'application ; il ne sera pas rare de le voir s'entendre avec celui qui reconnaît les avantages de la protection douanière, mais qui ne l'admet qu'en vue de l'intérêt général, qui ne la soutient et ne la respecte qu'autant que l'intérêt général en exige le maintien. Même sur le terrain de la pratique, toutefois, une théorie incomplète, exclusive, est presque toujours dangereuse ; elle entraîne et elle égare le plus souvent ceux qu'elle ne séduits. Le moyen de se contenir en présence de tarifs et de règlements, qu'on envisage avec dégoût comme autant d'abominations arrachées ou surprises par les intrigues de la cupidité privée à la faiblesse ou à l'ignorance des gouvernements ! Dans l'élan d'une indignation vertueuse et patriotique, contre de pareils scandales, le moyen de n'être pas pressé de faire table rase ! S'il en est qui ne veulent faire entrer que peu à peu les nations dans le bain salutaire du libre échange, d'autres, assure-t-on, préféreraient les y plonger tout d'un coup. On voit combien il importe qu'une juste appréciation des choses ou qu'une bonne théorie préside à l'accomplissement des réformes que le temps réclamera.

    Abstraction faite de cet intérêt réel et sérieux du présent, il importe aussi de donner satisfaction à un besoin d'un autre ordre, à un besoin scientifique qui est de tous les temps comme de tous les lieux. La théorie du commerce international est l'objet de contestations sans cesse renaissantes ; il serait utile de lui trouver une formule exacte, rigoureuse, qui terminât un long et fastidieux procès. Telle a été la prétention de List ; cette solution positive et véritablement scientifique, il a cru la donner dans le Système national ; il a cru mettre fin, en cette matière, à un divorce trop prolongé entre la théorie et la pratique.

    Ce serait, sans doute, se flatter de chimériques espérances, que de rêver la clôture des débats que soulève, dans la pratique, la question du commerce international. Tant qu'il existera des tarifs de douane, et ils ne semblent pas à la veille de disparaître, la lutte entre les intérêts opposés continuera ; les hommes d'État eux-mêmes, qui ne voient ou ne doivent voir que l'intérêt du pays, inclineront plus ou moins de l'un ou de l'autre côté, suivant la justesse de leur coup d'oeil ou la résolution de leur caractère ; il en sera ainsi sous le règne de n'importe quelle théorie. Mais, si l'unanimité des opinions dans les conseils politiques est invraisemblable, elle est possible dans les académies. La loi de la division du travail a été établie avec une clarté irrésistible, et ce n'est pas, il s'en faut de beaucoup, le seul point de l'économie politique qui ait été mis hors de contestation ; pourquoi la théorie du commerce international ne pourrait-elle pas acquérir le même degré d'évidence ? Bien qu'il s'agisse de l'application des principes beaucoup plus que des principes eux-mêmes, je regrette de me voir ici en dissentiment avec des hommes illustres dont je partage les doctrines sur tant d'autres points ; mais, il y a longtemps qu'on l'a dit, la vérité doit être préférée, même à Platon. Ceux qui ont répudié les erreurs de Platon, ne lui ont rien ôté de sa gloire. De même on peut, avec Robert Peel, considérer Adam Smith comme le Newton de l'économie politique ; on peut s'incliner avec respect devant les savants habiles qui sont venus après lui, et ne pas admettre néanmoins que, dans une question donnée, la science ait dit, par leur bouche, son dernier mot. Un économiste éminent de l'autre côté du détroit écrivait naguère que la Richesse des nations est défectueuse dans beaucoup de ses parties, et que dans toutes elle est incomplète***.

    Peut-être, du reste, est-il dans l'intérêt de la science elle-même de s'appliquer à séparer sa cause de celle d'opinions absolues que repousse le sentiment général. L'économie politique a rencontré dans ces derniers temps des adversaires de plus d'un genre elle ne peut qu'être honorée des attaques de ceux qu'elle a convaincus d'extravagance ; mais il est pénible de la trouver méconnue par des hommes de sens rassis et de bon sens. Qu'est-ce donc qui lui fait ce tort auprès d'esprits éclairés ? Qu'est-ce qui a affaibli son autorité ? C'est, disons-le franchement, de la part de quelques-uns de ses interprètes, d'ailleurs consciencieux et recommandables, une visible exagération du principe de liberté, particulièrement en matière de commerce international. La campagne du libre échange a nui peut-être aux intérêts de la réforme commerciale ; elle a servi plus mal encore ceux de la science. Il est peu rationnel de s'en prendre à celle-ci des fautes, si fautes il y a, commises par ses organes ; car, d'abord, la science, qui n'a d'autre mission que d'établir des principes et d'en déduire des conséquences générales, n'est point responsable des applications que l'on en fait à telle situation particulière, et la vérité de ses enseignements n'est point atteinte par le seul fait d'une entreprise imprudente tentée en son nom. En second lieu, si, dans une question spéciale, elle ne répand encore qu'une clarté incertaine, il ne faut pas fermer les yeux à la brillante lumière qu'elle jette sur cent autres. Quoi qu'il en soit, beaucoup de personnes n'ont vu dans l'économie politique qu'une théorie de la liberté individuelle sans règle et sans mesure, et dans le libre échange qu'une variété de ces mêmes utopies du jour contre lesquelles les économistes ont rompu tant de lances. Or, pour détruire des préventions mal fondées, pour relever la science d'un discrédit fâcheux, est-il indifférent de propager une doctrine qui comprend et qui justifie la protection douanière tout aussi bien que la liberté commerciale ?

    L'économie politique a mis en évidence la fécondité du principe de liberté, appliqué aux échanges internationaux tout comme à ceux qui s'effectuent dans l'intérieur d’un même État ; elle a renversé de fond en comble l’édifice compliqué, mais fragile, de la Balance du commerce ; elle a prouvé l'absurdité, non-seulement des restrictions qui avaient pour but d'attirer dans le pays de grandes masses de métaux précieux, mais encore de celles qui étaient dictées par les sentiments d'animosité d'une nation contre une autre ; loin d'accueillir la maxime impie, que le mal de l'un fait le bien de l'autre, elle a prouvé la solidarité de tous dans la perte et dans le gain, dans la ruine et dans la prospérité. Ce sont là, certes, de grands titres à l'estime et à la reconnaissance générale. L'économie politique a fait plus ; elle a fait ressortir les inconvénients qui, dans plus d'un cas, s'attachent aux encouragements donnés au travail du pays le moyen de la législation de douane. Mais son tort, ou du moins le tort de ses fondateurs, est d'avoir ignoré les avantages de ces sortes d'encouragements, et d'avoir fulminé contre toute protection douanière un solennel anathème. Si forte et si décisive contre les restrictions commerciales, envisagées comme moyens d'une théorie puérile ou de haines nationales aveugles, leur argumentation est faible contre la protection douanière, employée comme instrument de progrès industriel ; et jusqu'ici elle n'a eu, on doit le dire, que peu d'autorité.

    Nul d'entre-eux eux n'a écrit à la louange de la liberté commerciale en termes plus éloquents que List ; et ce n'est pas de sa part un hommage hypocrite, un baiser de Judas. Qui a plus travaillé pour la liberté commerciale ? Qui a abaissé plus de barrières que le père du Zollverein, que le promoteur du réseau des chemins de fer allemands ? List, qui suivi attentivement les progrès successifs de la liberté dans l'histoire de la civilisation, lui prévoit de nouvelles conquêtes dans l'avenir ; mais il ne lui donne pas, pour cela, dans l'ardeur d'un zèle fanatique, l'empire absolu du présent ; la liberté illimitée est pour lui un idéal vers lequel il faut tendre, mais qui ne peut pas être immédiatement atteint. Il a remarqué que ses prédécesseurs, en traitant la question du commerce international, n'ont pas suffisamment tenu compte d'un grand fait, la nationalité avec ses intérêts et ses besoins, l'existence de nations distinctes et développées inégalement ; et, par une analyse dont les esprits impartiaux peuvent aisément vérifier les résultats, il a constaté que, sans préoccupation de doctrine, par le seul instinct de leur conservation, ou dans une pensée d'avancement, la plupart des nations modernes ont été amenées à limiter la liberté de leur commerce extérieur, et que ces restrictions, suivant les conditions dans lesquelles elles avaient été établies, ont été tantôt avantageuses, tantôt stériles et funestes. Toute restriction, sans doute, par l'enchérissement des articles qui en sont l'objet, produit un mal immédiat, qui consiste dans une perte de valeurs ; mais ce sacrifice temporaire peut être, comme il l'a été dans plus d'un cas, largement compensé par un accroissement durable de la puissance productive ; or la puissance productive, ce point est capital dans la doctrine de List, est quelque chose de plus précieux que les valeurs qu'elle crée et qu'elle multiplie. Usez de la protection douanière, dit l'auteur du Système national, mais avec ménagement et intelligence ; réservez-la pour les industries considérables dont la possession importe à la prospérité et à l'indépendance du pays ; elle ne sera féconde que sur un espace assez vaste pour permettre un large développement de la division du travail national, et que dans de bonnes conditions, non-seulement géographiques, mais politiques et morales ; elle n'est bonne qu'autant qu'elle sert à l'éducation industrielle de la nation, et, cette mission une fois remplie, elle doit faire place à la liberté. La protection n'est qu'un moyen, c'est la liberté qui est le but.

    La doctrine de List comporte des réserves, ainsi qu'on le verra dans les notes qui accompagnent la présente traduction**** ; le livre où elle est exposée a les défauts comme les qualités de l'oeuvre d'un homme qui a vécu dans des luttes constantes, et qui, bien que très-instruit, a été formé par la vie plus que par les livres ; mais, sans être irréprochable, elle me paraît satisfaisante dans son ensemble. Permis à ceux qui soutiennent que la liberté illimitée est toujours excellente de même que deux et deux font toujours quatre, que la liberté illimitée suffit à tout, de n'y voir qu'un grossier empirisme. En appréciant convenablement la diversité et la mobilité des situations, en traçant les conditions générales dans lesquelles la liberté des échanges extérieurs peut être utilement restreinte, et celles dans lesquelles il convient de lui laisser ou de lui rendre tout son essor, List n'a pas procédé autrement qu'on ne procède dans les sciences sociales et qu'on n'a l'habitude de le faire notamment en économie politique.

    On conçoit que les économistes qui, avec Adam Smith, n'attribuent à peu près au gouvernement d'autres fonctions que celles d'un commissaire de police, et qui lui dénient toute compétence dans les matières de commerce et d'industrie, lui interdisent absolument de toucher à la liberté commerciale. Ce système de la liberté individuelle absolue ressemble beaucoup à celui du destin rigide qui règle tout, à cette doctrine qui, chez les Musulmans, fait du magistrat, comme parle Montesquieu, un spectateur tranquille, et elle produirait des effets tout aussi tristes. C'est une opinion entièrement dénuée de preuves, une simple vue de l'esprit ; ceux qui la partagent en sont réduits à torturer l'histoire, à contester les services les mieux reconnus par la conscience publique, à rabaisser les hommes d'Etat qui ont le mieux mérité de leur pays. Provoquée au siècle dernier par le spectacle des abus de la réglementation, elle a été réveillée de nos jours par la propagation de ces théories d'oppression et de mort qui absorbent l'individu dans l'État, et dont on peut la considérer comme l'inévitable réaction ; mais tout le talent et tout l'esprit du monde ne sauraient faire vivre un paradoxe. Si c'était une vérité, l'économie politique serait la plus vaine des sciences, et elle mériterait, certes, plus que la médecine, la raillerie de Méphistophélès ; « Étudiez dans tous leurs détails le grand et le petit monde, pour les laisser la fin aller comme il plaît à Dieu.» Le génie du législateur, à ce point de vue, consisterait uniquement à abroger tous les règlements qui existent concernant le commerce et l'industrie. Or ; tel ne paraît pas être l'avis des gouvernements les plus éclairés ; celui de l'Angleterre, par exemple, cité tant de fois pour modèle, obéit à tout autres maximes ; si d'une main il défait des règlements surannés, de l'autre il en établit de nouveaux ; le même jour où il abroge la législation des céréales, il encourage le drainage par des prêts énormes à l'agriculture ; à peine a-t-il aboli les lois de navigation, qu'il soumet la marine marchande à des règles sévères et presque minutieuses pour le développement des grands intérêts économiques du pays, il ne se confie pas à la liberté pure et simple, il juge toujours nécessaire d'intervenir ; seulement il change de moyens selon les temps.

    Ce n'est pas la science économique, c'est la science politique proprement dite qui définit les attributions et les devoirs des gouvernements ; et celle-ci ne les a jamais réduits au rôle de commissaires de police. Elle ne les charge pas seulement de procurer aux individus le bien inappréciable de la sécurité, elle leur confie de plus la surveillance et la haute direction de tous les intérêts collectifs, moraux, aussi bien que matériels.

    La science économique déclare ensuite, sur les données qu'elle a recueillies et étudiées, de quelle manière le gouvernement doit remplir ses devoirs vis-à-vis de l'industrie, dans quel cas il doit agir et dans quel cas s'abstenir, suivant les temps et suivant les lieux.

    Les économistes, et c'est le plus grand nombre, qui se font une idée juste des fonctions du gouvernement, et pour qui la liberté individuelle n'est pas une recette unique, pas plus qu'en médecine la saignée du docteur Sangrado, ne me semblent pas fondés à réprouver. La protection douanière autant que la petite église qui décline la compétence du gouvernement en matière de travail. Eux qui approuvent d'autres encouragement plus ou moins efficace employés par les pouvoirs publics, pourquoi déploient-ils tant de sévérité contre celui-là, contre un moyen qu'une si longue et si générale expérience a, en quelque : sorte, consacré ? Ont-ils suivi, en le condamnant, la vraie méthode de la science ? Le philosophe illustre de l'antiquité qui, dans sa Poétique, a tracé les règles du goût, les avait puisées dans les oeuvres des grands poètes ; les économistes qui ont essayé de formuler la théorie du commerce international, devaient-ils dédaigner, comme ils l’ont fait, les exemples des grands administrateurs et des grands hommes d'Etat ? C'est le flambeau de l'histoire à la main que Malthus a découvert, ou tout au moins a prouvé les lois de la population. Si l'on veut se bien édifier sur celles du commerce international, au lieu de railler légèrement tous les tarifs et tous les règlements protecteurs, ces expressions de la civilisation industrielle des peuples, il faudrait, avec le même soin et avec le même calme d'esprit que les physiciens et les chimistes en présence des phénomènes de la nature, en rechercher la signification, les tendances et les effets.

    A défaut d'une investigation profonde et concluante dans le domaine des faits, trouve-t-on du moins dans les principes déjà établis et devenus évidents des arguments décisifs ?

    L'objection célèbre, que la protection ne peut que changer artificiellement l'emploi du capital national, suppose que, au moment où tel droit protecteur est établi, tout le capital du pays est employé, qu’il l'est de la manière la plus avantageuse, et qu’il n'est pas susceptible d'accroissement ; et elle oublie les capitaux étrangers. D'ailleurs, elle peut être alléguée contre tout autre encouragement donné par l'État à une industrie.

    Mais un principe est depuis longtemps placé au dessus de toutes les controverses, c'est celui de la division du travail. Incontestablement, la division de travail s'accommode mal des barrières de douanes qui entoureraient un espace trop circonscrit, ou même, sur un territoire d'une grande étendue, des barrières trop multipliées, trop hautes, ou inconsidérément établies, c'est-à-dire des applications inintelligentes et abusives du système protecteur ; mais elle se concilie fort bien avec ce système convenablement pratiqué ; bien plus, dans certains cas elle l'appelle. Si l'on envisage la division du travail au sein d'un État, on reconnaît que, plus d'une fois, elle ne saurait se compléter ou se maintenir à l’aide de la liberté seule, par exemple, lorsque la concurrence d'autres nations plus avancées lui fait obstacle, ou menace, au retour de la paix, d'anéantir les progrès accomplis durant une longue guerre. Si on la considère sur le globe tout entier, on la trouve contrariée, assurément, par des tentatives insensées telles que celles de cultiver la vigne dans le nord de l’écosse ou le caféier dans notre zone ; mais toutes les industries n'ont pas, à beaucoup près, un champ aussi nettement délimité que ces deux cultures, citées en exemple par Adam Smith et par J.-B. Say ; si, dans leurs essais pour acclimater de nouvelles branches de travail, les nations tâtonnent et se trompent quelquefois, c'est en cherchant à acquérir de nouveaux éléments de prospérité qu'elles révèlent les vocations diverses de chaque pays ; c'est ainsi que la civilisation s'étend et que la division territoriale du travail se réalise peu à peu. La division du travail universel, sous la loi d'une liberté absolue, est la plus féconde et la plus belle qu'on puisse concevoir ; mais elle ne peut être que l'oeuvre des siècles ; la division du travail, l'histoire nous l'enseigne, s'applique d'abord à de petites localités, puis à des espaces plus grands, puis à de plus grands encore ; sous le régime d'une liberté limitée, mais progressive, elle a déjà gagné immensément de terrain, et elle en gagnera immensément encore.

    La protection douanière est proscrite comme une usurpation des intérêts privés, comme une atteinte à la justice, comme un privilège pour quelques-uns au détriment de tous.

    Cobden en Angleterre l'a flétrie en la qualifiant de spoliation, et le mot a passé le détroit. Chez nous on lui a appliqué une expression qui a désigné des aspirations généreuses, mais à laquelle des événements terribles ont attaché depuis une signification sinistre : c'est du socialisme, s’est-on écrié, c'est un socialisme de vieille date, qui a constitué, au profit des chefs d'industrie, le même droit au travail que le nouveau réclame pour les ouvriers. Bastiat a prononcé un mot plus gros encore, celui de communisme, et c'est sa dernière malice contre le système protecteur.

    Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de théorie pour soutenir l'intérêt particulier contre l'intérêt général. Si des influences privées sont assez puissantes pour extorquer des avantages que nulle considération d'intérêt public ne justifie, la science n'élèvera jamais la voix pour les défendre. Dans un pays ou les hommes qui font la loi maintenaient une législation, dont le résultat était de hausser le taux de leurs fermages en augmentant le prix du pain, on comprend que le cri de spoliation soit sorti d'une poitrine indignée. Mais, encore un coup, c'est l'abus seul et non l'usage honnête et intelligent du système protecteur que ces reproches atteignent, sa corruption et non son état d'innocence, pour employer une expression de Vauban dans sa Dîme royale.

    C'est une erreur capitale, en effet, d'admettre que, en établissant une protection, les pouvoirs publics ne font jamais que céder à la pression d'intérêts cupides et exigeants, qu'ils trahissent constamment leurs devoirs par corruption ou par faiblesse. Si l'abus qui se mêle à toutes les affaires humaines se retrouve ici comme ailleurs, le patriotisme et la fermeté connue d'hommes d'État célèbres de l'ancien et du nouveau monde protestent avec énergie contre une odieuse et gratuite supposition ; je ne parle pas de l'organisation des pouvoirs publics qui, dans plus d'un pays, la repousse avec la même force. Lorsqu'un gouvernement accorde à une industrie l'appui de la douane, dans la règle il a en vue un intérêt national, politique ou économique, de défense ou de richesse ; que des intérêts particuliers aient sollicité la mesure ou qu'ils en retirent profit, il n'est pas pour cela leur serviteur ; il l'est d'autant moins que c'est aux capitaux et au travail de tous et non pas de telles ou telles personnes qu'il ouvre ainsi un nouveau champ, et que la plupart de ceux qu'il favorise, par conséquent, sont pour lui des inconnus.

    La justice n'est pas moins blessée, dira-t-on, d'avantages que les producteurs obtiennent aux dépens des consommateurs. Mais, ce que l'intérêt général exige peut-il être contraire à la justice, à moins qu'on ne parle de cette justice absolue qui a été qualifiée de souveraine injustice ? Le sacrifice des consommateurs consiste à payer quelque temps certaines marchandises un peu plus cher ; quel est donc l'avantage des producteurs ? C'est, dans le commencement, la sécurité nécessaire aux tâtonnements et aux risques du début, et, pour ceux qui réussissent, un surcroît de profits. Mais, au bout d'une assez courte période, tous les traités d'économie politique le répètent, ces bénéfices élevés sont abaissés par la concurrence intérieure au taux commun des profits dans la contrée ; tel est du moins le cas pour toutes les industries dans lesquelles la concurrence intérieure s'exerce sans obstacle naturel ou artificiel, c'est-à-dire pour les manufactures en général. Ainsi les industriels protégés, ces privilégiés, ces infâmes spoliateurs, se voient bientôt replacés sous la loi commune, et la nation s'est enrichie d'un élément durable de prospérité.

    Cet encouragement, par lequel une nation paie, dans son intérêt bien ou mal entendu, les frais d'éducation d'une industrie nouvelle, que peut-il avoir de commun avec le droit au travail ? La protection douanière ne constitue un droit pour personne ; il n'appartient à aucun particulier de la réclamer à ce titre ; les gouvernements sont toujours libres de la donner ou de la refuser. Parmi les devoirs des gouvernements envers le travail, on doit ranger celui d'en accroître, en tant qu'ils le peuvent, la vertu productive, de l'animer, d'en étendre le domaine, ce qui est le but du système protecteur ; mais ils ne sont nullement chargés d'assurer à chacun du travail, par la protection ou autrement. Que, dans des jours de crise, l'État occupe des bras oisifs à des ouvrages peu féconds, c'est quelquefois une pénible nécessité ; un système protecteur éclairé réserve les encouragements publics au travail riche d'avenir. Le travail n'a vis-à-vis des gouvernements qu'un seul droit à faire valoir, celui de n'être pas brusquement abandonné après avoir été soutenu.

    Afin de décrier la protection et de la rendre odieuse à des esprits effrayés, on a fait un étrange abus des mots socialisme, droit au travail, atteinte à la propriété. Je ne veux parler que de ce qui s'est dit en ce genre de l'autre côté du Rhin, et je me bornerai à un seul exemple. Un ministre habile, M. de Bruck, le lendemain d'une grande révolution, opère dans la monarchie autrichienne des réformes considérables ; après avoir fait tomber les barrières qui séparaient l'empire en deux moitiés, il remplace un système prohibitif, qui a une soixantaine d'années de date, par un système de simple protection ; des amis éclairés de la liberté commerciale eussent battu des mains ; des hommes qui marchent sous la bannière de cette liberté n'ont pas craint de qualifier le nouveau tarif de l'Autriche de révolte audacieuse contre la propriété. Toute opinion a ses sectaires ; c'est le même fanatisme économique qui a inspiré cette formule que j'ai lue, de mes propres yeux lue, dans une feuille allemande : Le libre échange est un onzième commandement de Dieu (Die Handelsfreiheit ist eilftes Gebot).

    Des philanthropes imputent à la protection douanière tous nos malheurs ; chaque fois que le sol tremble, c'est la faute de la protection comme c'était dans un autre temps la faute de Voltaire et de Rousseau. Ils lui en veulent surtout d'avoir doté la France de l'industrie manufacturière. L'industrie manufacturière avec ses grèves d'ouvriers et les désordres de toute espèce qui l'accompagnent, est pour eux un objet d'horreur ; c'est, dans notre société, la partie malade, le principe de dissolution et de mort. Pour sauver le corps social de la gangrène, ils souscriraient avec joie à l'amputation d'un membre vicié, à l'extirpation d'un germe funeste, à la destruction des manufactures en un mot. Aveugles qui ne voient pas les merveilles de l'industrie moderne ! Ingrats qui méconnaissent ses bienfaits ! Insensés qui détruiraient de gaieté de coeur le fruit glorieux de tant de labeur et de tant de génie !

    Lorsque le sophisme et l'anarchie avaient envahi les ateliers et répandaient l'effroi dans les rues, on ne s'étonne pas que les adversaires de l'industrie manufacturière aient trouvé de l'écho ; mais il est permis aujourd'hui d'envisager les choses avec plus de sang-froid. Exagérez autant que vous le voudrez les maux qui servent de cortège à l'industrie manufacturière, et je conviens de leur gravité ; auriez-vous donc espéré qu'elle dût verser sur nous un torrent de joies sans mélange, et que ses prospérités fussent soustraites aux vicissitudes de la condition humaine ? On lit dans l'Esprit des lois : «Aureng-Zeb, à qui l'on demandait pourquoi il ne bâtissait point d'hôpitaux, dit : Je rendrai mon empire si riche, qu'il n'aura pas besoin d'hôpitaux. Il aurait fallu dire : Je commencerai par rendre mon empire riche, et je bâtirai des hôpitaux. » Nos grandeurs industrielles, en effet, comme toutes les autres, sont mêlées de misères inévitables. Est-ce donc que l'agriculture serait exemple de souffrances ? Un bras de mer sépare le paupérisme agricole du paupérisme manufacturier. Au lieu de se répandre en lamentations sur des plaies trop douloureuses, n'est-il pas plus sage de chercher à les adoucir ? Sont-elles absolument irrémédiables ? Une ville de fabrique est-elle nécessairement le foyer de tous les vices ? Lowell n’offre-t-il pas le spectacle de la plus pure moralité au milieu de vastes et florissantes manufactures ?

 

    Les contrées qui n'ont d'autre ressource que l'agriculture sont dans un état voisin de la barbarie, et les grandes calamités ne leur sont pas pour cela épargnées. L'industrie manufacturière ouvre une nouvelle ère pour la civilisation, pour l'agriculture, en particulier, qui, jusque-là, est languissante, et qu'un nouvel et vaste débouché ranime. La détruire chez nous, ce serait faire rétrograder la civilisation de plusieurs siècles, ce serait porter un coup mortel à l'agriculture, cet objet exclusif de la sollicitude des mêmes personnes qui ont juré haine aux fabriques. Heureusement cette oeuvre impie n'est pas possible. Nous conserverons avec un soin religieux cette splendeur manufacturière dont nous sommes fiers à si juste titre, comme nous conserverons nos chemins de fer malgré quelques effroyables désastres ; et, loin de trouver si coupable le système protecteur qui nous a aidés à y atteindre, loin de le rendre responsable de tous nos malheurs, nous y verrons un utile moyen de développement et de progrès.

    Les institutions se recommandent aujourd'hui auprès de l'opinion publique par le plus ou moins d'avantages qu'elles procurent aux classes ouvrières ; et le système protecteur a été discuté aussi de ce point de vue. Le système protecteur est bienfaisant ou malfaisant sous ce rapport, suivant qu'il atteint ou qu'il manque son but, qui est l'accroissement de la prospérité générale. Lorsqu'il donne au travail une impulsion plus vive, qu'il multiplie les exploitations, et qu'il augmente la richesse, il est évident que les salaires des ouvriers s'élèvent. Ces mêmes salaires s'abaissent, au contraire, là où il soutient des industries factices, c'est-à-dire mal appropriées au pays, là où il ne sert que des intérêts particuliers, là enfin où il a pour effet la langueur et l'appauvrissement.

    La paix est devenue le premier besoin des nations, des nations naguère encore les plus belliqueuses ; et elle a déjà résisté comme par miracle à deux grandes commotions européennes. Les promoteurs de la liberté commerciale illimitée sont aussi les apôtres de la paix : cause noble et sainte, pour laquelle on ne peut éprouver que des sympathies, mais, grâce à Dieu, déjà gagnée autant qu'elle peut l'être ! Les progrès de la liberté commerciale, qui pourrait en douter ? accroîtront les garanties de cette, paix si précieuse, et nous les appelons de tous nos voeux ; mais la protection douanière la trouble-t-elle ? Si parfois elle a occasionné de légers tiraillements, quelles guerres a-t-elle provoquées de nos jours ? Dans les pays où elle a élevé le plus haut ses barrières, en France, par exemple, a-t-elle empêché un commerce extérieur immense, et, par conséquent, les relations les plus étroites avec toutes les parties du globe ? En contribuant, chez les nations les plus avancées, au développement des manufactures, n'a-t-elle pas institué la plus efficace des propagandes en faveur de la paix ?

    Ainsi la protection n'est point nécessairement, comme ses adversaires le disent avec mépris ou avec colère, une illusion ou une spoliation féconde en calamités sans nombre ; restriction temporaire de sa nature, entre les mains d'un gouvernement habile, elle peut être et elle a été, en effet, un instrument de progrès. La doctrine de la protection peut s'allier, non pas avec la superstition, mais avec un culte éclairé de la liberté commerciale. Par cela seul qu'on la professe, on n'est pas un esprit étroit, illibéral ; si dans un pays les protectionnistes défendent la cause du passé, dans un autre ils sont les champions de l'avenir, dans un troisième enfin ce sont des conservateurs prudents. Entendue dans ce sens, la théorie du commerce international est en harmonie avec l'impartialité historique, caractère éminent d'une époque où l'on n'admet pas volontiers que le même régime économique, pas plus que la même constitution politique, convienne à tous les temps et à tous les lieux.

    Elle est conforme à l'opinion la plus généralement répandue, et ce pourrait être dans certains cas un motif de douter d'elle. Cependant, quelque dédain qu'ils affichent pour le profane vulgaire, si rebelle à la vérité, les savants, trop sujets à l'esprit de système, ont souvent besoin d'être contrôlés par le grand nombre ; dans les questions de l'ordre moral, c'est du moins l'opinion des philosophes de notre siècle, leur tâche consiste principalement à préciser les notions vagues du sens commun, et c'est l'adhésion du sens commun qui donne à leurs conceptions le sceau de la vérité. Depuis près d'un siècle que la science a lancé ses foudres contre le système protecteur, le système protecteur, loin d'être gisant dans l'arène, ne s'est constitué que plus fortement sur le sol de l'Europe ; il a même pris possession de l'Amérique émancipée. On aurait mauvaise grâce à vouloir expliquer ses succès par des coalitions d'intérêts particuliers ; dans l'ensemble sinon dans les détails, on ne peut y voir que l'expression des volontés nationales. Les systèmes qui contrarient la nature des choses rencontrent dans l'instinct de conservation des sociétés un obstacle invincible ; et la protection douanière subsiste encore sous la réprobation d'Adam Smith, tout comme le prêt à intérêt a continué au moyen âge sous le double anathème d'Aristote et de l'Église.

    Ce n'est pas que, dans la même période, la liberté commerciale n'ait rapidement accru son domaine ; les fonctions que je remplis me mettent à même d'en suivre les progrès mois par mois, et presque jour par jour ; mais ces progrès ont été rarement l'oeuvre de la théorie qui refuse toute aide au travail du pays. C'est l'insurrection des anciennes colonies contre leurs métropoles qui ouvre à toutes les nations de l'Europe le marché du nouveau monde ; c'est la victoire qui ouvre l'entrée de la Chine. La réforme commerciale de l'Angleterre est accomplie par Cobden et par Robert Peel avec les arguments d'Adam Smith mais ses auteurs véritables sont les Watt, les Arkwright et tous ces grands inventeurs qui, les circonstances aidant, ont donné à l'Angleterre le sceptre de l'industrie, et augmenté sa population au delà des ressources habituelles de son territoire. Sur notre continent, c'est avant tout la centralisation administrative et la tendance aux grandes agglomérations politiques qui suppriment les barrières de douane, témoin, dans ces derniers temps, la centralisation des péages en Suisse, et l'incorporation douanière des pays hongrois, du Schleswig et de la Pologne par l'Autriche, par le Danemarck et par la Russie. Lorsqu'on abolit ou qu'on diminue des restrictions par des motifs purement économiques, c'est presque toujours après avoir reconnu qu'elles ont fait leur temps, et que, comme on parle chez les Hollandais, quand les courants ont changé il faut changer les balises ; ou bien c'est pour les réduire aux justes proportions dont elles n'auraient jamais dû s'écarter. Ce sont autant de Victoires, non pas pour la théorie qui ne voit point de salut hors de la liberté illimitée, mais pour celle qui fait la juste part de la protection comme de la liberté, en tenant compte des exigences des temps, pour celle, en un mot, que List a exposée dans son Système national.

    Si, pour être exacte et complète, la science est obligée de reconnaître les barrières de la nationalité, elle-même ne s'arrête pas devant elles ; elle est essentiellement cosmopolite. Un des plus célèbres compatriotes de List, le grand poète dont l'Allemagne célébrait, il y a deux ans, le centième anniversaire et dont l'imposante mémoire lui offrait comme un symbole de cette unité qu'elle poursuit vainement, Goethe a dit quelque part : « Il n'y a point d'art national ni de science nationale. L'art et la science appartiennent au monde entier comme toutes les grandes choses, et ils ne peuvent avancer que par une libre action réciproque de tous les contemporains les uns sur les autres, accompagnée d'une étude constante des monuments du passé. » Le Système national n'est donc point une oeuvre purement allemande. Si un ardent patriotisme a conduit la plume de son auteur, si la situation particulière de l'Allemagne y a dicté beaucoup de pages, les notions qu'il contient sur une grande contrée dont la fortune est si intimement liée à la nôtre et qui ressent le contrecoup de toutes nos révolutions, ne font qu'augmenter pour nous son intérêt. Mais le Système national n'est pas borné dans son application à l'espace qui s'étend du Rhin à la Vistule. Nous y reconnaissons aisément, sous une forme plus scientifique, il est vrai, des idées qui, depuis longtemps, ont cours parmi nous. Quoi qu'il en soit, on peut importer des vérités utiles d'outre Rhin, aussi bien que d'outre Manche, et aucun esprit élevé, à quelque école qu'il appartienne, ne dédaignera une doctrine dont la publication a été chez nos voisins un événement.

    La question qui fait l'objet du Système national et qui agité aujourd'hui l'Allemagne plus vivement que jamais, n'est pas, à l'heure qu'il est, en possession d'émouvoir parmi nous les esprits ; mais il est évident qu'elle n'est qu'ajournée, et qu'elle s'emparera de l'attention publique dès que d'autres questions plus graves auront été résolues. Publié dans le moment actuel, le présent volume n'excitera donc pas un intérêt passionné ; on n'y verra pas, du moins, un ouvrage de circonstance, et ceux qui voudront bien le lire le jugeront plus sainement, l'étudieront avec plus de fruit. Peut-être, toutefois, cette grandiose exposition anglaise, qui réunit dans le palais de cristal de Hyde-Park les produits des deux hémisphères, et où les ressources diverses de chaque climat et les conquêtes industrielles de chaque race seront mises au grand jour, lui donne-t-elle une certaine opportunité.

    Mai 1851.

     

HENRI RICHELOT.

 

 

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*L'Association douanière allemande

**Pour éviter des malentendus dans la lecture du Système national, on croit devoir avertir que, sous la plume de List, l'économie politique signifie, le plus souvent, la partie de cette science qui traite du commerce international.

***Je veux parler de M. J. Stuart Mill, auteur d'un traité d'économie politique, qui est un excellent résumé des progrès que la science a accomplis en Angleterre depuis Adam Smith, et où en particulier diverses questions qui se rattachent au commerce international sont habilement traitées. Une citation de cet ouvrage relative à la protection douanière trouvera ici naturellement sa place. Après avoir condamné la protection en tant que moyen de retenir le numéraire ou de procurer du travail aux nationaux, et indiqué dans quelle mesure la défense et l'indépendance du pays l'admettent, M. Stuart Mill ajoute ces lignes, d'autant plus dignes de remarque, qu'elles ont été écrites au milieu des succès du Free Trade.
   « Les droits protecteurs ne sauraient se justifier par de pures considérations d'économie politique que dans un seul cas, celui où on les établit à titre temporaire, particulièrement chez une nation jeune et grandissante, dans l'espérance d'y acclimater une industrie étrangère appropriée au pays. La supériorité d'un pays sur un autre dans une branche de travail tient souvent à ce qu'il s'y est adonné plus tôt ; il peut ne posséder aucun avantage qui lui soit propre, mais seulement de l'habileté acquise et de l'expérience. Un pays qui a cette habileté et cette expérience à acquérir peut, sous d'autres rapports, offrir de meilleures conditions pour une industrie que ceux qui l'ont devancé dans l'arène. Or, on ne doit pas espérer que des individus, à leurs risques et périls, ou plutôt à leur préjudice certain, introduisent une fabrication nouvelle, et supportent la charge de son entretien jusqu'à ce que les producteurs nationaux aient achevé leur éducation et atteint des nivaux exercés de longue main. Afin de faire face aux frais d'une telle expérience, un droit protecteur, continué pendant un temps raisonnable, est quelquefois pour une nation le mode de s'imposer qui présente le moins d'inconvénients. Mais la protection doit être restreinte aux cas où l'on a de bonnes raisons de croire que l'industrie soutenue sera, au bout d'un certain délai, capable de s'en passer ; et l'on ne doit pas laisser espérer aux producteurs nationaux qu'elle leur sera continuée au delà du temps strictement nécessaire pour l'épreuve de leurs forces. »

****Ces notes du traducteur, qui consistent dans des rectifications et dans des éclaircissements sur des points de doctrine et de fait, sont signées de ses initiales, et elles seront ainsi facilement distinguées de celles de l'auteur lui-même.


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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:01

NOUVELLE PRÉFACE DU TRADUCTEUR  

(POUR LA SECONDE ÉDITION.)

 

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 Friedrich ListFriedrich List



    Lorsque, il y a quelques années, j'ai publié pour la première fois la traduction du Système national, une préface de quelque étendue était nécessaire pour préparer mes compatriotes à la lecture d'un ouvrage étranger.

    Aujourd'hui que cet ouvrage a déjà acquis droit de bourgeoisie parmi nous, la seconde édition semble n'avoir pas besoin d'un introducteur. Je me bornerai donc ici à quelques courtes observations.

    Les circonstances dans lesquelles paraît cette seconde édition sont bien différentes de celles dans lesquelles a paru la première. En 1851, la question du commerce international ne présentait guère, dans ce pays-ci, qu'un intérêt théorique ; d'autres questions, beaucoup plus graves, l'avaient refoulée sur l'arrière-plan. Aujourd'hui elle a repris toute son importance ; en présence de l'éventualité de changements considérables dans la législation des douanes, elle préoccupe un grand nombre d'esprits.

    Un tel moment n'est peut-être pas inopportun pour une nouvelle édition de l'ouvrage le plus remarquable de notre siècle sur cette grande question du commerce international.

    Le Système national d'économie politique est, dans son ensemble, la théorie de la vraie liberté du commerce en même temps que celle de la protection utile.

    La protection y est sans doute plus accusée que la liberté. Lorsque, de l'autre côté du détroit, le libre échange allait se produire avec le double prestige du talent et du succès, il convenait qu'une protestation énergique contre son exagération révolutionnaire éclatât sur le continent. Mais, en dernière analyse, le Système national n'a rien d'exclusif ; c'est une doctrine de conciliation, qui fait la part de l'un et de l'autre principe, qui condamne seulement la domination absolue d'un principe unique.

    Le Système national a fait de la théorie d'Adam Smith, théorie qui n'est autre chose que la négation de la protection douanière, une réfutation péremptoire et définitive. Il établit sur des bases rationnelles le système protecteur, que la force des choses et le bon sens public avaient soutenu, mais auquel avait manqué jusque-là une suffisante élaboration scientifique. Il en restreint, d'ailleurs, plutôt qu'il n'en élargit le domaine ; et loin de le perpétuer, il assigne un terme à son existence, en promettant son héritage à la liberté.

    Il n'enseigne point une doctrine illibérale et rétrograde. Il fournit des arguments à de sages réformes tout aussi bien qu'aux résistances que doivent provoquer d'imprudentes innovations. Tous les grands faits de la réforme commerciale de l'Angleterre ont été annoncés et justifiés d'avance dans le Système national ; et ce sont ses principes qui ont présidé à celle de l'Autriche. Ceux qui liront ce livre avec fruit ne cesseront d'avoir devant les yeux la liberté comme un grand but ; seulement ils ne partageront pas l'engouement impatient et aveugle de certains partisans de la liberté, et, l'esprit libre de préjugés, ils n'emprunteront leur opinion sur la politique commerciale de leur pays qu'à l'étude attentive de ses besoins et de ses intérêts.

    Le Système national a, depuis sa publication, acquis une nouvelle autorité par la justesse des prévisions qu'il contient. Non-seulement, comme nous le disions tout à l’heure, les principales mesures de la réforme commerciale anglaise s'y trouvent annoncées, mais les résultats considérables de ces mesures y sont aussi prédits clairement. Sur beaucoup d'autres faits abondent des pressentiments, dont la réalisation atteste l'exactitude de la doctrine autant que la sagacité de l'auteur.

    On se ferait, du reste, de cet ouvrage une idée imparfaite, si l'on n'y voyait qu'une monographie, une large monographie d'un vaste sujet. Les titres de Frédéric List, comme économiste, ne consistent pas uniquement à avoir détruit les fondements de la liberté illimitée du commerce. Il a touché plus ou moins à diverses parties de la science, laissant partout sa forte empreinte. À l'occasion de la question du commerce international, d'autres questions se sont offertes à son esprit, et il les a traitées avec force et originalité. Quelques libre-échangistes, obligés de reconnaître, dans le domaine de la pratique, les rares services de cet homme actif et dévoué, ont contesté son mérite sur le terrain de la théorie. Il importe donc de signaler ici brièvement ses titres scientifiques, indépendamment de la vérité de sa doctrine commerciale.

    List a mis en relief l'idée de nationalité, qui avait été, non pas seulement négligée, mais écartée par ses prédécesseurs, accoutumés à spéculer sur un genre humain idéal, et non sur le genre humain tel qu'il existe avec les nations inégalement avancées qui le composent. Un progrès notable a été ainsi acquis à la science positive de l'économie politique.

    List a fait ressortir l'étroite connexité qui rattache les phénomènes économiques aux phénomènes politiques, et, par suite, rapproché, sans les confondre, deux sciences entre lesquelles un excès d'abstraction avait placé un abîme.

    List, en justifiant la protection douanière comme assurant a la nation qui s'en sert avec discernement un accroissement permanent de ses forces productives au prix d'un sacrifice temporaire de valeurs échangeables, a démontré que la véritable richesse des nations consiste moins dans la masse de ces valeurs échangeables que dans le degré de développement des forces productives, et en particulier des forces morales.

    List, reprenant le grand principe de la division du travail, ou, comme il le définit plus exactement, de l'association dans le travail, l'a étendu de la sphère étroite d'une fabrique à l'ensemble des industries d'une nation, et a retracé d'une manière saisissante la solidarité qui unit les unes aux autres, sur un même territoire, les occupations les plus diverses, ainsi que l'équilibre qui doit exister entre elles pour créer la prospérité nationale.

    List a applique le même principe aux travaux de tout l'univers tels qu'ils se sont organisés depuis la découverte du nouveau monde et surtout depuis son affranchissement. Il a constaté la vocation manufacturière des nations des zones tempérées, la mission agricole de celles de la zone torride, et montré la division fondamentale du commerce universel dans l'échange des objets manufacturés des premières contre les denrées coloniales des secondes.

    Sans nier ce qu'il y a de respectable et de fécond dans l'épargne, List a prouvé qu'on avait exagéré le rôle économique de cette vertu, qu'elle était, dans certains cas, impuissante, et que des progrès de la civilisation, auxquels elle était complètement étrangère, exerçaient souvent une influence décisive sur la formation et sur l'accroissement des capitaux. L'immense augmentation de la richesse publique occasionnée par les inventions modernes et en particulier par les chemins de fer, a rendu palpable aujourd'hui cette vérité longtemps inaperçue des savants.

    Une autre vérité, encore trop méconnue, brille aujourd'hui, grâce à List, de la lumière la plus vive. Il n'y a pas d'erreur plus grossière et en même temps plus répandue que la prétendue opposition d'intérêts entre l'agriculture et l'industrie manufacturière. Combien, épris, d'ailleurs avec raison, de l'agriculture, la première des industries, considèrent comme acquise à son détriment la prospérité des manufactures, lorsque, en réalité, cette prospérité est la sienne, lorsque, dans des manufactures florissantes, l'agriculture trouve ses débouchés, les capitaux qui la vivifient, les procédés savants qui la fécondent ! List s'est approprié la vraie doctrine à cet égard par la richesse de ses développements.

    Je ne parlerai pas ici d'aperçus ingénieux, hardis, semés à profusion dans le Système national. Mais, en terminant cet exposé des titres de List, je dois insister sur le plus important de tous, sur celui qu'on jugera tel du moins, si l'on est d'avis que, dans la science, une bonne méthode a plus de prix encore qu'une découverte.

    D'autres économistes avaient possédé des connaissances historiques étendues, leurs écrits en font foi ; mais, dans l'étude de l’économie politique, le sens historique leur avait manqué ; ils étaient généralement restés dans l'absolu. List s'est livré à de laborieuses investigations sur le passé, et l'histoire du commerce lui doit d'excellentes et larges esquisses ; son mérite éminent n'est pas, toutefois, celui de l'historien. En faisant justice des systèmes ambitieux qui prétendent à régir, par une formule, tous les lieux et tous les temps, en enseignant que la plupart des vérités économiques sont relatives et non absolues, en s'autorisant de l'histoire, il a posé avec éclat une méthode historique, qui paraît avoir un grand avenir. On peut en juger par les travaux remarquables qu'elle a déjà inspirés outre-Rhin, en particulier par ceux de M. Wilhelm Roscher, qui lui-même est un maître, et que la science allemande peut citer avec orgueil à côté des de Hermann et des Rau.

    On voit donc que, indépendamment de la controverse entre la protection douanière et le libre échange, le Système national présente un intérêt scientifique d'un ordre élevé.

    Voilà ce que j'avais à dire sur l'original ; qu'il me soit permis d'ajouter deux mots sur la traduction française.

     La première édition a provoqué, en son temps, contre le traducteur la polémique, aussi vive qu'inattendue, d'un économiste, enlevé depuis à la science, qu'un mot piquant de l'auteur avait blessé*. Il m'a été facile de me défendre contre des attaques auxquelles leur évidente injustice retirait toute autorité ; ni les hommes sérieux ni les rieurs ne me paraissent avoir été du côté de mon adversaire.

    Ce n'était pas de misérables chicanes, c'était un examen raisonné des doctrines, qu'on devait attendre, en France, de ceux gui rie partageaient pas les idées de List.

    Sortie victorieuse de celle épreuve, notre traduction a obtenu un autre succès, dont elle est redevable à l'universalité de la langue française ; elle a suggéré à l'un des hommes les plus instruits et les plus recommandables de Philadelphie, M. S. Colwell, l'idée d'une traduction anglaise. Cette oeuvre a été exécutée avec talent par un habitant de la même ville, Suisse d'origine, M. G. A. Matile, qui a bien voulu traduire en outre une grande partie de mes notes. M. Colwell a enrichi la publication américaine de ses propres notes et d'une introduction savante. Voici en quels termes il apprécie le livre étranger qu'il met sous les yeux de ses compatriotes : « Le livre de List, bien qu'imparfait à certains égards, est le plus original et le plus précieux que l'Allemagne ait produit en ce genre, et il est, sous beaucoup de rapports, supérieur à tous ceux qui l'ont précédé. »

    Une seconde édition exigeait une révision attentive. Je me suis appliqué à améliorer tant, la traduction que les notes. Les observations de M. Colwell et les écrits de quelques économistes allemands, qui ont marché sur les traces de List, m'offraient, pour les notes, des éléments nouveaux ; je ne les ai pas négligés.

    Publié en 1841 au delà du Rhin, le Système national porte sa date, ainsi que le cachet du pays auquel il a été spécialement destiné. Il n'est point exempt d'imperfections ; on peut lui reprocher parfois des redites, des exagérations, des erreurs. Mais, par l'originalité et la fécondité des vues, par la sagesse des doctrines, par la vigueur de la dialectique, par l'animation et la clarté du style, il vit toujours, il vivra longtemps ; et je le présente avec confiance à la France de 1857, comme je l'ai fait à celle de 1851.


    Septembre 1857.



HENRI RICHELOT.



*Voir ci-après, p. 62



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2 janvier 2005 7 02 /01 /janvier /2005 00:26

CHAPITRE XXIII
De la Mer.


§.279       De la mer & de son usage.

            Pour achever d'exposer les principes du Droit des Gens à l’égard des choses qu'une Nation peut posséder, il nous reste à parler de la Mer. L’usage de la pleine mer consiste dans la navigation & dans la pêche ; le long des côtes, elle sert de plus à la recherche des choses qui se trouvent près des côtes, ou sur le rivage, telles que les coquillages, les perles, l’ambre &c., à faire du sel, & enfin à établir des retraites & des lieux de sûreté pour les Vaisseaux.


§.280       Si la mer peut être occupée & soumise à la Domination.

            La pleine mer n'est point de nature à être occupée, personne ne pouvant s'y établir de manière à empêcher les autres d'y passer. Mais une Nation puissante sur mer pourroit défendre aux autres d'y pêcher & d'y naviguer, déclarant qu'elle s'en approprie le Domaine, & qu'elle détruira les Vaisseaux qui oseront y paroître sans sa permission. Voyons si elle seroit en droit de le faire.


§.281       Personne n'est en droit de s'approprier l’usage de la pleine mer.

            Il est manifeste que l’usage de la pleine mer, lequel consiste dans la navigation & dans la pêche, est innocent & inépuisable ; c'est-à-dire que celui qui navigue, ou qui pêche en pleine mer ne nuit à personne, & que la mer, à ces deux égards, peut fournir aux besoins de tous les hommes. Or la nature ne donne point aux hommes le droit de s'approprier les choses, dont l’usage est innocent, inépuisable & suffisant à tous ; puisque chacun pouvant y trouver, dans leur état de communion, de quoi satisfaire à ses besoins, entreprendre de s'en rendre seul maître & d'en exclure les autres, ce serait vouloir les priver sans raison des bienfaits de la Nature. La terre ne fournissant plus sans culture toutes les choses nécessaires ou utiles au Genre humain extrêmement multiplié, il devint convenable d'introduire le droit de propriété, afin que chacun pût s'appliquer avec plus de succès à cultiver ce qui lui étoit échu en partage, & à multiplier par son travail les diverses choses utiles à la vie. Voilà pourquoi la Loi Naturelle approuve les Droits de domaine & de propriété, qui ont mis fin à la Communion primitive. Mais cette raison ne peut avoir lieu à l’égard des choses dont l’usage est inépuisable, ni par conséquent devenir un juste sujet de se les approprier. Si le libre & commun usage d'une chose de cette nature étoit nuisible ou dangereux à une Nation ; le soin de sa propre sûreté l’autoriseroit à soumettre, si elle le pouvoit, cette chose-là à sa Domination, afin de n'en permettre l’usage qu'avec les précautions que lui dicteroit la prudence. Mais ce n'est point le cas de la pleine mer, dans laquelle on peut naviguer & pêcher, sans porter de préjudice à qui que ce soit, & sans mettre personne en péril. Aucune Nation n'a donc le droit de s'emparer de la pleine mer, ou de s'en attribuer l’usage, à l’exclusion des autres. Les Rois de Portugal ont voulu autrefois s'arroger l’Empire des Mers de Guinée & des Indes Orientales ; mais les autres Puissances maritimes se sont peu mises en peine d'une pareille prétention.


§.282       La Nation qui veut en exclure une autre, lui fait injure.

            Le droit de naviguer & de pêcher en pleine mer étant donc un droit commun à tous les hommes ; la Nation qui entreprend d'exclure une autre de cet avantage, lui fait injure & lui donne un juste sujet de Guerre ; la Nature autorisant une Nation à repousser l’injure, c’est-à-dire à opposer la force à quiconque veut la priver de son droit.


§.283       Elle fait même injure à toutes les Nations.

            Disons plus, une Nation qui veut s'arroger sans Titre un droit exclusif sur la Mer, & le soutenir par la force, fait injure à toutes les Nations, dont elle viole le droit commun ; & toutes sont fondées à se réunir contre elle, pour la réprimer. Les Nations ont le plus grand intérêt à faire universellement respecter le Droit des Gens, qui est la bâse de leur tranquillité. Si quelqu'un le foule ouvertement aux pieds, toutes peuvent & doivent s'élever contre lui ; & en réunissant leurs forces, pour châtier cet Ennemi commun, elles s'acquitteront de leurs devoirs envers elles-mêmes & envers la Société humaine dont elles sont membres (Prélim. §.22).


§.284       Elle peut acquérir un droit exclusif par des Traités.

            Cependant, comme il est libre à un chacun de renoncer à son droit, une Nation peut acquerir des droits exclusifs de navigation & de pêche par des Traités, dans lesquels d’autres Nations renoncent en sa faveur aux droits qu'elles tiennent de la Nature. Celles-ci sont obligées d'observer leurs Traités, & la Nation qu'ils favorisent est en droit de se maintenir par la force dans la possession de ses avantages : C'est ainsi que la Maison d'Autriche a renoncé, en faveur des Anglois & des Hollandois, au droit d'envoyer des Vaisseaux des Pays-Bas aux Indes Orientales. On peut voir dans Grotius de Jure, G. & P. Lib.II cap.III §.15, Plusieurs exemples de pareils Traités.


§.285       Mais non par prescription & par un long usage.

            Les droits de navigation, de pêche, & autres, que l’on peut exercer sur la Mer, étant de ces droits de pure faculté (jura merae facultatis) qui sont imprescriptibles (§.95) ; ils ne peuvent se perdre par le non-usage. Par conséquent quand même une Nation se trouveroit seule, depuis un tems immémorial, en possession de naviguer ou de pêcher en certaines mers ; elle ne pourroit, sur ce fondement, s'en attribuer le droit exclusif. Car de ce que les autres n'ont point fait usage du droit commun qu'elles avoient à la navigation & à la pêche dans ces mers-là, il ne s'ensuit point qu'elles oient voulu y renoncer, & elles sont les maîtresses d'en user, toutes les fois qu'il leur plaira.


§.286     Si ce n'est en vertu d'un pacte tacite.

Mais il peut arriver que le non-usage revête la nature d'un contentement, ou d'un pacte tacite, & devienne ainsi un titre en faveur d'une Nation, contre une autre. Qu'une Nation en possession de la navigation & de la pêche en certains parages, y prétende un droit exclusif, & défende à d'autres d'y prendre part ; si celles ci obéissent à cette défense, avec des marques suffisantes d'acquiescement, elles renoncent tacitement à leur droit en faveur de celle-là, & lui en établissent un, qu'elle peut légitimement soutenir contre elles dans la fuite, sur-tout lorsqu'il est confirmé par un long usage.


§.287       La mer près des côtes peut être soumise à la propriété.

            Les divers usages de la mer, près des côtes, la rendent très susceptible de propriété. On y pèche, on en tire des coquillages, des perles, de l’ambre &c. Or à tous ces égards, son usage n'est point inépuisable ; en sorte que la Nation à qui les côtes appartiennent, peut s'approprier un bien, dont elle est à portée de s'emparer, & en faire son profit, de même qu'elle a pu occuper le domaine des terres qu'elle habite. Qui doutera que les pêcheries de perles de Bahrem & de Ceylan ne puissent légitimement tomber en propriété ? & quoique la pêche du poisson paroisse d'un usage plus inépuisable ; si un peuple a sur ses côtes une pêcherie particulière & fructueuse, dont il peut se rendre maître, ne lui sera-t-il pas permis de s'approprier ce bienfait de la Nature comme une dépendance du pays qu'il occupe ; & s'il y a assez de poisson pour en fournir aux Nations voisines, de se réserver les grands avantages qu'il en peut tirer pour le Commerce ? Mais si, loin de s'en emparer, il a une fois reconnu le droit commun des autres peuples d'y venir pêcher ; il ne peut plus les en exclure ; il a laissé cette pêche dans la communion primitive, au moins à l’égard de ceux qui sont en possession d'en profitter. Les Anglois ne s'étant point emparés dès le commencement de la pêche du hareng sur leurs côtes, elle leur est devenuë commune avec d'autres Nations.


§.288       Autre raison de s'approprier la mer voisine des côtes.

            Une Nation peut s'approprier les choses, dont l’usage libre & commun lui seroit nuisible ou dangereux. C’est une féconde raison pour laquelle les Puissances étendent leur domination sur la mer, le long de leurs côtes aussi loin qu'elles peuvent protéger leur droit. Il importe à leur sûreté & au bien de leur État, qu'il ne soit pas libre à tout le monde de venir si près de leurs possessions, sur-tout avec des Vaisseaux de Guerre, d'en empêcher l’accès aux Nations commerçantes & d'y troubler la Navigation. Pendant les Guerres des Espagnols avec les Provinces-Unies, JAQUES I Roi d'Angleterre fit désigner tout le long de ses côtes des limites, dans lesquelles il déclara qu'il ne souffriroit point qu'aucune des Puissances en guerre poursuivit ses Ennemis, ni même que ses Vaisseaux armés s'y arrêtassent, pour épier les Navires qui voudroient entrer dans les ports, ou en sortir. Ces parties de la mer, ainsi soumises à une Nation, sont comprises dans son territoire ; on ne peut y naviguer malgré elle. Mais elle ne peut en refuser l’accès à des Vaisseaux non suspects, pour des usages innocens, sans pécher contre son devoir ; tout propriétaire étant obligé d'accorder à des Etrangers le passage, même sur terre, lorsqu'il est sans dommage & sans péril. Il est vrai que c'est à elle de juger de ce qu'elle peut faire, dans tout cas particulier qui se présente ; & si elle juge mal, elle péche, mais les autres doivent le souffrir. Il n'en est pas de même des cas de nécessité, comme, par exemple, quand un Vaisseau est obligé d'entrer dans une rade qui vous appartient, pour se mettre à couvert de la tempête. En ce cas, le droit d'entrer partout, en n'y causant point de dommage, ou en le réparant, est, comme nous le ferons voir plus au long, un reste de la communauté primitive, dont aucun homme n'a pu se dépouiller ; & le Vaisseau entrera légitimement malgré vous, si vous le refusez injustement.


§.289       Jusqu'où cette possession peut s'étendre.

            Il n’est pas aisé de déterminer jusqu'à quelle distance une Nation peut étendre ses droits sur les mers qui l’environnent. BODIN (a) De la République, Liv.I Chap.X) prétend que suivant le Droit commun de tous les peuples maritimes, la Domination du Prince s'étend jusqu'à trente lieuës des côtes. Mais cette détermination précise ne pourroit être fondée que sur un contentement général des Nations, qu'il seroit difficile de prouver. Chaque État peut ordonner à cet égard ce qu'il trouvera bon, pour ce qui concerne les Citoyens entr'eux, ou leurs affaires avec le Souverain. Mais de Nation à Nation, tout ce que l’on peut dire de plus raisonnable, c'est qu'en général la Domination de l’État sur la mer voisine va aussi loin qu'il est nécessaire pour sa sûreté & qu'il peut la faire respecter ; puisque d'un côté, il ne peut s'approprier d'une chose commune, telle que la mer, qu'autant qu'il en a besoin pour quelque son légitime (§.281), & que d'un autre côté ce seroit une prétention vaine & ridicule de s’attribuer un droit, que l’on ne seroit aucunement en état de faire valoir. Les forces navales de l’Angleterre ont donné lieu à ses Rois de s’attribuer l’Empire des mers qui l’environnent, jusques sur les côtes opposées (b) Voyez le Traité de SELDEN, Mare Clausum). SELDEN rapporte un Acte solemnel (c) Ibid. Lib.II cap.XXVIII), par lequel il paroît que cet Empire, au tems d'EDOUARD I, étoit reconnu par la plus grande partie des peuples maritimes de l’Europe ; & la République des Provinces-Unies le reconnut en quelque façon par le Traité de Breda en 1667, au moins quant aux honneurs du Pavillon. Mais pour établir solidement un droit si étendu, il faudroit montrer bien clairement le contentement exprès ou tacite de toutes les Puissances intéressées. Les François n'ont jamais donné les mains à cette prétention de l’Angleterre, & dans ce même Traité de Breda, dont nous venons de parler, Louis XIV ne voulut pas souffrir seulement que la Manche fût appellée Canal d'Angleterre ou Mer Britannique. La République de Venise s’attribuë l’Empire de la Mer Adriatique, & chacun sçait la Cérémonie qui se pratique tous les ans à ce sujet. On rapporte, pour confirmer ce droit, les exemples d'ULADISLAS Roi de Naples, de l’Empereur FREDERIC III & de quelques Rois de Hongrie, qui demandèrent aux Vénitiens la permission de faire passer leurs Vaisseaux dans cette Mer. Que l’Empire en appartienne à la République jusqu'à une certaine distance de ses côtes, dans les lieux dont elle peut s'emparer & qu'il lui importe d'occuper & de garder, pour sa sûreté ; c'est ce qui me paraît incontestable : Mais je doute fort qu'aujourd'hui aucune Puissance fût disposée à reconnoître sa Souveraineté sur la Mer Adriatique toute entiére. Ces prétendus empires sont respectés tandis que la Nation qui se les attribue est en état de les soutenir par la force ; ils tombent avec sa puissance. Aujourd'hui tout l’espace de mer, qui est à la portée du canon le long des côtes, est regardé comme faisant partie du territoire ; & pour cette raison, un Vaisseau pris sous le canon d'une Forteresse neutre, n'est pas de bonne prise.


§.290       Des rivages & des ports.

            Les rivages de la mer appartiennent incontestablement à la Nation maîtresse du pays dont ils font partie, & ils sont au nombre des choses publiques. Si les Jurisconsultes Romains les mettent au rang des choses communes à tout le monde (res communes), c’est à l’égard de leur usage seulement ; & on n'en doit pas conclure qu'ils les regardassent comme indépendans de l’Empire ; le contraire parait par un grand nombre de Loix. Les ports & les havres sont encore manifestement une dépendance, & une partie même du pays, & par conséquent ils appartiennent en propre à la Nation. On peut leur appliquer quant aux effets du domaine & de l’empire, tout ce qui se dit de la terre même.


§.291       Des bayes & des détroits.

            Tout ce que nous avons dit des parties de la mer voisines des côtes, se dit plus particuliérement & à plus forte raison, des rades, des bayes & des détroits, comme plus capables encore d'être occupés, & plus importans à la sûreté du pays. Mais je parle des bayes & détroits de peu d'étendue, & non de ces grands espaces de mer, auxquels on donne quelquefois ces noms, tels que la Baye de Hudson, le Détroit de Magellan, sur lesquels l’empire ne sçaurait s'étendre, & moins encore la propriété. Une baye dont on peut défendre l’entrée, peut être occupée & soumise aux Loix du Souverain ; & il importe qu'elle le soit, puisque le pays pourroit être beaucoup plus aisément insulté en cet endroit, que sur des côtes ouvertes aux vents & à l’impétuosité des flots.

 

§.292       Des détroits en particulier.

            Il faut remarquer en particulier à l’égard des détroits, que quand ils servent à la communication de deux mers, dont la navigation est commune à toutes les Nations, ou à plusieurs, celle qui possède le détroit ne peut y refuser passage aux autres, Pourvù que ce passage soit innocent & sans danger pour elle. En le refusant sans juste raison, elle priveroit ces Nations d'un avantage, qui leur est accordé par la Nature ; & encore un coup, le droit d'un tel passage est un reste de la communion primitive. Seulement le soin de sa propre sûreté autorise le maître du détroit à user de certaines précautions, à exiger des formalités, établies d'ordinaire par la Coûtume des Nations. Il est encore fondé à lever un droit modique sur les Vaisseaux qui passent , soit pour l’incommodité qu'ils lui causent en l’obligeant d'être sur ses gardes, soit pour la sûreté qu'il leur procure en les protégeant contre leurs ennemis, en éloignant les Pirates, & en se chargeant d'entretenir des fanaux, des balises & autres choses nécessaires au salut des Navigateurs. C’est ainsi que le Roi de Dannemarck exige un péage au Détroit du Sund. Pareils Droits doivent être fondés sur les mêmes raisons & soumis aux mêmes règles que les péages établis sur terre, ou sur une rivière. (Voyez les §§.103 & 104).

 

§.293       Du droit de naufrage.

            Est-il nécessaire de parler du Droit de Naufrage, fruit malheureux de la barbarie, & qui a heureusement disparu presque par-tout avec elle. La Justice & l’humanité ne peuvent lui donner lieu que dans le seul cas où les propriétaires des effets sauvés du naufrage ne pourroient absolument point être connus. Ces effets sont alors au prémier occupant ou au Souverain, si la Loi les lui réserve.


§.294       D'une mer enclavée dans les terres d'une Nation.

            Si une mer se trouve entiérement enclavée dans les terres d'une Nation, communiquant seulement à l’Océan par un Canal, dont cette Nation peut s'emparer ; il paroit qu'une pareille mer n'est pas moins susceptible d'occupation & de propriété que la terre ; elle doit suivre le sort des pays qui l’environnent. La Mer Méditerranée étoit autrefois absolument renfermée dans les terres du Peuple Romain : Ce Peuple, en se rendant maître du détroit qui la joint à l’Océan, pouvait la soumettre à son Empire & s'en attribuer le Domaine. Il ne blessoit point par là les droits des autres Nations ; une mer particuliére étant manifestement destinée par la Nature à l’usage des pays & des peuples qui l’environnent. D'ailleurs, en défendant l’entrée de la Méditerranée à tout Vaisseau suspect, les Romains mettoient d'un sent coup en sûreté toute l’immense étenduë de ses côtes ; cette raison suffisoit pour les autoriser à s'en emparer. & comme elle ne communiquoit absolument qu'avec leurs États, ils étoient les maîtres d'en permettre, ou d'en défendre l’entrée, tout comme celle de leurs Villes & de leurs Provinces.


§.295       Les parties de la mer occupées par une Puissance sont de sa Jurisdiction.

            Quand une Nation s'empare de certaines parties de la mer, elle y occupe l’Empire, aussi bien que le Domaine, par la même raison que nous avons alléguée en parlant des terres (§.205). Ces parties de la mer sont de la Jurisdiction du Territoire de la Nation ; le Souverain y commande, il y donne des Loix & peut réprimer ceux qui les violent ; en un mot, il y a tous les mêmes droits qui lui appartiennent sur la terre, & en général tous ceux que sa Loi de l’État lui donne.

Il est vrai cependant que l’Empire & le Domaine, ou la Propriété ne sont pas inséparables de leur nature, même pour un État Souverain (*
(*) Voyez ci-dessous Liv.II §.83). De même qu'une Nation pourroit posséder en propre le Domaine d'un espace de terre ou de mer, sans en avoir la Souveraineté ; il pourroit arriver aussi qu'elle eût l’Empire d'un lieu, dont la Propriété, ou le Domaine utile seroit à quelqu'autre Peuple. Mais on présume toûjours, quand elle posséde le Domaine utile d’un lieu quelconque, qu'elle en a aussi le haut Domaine & l’Empire, ou La Souveraineté (§.205). On ne conclut pas si naturellement de l’Empire au Domaine utile ; car une Nation peut avoir de bonnes raisons de s’attribuer l’empire dans une Contrée & particuliérement dans un espace de mer, sans y prétendre aucune propriété, aucun domaine utile. Les Anglois n'ont jamais prétendu la propriété de toutes les mers, dont ils s'attribuoient l’empire.

Voilà tout ce que nous avions à dire dans ce prémier Livre. Un plus grand détail sur les Devoirs & les Droits d'une Nation considérée en elle-même, nous mèneroit trop loin : Il faut, comme nous l’avons déjà dit, le chercher dans les Traités particuliers de Droit Public & de Politique. Nous sommes fort éloignés de nous flatter que nous n'ayons omis aucun article important. C'est ici une légère Esquisse d'un immense Tableau. Mais un Lecteur intelligent suppléera sans peine à toutes nos omissions, en faisant usage des Principes généraux. Nous avons donné tous nos soins à établir Solidement ces Principes, & à les développer avec précision & netteté.


FIN du Livre I du Droit Des Gens.

Vers le Livre II.

 

 

 

Table des matières

 

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2 janvier 2005 7 02 /01 /janvier /2005 00:25

CHAPITRE XXII
Des Fleuves, des Rivières & des Lacs.


§.266       D'un fleuve qui sépare deux territoires.

            Lors qu'une Nation s'empare d'un pays, pour en faire sa demeure ; elle occupe tout ce que le pays renferme, terres, lacs, rivières &c. Mais il peut arriver que ce pays soit terminé, & séparé d'un autre, par un fleuve : On demande, à qui ce fleuve appartiendra ? Il est manifeste, par les principes que nous avons établis au Chapitre XVIII qu'il doit appartenir à la Nation qui s'en est emparée la prémiére. On ne peut nier ce principe ; mais la difficulté est d'en faire l’application. Il n’est pas aisé de décider laquelle de deux Nations voisines a été la première à s'emparer d'un fleuve qui les sépare. Voici les règles que les principes du Droit des Gens fournissent, pour vuider ces sortes de questions.

1°, Quand une Nation s'empare d'un pays terminé par un fleuve, elle est censée s'approprier aussi le fleuve même ; car un fleuve est d'un trop grand usage, pour que l’on puisse présumer que la Nation n'ait pas eû intention de se le réserver. Par conséquent le Peuple, qui le prémier a établi sa Domination sur l’un des bords du fleuve, est censé le premier occupant de toute la partie de ce fleuve qui termine son territoire. Cette présomption est indubitable, quand il s'agit d'un fleuve extrêmement large, au moins pour une partie de sa largeur ; & la force de la présomption croît ou diminuë, à l’égard du tout, en raison inverse de la largeur du fleuve ; car plus le fleuve est resserré, plus la sûreté & la commodité de l’usage demande qu'il soit soumis tout entier à l’Empire & à la propriété.

2°, Si ce Peuple a fait quelqu'usage du fleuve, comme pour la navigation ou pour la pêche, on présume d'autant plus sûrement qu'il a voulu se l’approprier.

3°, Si ni l’un ni l’autre des deux voisins du fleuve ne peut prouver que lui-même, ou celui dont il a le droit, s'est établi le prémier dans ces contrées ; on suppose que tous les deux y sont venus en même tems, puisqu'aucun n'a des raisons de préférence : & en ce cas, la domination de l’un & de l’autre s'étend jusqu'au milieu du fleuve.

4°, Une longue possession, non contredite, établit le droit des Nations ; autrement il n'y auroit point de paix, ni rien de fiable entr'elles ; & les faits notoires doivent prouver la possession. Ainsi, lorsque depuis un tems immémorial, une Nation exerce sans contradiction les droits de Souveraineté sur un fleuve qui lui sert de limites, personne ne peut lui en disputer l’empire.

5°, Enfin si les Traités définissent quelque chose sur la question, il faut les observer. La décider par des Conventions bien expresses, est le parti le plus sûr ; & c’est en effet celui que prennent aujourd'hui la plûpart des Puissances.


§.267       Du lit d'une riviére qui tarit, ou qui prend son cours ailleurs.

            Si une rivière abandonne son lit, soit qu'elle tarisse, soit qu'elle prenne son cours ailleurs, le lit demeure au maître de la rivière ; car le lit fait partie de la rivière, & celui qui s’est approprié le tout, s’est nécessairement approprié les parties.


§.268       Du Droit d'Alluvion.

            Si le territoire qui aboutit à un fleuve limitrophe n'a point d'autres limites que le fleuve même, il est au nombre des territoires à limites naturelles, ou indéterminés (territoria arcifinia), & il joûit du droit d'Alluvion ; dire que les aterrissements, qui peuvent s'y former peu-à-peu par le cours du fleuve, les accroissements insensibles, sont des accroissemens de ce territoire, qui en suivent la nature & appartiennent au même maître. Car si je m'empare d'un terrein, en déclarant que je veux pour limites le fleuve qui le baigne, ou s'il m’est donné sur ce pied-là, j'occupe par cela même d'avance le droit d'Alluvion, & par conséquent, je puis seul m'approprier tout ce que le courrant de l’eau ajoûtera insensiblement à mon terrein. Je dis insensiblement, parce que dans le cas très-rare que l’on nomme Avulsion, lorsque la violence de l’eau détache une portion considérable d'un fonds & la joint à un autre, ensorte qu'elle est encore reconnoissable, cette pièce de terre demeure naturellement à son prémier maître. De particulier à particulier, les Loix Civiles ont prévu & décidé le cas ; elles doivent combiner l’équité avec le bien de l’État & le soin de prévenir les procès.

En cas de doute, tout territoire aboutissant à un fleuve est présumé n'avoir d'autres limites que le fleuve même ; parceque rien n'est plus naturel que de le prendre pour bornes, quand on s'établit sur ses bords ; & dans le doute on présume toûjours ce qui est plus naturel & plus probable.


§.269       Si l’Alluvion apporte quelque changement aux droits sur le fleuve.

            Dès qu'il est établi qu'un fleuve fait la séparation de deux territoires, soit qu’il demeure commun aux deux riverains opposés, soit qu'ils le partagent par moitié, soit enfin qu'il appartienne tout entier à l’un des deux ; les divers droits sur le fleuve ne souffrent aucun changement par l’alluvion. S'il arrive donc que par un effet naturel du courrant, l’un des deux territoires reçoive de l’accroissement, tandis que le fleuve gagne peu-à-peu sur la rive opposée ; le fleuve demeure la borne naturelle des deux territoires, & chacun y conserve ses mêmes droits, malgré son déplacement successif ; ensorte, par exemple, que s'il est partagé par le milieu entre les deux riverains, ce milieu, quoiqu'il ait changé de place, continuera à être la ligne de séparation des deux voisins. L’un perd, il est vrai, tandis que l’autre gagne ; mais la Nature seule fait ce changement : Elle détruit le terrein de l’un, pendant qu'elle en forme un nouveau pour l’autre. La chose ne peut pas être autrement, dès qu'on a pris le fleuve seul pour limites.


§.270       De ce qui arrive quand le fleuve change son cours.

            Mais si au lieu d'un déplacement successif, le fleuve, par un accident purement naturel, se détourne entiérement de son cours, & se jette dans l’un des deux États voisins ; le lit qu'il abandonne, reste alors pour limites ; il demeure au maître du fleuve (§.267) : Le fleuve périt dans toute cette partie, tandis qu'il naît dans son nouveau lit, & qu'il y naît uniquement pour l’État dans lequel il coule.

Ce cas est tout différent de celui d'une rivière, qui change son cours, sans sortir du même État. Celle-ci continue, dans son nouveau cours, à appartenir au même Maître, soit à l’État, suit à celui à qui l’État l’a donnée ; parceque les rivières appartiennent au Public, en quelque lieu du pays qu'elles coulent. Le lit abandonné accroît par moitié aux terres contiguës de part & d'autre, si elles sont arcifinies, c'est-à-dire à limites naturelles & avec droit d'alluvion. Ce lit n'est plus au public, malgré ce que nous avons dit au §.267 ; à cause du droit d'alluvion des voisins, & parcequ'ici le Public ne possédoit cet espace que pour la raison seule qu'il étoit une rivière ; mais il lui demeure, si les terres adjacentes ne sont point arcifinies. Le nouveau terrein, sur lequel la rivière prend son cours, périt pour le propriétaire ; parceque toutes les rivières du pays sont réservées au Public.


§.271       Des ouvrages tendans à détourner le courrant.

            Il n’est pas permis de faire sur le bord de l’eau des Ouvrages tendans à en détourner le cours & à le rejetter sur la rive opposée:Ce seroit vouloir gagner au préjudice d'autrui. Chacun peut seulement se garentir & empêcher que le courrant ne mine & n'entraîne son terrein.


§.272     Ou en général préjudiciables aux droits d'autrui.

En général, on ne peut construire sur un fleuve, non plus qu'ailleurs, aucun ouvrage préjudiciable aux droits d'autrui. Si une rivière appartient à une Nation, & qu’une autre y ait incontestablement le droit de navigation ; la prémière ne peut y construire une digue, ou des moulins, qui la feroient cesser d'être navigable : Son droit, en ce cas, n’est qu'une propriété limitée, & elle ne peut l’exercer qu'en respectant les droits d'autrui.

 

§.273       Règles au sujet de deux droits qui sont en contradiction.

             Mais lorsque deux droits différens sur une même chose se trouvent en contradiction, il n'est pas toûjours aisé de décider lequel doit céder à l’autre. On ne peut y réussir qu'en considérant attentivement la nature des droits & leur origine. Par exemple, une rivière m'appartient, mais vous y avez droit de pêche : Puis-je construire dans ma rivière des moulins, qui rendroient la pêche plus difficile & moins fructueuse ? l’affirmative semble suivre de la nature de nos droits. J'ai, comme propriétaire, un droit essentiel sur la chose même ; vous n'y avez qu'un droit d'auge, accessoire & dépendant du mien : Vous avez seulement en général le droit de pêcher, comme vous pourrez, dans ma rivière, telle qu'elle sera, en tel état qu'il me conviendra de la posséder. Je ne vous ôte point votre droit, en construisant mes moulins ; il subsiste dans sa généralité, & s'il vous devient moins utile, c’est par accident, & parcequ'il est dépendant de l’exercice du mien.

Il n'en est pas ainsi du droit de navigation, dont nous venons de parler. Ce droit suppose nécessairement que la rivière demeurera libre & navigable ; il exclut tout ouvrage qui interromproit absolument la navigation.

L'ancienneté & l’origine des droits ne servent pas moins que leur nature à décider la question. Le droit le plus ancien, s'il est absolu, s'exerce dans toute son étendue, & l’autre seulement autant qu'il peut s'étendre sans préjudice du prémier ; car il n'a pû s'établir que sur ce pied-là, à moins que le possesseur du prémier droit n'ait expressément consenti à sa limitation.

De même, les droits cédés par le propriétaire de la chose sont censés cédés sans préjudice des autres droits qui lui compétent, & seulement autant qu'ils pourront s'accorder avec ceux-ci ; à moins qu'une déclaration expresse, ou que la nature même des droits n'en décide autrement. Si j'ai cédé à un autre le droit de pêche dans ma rivière, il est manifeste que je l’ai cédé sans préjudice de mes autres droits, & que je demeure le maître de construire dans cette rivière tels ouvrages que je trouverai à propos, quand même ils gêneroient la pêche, Pourvù qu'ils ne la détruisent pas entiérement. Un ouvrage de cette derniére espèce, tel que seroit une digue, qui empêcheroit le poisson de remonter, ne pourroit se construire que dans un cas de nécessité, &, selon les circonstances, en dédommageant celui qui a droit de pêche.


§.274       Des Lacs.

            Ce que nous avons dit des fleuves & des rivières peut être facilement appliqué aux Lacs. Tout Lac entiérement renfermé dans un pays, appartient à la Nation maîtresse du pays, laquelle en s'emparant d'un territoire, est censée s'être approprié tout ce qu'il renferme : & comme il n'arrive guéres que la propriété d'un Lac un peu considérable tombe à des particuliers ; il demeure commun à la Nation. Si ce Lac est situé entre deux États, on le présume partagé entr'eux par son milieu, tant qu'il n'y a ni Titre, ni usage constant & manifeste pour en décider autrement.


§.275       Des accroissemens d'un lac.

            Ce qui a été dit du droit d'Alluvion, en parlant des rivières, doit s'entendre aussi des Lacs. Lorsqu'un Lac qui termine un État, lui appartient tout entier, les accroissemens de ce Lac suivent le sort du tout ; mais il faut que ce soient des accroissemens insensibles, comme ceux d'un terrein dans l’alluvion, & de plus des accroissemens véritables, constants & consommés. Je m'explique :

1°, Je parle d'accroissemens insensibles. C’est ici le revers de l’alluvion ; il s'agit des accroissemens d'un Lac, comme il s'agissoit là de ceux d'un terrein. Si ces accroissemens ne sont pas insensibles, si le Lac, franchissant ses bords, inondoit tout-à-coup un grand pays ; cette nouvelle portion du Lac, ce pays couvert d'eau appartiendroit encore à son ancien maître. Sur quoi en fonderoit-on l’acquisition pour le maître du Lac ? l’espace est très reconnoissable, quoiqu'il ait changé de nature, & trop considérable pour présumer que le maître n'ait pas eû l’intention de se le conserver, malgré les changemens qui pourroient y survenir. Mais

2°, si le Lac mine insensiblement une portion du territoire opposé, la détruit, la rend méconnoissable, en s'y établissant & l’ajoûtant à son lit ; cette portion de terrein périt pour son maître, elle n'existe plus, & le Lac ainsi accrû appartient toûjours au même État, dans sa totalité.

3°, Que si quelques terres voisines du Lac sont seulement inondées par les grandes eaux, cet accident passager ne peut apporter aucun changement à leur dépendance. La raison pour laquelle le sol, que le Lac envahit peu-à-peu, appartient au maître du Lac & périt pour l’ancien propriétaire, c’est, d’État à État, que ce propriétaire n'a d'autres limites que le Lac, ni d'autres marques que ses bords pour reconnoître jusqu'où s'étend sa possession. Si l’eau avance insensiblement, il perd, si elle se retire de même, il gagne : Telle a dû être l’intention des peuples qui se sont respectivement approprié le Lac & les terres voisines ; on ne peut guéres leur en supposer d'autre. Mais un terrein inondé pour un tems n'est point confondu avec le reste du Lac ; il est encore reconnoissable, & le maître peut y conserver son droit de propriété. S'il en étoit autrement, une Ville inondée par un Lac, changeroit de Domination pendant les grandes eaux, pour retourner à son ancien maître au tems de la sécheresse.

4°, Par les mêmes raisons, si les eaux du Lac pénétrant par une ouverture dans le pays voisin, y forment une baye, ou en quelque façon un nouveau Lac, joint au prémier par un Canal ; ce nouvel amas d'eau & le Canal appartiennent au maître du pays, dans lequel ils se sont formés. Car les limites sont fort reconnoissables ; & on ne présume point l’intention d'abandonner un espace si considérable, s'il vient à être envahi par les eaux d'un Lac voisin.

Observons encore ici, que nous traitons la question d’État à État : Elle se décide par d'autres principes, entre les propriétaires membres d'un même État. Ici ce ne sont point les seules limites du sol, qui en déterminent la possession ; ce sont aussi sa nature & son usage. Le particulier qui posséde un champ au bord d'un Lac, ne peut plus en joüir comme d'un champ, lorsqu’il est inondé ; celui qui a, par exemple, le droit de pêche dans ce Lac, exerce son droit dans cette nouvelle étenduë : Si les eaux se retirent, le champ est rendu à l’usage de son maître. Si le Lac pénètre par une ouverture dans les terres basses du voisinage, & les submerge pour toujours ; ce nouveau Lac appartient au Public, parceque tous les Lacs sont à ce Public.


§.276       Des aterrissemens formés sur le bord d'un lac.

            Les mêmes principes font voir, que si le Lac forme insensiblement des aterrissemens sur ses bords, soit en se retirant, soit de quelqu'autre manière, ces accroissemens appartiennent au pays auquel ils se joignent, lorsque ce pays n'a d'autres limites que le Lac. C'est la même chose que l’alluvion sur les bords d'une rivière.


§.277       Du lit d'un lac desséché.

            Mais si le Lac venoit à se dessécher subitement, dans sa totalité, ou en grande partie ; le Lit demeureroit au Souverain du Lac ; la nature si reconnoissable du fond marquant suffisamment les limites.


§.278       De la Jurisdiction sur les lacs & les rivières.

            L'Empire, ou la Jurisdiction sur les Lacs & les rivières suit les mêmes règles que la propriété, dans tous les cas que nous venons d'examiner. Elle appartient naturellement à chaque État, sur la portion, ou sur le tout, dont il a le Domaine. Nous avons vu (§.245) que la Nation, ou son Souverain, commande dans tous les lieux qu'elle possède.

 

 

 

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2 janvier 2005 7 02 /01 /janvier /2005 00:24

CHAPITRE XXI
De l’aliénation des Biens publics, ou du Domaine, & de celle d'une partie de l’État.


§.257       La Nation peut aliéner ses Biens publics.

            La Nation étant seule maîtresse des biens qu'elle possède ; elle peut en disposer comme bon lui semble, les aliéner, ou les engager validement. Ce droit est une conséquence nécessaire du Domaine plein & absolu. : l’exercice en est seulement restreint, par le Droit Naturel, à l’égard des Propriétaires qui n'ont pas l’usage de la raison, nécessaire pour la conduite de leurs affaires ; ce qui n’est pas le cas d'une Nation. Ceux qui pensent autrement ne peuvent alléguer aucune raison solide de leur sentiment ; & il suivroit de leurs principes, que l’on ne pourroit jamais contracter sûrement avec aucune Nation : Ce qui attaque par les fondemens tous les Traités publics.


§.258       Devoirs d'une Nation à cet égard.

            Mais il est très vrai de dire, que la Nation doit conserver précieusement ses Biens publics, en faire un usage convenable, n'en disposer que pour de bonnes raisons, ne les aliéner, ou engager, que pour son avantage manifeste, ou dans le cas d'une pressante nécessité. Tout cela est une suite évidente des devoirs d'une Nation envers elle-même. Les Biens publics lui sont très-utiles, & même nécessaires ; elle ne peut les dissiper mal-à-propos, sans se faire tort & se manquer à soi-même honteusement. Je parle des Biens publics proprement dits, ou du Domaine de l’État. C’est couper les nerfs du Gouvernement, que de lui ôter ses revenus. Quant aux Biens communs à tous les Citoyens ; la Nation fait tort à ceux qui en profittent, si elle les aliéne sans Nécessité, ou sans de bonnes raisons. Elle est en droit de le faire, comme propriétaire de ces biens ; mais elle ne doit en disposer que d'une manière convenable aux devoirs du Corps envers ses membres.


§.259       Ceux du Prince.

            Ces mêmes devoirs regardent le Prince, le Conducteur de la Nation. Il doit veiller à la conservation & à la sage administration des Biens publics, arrêter & prévenir leur dissipation, & ne point souffrir qu’ils soient divertis à des usages étrangers.


§.260       Il ne peut aliéner les Biens publics.

         Le Prince ou le Supérieur quelconque de la Société, n'étant naturellement que l’Administrateur, & non le Propriétaire de l’État ; sa qualité de Chef de la Nation, de Souverain, ne lui donne point par elle-même le droit d'aliéner, ou d'engager les Biens publics. La règle générale est donc, que le Supérieur ne peut disposer des Biens publics quant à la substance ; ce droit étant réservé au seul Propriétaire, puisque l’on définit la Propriété par le droit de disposer d'une chose quant à la substance. Si le Supérieur vient à passer son pouvoir. à l’égard de ces Biens, l’aliénation qu'il en aura faite est invalide, & peut toûjours être révoquée par son Successeur, ou par la Nation. C'est la Loi communément reçuë dans le Royaume de France ; & c'est sur ce principe que le Duc de Sully conseilla à Henri IV de retirer toutes les parties du Domaine de la Couronne, qui avoient été aliénées par ses Prédécesseurs.


§.261       La Nation peut lui en donner le droit.

            La Nation ayant la libre disposition de tous les biens qui lui appartiennent (§.247) ; elle peut transporter son droit au Souverain, & lui conférer par conséquent celui d'aliéner & d'engager les Biens publics. Mais ce droit n'étant pas nécessaire au Conducteur de l’État, pour gouverner heureusement ; on ne présume point que la Nation le lui ait donné ; & si elle n'en a pas fait une Loi expresse, on doit tenir que le Prince n’est est point revêtu.


§.262       Règles à ce sujet, pour ses Traités de Nation à Nation.

            Les règles que nous venons d'établir, concernent les aliénations des Biens publics, faites en faveur des particuliers. La question change, quand il s'agit d'aliénations de Nation à Nation (a) Quod Domania Regnorum inalienabilia & semper revocabilia dicuntur, id respectu privatorum intelligitur ; nam contra alias Gentes divino privilegio opus foret. Leibnitius, Praefat. Ad Codic. Jur. Gent. Diplomat) : Il faut d'autres principes pour la décider, dans les différens cas qui peuvent se présenter ; Essayons d'en donner la théorie générale.

1°, Il est nécessaire que les Nations puissent traiter & transiger validement entr'elles, sans quoi elles n'auroient aucun moyen de terminer leurs affaires, de se mettre dans un état tranquille & assûré. D'où il suit que quand une Nation a cédé quelque partie de ses biens à une autre, la cession doit être tenue pour valide & irrévocable, comme elle l’est en effet, en vertu de la notion de propriété. Ce principe ne peut être ébranlé par aucune Loi fondamentale, au moyen de laquelle une Nation prétendroit s'ôter à elle-même le pouvoir d'aliéner ce qui lui appartient. Car ce seroit vouloir s'interdire tout Contrat avec d'autres Peuples, ou prétendre les tromper. Avec une pareille Loi, une Nation ne devroit jamais traiter de ses Biens : Si la nécessité l’y oblige, ou si son propre avantage l’y détermine ; dès qu'elle entre en traité, elle renonce à sa Loi fondamentale. On ne conteste guéres à la Nation entière le pouvoir d'aliéner ce qui lui appartient : Mais on demande, si son Conducteur, si le Souverain a ce pouvoir ? La question peut être décidée par les Loix fondamentales. Les Loix ne disent-elles rien directement là-dessus ; voici notre second principe :

2°, Si la Nation a déféré la pleine Souveraineté à son Conducteur, si elle lui a commis le soin, & donné, sans réserve, le droit de traiter & de contracter avec les autres États ; elle est censée l’avoir revêtu de tous les pouvoirs nécessaires pour contracter validement. Le Prince est alors l’organe de la Nation ; ce qu'il fait est réputé fait par elle-même ; & bien qu'il ne soit pas le Propriétaire des Biens publics, il les aliéné validement, comme étant dûement autorisé.


§.263       De l’aliénation d'une partie de l’État.

            La question devient plus difficile, quand il s'agit, non de l’aliénation de quelques biens publics, mais du démembrement de la Nation même, ou de l’État, de la cession d'une Ville, ou d'une Province, qui en fait partie. Toutefois elle se résout solidement par les mêmes principes. Une Nation se doit conserver elle-même (§.16), elle doit conserver tous ses membres, elle ne peut les abandonner, & elle est obligée envers eux à les maintenir dans leur état de membres de la Nation (§.17). Elle n'est donc point en droit de trafiquer de leur état & de leur Liberté, pour quelques avantages, qu'elle se promettroit d'une pareille négociation. Ils se sont unis à la Société, pour en être membres ; Ils reconnoissent l’Autorité de l’État, pour travailler de concert au bien & au salut commun, & non pour être à sa disposition, comme une Métairie, ou comme un troupeau de bétail. Mais la Nation peut légitimement les abandonner, dans le cas d'une extrême nécessité, & elle est en droit de les retrancher du Corps, si le salut public l’exige. Lorsdonc qu'en pareil cas, l’État abandonne une Ville, ou une Province, à un Voisin, ou à un Ennemi puissant ; la cession doit demeurer valide quant à l’État, puisqu'il a été en droit de la faire : Il n'y peut plus rien prétendre ; il a cédé tous les droits qu'il pouvoit y avoir.


§.264       Droit de ceux qu'on veut démembrer.

            Mais cette Province, ou cette Ville ainsi abandonnée & démembrée de l’État, n’est point obligée de recevoir le nouveau Maître qu'on voudrait lui donner. Séparée de la Société dont elle étoit membre, elle rentre dans tous ses droits ; & s'il lui est possible de défendre sa Liberté contre celui qui voudroit la soumettre, elle lui résiste légitimement. François I s'étant engagé par le Traité de Madrid à céder le Duché de Bourgogne à l’Empereur Charles V, les États de cette Province déclarèrent : « Que n'ayant jamais été sujets que de la Couronne de France, ils moureroient en cette obéissance ; & que si le Roi les abandonnoit, ils prendroient les armes, s’efforceroient de se mettre en Liberté, plûtôt que de passer d'une sujettion dans une autre (a) Mezeray, Histoire de France T.II p.458. « Il est vrai que rarement les sujets sont en état de résister, dans ces occasions, & d'ordinaire le meilleur parti qu'ils agent à prendre, est de se soumettre à leur nouveau Maître, en faisant leurs conditions aussi bonnes qu'il est possible »).


§.265       Si le Prince a le pouvoir de démembrer l’État.

            Le Prince, le Supérieur, quel qu'il soit, a-t-il le pouvoir de démembrer l’État ? Répondons comme nous avons fait ci dessus à l’égard du Domaine : Si la Loi fondamentale défend au Souverain tout démembrement, il ne peut le faire sans le concours de la Nation, ou de ses Réprésentans. Mais si la Loi se tait,    si le Prince a reçu l’Empire plein & absolu ; il est alors le dépositaire des droits de la Nation, & l’organe de sa volonté. La Nation ne doit abandonner ses membres que dans la nécessité, ou en vûë du salut public, & pour se préserver elle-même de sa ruine totale : Le Prince ne doit les céder que pour les mêmes raisons. Mais puisqu'il a reçu l’Empire absolu ; c'est à lui de juger du cas de Nécessité & de ce que demande le salut de l’État.

A l’occasion du même Traité de Madrid, dont nous venons de parler, les Notables du Royaume de France assemblés à Cognac, après le retour du Roi, conclurent tout d'une voix, « que son Autorité ne s'étendait point jusques à démembrer la Couronne (
b) Mezeray, ibid) » Le Traité fut déclaré nul, comme étant contraire à la Loi fondamentale du Royaume. & véritablement il étoit fait sans Pouvoirs suffisans ; la Loi refusant formellement au Roi le pouvoir de démembrer le Royaume : Le concours de la Nation y étoit nécessaire, & elle pouvoit donner son contentement par l’organe des États Généraux. Charles V ne devoit point relâcher son Prisonnier, avant que ces mêmes États Généraux eussent approuvé le Traité : Ou plûtôt, usant de sa Victoire avec plus de générosité, si devoit imposer des conditions moins dures, qui eussent été au pouvoir de François I & dont ce Prince n'eût pu se dédire sans honte. Mais aujourd'hui que les États Généraux ne s'assemblent plus en France, le Roi demeure le seul organe de l’État envers les autres Puissances : Elles sont en droit de prendre sa volonté pour celle de la France entière ; & les cessions que le Roi pourroit leur faire, demeureroient valides, en vertu du consentement tacite, par lequel la Nation a remis tout pouvoir entre les mains de son Roi, pour traiter avec elles. S'il en étoit autrement, on ne pourroit contracter sûrement avec la Couronne de France. Souvent, pour plus de précaution, les Puissances ont demandé que leurs Traités fussent enrégistrés au Parlement de Paris : Mais aujourd'hui, cette formalité même ne paroît plus en usage.

 

 

 

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2 janvier 2005 7 02 /01 /janvier /2005 00:23

CHAPITRE XX
Des Biens publics, communs & particuliers.


§.234      De ce que les Romains appelloient res communes.

            Voyons maintenant quelle est la nature des différentes choses, que renferme le pays occupé par la Nation, & tâchons d'établir les principes généraux du Droit qui les régit. Cette matiére est traitée par les jurisconsultes, sous le titre, de rerum divisiones. Il est des choses, qui, de leur nature, ne peuvent être occupées ; il en est, dont personne ne s’attribuë la propriété & qui demeurent dans la communion primitive, lorsqu'une Nation s'empare d'un pays : les Jurisconsultes Romains appellent ces choses-là. res communes, choses communes : Tels étoient chez eux l’air, l’eau courrante, la mer, les poissons, les bêtes sauvages.


§.235      Totalité des biens de la Nation, & leur division.

            Tout ce qui est susceptible de propriété est censé appartenir à la Nation qui occupe le pays, & forme la masse totale de ses biens. Mais la Nation ne posséde pas tous ces biens de la même maniére. Ceux qui ne sont point partagés entre les Communautés particuliéres, ou les individus de la Nation, s'appellent Biens publics. Les uns sont réservés pour les besoins de l’État, & sont le Domaine de la Couronne, ou de la République ; les autres demeurent communs à tous les Citoyens, qui en profittent, chacun suivant ses besoins, ou suivant les Loix qui en règlent l’usage, & on appelle ceux-ci Biens Communs. Il en est d'autres, qui appartiennent à quelque Corps, ou Communauté : On les nomme Biens de Communauté, Res universitatis ; & ils sont pour ce Corps en particulier, ce que sont les Biens publics pour toute la Nation. La Nation pouvant être envisagée comme une grande Communauté ; on peut appeller indifféremment Biens Communs, ceux qui lui appartiennent en commun, de maniére que tous les Citoyens peuvent en faire usage & ceux qui sont possédés de même par un Corps, ou une Communauté : les mêmes règles ont lieu pour les uns & pour les autres. Enfin les biens possédés par des particuliers, s'appellent Biens particuliers, res singulorum.


§.236      Deux maniéres d'acquérir des biens publics.

            Lorsqu'une Nation en Corps s'empare d'un pays ; tout ce qui ne se partage point entre ses membres demeure commun à toute la Nation, & devient Bien public. Il est une féconde maniére, dont la Nation, & en général toute Communauté peut acquérir des Biens, sçavoir, par la volonté de quiconque juge à propos de lui transporter, à quelque titre que ce suit, le domaine, ou la propriété de ce qu'il posséde.


§.237      Les revenus des biens publics sont naturellement à la disposition du Souverain.

            Dès que la Nation remet les rênes de l’État entre les mains d'un Prince, elle est censée lui remettre en même-tems les moyens de gouverner. Puis donc que les revenus des Biens publics, du Domaine de l’État, sont destinés aux dépenses du Gouvernement ; ils sont naturellement à la disposition du Prince, & on doit toujours le juger ainsi, à moins que la Nation ne les ait formellement exceptés, en remettant l’Autorité suprême, & n'ait pourvu de quelque autre maniére à leur administration, aux dépenses nécessaires de l’État, & à l’entretien de la personne même du Prince & de sa Maison. Toutes les fois donc que l’Autorité souveraine est remise purement & simplement au Prince, elle emporte avec soi le pouvoir de disposer librement des revenus publics. Le devoir du Souverain l’oblige véritablement à n'employer ces deniers qu'aux besoins de l’État ; mais c'est à lui seul d'en déterminer l’application convenable, & il n'en doit compte à personne.


§.238      La Nation peut lui céder l’usage & la propriété des biens communs.

            La Nation peut attribuer au Supérieur seul l’usage de ses Biens Communs, & les ajoûter ainsi au Domaine de l’État. Elle peut même lui en céder la propriété. Mais ce transport d'usage, ou de propriété exige un acte exprès du Propriétaire, qui est la Nation. Il est difficile de le fonder sur un consentement tacite ; parceque la crainte empêche trop souvent les sujets de reclamer contre les entreprises injustes du Souverain.


§.239      Elle peut lui en attribuer le domaine & s'en réserver l’usage.

            Le Peuple peut de même attribuer au Supérieur le Domaine des choses qu'il posséde en-commun, & s'en réserver l’usage, en tout ou en partie. Ainsi le Domaine d'un fleuve, par exemple, peut être cédé au Prince, tandis le Peuple s'en réserve l’usage, pour la navigation, la pêche, l’abreuvage des bestiaux &c. On peut encore attribuer au Prince seul le droit de pêcher dans ce fleuve &c. En un mot, le Peuple peut céder au Supérieur tel droit qu'il voudra sur les Biens Communs de la Nation ; mais tous ces droits particuliers ne découlent point naturellement & par eux-mêmes de la Souveraineté.


§.240      Des Impôts.

            Si le revenu des Biens publics, ou du Domaine ne suffit pas aux besoins publics, l’État y supplée par des Impôts. Ils doivent être réglés de manière que tous les Citoyens en payent leur quote-part, à proportion de leurs facultés & des avantages qu'ils retirent de la Société. Tous les membres de la Société Civile étant également obligés de contribuer, selon leur pouvoir, à son avantage & à son salut ; ils ne peuvent refuser de fournir les subsides nécessaires à sa conservation, suivant qu'ils sont exigés par une Puissance légitime.


§.241      La Nation peut se réserver le droit de les établir.

            Plusieurs Nations n'ont point voulu commettre à leur Prince un soin si délicat, ni lui remettre un pouvoir, dont il est si facile d'abuser. En établissant un Domaine pour l’entretien du Souverain & pour les dépenses ordinaires de l’État, elles se sont réservé le droit de pourvoir, par elles-mêmes, ou par leurs Réprésentans, aux besoins extraordinaires, en imposant des taxes, payables par tous les habitans. En Angleterre, le Roi expose les besoins de l’État au Parlement ; & ce Corps réprésentatif de la Nation délibère, & statuë avec le concours du Roi, sur la quantité du subside & sur la maniére de le lever. Il se fait même rendre compte de l’emploi que le Prince en a fait.


§.242      Du Souverain qui a ce pouvoir.

            En d'autres États où le Souverain possède l’Empire plein & absolu ; c’est lui seul qui établit les Impôts, qui règle la maniére de les lever ; & il en fait l’usage qu'il trouve à propos, sans en rendre compte à personne. Le Roi jouit aujourd'hui de cette Autorité en France, avec la simple formalité de faire vérifier ses Edits en Parlement : & cette Cour a le droit de lui faire de très humbles Remontrances si elle trouve des inconvéniens dans l’imposition ordonnée par le Prince. Sage établissement pour faire parvenir la vérité & les cris du peuple jusqu'aux oreilles du Souverain, & pour mettre quelques bornes à ses dissipations, ou à l’avidité des Ministres & des Gens de Finance !

 

§.243      Devoir du Prince à l’égard des Impôts.

            Le Prince qui est revêtu du pouvoir de mettre des Impôts sur son peuple, doit se garder d'envisager les deniers qui en proviennent comme son bien propre. Il ne doit jamais perdre de vûë la fin pour laquelle ce pouvoir lui a été remis : La Nation a voulu le mettre en état de pourvoir selon sa sagesse aux besoins de l’État. S'il divertit ces deniers à d'autres usages, s'il les consume dans un Luxe frivole, pour ses plaisirs, pour assouvir la cupidité de ses Maîtresses & ses Favoris ; osons le dire aux Souverains encore capables d'entendre la Vérité, il n'est pas moins coupable, il l’est mille fois plus qu'un particulier, qui se sert du bien d'autrui pour satisfaire ses passions dérèglées. L’injustice, pour être impunie, n'en est pas moins honteuse.


§.244      Du Domaine éminent attaché à la Souveraineté.

            Tout doit tendre au bien commun dans la Société Politique, & si la personne même des Citoyens est soumise à cette règle, leurs biens n'en peuvent être exceptés. L’État ne pourroit subsister, ou administrer toûjours les affaires publiques de la maniére la plus avantageuse, s'il n'avoit pas le pouvoir de disposer dans l’occasion de toute sortes de biens soumis à son Empire. On doit même présumer, que quand la Nation s'empare d'un pays, la propriété de certaines choses n'est abandonnée aux particuliers, qu'avec cette réserve.

Le droit qui appartient à la Société, ou au Souverain de disposer, en cas de Nécessité & pour le salut public, de tout bien renfermé dans l’État, s'appelle Domaine éminent. Il est évident que ce Droit est nécessaire, en certains cas, à celui qui gouverne, & par conséquent qu'il fait partie de l’Empire, ou du souverain pouvoir, & doit être mis au nombre des Droits de Majesté (§.45). Lors donc que le Peuple défère l’Empire à quelqu'un, il lui attribuë en même-tems le Domaine éminent, à moins qu'il ne le réserve expressément. Tout Prince véritablement Souverain est revêtu de ce Droit, quand la Nation ne l’a point excepté, de quelque manière que son Autorité soit limitée à d'autres égards.

Si le Souverain dispose des Biens publics, en vertu de son Domaine éminent ; l’aliénation est valide, comme ayant été faite avec un pouvoir suffisant.

Lorsqu'il dispose de même, dans un besoin, des biens d'une Communauté, ou d'un particulier ; l’aliénation sera valide, par la même raison. Mais la justice demande que. cette Communauté, ou ce particulier soit dédommagé, des deniers publics : & si le Trésor n'est pas en état de le faire, tous les Citoyens sont obligés d'y contribuer ; car les charges de l’État doivent être rapportées avec égalité, ou dans une juste proportion. Il en est de cela comme du jet des marchandises, qui se fait pour sauver le vaisseau.


§.245      De l’empire sur les choses publiques.

            Outre le Domaine éminent, la Souveraineté donne un droit d'une autre nature sur tous les biens publics, communs & particuliers ; c'est l’Empire, ou le droit de commander dans tous les lieux du pays qui appartient à la Nation. Le pouvoir suprême s'étend à tout ce qui se passe dans l’État, en quelque lieu que soit la scène, & par conséquent le Souverain commande dans. Tous les lieux publics, sur les fleuves, dans les grands-chemins, dans les déserts &c. : Tout ce qui y arrive est soumis à son Autorité.


§.246      Le Supérieur peut faire des Loix sur l’usage des biens communs.

            En vertu de la même Autorité, le Souverain peut faire des Loix qui règlent la manière dont on doit user des biens communs, tant de ceux de la Nation entière, que des biens des Corps ou des Communautés. Il ne peut, à la vérité, priver de leur droit ceux qui ont part à ces biens ; mais le soin qu'il doit prendre du repos public & de l’avantage commun des Citoyens, le met sans doute en droit d'établir des Loix qui tendent à ce but, & de régler par conséquent la manière dont on doit joüir des biens communs. Cette matière pourrait donner lieu à des abus, exciter des troubles, qu'il importe à l’État de prévenir, & contre lesquels le Prince est obligé de prendre de justes mesures. C’est ainsi que le Souverain peut établir une sage police dans la Chasse & dans la Pêche ; les interdire dans les tems de la multiplication ; défendre l’usage de certains filets, de toute méthode destructive &c. Mais comme c'est en qualité de Pére commun, de Gouverneur & de Tuteur de son peuple, que le Souverain est en droit de faire ces Loix ; il ne doit jamais oublier les fins qui l’y appellent ; & s'il fait à cet égard des Ordonnances dans quelqu'autre vûë que celle du bien public, il abuse de son pouvoir.


§.247      De l’aliénation des biens de Communauté.

            Une Communauté, ainsi que tout Propriétaire ; a le droit d'aliéner & d'engager ses biens, mais ceux qui la composent pour le présent ne doivent jamais perdre de vûë la destination de ces biens communs, ni en disposer autrement que pour l’avantage du Corps, ou dans les cas de nécessité ; S'ils les distraisent dans d'autres vûës, ils abusent de leur pouvoir, ils péchent contre ce qu'ils doivent à leur Communauté & à leur postérité ; & le Prince, en qualité de Père commun, est en droit de s'y opposer. D'ailleurs, l’intérêt de l’État demande que les biens des Communautés ne se dissipent point ; ce qui donne au Prince, chargé de veiller au salut public, un nouveau droit d'empêcher l’aliénation de ces biens-là. Il est donc très convenable d'ordonner dans un État, que l’aliénation des biens de Communauté sera invalide, si le consentement du Supérieur n'y est intervenu. Aussi les Loix Civiles donnent-elles à cet égard aux Communautés les droits des Mineurs. Mais c’est-là une Loi purement Civile ; & le sentiment de ceux, qui, en Droit Naturel, ôtent à une Communauté le pouvoir d'aliéner ses biens sans le consentement du Souverain, me paroît destitué de fondement & contraire à la notion de la propriété. Il est vrai qu'une Communauté peut avoir reçu des biens, soit de ses prédecesseurs, soit de quelqu'autre, à la charge de ne pouvoir les aliéner : Mais en ce cas, elle n'en a que l’usufruit perpétuel, & non l’entière & libre propriété. Si quelques-uns de ses biens ont été donnés pour la Conservation du Corps ; il est manifeste que la Communauté n'a pas le pouvoir de les aliéner, si ce n’est dans le cas d'une extrême nécessité : & tous ceux qu'elle peut avoir reçus du Souverain, sont présumés être de cette nature.


§.248      De l’usage des biens communs.

            Tous les membres d'une Communauté ont un droit égal à l’usage de ses biens communs. Mais le Corps de la Communauté peut faire, sur la manière d'en joüir, tels règlemens qu'il juge à propos, pourvù que ces règlemens ne donnent aucune atteinte à l’égalité qui doit régner dans une communion de biens. C'est ainsi qu'une Communauté peut déterminer l’usage d'une forêt commune, ou d'un pâturage commun, soit en le permettant à tous les membres, suivant leur besoin ; soit en fixant une portion égale pour chacun ; mais elle n'a pas le droit d'en exclure aucun, ou. de le distinguer, en lui assignant une part moindre que celle des autres.


§.249      Maniére dont chacun doit en joüir.

            Tous les membres d'un Corps ayant un droit égal à ses biens communs ; chacun doit en profitter de manière qu'il ne nuise en aucune façon à l’usage commun. Suivant cette règle, il n’est pas permis à un particulier de faire sur une rivière qui est un bien public, aucun ouvrage capable de la rendre moins propre à l’usage de tout le monde, comme d'y construire des Moulins, d'y faire une tranchée pour en détourner l’eau sur son fonds &c. S'il l’entreprenoit, il s'arrogeroit un droit particulier, contraire au droit commun de tous.


§.250 Du droit de prévention dans leur usage.

            Le droit de prévention (Jus praeventionis) doit être fidèlement observé dans l’usage des choses communes qui ne peuvent servir en même tems à plusieurs. On appelle de ce nom le droit du prémier venu dans l’usage de ces sortes de choses. Par exemple, si je tire actuellement de l’eau d'un puits commun, ou public, un autre qui survient ne peut me chasser pour en puiser lui-même, & il doit attendre que j'aie fini. Car j’use de mon droit en puisant de cette eau, & personne ne peut m'y troubler : Un sécond, qui a un droit égal, ne peut le faire valoir au préjudice du mien ; me faire cesser, par son arrivée, ce seroit s’attribuer plus de droit qu'à moi, & blesser la Loi de l’égalité.


§.251      Du même droit, dans un autre cas.

            La même règle doit être observée à l’égard de ces choses communes, qui se consument dans l’usage : Elles appartiennent au prémier qui y met la main pour s'en servir ; & un sécond, qui survient, n'a aucun droit de l’en dépouiller. Je me rends dans une forêt commune, je commence à abattre un arbre ; vous survenez, & vous voudriez avoir ce même arbre : Vous ne pouvez me l’ôter ; car ce seroit vous arroger un droit supérieur au mien ; & nos droits sont égaux. Cette règle est la même que le Droit de la Nature prescrit dans l’usage des biens de la terre, avant l’introduction de la Propriété.


§.252      De la conservation & de la réparation des biens communs.

            Les dépenses que peut exiger la conservation ; ou la réparation des choses qui appartiennent au public, ou à une Communauté, doivent être supportées avec égalité, par tous ceux qui ont part à ces choses-là, soit qu'on tire les sommes nécessaires des Coffres communs, soit que chaque particulier y contribuë sa quote-part. La Nation, la Communauté, & tout Corps en général peut aussi établir des taxes extraordinaires, ou des Impôts, des contributions annuelles, pour subvenir à ces dépenses ; Pourvù qu'il n'y ait point de véxations & que les deniers exigés soient fidèlement appliqués à leur destination. C’est encore pour cette fin, comme nous l’avons observé (§.103), que les droits de péage sont légitimement établis. Les chemins, les ponts, les chaussées sont des choses publiques, dont tous ceux qui y passent profittent : Il est juste que tous ces passans contribuent à leur entretien.


§.253      Devoir & droit du Souverain à cet égard.

            Nous verrons tout-à-l'heure que le Souverain doit pourvoir à la conservation des Biens publics. Il n’est pas moins obligé, comme Conducteur de toute la Nation, de veiller à celle des biens d'une Communauté. Tout l’État est intéressé à ce qu'une Communauté ne tombe pas dans l’indigence, par la mauvaise conduite de ceux qui la composent actuellement. & comme l’obligation produit le droit sans lequel on ne peut la remplir ; le Souverain est en droit de mettre à cet égard la Communauté dans son devoir. Si donc il s'apperçoit, par exemple qu'elle laisse dépérir des bâtimens nécessaires, qu'elle dégrade ses forêts ; il est en droit de lui prescrire ce qu’elle doit faire, & de la mettre en règle.


§.254      Des biens particuliers.

            Nous n'avons qu'un mot à dire des biens particuliers : Tout propriétaire a droit de régir son bien & d'en disposer comme bon lui semble, tant que le droit d'un tiers ne s'y trouve pas intéressé. Cependant le Souverain, comme Pére de son peuple peut & doit retenir un dissipateur, & l’empêcher de courrir à sa ruïne, sur tout si ce dissipateur est Pére de famille. Mais il faut bien prendre garde à ne pas étendre ce droit d’inspection jusqu'à gêner les sujets dans l’administration de leurs affaires ; ce qui ne blesseroit pas moins le vrai bien de l’État, que la juste Liberté des Citoyens. Le détail de cette matière appartient au Droit Public & à la Politique.


§.255      Le Souverain peut les soumettre à une police.

            Il faut observer encore que les particuliers ne sont pas tellement libres dans l’oeconomie ou le gouvernement de leurs biens, qu'ils ne demeurent sujets aux Loix & aux règlemens de Police faits par le Souverain. Par exemple, si les vignes se multiplient trop dans un pays, & qu'on y manque de bleds ; le Souverain peut défendre de planter de la vigne dans les champs propres au labourage ; car le bien public & le salut de l’État y sont intéressés. Lorsqu'une, raison de cette importance le demande, le Souverain, ou le Magistrat peut contraindre un particulier à vendre ses denrées, dont il n'a pas besoin pour sa subsistance & en fixer le prix. L’Autorité publique peut & doit empêcher les monopoles, réprimer toutes les manœuvres tendantes à faire enchérir les vivres ; ce que les Romains appelloient, annonam incendere, comprimere, vexare.


§.256      Des héritages.

            Tout homme peut naturellement choisir celui à qui il veut laisser ses biens après sa mort, autant que son droit n'est pas limité par quelque obligation indispensable ; comme par exemple, celle de pourvoir à la subsistance de ses enfans. Les enfans ont aussi naturellement le droit de succéder avec égalité aux biens de leur pére. Mais tout cela n'empêche pas que l’on ne puisse établir dans un État des Loix particulières sur les Testamens & les héritages ; en respectant toutefois les droits essentiels de la Nature. C'est ainsi que pour soutenir les Familles Nobles, il est établi en plusieurs lieux, que l’Aîné est de droit le principal héritier de son pére. Les terres substituées à perpétuité à l’Aîné d'une Maison, lui parviennent en vertu d'un autre droit, lequel a sa source dans la volonté de celui, qui étant maître de ces terres, les a affectées à cette destination.

 

 

 

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2 janvier 2005 7 02 /01 /janvier /2005 00:22

CHAPITRE XIX
De la Patrie & de diverses matiéres qui y ont rapport.


§.211       Ce que c’est que la Patrie.

            La totalité des Contrées occupées par une Nation & soumises à ses Loix forme, comme mis l’avons dit, son territoire ; c’est aussi la commune Patrie de tous les individus de la Nation. Nous avons été obligés d'anticiper la définition du terme de Patrie (§.122), parceque nous avions à traiter de l’amour de la Patrie, vertu si excellente & si nécessaire dans un État. Supposant donc cette définition connue, il nous reste à expliquer diverses choses relatives à la matiére, & à développer les questions qu'elle présente.


§.212       Des Citoyens & Naturels.

            Les Citoyens sont les membres de la Société Civile : Liés à cette Société par certains devoirs, & soumis à son Autorité, ils participent avec égalité à ses avantages. Les Naturels, ou Indigènes sont ceux qui sont nés dans le pays, de Parens Citoyens. La Société ne pouvant se soutenir & se perpétuer que par les enfans des Citoyens ; ces enfans y suivent naturellement la condition de leurs Péres, & entrent dans tous leurs droits. La Société est censée le vouloir ainsi ; par une suite de ce qu'elle doit à sa propre conservation ; & l’on présume de droit que chaque Citoyen, en entrant dans la Société, réserve à ses enfans le droit d'en être membres. La Patrie des Péres est donc celle des enfans ; & ceux-ci deviennent de véritables Citoyens, par leur simple consentement tacite. Nous verrons bien-tôt, si parvenus à l’âge de raison, ils peuvent renoncer à leur droit, & ce qu'ils doivent à la Société dans laquelle ils sont nés. Je dis que pour être d'un pays, il faut être né d'un pére Citoyen ; car si vous y étes né d'un Etranger, ce pays sera seulement le lieu de votre naissance, sans être votre Patrie.


§.213       Des Habitans.

            Les Habitans, par distinction des Citoyens, sont des Etrangers, auxquels on permet de s'établir à-demeure dans le pays. Liés par leur habitation à la Société, ils sont soumis aux Loix de l’État, tant qu'ils y restent, & ils doivent le défendre, puisqu'ils en sont protégés, quoiqu'ils ne participent pas à tous les droits des Citoyens. Ils joûïssent seulement des avantages que la Loi, ou la Coûtume leur donne. Les Habitans perpétuels sont ceux qui ont reçu le droit d'habitation perpétuelle. C'est une espèce de Citoyens d'un ordre inférieur : Ils sont liés & soumis à la Société, sans participer à tous ses avantages. Leurs enfans suivent la condition des péres ; par cela même que l’État a donné à ceux-ci l’habitation perpétuelle, leur droit passe à leur postérité.


§.214       Naturalisation.

            Une Nation, ou le Souverain qui la réprésente, peut accorder à un Etranger la qualité de Citoyen, en l’aggrégeant au Corps de la Société Politique. Cet Acte s'appelle Naturalisation. Il est des États où le Souverain ne peut accorder à un Etranger tous les droits des Citoyens, par exemple, celui de parvenir aux Charges, & où par conséquent il n'a le pouvoir de donner qu'une Naturalisation imparfaite. C'est une disposition de la Loi fondamentale, qui limite le pouvoir du Prince. En d'autres États, comme en Angleterre & en Pologne, le Prince ne peut naturaliser personne sans le concours de la Nation réprésentée par ses Députés. Il en est enfin, comme l’Angleterre, où la simple naissance dans le pays naturalise les enfans d'un étranger.


§.215       Des enfans de Citoyens, nés en pays étranger.

            On demande si les Enfans nés de Citoyens, en pays étranger, sont Citoyens ? Les Loix ont décidé la question en plusieurs pays, & il faut suivre leurs dispositions. Par la Loi Naturelle seule, les Enfans suivent la condition de leurs péres, & entrent dans tous leurs droits (§.212) ; le lieu de la naissance ne fait rien à cela, & ne peut fournir de lui-même aucune raison d'ôter à un enfant ce que la nature lui donne ; je dis de lui-même, car la Loi Civile, ou Politique peut en ordonner autrement, pour des vûës particuliéres. Mais je suppose que le Pére n'a point quitté entiérement sa Patrie pour s'établir ailleurs. S'il a fixé son Domicile dans un pays étranger ; il y est devenu membre d'une autre Société, au moins comme habitant perpétuel, & ses enfans en feront aussi.


§.216       Des enfans nés sur mer.

            Quant aux enfans nés fuir mer ; s'ils sont nés dans les parties de la mer occupées par leur Nation, ils sont nés dans le pays : Si c’est en pleine mer, il n'y a aucune raison de les distinguer de ceux qui naissent dans le pays ; car ce n’est point naturellement le lieu de la naissance qui donne des droits, mais l’extraction : & si les enfans sont nés dans un Vaisseau de la Nation, ils peuvent être réputés nés dans le Territoire ; car il est naturel de considérer les Vaisseaux de la Nation comme des portions de son Territoire, sur-tout quand ils voguent sur une mer libre, puisque l’État conserve sa Jurisdiction dans ces Vaisseaux. & comme, suivant l’usage communément reçû, cette Jurisdiction se conserve sur le Vaisseau, même quand il se trouve dans des parties de la mer soumises à une Domination étrangère ; tous les Enfans nés dans les Vaisseaux d'une Nation seront censés nés dans son Territoire. Par la même raison, ceux qui naissent sur un Vaisseau étranger seront réputés nés en pays étranger, à moins que ce ne fût dans le port même de la Nation ; car le port est plus particuliérement du Territoire, & la Mére, pour être en ce moment dans le Vaisseau étranger, n’est pas hors du pays. Je suppose qu'elle & son Mari n'ont point quitté la Patrie, pour s'établir ailleurs.


§.217       Des enfans nés dans les Armées de l’État, ou dans la Maison de son Ministre auprès d'une Cour étrangère.

            C’est encore par les mêmes raisons, que les enfans de Citoyens, nés hors du pays, dans les Armées de l’État, ou dans la Maison de son Ministre auprès d'une Cour étrangère, sont réputés nés dans le pays ; car un Citoyen absent avec sa famille, pour le service de l’État, & qui demeure dans sa dépendance & sous sa jurisdiction, ne peut être considéré comme étant sorti du Territoire.


§.218       Du Domicile.

            Le Domicile est l’habitation fixée en quelque lieu, dans l’intention d'y demeurer toûjours. Un homme n'établit donc point son Domicile quelque part, à moins qu'il ne fasse suffisamment connoître soit tacitement, soit par une déclaration expresse, son intention de s'y fixer. Au reste, cette déclaration n'empêche point que s'il vient à changer de sentiment dans la suite, il ne puisse transporter son Domicile ailleurs. En ce sens, celui qui s'arrête, même long-tems, dans un lieu, pour ses affaires, n'y a qu'une simple habitation, sans Domicile. C'est ainsi que l’Envoyé d'un Prince étranger n'a point son Domicile à la Cour où il réside.

Le Domicile naturel, ou d'origine, est celui que la naissance nous donne, là où notre pére a le sien ; & nous sommes censés le retenir, tant que nous ne l’abandonnons pas pour en choisir un autre. Le Domicile acquis (adscitit ium) est celui que nous nous établissons par notre propre volonté.


§.219       Des Vagabonds.

            Les Vagabonds sont des gens sans Domicile. Par conséquent, ceux qui naissent de Parens vagabonds n'ont point de Patrie ; puisque la Patrie d'un homme est le lieu, où, au tems de sa naissance ses parens avoient leur Domicile (§.122), ou l’État dont son pére étoit membre alors : ce qui revient à la même chose ; car s'établir pour toûjours chez une Nation, c'est en devenir membre, au moins comme habitant perpétuel, si ce n'est point avec tous les droits des Citoyens. Cependant on peut regarder la Patrie d'un vagabond comme celle de son enfant, entant que ce vagabond sera censé n'avoir pas absolument renoncé à son Domicile naturel ou d'origine.


§.220       Si l’on peut quitter sa Patrie.

            Il faut nécessairement user de plusieurs distinctions, pour bien résoudre cette question célébre, si un homme peut quitter sa Patrie, ou la Société dont il est membre.

1°, Les enfans ont une attache naturelle à la Société dans laquelle ils sont nés : Obligés de reconnoître la protection qu'elle a accordée à leurs Péres, ils lui sont redevables, en grande partie, de leur naissance & de leur éducation. Ils doivent donc l’aimer, comme nous l’avons déjà fait voir (§.122), lui marquer une juste reconnoissance, lui rendre, autant qu'il est en eux, le bien pour le bien. Nous venons d’observer (§.212) qu'ils ont droit d'entrer dans la Société dont leurs Péres étoient membres. Mais tout homme naît libre ; le fils d'un Citoyen, parvenu à l’âge de raison, peut examiner s'il lui convient de se joindre à la Société que sa naissance lui destine. S'il ne trouve point qu'il lui soit avantageux d'y rester, il est le maître de la quitter, en la dédommageant de ce qu'elle pourroit avoir fait en sa faveur
(*(*) C’est le fondement des Traites-foraines (Census emigrationis)), & en conservant pour elle, autant que ses nouveaux engagemens le lui permettront, les sentimens d'amour & de reconnoissance qu'il lui doit. Au reste les obligations d'un homme envers sa Patrie naturelle peuvent changer, s'altérer, ou s'évanouir, suivant qu'il l’aura quittée légitimement & avec raison, pour en choisir une autre, ou qu'il en aura été chassé, méritoirement ou contre la justice, dans les formes ou par violence.

2°, Dès que l’enfant d'un Citoyen, devenu homme, agit comme Citoyen, il en prend tacitement la qualité ; ses obligations, comme celles de tout autre, qui s'engage expressément & formellement envers la Société, deviennent plus fortes & plus étendues : Le cas est tout différent de celui dont nous venons de parler. Lorsqu'une Société n'a point été contractée pour un tems déterminé, il est permis de la quitter, quand cette séparation peut avoir lieu sans causer du dommage à la Société. Un Citoyen peut donc quitter l’État dont il est membre, Pourvù que ce ne soit pas dans des conjonctures, où il ne sçauroit l’abandonner sans lui porter un notable préjudice. Mais il faut distinguer ici ce qui peut se faire à rigueur de droit, de ce qui est honnête & conforme à tous les devoirs ; en un mot, l’obligation interne, de l’obligation externe. Tout homme a le droit de quitter son pays, pour s'établir ailleurs, quand par cette démarche il ne compromet point le bien de sa Patrie. Mais un bon Citoyen ne s'y déterminera jamais sans nécessité, ou sans de très-fortes raisons. Il est peu honnête d'abuser de sa liberté, pour quitter légérement des Associés, après avoir tiré d'eux des avantages considérables ; & c’est le cas de tout Citoyen avec sa Patrie.

3°, Quant à ceux qui l’abandonnent lâchement dans le péril, cherchant à se mettre en sûreté, au lieu de la défendre ; ils violent manifestement le pacte de Société par lequel on s’est engagé à se défendre tous ensemble & de concert : Ce sont d'infâmes déserteurs, que l’État est en droit de punir sévérement.


§.221       Comment on peut s'en absenter pour un tems.

            Dans les tems de paix & tranquillité, lorsque la Patrie n'a aucun besoin actuel de tous ses enfans, le bien même de l’État & celui des Citoyens exige qu'il soit permis à un chacun de voyager pour ses affaires, Pourvù qu'il soit toûjours prêt à revenir, dès que l’intérêt public le rappellera. On ne présume point qu'aucun homme se soit engagé envers la Société dont il est membre, à ne pouvoir sortir du pays, quand le bien de ses affaires l’exigera, & lorsqu'il pourra s'absenter sans nuire à sa Patrie.


§.222       Variation des Loix Politiques à cet égard. Il faut leur obéir.

            Les Loix Politiques des Nations varient beaucoup à cet égard. Chez les unes il est permis en tout tems, si ce n’est dans le cas d'une guerre actuelle, à tout Citoyen de s'absenter, & même de quitter entiérement le pays, quand il le trouve à propos, & sans en rendre aucune raison. Cette licence, contraire par elle-même au bien & au salut de la Société, ne peut se tolérer que dans un pays sans ressources, incapable de suffire aux besoins des habitans. Il n'y a, dans un tel pays, qu'une Société imparfaite ; car il faut que la Société Civile puisse mettre ses membres en état de se procurer par leur travail & leur industrie tout ce qui leur est nécessaire : sans cela, elle n'est pas en droit d'exiger qu'ils se dévouent absolument à elle. En d'autres États, tout le monde peut voyager librement pour ses affaires, mais non quitter entiérement la Patrie sans la permission expresse du Souverain. Enfin il en est où la rigueur du Gouvernement ne permet à qui que ce soit de sortir du pays, sans des passe-ports en forme, lesquels ne s'accordent même que très-difficilement. Dans tous ces cas, il faut se conformer aux Loix, quand elles sont faites par une Autorité légitime. Mais dans le dernier, le Souverain abuse de son pouvoir & réduit les sujets dans un esclavage insupportable, s'il leur refuse la permission de voyager pour leur utilité, lorsqu'il pourroit la leur accorder sans inconvénient & sans danger pour l’État. Nous allons même voir qu'en certaines occasions, il ne peut retenir sous aucun prétexte, ceux qui veulent s'en aller pour toûjours.


§.223       Des cas où un Citoyen est en droit de quitter la Patrie.

            Il est des cas dans lesquels un Citoyen est absolument en droit, par des raisons prises du Pacte même de la Société Politique, de renoncer à sa Patrie & de l’abandonner.

1°, Si le Citoyen ne peut trouver sa subsistance dans sa Patrie, il lui est permis sans doute de la chercher ailleurs. Car la Société Politique, ou Civile, n'étant contractée que dans la vûë de faciliter à un chacun les moyens de vivre & de se faire un sort heureux & assûré ; il serait absurde de prétendre qu'un membre, à qui elle ne pourra procurer les choses les plus nécessaires, ne sera pas en droit de la quitter.

2°, Si le Corps de la Société, ou celui qui le réprésente, manque absolument à ses obligations envers un Citoyen ; celui-ci peut se retirer. Car si l’un des Contractans n'observe point ses engagemens, l’autre n’est plus tenu à remplir les siens ; & le Contrat est réciproque entre la Société & ses membres. C'est sur ce fondement que l’on peut aussi chasser de la Société un membre qui en viole les Loix.

3°, Si la majeure partie de la Nation, ou le Souverain qui la réprésente, veut établir des Loix, sur des choses à l’égard desquelles le Pacte de Société ne peut obliger tout Citoyen à se soumettre ; ceux à qui ces Loix déplaisent sont en droit de quitter la Société, pour s'établir ailleurs. Par exemple, si le Souverain, ou la plus grande partie de la Nation, ne veut souffrir qu'une seule Religion dans l’État, ceux qui croient & professent une autre Religion sont en droit de se retirer, d'emporter leurs biens & d'emmener leurs familles. Car ils n'ont jamais pu s'assujettir à l’autorité des hommes, dans une affaire de Conscience
(*(*) Voyez ci-dessus le Chapitre de la Religion); & si la Société souffre & s'affoiblit par leur départ, c'est la faute des Intolérans : Ce sont ces derniers qui manquent au Pacte de la Société, qui le rompent, & qui forcent les autres à se séparer. Nous avons touché ailleurs quelques autres exemples de ce troisiéme cas : Celui d'un État populaire, qui veut se donner un Souverain (§.33), & celui d'une Nation indépendante, qui prend la résolution de se soumettre à une Puissance étrangère (§.195).

 

§.224       Des Emigrans.

            Ceux qui quittent leur Patrie pour quelque raison légitime, dans le dessein de s'établir ailleurs s'appellent Emigrans. Ils emportent tous leurs biens avec eux, & emmènent leurs familles.


§.225       Sources de leur droit.

            Leur droit d'émigration peut venir de diverses sources.

1°, Dans les cas que nous venons de toucher (§.223), c'est un droit naturel, qui leur est certainement réservé dans le Pacte même d'Association Civile.

2°, l’émigration peut être assurée aux Citoyens, en certains cas, par une Loi fondamentale de l’État. Les Bourgeois de Neufchâtel & de Valengin en Suisse peuvent quitter le pays & emporter leurs biens comme il leur plaît, sans payer même aucuns droits.

3°, Elle peut leur être accordée volontairement par le Souverain.

4°, Enfin ce droit peut naître de quelque Traité fait avec une Puissance étrangère, par lequel un Souverain aura promis de laisser toute liberté à ceux de ses sujets, qui, pour certaine raison, pour cause de Religion, par exemple, voudront se transplanter dans les terres de cette Puissance-là. Il y a de pareils Traités entre les Princes d'Allemagne, pour le cas en particulier où il s'agit de la Religion. De même en Suisse, un Bourgeois de Berne, qui veut se transplanter à Fribourg, & réciproquement un Bourgeois de Fribourg, qui va s'établir à Berne, pour y professer la Religion du pays, est en droit de quitter sa Patrie & d'en emporter tout ce qui est à lui.

Il paroit par divers traits de l’histoire, en particulier de l’Histoire de Suisse & des pays voisins, que le Droit des Gens établi parla Coûtume dans ces pays-là, il y a quelques siécles, ne permettoit pas à un État de recevoir au nombre de ses Citoyens les sujets d'un autre État. Cet article d'une Coûtume vicieuse, n'avoit d'autre fondement que l’esclavage dans lequel les peuples étoient alors réduits. Un Prince, un Seigneur, comptoit ses sujets dans le rang de ses biens propres ; il en calculoit le nombre, comme celui de ses troupeaux : Et, à la honte de l’humanité, cet étrange abus n'est pas encore détruit par tout.

 

§.226       Si le Souverain viole leur droit, il leur fait injure.

            Si le Souverain entreprend de troubler ceux qui ont le droit d'émigration, il leur fait injure ; & ces gens-là peuvent légitimement implorer la protection de la Puissance qui voudra les recevoir. C'est ainsi que l’on a vû le Roi de Prusse Fridéric-Guillaume accorder sa protection aux Protestans émigrans de Saltzbourg.


§.227       Des Supplians.

            On appelle Suppliant, tous fugitifs qui implorent la protection d'un Souverain contre la Nation, ou le Prince, qu'ils ont quitté. Nous ne pouvons établir solidement ce que le Droit des Gens décide à leur égard, avant que nous ayons traité des devoirs d'une Nation envers les autres.

§.228       De l’Exil & du Bannissement.

            Enfin l’Exil est une autre maniére de quitter la Patrie. Un Exilé est un homme chassé du lieu de son Domicile, ou contraint d'en sortir, mais sans note d'infamie. Le Bannissement est une pareille expulsion, avec note d'infamie (*(*) l’usage ne répugne point au sens que nous donnons ces deux termes. L’Académie Françoise dit : Bannissement ne se dit que des condamnations faites en justice, & exil n’est qu'un éloignement cite par quelque disgrâce de la Cour. C’est qu'une pareille condamnation faite en Justice, est infamante & qu'une disgrâce de la Cour ne l’est point ordinairement). L’un & l’autre peuvent être pour un tems limité, ou à perpétuité. Si un Exilé, ou un Banni avoit son Domicile dans sa Patrie ; il est exilé, ou banni de sa Patrie. Au reste, il est bon de remarquer, que dans l’usage ordinaire, on applique aussi les termes d'exil & de bannissement à l’expulsion d'un étranger hors d'un pays, où il n'avoit point de Domicile, avec défense à lui d'y rentrer, soit pour un tems, soit pour toûjours.

Un droit quel qu'il soit, pouvant être ôté à un homme par maniére de peine ; l’exil, qui le prive du droit d'habiter en certain lieu, peut être une peine : Le bannissement en est toûjours une ; car en ne peut noter quelqu'un d'infamie, que dans la vûë de le punir d'une faute, réelle, ou prétenduë.

Quand la Société retranche un de ses membres, par un bannissement perpétuel ; il n’est banni que des terres de cette Société, & elle ne peut l’empêcher de demeurer par tout ailleurs, où il lui plaira ; car après l’avoir chassé, elle n'a plus aucun droit sur lui. Cependant le contraire peut avoir lieu, par des Conventions particuliéres entre deux ou plusieurs États. C'est ainsi que chaque Membre de la Confédération Helvétique peut bannir ses propres sujets de tout le Territoire de la Suisse ; le banni ne sera alors souffert dans aucun des Cantons, ou de leurs Alliés.

L'exil se divise en volontaire & involontaire. Il est volontaire, quand un homme quitte son Domicile, pour se soustraire à une peine, ou pour éviter quelque calamité ; & involontaire, quand il est l’effet d'un ordre supérieur.

Quelquefois on prescrit à un Exilé le lieu où il doit demeurer pendant le tems de son exil ; ou on lui marque seulement un certain espace, dans lequel il lui est défendu d'entrer. Ces diverses circonstances & modifications dépendent de celui qui a le pouvoir d'exiler.


§.229       Les exilés & les bannis ont droit d'habiter quelque part.

            Un homme, pour être exilé, ou banni, ne perd point sa qualité d'homme, ni par conséquent le droit d'habiter quelque part sur la terre. Il tient ce droit de la Nature, ou plûtôt de son Auteur, qui a destiné la terre aux hommes, pour leur habitation ; & la Propriété n'a pu s'introduire au préjudice du droit, que tout homme apporte en naissant, à l’usage des choses absolument nécessaires.


§.230       Nature de ce droit.

            Mais si ce droit est nécessaire & parfait dans sa généralité, il faut bien observer, qu'il n'est qu'imparfait à l’égard de chaque pays en particulier. Car d'un autre côté, toute Nation est en droit de refuser à un Etranger l’entrée de son pays, lorsqu'il ne pourroit y entrer sans la mettre dans un danger évident, ou sans lui porter un notable préjudice. Ce qu'elle se doit à elle-même, le soin de sa propre sûreté, lui donne ce droit. & en vertu de sa Liberté naturelle, c'est à la Nation de juger si elle est, ou si elle n’est pas dans le cas de recevoir cet Etranger (Prélim. §.16). Il ne peut donc s'établir de plein droit & comme il lui plaira, dans le lieu qu'il aura choisi ; mais il doit en demander la permission au Supérieur du lieu ; & si on la lui refuse, c'est à lui de se soumettre.


§.231       Devoir des Nations envers eux.

            Cependant, comme sa Propriété n'a pu s'introduire qu'en réservant le droit acquis à toute Créature humaine de n'être point absolument privée des choses nécessaires ; aucune Nation ne peut refuser, sans de bonnes raisons, l’habitation même perpétuelle, à un homme chassé de sa demeure. Mais si des raisons particuliéres & solides l’empêchent de lui donner un asyle, cet homme n'a plus aucun droit de l’exiger ; parce qu'en pareil cas, le pays que la Nation habite ne peut servir en même tems à son usage & à celui de cet Etranger. Or, quand même on supposeroit que toutes choses sont encore communes ; personne ne peut s'arroger l’usage d'une chose, qui sert actuellement aux besoins d'un autre. C’est ainsi qu'une Nation, dont les terres suffisent à-peine aux besoins des Citoyens, n’est point obligée d'y recevoir une troupe de fugitifs, ou d'exilés. Ainsi doit elle-même les rejetter absolument, s'ils sont infectés de quelque maladie contagieuse. Ainsi est-elle fondée à les renvoyer ailleurs, si elle a un juste sujet de craindre qu'ils ne corrompent les mœurs des Citoyens, ne troublent la Religion, ou qu'ils ne causent quelqu'autre désordre, contraire au salut public. En un mot, elle est en droit, & même obligée de suivre à cet égard les règles de la prudence. Mais cette prudence ne doit pas être ombrageuse, ni poussée au point de refuser une retraite à des infortunés, pour des raisons légères, & sur des craintes peu fondées, ou frivoles. Le moyen de la tempérer sera de ne perdre jamais de vûë la charité & la commisération, qui sont dues aux malheureux. On ne peut refuser ces sentimens même à ceux qui sont tombés dans l’infortune par leur faute. Car on doit haïr le crime, & aimer la personne ; puisque tous les hommes doivent s'aimer.


§.232       Une Nation ne peut les punir pour des fautes commises hors de son Territoire.

            Si un exilé, ou un banni a été chassé de sa Patrie pour quelque crime ; il n'appartient point à la Nation chez laquelle il se réfugie, de le punir pour cette faute, commise dans un pays étranger. Car la Nature ne donne aux hommes & aux Nations le droit de punir, que pour leur défense & leur sûreté (§.169) ; d'où il suit que l’on ne peut punir que ceux par qui on a été lésé.


§.233       Si ce n'est pour celles qui intéressent la sûreté du Genre-humain.

            Mais cette raison même fait voir, que, si la Justice de chaque État doit en général se borner à punir les crimes commis dans son territoire ; il faut excepter de la règle ces scélérats, qui, par la qualité & la fréquence habituelle de leurs crimes, violent toute sûreté publique, & se déclarent les ennemis du Genre humain. Les empoisonneurs, les assassins, les incendiaires de Profession peuvent être exterminés par tout où on les saisit ; car ils attaquent & outragent toutes les Nations, en foulant aux pieds les fondemens de leur sûreté commune. C'est ainsi que les Pirates sont envoyés à la potence par les prémiers entre les mains de qui ils tombent. Si le Souverain du pays où des crimes de cette nature ont été commis, en réclame les auteurs, pour en faire la punition ; on doit les lui rendre, comme à celui qui est principalement intéressé à les punir exemplairement. & comme il est convenable de convaincre les coupables & de leur faire leur procès dans toutes les formes ; c’est une séconde raison pourquoi on livre ordinairement les malfaiteurs de cet ordre aux États qui ont été le théatre de leurs crimes.

 

 

 

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