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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:25

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre X : L'industrie manufacturière et l'intérêt agricole

 

-----------------

 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

    Si la protection en faveur des manufactures indigènes portait préjudice aux consommateurs de produits fabriqués et ne servait qu’à enrichir les fabricants, les propriétaires fonciers et les agriculteurs, qui constituent parmi ces consommateurs la classe la plus nombreuse et la plus importante, seraient particulièrement atteints. Mais on peut établir que cette classe retire des manufactures de plus grands avantages que les fabricants eux-mêmes ; car les manufactures créent une demande pour une plus grande variété et pour une plus grande quantité de produits ruraux, augmentent la valeur échangeable de ces produits, et permettent à l’agriculteur de tirer un meilleur parti de sa terre et de son travail. Il s’ensuit une hausse de la rente territoriale, des profits et des salaires, et l’accroissement de la rente et des capitaux a pour conséquence l’accroissement de la valeur échangeable de la terre et du travail.

    La valeur échangeable des biens de campagne n’est pas autre chose que leur rente capitalisée ; elle dépend, d’une part, du montant et de la valeur de la rente, de l’autre, de la masse de capitaux et moraux et matériels qui se trouvent dans le pays.

    Tout progrès individuel et social, tout développement de la force productive du pays en général, mais surtout l’établissement des manufactures, augmente la rente en quantité, tout en la diminuant en quotité. Dans un pays agricole peu cultivé et médiocrement peuplé, en Pologne par exemple, la rente s’élève à la moitié ou au tiers du produit brut ; dans un pays avancé, populeux et riche, par exemple en Angleterre, elle n’atteint que le quart ou le cinquième. Toutefois le montant de la plus petite part est infiniment plus considérable que celui de la plus grande, surtout en argent et plus encore en objets fabriqués ; car le cinquième des 25 boisseaux (environ 9 hectolitres) (1), qui forment, en Angleterre, la moyenne du produit brut en froment, est de 5 boisseaux (1 hectol. 80), et le tiers des 9 boisseaux (3 hectol. 27), moyenne de la Pologne, n’est que de 3 (1 hectol. 09) ; de plus les 5 boisseaux en Angleterre valent moyennement de 25 à 30 schellings (de 31 fr. 25 c. à 37 fr. 50 c.) (2), et les trois boisseaux en Pologne valent au plus de 8 à 9 schellings (de 10 fr, à fr. 25 c.) ; enfin les objets manufacturés en Angleterre coûtent moitié moins qu’en Pologne, et, par conséquent, le propriétaire anglais peut, avec sa rente de 30 schellings, acheter 10 aunes de drap, tandis que le propriétaire polonais, avec ses 10 schellings de rente, n’en peut acheter que 2. Le premier, avec le cinquième du produit brut, est donc trois fois mieux partagé comme propriétaire touchant une rente, et cinq fois mieux comme consommateur d’objets manufacturés, que le second avec le tiers. Quant aux fermiers et aux ouvriers de l’agriculture, leur condition est aussi infiniment meilleure en Angleterre qu’en Pologne, même comme consommateurs d’objets manufacturés. En effet, sur un produit de 25 boisseaux, en Angleterre, il reste 20 boisseaux pour semences, labours, salaires et profits ; or, si l’on prend pour ces deux derniers éléments la moitié, soit 10 boisseaux (3 hectol. 63), la valeur moyenne de cette moitié sera de 60 schellings (75 fr.), et, à 3 schellings l’aune, représentera 20 aunes de drap ; en Pologne, au contraire, un produit brut de 9 boisseaux ne laissera que 6 boisseaux pour semences, labours, profits et salaires, et, si l’on prend de même pour les profits et les salaires la moitié, soit 3 boisseaux (1 hectol. 09), cette part ne vaut que 10 à 12 schellings (12 fr. 50 c. à 15 fr.) et ne représente que 2 aunes et demie de drap.

    La rente est un des principaux moyens de placement des capitaux matériels. La valeur s’en régle, par conséquent, sur la masse des capitaux qui se trouvent dans le pays, et sur les rapports entre l’offre et la demande. L’abondance des capitaux que le commerce extérieur et intérieur réunit dans une nation manufacturière, le faible taux de l’intérêt et cette circonstance que, chez un peuple manufacturier et commerçant, un grand nombre d’individus enrichis cherchent constamment à placer dans la terre leur excédant de capital matériel, élèvent chez un pareil peuple le prix d’une même quantité de rente territoriale beaucoup au-dessus de ce qu’elle est dans un pays purement agricole. En Pologne la rente de la terre se vend 10 ou 20 fois, en Angleterre 30 ou 40 fois son montant.

    De même que la valeur en argent de la rente de la terre est plus élevée chez la nation manufacturière et commerçante que chez la nation agricole, la valeur en argent des terres est aussi plus considérable. À égale fertilité naturelle, la valeur des terres est 10 ou 20 fois plus élevée en Angleterre qu’en Pologne.

    Cette influence des manufactures sur la rente, et, par suite, sur la valeur échangeable de la terre, Adam Smith la signale, à la fin du IIème chapitre de son premier livre, mais seulement en passant et sans mettre convenablement en lumière l’immense importance des manufactures à cet égard. Il distingue dans cet endroit les causes qui agissent directement sur l’élévation de la rente, telles que les améliorations agricoles et l’augmentation du bétail en quantité et en valeur échangeable, d’avec les causes dont l’opération est indirecte, et il range les manufactures parmi ces dernières. Ainsi les manufactures, qui sont la cause principale de l’élévation de la rente ainsi que de la valeur de la terre, sont mises par lui sur l’arrière-plan, de manière à être à peine aperçues, tandis que les améliorations foncières et l’accroissement du bétail, qui sont en majeure partie l’effet des manufactures et du commerce que celles-ci font naître, leur sont préférés, ou du moins opposées comme causes principales. Adam Smith et ses disciples n’ont pas compris, à beaucoup près, toute l’importance des manufactures sous ce rapport.

    Nous avons fait la remarque que, sous l’influence des manufactures et du commerce qui s’y rattache, à égale fertilité naturelle, la valeur des terres était en Angleterre dix ou vingt fois plus élevée qu’en Pologne. Si nous comparons le montant total de la production et du capital manufacturier de l’Angleterre à celui de sa production et de son capital agricoles, nous trouvons que la plus grande partie de la richesse du pays consiste surtout dans la valeur de la propriété foncière.

    Mac Queen trace le tableau suivant de la richesse et du revenu de l’Angleterre (3).

 

I. Capital national.

 

1° Capital fixé dans l’agriculture,          liv. st.                     liv. ft.
fonds de Terre, mines et pêcheries       2 604 000 000
Capital circulant en bétail, instruments,
Provisions et numéraire                             655 000 000
Mobilier des agriculteurs                             52 000 000
                                                                        3 311 000 000      3 311 000 000

2°Capital placé dans les manufactures et dans le commerce.

Manufactures et commerce intérieur des
objets fabriqués                                              178 500 000
Commerce des denrées coloniales,             11 000 000
Commerce des objets fabriqués avec
l’étranger.                                                           16 500 000 
                                                                            206 000 000

À quoi on peut ajouter depuis 1835, année
où cette estimation a été faite                       12 000 000
                                                                              218 000 00       218 000 000

De plus, en constructions urbaines de toute
espèce et en bâtiments pour fabriques   605 000 000
En navires                                                         33 500 000
En ponts, canaux et chemins de fer        118 000 000
En chevaux autres que ceux

de l’agriculture                                                20 000 000
                                                                            776 500 000        776 500 000
TOTAL du capital national                                                   4 305 500 000

 

II. Revenu national brut.

 

1° Agriculture, mines et pêcheries                                          589 000 000
2° Industrie manufacturière                                                     259 500 000
TOTAL.                                                                                           898 500 000

    Il ressort de ce tableau :
    1° Que la valeur du sol consacré à l’agriculture comprend les 26/45 de la fortune totale de l’Angleterre et est à peu près douze fois plus considérable que celle de l’ensemble des capitaux placés dans les manufactures et dans le commerce ;
    2° Que l’ensemble des capitaux employés dans l’agriculture comprend plus des trois quarts du capital de l’Angleterre ;
    3°Que la valeur totale des propriétés immobilières de l’Angleterre, savoir :
Fonds de terre, etc.                  2 604 000 000 liv. st.
    Constructions urbaines et
bâtiments pour fabriques.        605 000 000
Canaux et chemins de fer.        118 000 000
Ensemble                                    3 327 000 000
compose plus des trois quarts de ce même capital ;
    4° Que le capital manufacturier et commercial, y compris les navires, n’excède pas 241 millions et demi et ne constitue par conséquent qu’environ 1/18 de la richesse nationale ;
    5° Que le capital agricole de l’Angleterre, qui est de 3 311 millions, produit un revenu brut de 539, soit environ 16 pour cent, tandis que le capital manufacturier et commercial, qui n’est que de 218 millions, donne un produit brut annuel de 559 millions et demi ou de 120 pour cent. On doit ici considérer avant tout que les 218 millions de capital manufacturier donnant un produit annuel de 259 millions et demi sont la cause principale pour laquelle le capital agricole a pu atteindre le chiffre énorme de 3 311 millions et en produire annuellement 539. De beaucoup la plus grande partie du capital agricole consiste dans la valeur des fonds de terre et du bétail. En doublant et en triplant la population du pays, en fournissant les moyens d’entretenir un immense commerce extérieur, une vaste navigation, d’acquérir et d’exploiter une multitude de colonies, les manufactures ont augmenté dans la même proportion la demande des denrées alimentaires et des matières brutes, donné aux agriculteurs le désir et le moyen de satisfaire à cet accroissement de demande, élevé la valeur échangeable de leurs produits, et déterminé ainsi une augmentation proportionnelle, en quantité et en valeur échangeable, de la rente de la terre et de la valeur du sol. Détruisez ce capital manufacturier et commercial de 218 millions, et vous verrez disparaître non-seulement le revenu de 259 millions et demi qu’ils rapportent, mais encore la plus grande partie des 3 milliards 311 millions de capital agricole, et, par conséquent, du revenu de 539 millions que donne ce capital. Le revenu de l’Angleterre ne diminuera pas simplement de 259 millions et demi, valeur de la production manufacturière ; la valeur échangeable du sol baissera au taux où elle est en Pologne, c’est-à-dire au dixième ou au vingtième de son taux actuel.

    Il suit de là que tout capital utilement employé dans les manufactures par la nation agricole décuple avec le temps la valeur du sol. L’expérience et la statistique confirment partout cette conclusion. Partout nous avons vu l’industrie manufacturière hausser rapidement la valeur des terres ainsi que celle du bétail. Que l’on compare cette valeur, pour la France en 1789 et en 1840, pour les États-Unis en 1820 et en 1830, pour l’Allemagne en 1830 et en 1840, c’est-à-dire dans un faible développement ou dans un vaste essor des manufactures, et l’on trouvera partout la justification de notre remarque.

    Ce fait a pour cause l’accroissement de la force productive de la nation, accroissement qui lui-même est reflet d’une division rationnelle du travail et d’une association plus énergique des forces nationales, d’un meilleur emploi des forces morales et naturelles dont le pays dispose, du commerce étranger enfin.

    Il en est des manufactures comme des voies de communication perfectionnées ; non-seulement ces voies fournissent une rente et permettent ainsi d’amortir le capital employé, mais encore elles contribuent puissamment à la prospérité de l’industrie manufacturière et de l’agriculture, au point de décupler avec le temps la valeur des propriétés foncières situées dans leur voisinage. Vis-à-vis de l’entrepreneur de ces ouvrages, l’agriculteur a ce grand avantage que le décuplement de son capital lui est dans tous les cas assuré, et qu’il réalise ce profit sans aucun sacrifice ; tandis que l’entrepreneur expose son capital tout entier. La situation de l’agriculteur vis-à-vis des entrepreneurs de nouvelles fabriques est tout aussi favorable.

    Mais, si l’action des manufactures sur la production agricole, sur la rente et sur la valeur de la propriété foncière est si remarquable, si elle est si avantageuse pour tous ceux qui sont intéressés dans l’agriculture, comment peut-on soutenir que les droits protecteurs favorisent les manufactures aux dépens des agriculteurs ? Le bien-être matériel de l’agriculteur comme de tous les particuliers dépend avant tout de l’excédant de la valeur de sa production sur celle de ses consommations. Il s’agit donc pour lui beaucoup moins du bas prix des produits fabriqués que de l’existence d’une forte demande de produits ruraux de toute espèce, et de la haute valeur échangeable de ces produits. Si donc les droits protecteurs ont pour résultat de faire gagner à l’agriculteur par l’extension de son marché plus qu’il ne perd par la hausse de prix des articles fabriqués, il ne supporte point de sacrifices au profit du manufacturier. Or, ce résultat ne manque jamais de se produire chez toutes les nations qui ont une vocation manufacturière, et il se révèle chez elles avec éclat dans la première période qui suit l’établissement des manufactures ; parce que, à ce moment, la plupart des capitaux mis dans la nouvelle industrie sont consacrés à la construction de maisons d’habitation, de fabriques, d’ouvrages hydrauliques, etc. emplois généralement avantageux pour l’agriculteur. Mais, si dès le commencement les bénéfices qui résultent de l’agrandissement du débouché et de l’accroissement de valeur des produits compensent largement l’inconvénient de la hausse de prix des produits fabriqués, cet état de choses, déjà si favorable pour l’agriculteur, s’améliore de plus en plus, puisque, avec le temps, la prospérité des fabriques tend a élever de plus en plus le prix des produits agricoles et à abaisser celui des produits manufacturés.

    Le bien-être de l’agriculteur, du propriétaire foncier en particulier, est intéressé à ce que la valeur de son instrument ou de sa propriété se maintienne tout au moins. C’est la condition principale, non pas seulement de son bien-être, mais souvent de toute son existence matérielle. Il n’est pas rare, en effet, de voir l’agriculteur produire dans l’année plus qu’il ne consomme et n’être pas moins ruiné. C’est ce qui arrive lorsque le crédit est ébranlé, au moment où sa propriété est grevée d’hypothèques ; lorsque, d’une part, la demande d’argent surpasse l’offre, et que, de l’autre, l’offre des terres excède la demande. En pareils cas, le retrait général des sommes prêtées et l’offre générale des terres entraînent une dépréciation de la propriété foncière, et un grand nombre des cultivateurs les plus entreprenants, les plus habiles et les plus économes se ruinent, non parce que leur consommation a dépassé leur production, mais parce que leur instrument de travail ou leur propriété a perdu entre leurs mains, par des causes indépendantes de leur volonté, une notable partie de sa valeur, parce que leur crédit a été atteint et qu’enfin le montant des hypothèques dont leur propriété est grevée n’est plus en rapport avec la valeur de cette propriété en argent. De semblables crises ont plus d’une fois éclaté en Allemagne et aux États-Unis dans le cours du dernier siècle, et c’est ainsi qu’une grande partie de la noblesse allemande a perdu ses biens, sans comprendre qu’elle devait sa détresse à la politique de ses frères d’Angleterre, à ces tories aux si excellentes intentions.

    Tout autre est la condition de l’agriculteur ou du propriétaire foncier dans les pays où les manufactures ont leur plein essor. Là, tandis que la fertilité de la terre augmente ainsi que le prix de ses denrées, il ne bénéficie pas seulement de l’excédant de la valeur de sa production sur celle de sa consommation comme propriétaire ; il obtient, avec un accroissement de la rente de sa terre, un accroissement proportionné de son capital. Sa fortune double et triple en valeurs échangeables ; non qu’il travaille davantage, qu’il améliore ses champs, qu’il fasse plus d’économies ; il doit cette plus-value aux manufactures. Alors il a les moyens et le désir de redoubler d’efforts, d’améliorer ses champs, d’augmenter son bétail, de faire plus d’économies, tout en consommant davantage. Sa propriété ayant acquis plus de valeur, son crédit augmente, et il est plus à même de se procurer les capitaux matériels que les améliorations exigent.

    Smith ne parle pas de cette influence qu’éprouve la valeur échangeable du sol. Quant à Say, il est d’avis que la valeur échangeable des terres importe peu, par la raison que, soit qu’elles soient à bas prix ou à un prix élevé, leurs services productifs sont toujours les mêmes. Il est triste de voir un écrivain que ses traducteurs allemands ont qualifié de précepteur des peuples, exprimer une opinion si erronée dans une question qui intéresse si profondément la prospérité des nations. Nous croyons pouvoir soutenir, au contraire, qu’il n’y a pas de mesure plus certaine de la prospérité nationale que la hausse ou la baisse de la valeur échangeable du sol, et que les fluctuations et les crises, en cette matière, doivent être rangées parmi les plaies les plus funestes dont un pays puisse être affligé (4).

    L’école a été égarée ici par son attachement à la théorie de la liberté du commerce telle qu’il lui plaît de l’entendre ; car nulle part les fluctuations et les crises dans la valeur de la propriété foncière ne sont plus graves que chez les peuples agricoles qui commercent librement avec de riches et puissantes nations manufacturières.

    Le commerce étranger, il est vrai, influe aussi sur l’accroissement de la rente et de la valeur de la terre, mais avec infiniment moins d’énergie, d’uniformité et de persistance que ne le fait l’industrie manufacturière du pays, l’augmentation constante de sa production et l’échange de ses produits contre ceux de l’agriculture indigène.

    Tant que la nation possède encore une grande étendue de terrains incultes ou mal cultivés, tant qu’elle produit d’importants articles que des nations manufacturières plus riches qu’elle reçoivent en échange de leurs produits fabriqués, et dont le transport est facile, tant que la demande de ces articles persiste et s’accroit annuellement dans la proportion des forces productives de la nation agricole, qu’elle n’est interrompue, ni par la guerre, ni par des mesures restrictives, le commerce étranger influe puissamment sur l’élévation de la rente ainsi que sur la valeur du sol. Mais, qu’une de ces conditions vienne à manquer ou à cesser, il peut survenir un temps d’arrêt, souvent même un mouvement rétrograde marqué et continu.

    Rien n’exerce une influence plus fâcheuse sous ce rapport que les fluctuations de la demande étrangère, lorsqu’une guerre, une mauvaise récolte, d’autres provenances qui font défaut ou toute autre circonstance, déterminent chez la nation manufacturière le besoin d’une plus grande quantité de denrées alimentaires et de matières brutes en général ou de certains grands articles en particulier, et qu’ensuite la paix, une riche moisson, des importations plus considérables d’autres contrées ou des mesures législatives font cesser en majeure partie cette demande. Si elle ne dure que peu de temps, le pays agricole peut en retirer quelque profit ; mais si elle se prolonge durant une suite d’années, toute l’existence de ce pays, toute son économie privée se réglera en conséquence. Le producteur s’habituera à consommer ; certaines jouissances que, dans toute autre circonstance, il eût réputées de luxe, deviennent pour lui des besoins. L’accroissement de revenus et, de valeur de sa propriété l’encouragera à entreprendre des améliorations et des constructions, à effectuer des acquisitions que sans cela il n’eût jamais faites. Les achats et les ventes, les baux, les emprunts seront conclus en raison de l’augmentation de la rente de la terre et de sa valeur. L’État lui-même n’hésitera pas à augmenter ses dépenses dans la même proportion que s’accroîtra le bien-être des particuliers. Mais, que cette demande vienne à cesser subitement, et plus d’équilibre entre la production et la consommation, entre des valeurs dépréciées et les créances dont elles sont le gage et dont le montant en argent ne diminue pas, entre les fermages en argent et le revenu de la terre aussi en argent, entre les revenus et les dépenses du pays ; ce qui entraîne la banqueroute, l’embarras, le découragement et le recul dans la voie du développement matériel aussi bien que dans celle de la culture morale et politique. La prospérité agricole a eu ainsi la vertu stimulante de l’opium et des liqueurs fortes, elle a excité pour un instant et affaibli pour toute la vie ; c’est la foudre de Franklin qui un moment éclaire les objets d’un jour éclatant, mais pour les replonger dans une nuit plus profonde.

    Une prospérité passagère en agriculture est un bien plus grand mal qu’une pauvreté constante. Pour que la prospérité soit avantageuse aux individus ou aux nations, il faut qu’elle dure. Elle durera si elle s’accroit peu à peu et si le pays possède les garanties de cet accroissement et de cette durée. Une faible valeur échangeable du sol vaut beaucoup mieux qu’une fluctuation dans cette valeur ; une hausse persistante et progressive peut seule assurer au pays une prospérité durable, et l’existence de l’industrie manufacturière chez une nation bien constituée est la garantie d’une hausse régulière et soutenue.

    On est encore bien peu éclairé au sujet de l’influence d’une industrie manufacturière indigène sur la rente et sur la valeur du sol, comparativement à celle qu’exerce le commerce étranger ; on peut en juger par les propriétaires de vignes en France, qui se croient toujours lésés par le système protecteur, et qui, dans l’espoir de faire hausser leurs rentes, réclament la plus grande liberté d’échanges avec l’Angleterre.

    Le rapport du docteur Bowring sur les relations commerciales entre l’Angleterre et la France, rapport destiné à faire ressortir l’avantage qu’une plus grande importation de produits fabriqués anglais, et, par suite, une plus grande exportation de vins auraient pour la France, contient les données les plus concluantes contre l’argumentation de son auteur.

    Le docteur Bowring oppose l’importation des Pays-Bas en vins français (2 515 193 gallons (5), soit 11 426 521 litres, en 1829) à celle de l’Angleterre (431 509 gallons, soit 2 150 345 litres), pour montrer de quelle extension le débouché des vins de France en Angleterre est susceptible sous un régime de libre commerce.

    Eh bien ! supposons, ce qui est plus qu’invraisemblable, que le débit des vins français en Angleterre ne rencontre pas d’obstacle dans la préférence des habitants pour les spiritueux, pour la bière forte, pour les vins énergiques et à bon marché de Portugal, d’Espagne, de Sicile, de Ténériffe, de Madère et du Cap ; supposons que l’Angleterre augmente, en effet, sa consommation de vins français dans la proportion de celle des Pays-Bas ; cette consommation calculée d’après la population atteindrait de 5 à 6 millions de gallons ( de 21 à 27 millions de litres) et serait, par conséquent, de dix à quinze fois supérieure à son chiffre actuel.

    Au premier abord, c’est là pour la France, pour les vignerons français, une brillante perspective. Mais, si l’on y regarde de près, on en jugera différemment. Sous la plus grande liberté possible du commerce, nous ne dirons pas sous une liberté complète, bien que les principes et l’argumentation de M. Bowring nous y autorisent, il ne saurait être douteux que les Anglais conquerraient à leurs produits manufacturés, en particulier à leurs lainages, à leurs cotonnades, à leurs toiles, à leurs objets en fer, à leur faïence, une grande partie du marché français. En calculant au plus bas, on peut admettre, la production manufacturière étant ainsi réduite en France, qu’il vivrait dans les villes un million d’hommes de moins, et qu’un million d’hommes de moins seraient employés dans les campagnes à pourvoir les villes de matières brutes et de denrées alimentaires. Or, le docteur Bowring lui-même estime la consommation des habitants de la campagne à 16 gallons 112 (75 litres) par tête et celle des habitants des villes au double ou à 33 gallons (150 litres). L’amoindrissement de l’industrie manufacturière du pays opéré par la liberté du commerce aurait donc pour effet de réduire la consommation intérieure en vins de 50 millions de gallons (216 millions de litres), tandis que l’exportation ne s’accroîtrait que de 5 à 6 millions (de 21 à 27 millions de litres). Une opération par laquelle la perte certaine sur la demande du pays serait dix fois plus forte que le gain éventuel sur celle de l’étranger, serait difficilement avantageuse aux propriétaires français.

    En un mot, il en est de la production du vin comme de celle de la viande, comme de celle du blé et en général des denrées alimentaires ainsi que des matières brutes ; dans un grand pays ayant vocation pour l’industrie manufacturière, la production des fabriques du pays occasionne une demande dix ou vingt fois plus considérable des produits agricoles de la zone tempérée, et, par conséquent, influe avec dix ou vingt fois plus d’énergie sur l’élévation de la rente et sur la valeur échangeable des terres que l’exportation la plus active de ces mêmes produits. Le montant de la rente et la valeur échangeable des terres dans le voisinage d’une grande ville, comparée à ce qu’ils sont dans des provinces éloignées, bien que rattachées à la capitale par des routes et par des relations d’affaires, fournissent la preuve la plus concluante à cet égard.

    La théorie de la rente peut être envisagée du point de vue de la valeur ou de celui des forces productives ; on peut aussi n’y tenir compte que des intérêts privés, par exemple des rapports entre les propriétaires fonciers, les fermiers et les ouvriers, ou s’y préoccuper principalement des intérêts publics et nationaux. L’école n’a généralement abordé cette théorie que du point de l’économie privée. à notre connaissance, par exemple, elle n’a jamais exposé comment la consommation de la rente est d’autant plus avantageuse qu’elle a lieu plus près du lieu de production, comment néanmoins, dans différents États, la rente est généralement consommée là où réside le souverain, dans la capitale s’il s’agit d’une monarchie absolue, c’est-à-dire loin des provinces où elle est produite, et par conséquent, de la manière la moins avantageuse pour l’agriculture, pour les arts utiles et pour le développement des forces intellectuelles du pays. Là où la noblesse terrienne ne possède ni droits d’aucune espèce, ni influence politique à moins de vivre à la cour et d’exercer un emploi, et où toute la force publique est concentrée dans la capitale, les propriétaires fonciers sont attirés vers ce point central, ne pouvant guère trouver ailleurs le moyen de satisfaire leur ambition et l’occasion de consommer agréablement leurs revenus. Plus la majeure partie d’entre eux s’accoutume à vivre dans la capitale, moins la vie de la province offre à chacun en particulier de relations de société et de jouissances délicates pour les sens et pour l’esprit ; plus la province les repousse, plus la capitale les attire. La province perd ainsi presque tous les moyens de progrès que lui aurait procurés la consommation de la rente ; en particulier ces fabriques et ces travaux intellectuels que la rente aurait entretenus, la capitale les lui enlève. Celle-ci brille sans doute d’un vif éclat, parce qu’elle réunit tous les talents et la plus grande partie des industries de luxe. Mais les provinces sont privées de ces forces intellectuelles, de ces moyens matériels et en particulier de ces industries qui permettent au cultivateur les améliorations agricoles et qui l’y encouragent. Voilà ce qui explique en grande partie pourquoi en France, principalement sous la monarchie absolue, avec une capitale qui surpassait en éclat et en intelligence toutes les villes du continent européen, l’agriculture n’a accompli que de faibles progrès, et pourquoi la culture intellectuelle et les industries d’utilité générale ont fait défaut aux provinces. Mais, à mesure que la noblesse terrienne acquiert de l’indépendance vis-à-vis de la cour et de l’influence sur la législation et sur l’administration, que le système représentatif et l’organisation administrative étendent pour les villes et pour les provinces le droit de gérer leurs affaires et de participer à la législation et à l’administration du pays, qu’on peut par conséquent obtenir plus de considération et d’influence dans la province et par la province, la noblesse terrienne et la bourgeoisie instruite et aisée restent plus volontiers dans les localités d’où elles tirent leurs revenus, et la consommation de la rente influe davantage sur le développement des forces intellectuelles et des institutions sociales, sur les progrès de l’agriculture et sur l’essor au sein des provinces des industries utiles au plus grand nombre.

    La situation économique de l’Angleterre peut être invoquée à l’appui de cette remarque. Le séjour du propriétaire anglais sur ses biens durant la plus grande partie de l’année, contribue de plus d’une manière à la prospérité de l’agriculture ; directement, en ce que le propriétaire consacre une portion de son revenu, soit à entreprendre lui-même des améliorations agricoles, soit à venir en aide à celles de ses fermiers ; indirectement, en ce que ses consommations entretiennent les manufactures et les travaux intellectuels du voisinage. Telle est encore en partie la cause pour laquelle en Allemagne et en Suisse, où manquent cependant les grandes villes, les moyens de communication sur une vaste échelle et les institutions nationales, l’agriculture et la civilisation en général sont beaucoup plus avancées qu’en France.

    La plus grande erreur, toutefois, qu’Adam Smith et son école aient commise en cette matière, est celle que nous avons déjà mentionnée, mais que nous allons ici faire mieux ressortir ; c’est de n’avoir pas nettement compris, de n’avoir retracé qu’incomplètement l’influence des manufactures sur l’accroissement de la rente, de la valeur échangeable de la propriété foncière et du capital agricole, et d’avoir opposé l’agriculture à l’industrie manufacturière en la présentant comme beaucoup plus importante pour le pays, comme la source d’une prospérité beaucoup plus durable. En cela Smith n’a fait que continuer, non sans la modifier cependant, l’erreur des physiocrates. Évidemment il a été trompé par ce fait que, dans le pays le plus manufacturier, ainsi que nous l’avons montré pour l’Angleterre au moyen de données statistiques, le capital matériel de l’agriculture est dix ou vingt fois plus considérable que celui de l’industrie manufacturière, et que la production annuelle de la première surpasse notablement en valeur le capital collectif de la seconde (6). Le même fait peut bien aussi avoir conduit les physiocrates à exagérer le mérite de l’agriculture vis-à-vis de l’industrie manufacturière. Une observation superficielle donne lieu de croire eu effet que l’agriculture crée dix fois plus de richesse, mérite par conséquent dix fois plus d’estime, et présente dix fois plus d’importance que les manufactures. Mais ce n’est là qu’une apparence. Si nous cherchons les causes de la prospérité de l’agriculture, nous trouvons la principale dans l’industrie manufacturière

    Ce sont les 218 millions de liv. st. de capital manufacturier qui ont en grande partie appelé à l’existence le capital agricole de 3 311 millions. Ils ont opéré absolument comme opèrent les voies de communication ; ce sont les dépenses de construction d’un canal qui augmentent la valeur des terrains situés dans le rayon de ce canal. Qu’il cesse de servir comme voie de communication, qu’on emploie les eaux à l’irrigation des prairies, c’est-à-dire à l’augmentation apparente du capital de l’agriculture et de la rente de la terre ; et, supposons que la valeur des prairies s’accroisse de quelques millions, ce changement utile en apparence à l’agriculture diminuera dans une proportion dix fois plus forte la valeur collective des propriétés situées à proximité du canal.

    De ce point de vue, le fait que le capital manufacturier d’un pays est minime comparativement à son capital agricole, conduit à des conclusions tout autres que celles que l’école régnante et celle qui l’a précédée en ont déduites. Il s’ensuit que le maintien et l’extension de l’industrie manufacturière importent d’autant plus aux cultivateurs eux-mêmes que, relativement à l’agriculture, elle ne peut employer qu’une faible quantité de capital. Il doit donc être évident pour les agriculteurs, en particulier pour ceux qui perçoivent des rentes foncières, pour les propriétaires, qu’ils ont intérêt a établir et à conserver dans le pays des manufactures, dussent-ils, en y consacrant le capital nécessaire, ne compter sur aucun profit direct, de même qu’il leur est avantageux de faire construire des routes, des canaux et des chemins de fer, même sans en retirer directement aucun revenu. Si nous considérons sous ce rapport les industries les plus indispensables, les plus utiles à l’agriculture, par exemple celle des moulins à farine, la justesse de notre observation paraîtra incontestable. Comparez la valeur de la propriété et de la rente foncière dans une localité où il ne se trouve point de moulins à farine à portée des cultivateurs et dans une autre localité où cette industrie s’exerce au milieu d’eux, et vous reconnaîtrez que cette seule industrie fait déjà sentir puissamment son influence ; qu’à fertilité égale, la valeur de la propriété s’est accrue, non pas du double des frais de construction du moulin, mais de dix ou vingt fois ces frais, et que les propriétaires auraient eu déjà du bénéfice à construire eux-mêmes le moulin à frais communs pour en faire cadeau au meunier. C’est ce qui a lieu journellement dans les solitudes de l’Amérique du Nord ; là, quand les individus manquent du capital nécessaire pour achever entièrement à leurs frais ces ouvrages, les propriétaires concourent volontiers à leur exécution par des travaux manuels, par des charrois, par des fournitures de bois de construction, etc. C’est ce qui a lieu aussi, bien que sous une autre forme, dans les pays de culture ancienne ; nul doute que les privilèges des moulins banaux n’aient une semblable origine.

    Il en est des scieries, des moulins à huile, des moulins à plâtre, des forges, comme des moulins à farine ; il est facile de prouver que la rente et la valeur du sol s’élèvent constamment, suivant que les propriétés sont plus rapprochées de ces usines et que celles-ci ont des rapports plus intimes avec l’agriculture.

    Et pourquoi n’en serait-il pas de même des manufactures de laine, de lin, de chanvre, de papier et de coton, de toutes les fabrications en général ? Ne voyons-nous pas la rente et la valeur du sol augmenter partout à proportion que la propriété est plus près de la ville, et que la ville est plus peuplée et plus industrieuse ? Si, dans ces petits districts, nous calculons d’une part la valeur de la propriété foncière et du capital qui y est employé, de l’autre celle du capital placé dans les fabriques, et que nous le comparions l’une à l’autre, nous trouverons partout que la première est au moins décuple de la seconde. Il serait insensé d’en conclure qu’il est plus avantageux pour une nation de consacrer ses capitaux matériels à l’agriculture qu’à l’industrie manufacturière, et que l’agriculture est par elle-même plus favorable à l’accroissement des capitaux. L’accroissement du capital matériel de l’agriculture dépend en majeure partie de celui du capital matériel de l’industrie manufacturière, et les nations qui méconnaissent cette vérité, quelque favorisées qu’elles puissent être par la nature pour la culture de la terre, non-seulement n’avancent pas en richesse, en population, en civilisation et en puissance, mais elles reculent.

    Il n’est pas rare cependant de voir les propriétaires fonciers considérer les mesures qui tendent à doter le pays d’une industrie manufacturière comme des privilèges qui ne profitent qu’aux manufacturiers et dont ils supportent seuls le fardeau. Eux qui, dans l’origine, se rendent si bien compte des avantages considérables que leur procure l’établissement d’un moulin à farine, d’une scierie, d’une forge dans leur voisinage, au point d’y concourir par les plus grands sacrifices, ne comprennent plus, dans un état de civilisation un peu plus avancé, quels profits immenses l’agriculture du pays retire d’une industrie manufacturière nationale complètement développée et combien elle a intérêt à se résigner aux sacrifices sans lesquels ce but ne peut être atteint. C’est que, excepté chez un petit nombre de nations très-avancées, le propriétaire, qui, généralement, voit assez bien de près, a rarement la vue longue.

    On ne doit pas méconnaître non plus que la théorie régnante a contribué pour sa part à troubler le jugement des propriétaires. Adam Smith et Say se sont appliqués, d’une part à représenter les efforts de manufacturiers pour obtenir des mesures de protection comme des inspirations de l’égoïsme, de l’autre à vanter la générosité et le désintéressement des propriétaires, comme des gens bien éloignés de réclamer pour eux de semblables faveurs (7). On dirait que l’attention des propriétaires fonciers a été ainsi appelée vers cette vertu du désintéressement dont on leur faisait un si grand mérite et qu’ils ont été encouragés à s’en affranchir. Car, dans la plupart des Etats manufacturiers et chez les principaux, eux aussi, dans ces derniers temps, ont demandé et obtenu des droits protecteurs, à leur très-grand préjudice du reste, ainsi que nous l’avons établi. Lorsque précédemment les propriétaires s’imposaient des sacrifices pour naturaliser dans le pays l’industrie manufacturière, ils se conduisaient comme le cultivateur dans la solitude, qui contribue à l’établissement dans son voisinage d’un moulin à farine ou d’une forge. Quand aujourd’hui ils réclament protection pour l’agriculture, c’est comme si le cultivateur dont nous venons de parler, après avoir aidé à construire le moulin, demandait au meunier de l’aider lui-même à labourer ses champs. Ce serait là, sans contredit, une demande insensée. L’agriculture ne peut fleurir, la rente et la valeur du sol ne peuvent hausser qu’autant que les manufactures et le commerce prospèrent, et les manufactures ne peuvent prospérer là où l’arrivage des matières brutes et des denrées alimentaires est entravé. C’est ce qu’ont partout compris les manufacturiers. Si cependant les propriétaires ont, dans la plupart des grands États, obtenu des droits protecteurs, il y a pour cela un double motif. Dans les États représentatifs leur influence sur la législation est prépondérante, et les manufacturiers n’ont pas osé résister opiniâtrement à un désir insensé, de peur de rendre ainsi les propriétaires favorables à la liberté du commerce ; ils ont préféré transiger avec eux.

    L’école a de plus insinué aux propriétaires, qu’il était aussi extravagant de faire naître des manufactures par des moyens factices que de produire du vin en serre chaude sous un climat glacé, que les manufactures surgissaient d’elles-mêmes par le cours naturel des choses, que l’agriculture offre beaucoup plus d’occasions d’accroître le capital, que le capital du pays ne peut être augmenté par des mesures artificielles, qu’il ne peut recevoir de la loi et des règlements publics qu’une direction moins favorable au développement de la richesse. Enfin, comme on ne pouvait méconnaître l’influence de l’industrie manufacturière sur l’agriculture, on a essayé du moins de représenter cette influence comme aussi faible et aussi vague que possible.

    Sans doute, a-t-on dit, les fabriques agissent sur l’agriculture, et tout ce qui est nuisible aux fabriques nuit aussi à l’agriculture ; par conséquent, elles influent sur la hausse de la rente foncière, mais seulement d’une manière indirecte. Ce qui influe directement sur la rente, c’est l’accroissement de la population, celui du bétail, les améliorations rurales, le perfectionnement des voies de communication. Cette distinction entre l’influence directe et l’influence indirecte en rappelle d’autres semblables faites par l’école, par exemple à propos de la production intellectuelle ; et c’est ici le lieu d’appliquer une comparaison dont nous nous sommes déjà servis. Le fruit de l’arbre aussi serait évidemment indirect dans l’acception de l’école, puisqu’il croit sur le rameau qui est le fruit de la branche, qui est le fruit du tronc, qui est le fruit de la racine, qui est le seul fruit direct de la terre. Est-ce qu’il n’est pas tout aussi sophistique de présenter la population, le bétail, les voies de communication, etc. comme des causes directes, et l’industrie manufacturière comme une cause indirecte de la hausse de la rente, lorsqu’un simple coup d’oeil jeté sur un grand pays manufacturier montre que les fabriques elles-mêmes sont la cause principale du développement de la population, du bétail et des voies de communication ? Est-il logique et conséquent de rapporter ces effets à leur cause, les manufactures, puis de les représenter comme des causes principales et de leur subordonner les manufactures comme une cause indirecte et en quelque sorte accessoire ? Qu’est-ce qui a pu induire un esprit aussi pénétrant qu’Adam Smith dans un raisonnement si vicieux, si en désaccord avec la nature des choses, si ce n’est l’intention de mettre dans l’ombre les manufactures et leur influence sur la prospérité et la puissance de la nation en général, sur la hausse de la rente et de la valeur du sol en particulier ? Et pourquoi cela ; sinon pour éviter des explications dont le résultat aurait témoigné hautement en faveur de la protection ?

En général l’école, depuis Adam Smith, a été malheureuse dans ses recherches sur la nature de la rente. Ricardo, et, après lui, Mill, Mac Culloch et d’autres sont d’avis que la rente est le prix de la fertilité naturelle de la terre (8). Le premier a construit sur cette idée tout un système. S’il avait fait une excursion dans le Canada, il aurait pu, dans chaque vallée, sur chaque colline, faire des observations qui l’auraient convaincu que sa théorie était bâtie sur le sable, Mais, n’ayant que l’Angleterre sous les yeux, il est tombé dans cette erreur, que les champs et les prés anglais, dont l’apparente fertilité naturelle produit de si beaux fermages, ont été de tout temps les mêmes. La fertilité naturelle d’un terrain est dans l’origine si insignifiante et elle donne à celui qui en jouit un excédant de produits si mince, que la rente qu’on en retire mérite à peine ce nom. Le Canada tout entier, dans son étai primitif, uniquement habité par des chasseurs, aurait difficilement rapporté un revenu en viande et en peaux suffisant pour payer un professeur d’économie politique à Oxford. La capacité productive naturelle du sol, dans l’île de Malte, consiste en pierres dont on aurait peine à retirer une rente. Si l’on suit la marche de la civilisation chez les peuples et leur passage de l’état de chasseurs à celui de pasteurs, de ce dernier à l’état agricole, etc. on comprendra aisément que partout la rente était nulle dans l’origine, et que partout elle a haussé avec les progrès de la culture et de la population, avec l’accroissement des capitaux intellectuels et matériels. Si l’on compare la nation purement agricole avec celle qui est à la fois agricole, manufacturière et commerçante, on reconnaît que vingt fois plus d’individus vivent de fermages dans la seconde que dans la première. D’après la statistique de la Grande-Bretagne par Marshal, l’Angleterre et l’Écosse comptaient en 1831 une population de 16 537 398 hommes, dont 1 116 398 percevaient des rentes. En Pologne, sur une même étendue de pays, on aurait peine à trouver le 20ème de ce nombre. Si de ces généralités on descend aux détails et qu’on s’enquière de ce qui a déterminé la rente de chaque fonds de terre, on trouve partout qu’elle est le résultat d’une capacité productive, qui, loin d’être une libéralité de la nature, a été créée par les efforts et par les capitaux intellectuels et matériels, directement ou indirectement appliqués à ce fonds, et par les progrès de la société en général. On voit, il est vrai, des terrains auxquels la main de l’homme n’a pas touché, rapporter une rente, par exempte des carrières, des sablonnières, des pâturages ; mais cette rente n’est qu’un effet de l’accroissement de la culture, du capital et de la population dans le voisinage. D’un autre côté on remarque que les terrains qui produisent les plus fortes rentes sont ceux dont la fertilité naturelle a été complètement anéantie et dont toute l’utilité consiste en ce que les hommes y boivent et y mangent, s’y asseyent, y dorment ou s’y promènent, y travaillent ou s’y amusent, y enseignent ou y reçoivent des leçons, c’est-à-dire ceux sur lesquels sont construits des édifices.

    Le principe de la rente est l’avantage exclusif que la terre procure à ceux qui en ont la possession exclusive, et l’étendue de cet avantage se mesure sur la somme de capitaux intellectuels et matériels existant dans la société en général, ainsi que sur les moyens que la situation particulière, les qualités spéciales de la terre et le capital qui y a été employé fournissent à celui qui en a la légitime jouissance d’acquérir des valeurs matérielles ou de satisfaire des besoins ou des goûts du corps ou de l’esprit.

    La rente est l’intérêt d’un capital fixé dans un fonds naturel, ou d’un fonds naturel capitalisé. Mais le territoire de la nation qui n’a fait que capitaliser le fonds naturel servant à l’agriculture, et cela de la manière très imparfaite que comporte ce degré de civilisation, rapporte des rentes infiniment moindres que celui de la nation qui réunit l’agriculture et l’industrie manufacturière. Les propriétaires de la première vivent la plupart dans la contrée qui leur vend des objets manufacturés. Mais, lorsqu’une nation dont l’agriculture et la population ont déjà pris un notable développement fonde chez elle des manufactures, elle capitalise, ainsi que nous l’avons montré dans un chapitre précédent, non-seulement les forces naturelles particulièrement utiles aux manufactures et jusque-là restées oisives, mais aussi la plus grande partie des forces manufacturières qui servent à l’agriculture. L’accroissement de ses rentes est, par conséquent, de beaucoup supérieur à l’intérêt des capitaux matériels nécessaires pour l’établissement des manufactures (9).




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1 - Le boisseau anglais = 36 litres 344.

2 Le Schelling = 1 fr. 25 c.

3 - Il doit être bien entendu que les estimations de ce tableau ne sont et ne peuvent être que des approximations fort lointaines. (H. R.)

4 - L’expérience de ces dernières années a prouvé surabondamment parmi nous que la valeur du sol hausse ou baisse, en effet, suivant que la prospérité du pays augmente ou diminue. (H. R.)

5 - Le gallon = 4 litres 543.

6 - On lit en effet dans la Richesse des nations, liv. II, ch. v, que, de toutes les manières dont un capital peut être employé, l’agriculture est, sans contredit, le plus avantageux à la société. La nature, y est-il dit, ne fait rien pour l’homme dans les manufactures ; ainsi, non-seulement le capital employé à la culture de la terre met en activité une plus grande quantité de travail productif qu’un pareil capital employé dans les manufactures, mais il ajoute une plus grande valeur au produit annuel de la terre et du travail du pays. Il y a là une erreur capitale qui a déjà été relevée. Cependant Adam Smith, bien qu’influencé par les doctrines des physiocrates, est loin de partager leurs préjugés contre les manufactures ; dans la critique qu’il fait de leur système au chapitre ix de son livre IV, il montre notamment une parfaite intelligence de cette étroite solidarité entre l’agriculture et l’industrie manufacturière que List a retracée ici avec tant de vigueur :
    « Tout ce qui tend à diminuer dans un pays le nombre des artisans et des manufacturiers tend à diminuer le marché intérieur, le plus important de tous les marchés pour le produit brut de la terre, et tend par là à décourager encore l’agriculture. » (H. R.)

7 - Smith en particulier témoigne pour les propriétaires et contre les manufacturiers une partialité qui étonne dans un esprit si libéral. Il va jusqu’à prétendre que l’intérêt privé des propriétaires est toujours inséparable de l’intérêt général. Qu’eût-il dit de nos jours, en voyant sa doctrine de la liberté commerciale appliquée en Angleterre par les efforts de ces manufacturiers qu’il estimait si peu, en dépit des insistances égoïstes de ces propriétaires fonciers pour lesquels il n’avait que des éloges ? (H. R.)

8 - La théorie de la rente n’appartient pas à Ricardo, comme on le dit communément ; Mac Culloch nous apprend que dès 1777, c’est-à-dire peu après la publication de la Richesse des nations, elle a été pour la première fois produite par James Anderson dans une brochure relative à la législation des céréales, et cela avec une netteté qui n’a pas été surpassée depuis. List semble ne la connaître que par les écrits de J.-B. Say, qui n’en avait pas apprécié l’importance et qui a jeté sur elle de la défaveur parmi les économistes du continent, défaveur qu’un exposé lumineux de Rossi n’a pas complètement fait cesser ; ou, du moins, s’il l’a étudiée dans les auteurs anglais eux-mêmes, il l’a bien mal comprise. S’il se fût fait une idée nette de la théorie de la rente, il ne l’eût pas défigurée comme il l’a fait ici ; et, au lieu de s’escrimer puérilement contre elle, il y eût trouvé des arguments pleins de force pour établir à la fois l’influence que l’industrie manufacturière exerce sur le taux de la rente, et les inconvénients de la protection, du moins d’une protection élevée pour l’agriculture. Au fond List est, sur cette question, beaucoup plus d’accord avec Ricardo qu’il ne le croit. (H. R.)

9 - L’action que l’industrie manufacturière exerce sur la prospérité de l’agriculture a été depuis longtemps reconnue et mise en relief. Un ancien auteur anglais, Josiah Child, comparaît la terre et l’industrie (land and trade) à deux jumeaux qui ont toujours cru ou dépéri, et ne cesseront de croître ou de dépérir ensemble. L’Essai sur le commerce, de David Hume, et le chapitre de la Richesse des nations qui a pour titre : Comment le commerce des villes a contribué à l’amélioration des campagnes, soutiennent la même thèse. Elle revient sans cesse dans les enquêtes et dans les débats parlementaires de la Grande-Bretagne sur les questions de douane. En la reprenant dans ce chapitre, List non-seulement y porte l’énergie qui lui est propre, mais il l’envisage d’un point de vue différent. Ses développements sont d’autant plus dignes d’attention qu’il n’est pas rare de voir parmi nous de prétendus amis de l’agriculture déblatérer contre l’industrie manufacturière.
    - L’auteur allemand du Système des sciences sociales (Staatswissenschaft), dont le premier volume a paru en 1852, M. Stein, fait observer, en traitant de la rente de la terre et des progrès de l’agriculture sous l’influence de la richesse générale, que c’est Frédéric List qui, le premier, a élevé une maxime reconnue sans doute, mais imparfaitement comprise, à la hauteur d’un principe économique. (H. R.)

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:24

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre VIII : L'industrie manufacturière et les forces productives naturelles du pays

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

    A mesure que l’homme avance en civilisation, il sait mieux tirer parti des forces naturelles placées à sa portée, et sa sphère d’action s’agrandit.

    Le chasseur n’emploie pas la millième partie, le pasteur pas la centième de la nature qui l’environne. La mer et les climats étrangers ne lui fournissent ni objets de consommation, ni instruments de travail, ni stimulants, ou du moins ils ne lui en fournissent qu’une insignifiante quantité.

    Dans une agriculture informe, une grande partie des forces naturelles reste encore inemployée ; l’homme borne toujours ses relations à son voisinage immédiat. L’eau et le vent sont à peine utilisés comme forces motrices ; les minéraux et ces terres de diverses espèces auxquelles les manufactures savent donner tant de valeur sont négligés ; les combustibles sont gaspillés, ou bien, comme la tourbe par exemple, ils sont réputés un obstacle à la culture ; les pierres, le sable et la chaux ne servent que rarement aux constructions ; au lieu de porter les fardeaux que les hommes leur confient ou de fertiliser les champs voisins, les cours d’eau ravagent le pays. La zone torride et la mer ne fournissent aux cultivateurs que fort peu de leurs produits.

    La principale force naturelle même, ou la puissance productive de la terre, n’est utilisée que dans une faible proportion, tant que l’agriculture n’est pas soutenue par l’industrie manufacturière.

    Dans un pays purement agriculteur, chaque région doit produire tout ce qui lui est nécessaire, car elle ne peut écouler abondamment dans les autres le trop-plein de sa production ni en tirer ce qui lui manque. Quelque fertile que soit une région, quelque propre qu’elle soit à la culture des plantes oléagineuses ou des plantes tinctoriales ou des herbes fourragères, il faut qu’on y fasse croître du bois, parce que le combustible tiré de montagnes éloignées par des routes de terre en mauvais état y reviendrait à un trop haut prix. Le terrain qui rapporterait, comme vignoble ou comme jardin potager, un revenu triple ou quadruple, est consacré à la culture des grains et des fourrages. Celui qui trouverait avantage à élever purement et simplement le bétail doit aussi l’engraisser, et celui pour qui il y aurait profit à se livrer exclusivement à cette dernière industrie est obligé d’y joindre la première. Quelque intérêt qu’on ait à se servir d’engrais minéraux, tels que le plâtre, la chaux ou la marne, ou à brûler de la tourbe, du charbon de terre, etc. au lieu de bois, et à défricher les forêts, on manque de moyen de communication pour transporter utilement ces matières au delà d’un étroit rayon. Quelque riche produit que les prairies pussent rapporter dans les vallées si l’irrigation y était pratiquée sur une grande échelle, les cours d’eau ne  servent qu’à détacher et à entraîner un sol fertile.

    Lorsque l’industrie manufacturière vient à naître dans un pays agricole, on établit des routes, on construit des chemins de fer, on creuse des canaux, on rend les fleuves navigables, on organise des lignes de bateaux à vapeur. Par là non-seulement les produits dont les agriculteurs peuvent se passer deviennent des machines à donner des rentes, non-seulement le travail qu’ils emploient est mis en activité, et la population rurale peut tirer des richesses naturelles par elle appropriées un revenu beaucoup plus considérable qu’auparavant, mais encore tous les minéraux, tous les métaux restés enfouis dans la terre trouvent de l’emploi et de la valeur. Des matières qui précédemment n’étaient transportables qu’à une distance de quelques milles, comme le sel, le charbon de terre, le marbre, les ardoises, le plâtre, la chaux, le bois, les écorces, etc. peuvent alors se distribuer sur toute la surface d’un empire. Des objets jusque-là dépourvus de valeur prennent ainsi, dans le tableau de la production du pays, une importance qui surpasse de beaucoup celle de tout le revenu antérieur de l’agriculture. Alors il n’y a pas un pouce cube de chute d’eau qui n’ait un service à rendre, et, jusque dans les parties les plus reculées du pays, le bois et divers combustibles, dont on n’avait su jusque-là faire aucun usage, acquièrent du prix.

    Les manufactures créent une demande pour une multitude de denrées ainsi que de matières brutes, auxquelles certains terrains peuvent être consacrés avec plus d’avantage qu’à la production du blé, d’ordinaire le principal article des pays purement agricoles. La demande de lait, de beurre et de viande qu’elles occasionnent, amène une plus-value des terrains jusque-là employés comme pâturages, la suppression des jachères et l’établissement de canaux d’irrigation ; celle des fruits et légumes transforme les champs en potagers et en vergers.

    La perte que le pays purement agriculteur éprouve faute d’employer ses ressources naturelles, est d’autant plus forte que la nature l’a mieux doué pour les manufactures, et que son territoire est plus riche en matières brutes et en forces naturelles particulièrement utiles aux fabricants ; elle l’est surtout pour les pays accidentés et montagneux, moins appropriés à la culture sur une grande échelle, mais qui offrent aux industriels de la force hydraulique, des minéraux, du bois et des pierres en abondance, et aux fermiers des facilités pour faire venir les produits que les manufactures réclament.

    La zone tempérée est propre aux fabriques et aux manufactures, et elle seule à peu près leur convient. Une température modérée est infiniment plus favorable que la chaleur au développement et à l’emploi des forces. Mais la rigueur de l’hiver, où l’observateur superficiel voit une disgrâce de la nature, est le plus puissant encouragement aux habitudes de travail opiniâtre, de prévoyance, d’ordre et d’économie. Un homme qui, durant six mois, ne peut obtenir de la terre aucun fruit, et qui, cependant, a besoin de certaines provisions pour se nourrir, lui et ses bestiaux, de certains vêtements pour se défendre contre le froid, ne peut manquer de devenir infiniment plus laborieux et plus économe que celui qui n’a à se garantir que de la pluie, et qui toute l’année vit dans l’abondance. C’est la nécessité qui produit l’assiduité au travail, l’économie, l’ordre, la prévoyance ; l’habitude et l’éducation en font ensuite une seconde nature. Le travail et l’épargne donnent la main à la morale, comme la paresse et la dissipation à l’immoralité, et sont une source féconde de force, comme celles-ci de faiblesse.

    Une nation purement agricole, sous un climat tempéré, laisse, par conséquent, sans emploi la meilleure partie de ses ressources naturelles.

    Faute de distinguer l’agriculture de l’industrie manufacturière en appréciant l’influence du climat sur la production des richesses, l’école est tombée, en ce qui touche les avantages et les inconvénients des mesures de protection, dans de lourdes erreurs, sur lesquelles nous ne pouvons pas nous empêcher d’insister ici, bien que nous les ayons déjà signalées ailleurs en termes généraux.

    Afin de prouver qu’il serait insensé de vouloir tout produire dans un seul et même pays, l’école demande s’il serait raisonnable en Angleterre ou en Écosse de songer à produire du vin en serre chaude. Sans doute on obtiendrait aussi du vin ; mais ce vin serait moins bon et il coûterait plus cher que ceux que l’Angleterre et l’Écosse achètent au moyen de leurs produits fabriqués. Pour ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas pénétrer au fond des choses, l’argument est saisissant, et l’école lui doit une grande partie de sa popularité, au moins chez les propriétaires de vignes et les fabricants de soie de France, ainsi que chez les planteurs de coton et les négociants en cet article de l’Amérique du Nord. Mais, examiné de près, l’argument est sans valeur, par la raison que les restrictions opèrent sur l’agriculture tout autrement que sur l’industrie manufacturière.

    Voyons d’abord quel effet elles exercent sur l’agriculture.

    Que la France repousse de ses frontières les bestiaux et les blés allemands, qu’en résultera-t-il ? Tout d’abord l’Allemagne cessera de pouvoir acheter des vins français. La France tirera donc un parti d’autant moins avantageux de celles de ses terres qu’elle consacre à la culture de la vigne. Moins d’individus seront spécialement appliqués à cette culture, par conséquent moins de denrées alimentaires du pays seront réclamées pour la consommation des vignerons. Il en sera de la production de l’huile tout comme de celle du vin. La France perdra donc beaucoup plus dans toutes les autres branches de son industrie agricole qu’elle ne gagnera dans une seule en favorisant par la prohibition un élève et un engraissement du bétail qui ne se sont pas développés d’eux-mêmes et qui, vraisemblablement, ne sont pas des plus avantageux pour les régions où on les a artificiellement fait surgir. Voilà ce qui arrivera, si l’on envisage l’une vis-à-vis de l’autre la France et l’Allemagne comme deux contrées purement agricoles, et si l’on suppose que l’Allemagne n’usera pas de représailles. Mais une telle politique paraîtra plus préjudiciable encore, si l’on considère que l’Allemagne, sous la loi impérieuse de son intérêt, aura recours, elle aussi, à des mesures restrictives, et que la France est un pays manufacturier en même temps qu’agriculteur. L’Allemagne frappera de droits élevés non-seulement les vins, mais tous ceux des produits agricoles de la France qu’elle peut produire elle-même ou dont elle peut se passer plus ou moins ou enfin qu’elle peut faire venir d’ailleurs ; de plus elle restreindra sévèrement l’importation des articles manufacturés que, actuellement, elle ne peut pas produire elle-même avec avantage, mais qu’elle peut tirer d’autre part que de la France. Ainsi le dommage que la France s’est attiré par de pareilles restrictions est deux ou trois fois plus considérable que l’avantage qu’elles lui ont procuré. Évidemment la culture de la vigne, celle de l’olivier et l’industrie manufacturière ne peuvent employer en France que le nombre d’individus que les denrées alimentaires et les matières brutes produites par la France elle-même ou tirées par elle de l’étranger peuvent nourrir et occuper. Or, nous avons vu que les restrictions à l’importation n’accroissent pas la production agricole, mais ne font que la transporter d’une partie du pays à l’autre. Si l’on avait laissé au commerce des produits rivaux une libre carrière, l’importation de ces produits, et par suite l’exportation du vin, de l’huile et des objets manufacturés se seraient constamment accrues, et en même temps la population occupée à la culture de la vigne, à celle de l’olivier et aux manufactures, puisque d’un côté les denrées alimentaires et les matières brutes leur seraient arrivées en quantités toujours croissantes, et que, de l’autre, la demande de leurs propres produits aurait augmenté. L’accroissement de cette population aurait déterminé une demande plus considérable de denrées alimentaires et de matières brutes, objets qui ne s’importent pas aisément de l’étranger et dont l’agriculture du pays possède le monopole naturel ; l’agriculture du pays, aurait, par conséquent, réalisé de bien plus grands bénéfices. La demande des produits agricoles auxquels le sol de la France est particulièrement approprié, serait, sous ce régime de liberté, beaucoup plus forte que celle qui a été créée artificiellement par la restriction. Un agriculteur n’aurait pas perdu ce que l’autre a gagné, l’ensemble de l’agriculture du pays y aurait gagné, et l’industrie manufacturière plus encore. La restriction n’a donc pas accru la puissance agricole du pays, elle l’a diminuée, au contraire, et elle a de plus anéanti cette puissance manufacturière, résultat du développement de l’agriculture du pays en même temps que de l’importation des denrées alimentaires et des matières brutes de l’étranger. On n’a obtenu par elle autre chose qu’une hausse de prix au profit des agriculteurs d’une localité, mais aux dépens de ceux d’une autre, et surtout aux dépens de la puissance productive du pays en général.

    Les inconvénients de ces restrictions au commerce des produits agricoles sont plus apparents encore en Angleterre qu’en France. Les lois sur les céréales ont provoqué, il est vrai, la mise en culture d’une vaste étendue de terrains infertiles ; mais on se demande si sans elles ces terrains infertiles n’eussent pas été cultivés. Plus l’Angleterre eût importé de laine, de bois de construction, de bétail et de grains, et plus elle aurait vendu d’objets fabriqués, plus elle aurait pu entretenir d’ouvriers dans ses fabriques, plus se fût accru chez elle le bien-être des classes laborieuses. L’Angleterre aurait doublé peut-être le nombre de ses ouvriers. Chacun de ceux-ci en particulier aurait été mieux logé, aurait eu plus aisément un jardin pour sa récréation et pour les besoins de son ménage, se serait nourri beaucoup mieux lui et sa famille. Il est évident qu’un si fort accroissement de la population laborieuse, de son bien-être et de ses consommations aurait créé une demande énorme de ces denrées dont le pays possède le monopole naturel ; et il est plus que vraisemblable que deux ou trois fois plus de terres eussent été mises en culture qu’il n’en a été mis à l’aide des restrictions. On peut en voir la preuve dans le voisinage d’une grande ville. Quelque masse de denrées que cette ville fasse venir de loin, on ne trouvera pas à une distance d’un mille un coin de terre inculte, si maltraité qu’il ait été par la nature. Qu’on y défende l’importation des grains de localités éloignées, l’on ne fera par là que diminuer la population, son industrie, sa prospérité, et obliger les fermiers du voisinage à adopter des cultures moins avantageuses.

    On voit qu’en ce point nous sommes parfaitement d’accord avec la théorie régnante. En ce qui touche les produits agricoles, l’école a toute raison de soutenir que la liberté du commerce la plus étendue est, dans tous les cas, profitable à la fois aux individus et aux États. On peut, il est vrai, encourager la production par des mesures restrictives ; mais l’avantage qu’on obtient par ce moyen n’est qu’apparent. On ne fait ainsi, suivant le langage de l’école, que donner aux capitaux et au travail une autre direction moins avantageuse. Mais l’industrie manufacturière obéit à d’autres lois, et c’est ce que malheureusement l’école n’a pas aperçu (1).
   
Si les restrictions à l’importation des produits agricoles nuisent, comme nous l’avons vu, à l’emploi des richesses et des forces naturelles, les restrictions à l’importation des produits fabriqués, dans un pays populeux, déjà suffisamment avancé dans son agriculture et dans sa civilisation, appellent à la vie et à l’activité une multitude de forces naturelles, qui, dans un pays purement agriculteur, restent constamment inactives et mortes, Si les restrictions à l’importation des produits agricoles arrêtent le développement des forces productives, non-seulement dans l’industrie manufacturière, mais encore dans l’agriculture, l’industrie manufacturière créée dans le pays à l’aide des restrictions sur les produits fabriqués anime toutes les industries rurales bien autrement que le commerce le plus actif avec l’étranger. Si l’importation des produits agricoles place l’étranger dans notre dépendance et lui ôte les moyens de fabriquer lui-même, nous nous mettons, par l’importation des produits fabriqués, dans la dépendance de l’étranger, et nous nous ôtons à nous-mêmes les moyens de devenir manufacturiers (2). Si l’importation des denrées alimentaires et des matières brutes enlève à l’étranger de quoi nourrir et occuper sa population, celle des produits fabriqués nous dérobe l’occasion d’augmenter la nôtre ou de lui donner du travail. Si l’importation des denrées alimentaires et des matières brutes étend l’influence de notre pays sur le monde et nous fournît le moyen de commercer avec tous les autres peuples, celle des produits fabriqués nous place sous le joug de la nation manufacturière la plus avancée, laquelle nous traite à peu près suivant son bon plaisir, comme l’Angleterre fait du Portugal. En un mot, l’histoire et la statistique attestent la justesse de cette maxime formulée par les ministres de Georges Ier : que les Peuples sont d’autant plus riches et d’autant plus puissants qu’ils exportent plus d’articles fabriqués et qu’ils importent plus de denrées alimentaires et de matières brutes. On peut même établir que des nations entières ont péri pour n’avoir exporté que des denrées alimentaires et des matières brutes, et importé que des articles fabriqués.

    Montesquieu, qui, mieux que personne avant lui et après lui, a su comprendre les leçons que l’histoire donne aux législateurs et aux hommes d’État, a parfaitement reconnu cette vérité, bien que l’économie politique fût trop peu avancée à son époque pour qu’il lui fût possible de la démontrer clairement. En contradiction avec le système chimérique des physiocrates, il a soutenu que la Pologne eût été plus heureuse si elle avait complètement renoncé au commerce extérieur, c’est-à-dire si elle avait créé chez elle une industrie manufacturière, mis en oeuvre ses matières brutes et consommé ses denrées alimentaires (3). C’est seulement par le développement des manufactures, au moyen de villes libres, bien peuplées, industrieuses, que la Pologne pouvait parvenir à une forte organisation intérieure, à la possession d’une industrie, d’une liberté, d’une richesse nationales, qu’elle pouvait conserver son indépendance et maintenir sa prépondérance politique sur les peuples moins cultivés de son voisinage. Au lieu de produits manufacturés, elle aurait dû, comme l’Angleterre à l’époque où elle se trouvait a un degré de culture analogue, importer de l’étranger des manufacturiers et des capitaux. Mais ses nobles préférèrent expédier au dehors le fruit pénible du travail de leurs serfs, et se vêtir des étoffes belles et peu chères de l’étranger. Leur postérité peut aujourd’hui répondre à cette question, si l’on doit conseiller à une nation d’acheter les produits des fabriques étrangères, tant que ses propres fabriques ne sont pas capables de lutter contre celles-ci pour le prix et pour la qualité. Que la noblesse des autres pays se rappelle leur destinée, chaque fois qu’elle sera prise de démangeaisons féodales ; qu’elle jette ensuite les yeux sur la noblesse anglaise, pour apprendre combien une puissante industrie manufacturière, une bourgeoisie libre et d’opulentes cités procurent d’avantages aux grands propriétaires territoriaux.

Sans rechercher si les rois électifs de la Pologne étaient en mesure d’introduire un système commercial tel que celui que les rois héréditaires de l’Angleterre ont peu à peu établi, supposons qu’ils l’eussent introduit en effet ; ne voit-on pas quels beaux fruits un tel système eût portés pour la nationalité polonaise ? Avec le concours de grandes et industrieuses cités, la royauté fût devenue héréditaire, la noblesse eût consenti à composer une chambre haute et à émanciper ses serfs ; l’agriculture se fût perfectionnée comme elle a fait en Angleterre, la noblesse polonaise serait à l’heure qu’il est riche et considérée, la Pologne, sans être aussi respectée que l’Angleterre, sans exercer dans le monde autant d’influence, serait depuis longtemps assez civilisée et assez puissante pour étendre son action sur les contrées arriérées de l’Est. Privée de manufactures, elle a été démembrée, et elle serait destinée à l’être si elle ne l’était déjà. Par elle-même elle n’est point devenue manufacturière, et elle ne le pouvait pas, parce que ses efforts auraient été constamment paralysés par des nations plus avancées qu’elle. Sans un système de protection et sous l’empire du libre commerce avec des nations plus avancées, à supposer qu’elle eût jusqu’à nos jours maintenu son indépendance, elle n’eût pu avancer au delà d’une agriculture rabougrie ; elle ne fût point devenue riche et puissante, elle fût restée sans influence.

    Ce fait, que l’industrie manufacturière transforme en capitaux productifs une multitude de richesses et de forces naturelles, explique en grande partie pourquoi les mesures protectrices influent si puissamment sur l’augmentation de la richesse nationale. La prospérité qui en résulte n’est point une fausse apparence comme les effets des restrictions sur les produits agricoles, c’est une réalité. Ce sont des forces naturelles entièrement mortes, des richesses naturelles entièrement dénuées de prix, qu’une nation agricole appelle à la vie et met en valeur lorsqu’elle se fait manufacturière.

    C’est une ancienne observation que l’homme, de même que l’animal, s’élève intellectuellement et physiquement par le croisement des races, et qu’il dégénère peu à peu lorsque les mariages ont lieu constamment entre un petit nombre de familles, ainsi que les plantes lorsque la graine est constamment semée dans le même sol. C’est la connaissance de cette loi naturelle qui explique pourquoi, chez plusieurs tribus peu nombreuses, sauvages tout à fait ou à demi, de l’Asie ou de l’Afrique, les hommes choisissent leurs épouses dans des tribus étrangères. L’expérience des oligarques dans les petites républiques municipales, lesquels, se mariant constamment entre eux, s’éteignent peu à peu ou dégénèrent à vue d’oeil, me semble une preuve également claire de cette loi de la nature. On ne peut nier que du mélange de deux races diverses il résulte, à peu près sans exception, une postérité robuste et belle, et cette remarque s’étend jusqu’au mélange des blancs et des noirs à la troisième et à la quatrième génération. C’est surtout par cette raison, à ce qu’il semble, que les peuples sortis de mélanges fréquemment répétés et embrassant la nation entière, surpassent tous les autres par la puissance de l’esprit et du caractère, par la vigueur et par la beauté du corps (4).

    De là nous croyons pouvoir conclure que les hommes ne sont pas nécessairement des êtres pesants, gauches, paresseux d’esprit tels que ceux que, sous le régime d’une agriculture rabougrie, nous voyons dans de petits villages où quelques familles se sont depuis des siècles mariées entre elles, où, depuis des siècles, personne ne s’est avisé d’imiter un procédé nouveau, de changer la forme des vêtements, d’adopter un nouvel instrument ou une nouvelle idée, où le comble de l’art consiste, non pas à déployer toutes ses forces intellectuelles et physiques pour se procurer le plus possible de jouissances, mais à supporter le plus possible de privations.

    Cet état de choses est changé au profit de l’amélioration de la race humaine dans le pays tout entier, par la création d’une industrie manufacturière. Une grande partie de l’accroissement de la population agricole se portant vers les manufactures, les agriculteurs de diverses localités s’unissent entre eux et avec les travailleurs des manufactures par les liens du mariage, l’apathie morale, intellectuelle et physique des habitants est arrêtée. Les relations que les manufactures et le commerce auquel elles servent de base établissent entre divers pays, entre diverses localités, infusent un sang nouveau dans la nation tout entière, de même que dans chaque commune et dans chaque famille.

    L’industrie manufacturière n’exerce pas moins d’influence sur le perfectionnement des races d’animaux domestiques. Partout où ont fleuri les fabriques de laine, la race ovine s’est rapidement améliorée. Le grand nombre d’individus employés dans les manufactures déterminant une demande plus forte de bonne viande, le fermier s’appliquera à introduire de meilleures races de bêtes à cornes. Une demande plus active de chevaux de luxe provoque de même le perfectionnement de la race chevaline. On cesse alors de voir ces anciennes races, abâtardies par suite du défaut de croisement dans une agriculture rabougrie, et qui forment le digne pendant de leurs maîtres stupides.

    Combien déjà les forces productives des nations ne doivent-elles pas à l’introduction d’animaux étrangers, au perfectionnement des races indigènes, et combien n’y pas encore à faire sous ce rapport ? Tous les vers à soie de l’Europe proviennent de quelques oeufs que, sous le règne de Constantin, des moines grecs ont apportés dans des bâtons creux de Chine à Constantinople, de Chine, où l’exportation en était sévèrement prohibée. La France doit une industrie brillante à l’importation des chèvres du Thibet. Il est à regretter que, en introduisant des espèces étrangères ou en perfectionnant les espèces indigènes, on ait eu principalement en vue la satisfaction des besoins de luxe et non pas plutôt le développement du bien-être des masses. Des voyageurs prétendent avoir vu dans quelques régions de l’Asie une race de bêtes à cornes, qui à une remarquable vigueur réunit une grande rapidité de mouvement, de manière à pouvoir servir avec presque autant de succès que le cheval pour l’équitation et pour l’attelage. Quels avantages immenses l’importation d’une pareille race ne procurerait-elle pas aux petits fermiers de l’Europe ! Quel accroissement de subsistances, de force productive et d’agrément les classes laborieuses n’y trouveraient-elles pas ! (5).

    La force productive du genre humain est accrue par le perfectionnement et par la naturalisation des végétaux à un beaucoup plus haut degré que par le perfectionnement et par la naturalisation des espèces animales. Cela saute aux yeux, si l’on compare les plantes primitives, telles qu’elles sont sorties du sein de la nature, avec les plantes perfectionnées. Combien les espèces originaires des grains et des fruits, des légumes et des plantes oléagineuses ressemblent peu, pour la forme et pour l’utilité, à leur descendance améliorée ! Que de ressources alimentaires, que de jouissances, que d’occasions d’un utile emploi des forces productives n’ont-elles pas fournies ! La pomme de terre, la betterave, les prairies artificielles, avec de bons engrais et les machines, ont décuplé le produit de notre agriculture, comparativement à celle que pratiquent encore aujourd’hui les peuples d’Asie. La science a déjà beaucoup fait pour la découverte des plantes nouvelles ou pour leur amélioration ; mais, dans l’intérêt de l’économie, les gouvernements sont loin jusqu’ici d’avoir consacré à cet important sujet toute l’attention qu’il mérite. Tout récemment on prétend avoir découvert dans les savanes de l’Amérique du Nord des espèces d’herbes qui produiraient sur le sol le plus pauvre un revenu plus élevé que les plantes fourragères connues sur le plus riche. Il est très-vraisemblable que dans les solitudes de l’Amérique, de l’Afrique, de l’Asie et de l’Australie croissent encore inutilement une multitude de végétaux dont la naturalisation et le perfectionnement augmenteraient immensément le bien-être des habitants de la zone tempérée. (6)

Il est évident que la plupart des perfectionnements et des naturalisations des espèces animales et végétales, que la plupart des découvertes effectuées sous ce rapport, de même que tous les autres progrès et toutes les autres inventions, tournent principalement au profit des contrées de la zone tempérée en général, et des contrées manufacturières en particulier.




 

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1 - On s’explique mal comment le système protecteur, qui, d’après List, est si utilement applicable à l’industrie manufacturière, n’aurait que de fâcheux effets à l’égard de l’agriculture ; comment, en pareille matière, chacune de ces deux grandes branches de travail obéirait à des lois différentes ; comment la liberté suffirait à celle-ci, lui serait même indispensable, tandis que celle-là ne pourrait pas se passer de secours ; comment enfin les mêmes arguments de l’école seraient détestables dans un cas et excellents dans un autre.
    Quel que soit le produit brut ou manufacturé dont la loi restreint l’importation, les effets, bons ou mauvais, sont toujours les mêmes. Une perte temporaire de valeurs est toujours causée ; il s’agit de savoir si elle est rachetée. Comme s’exprime l’auteur du Système national, par un accroissement des forces productives. Or, l’acquisition d’une grande industrie rurale augmente-t-elle la puissance productive d’un pays à un moindre degré que celle d’une grande industrie manufacturière ? Suivant List, l’agriculture, à l’état primitif, est puissamment excitée par le Commerce extérieur ; plus tard, c’est avant tout de l’industrie manufacturière du pays qu’elle doit attendre une féconde impulsion. Mais, si la prospérité de l’industrie manufacturière n’agit favorablement sur l’agriculture, la prospérité de l’agriculture ne doit-elle pas réagir tout aussi bien sur l’industrie manufacturière ? Une nation ne peut-elle pas avoir un grand intérêt à acclimater chez elle une nouvelle industrie rurale, ou même à en relever une ancienne que la guerre ou d’autres causes ont affaiblie ? Pourquoi ne les soutiendrait-elle pas dans le commencement de la même manière qu’elle vient en aide aux premiers efforts du travail manufacturier ?
    En thèse générale, la protection douanière ne doit pas plus être refusée à l’agriculture qu’à l’industrie manufacturière. Cependant, il faut en convenir, elle doit lui être dispensée avec beaucoup plus de réserve. L’agriculture n’est pas exposée aux mêmes vicissitudes ni aux mêmes périls ; elle est le plus souvent protégée par la nature même qui a réduit pour elle la concurrence étrangère dans les plus étroites limites ; les produits agricoles ne s’obtiennent qu’en quantités assez bornées eu égard aux besoins, et le transport en est généralement difficile et coûteux. De plus, tandis que, sur les articles fabriqués, les profils des capitalistes sont ramenés au taux commun et les prix abaissés au niveau des prix étrangers par la concurrence intérieure. L’inégale fertilité du sol diminue, à l’égard des produits ruraux ; les effets de cette concurrence, et la mise en culture de terrains nouveaux ne font souvent qu’assurer des rentes élevées aux propriétaires des terrains les plus favorisés.
    L’opinion de l’auteur sur cette matière n’était pas, du reste, aussi absolue qu’elle le paraît ici. Depuis que cet ouvrage est en cours d’impression, j’ai eu sous les yeux un écrit qui date de 1846, et dans lequel List a bien voulu consacrer plusieurs pages à mon livre de l’Association douanière allemande. Au reproche que je lui avais adressé de refuser toute protection douanière à l’agriculture, il répond en déclarant qu’il admet à cette règle générale des exceptions qu’il avait omises dans le Système national. (H. R.) (Note de la première édition.)

2 - L’étranger n’est pas dans notre dépendance, pour nous fournir des produits agricoles que souvent il pourrait vendre à un autre pays ou consommer lui-même. Nous ne sommes pas davantage dans la dépendance d’un peuple étranger, pour recevoir de lui des objets fabriqués que nous pourrions tirer d’ailleurs, ou que nous-mêmes, au besoin, nous pourrions produire. On ne conçoit de dépendance que là où il y a monopole. Cependant, il est vrai de dire avec l’auteur, que l’étranger pèse sur nous, lorsque, par une concurrence sans limites, il empêche notre développement industriel et nous prive ainsi des avantages attachés à ce développement. (H. R.)

3 - « Si la Pologne ne commerçait avec aucune nation, ses peuples seraient plus heureux. Ses grands, qui n’auraient que leur blé, le donneraient à leurs paysans pour vivre ; de trop grands domaines leur seraient à charge, ils les partageraient à leurs paysans ; tout le monde trouvant des peaux ou des laines dans ses troupeaux, il n’y aurait plus une dépense immense à faire pour les habits ; les grands, qui aiment toujours le luxe, et qui ne le pourraient trouver que dans leurs pays, encourageraient les pauvres au travail. » (Esprit des lois, liv. XX, chap. xxiii.)

4 - D’après Chardin, les Guèbres, descendance pure des anciens Perses, sont une race laide, difforme et lourde comme tous les peuples d’origine mongole, tandis que la noblesse persane, qui depuis des siècles s’unit à des Géorgiennes et à des Circassiennes, se distingue par sa beauté et par sa force. Le docteur Pritchard remarque que les celtes purs de la haute Écosse sont très-inférieurs en taille, en force physique et en bonne apparence aux habitants de la basse Écosse, issus à la fois des celtes et des Saxons. Pallas fait une observation semblable au sujet des rejetons mixtes des Russes et des Tarares comparés à la descendance pure de l’une et de l’autre race. Azara assure que les enfants qui naissent des unions entre les Espagnols et les naturels du Paraguay sont beaucoup plus beaux et beaucoup plus forts que leurs ascendants des deux côtés. Les avantages des croisements des races se manifestent non-seulement dans le mélange de deux peuples différents, mais encore dans celui de différentes tribus d’un seul et même peuple. Ainsi, les nègres créoles sont de beaucoup supérieurs, pour les qualités de l’esprit comme pour celles du corps, aux nègres purs sangs qui viennent d’Afrique en Amérique. Les Caraïbes, la seule tribu indienne qui se marie habituellement avec des femmes des tribus voisines, l’emportent à tous égards sur toutes les autres peuplades américaines. Si c’est une loi de la nature, elle sert en partie à expliquer l’essor que les villes du moyen âge ont pris aussitôt après leur fondation, ainsi que l’énergie et la forte constitution physique du peuple américain.

5 - On connaît les utiles efforts de la Société d’acclimatation, récemment créée en France et présidée par M. Isidore Geoffroi-Saint-Hilaire. (H. R.)

6 - M. Colwell cite ici le caoutchouc et la gutta-percha, dont l’emploi dans l’industrie est postérieur à la publication du Système national. (H. R.)

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:24

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre IX : L'industrie manufacturière et les forces instrumentales ou les capitaux matériels du pays

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

    La nation puise son énergie productive dans les forces morales et physiques des individus, dans ses institutions civiles et politiques, dans le fonds naturel placé à sa disposition, enfin dans les instruments qui se trouvent en son pouvoir, et qui sont eux-mêmes les produits matériels d’efforts antérieurs du corps et de l’esprit, c’est-à-dire dans le capital matériel agricole, manufacturier et commercial.

    Nous avons traité dans les deux chapitres précédents de l’influence des manufactures sur les trois premières de ces sources de la puissance productive du pays ; le présent chapitre et celui qui va suivre sont consacrés à l’influence qu’elles exercent sur la dernière.

    Ce que nous entendons par l’expression des forces instrumentales, l’école l’appelle capital.

    Il est indifférent qu’on se serve de tel ou tel mot pour désigner un objet, mais il importe beaucoup que le mot qu’on a choisi désigne toujours un seul et même objet et n’ait pas un sens tantôt plus tantôt moins étendu. Chaque fois qu’il est question des différentes espèces d’une même chose, une distinction devient nécessaire. Or l’école entend par le mot de capital non-seulement les moyens matériels, mais aussi tous les moyens intellectuels et sociaux de la production. Elle devrait donc partout où il est question du capital, indiquer s’il s’agit du capital matériel, des instruments matériels de la production, ou du capital intellectuel, des forces morales et physiques, soit qu’elles tiennent à la personne, soit que les individus les trouvent dans l’état civil et politique de la société.

    L’oubli de cette distinction, dans les cas où elle doit être faite, ne peut manquer de conduire à de faux raisonnements, ou de servir à les dissimuler. Comme, du reste, nous avons moins à coeur de créer une terminologie nouvelle que de révéler les erreurs commises à la faveur d’une terminologie insuffisante, nous conserverons le mot de capital ; mais nous distinguerons entre le capital intellectuel et le capital matériel, entre le capital matériel de l’agriculture, celui des manufactures et celui du commerce, entre le capital privé et le capital national.

    Adam Smith, à l’aide de cette expression vague de capital, dirige contre le système protecteur l’argument suivant, lequel a été adopté jusqu’à ce jour par tous ses disciples :

« A la vérité il peut se faire qu’à l’aide de ces sortes de règlements un pays acquière un genre particulier de manufacture plus tôt qu’il ne l’aurait acquis sans cela, et qu’au bout d’un certain temps ce genre de manufacture se fasse dans le pays à aussi bon marché ou à meilleur marché que chez l’étranger. Mais, quoiqu’il puisse ainsi arriver que l’on porte l’industrie nationale dans un canal particulier plus tôt qu’elle ne s’y serait portée d’elle-même, il ne s’ensuit nullement que la somme totale de l’industrie ou des revenus de la société puisse jamais recevoir aucune augmentation de ces sortes de règlements. L’industrie de la société ne peut augmenter qu’autant que son capital augmente, et ce capital ne peut augmenter qu’à proportion de ce qui peut être épargné sur les revenus de la société. Or, l’effet qu’opèrent immédiatement les règlements de cette espèce, c’est de diminuer le revenu de la société, et, à coup sûr, ce qui diminue son revenu n’augmentera pas son capital plus vite qu’il ne se serait augmenté de lui-même si l’on eût laissé le capital et l’industrie chercher l’un et l’autre leurs emplois naturels (1). »

À l’appui de cet argument, le fondateur de l’école cité l’exemple connu et déjà par nous réfuté de la folie qu’il y aurait à vouloir produire du vin en Écosse.

    Dans le même chapitre il dit que le revenu annuel de la société n’est autre chose que la valeur échangeable du produit annuel de l’industrie nationale.

    C’est là le principal argument de l’école contre le système protecteur. Elle accorde que, au moyen de mesures protectrices, des fabriques peuvent être établies et mises en état de produire des articles à aussi bas et même à plus bas prix que ceux qu’on tire de l’étranger ; mais elle soutient que l’effet immédiat de ces mesures est de diminuer les revenus de la société ou la valeur échangeable du produit annuel de l’industrie nationale. La société affaiblirait ainsi en elle la faculté d’acquérir des capitaux, car les capitaux ne peuvent être formés qu’au moyen des épargnes réalisées par la nation sur ses revenus annuels ; or, le développement de l’industrie nationale dépend de la quantité de ces capitaux, et c’est seulement dans la proportion de ceux-ci qu’elle peut grandir. La société affaiblit donc sa puissance industrielle, lorsque, par ces mesures, elle fait naître une industrie qui fût venue d’elle-même, si l’on eût laissé aux choses leur libre cours.

    Remarquons, en premier lieu, que, dans ce raisonnement, Adam Smith emploie le mot capital dans le même sens où les rentiers et les négociants ont l’habitude de le prendre pour leur tenue de livres et pour l’établissement de leur balance, à savoir comme le total de leurs valeurs échangeables en opposition aux revenus qu’ils en retirent.

    Il oublie que lui-même, dans sa définition du capital, comprend sous ce terme les facultés morales et physiques des producteurs (2).

    Il soutient à tort que les revenus d’une nation dépendent uniquement de la quantité de ses capitaux matériels. Son ouvrage prouve, en mille endroits, que ces revenus dépendent principalement de la masse des forces intellectuelles et corporelles de la nation, ainsi que de ses progrès sociaux et politiques, surtout de ceux qui résultent d’une division plus parfaite du travail et de l’association des forces productives du pays, et que, si des mesures de protection entraînent pour quelque temps un sacrifice de richesses matérielles, on en est dédommagé au centuple en forces productives, en moyens d’acquérir des valeurs échangeables, et que, par conséquent, ce sacrifice n’est qu’une dépense reproductive de la nation.

    Il oublie que le moyen pour une nation d’augmenter la masse de ses capitaux matériels consiste principalement dans la faculté de transformer les forces inemployées de la nature en un capital matériel, en instruments doués de valeur et productifs de revenus, et que, chez la nation purement agricole, une quantité considérable de forces naturelles, qui ne peuvent être vivifiées que par les manufactures, demeurent oisives ou mortes. Il ne se préoccupe pas de l’influence des manufactures sur le commerce extérieur et intérieur, sur la civilisation, sur la puissance de la nation, et sur le maintien de son indépendance, ni des facilités qui en résultent pour l’acquisition de la richesse matérielle.

    Il ne tient pas compte, par exemple, de la masse de capitaux que les Anglais ont acquise par leurs colonisations ; Martin en évalue le total à plus de deux milliards et demi de liv. st. (62 milliards 1/2 de francs.)

Lui, qui montre ailleurs avec tant de clarté que les capitaux employés dans le commerce intermédiaire ne doivent pas être considérés comme la propriété d’une nation en particulier, tant qu’ils n’ont pas élé, pour ainsi dire, incorporés dans son sol, ne prend pas garde que l’incorporation de ces capitaux ne peut mieux se réaliser que par la protection des manufactures indigènes.

    Il ne réfléchit pas que l’appât de cette protection attire dans le pays une quantité considérable de capitaux étrangers, intellectuels aussi bien que matériels.

    Il soutient à tort que ces manufactures auraient surgi d’elles-mêmes dans le cours naturel des choses, lorsqu’on voit dans chaque nation la puissance politique intervenir pour donner à ce cours naturel une direction artificielle dans son intérêt particulier.

    Cet argument, qui repose sur une équivoque et qui, par conséquent, est essentiellement vicieux, il l’a expliqué par un exemple tout aussi vicieux, quand, par la folie qu’il y aurait à vouloir produire artificiellement du vin en Écosse, il essaie de prouver qu’il serait insensé de créer artificiellement des manufactures.

    Il réduit l’oeuvre de la formation des capitaux dans la nation à l’opération d’un rentier, dont le revenu se règle d’après la valeur de ses capitaux matériels, et qui ne peut l’augmenter que par des épargnes qu’il ajoute à ces capitaux.

    Il ne réfléchit pas que cette théorie de l’épargne, bonne pour le comptoir d’un négociant, mènerait une nation à la pauvreté, à la barbarie, à l’impuissance, à la dissolution. Là où chacun épargne et se prive le plus qu’il peut, il n’y à point de stimulant à produire. Là où chacun ne pense qu’à l’accumulation de valeurs échangeables, la force intellectuelle que demande la production disparaît. Une nation composée de ces avares extravagants renoncerait à se défendre pour éviter les frais de la guerre ; quand tout son avoir serait devenu la proie de l’étranger, elle comprendrait que la richesse des nations s’acquiert tout autrement que celle des rentiers.

    Le rentier lui-même doit, comme père de famille, pratiquer une tout autre théorie que cette théorie de comptoir des valeurs matérielles échangeables que je viens d’exposer.

    Tout au moins est-il tenu de dépenser pour l’éducation de ses héritiers les valeurs échangeables nécessaires pour les mettre en état d’administrer les propriétés qu’il doit leur laisser.

    La formation des capitaux matériels pour la nation ne s’opère pas uniquement par l’épargne, comme pour le rentier (3) ; de même que celle des forces productives en général, elle résulte de l’action réciproque des capitaux intellectuels et matériels du pays, des capitaux de l’agriculture, de ceux des manufactures et de ceux du commerce les uns sur les autres.

    L’accroissement des capitaux matériels de la nation dépend de l’accroissement de ses capitaux intellectuels et réciproquement.

    La création des capitaux matériels de l’agriculture dépend de la création des capitaux matériels des manufactures et réciproquement.

    Les capitaux matériels du commerce apparaissent partout comme intermédiaires et comme auxiliaires entre les deux autres.

    Dans l’état primitif, chez les chasseurs et chez les pasteurs, la nature fournit presque tout ; le capital est à peu près nul. Le commerce extérieur accroît celui-ci ; mais par là même, en provoquant l’emploi d’armes à feu, de poudre, de plomb, il détruit entièrement la productivité de celle-là. La théorie de l’épargne ne saurait convenir au chasseur, il faut qu’il périsse ou qu’il devienne pasteur.

    Dans l’état pastoral, le capital matériel croit rapidement, mais seulement autant que la nature offre spontanément de la nourriture au bétail. Mais l’accroissement de la population suit de près celui du bétail et des moyens d’alimentation. D’une part, le bétail et les pâturages se distribuent en portions toujours plus petites, et de l’autre, le commerce étranger excite à la consommation. Inutilement essaierait-on de prêcher au peuple pasteur la théorie de l’épargne ; il faut qu’il tombe dans la misère ou qu’il passe à l’état d’agriculteur.

    Au peuple agriculteur s’ouvre, par l’emploi des forces mortes de la nature, un champ vaste, mais limité toutefois.

    Le cultivateur peut obtenir des denrées alimentaires pour ses besoins personnels et au de là, améliorer ses champs, augmenter son bétail ; mais l’accroissement des subsistances est partout suivi de l’accroissement de la population. Les capitaux matériels, et, notamment, le sol et le bétail, à mesure que le premier devient plus fertile et le second plus nombreux, se partagent entre un plus grand nombre d’individus. Mais comme la superficie des terres ne peut pas être étendue par le travail, que, faute de voies de communication, voies qui, ainsi que nous l’avons vu dans un chapitre précédent, ne peuvent être que fort imparfaites à cause du manque de commerce, que chaque terrain ne peut recevoir l’emploi qui lui convient le mieux, et qu’un peuple purement agriculteur manque en grande partie de ces instruments, de ces connaissances, de ces stimulants, de cette énergie et de cette culture sociale que donnent les manufactures et le commerce qui en est la suite ; le peuple purement agriculteur arrive bientôt à ce point où l’accroissement du capital matériel agricole ne peut plus marcher du même pas que l’accroissement de la population, et, par conséquent, où la pauvreté des individus s’accroit de jour en jour, bien que le capital collectif de la nation ne cesse de s’accroître.

    Dans un pareil état de choses, le produit le plus important de la nation consiste en hommes, qui, ne pouvant trouver dans le pays une existence suffisante, passent à l’étranger. Ce sera pour un tel pays une très-médiocre consolation de savoir que l’école considère l’homme comme un capital accumulé ; car l’exportation des hommes n’entraîne point de retour, mais un écoulement improductif de valeurs matérielles considérables sous la forme de meubles, de monnaies, etc.

    Il est évident que, dans un pareil état de choses, où la division nationale du travail n’est qu’imparfaitement développée, ni labeurs, ni épargnes ne peuvent accroître le capital matériel, ou enrichir matériellement les individus.

    Sans doute, un pays agricole est rarement dépourvu de tout commerce extérieur, et le commerce extérieur remplace, jusqu’à un certain point, les manufactures indigènes quant à l’accroissement du capital, en ce qu’il met les manufacturiers du dehors en relation avec les cultivateurs du dedans. Mais ces rapports sont partiels et très-insuffisants ; d’abord parce qu’ils ne portent que sur quelques produits spéciaux et ne s’étendent guère qu’au littoral de la mer et aux rives des fleuves navigables ; en second lieu parce qu’ils sont dans tous les cas très-irréguliers, et se trouvent fréquemment interrompus par la guerre, par les fluctuations du commerce, par les mesures de douane, par des récoltes abondantes ou par des importations d’un autre pays.

    Le capital matériel de l’agriculteur ne s’accroit sur une grande échelle, régulièrement et indéfiniment, que du jour où une industrie manufacturière armée de toutes pièces apparaît au milieu des cultivateurs.

    La plus vaste partie du capital matériel d’une nation est fixée dans le sol. En tout pays la valeur des fonds de terre, des propriétés bâties dans les campagnes et dans les villes, des ateliers, des fabriques, des ouvrages hydrauliques, des mines, etc. compose des deux tiers aux neuf dixièmes de toutes les valeurs que la nation possède ; on doit donc admettre en principe que tout ce qui augmente ou diminue la valeur de la propriété foncière accroît, ou amoindrit la masse de capitaux matériels de la nation. Or, nous voyons que la valeur des terres d’une même fertilité naturelle est incomparablement plus grande dans le voisinage d’une petite ville que dans une région écartée, près d’une grande ville que près d’une petite, dans un pays manufacturier que dans un pays purement agricole. Nous voyons d’un autre côté que la valeur des maisons d’habitation ou des fabriques ainsi que des terrains à bâtir dans les villes s’abaisse ou s’élève, en général, suivant que les relations de la ville avec les agriculteurs s’étendent ou se restreignent, ou suivant que les agriculteurs prospèrent ou s’appauvrissent. Il s’ensuit que l’accroissement du capital agricole dépend de l’accroissement du capital manufacturier et réciproquement.

    Mais, dans le passage de l’état purement agricole à l’état manufacturier, cette influence réciproque agit avec beaucoup plus de force du côté de l’industrie manufacturière que du côté de l’agriculture ; car, de même que, dans la transition de la vie du chasseur à celle du pasteur, l’accroissement du capital résulte principalement de l’augmentation rapide des troupeaux, et, dans le passage de la vie pastorale à l’agriculture, principalement de la rapide acquisition de nouvelles terres fertiles et d’un excédant de denrées ; de même, lorsqu’on s’élève de la simple agriculture à l’industrie manufacturière, l’accroissement du capital matériel de la nation est dû principalement aux valeurs et aux forces employées dans les manufactures, parce qu’une quantité considérable de forces naturelles et intellectuelles, jusque-là inutiles, sont transformées ainsi en capitaux matériels et intellectuels. Bien loin de faire obstacle à l’épargne matérielle, la création des manufactures fournit à la nation le moyen de placer avantageusement ses économies agricoles, c’est pour elle un stimulant à ces économies.

    Dans les assemblées législatives de l’Amérique du Nord, on a fréquemment répété que, faute de débouché, le blé pourrit sur sa tige, parce qu’il ne vaut pas les frais de la moisson. On assure qu’en Hongrie l’agriculteur étouffe, pour ainsi dire, dans l’abondance, tandis que les articles manufacturés y coûtent trois ou quatre fois plus qu’en Angleterre. L’Allemagne elle-même peut se rappeler un pareil état de choses.

    Dans les pays purement agriculteurs, tou t excédant des produits ruraux ne constitue donc pas un capital matériel. Ce n’est qu’à l’aide des manufactures qu’il devient, par l’accumulation dans les magasins, un capital commercial, et, par la vente à la population manufacturière, un capital manufacturier. Ce qui, entre les mains des agriculteurs, serait une provision inutile, dévient un capital productif entre celles des manufacturiers et réciproquement.

    La production rend la consommation possible, et le désir de consommer excite à produire. Le pays purement agricole dépend, pour sa consommation, de la situation des pays étrangers, et, quand cette situation ne lui est pas favorable, la production qu’avait provoquée le désir de consommer est anéantie. Mais, dans la nation qui réunit sur son territoire l’industrie manufacturière et l’agriculture, l’excitation réciproque ne cesse d’exister, et ainsi l’accroissement de la production continue des deux côtés ainsi que celui des capitaux.

    La nation à la fois agricole et manufacturière étant tou jours, par des causes déjà exposées, beaucoup plus riche en capitaux matériels que la nation purement agricole, ce qui, du reste, frappe les yeux, le taux de l’intérêt y est toujours beaucoup plus bas, les entrepreneurs y ont à leur disposition des capitaux plus considérables et à des conditions plus douces. De là avantage dans la lutte avec les fabriques récentes de la nation agricole ; de là inondation constante de produits manufacturés chez celle-ci ; de là ses dettes permanentes envers la nation manufacturière, et, sur ses marchés, ces constantes fluctuations dans la valeur des denrées, des articles fabriqués et des monnaies, qui arrêtent chez elle l’accumulation des capitaux matériels, en même temps qu’elles portent atteinte a sa moralité et à son économie intérieure.

    L’école distingue le capital fixe du capital circulant, et comprend de la façon la plus étrange sous la première dénomination une multitude de choses qui circulent, sans faire de cette distinction aucune application pratique. Elle passe sous silence le seul cas dans lequel celle distinction puisse avoir de l’utilité. Ainsi, le capital matériel, comme le capital intellectuel, est en grande partie attaché à l’agriculture ou à l’industrie manufacturière ou au commerce, ou à une branche particulière de l’une de ces trois industries, souvent même il l’est à certaines localités. Les arbres fruitiers qui ont été abattus ont évidemment, pour le manufacturier qui en fait des ouvrages en bois, une autre valeur que pour l’agriculteur qui les emploie à la production des fruits. Des troupeaux de moutons tués en masse, comme cela se voit quelquefois en Allemagne et dans l’Amérique du Nord, ne possèdent plus la valeur qu’ils avaient comme instruments pour la production de la laine.

    Des vignobles ont comme tels une valeur qu’ils perdent si l’on en fait des terres labourables. Les navires employés comme bois à construire ou à brûler ont une valeur beaucoup moindre que lorsqu’ils servent aux transports. À quoi serviraient les manufactures, les chutes d’eau et les machines, si la fabrication des fils venait à périr ? Pareillement, les individus perdent d’ordinaire en se déplaçant la plus grande partie de leur force productive en tant qu’elle se compose d’expérience, d’habitudes et de talents acquis. L’école donne à toutes ces choses, à toutes ces qualités, le nom général de capital, et, en vertu de cette terminologie, elle les transporte à son gré d’une branche de travail à une autre. Ainsi Say conseille aux Anglais de consacrer à l’agriculture leur capital manufacturier. Il n’a pas expliqué comment pouvait s’opérer ce miracle, et, jusqu’à ce jour, c’est encore un secret pour les hommes d’État de l’Angleterre.

    Évidemment Say a confondu ici le capital privé avec le capital national. Un manufacturier ou un négociant peut retirer ses capitaux de l’industrie manufacturière ou du commerce, en vendant sa fabrique ou ses navires et en achetant avec le prix de vente une propriété foncière ; mais une nation tout entière ne saurait exécuter cette opération que par le sacrifice d’une grande partie de ses capitaux matériels et intellectuels. La raison pour laquelle l’école a obscurci ce qui était si clair est manifeste. Quand on appelle les choses par leur véritable nom, on comprend sans peine que le déplacement des forces productives d’une branche de travail à une autre est soumis à des difficultés qui, loin d’appuyer toujours la liberté du commerce, fournissent souvent des arguments en faveur de la protection. (3)

 

 

 

 

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1 - Richesse des nations, liv. IV, chap. ii

2 - On ne saurait désigner sous le nom de capital les facultés morales et physiques. Outre que c’est dégrader l’homme que de l’assimiler à une machine, ces facultés se rattachent naturellement à un autre des trois grands facteurs de la production, le travail. Ce n’est que par métaphore qu’on a pu dire que l’homme est un capital accumulé. (H. R.)

3 - On a l’habitude d’énoncer comme un axiome que le capital est le produit de l’épargne, et en cela on exagère singulièrement le rôle de cette dernière.
    En présence du passage ci-dessus de List, et aussi, à ce qu’il paraît, des Recherches économiques de son compatriote, M. de Hermann, M. Roscher, dans ses Principes d’économie politique, a écrit ce qui suit : « Même sans épargne, il peut se former de nouveaux capitaux, notamment par suite de progrès de la civilisation, qui augmentent la valeur des capitaux déjà existants. Une maison, par exemple, peut doubler comme capital, lorsqu’on ouvre dans son voisinage une voie fréquentée. L’invention de la boussole a augmenté dans une proportion incalculable la valeur de tous les capitaux employés dans la navigation.
    Un autre économiste allemand, M. L. J. Gerster, dans une brochure publiée, en 1857, sous ce titre : Essai sur la théorie du capital, a combattu, au moyen d’une analyse ingénieuse, la proposition d’Adam Smith que l’épargne, et non le travail, est la cause directe de l’accroissement des capitaux.
    « L’épargne, dit M. Gerster, suppose des produits déjà créés, elle ne les crée pas, mais les conserve simplement. On ne doit donc considérer comme cause directe de la création et de l’accroissement des capitaux que le travail et l’activité de l’homme. Le travail est le principe positif et créateur ; l’épargne, le principe négatif et conservateur. Elle n’est par conséquent que la cause indirecte.
    « Son caractère est indéterminé. Elle sert à la consommation tout comme à la production, puisque les produits qu’elle accumule peuvent être employés comme objets de consommation aussi bien que comme moyens de production.
    « Il y a des produits qui peuvent être regardés comme des capitaux, et à l’existence desquels l’épargne n’a pas eu la moindre part.
    « Chez les tribus grossières de chasseurs et de pasteurs (et ici M. Gerster se réfère au Système national de List), l’épargne ne saurait exister ; elle les conduirait au dénuement plutôt qu’à l’abondance. Ce qui ne se corromprait pas naturellement deviendrait la proie de voisins pillards, et cependant ces tribus possèdent des capitaux, ne fût-ce qu’une pierre, un bâton ou une hache, pour tuer le gibier dont elles se nourrissent. Ces objets constituent pour elles des moyens de production ; l’existence et l’accroissement de ces capitaux ne supposent rien de plus qu’un faible travail d’appropriation.
    « A tous les degrés de civilisation, il y a nombre de produits que leur nature propre destine à la production, par exemple les instruments et les machines. L’épargne n’a pas besoin de les conserver pour qu’ils deviennent du capital.
    « Ou pourra objecter que ces produits n’auraient pas existé, si l’épargne n’avait préalablement rassemblé les matériaux et les ressources nécessaires cet effet. Cela est exact, on le reconnaît, dans beaucoup de cas ; mais il s’agit de la cause directe, immédiate de l’existence des produits, et le travail nous apparaît seul avec ce caractère.
    « Mais les matériaux nécessaires, au lieu de consister en économies accumulées, peuvent être, et sont fréquemment, le résultat d’une heureuse découverte. Quel est le rôle de l’épargne, lorsque la sagacité de l’homme, en découvrant de nouvelles utilités dans des objets jusque-là sans valeur, accroît la masse des capitaux du pays ?
« Enfin, l’épargne est sans influence sur la création de la plupart des capitaux immatériels. Sert-elle à former une clientèle, à acquérir des débouchés ? Non, ces avantages sont dus souvent à des circonstances favorables, ce sont des présents de la fortune dans la véritable acception du mot. » (H. R.)

3 - Il n’est pas seulement difficile pour une nation de passer d’une industrie à une autre, et de déplacer son capital. c’est absolument impossible. Un manufacturier peut vendre sa fabrique pour s’adonner à l’agriculture ; cent ou mille individus peuvent le faire et changer ainsi d’occupation, mais l’industrie du pays n’aura pas pour cela éprouvé de changements. Le capital manufacturier consiste principalement en vastes édifices, entourés de logements pour les ouvriers, en machines et instruments ayant un emploi tout spécial, il ne saurait être appliqué à l’agriculture. Quand une nation a été mise hors d’état de fabriquer, les ouvriers peuvent trouver quelque autre occupation, quoique l’expérience enseigne qu’en pareil cas ils succombent par milliers : mais le capital placé dans les édifices et dans les machines est entièrement perdu, et lorsque des hommes exercés au travail du fer et du coton, de la laine et de la soie sont obligés de gagner leur vie dans d’autres métiers, il s’est fait une perte énorme de puissance productive, leur habileté et leur expérience étant devenues inutiles. (S. COLWELL.)

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:23

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre VII : L'industrie manufacturière et les forces productives personnelles, sociales et politiques du pays (1)

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

    Sous le régime d’une agriculture informe règnent la paresse d’esprit, la lourdeur de corps, l’attachement à de vieilles idées, à de vieilles habitudes, à de vieux usages et à de vieux procédés, le défaut d’éducation, de bien-être et de liberté. Le désir d’un continuel accroissement des biens moraux et matériels, l’émulation et l’amour de la liberté caractérisent, au contraire, le pays manufacturier et commerçant.

    Cette différence s’explique en partie par la différence de genre de vie et d’éducation des agriculteurs et des manufacturiers, en partie par celle de leurs occupations et des ressources qu’elles exigent. Les agriculteurs vivent dispersés sur toute la surface du pays et n’entretiennent les uns avec les autres que des rapports éloignés. L’un fait à peu près ce que fait l’autre, et leur production est généralement la même. Ce sont à peu près les mêmes choses qu’ils ont en excédant ou dont ils ont besoin, et chacun est le meilleur consommateur de ses produits ; il ne s’offre, par conséquent, que peu d’occasions de commerce moral et matériel. Le cultivateur s’adresse moins aux hommes qu’à la nature inanimée. Accoutumé à ne récolter là où il a semé qu’après un long intervalle, et à s’en remettre a la volonté d’une puissance supérieure du succès de ses efforts, la modération, la patience, la résignation, mais aussi la nonchalance et la paresse d’esprit, deviennent pour lui une seconde nature. Ses occupations le tenant éloigné du commerce des hommes n’exigent habituellement de lui que peu d’efforts intellectuels et qu’une médiocre dextérité. Il s’instruit par l’exemple dans le cercle étroit de la famille où il a reçu l’existence, et l’idée lui vient rarement qu’on pourrait travailler autrement et mieux. Depuis le berceau jusqu’à la tombe il se meut constamment dans le même cercle étroit de personnes et de relations. Les exemples d’une prospérité éclatante due à des efforts extraordinaires frappent rarement ses regards. La propriété, comme la misère, se transmet sous ce régime de génération en génération, et presque toute la force productive que crée l’émulation est annihilée.

    La vie des manufactures est essentiellement différente. Rapprochés les uns des autres par leurs occupations, les manufacturiers ne peuvent vivre qu’en société et par la société, dans le commerce et par le commerce. Toutes les denrées alimentaires et toutes les matières brutes qui leur sont nécessaires, ils les achètent sur le marché, et ce n’est que la plus faible part de leurs produits qu’ils réservent pour leur consommation. Tandis que l’agriculteur compte principalement sur les bienfaits de la nature, la fortune, l’existence même du manufacturier dépend surtout du commerce. Tandis que le premier ne connaît pas son consommateur ou du moins se préoccupe peu de son débouché, le second ne vit que par sa clientèle. Les cours des matières brutes, des denrées alimentaires, de la main-d’œuvre, des marchandises fabriquées et de l’argent, varient sans cesse ; le manufacturier ne sait jamais avec exactitude quel sera le montant de ses profits. Les faveurs de la nature et un travail ordinaire ne lui assurent pas l’existence et le bien-être comme à l’agriculteur.

    C’est son intelligence et son activité seules qui les lui donneront. Il doit travailler à acquérir le superflu pour être sûr du nécessaire, à devenir riche pour ne pas tomber dans la pauvreté. S’il est un peu plus prompt que les autres, il réussit ; un peu plus lent, sa ruine est certaine. Il a constamment à acheter et à vendre, à échanger, à négocier. Partout il est aux prises avec les hommes, avec des rapports variables, avec les lois et les institutions ; il a cent fois plus d’occasions de former son esprit que l’agriculteur. Pour la conduite de ses affaires, il a besoin de connaître l’étranger. Pour l’établissement de son industrie, il est tenu à des efforts extraordinaires.

    Tandis que l’agriculteur n’a de rapports qu’avec son voisinage, les relations du manufacturier s’étendent sur toutes les parties du monde. Le désir d’acquérir ou de conserver la confiance de ses compatriotes, et une concurrence sans fin qui ne cesse de menacer son existence et sa fortune, sont pour lui de vifs stimulants à une incessante activité et à des progrès ininterrompus. Mille exemples lui prouvent que, par des efforts extraordinaires, on peut s’élever de la position la plus infime aux premiers rangs de la société, mais qu’on peut aussi, par la routine et par la négligence, tomber du haut de l’échelle sociale à ses plus bas degrés. Cet état de choses fait naître chez le manufacturier une énergie dont on n’aperçoit nulle trace sous le régime d’une informe agriculture.

    Si l’on envisage dans leur ensemble les travaux des manufactures, on reconnaît tout d’abord qu’ils développent et mettent en jeu des facultés et des talents infiniment plus variés, infiniment plus élevés que ne le fait l’agriculture.

    Adam Smith, assurément, a soutenu un de ces paradoxes qu’il aimait tant, au dire de son biographe Dugald-Stewart, lorsqu’il a prétendu que l’agriculture exige plus d’habileté que les arts industriels. Sans rechercher si la confection d’une montre exige plus d’habileté que la direction d’une ferme, nous nous contenterons de faire remarquer que toutes les occupations d’une ferme sont de même nature, tandis que celles d’une manufacture sont variées à l’infini. On ne doit pas oublier non plus que, dans la comparaison dont il s’agit, c’est l’agriculture dans son état primitif qu’il faut envisager, et non pas celle qui s’est perfectionnée sous l’influence des manufactures. Si la condition de l’agriculteur en Angleterre paraissait à Adam Smith beaucoup plus noble que celle du fabricant, c’est qu’il lui échappait qu’elle avait été relevée par l’action des manufactures et du commerce.

     Évidemment l’agriculture ne requiert que les mêmes espèces de capacités, la force du corps et la persévérance dans l’exécution de taches grossières, unies à un certain esprit d’ordre, tandis que les manufactures exigent une immense variété de facultés intellectuelles, de talents naturels et acquis. La demande de cette grande diversité de dispositions, dans un pays manufacturier, permet à chaque individu de trouver une occupation, une vocation conforme à son aptitude, au lieu que, dans un pays agricole, le choix est des plus limités. Dans le premier, les dons de l’esprit sont infiniment plus estimés que dans le second, où le mérite d’un homme se mesure en général sur sa force corporelle. Il n’est pas rare d’y voir le travail de l’homme débile, de l’impotent, obtenir un prix beaucoup plus élevé que celui de l’homme le plus robuste. La moindre force, celle de l’enfant et de la femme, celle de l’impotent et du vieillard, trouve dans les manufactures emploi et rémunération.

    Les manufactures sont filles des sciences et des beaux-arts, et ce sont elles aussi qui les entretiennent et qui les nourrissent. Voyez comme le cultivateur primitif a peu recours aux sciences et aux beaux-arts, comme il a peu besoin de leur aide pour la fabrication des grossiers instruments dont il se sert. Sans doute c’est l’agriculture qui dans l’origine a permis à l’homme, au moyen de la rente de la terre, de s’adonner aux sciences et aux beaux-arts ; mais, en l’absence des manufactures, ils sont restés constamment le partage de castes, et leurs effets bienfaisants se sont a peine fait sentir des masses. Dans un pays manufacturier, l’industrie des masses est éclairée par les sciences, qui à leur tour, ainsi que les beaux-arts, sont nourries par l’industrie des masses. À peine y-a-t-il une opération manufacturière qui ne se rattache à la physique, à la mécanique, à la chimie, aux mathématiques, ou à l’art du dessin. Il n’y a point de progrès, point de découverte dans les sciences, qui n’améliore et ne transforme cent industries. Dans un pays manufacturier, par conséquent, les sciences et les beaux-arts doivent devenir populaires. Le besoin de culture et d’instruction à l’aide d’écrits et d’exposés, éprouvé par un grand nombre de personnes appelées à appliquer les résultats des recherches scientifiques, décide des talents spéciaux à se vouer à l’enseignement et à la profession d’écrivain. La concurrence de ces talents, jointe à une forte demande de leurs services, provoque une division et une combinaison des travaux scientifiques, qui exercent l’influence la plus heureuse non-seulement sur le développement des sciences, mais sur le perfectionnement des beaux-arts et des arts industriels. Les effets de ces perfectionnements s’étendent bientôt jusqu’à l’agriculture. Nulle part on ne trouve de machines ni d’instruments agricoles plus parfaits, nulle part l’agriculture des champs n’est pratiquée avec autant d’intelligence que dans les pays où fleurit l’industrie manufacturière. Sous l’influence de celle-ci l’agriculture devient une industrie, un art, une science.

    L’union des sciences avec les arts industriels a créé cette grande force physique qui, pour les sociétés modernes, remplace au décuple le travail des esclaves de l’antiquité, et qui est appelée a exercer une si profonde influence sur la condition des masses, sur la civilisation des pays barbares, sur l’assainissement des pays inhabités et sur la puissance des nations d’ancienne culture, la force des machines.

    La nation manufacturière a cent fois plus d’occasions d’employer des machines que la nation purement agricole. Un homme impotent peut, en dirigeant une machine à vapeur, produire cent fois plus que l’homme le plus robuste avec son bras.

    La force des machines jointe aux voies de transport perfectionnées des temps modernes procure au pays manufacturier une supériorité immense sur le pays purement agriculteur. Il est évident que les canaux, les chemins de fer et la navigation à vapeur ne doivent leur existence qu’à l’industrie manufacturière et ne peuvent s’étendre que par elle sur toute la surface du territoire. Le pays purement agriculteur, où chacun produit la plus grande partie des objets qui lui sont nécessaires et consomme la plupart de ses produits, où les individus n’entretiennent que peu de rapports les uns avec les autres, ne peut offrir un mouvement de marchandises ni de personnes assez vaste pour couvrir les frais de construction et d’entretien de pareilles machines.

    Les inventions nouvelles et les améliorations sont peu appréciées dans un pays purement agriculteur. Ceux qui les poursuivent y perdent en général leurs recherches et leurs efforts. Dans un pays manufacturier, au contraire, il n’y a point de voie qui mène plus vite à la richesse et à la considé ration que celle des inventions et des découvertes. Dans ce dernier, le génie est plus estimé et mieux rémunéré que le talent, le talent que la force physique. Dans le pays agriculteur, si l’on excepte les services publics, c’est à peu près l’opposé qui est la règle.

    Les manufactures n’agissent pas moins sur le développement de la puissance du travail physique que sur celui des forces morales de la nation ; elles offrent aux ouvriers des jouissances et des stimulants qui les excitent à déployer toutes leurs forces et l’occasion de les employer. C’est un fait incontesté que, dans les pays manufacturiers qui prospèrent, l’ouvrier, indépendamment du secours qu’il trouve dans des machines et dans des instruments meilleurs, exécute chaque jour infiniment plus d’ouvrage que dans les pays purement agriculteurs.

    Déjà cette circonstance que dans les pays manufacturiers le temps a incomparablement plus de prix que dans les pays agriculteurs, témoigne de la situation plus élevée qu’y obtient le travail. Le degré de civilisation d’un peuple et le cas qu’il fait du travail ne sauraient mieux se mesurer que sur le prix qu’il attache au temps. Le sauvage reste des jours entiers oisif dans sa cabane. Comment le pasteur connaîtrait-il le prix du temps, lui pour qui c’est un fardeau, que le chalumeau ou le sommeil peut seul lui rendre supportable ? Comment un esclave, un serf, un corvéable apprendrait-il à ménager le temps, lui pour qui le travail est une punition et l’oisiveté un profit ? Ce n’est que par l’industrie manufacturière que les peuples arrivent à comprendre la valeur du temps. C’est alors que gagner ou perdre du temps, c’est gagner ou perdre des intérêts. Le zèle que met le manufacturier à tirer de son temps le meilleur parti possible se communique à l’agriculteur.

    Les manufactures augmentant la demande des produits agricoles, la rente s’élève, partant la valeur du sol ; des capitaux plus considérables sont employés à l’exploitation, les consommations se multiplient ; il faut retirer de la terre un plus grand produit pour faire face à une rente plus élevée, aux intérêts des capitaux et à une consommation plus étendue. On est en position d’offrir de plus forts salaires, mais on réclame en même temps de plus grands services. L’ouvrier commence à s’apercevoir que, dans sa force corporelle et dans l’adresse avec laquelle il en fait usage, il possède le moyen d’améliorer sa condition. Il commence à comprendre pourquoi dit en Angleterre : Le temps c’est de l’argent.

    L’isolement dans lequel vit le cultivateur et son peu de lumières ne lui permettent guère de contribuer à la civilisation générale ni d’apprécier le mérite des institutions politiques, encore moins de prendre une part active à la conduite des affaires publiques et à l’administration de la justice, ou de défendre sa liberté et ses droits. Partout les nations purement agricoles ont vécu dans l’esclavage ou du moins sous le joug du despotisme, de la féodalité ou de la théocratie. Déjà la possession exclusive du sol assure à l’autocrate, aux grands ou à la caste des prêtres, sur la masse de la population rurale, une autorité à laquelle celle-ci ne saurait se soustraire d’elle-même.

    Partout, sous l’empire de l’habitude, le joug imposé par la force ou par la superstition et par la puissance théocratique aux nations purement agricoles s’imprime sur elles si fortement qu’elles finissent par le considérer comme une partie essentielle d’elles-mêmes et comme une condition de leur existence.

    La loi de la division des tâches et de l’association des forces productives rapproche, au contraire, avec une puissance irrésistible les manufacturiers les uns des autres. Le frottement produit les étincelles de l’esprit tout comme celles du feu. Mais il n’y a de frottement intellectuel que là où l’on est voisin, là où les relations d’affaires et d’études, celles de la société et de la vie politique sont fréquentes, là où il existe un grand commerce de marchandises et d’idées. plus les hommes vivent unis dans un seul et même lieu, plus chacun d’eux a besoin pour son industrie du concours de tous les autres ; plus son industrie exige de lumières, de prudence et de culture, moins l’arbitraire, l’absence des lois, l’oppression et les prétentions illégitimes sont compatibles avec l’activité des individus et avec leur poursuite du bien-être ; plus les institutions civiles sont parfaites, plus la liberté est étendue, plus on a occasion de se former soi-même ou d’aider à l’éducation des autres. Aussi dans tous les lieux et dans tous les temps la liberté et la civilisation sont-elles sorties des villes : témoin, dans l’antiquité la Grèce et l’Italie, au moyen âge l’Italie, l’Allemagne, la Belgique et la Hollande, plus tard l’Angleterre, et tout récemment l’Amérique du Nord et la France.

    Mais il y a deux espèces de villes ; nous appellerons les unes productives, les autres consommatrices. Il y a des villes qui mettent en oeuvre les matières brutes, et qui les paient à la campagne en articles manufacturés, de même que les denrées alimentaires dont elles ont besoin ; ce sont les cités manufacturières, les villes productives. Leur prospérité fait la prospérité de l’agriculture, et elles grandissent d’autant plus que l’agriculture déploie plus de ressources. Mais il y a aussi des villes où vivent ceux qui consomment la rente de la terre. Dans tous les pays quelque peu cultivés, une grande portion du revenu national est consommée à titre de rentes au sein des villes. Ce serait une erreur que de soutenir en thèse générale que ces consommations nuisent à la production ou même ne lui sont pas utiles ; car la possibilité de s’assurer, au moyen d’une rente territoriale, une existence indépendante, est un puissant aiguillon à l’économie, à l’emploi des épargnes dans l’agriculture et aux améliorations agricoles. De plus, jaloux de se distinguer parmi ses concitoyens, le propriétaire, que son éducation et l’indépendance de sa position favorisent, prête un concours utile à la civilisation, aux institutions publiques, à l’administration de l’État, aux sciences et aux beaux-arts. Le degré auquel la rente influe ainsi sur l’industrie, sur la prospérité et sur la civilisation du pays, dépend toujours, d’ailleurs, du plus ou moins de liberté que le pays a conquis. Le désir de se rendre utile à la société par une activité volontaire et de se distinguer parmi ses concitoyens, ne se développe que chez les peuples où cette activité procure la reconnaissance, l’estime publique et des dignités ; mais non pas chez ceux où l’ambition de l’estime publique et l’indépendance vis-à-vis du pouvoir sont regardées d’un oeil jaloux. Chez ces derniers, le propriétaire s’abandonnera plutôt à la débauche ou à l’oisiveté, et, en livrant ainsi au mépris l’activité utile, en portant atteinte à la morale, il compromettra jusqu’au principe même de la force productive du pays. Si sa consommation encourage jusqu’à un certain point les manufactures des villes, ces manufactures doivent être considérées comme des fruits creux et malsains ; elles ne serviront guère au développement de la civilisation, de la prospérité et de la liberté du pays. Une saine industrie manufacturière produisant en général la liberté et la civilisation, on peut dire que, d’un fonds d’oisiveté, de débauche et d’immoralité qu’était la rente, elle en fait un fonds de production intellectuelle, et que, par conséquent, elle transforme en villes productives les villes purement consommatrices.

    Une autre ressource des villes consommatrices consiste dans les consommations des fonctionnaires publics et de l’administration en général. Ces consommations peuvent donner à la ville un air de prospérité ; mais le point de savoir si elles sont utiles ou nuisibles à la force productive du pays, à sa prospérité et à ses institutions, dépend de l’influence bonne ou mauvaise des fonctions exercées par les consommateurs.

    C’est ce qui explique pourquoi, dans les pays purement agriculteurs, il peut y avoir de grandes villes, qui, malgré le nombre considérable de personnes riches et la variété des industries qu’elles renferment, n’exercent qu’une influence inappréciable sur la civilisation, sur la liberté et sur la force productive du pays. Les gens de métier y partagent nécessairement les opinions de leur clientèle ; on ne doit voir en eux que les domestiques des propriétaires et des fonctionnaires publics. À côté du grand luxe de ces villes, la pauvreté, la misère, l’étroitesse d’esprit et la bassesse des sentiments règnent parmi les habitants de la campagne. Les manufactures n’exercent, en général, sur la civilisation, sur le perfectionnement des institutions publiques et sur la liberté de la nation un effet salutaire, que là où, indépendantes des propriétaires et des fonctionnaires publics, elles travaillent, soit pour la masse de la population rurale, soif pour l’exportation, et achètent une grande quantité de produits agricoles pour les mettre en oeuvre ou pour s’en nourrir. À mesure que cette saine industrie manufacturière se fortifiera, elle attirera à elle celle que les consommateurs dont on vient de parler avaient fait naître ; en même temps que les propriétaires, les employés de l’État et les institutions publiques se perfectionneront au profit de la communauté.

    Considérez une grande ville où les manufacturiers sont nombreux, indépendants, amis de la liberté, instruits et riches, ou les négociants ont les mêmes intérêts et la même situation, où les propriétaires se sentent obligés de se concilier l’estime publique, où les employés de l’État sont soumis au contrôle de l’opinion, où les savants et les artistes travaillent pour le grand public et tirent de lui leurs moyens d’existence ; considérez la masse des ressources intellectuelles et matérielles accumulées dans cet étroit espace ; remarquez l’intime union qui existe entre cette masse de forces sous la loi de la division des tâches et de l’association des forces productives ; songez avec quelle rapidité chaque amélioration, chaque progrès dans les institutions publiques et dans l’état économique et social, et de même chaque pas rétrograde, chaque atteinte aux intérêts généraux se font partout sentir ; réfléchissez combien il est facile à cette population qui réside en un seul et même lieu de s’entendre sur un but commun et sur des mesures communes, et combien de ressources elle est en état de rassembler sur-le-champ ; voyez quelles relations étroites une communauté si puissante, si éclairée et si attachée à sa liberté entretient avec d’autres communautés semblables du même pays ; pesez tout cela, et vous serez aisément convaincus qu’en comparaison des villes dont toute la force, nous l’avons montré, repose sur la prospérité des manufactures et du commerce qui s’y rattache, la population rurale, dispersée sur toute la surface du territoire, ne peut, quelque nombreuse qu’elle soit, exercer qu’une faible influence sur la conservation et sur le perfectionnement des institutions publiques.

    L’action prépondérante des villes sur le régime politique et civil de la nation, bien loin d’être préjudiciable aux habitants des campagnes, leur procure d’incalculables avantages. L’intérêt des villes leur fait un devoir d’appeler les agriculteurs au partage de leur liberté, de leur culture et de leur prospérité. Car plus ces richesses intellectuelles se multiplient parmi les habitants des campagnes, et plus s’accroit aussi la quantité des denrées alimentaires et des matières brutes qu’ils fournissent aux villes, et par conséquent celle des articles fabriqués qu’ils y achètent, plus augmente la prospérité des villes. La campagne reçoit des villes l’énergie, les lumières, la liberté et les institutions ; mais les villes s’assurent à elles-mêmes la possession de la liberté et des institutions, en faisant participer les habitants de la campagne à leurs conquêtes. L’agriculture, qui n’avait nourri jusque-là que des maîtres et des valets, donne alors à la société les champions les plus indépendants et les plus vigoureux de sa liberté. Dans l’économie rurale elle-même, alors, toute force peut se produire. L’ouvrier peut s’élever au rang de fermier, le fermier au rang de propriétaire. Les capitaux, ainsi que les moyens de transport que l’industrie manufacturière provoque et établit, fécondent partout la culture des champs. Le servage, les droits féodaux, les lois et les institutions qui entravent le travail et la liberté disparaissent. Le propriétaire foncier retire alors un revenu cent fois plus fort de son bois que de sa chasse. Ceux qui, dans le triste produit de la corvée, trouvaient à peine le moyen de mener une vie grossière à la campagne, dont l’unique plaisir consistait à entretenir des chevaux et des chiens et à chasser le gibier, qui, en conséquence, voulaient que tout ce qui les troublait dans cette jouissance fût puni comme un attentat contre leur majesté seigneuriale, sont par l’augmentation de leurs rentes, par le produit du travail libre, en état de passer une partie de l’année dans les villes. Là le spectacle et la musique, le culte des arts et la lecture adoucissent les moeurs. Là, dans la société des artistes et des hommes instruits, ils apprennent à estimer l’esprit et le talent. De Nemrods qu’ils étaient, ils deviennent des hommes civilisés. L’aspect d’une communauté laborieuse, dans laquelle chacun travaille à améliorer sa condition, éveille aussi chez eux l’esprit d’amélioration. Au lieu de courir les cerfs et les lièvres, ils poursuivent l’instruction et les idées. De retour à la campagne, ils offrent aux moyens et aux petits fermiers des exemples utiles à suivre, et ils obtiennent leur estime au lieu de leurs malédictions.

    A mesure que fleurissent l’industrie manufacturière et l’agriculture, l’esprit humain est moins enchaîné, la tolérance gagne du terrain, et la vraie morale, le véritable sentiment religieux remplace la contrainte des consciences. Partout l’industrie a plaidé la cause de la tolérance, partout elle a changé le prêtre en instituteur du peuple et en lettré. Partout la langue et la littérature, les beaux-arts et les institutions civiles ont marché du même pas que les manufactures et que le commerce.

    Ce sont les manufactures qui rendent la nation capable de faire le commerce avec d’autres nations moins cultivées, d’augmenter sa navigation marchande, de devenir une puissance maritime et d’employer le trop-plein de sa population à l’établissement de colonies utiles à l’accroissement de sa prospérité et de sa puissance.

    La statistique comparée enseigne qu’un territoire suffisamment étendu et fertile, où l’industrie manufacturière et l’agriculture sont complètement et harmonieusement développées, peut nourrir une population deux ou trois fois plus considérable et incomparablement plus prospère qu’un pays exclusivement adonné à l’agriculture. Il suit de là que toutes les forces intellectuelles de la nation, les revenus de l’État, les moyens de défense matériels et moraux et la garantie de l’indépendance nationale, augmentent dans la même proportion par la possession d’une industrie manufacturière.

    Dans un temps où l’art et la mécanique exercent une si forte influence sur la conduite de la guerre, où toutes les opérations militaires dépendent à un si haut degré de la situation du trésor public, où la défense du pays est plus ou moins assurée, suivant que la masse de la population est riche ou pauvre, intelligente ou stupide, énergique ou plongée dans l’apathie, suivant que ses sympathies appartiennent sans réserve à la patrie, ou sont en partie acquises à l’étranger, suivant qu’elle peut armer plus ou moins de soldats ; plus que jamais, dans un pareil temps, les manufactures doivent être envisagées du point de vue de la politique.




 

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1 - Dans ce chapitre et dans ceux qui suivent, List met en relief, avec beaucoup de force, les avantages de cette industrie manufacturière que plusieurs économistes ont systématiquement dépréciée et dont on s’est plu, dans ces dernières années, à exagérer les inconvénients. Il ne s’agit pas ici, du reste, à proprement parler, d’une comparaison entre l’agriculture et l’industrie manufacturière ; List ne reprend pas cette thèse banale ; mais, à ce qu’il appelle l’état purement agricole, il oppose l’état à la fois agricole et manufacturier. Cette dernière condition de la société est incontestablement un développement de la civilisation, et elle nous donne de grands biens, quelquefois, il est vrai, mêlés de grands maux.
    On a reproché à List d’avoir fait exclusivement honneur à l’industrie manufacturière de résultats qui pourraient être justement revendiqués pour le commerce. Voici comment s’exprime à cet égard l’auteur allemand de l’Économie nationale du passé et de l’avenir, M. Hildebrand.
    « List oublie le grand rôle historique du commerce intermédiaire, principal objet de l’activité des républiques italiennes du moyen âge ainsi que des Villes anséatiques et de la Hollande, et il exagère l’influence des manufactures. C’est de ces dernières qu’il fait dériver, non-seulement la prospérité de l’agriculture et du commerce, mais les sciences et les beaux-arts, et il oublie que ni la culture intellectuelle des anciens, ni l’art du moyen âge, ni la littérature anglaise depuis Bacon et Shakespeare jusqu’à Hume, ne doivent leur origine à l’industrie manufacturière, cette fille des temps modernes. Cette puissante influence sur la civilisation du genre humain, dont List lui fait honneur, devrait plutôt être attribuée au commerce. L’histoire entière de la civilisation, depuis les Hindous et les Phéniciens dans l’antiquité jusqu’à l’Amérique de nos jours, atteste que les points du globe où les nations se trouvent en contact, les rives des fleuves et les côtes de la mer sont toujours les berceaux de la culture intellectuelle et politique, et s’il faut reconnaître que, actuellement, aucune nation ne peut conserver de part au commerce de l’univers, si elle ne possède une industrie florissante, une telle condition n’était nullement nécessaire dans le passé. »
    Nous reconnaissons volontiers qu’une partie de ce qui est dit dans le présent ouvrage sur l’influence de l’industrie manufacturière, est également applicable au commerce. Mais il ne faut pas perdre de vue que, même dans l’antiquité et au moyen âge, l’industrie manufacturière a toujours été plus ou moins étroitement liée au commerce, sinon à cette savante et féconde industrie des temps modernes sans laquelle il ne peut plus se concevoir de grand commerce, ni de grande civilisation, du moins celle que comportait l’époque ; et que en dernière analyse, le commerce lui-même n’a pris quelque essor et n’a existé à proprement parler que du jour où le travail manufacturier a surgi en se détachant du travail agricole. (H. R.)

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:22

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre VI : L'économie publique et l'économie de l'état. L'économie politique et l'économie nationale

 

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

 

    Ce qui se rapporte à la perception, à l’emploi et à l’administration des moyens matériels du gouvernement d’une société, ou l’économie financière de l’État, ne doit jamais être confondu avec les institutions, les règlements, les lois et les circonstances qui régissent la condition économique des citoyens ou avec l’économie publique. Cette distinction est applicable à toutes les sociétés, petites ou grandes, à une nation tout entière ou à des fragments de nation.

    Dans un État fédératif, l’économie financière se divise en économie des Etats particuliers et en économie de l’association.

    L’économie publique (Volks-OEkonomie) devient une économie nationale (National-OEkonomie), lorsque l’État ou la fédération embrasse une nation complète à laquelle sa population, l’étendue de son territoire, ses institutions politiques, sa civilisation, sa richesse et sa puissance promettent l’indépendance, la durée et l’importance politique. L’économie publique et l’économie nationale ne sont alors qu’une seule et même chose. Elles composent, avec l’économie financière de l’État, l’économie politique de la nation.

    Dans les États, au contraire, dont la population et le territoire ne consistent que dans une fraction de nation ou de territoire national, et, qui, ni par le lien politique immédiat, ni par le lien fédératif, ne forment un ensemble avec les autres fractions, il ne peut être question que d’une économie publique par opposition à l’économie privée ou à l’économie financière de l’État. Dans cette condition imparfaite, les objets et les besoins d’une grande nationalité ne sauraient être pris en considération ; l’économie publique ne saurait être réglée en vue de constituer une nation complète en elle-même, d’assurer son indépendance, sa durée et sa puissance. Ici, par conséquent, la politique doit être exclue de l’économie ; ici l’on n’a à tenir compte que des lois naturelles de l’économie sociale en général, telles qu’elles se manifesteraient, s’il n’existait nulle part de puissante et compacte nationalité ou d’économie nationale.

    C’est de ce point de vue que s’est développée en Allemagne la science qu’on a appelée d’abord économie de l’État (Staatwirthshaft), puis économie nationale (National-Oekonomie), puis économie politique (Politische-OEkonomie), puis économie publique (Volkswirthschaft), sans que l’erreur fondamentale des systèmes ainsi désignés y ait été découverte.

    La notion de l’économie nationale ne pouvait pas être comprise, parce qu’il n’existait pas de nation économique, et qu’à l’idée particulière et déterminée de nation on avait substitué l’idée générale et vague de société, idée applicable au genre humain tout entier ou à un petit pays ou à une seule ville, tout aussi bien qu’à la nation.

 

 

 

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:21

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre V : La nationalité et l'économie de la nation

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

     Le système de l’école, nous l’avons fait voir dans les précédents chapitres, présente trois défauts essentiels : premièrement un cosmopolitisme chimérique, qui ne comprend pas la nationalité et qui ne se préoccupe pas des intérêts nationaux ; en second lieu, un matérialisme sans vie, qui voit partout la valeur échangeable des choses, sans tenir compte ni des intérêts moraux et politiques, ni du présent et de l’avenir, ni des forces productives de la nation ; troisièmement un particularisme, un individualisme désorganisateur, qui, méconnaissant la nature du travail social et l’opération de l’association des forces dans ses conséquences les plus élevées, ne représente au fond que l’industrie privée telle qu’elle se développerait dans de libres rapports avec la société, c’est-à-dire avec le genre humain tout entier, s’il n’était pas partagé en différentes nations.

    Mais, entre l’individu et le genre humain existe la nation, avec son langage particulier et sa littérature, avec son origine et son histoire propres, avec ses moeurs et ses habitudes, ses lois et ses institutions, avec ses prétentions à l’existence, à l’indépendance, au progrès, à la durée, et avec son territoire distinct ; association devenue, par la solidarité des intelligences et des intérêts, un tout existant par lui-même, qui reconnaît chez elle l’autorité de la loi, mais vis-à-vis des autres sociétés semblables possède encore sa liberté naturelle, et par conséquent, dans l’état actuel du monde, ne peut maintenir son indépendance que par ses propres forcés et par ses ressources particulières. De même que l’individu acquiert, principalement par la nation et dans le sein de la nation, culture intellectuelle, puissance productive, sûreté et bien-être, la civilisation du genre humain ne peut se concevoir et n’est possible qu’au moyen de la civilisation et du développement des nations.

    Il existe d’ailleurs actuellement entre les nations d’énormes différences ; nous trouvons parmi elles des géants et des nains, des corps bien constitués et des avortons, des civilisés, des demi-barbares et des barbares. Mais toutes, aussi bien que les individus, ont reçu de la nature l’instinct de la conservation et le désir du progrès. C’est la mission de la politique de civiliser les nationalités barbares, d’agrandir les petites et de fortifier les faibles, et, avant tout, d’assurer leur existence et leur durée. La mission de l’économie politique est de faire l’éducation économique de la nation et de préparer celle-ci à entrer dans la société universelle de l’avenir.

    La nation normale possède une langue et une littérature, un territoire pourvu de nombreuses ressources, étendu, bien arrondi, une population considérable ; l’agriculture, l’industrie manufacturière, le commerce et la navigation y sont harmonieusement développés ; les arts et les sciences, les moyens d’instruction et la culture générale y sont à la hauteur de la production matérielle. La constitution politique, les lois et les institutions y garantissent aux citoyens un haut degré de sûreté et de liberté, y entretiennent le sentiment religieux, la moralité et l’aisance, ont pour but, en un mot, le bien de tous. Elle possède des forces de terre et de mer suffisantes pour défendre son indépendance et pour protéger son commerce extérieur. Elle exerce de l’influence sur le développement des nations moins avancées qu’elle ; et, avec le trop-plein de sa population et de ses capitaux intellectuels et matériels, elle fonde des colonies et enfante des nations nouvelles.

    Une population considérable et un territoire vaste et pourvu de ressources variées sont des éléments essentiels d’une nationalité normale, les conditions fondamentales de la culture morale comme du développement matériel et de la puissance politique. Une nation bornée dans sa population et dans son territoire, surtout si elle parle une langue particulière, ne peut offrir qu’une littérature rabougrie, que des établissements nains pour l’encouragement des sciences et des arts. Un petit État ne peut, dans l’enceinte de son territoire, pousser à leur perfection les différentes branches de travail. Toute protection y constitue un monopole privé. Ce n’est que par des alliances avec des nations plus puissantes, par le sacrifice d’une portion des avantages de la nationalité et au moyen d’efforts extraordinaires, qu’il peut maintenir péniblement son existence.

    Une nation qui ne possède ni littoral ni navigation marchande ni forces navales ou qui n’a pas cru en sa puissance les embouchures de ses fleuves, dépend des autres peuples pour son commerce extérieur ; elle ne peut ni établir de colonies ni enfanter des nations nouvelles ; le trop-plein de sa population, de ses ressources morales et matérielles, qui se répand sur les pays non encore cultivés, est perdu tout entier pour sa littérature, pour sa civilisation, pour son industrie, et profite à d’autres nationalités.

    Une nation dont le territoire n’est pas arrondi par des mers et par des chaînes de montagnes, est exposée aux attaques de l’étranger et ne peut qu’à l’aide de grands sacrifices, et en tous cas, d’une manière très-insuffisante, établir chez elle un système de douane.

    Les imperfections territoriales sont corrigées, soit par une succession, comme il est arrivé pour l’Angleterre et l’Écosse, soit par un achat, comme pour la Floride et la Louisiane, soit encore par la conquête, comme pour la Grande-Bretagne et l’Irlande.

    Récemment on a recouru à un quatrième moyen, qui mène au but d’une manière plus conforme au droit ainsi qu’au bien des peuples et qui ne dépend pas du hasard comme la succession, savoir l’association des intérêts des États au moyen de traités librement consentis. C’est par son association douanière que la nation allemande a acquis la jouissance d’un des plus importants attributs de la nationalité. Toutefois cette institution ne doit pas être considérée comme parfaite, tant qu’elle ne s’étendra pas à tout le littoral, des embouchures du Rhin aux frontières de la Pologne, y compris la Hollande et le Danemark. Une conséquence naturelle de cette union est l’admission de ces deux pays dans la Confédération germanique, partant, dans la nationalité allemande, qui obtiendra ainsi ce qui lui manque aujourd’hui, savoir des pêcheries et des forces de mer, un commerce maritime et des colonies. Les deux peuples appartiennent d’ailleurs par leur origine et par toute leur existence à la nationalité allemande. La dette dont le fardeau les accable n’est qu’une suite d’efforts excessifs pour maintenir leur indépendance, et il est dans la nature des choses que le mal atteigne un point où il devienne insupportable, et où l’incorporation dans une plus grande nationalité leur semble à eux-mêmes désirable et nécessaire.

    La Belgique a besoin du s’associer avec une voisine plus puissante, pour remédier aux inconvénients de l’exiguïté de son territoire et de sa population. L’Union américaine et le Canada, à mesure qu’ils se peupleront et que le système protecteur américain se développera, se sentiront plus attirés l’un vers l’autre, et l’Angleterre sera plus impuissante à empêcher entre eux une confédération.

    Sous le rapport économique, les nations ont à parcourir les phases de développement que voici : état sauvage, état pastoral, état purement agricole, état à la fois agricole, manufacturier et commerçant (1).
   
L’histoire de l’industrie montre, et nulle part plus clairement qu’en Angleterre, que le passage de l’état sauvage à l’élève du bétail, celui de l’élève du bétail à l’agriculture et celui de l’agriculture aux premiers essais dans les manufactures et dans la navigation, s’opère de la manière la plus rapide et la plus avantageuse par le libre commerce avec les cités et avec les États plus avancés ; mais une industrie manufacturière perfectionnée, une marine marchande considérable et un vaste commerce extérieur ne peuvent s’acquérir que par l’intervention du gouvernement.

    Moins l’agriculture a fait de progrès, plus le commerce extérieur offre occasion d’échanger l’excédant des produits agricoles et des matières brutes du pays contre les articles fabriqués de l’étranger ; plus en même temps la nation est plongée dans la barbarie et a besoin du régime de la monarchie absolue, et plus le libre commerce, c’est-à-dire l’exportation des produits agricoles et l’importation des produits manufacturés, concourt à sa prospérité et sa civilisation.

    Au contraire, plus l’agriculture est développée chez un peuple ainsi que les arts utiles et l’état social et politique en général, moins il peut tirer d’avantages de l’échange de ses produits agricoles et de ses matières brutes contre des produits manufacturés exotiques, plus la concurrence de nations manufacturières plus avancées lui cause de mal.

    C’est seulement chez des peuples semblables, c’est-à-dire chez ceux qui possèdent toutes les qualités, toutes les ressources morales et matérielles requises pour établir chez eux une industrie manufacturière et pour parvenir ainsi au plus haut degré de civilisation, de prospérité, de puissance politique, mais que la concurrence d’une industrie étrangère déjà fort avancée arrêterait dans leurs progrès, c’est chez eux seulement que les restrictions commerciales en vue de créer et de soutenir une industrie manufacturière peuvent être légitimes ; elles ne le sont que jusqu’à ce que cette industrie devienne assez forte pour ne plus craindre la concurrence étrangère ; elles ne le sont dans cet intervalle que dans la mesure nécessaire pour protéger cette industrie dans ses fondements.

    Le système protecteur serait contraire non-seulement aux maximes de l’économie cosmopolite, mais encore à l’intérêt bien entendu de la nation, s’il excluait complètement et tout d’un coup la concurrence étrangère, s’il isolait la nation du reste du monde. Lorsque l’industrie manufacturière est encore dans la première phase de son développement, les droits protecteurs doivent être très-modérés ; ils doivent s’élever peu à peu, à mesure que s’accroissent dans le pays les capitaux intellectuels et matériels, l’habileté technique et l’esprit d’entreprise. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire que toutes les branches d’industrie soient également protégées. Les plus importantes, celles dont l’exploitation exige un grand capital fixe et circulant, beaucoup de machines, partant beaucoup de connaissances techniques, de dextérité et d’expérience, et un grand nombre de bras, dont les produits se rangent parmi les premières nécessités de la vie, et présentent, par conséquent, une importance considérable sous le rapport de leur valeur totale de même qu’au point de vue de l’indépendance du pays, telles que la fabrication de la laine, du coton ou du lin, celles-là seules ont droit à une protection spéciale (2). Lorsqu’elles sont convenablement appréciées et développées, toutes les autres branches de moindre importance grandissent autour d’elles, même avec une protection moindre. Là où le salaire est élevé et la population peu considérable relativement à l’étendue du territoire, par exemple aux États-Unis, l’intérêt de la nation lui commande de protéger moins les industries qui emploient peu de machines que celles où les machines exécutent la plus grande partie de la besogne, pourvu que les peuples qui lui apportent les produits des premières industries accordent à ses produits agricoles un libre accès.

    L’école méconnaît complètement la nature des rapports économiques entre les peuples, quand elle croit que l’échange des produits agricoles contre des produits manufacturés est tout aussi utile à la civilisation, à la prospérité et en général aux progrès sociaux de pareilles nations que l’établissement dans leur propre sein d’une industrie manufacturière. Une nation purement agricole ne développera pas à un haut degré son commerce intérieur et extérieur, ses voies de communication, sa navigation marchande ; elle n’accroîtra pas sa population en même temps que sa prospérité ; elle n’accomplira pas de progrès sensibles dans sa culture morale, intellectuelle, sociale et politique ; elle n’acquerra pas une grande puissance politique ; elle ne sera pas capable d’influer sur la civilisation et sur les progrès des peuples moins avancés ni de fonder des colonies. Le pays purement agriculteur est infiniment au-dessous du pays à la fois agriculteur et manufacturier. Le premier, économiquement et politiquement, dépend toujours plus ou moins des nations étrangères qui lui prennent ses produits agricoles en retour de leurs articles fabriqués. Il ne peut pas déterminer lui-même l’étendue de sa production ; il faut qu’il attende les achats de l’étranger. Les acheteurs, qui sont des peuples à la fois agriculteurs et manufacturiers, produisent eux-mêmes des quantités immenses de matières brutes et de denrées alimentaires, et ne demandent aux peuples agriculteurs que de quoi combler leur déficit. Ceux-ci dépendent donc, pour leur vente, de l’éventualité d’une récolte plus ou moins abondante chez les peuples agriculteurs et manufacturiers ; ils ont de plus pour rivaux d’autres peuples agriculteurs, de sorte qu’un débouché déjà très incertain devient plus incertain encore. Enfin ils sont exposés à voir leurs relations avec les nations manufacturières interrompues par la guerre ou par des mesures commerciales, et ils éprouvent alors le double inconvénient de ne point trouver d’acheteurs pour le trop-plein de leur production agricole et d’être privés des articles fabriqués dont ils ont besoin. Un peuple purement agriculteur, nous l’avons déjà dit, est un individu qui n’a qu’un bras et qui se sert d’un bras étranger, dont le secours, toutefois, ne lui est pas toujours assuré ; un peuple à la fois agriculteur et manufacturier est un individu disposant de deux bras, qui lui appartiennent.

    Une erreur fondamentale de l’école est de représenter le système protecteur comme une conception bâtarde de politiques spéculatifs. L’histoire est là pour attester que les mesures de protection ont eu pour causes, soit l’effort naturel des nations vers la prospérité, l’indépendance et la puissance, soit la guerre et les mesures hostiles de peuples manufacturiers et prépondérants.

    L’idée d’indépendance et de puissance naît avec celle de nation. L’école n’en a tenu compte, parce qu’elle a pris pour objet de ses recherches, non point l’économie des différentes nations, mais l’économie de la société en général, c’est-à-dire du genre humain tout entier. Si l’on imagine toutes les nations réunies dans une confédération universelle, il n’y a plus à s’occuper de l’indépendance et de la puissance de chacune d’elles. La garantie de leur indépendance réside dans la constitution légale de la société universelle, de même, par exemple, que la garantie de l’indépendance des États de Rhode-Island et de Delaware réside dans celle de l’Union américaine. Depuis que celle union existe, ces petits États ne se sont jamais avisés de songer à l’accroissement de leur puissance politique, ni de se croire moins indépendants que les grands États avec lesquels ils sont unis.

    Quelque conforme à la raison que soit l’association universelle, il serait insensé de la part d’une nation de régler sa politique dans l’attente de cette association et de la paix perpétuelle, comme si c’étaient déjà des faits accomplis. Nous le demandons, un homme de sens ne taxerait-il pas d’extravagance un gouvernement qui, confiant dans les avantages de la paix perpétuelle, licencierait ses armées, démolirait ses bâtiments de guerre et raserait ses forteresses ? Un pareil gouvernement ne ferait pas autre chose que ce que l’école réclame des peuples, en les invitant, sur la foi des avantages du libre commerce, à renoncer à ceux de la protection.

    La guerre exerce une action destructive sur les rapports commerciaux de peuple à peuple. Par elle l’agriculteur qui habite un pays est violemment séparé du manufacturier qui réside dans un autre pays. Tandis que le manufacturier, surtout s’il appartient à un peuple navigateur et commerçant sur une grande échelle, trouve encore aisément à s’approvisionner chez les agriculteurs de son propre pays ou dans d’autres contrées agricoles qui lui sont ouvertes, l’habitant du pays agricole souffre doublement de cette perturbation dans les rapports. Il manque alors de tout débouché pour ses produits, partant de tout moyen de solder les articles manufacturés dont le commerce lui a fait un besoin ; il se voit restreint à la fois dans sa production et dans sa consommation.

    Lorsqu’une nation agricole, ainsi restreinte par la guerre dans sa production et dans sa consommation, a déjà une population, une civilisation et une agriculture suffisamment développées, l’interruption du commerce causée par la guerre fait naître chez elle des manufactures et des fabriques. La guerre opère sur elle comme un système de prohibition. Elle comprend ainsi l’immense avantage que procure la possession d’une industrie manufacturière, et elle reconnaît par le fait qu’à cette interruption du commerce elle a plus gagné que perdu. Elle se pénètre de l’idée qu’elle est appelée à passer de la situation de nation purement agricole à celle de nation agricole et manufacturière, et d’atteindre ainsi le plus haut degré de prospérité, de civilisation et de puissance. Mais, après que ce peuple a déjà fait de grands pas dans la carrière des manufactures que la guerre lui a ouverte, si la paix se rétablit et que les deux nations veuillent renouer leurs anciennes relations, alors toutes les deux s’aperçoivent que la guerre a donné naissance à de nouveaux intérêts que la reprise des échanges antérieurs ruinerait totalement. Le peuple agriculteur reconnaît que, pour rouvrir le débouché extérieur à ses produits agricoles, il aurait à sacrifier l’industrie manufacturière qui s’est élevée chez lui dans l’intervalle ; la nation manufacturière comprend qu’une partie de la production agricole qui s’est développée chez elle durant la guerre serait anéantie par une libre importation. Toutes les deux essaient donc de protéger ces intérêts au moyen des droits d’entrée. Telle est l’histoire de la politique commerciale pendant les cinquante dernières années.

    La guerre a fait surgir les systèmes protecteurs modernes, et nous n’hésitons pas à soutenir qu’il était dans l’intérêt des puissances manufacturières de second et de troisième ordre de les maintenir et de les compléter, quand bien même, après le retour de la paix, l’Angleterre n’eût pas commis l’énorme faute de restreindre l’importation des denrées alimentaires et des matières brutes, par conséquent, de laisser subsister jusque pendant la paix les motifs de la protection. De même qu’une nation primitive et dont l’agriculture est à l’état barbare ne peut avancer que par le commerce avec des peuples manufacturiers et policés, celle qui a atteint un certain degré de culture ne peut parvenir qu’à l’aide de l’industrie manufacturière au plus haut point de prospérité, de civilisation et de puissance. Une guerre qui facilite le passage du régime agricole au régime agricole et manufacturier est donc une bénédiction pour un pays. C’est ainsi que la guerre de l’indépendance de l’Amérique du Nord, malgré les énormes sacrifices qu’elle a coûtés, y a été pour toutes les générations futures un véritable bienfait. Au contraire, une paix qui rejette dans l’agriculture pure et simple un peuple appelé à exercer l’industrie manufacturière, est pour lui une malédiction, et lui est incomparablement plus nuisible que la guerre.

    Heureusement pour les puissances manufacturières de second et de troisième rang, l’Angleterre, après le rétablissement de la paix générale, a d’elle-même arrêté sa marche vers le monopole manufacturier du globe, en limitant l’importation des denrées alimentaires et des matières brutes. Au surplus, si les agriculteurs anglais, qui, durant la guerre, avaient eu la possession exclusive du marché intérieur, eussent été gravement affectés, au commencement, par la concurrence étrangère, plus tard, ainsi que nous l’expliquerons avec détail dans un autre endroit, ils auraient été largement dédommagés de leurs pertes par le monopole manufacturier que leur pays aurait obtenu.

    Il ne serait que plus insensé de la part des nations manufacturières de second et de troisième ordre, chez lesquelles l’industrie a été appelée à la vie par vingt-cinq années de guerre et a été tellement consolidée ensuite par vingt-cinq années d’interdiction du marché anglais à leurs produits agricoles, qu’il ne lui faut plus peut-être que dix ou quinze ans d’une protection énergique pour soutenir la libre concurrence de l’industrie anglaise ; il ne serait que plus insensé, disons-nous, après les sacrifices d’un demi-siècle, de renoncer aux immenses avantages attachés à l’industrie manufacturière, et, du haut degré de culture, de prospérité et d’indépendance qui caractérise les pays à la fois agriculteurs et manufacturiers, de descendre au rang inférieur de peuples agriculteurs dépendants, par cela seul qu’il plaît aujourd’hui à l’Angleterre de reconnaître sa faute et de pressentir l’élévation prochaine des nations du continent qui rivalisent avec elle.

    Supposez même que l’intérêt manufacturier en Angleterre acquière assez d’influence pour obliger à des concessions, en ce qui touche l’importation des produits agricoles, la chambre haute entièrement composée de grands propriétaires fonciers, et la chambre des communes où les gentilshommes de la campagne (country squires) sont en majorité, qui nous garantit qu’au bout de quelques années un nouveau ministère tory, dans d’autres circonstances, ne fera pas passer un nouveau bill des céréales (3) ? Qui nous répondra qu’une nouvelle guerre maritime, un nouveau système continental ne séparera pas les agriculteurs du continent des manufacturiers insulaires, et n’obligera pas les nations de l’Europe de se remettre aux manufactures et d’employer de nouveau le meilleur de leurs forces à surmonter les premières difficultés, pour tout sacrifier ensuite à la paix ? Ainsi l’école condamnerait les peuples du continent à rouler perpétuellement le rocher de Sisyphe, à élever toujours des fabriques pendant la guerre pour les laisser tomber toujours au retour de la paix.

    L’école n’a pu aboutir à de si absurdes résultats que parce que, en dépit du nom qu’elle a donné à sa science, elle en a complètement exclu la politique (4), en méconnaissant absolument la nationalité, en ne tenant aucun compte des effets de la guerre sur le commerce entre des nations différentes.

    Tout autres sont les rapports entre l’agriculteur et le manufacturier, lorsque tous deux habitent un seul et même pays, et sont unis ainsi l’un à l’autre par la paix perpétuelle. Toute extension, tout perfectionnement d’une fabrique déjà existante augmente la demande des produits agricoles. Cette demande n’est point incertaine, elle ne dépend point des lois ni des fluctuations commerciales de l’étranger, des agitations politiques ni des guerres, des inventions ni des progrès, ni enfin des récoltes de l’étranger ; le cultivateur du pays ne la partage point avec ceux du dehors, il en est sûr tous les ans. Quel que suit l’état de la récolte dans les autres pays, quelques troubles qui puissent s’élever dans le monde politique, il peut compter sur l’écoulement de ses produits et sur son approvisionnement en articles fabriqués à des prix raisonnables et constants. D’un autre côté, chaque amélioration dans l’agriculture du pays, chaque culture nouvelle est un nouveau stimulant pour les fabriques du pays ; car tout accroissement de la production agricole y a pour conséquence une augmentation correspondante de la production manufacturière. Par cette action réciproque de ces deux grandes industries, le progrès de la nation est assuré pour toujours.

    La puissance politique ne garantit pas seulement à la nation l’accroissement de sa prospérité par le moyen du commerce extérieur et des colonies, elle lui assure de plus la possession de cette prospérité et de son existence nationale, lui importe infiniment plus que la richesse matérielle. Par son acte de navigation, l’Angleterre a acquis la puissance politique, et, par la puissance politique, elle a été mise à même d’étendre sa suprématie manufacturière sur tous les peuples. Mais la Pologne a été rayée de la liste des nations, faute de posséder une bourgeoisie vigoureuse que l’industrie manufacturière seule eût pu appeler à l’existence.

    L’école ne peut nier que le commerce intérieur d’un peuple est dix fois plus considérable que son commerce avec l’étranger, même lorsque ce dernier est à son plus haut point de splendeur ; mais elle a omis d’en tirer la conséquence, si simple cependant, qu’il est dix fois plus utile d’exploiter et de conserver son marché intérieur que de chercher la richesse au dehors, et que le commerce extérieur ne peut être important que là où l’industrie nationale est parvenue à un haut degré de développement.

    L’école n’a envisagé le marché que du point de vue cosmopolite et nullement du point de vue politique. La plus grande partie des côtes du continent européen se trouvent dans le rayon naturel d’approvisionnement des fabricants de Londres, de Liverpool ou de Manchester ; les fabricants des autres pays ne sauraient pour la plupart lutter contre eux dans leurs propres cités maritimes. Des capitaux plus considérables, un marché intérieur plus étendu et entièrement à eux, qui leur permet de fabriquer sur une plus grande échelle et, par conséquent, à meilleur marché, des procédés plus avancés, enfin le bas prix du transport par mer, assurent aujourd’hui aux manufacturiers anglais vis-à-vis de ceux du pays des avantages qu’une longue et persévérante protection et le perfectionnement des voies de communication peuvent seuls procurer à ces derniers. Or, le marché du littoral est d’une haute importance pour une nation tant au point de vue des débouchés du dedans que de ceux du dehors ; et une nation dont le littoral appartient au commerce étranger plus qu’au sien propre est à la fois économiquement et politiquement divisée. Que dis-je ? il ne peut pas y avoir pour une nation de situation plus fâcheuse, sous l’un et sous l’autre rapport, que de voir ses places maritimes sympathiser plus vivement avec l’étranger qu’avec elle-même.

    La science ne doit pas mettre en question la nationalité, elle ne doit pas l’ignorer ni la défigurer dans un but cosmopolite. On ne peut atteindre un pareil but qu’en se conformant à la nature et en essayant d’élever les différents peuples d’après ses lois. Voyez le peu de succès que les leçons de l’école ont obtenu jusqu’ici dans la pratique. C’est moins la faute des praticiens, qui ont assez exactement compris les intérêts nationaux, que celle de théories contraires à l’expérience, devant lesquelles la pratique a dû se troubler. Ces théories ont-elles empêché des peuples aussi peu avancés que ceux de l’Amérique du Sud d’adopter le système protecteur ? Ont-elles empêché d’étendre la protection à la production des denrées alimentaires et des matières brutes, production qui n’a pas besoin d’être protégée et sur laquelle toute restriction ne peut que nuire à la fois au peuple qui l’a établie et à celui contre lequel elle l’a été ? Ont-elles empêché de comprendre les articles fabriqués les plus délicats, les objets de luxe, parmi ceux qui doivent être protégés, bien qu’évidemment ils puissent être abandonnés à la concurrence sans le moindre danger pour la prospérité du pays ? Non ! la théorie n’a jusqu’à présent opéré aucune réforme capitale (6), et elle n’en opérera aucune tant qu’elle restera en contradiction avec la nature des choses. Qu’elle s’appuie sur cette même nature des choses, et elle en accomplira de considérables.

    Tout d’abord elle rendra un grand service à toutes les nations, si elle prouve que les entraves au commerce des produits naturels et des matières brutes causent le plus grand dommage à la nation même qui les établit, et que le système protecteur n’est légitime qu’autant qu’il a pour but l’éducation industrielle du pays. En appuyant sur de sages principes le système protecteur appliqué aux manufactures, elle décidera les Etats chez lesquels le système prohibitif subsiste encore, la France par exemple, à y renoncer peu à peu. Les manufacturiers ne s’opposeront point à ce changement, du moment qu’ils auront acquis la certitude que les théoriciens, loin de poursuivre leur ruine, admettent le maintien et le développement des manufactures existantes comme bases d’une saine politique commerciale.

    Si la théorie enseigne aux Allemands qu’ils ne peuvent utilement encourager leur industrie manufacturière que par une élévation graduelle, puis ensuite par une diminution, graduelle pareillement, de leurs droits protecteurs, et que la concurrence étrangère dans une certaine mesure ne peut qu’aider au progrès de leurs fabriques, elle rendra en définitive à la liberté du commerce un plus grand service qu’en concourant à la ruine de l’industrie allemande.

    La théorie ne doit pas exiger des États-Unis qu’ils abandonnent à la libre concurrence de l’étranger les branches de fabrication dans lesquelles ils sont secondés par le bas prix des matières brutes et des denrées alimentaires ainsi que par la puissance des machines ; mais elle ne trouvera pas de contradiction, si elle soutient que les États-Unis, tant que le salaire y sera infiniment plus élevé que dans les pays d’ancienne culture, travailleront efficacement au développement de leurs forces productives, de leur civilisation et de leur puissance politique, en accordant l’accès le plus facile aux articles fabriqués dans le prix desquels la main-d’œuvre constitue l’élément principal, sous la condition que les autres pays admettront leurs produits agricoles et leurs matières brutes.

    La théorie de la liberté du commerce trouvera alors bon accueil en Espagne, en Portugal et à Naples, en Turquie, en Égypte, dans toutes les contrées plus ou moins barbares et sous tous les climats chauds. On ne concevra plus dans ces pays, au degré de civilisation ou ils sont actuellement, l’idée extravagante de créer une industrie manufacturière au moyen du système protecteur.

    L’Angleterre, alors, cessera de croire qu’elle est appelée au monopole manufacturier du globe. Elle ne demandera plus que la France, l’Allemagne et les États -Unis sacrifient leurs manufactures à l’avantage de voir admettre chez elle leurs produits agricoles et leurs matières brutes. Elle reconnaîtra la légitimité du système protecteur dans ces contrées, tout en étendant chez elle de plus en plus la liberté du commerce, instruite qu’elle sera par la théorie qu’une nation parvenue à la suprématie manufacturière ne peut préserver ses fabricants et ses négociants du recul et de l’indolence que par la libre importation des denrées alimentaires et des matières brutes et par la concurrence des articles étrangers.

    L’Angleterre suivra une marche entièrement opposée à celle qu’elle a suivie jusqu’à présent ; au lieu de solliciter les autres peuples à adopter la liberté du commerce tout en conservant chez elle le système prohibitif le plus rigoureux, elle leur ouvrira son propre marché sans se préoccuper de leurs systèmes protecteurs. Elle ajournera son espoir de l’avènement de la liberté du commerce jusqu’au moment où d’autres peuples n’auront plus à redouter de la libre concurrence la destruction de leurs fabriques.

    En attendant que ce jour arrive, l’Angleterre s’indemnisera de la diminution que les systèmes protecteurs étrangers feront subir à ses exportations d’objets manufacturés de consommation générale, par des envois plus considérables d’articles plus fins et par l’ouverture de nouveaux débouchés.

    Elle pacifiera l’Espagne, l’Orient, les États de l’Amérique centrale et méridionale, elle emploiera son influence dans tous les pays barbares ou à demi barbares de cette partie du monde, ainsi que de l’Asie et de l’Afrique, pour qu’ils aient des gouvernements éclairés et forts, pour que la sûreté des biens et des personnes y règne, pour que des route, et des canaux y soient construits, l’instruction et les lumières, la moralité et l’industrie encouragées, le fanatisme, la superstition et la paresse anéanties. Si en même temps elle lève ses restrictions d’entrée sur des denrées alimentaires et sur les produits bruts, ses exportations d’objets manufacturés s’accroîtront dans une énorme proportion et beaucoup plus sûrement que si elle continuait à spéculer sur la ruine des fabriques continentales.

    Mais, pour que ces efforts civilisateurs de l’Angleterre chez les peuples barbares entièrement ou à demi puissent réussir, elle ne doit pas se montrer exclusive ; elle ne doit pas, au moyen de privilèges commerciaux tels que ceux qu’elle a obtenus au Brésil (7), essayer d’accaparer ces marchés et d’en exclure les autres nations.

    Une pareille conduite excitera toujours la jalousie des autres peuples et les portera à contrarier les efforts de l’Angleterre. C’est évidemment cette politique égoïste qui explique comment l’influence des puissances civilisées sur la civilisation de ces pays a été si faible jusqu’à ce jour. L’Angleterre devrait donc introduire dans le droit des gens le principe de l’égalité de traitement pour le commerce de toutes les nations manufacturières dans tous ces pays ; non-seulement elle s’assurerait ainsi le concours de toutes les puissances éclairées dans ses efforts civilisateurs, mais encore, sans nuire à son commerce, elle permettrait à d’autres peuples manufacturiers des entreprises analogues. Sa supériorité dans toutes les branches lui garantirait partout la meilleure part dans l’approvisionnement de ces marchés.

    Les intrigues continuelles des Anglais contre les manufactures des autres nations se justifieraient encore, si le monopole du globe était indispensable à la prospérité de l’Angleterre, s’il n’était pas démontré jusqu’à l’évidence que les peuples qui prétendent, à côté de l’Angleterre, à une grande puissance manufacturière, peuvent très-bien parvenir à leur but sans qu’il en résulte d’abaissement pour elle ; que l’Angleterre ne deviendrait pas plus pauvre, parce que d’autres nations seraient devenues plus riches, et que la nature offre assez de ressources pour que, sans porter atteinte à sa prospérité, il se développe en Allemagne, en France et dans l’Amérique du Nord une industrie égale à la sienne.

    A cet égard on doit remarquer d’abord qu’une nation qui conquiert son marché intérieur et ses manufactures gagne à la longue dans sa production et dans sa consommation d’objets fabriqués infiniment plus que celui qui l’a jusque-là approvisionnée ne perd par l’exclusion prononcée contre elle ; car, en fabriquant elle-même, en complétant son développement économique, elle devient incomparablement plus riche et plus populeuse, par conséquent plus capable de consommer des articles fabriqués que si elle était restée dans la dépendance de l’étranger à l’égard de ces articles.

En ce qui touche, du reste, l’exportation des objets manufacturés, les pays de la zone tempérée, que la nature a particulièrement destinés à la fabrication, doivent trouver leur débouché principal dans les pays de la zone torride, qui leur fournissent des denrées coloniales en échange. Mais la consommation en objets manufacturés des pays de la zone torride se règle d’une part sur la faculté qu’ils possèdent de produire un excédant d’articles particuliers à leur climat, de l’autre sur l’activité de la demande que leur font les pays de la zone tempérée.

    Si l’on établit qu’avec le temps les pays de la zone torride pourront produire de cinq à dix fois plus de sucre, de riz, de café, de coton, etc. qu’ils n’en ont produit jusqu’à présent, on aura prouvé en même temps que les pays de la zone tempérée pourront quintupler ou décupler le montant actuel de leurs envois d’objets manufacturés dans les pays de la zone torride.

    La possibilité pour les nations du continent d’augmenter dans cette proportion leur consommation de denrées coloniales est démontrée par l’accroissement de la consommation de l’Angleterre pendant les cinquante dernières années ; encore ne doit-on pas perdre de vue que cet accroissement aurait été, selon toute apparence, infiniment plus considérable sans l’énormité des droits.

    Quant à la possibilité d’augmenter la production de la zone torride, la Hollande à Sumatra et à Java, et l’Angleterre dans les Indes orientales, nous en ont fourni dans cinq années écoulées d’irrécusables preuves. De 1835 à 1839 l’Angleterre a quadruplé son importation en sucre des Indes orientales ; son importation en café s’est accrue dans une proportion beaucoup plus forte ; et les apports de coton de la même contrée ont aussi notablement augmenté. Les journaux anglais de la date la plus récente (février 1840) annoncent avec allégresse que la puissance productive des Indes orientales pour ces articles est sans bornes, et que le temps n’est pas éloigné où l’Angleterre se sera rendue indépendante à leur égard de l’Amérique et des Indes occidentales. La Hollande, de son côté, est embarrassée de l’écoulement de ses produits coloniaux, et elle leur cherche sans relâche de nouveaux marchés. Qu’on réfléchisse eu outre que l’Amérique du Nord continue d’accroître sa production cotonnière, qu’un État se constitue dans le Texas, qui conquerra indubitablement tout le Mexique (8) et fera de cette contrée fertile ce que sont actuellement les États méridionaux de l’Union américaine ; qu’on songe que l’ordre et les lois, le travail et l’intelligence s’étendront peu à peu sur l’Amérique du Sud de Panama au cap Horn, puis sur toute l’étendue de l’Afrique et de l’Asie, et augmenteront partout la production et l’excédant des produits, et l’on comprendra sans peine qu’il y a là, pour l’écoulement des objets manufacturés, un champ ouvert à plus d’une nation. Si l’on calcule la superficie des terrains employés actuellement à la production des denrées coloniales et qu’on la compare à celle que la nature y a rendue propre, on trouve qu’on a utilisé à peine le quinzième de cette dernière.

    Comment l’Angleterre pourrait-elle s’attribuer l’approvisionnement exclusif en produits manufacturés de tous les pays producteurs de denrées coloniales, lorsque les envois des Indes orientales pourraient seuls suffire à ses besoins en produits de la zone torride ? Comment l’Angleterre peut-elle espérer pour ses manufactures un débouché dans des pays dont elle ne peut prendre les denrées en retour de ses articles ? Et comment une vaste demande de denrées coloniales pourrait-elle naître sur le continent européen, si le continent, par sa production manufacturière, n’est pas mis en état de solder et de consommer ces denrées ?

Il est donc évident que la compression des fabriques du continent peut bien arrêter le continent dans son essor, mais non augmenter la prospérité de l’Angleterre.

    Il est évident encore qu’aujourd’hui et pour un long avenir les pays de la zone torride offrent de suffisants éléments d’échange à tous les peuples qui ont une vocation manufacturière.

    Il est évident, enfin, qu’un monopole manufacturier, tel que celui qui résulterait aujourd’hui de la libre admission des produits fabriqués anglais sur le continent de l’Europe et sur celui de l’Amérique du Nord, n’est, à aucun égard, plus avantageux au genre humain que le système protecteur qui tend au développement de l’industrie manufacturière dans toute la zone tempérée au profit de l’agriculture de la zone torride tout entière.

    L’avance que l’Angleterre a prise dans les manufactures, dans la navigation et dans le commerce, ne doit donc détourner aucun des peuples appelés à l’industrie manufacturière par leur territoire, par leur puissance et par leur intelligence, d’entrer en lice avec la nation qui tient le sceptre des manufactures. Les manufactures, le commerce et la navigation marchande ont un avenir qui dépassera le présent autant que le présent dépasse le passé. Il suffit d’avoir le courage de croire à un grand avenir national et de se mettre en marche avec cette foi. Mais, avant tout, il faut avoir assez d’esprit national pour planter et pour étayer aujourd’hui l’arbre qui offrira ses fruits les plus abondants aux générations futures. Il faut d’abord conquérir au pays lui-même le marché du pays, au moins quant aux objets de consommation générale, et s’attacher à tirer directement de la zone torride les produits de cette zone en échange de nos produits manufacturés. Tel est en particulier le problème que l’Association allemande doit résoudre, si l’Allemagne ne veut pas rester trop en arrière de la France, de l’Amérique du Nord, ou même de la Russie.


 

 

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1 - Cette distinction des quatre degrés dans le développement économique des nations de la zone tempérée a eu un grand succès, qu’elle méritait à beaucoup d’égards. Elle a été cependant attaquée par quelques-uns, qui y cherchaient une rigoureuse précision scientifique, à laquelle, dans ses grandes lignes, elle ne prétendait pas. Elle n’implique nullement que le développement de toutes les nations soit le même, qu’elles aient été toutes destinées à parcourir les mêmes phases et à les parcourir dans le même ordre. Le quatrième degré, en particulier, comporte bien des inégalités et bien des diversités. (H. R.)

2 - Est-ce à dire, comme on l’a prétendu avec une étrange irréflexion, que List s’intéresse de préférence aux gros manufacturiers ? Non ; mais les mesures restrictives ne sont légitimées à ses yeux que par un grand intérêt national. (H. R.)

3 - On sait que l’intérêt manufacturier, avec Cobden pour athlète, a obtenu en effet ces concessions en 1846 ; on sait de plus que le ministère tory de 1852, loin de les retirer, a été amené à les confirmer solennellement. Qu’il nous soit permis de renvoyer ici, pour le tableau détaillé de ces événements, à notre Histoire de la réforme commerciale en Angleterre. (H. R.)

4 - La science pourrait tout aussi bien s’appeler l’économie publique ou sociale que l’économie politique, nom que l’usage a consacré et qui ne signifie pas autre chose que l’économie de la cité, de la nation par opposition à l’économie particulière ; mais, quelle que soit sa dénomination, il ne lui est pas permis de faire abstraction des données générales de la politique.(H. R.)

5 - C’est bien cependant au nom de la théorie combattue ou du moins limitée par List, que s’est accomplie la réforme anglaise, réforme capitale assurément ; mais si Adam Smith a fourni des arguments pour l’abolition du système protecteur au delà du détroit, l’honneur de sa chute revient surtout à ces inventions des Watt, des Arkwright et de tant d’autres qui ont porté si haut la puissance productive de la Grande-Bretagne ; de sorte que la réforme anglaise est une éclatante confirmation de la doctrine de List, qui l’avait prévue et annoncée. (H. R.)

6 - C’est bien cependant au nom de la théorie combattue ou du moins limitée par List, que s’est accomplie la réforme anglaise, réforme capitale assurément ; mais si Adam Smith a fourni des arguments pour l’abolition du système protecteur au delà du détroit, l’honneur de sa chute revient surtout à ces inventions des Watt, des Arkwright et de tant d’autres qui ont porté si haut la puissance productive de la Grande-Bretagne ; de sorte que la réforme anglaise est une éclatante confirmation de la doctrine de List, qui l’avait prévue et annoncée. (H. R.)

7 - Ces privilèges lui ont été retirés peu d’années après la publication du Système national. (H. R.)

8 - Ce sont, on le sait, les États-Unis, qui, après s’être incorporé le Texas, ont conquis une portion du Mexique, notamment cette Californie où l’exploitation des mines d’or est appelée à hâter la communication des deux Océans à travers l’isthme, et par suite la civilisation de la côte occidentale du continent américain. (H. R.)

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:20

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre IV : L'économie privée et l'économie nationale

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

    Nous avons prouvé à l’aide de l’histoire que l’unité de la nation est la condition essentielle d’une prospérité durable ; nous avons montré que là seulement où l’intérêt privé a été subordonné à l’intérêt public, et où une suite de générations a poursuivi un seul et même but, les peuples sont parvenus à un développement harmonieux de leurs forces productives, que, sans les efforts collectifs des individus d’une même génération ainsi que des générations successives en vue d’un but commun, l’industrie particulière ne saurait fleurir. Nous avons de plus, dans le précédent chapitre, essayé d’établir comment la loi de l’association des forces exerce son action bienfaisante dans une fabrique et comment elle opère avec la même énergie sur l’industrie de nations entières. Nous ferons voir dans celui-ci comment l’école a masqué son inintelligence des intérêts nationaux et des effets de l’association des forces nationales, en confondant les maximes de l’économie privée avec celles de l’économie publique.
   
    « Ce qui est prudence dans la conduite de chaque famille en particulier, dit Adam Smith (1), ne peut guère être folie dans celle d’un grand empire... Tout en ne poursuivant que son propre intérêt, chaque individu travaille nécessairement pour l’intérêt de la société... Chaque individu, par ses connaissances locales et par l’attention qu’il met à ses affaires, est beaucoup mieux à même de juger du meilleur emploi à donner à ses capitaux que ne pourrait le faire un homme d’État ou un législateur. L’homme d’État qui entreprendrait de diriger les particuliers dans l’emploi de leurs capitaux, non-seulement s’embarrasserait du soin le plus inutile, mais s’arrogerait sur le producteur une autorité, qui ne saurait être plus dangereusement placée que dans les mains de l’homme assez présomptueux pour se croire capable de l’exercer. »
   
    Adam Smith conclut de là que les restrictions commerciales en vue d’encourager l’industrie du pays sont absurdes, qu’une nation doit, comme un individu, acheter là oie elle trouve le meilleur marché, et que, pour atteindre le plus haut degré de prospérité publique, on n’a qu’il suivre la maxime du laisser faire et du laisser passer. Smith et Say Comparent line nation qui veut encourager son industrie à l’aide de droits protecteurs, à un tailleur qui voudrait confectionner ses chaussures et à un cordonnier qui établirait un péage à la porte de sa maison afin d’augmenter sa richesse.
   
    Thomas Cooper, dans un livre dirigé contre le système protecteur américain (2), pousse à l’extrême cette idée, de même que toutes les erreurs de l’école. « L’économie politique, dit-il, est à peu près la même chose que l’économie privée de tous les individus ; la politique n’est point un élément essentiel de l’économie politique ; c’est folie de distinguer la société d’avec les individus dont elle se compose. Chacun sait parfaitement comment il doit employer son travail et ses capitaux. La richesse de la société n’est pas autre chose que l’agglomération de la richesse de tous les individus, et, si chaque individu connaît mieux que personne ses propres intérêts, le peuple le plus riche doit être celui chez lequel chaque individu est le plus entièrement abandonné à lui même. »
   
    Les partisans du système protecteur américain avaient répondu à cet argument déjà soutenu en faveur de la liberté du commerce par les négociants importateurs, que les lois de navigation avaient donné une vigoureuse impulsion à la marine marchande, au commerce extérieur et aux pêcheries des États-Unis, et que des millions étaient dépensés tous les ans sur la flotte uniquement pour la protection de la navigation maritime, que, d’après la théorie, ces lois et cette dépense étaient tout aussi condamnables que les droits protecteurs. « À tout prendre, s’écrie Cooper, il n’y a pas de commerce maritime qui vaille une guerre maritime ; c’est aux négociants à se protéger eux-mêmes. »
   
    Ainsi l’école, qui avait commencé par ignorer la nationalité et les intérêts nationaux, aboutit à mettre leur existence en question et à laisser aux individus le soin de leur propre défense.
   
    Eh quoi ! La sagesse de l’économie privée est-elle donc aussi la sagesse de l’économie publique ? Est-il dans la nature de l’individu de se préoccuper des besoins de l’avenir, comme c’est dans la nature de la nation et de l’État ? Considérez seulement la fondation d’une ville américaine ; chacun abandonné à lui-même ne songerait qu’à ses propres besoins ou tout au plus à ceux de sa descendance immédiate ; tous les individus réunis en société se préoccupent des soins et des convenances des générations les plus éloignées ; ils soumettent dans ce but, la génération vivante à des privations et à des sacrifices qu’aucun homme de sens ne pourrait attendre des individus. L’individu peut-il, d’ailleurs, dans la conduite de ses affaires privées, avoir égard à la défense du pays, à la sûreté publique, à mille buts qui ne peuvent être atteints que par la société ? La nation n’impose-t-elle pas à cet effet des restrictions à la liberté des individus ? N’exige-t-elle pas le sacrifice d’une portion de leur gain, d’une portion de leur travail intellectuel et corporel, de leur vie même ? Il faut, avec Cooper, détruire d’abord toute notion de l’État et de la société, avant d’adopter une pareille maxime.
   
    Oui, ce qui serait folie dans l’économie privée peut être sagesse dans l’économie publique, et réciproquement, par la raison fort simple qu’un tailleur n’est pas une nation et qu’une nation n’est pas un tailleur, qu’une famille est tout autre chose qu’une association de millions de familles, et une maison qu’un vaste territoire.
   
    Si l’individu connaît et entend mieux que personne son propre intérêt, il ne sert pas toujours par sa libre activité les intérêts de la nation. Nous demanderons à ceux qui siègent dans les tribunaux, s’il ne leur arrive pas souvent d’envoyer des individus aux travaux forcés pour excès d’imaginative et d’industrie. Les brigands, les voleurs, les contrebandiers et les escrocs connaissent parfaitement autour d’eux les choses et les hommes, et consacrent l’attention la plus vigilante à leurs affaires ; mais il ne s’ensuit nullement que la société soit d’autant plus prospère que de pareils individus sont moins entravés dans l’exercice de leur industrie privée.
   
    Dans mille cas l’autorité se voit obligée de mettre des entraves à l’industrie particulière. Elle interdit à l’armateur de charger des esclaves à la côte occidentale d’Afrique et de les transporter en Amérique. Elle donne des prescriptions pour la construction des bâtiments à vapeur et pour la police de la navigation en mer, afin que les passagers et les matelots ne soient pas abandonnés à la cupidité et au caprice des capitaines. Récemment même on a proposé en Angleterre certaines règles pour la construction des navires, parce qu’on avait découvert une ligue infernale entre les compagnies d’assurance et les armateurs, par laquelle des milliers de vies humaines et des millions de valeurs étaient annuellement sacrifiés à l’avarice des particuliers. Dans l’Amérique du Nord, le meunier s’engage, sous une pénalité, à ne pas enfermer moins de 198 livres (un peu plus de 90 kil.) de bonne farine dans un baril, et il y a des inspecteurs sur tous les marchés, bien que dans aucune autre contrée on n’attache autant de prix à la liberté individuelle. Partout l’autorité se croit tenue de garantir le public contre les dangers et contre les dommages auxquels il est exposé, par exemple dans le commerce des denrées alimentaires et dans la vente des médicaments.
   
    « Mais, nous répondra l’école, les cas que vous citez constituent des atteintes coupables à la propriété et à la sûreté des personnes ; ce n’est pas là le commerce honnête qui s’exerce sur des objets utiles ; ce n’est pas là l’activité innocente et profitable des particuliers ; celle-là, le gouvernement n’a pas le droit de l’entraver. » Sans doute, tant que cette activité est innocente et utile ; mais ce qui est innocent, utile dans le commerce du globe en général, peut être nuisible et dangereux dans le commerce du pays, et réciproquement. En temps de paix et au point de vue cosmopolite, la course en mer est une industrie nuisible ; en temps de guerre elle est favorisée par les gouvernements. L’immolation préméditée d’un homme est un crime en temps de paix, en temps de guerre c’est un devoir. Le commerce de la poudre, du plomb et des armes est permis pendant la paix, mais celui qui pendant la guerre envoie de pareils articles à l’ennemi est puni comme un traître.
   
    Par de semblables motifs, le gouvernement est non-seulement autorisé, mais astreint à limiter et à réglementer dans l’intérêt de la nation un commerce innocent en lui-même. En décrétant des prohibitions et des droits protecteurs, il ne prescrit point aux individus, ainsi que l’école le soutient mensongèrement, l’emploi qu’ils doivent donner à leurs forces productives et à leurs capitaux. Il ne dit point à celui-ci : « Tu placeras ton argent dans la construction d’un bâtiment ou dans l’établissement d’une manufacture ; » ni à celui-là « Tu seras un capitaine de navire ou un ingénieur civil ; » il laisse chacun maître d’employer son capital comme il le jugera convenable, et de choisir la profession qui lui plaira. Il dit seulement : « Notre pays a intérêt à fabriquer lui-même tel ou tel article : mais, comme la libre concurrence de l’étranger nous empêcherait d’y réussir, nous la limitons autant que nous l’estimons nécessaire pour garantir ceux d’entre nous qui appliqueront leurs capitaux ou qui consacreront leurs forces physiques et intellectuelles à cette nouvelle branche d’industrie, pour les garantir contre la perte de leurs capitaux et contre la stérilité de leurs efforts, et pour inviter les étrangers à apporter parmi nous leur forces productives. » De la sorte le gouvernement n’entrave point l’industrie particulière ; au contraire, il ouvre aux forces personnelles et naturelles ainsi qu’aux capitaux du pays un plus vaste champ d’activité. Loin de faire ainsi rien que les individus sachent mieux et puissent faire mieux que lui, il fait ce que les particuliers, quelles que soient leurs lumières, seraient incapables d’exécuter eux-mêmes.
   
    L’assertion de l’école, que le système protecteur entraîne une intervention illégitime et anti-économique du gouvernement dans l’emploi du capital et dans l’industrie des particuliers, tombe d’elle-même si nous considérons que ce sont les règlements commerciaux des étrangers qui sont coupables de pareils empiétements dans notre industrie privée, et que c’est seulement à l’aide du système protecteur que nous pouvons détourner les funestes conséquences de la politique étrangère. Quand les Anglais excluent nos grains de leurs marchés, que font-ils autre chose qu’interdire à nos cultivateurs de semer le blé que, sous le régime de la libre importation, ils auraient expédié en Angleterre ? S’ils frappent nos laines, nos vins et nos bois de construction de droits si élevés que nos envois en Angleterre cessent entièrement ou à peu près, quelques-unes de nos industries ne sont-elles pas entravées dans une certaine mesure par le gouvernement britannique ? Il est évident que, dans de pareils cas, la législation étrangère donne à nos capitaux et à nos forces productives personnelles une direction que sans elle ils auraient difficilement suivie. Il suit de là que si nous négligions de donner, par notre propre législation, à notre industrie nationale une direction conforme à nos intérêts nationaux, nous ne pourrions pas empêcher du moins les peuples étrangers de régler notre industrie nationale dans leur intérêt réel ou supposé, et, en tout cas, de manière à arrêter le développement de nos forces productives. Mais lequel est le plus raisonnable, le plus avantageux à nos concitoyens, de laisser régler notre industrie privée par une législation étrangère, ou de la régler nous-mêmes conformément à nos intérêts ? L’agriculteur allemand ou américain se sent-il moins entravé, lorsqu’il est obligé chaque année d’étudier les actes du parlement britannique, pour savoir s’il doit étendre ou restreindre sa production de blé ou de laine, que lorsque la législation de son pays met les articles des manufactures étrangères moins à sa portée et lui assure en même temps pour tous ses produits un marché qui ne peut plus lui être ravi par les tarifs étrangers ?
   
    Quand l’école prétend que les droits protecteurs procurent aux fabricants du pays un monopole aux dépens des consommateurs du pays (3), elle fait une mauvaise chicane. ; car, tout individu dans le pays étant libre d’exploiter le marché intérieur assuré à l’industrie nationale, il n’y a point là de monopole privé ; il n’y a qu’un privilège octroyé à tous nos compatriotes vis-à-vis des étrangers, privilège d’autant plus légitime que les étrangers en possèdent chez eux un semblable, et que nos compatriotes sont mis ainsi sur le même pied qu’eux. Il n’y a de privilège absolu ni au profit des producteurs ni au détriment des consommateurs ; car, si les producteurs demandent dans le commencement des prix élevés, c’est qu’ils ont à faire face à de grands risques, à ces pertes, à ces sacrifices extraordinaires qui accompagnent toujours les débuts d’une fabrication. Mais, contre une indécente exagération des profits et contre leur durée indéfinie, les consommateurs trouvent une garantie dans la concurrence intérieure qui surgit ensuite, et qui, en général, fait tomber les prix beaucoup plus bas qu’ils ne fussent descendus sous la libre concurrence de l’étranger. Si les agriculteurs, qui sont le principal débouché des manufactures, payent plus cher les articles fabriqués, ils sont largement dédommagés de cet inconvénient par une demande plus forte de leurs produits agricoles et par une élévation de leurs propres prix.
   
    L’école fait un autre sophisme que masque la confusion de la théorie des valeurs et de celle des forces productives, lorsque de cette maxime, que la richesse nationale n’est que la réunion de la richesse de tous les individus, et que l’intérêt privé de chaque individu a plus de puissance que toutes les mesures des gouvernements pour la production et pour l’accumulation de la richesse, elle conclut que l’industrie nationale sera dans les meilleures conditions pour prospérer, si on laisse chaque individu poursuivre paisiblement ses travaux. On peut admettre la maxime, sans que la conclusion de l’école s’ensuive nécessairement ; car il ne s’agit pas, nous l’avons montré dans un précédent chapitre, d’accroître directement, au moyen des restrictions commerciales, la somme de valeurs échangeables du pays, mais bien celle de ses forces productives. Or, la somme des forces productives de la nation n’équivaut par à la réunion des forces productives de tous les individus pris isolément ; elle dépend principalement de l’état social et politique, et, en particulier, du degré auquel la nation a réalisé chez elle la division du travail et l’association des forces productives ; nous l’avons suffisamment établi dans le dernier chapitre.
   
    Le système de l’école ne voit partout que des individus jouissant d’une entière liberté de relations les uns avec les autres, et satisfaits pourvu qu’on les abandonne à l’instinct naturel qui porte chacun à poursuivre son intérêt particulier. Il est évident que ce n’est pas là un système d’économie nationale, mais un système d’économie privée du genre humain, tel qu’il pourrait se concevoir sans l’intervention des gouvernements, sans la guerre, sans les mesures hostiles de l’étranger. Nulle part il n’explique par quels moyens les nations aujourd’hui florissantes sont parvenues au degré de puissance et de prospérité où nous les voyons, et par quelles causes d’autres ont perdu leur prospérité et leur puissance d’autrefois. Il enseigne comment, dans l’industrie privée, les agents naturels, le travail et le capital concourent à mettre sur le marché des objets ayant de la valeur, et de quelle façon ces objets se distribuent dans le genre humain et s’y consomment. Mais, les moyens à employer pour mettre en activité et en valeur les forces naturelles qui se trouvent à la disposition de tout un peuple, pour faire parvenir une nation pauvre et faible à la prospérité et à la puissance, elle ne les laisse pas entrevoir, par la raison que l’école, repoussant absolument la politique, ignore la situation particulière des différentes nations, et ne s’inquiète que de la prospérité du genre humain. Quand il s’agit du commerce international, c’est toujours l’habitant du pays qu’on oppose à l’étranger ; on emprunte tous les exemples aux relations particulières des commerçants ; on parle toujours de marchandises en général, sans distinguer entre les produits agricoles et les produits fabriqués, pour montrer qu’il est indifférent au pays que les importations et les exportations s’effectuent en argent, en matières brutes ou en objets fabriqués, et qu’elles soient ou non en équilibre. Si, par exemple, effrayés des crises commerciales qui sévissent dans l’Amérique du Nord comme un fléau endémique, nous consultons cette théorie, sur les moyens de les éloigner ou d’en diminuer les ravages, elle nous laisse dénués de toute consolation, de tout enseignement ; nous ne pouvons pas même leur donner une explication scientifique, parce que, sous peine de passer pour des obscurantistes ou pour des ignorants, nous n’osons pas même prononcer le mot de balance du commerce, qui retentit pourtant dans toutes les assemblées législatives, dans toutes les administrations et dans toutes les bourses. Pour le bien de l’humanité, c’est un devoir pour vous de croire que les exportations se balancent toujours d’elles-mêmes avec les importations, en dépit des rapports publics où nous lisons comment la Banque d’Angleterre vient en aide à la nature des choses, en dépit des actes sur les céréales, qui permettent difficilement aux agriculteurs des pays en relations avec l’Angleterre de payer avec leurs produits agricoles les articles fabriqués qu’ils consomment.
   
    L’école n’admet pas de distinction entre les peuples qui ont atteint un degré supérieur de développement économique, et ceux qui sont placés plus bas sous ce rapport. Partout elle veut exclure l’intervention de l’État, partout l’individu doit être d’autant plus capable de produire que le gouvernement s’occupe moins de lui. D’après cette doctrine, en vérité, les sauvages devraient être les producteurs les plus actifs et les plus riches du globe ; car nulle part d’individu n’est plus abandonné à lui-même, nulle part l’intervention du gouvernement n’est moins sensible que dans l’état sauvage (4).
   
    La statistique et l’histoire enseignent, au contraire, que l’action du pouvoir législatif et de l’administration devient partout plus nécessaire à mesure que l’économie de la nation se développe. De même que la liberté individuelle en général n’est bonne qu’autant qu’elle ne contrarie pas le but social, l’industrie privée ne peut raisonnablement prétendre à une activité sans limites qu’autant que cette activité est conciliable avec la prospérité de la nation. Mais, si l’activité des individus est impuissante, ou si elle est de nature à nuire à la nation, elle a droit de réclamer l’appui de la force collective du pays, ou elle doit se soumettre dans son propre intérêt à des restrictions légales.
   
    En représentant la libre concurrence des producteurs comme le moyen le plus sûr de développer la prospérité du genre humain, l’école a parfaitement raison du point de vue où elle s’est placée. Dans l’hypothèse de l’association universelle, toute restriction à un commerce honnête entre des pays différents paraît déraisonnable et nuisible. Mais, tant que d’autres nations subordonneront les intérêts collectifs de l’humanité à leurs propres intérêts, il sera insensé de parler de libre concurrence entre individus de nations différentes. Les arguments de l’école en faveur de la libre concurrence ne sont donc applicables qu’aux relations des habitants d’un seul et même État. Une grande nation doit, par conséquent, s’efforcer de former un tout complet qui entretienne des relations avec d’autres unités de même espèce, dans la limite que comportent ses intérêts particuliers comme société ; or, on reconnaît que ces intérêts sociaux différent immensément des intérêts privés de tous les individus de la nation, si l’on envisage chaque individu isolément et non comme membre de l’association nationale, si, à l’exemple de Smith et de Say, on ne voit dans les individus que des producteurs et des consommateurs et non des citoyens ou des nationaux. En cette qualité, les individus n’ont nul souci de la prospérité des générations futures ; ils trouvent absurde, ainsi que Cooper nous l’a déjà démontré en effet, qu’on travaille à acquérir au prix des sacrifices certains du moment un bien encore incertain et placé dans les vastes lointains de l’avenir, quelque précieux qu’il soit d’ailleurs ; la durée de la nation leur importe peu ; ils abandonnent les navires de leurs négociants à l’audace des pirates ; ils s’inquiètent peu de la puissance, de l’honneur et de la gloire du pays ; tout au plus peuvent-ils prendre sur eux de s’imposer quelques sacrifices matériels pour élever leurs enfants et pour leur faire apprendre un métier, pourvu que les jeunes gens soient mis au bout de quelques années en état de gagner eux-mêmes leur pain.
   
    Dans la théorie régnante, en effet, l’économie politique ressemble tellement à l’économie privée, que J.-B. Say, lorsque, par exception, il permet à l’Etat de protéger l’industrie nationale, y met cette condition, qu’il y ait apparence qu’au bout de quelques années elle sera capable de vivre par elle-même ; il la traite ainsi comme un apprenti cordonnier auquel on n’accorde que quelques années pour savoir son métier de manière à pouvoir se passer de l’aide de ses parents.
   
   
   


 

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1 - Richesse de nations, liv. IV, ch. ii, passim.
   
2 - Leçons d’Économie politique, par Thomas Cooper, passim.
   
3 - L’école, pour parler le langage de l’auteur n’admet pas ou n’admet plus, quoiqu’on l’ait souvent soutenu en son nom, que la protection constitue un monopole absolu et permanent au profit des manufacturiers. Voici à ce sujet une note de Ricardo, au chapitre xxii de ses Principes de d’économie politique et de l’impôt.
    « M. Say pense que l’avantage des manufacturiers nationaux est plus que temporaire. « Un gouvernement, qui défend l’introduction d’une marchandise étrangère, établit un monopole en faveur de ceux qui produisent cette marchandise contre ceux qui la consomment, c’est-à-dire que ceux de l’intérieur qui la produisent, ayant le privilège exclusif de la vendre, peuvent en élever le prix au-dessus du taux naturel, et que les consommateurs de l’intérieur, ne pouvant l’acheter que d’eux, sont obligés de la payer plus cher. Mais comment peuvent-ils maintenir constamment leurs produits au-dessus du prix naturel, lorsque chacun de leurs concitoyens a la possibilité de se livrer au même genre d’industrie ? Ils sont protégés contre la concurrence des étrangers et non contre celle des nationaux. Le mal réel que ressent un pays par l’effet de ces monopoles, s’il est permis de leur donner ce nom, vient,  non de ce qu’ils font hausser le prix courant de ces produits, mais bien de ce qu’ils en font hausser le prix réel et naturel. En augmentant les frais de production, ils sont cause qu’une portion de l’industrie est employée d’une manière moins productive. »
    J.-B. Say eut la bonne foi de convenir de son erreur.
    « M. Ricardo, dit-il, me paraît avoir ici raison contre moi. En effet, quand le gouvernement prohibe un produit étranger, il ne saurait élever dans l’intérieur les bénéfices qu’on fait sur sa production au-dessus du taux commun des profits ; car alors les producteurs de l’intérieur, en se livrant à ce genre de production, en ramèneraient bientôt, par leur concurrence, les profits au niveau de tous les autres. Je dois, dès lors, pour expliquer ma pensée, dire que je regarde le taux naturel d’une marchandise comme étant le prix le plus bas auquel on peut se la procurer par la voie du commerce ou par toute autre industrie. Si l’industrie commerciale peut la donner à meilleur marché que les manufactures, et si le gouvernement force à la produire par les manufactures, il force dès lors à préférer une manière plus dispendieuse. »
    En regard de cette dernière observation de J.-B. Say, je crois devoir reproduire l’aveu suivant d’Adam Smith : « A la vérité, il peut se faire qu’à l’aide de ces sortes de règlements, un pays acquière un genre particulier de manufacture plutôt qu’il ne l’aurait acquis sans cela, et qu’au bout d’un certain temps, ce genre de manufacture se fasse dans le pays à aussi bon marché ou à meilleur marché que chez l’étranger. » Richesse des nations, liv. IV, ch. ii. (H. R.)
    - Mac Culloch reproduit la même pensée : « L’avantage qui résulte du monopole est en réalité insignifiant. Par suite de la libre concurrence entre les producteurs nationaux, l’exclusion de certains produits fabriqués étrangers ne peut élever au-dessus du niveau commun les profils de ceux qui en fabriquent de semblables dans le pays, et ne fait qu’attirer vers une branche particulière d’industrie une plus grande quantité de capitaux. On n’a jamais soutenu que les industries protégées soient plus lucratives que celles qui sont exposées à la concurrence. »
    Ces déclarations de trois grands maîtres de la science économique ne sont pas d’accord avec les opinions des écrivains et des orateurs libre-échangistes, qui ont dénoncé les industriels protégés par de hauts droits comme des monopoleurs qui s’enrichissent aux dépens de la société. (S. Colwell.)

4 - Les économistes qui possèdent le plus d’autorité en Angleterre et sur le continent, de quelque manière d’ailleurs qu’ils envisagent le commerce international, sont loin, aujourd’hui, de professer la doctrine de l’abstention de l’État vis-à-vis de l’industrie.
    Mac Culloch, dans la dernière édition de ses Principes d’économie politique, combat avec énergie l’opinion, qu’en ce qui touche la production de la richesse, les devoirs du gouvernement seraient purement négatifs et se borneraient à garantir la sûreté des biens et la liberté de l’industrie. Les devoirs du gouvernement lui paraissent beaucoup plus étendus. Après avoir essayé de les définir dans un chapitre important, il résume ainsi ses idées à cet égard : « La maxime ‘ne pas trop gouverner’ doit être constamment présente à la pensée des législateurs et des ministres. Lorsqu’ils songent à réglementer, ils entrent dans un sentier difficile, ils doivent s’y arrêter du moment qu’ils cessent de voir clair devant eux et qu’une énergique conviction ne les décide pas à avancer. Dans le cas contraire, ils ne doivent pas hésiter dans leur marche. Le nombre des cas dans lesquels le gouvernement doit intervenir est considérable, et c’est le devoir de la législature, après s’être édifiée par un examen attentif sur l’utilité d’une mesure, de l’adopter résolument. » M. J. Stuart Mill, dans son récent traité, envisage la question au même point de vue, et consacre une partie considérable de son ouvrage à définir les devoirs du gouvernement vis-à-vis de l’industrie.
    On connaît l’opinion sur la matière des hommes qui, parmi nous, sont, à des points de vue divers, les interprètes officiels de l’économie politique. Dans le discours d’ouverture de son cours de 1850, M. Chevalier prenait une position de sage milieu entre les hommes qui, dans ces derniers temps, ont exagéré l’action de l’État, et ceux qui, en face de doctrines funestes, ont reproduit, d’ailleurs avec verve et talent, le laissez faire du siècle dernier :
    « Un des plus graves défauts des doctrines qui se sont répandues dans ces derniers temps réside dans la prépondérance systématique qu’elles donnent à l’action de l’État. Ces doctrines partent d’une fausse notion de la nature humaine, car elles méconnaissent la puissance du ressort individuel. Elles conduiraient à une impitoyable tyrannie dont le joug serait avilissant. Je le crois, je l’enseigne. Mais, aussi bien, j’estime qu’une doctrine qui s’appuierait exclusivement sur l’intérêt personnel, qui récuserait toute intervention de l’autorité, et réduirait le gouvernement au rôle de gendarme, serait également fautive, également impraticable.
» (H. R.).

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:19

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre III : La division nationale du travail et l'association des forces productives du pays

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

    L’école doit à son illustre fondateur la découverte de cette loi naturelle qu’elle appelle division du travail ; mais ni Adam Smith ni aucun de ses successeurs n’ont approfondi cette loi et ne l’ont poursuivie dans ses plus importantes conséquences.

    Déjà l’expression division du travail est insuffisante et donne nécessairement une idée fausse ou du moins incomplète.

    Il y a division du travail, lorsque, dans la même journée, un sauvage va à la chasse ou à la pêche, coupe du bois, répare sa cabane, et fabrique des flèches, des filets et des vêtements. Mais il y a aussi division du travail dans l’exemple cité par Adam Smith, lorsque dix personnes se partagent les différentes opérations nécessaires pour la fabrication d’une aiguille. La première est une division objective, la seconde une division subjective ; celle-ci est favorable a la production, et celle-là lui est nuisible. La différence essentielle entre l’une et l’autre consiste en ce que, dans un cas, une seule personne divise son travail pour produire des objets divers, et que, dans l’autre, plusieurs personnes partagent entre elles la production d’un seul objet.

    Les deux faits pourraient tout aussi bien être désignés par le mot d’association de travail ; le sauvage unit dans sa personne différents travaux, et, dans la fabrication d’une aiguille, plusieurs personnes s’unissent pour une production en commun.

    Cette loi naturelle, au moyen de laquelle l’école explique de si importants phénomènes dans l’économie des sociétés, ne consiste pas évidemment dans une simple division du travail ; c’est une division entre plusieurs individus des différentes opérations d’une industrie, c’est en même temps une combinaison ou une association d’activités, de lumières et de forces diverses en vue d’une production commune. La puissance productive de ces opérations ne tient pas uniquement à la division, elle dépend essentiellement de l’association. Adam Smith lui-même le sent bien lorsqu’il dit que les objets nécessaires à la vie du plus humble membre de la société sont le produit du travail collectif (joint labour) et du concours (cooperation) d’une multitude d’individus (1). Quel dommage qu’il n’ait pas poursuivi cette idée, si nettement exprimée, du travail collectif !

Si nous nous arrêtons sur l’exemple d’une fabrique d’aiguilles donné par Adam Smith, pour expliquer les avantages de la division du travail, et que nous recherchions les causes de ce fait que dix personnes produisent infiniment plus d’aiguilles, lorsqu’elles sont réunies dans une fabrique, que si chacune d’elles exerçait séparément cette industrie, nous trouvons que le partage des opérations, sans l’association des forces productives dans un but commun, ne viendrait que fort peu en aide à cette production. Afin qu’un tel résultat puisse être obtenue il faut que les différents individus soient réunis et concourent à l’oeuvre intellectuellement et corporellement. Celui qui fait les têtes d’aiguilles, doit compter sur le travail de celui qui fait les pointes, afin de n’être pas exposé à fabriquer inutilement des têtes. Une proportion convenable doit exister entre les diverses tâches, les ouvriers doivent être rapprochés les uns des autres le plus possible, leur coopération doit être assurée. Supposons par exemple que chacun de ces dix ouvriers habitât un pays différent ; combien de fois leur coopération ne serait-elle pas interrompue par la guerre, par les difficultés des communications, par les crises commerciales, etc. ! Combien le produit ne serait-il pas renchéri, et par conséquent l’avantage du partage des opérations diminué ! Un seul ouvrier se retirant ou se trouvant séparé de l’association n’arrêterait-il pas le travail de tous les autres ?

En signalant le partage des opérations comme le caractère essentiel de cette loi naturelle, l’école a eu tort de l’appliquer uniquement à une fabrique ou à une exploitation rurale ; elle n’a pas vu que la même loi étend son influence sur l’ensemble de l’industrie manufacturière et agricole, et en général sur toute l’économie de la nation.

    De même que la fabrique d’aiguilles ne prospère que par la combinaison des forces productives des individus, une fabrique (2), quelle qu’elle soit, ne peut fleurir que par la combinaison de ses forces productives avec celles de toutes les autres fabriques. Ainsi, pour la prospérité d’un atelier de machines, il faut que les mines et les usines métalliques lui fournissent les matières qu’elle emploie, et que les cent espèces de manufactures qui ont besoin de machines consomment ses produits. Faute d’ateliers pour la construction des machines, une nation, en temps de guerre, serait exposée à perdre la majeure partie de sa puissance manufacturière. L’industrie manufacturière et l’agriculture, envisagées dans leur ensemble, prospèrent d’autant plus qu’elles sont plus rapprochées et qu’elles sont moins troublées dans l’influence réciproque qu’elles exercent l’une sur l’autre. Les avantages de leur association sous une seule et même autorité politique sont, en cas de guerre, de querelles nationales, de crises commerciales, de mauvaises récoltes, etc. non moins éclatants que ceux de la réunion, sous un seul et même toit, des ouvriers employés à une fabrication d’aiguilles.

    Smith soutient que la division du travail est moins applicable à l’agriculture qu’à l’industrie manufacturière ; Smith n’a envisagé qu’une fabrique ou qu’un domaine isolé. Il a négligé d’étendre son principe à des régions, à des provinces entières. Nulle part la division des tâches et la combinaison des forces productives n’exercent plus d’influence que lorsque chaque région, chaque province se voit en état de se consacrer exclusivement, ou du moins principalement, à cette branche de la production agricole pour laquelle elle a été particulièrement douée parla nature. Ici l’on voit surtout réussir le blé et le houblon, là le vin et les fruits ; dans un autre endroit, les forêts et l’élève du bétail. Si chaque région cultive toutes ces branches à la fois, il est visible que son travail et son sol ne peuvent pas être, à beaucoup près, aussi productifs que si elle s’appliquait de préférence aux branches que la nature lui a spécialement assignées, et qu’elle échangeât l’excédant de sa production particulière contre celui de provinces qui possèdent aussi des avantages naturels pour la production d’autres denrées alimentaires et d’autres matières brutes. Ce partage des tâches, cette combinaison des forces productives employées dans l’agriculture, ne peut se réaliser qu’en un pays parvenu à un haut degré de développement dans toutes les branches de fabrication ; car là seulement existe une forte demande pour les produits agricoles les plus variés ; là seulement la demande de 1’excédant de la production agricole est assez certaine et assez considérable pour que le producteur puisse être sûr de vendre dans l’année, ou au moins l’année suivante, à un prix convenable, tout le surplus de sa récolte ; ce n’est que dans un pareil pays que de puissants capitaux peuvent être consacrés à la spéculation sur les produits de la terre et à leur emmagasinement, que des voies de communication perfectionnées, telles que canaux et chemins de fer, lignes de bateaux à vapeur, chaussées bien entretenues, peuvent être utilement employés à leur transport ; et c’est seulement à l’aide d’un bon système de communications, que les provinces, même les plus éloignées, peuvent opérer l’échange du surplus de leurs productions respectives. Là où chacun produit ce qu’il consomme, il y a peu d’occasions d’échange, partant nul besoin de communications dispendieuses.

    Remarquez comment l’accroissement des forces productives, conséquence de la séparation des opérations industrielles et de la combinaison des forces individuelles, commence par la fabrique et s’étend jusqu’à l’association nationale. La fabrique est d’autant plus prospère que les tâches y sont plus divisées, que les ouvriers y sont plus intimement unis et que la coopération de chacun est plus assurée. La force productive de chaque fabrique est d’autant plus grande que l’ensemble de l’industrie manufacturière du pays est plus développé dans toutes ses ramifications, et qu’elle-même est plus étroitement rattachée aux autres branches de fabrication. La force productive agricole est aussi d’autant plus grande que l’agriculture est plus étroitement unie par des relations à la fois locales, commerciales et politiques à une industrie manufacturière perfectionnée dans toutes ses branches. À mesure que l’industrie manufacturière se développe, le partage des opérations et la combinaison des forces productives se dessinent dans l’agriculture, et elles s’élèvent au plus haut degré de perfection. La nation la mieux pourvue de forces productives, et par conséquent la plus riche, sera celle qui, sur son territoire, aura porté les fabrications de toute espèce au plus haut point d’avancement, et dont l’agriculture pourra fournir à la population des fabriques la majeure partie des denrées alimentaires et des matières brutes dont elle a besoin.

    Retournons maintenant l’argument. Une nation qui n’exerce que l’agriculture et les arts les plus indispensables, manque de la première et de la principale division des tâches entre ses citoyens, et de la moitié la plus importante de ses forces productives ; elle manque même d’une utile division dans les opérations des branches particulières de l’agriculture. Une nation aussi incomplète n’est pas seulement moitié moins productive qu’une nation complète ; avec un territoire de même étendue ou d’une étendue beaucoup plus considérable, avec une population égale ou même plus nombreuse, sa puissance productive créera peut-être à peine le cinquième ou même à peine le dixième des richesses matérielles qu’une nation complète est capable de produire, et cela par la même raison que, dans une fabrication compliquée, dix personnes ne produisent pas seulement dix fois plus, mais trente fois plus peut-être qu’une seule, et que l’homme qui n’a qu’un bras ne fait pas seulement moitié moins, mais infiniment moins de besogne que celui qui en a deux.

    Cette perte de forces productives sera d’autant plus sensible que les machines viennent mieux seconder le travail manufacturier et sont moins applicables au travail agricole. Une portion de la force productive ainsi perdue pour la nation agricole profitera à celle qui livrera ses objets fabriqués en échange des denrées de la première. Il n’y aura d’ailleurs de perte positive que lorsque la nation agricole aura déjà atteint le degré de civilisation et de développement politique nécessaire pour l’établissement d’une industrie manufacturière. Si ce degré n’a pas encore été atteint par elle, si elle est encore à l’état de barbarie ou de demi-civilisation, si son économie rurale n’est pas encore sortie de sa grossièreté primitive, l’importation des articles des fabriques étrangères et l’exportation de ses produits bruts ne peuvent qu’augmenter sensiblement chaque année sa prospérité, qu’éveiller et accroître ses forces intellectuelles et sociales. Si ces relations ne sont interrompues, ni par les prohibitions de l’étranger contre les matières brutes, ni par la guerre, ou si le territoire de la nation agricole est situé dans la zone torride, l’avancement sera des deux côtés également considérable, et il sera dans la nature des choses ; car, sous l’influence de pareils échanges, une pareille nation avancera infiniment plus vite et plus sûrement que si elle avait été abandonnée à elle-même. Mais si la nation agricole est parvenue au point culminant de son développement rural, en tant que l’influence du commerce extérieur peut l’y élever, ou si la nation manufacturière se refuse à prendre les produits de la nation agricole en paiement de ses articles fabriqués, et que la concurrence victorieuse de la nation manufacturière sur les marchés de la nation agricole y mette obstacle à la création de fabriques, alors l’agriculture de cette dernière est exposée au danger de se rabougrir.

    Nous appelons agriculture rabougrie cet état dans lequel, faute d’une industrie manufacturière florissante ou en voie de développement, tous les individus dont la population s’accroît s’adonnent à l’agriculture, consomment le surplus des produits agricoles, et, sitôt qu’ils ont atteint âge d’homme, émigrent ou partagent le sol avec les cultivateurs déjà existants, jusqu’à ce que la portion de chaque famille devienne si petite que chacune ne produise plus que les denrées alimentaires et les matières brutes qui lui sont indispensables, sans excédant appréciable qu’elle puisse échanger contre les objets manufacturés dont elle a besoin. Dans un développement normal des forces productives, la plupart des individus dont la population s’accroît, dès qu’ils sont parvenus à un certain degré de culture, vont aux fabriques, et l’excédant des produits agricoles sert, d’une part à fournir à la population manufacturière des aliments et des matières premières, de l’autre à mettre le cultivateur à même d’acheter les produits, les machines et les instruments que sa consommation et l’accroissement de sa production réclament.

    Si ces rapports s’établissent en temps convenable, les forces productives agricoles et manufacturières aideront les unes aux autres, et elles croîtront à l’infini. La demande de produits agricoles du côté de la population manufacturière deviendra si considérable que l’agriculture n’emploiera pas plus de bras et que le sol ne sera pas plus divisé qu’il ne le faut pour obtenir le surplus de production le plus grand possible. C’est dans la mesure de cet excédant que la population agricole se verra en état de consommer les produits des fabriqués. Un accroissement progressif de l’excédant de la production rurale aura pour effet d’accroître la demande de bras pour les fabriques. Le trop-plein de la population agricole continuera donc de trouver de l’emploi dans les fabriques, et la population manufacturière finira non-seulement par égaler en nombre, mais par surpasser la population des champs. C’est le cas de l’Angleterre ; l’état contraire se rencontre dans une partie de la France et de l’Allemagne. C’est principalement l’élève des moutons et l’industrie des laines à laquelle elle se livra sur une grande échelle, bien avant les autres pays, qui ont conduit l’Angleterre à ce partage naturel des opérations entre l’une et l’autre industrie. Ailleurs l’agriculture s’est rabougrie, principalement sous l’influence de la féodalité et du droit du plus fort. La propriété du sol ne donnait de considération et de puissance qu’autant qu’elle servait à l’entretien d’un certain nombre de vassaux, que le suzerain employait dans ses querelles. Plus on avait de vassaux, plus on avait de soldats. D’ailleurs, dans la barbarie de cette époque, le propriétaire ne pouvait consommer ses rentes autrement qu’en entretenant un grand nombre de domestiques, et il ne pouvait mieux les payer et les attacher à sa personne qu’en leur donnant un morceau de terre à cultiver, sous la condition d’un service personnel et d’une faible redevance en nature. C’est ainsi qu’une division exagérée du sol fut artificiellement produite ; et, lorsque, aujourd’hui, l’autorité publique essaie de la restreindre par des moyens également artificiels, elle ne fait que rétablir la nature des choses.

    Pour arrêter le rabougrissement de l’agriculture d’une nation, et pour le faire graduellement cesser lorsque d’anciennes institutions l’ont produit, le moyen le meilleur, indépendamment des encouragements à l’émigration, consiste dans une industrie manufacturière. Peu à peu, ainsi, l’accroissement de la population est attiré dans les fabriques, et une plus grande demande de produits agricoles est créée ; par suite les grandes exploitations deviennent plus profitables, et le fermier est encouragé à tirer de son champ le plus grand surplus de produits possible.

    La puissance productive du fermier ainsi que de l’ouvrier de l’agriculture sera toujours plus ou moins grande, suivant que l’échange des produits agricoles contre les articles fabriqués sera plus ou moins facile. Sous ce rapport le commerce extérieur est utile à une nation peu avancée, nous l’avons prouvé dans un précédent chapitre par l’exemple de l’Angleterre. Mais une nation déjà passablement civilisée, riche et populeuse, trouve dans l’existence de manufactures indigènes beaucoup plus d’avantages pour son agriculture que dans le commerce extérieur le plus prospère sans manufactures. Par là elle se met à l’abri des fluctuations que la guerre, les restrictions étrangères ou les crises commerciales peuvent causer ; elle économise la plus grande partie des frais de transport et des profits commerciaux qu’entraînent l’expédition des matières brutes et l’arrivage des marchandises fabriquées ; elle retire des communications perfectionnées, dont l’industrie manufacturière provoque l’établissement, un avantage immense, celui de l’éveil d’une multitude de forces personnelles et naturelles jusque-là restées oisives ; enfin l’action réciproque de l’industrie manufacturière et de l’agriculture l’une sur l’autre est d’autant plus grande que le fermier et le fabricant sont plus près l’un de l’autre, et qu’ils sont moins exposés à voir leurs échanges interrompus par des accidents divers.

    Dans les lettres que j’adressai en 1828 à M. Charles J. Ingersoll, président de la Société pour l’encouragement des beaux-arts et des arts industriels à Philadelphie (Outlines of a new system of political economy) (3), j’essayais, dans les termes suivants, de faire ressortir les avantages d’une réunion de l’industrie manufacturière et de l’agriculture sur un seul et même sol et sous une seule et même autorité politique :

« Supposez que vous ignoriez l’art de moudre le blé, qui, dans son temps, fut assurément un grand art ; supposez de plus que l’art de la boulangerie vous fût resté étranger, de même que, suivant Anderson, les vrais procédés pour la salaison du hareng étaient encore, au dix-septième siècle, ignorés des Anglais ; supposez, par conséquent, que vous fussiez obligés d’envoyer votre blé en Angleterre pour être converti en farine et en pain ; quelle quantité de ce blé ne garderaient pas les Anglais pour prix de la mouture et de la cuisson ! Combien n’en consommeraient pas les charretiers, les marins, les négociants occupés à exporter le blé et à importer le pain ! Combien en reviendrait-il aux mains de ceux qui l’ont semé ? Il va sans dire que le commerce extérieur aurait une grande activité ; mais il est fort douteux que de telles relations fussent bien favorables à la prospérité et à l’indépendance du pays. Songez seulement au cas où la guerre éclaterait entre cette contrée (l’Amérique du Nord) et la Grande-Bretagne ; où en seraient ceux qui produisaient du blé pour les moulins et pour les boulangeries britanniques, où en seraient ceux qui étaient accoutumés au pain d’Angleterre ? De même qu’il est dans l’intérêt du producteur de blé que le meunier demeure dans son voisinage, ainsi l’intérêt de l’agriculteur en général demande que le manufacturier habite près de lui ; celui de la plaine, qu’une ville prospère et industrieuse s’élève dans son sein ; celui de l’agriculture tout entière d’une contrée, que l’industrie manufacturière de la même contrée ait atteint le plus haut degré de développement. »

Comparons l’état de l’agriculture dans le voisinage d’une cité populeuse ou dans des provinces reculées.

    Ici le fermier ne cultive pour les vendre que les denrées qui supportent un long voyage et qui ne peuvent pas être fournies à plus bas prix et en qualités meilleures par les terrains plus rapprochés. Une notable portion de son prix de vente est absorbée par les frais de transport. Les capitaux qu’il emploierait utilement sur sa ferme, il a peine à les trouver. À défaut de bons exemples et de moyens de s’instruire, les nouveaux procédés, les instruments perfectionnés et les cultures nouvelles parviennent difficilement jusqu’à lui. Les ouvriers eux-mêmes, faute de bons exemples, faute de stimulants et d’émulation, ne développeront que faiblement leurs forces productives, et s’abandonneront à la nonchalance et à la paresse.

    Dans le voisinage de la ville, au contraire, le fermier est en mesure de consacrer chaque coin de terre aux cultures les mieux appropriées à la nature du sol. Il produira avec profit les objets les plus variés. Herbes potagères, volailles, oeufs, lait et beurre, fruits et autres produits que le fermier qui demeure au loin considère comme d’insignifiants accessoires, lui rapporteront un gros revenu. Tandis que le premier est réduit à la simple éducation du bétail, le second retire de l’engraissage des bénéfices bien supérieurs, et se voit par là encouragé à perfectionner sa culture de fourrages. Une multitude d’objets qui n’ont point ou que peu de valeur pour le fermier éloigné, telles que pierres, sable, force de l’eau, sont pour lui d’un prix immense. Les machines et les instruments les meilleurs, ainsi que les moyens de s’instruire, sont la plupart sous sa main. Il trouve aisément les capitaux nécessaires pour améliorer son exploitation. Propriétaires et ouvriers seront excités par les jouissances que leur offre la ville, par l’émulation qu’elle fait naître parmi eux, et par la facilité des gains, à employer à l’amélioration de leur sort toutes leurs forces intellectuelles et physiques.

    La même différence se retrouve entre la nation qui réunit sur son territoire l’agriculture et l’industrie manufacturière et celle qui échange ses produits agricoles contre les articles des manufactures étrangères.

    L’économie sociale d’une nation en général doit être appréciée d’après le principe de la division des tâches et de la combinaison des forces productives. La prospérité publique est dans la grande société qu’on appelle nation ce que l’aiguille est dans une fabrique d’aiguilles. La division supérieure des travaux dans la nation est celle des travaux intellectuels et des travaux matériels. Ils dépendent étroitement les uns des autres. Plus les producteurs intellectuels contribuent à développer la moralité, le sentiment religieux, les lumières, la liberté et le progrès politique, la sûreté des personnes et des propriétés au dedans, l’indépendance et la puissance de la nation au dehors ; plus la production matérielle sera considérable, plus les producteurs matériels produiront de richesses, et plus la production intellectuelle pourra prendre d’essor.

    La plus haute division des travaux, la plus haute combinaison des forces productives dans la production matérielle, c’est celle de l’agriculture et de l’industrie manufacturière. Ainsi que nous l’avons déjà montré, ces deux industries sont solidaires l’une de l’autre.

    Dans la nation, comme dans la fabrique d’aiguilles, la puissance productive de chaque individu, de chaque branche de travail, et finalement de l’ensemble des travaux, dépend d’une juste proportion dans l’activité de tous les individus les uns par rapport aux autres. C’est ce que nous appelons l’équilibre ou l’harmonie des forces productives. Un pays peut posséder trop de philosophes, de philologues et de littérateurs, et trop peu d’industriels, de marchands et d’hommes de mer. C’est la conséquence d’une culture littéraire avancée, qui n’est appuyée ni par une industrie manufacturière avancée pareillement, ni par un vaste commerce intérieur et extérieur ; c’est comme si, dans une fabrique d’aiguilles, il se fabriquait plus de têtes d’aiguilles que de pointes. Dans un pareil pays les têtes d’aiguilles en excès consistent en une multitude de livres inutiles, de systèmes subtils et de controverses savantes, qui remplissent de ténèbres l’esprit de la nation plus qu’elles ne l’éclairent, la détournent des occupations utiles, et, par conséquent, empêchent le développement de sa puissance productive, presque autant que si elle possédait trop de prêtres et pas assez d’instituteurs, trop d’hommes de guerre et pas assez d’hommes d’état, trop d’administrateurs et pas assez de juges et de défenseurs de la loi.

    Une nation adonnée exclusivement à l’agriculture est comme un individu qui, dans sa production matérielle, est privé d’un bras. Le commerce n’est que l’intermédiaire entre l’agriculture et l’industrie manufacturières et entre leurs branches particulières. Une nation qui échange ses produits agricoles contre des articles des manufactures étrangères est un individu qui n’a qu’un bras, et qui s’appuie sur un bras étranger. Cet appui lui est utile, mais il ne remplace pas le bras qui lui manque, par cela seul que son activité est soumise au caprice de l’étranger. En possession d’une industrie manufacturière, elle peut produire autant de denrées alimentaires et de matières brutes que ses propres manufactures en consomment ; dépendante des manufactures étrangères, elle ne peut produire en excédant que ce que les peuples étrangers ne peuvent pas produire eux-mêmes et ce qu’ils sont obligés d’acheter au dehors.

    De même qu’entre les diverses parties d’un même pays, une division du travail et une association des forces productives existent entre les différents peuples du globe. Au lieu du commerce intérieur ou national, le commerce international leur sert d’intermédiaire. Mais l’association internationale des forces productives est très-imparfaite, en tant qu’elle est fréquemment interrompue par les guerres, par les restrictions, par les crises commerciales, etc. Bien qu’elle soit la plus élevée de toutes, puisqu’elle rattache les uns aux autres les différents peuples du globe, néanmoins, au point de vue de la prospérité particulière des nations déjà avancées en civilisation, elle est la moins importante, et c’est ce que l’école reconnaît par cette maxime, que le marché intérieur d’une nation est incomparablement plus considérable que son marché extérieur. Il s’ensuit qu’il est dans l’intérêt d’une grande nation de faire de l’association nationale des forces productives le principal objet de ses efforts et d’y subordonner l’association internationale.

    La division internationale du travail, aussi bien que la division nationale, dépend en grande partie du climat et de la nature. On ne peut pas dans tous les pays produire du thé comme en Chine, des épices comme à Java, du coton comme à la Louisiane, du blé, de la laine, des fruits, des objets fabriqués comme dans les contrées de la zone tempérée. Une nation serait insensée de vouloir obtenir, par la division nationale du travail ou par la production indigène, des articles pour lesquels elle n’est pas douée par la nature et que la division internationale du travail, ou le commerce extérieur, pourra lui procurer meilleurs et à plus bas prix ; mais elle trahirait un manque de culture ou d’activité, si elle n’employait pas toutes les forces mises à sa disposition Pour satisfaire ses propres besoins et pour acquérir, au moyen d’un excédant de production, les objets que la nature a refusés à son sol.

    Les pays les plus favorisés par la nature pour la division à la fois nationale et internationale du travail sont évidemment ceux dont le sol produit en meilleure qualité et au plus bas prix les objets de première nécessité, et dont le climat se prèle le mieux aux efforts du corps et de l’esprit, c’est-à-dire les pays de la zone tempérée. C’est là surtout que fleurit l’industrie manufacturière, au moyen de laquelle, non-seulement la nation parvient au plus haut degré de développement intellectuel et social et de puissance politique, mais encore se rend en quelque sorte tributaire les pays de la zone torride et les nations d’une faible culture. Les pays de la zone tempérée sont par conséquent appelés avant tous les autres à porter la division nationale du travail au plus haut degré de perfection, et à employer la division internationale à l’augmentation de leur richesse.

 

 

 

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1 - L’idée du concours de forces diverses est impliquée sans doute dans la loi découverte par Adam Smith, et que Mac Culloch, entre autres économistes, formule en ces termes : Division and combination of employment. Mais on ne saurait contester à List le mérite de l’avoir dégagée, de l’avoir mise en lumière, et de lui avoir donné de riches développements.
    M. John Stuart Mill, dans ses excellents Principes d’économie politique, emploie les mots de cooperation or combination of labour ; il attribue à son compatriote, M. Wakefield, l’honneur d’avoir le premier, dans une note d’une édition d’Adam Smith, montré que la coopération est un principe plus large que la division, et distingué deux espèces de coopérations, la simple et la complexe, suivant que plusieurs personnes s’entr’aident dans un même travail, ou dans des travaux différents. La même observation a pu être faite à la fois et séparément en Allemagne et en Angleterre.
    Les effets d’une bonne division nationale du travail ou de l’harmonie de forces productives au sein de la nation n’avaient jamais été retracés comme ils le sont dans ce beau chapitre. Quant à la division du travail sur le globe, l’un des principaux arguments sur lesquels se fonde la liberté du commerce entre les nations, elle avait été mieux étudiée ; List, cependant, me paraît l’avoir définie plus nettement qu’aucun autre avant lui. (H. R.)

2 - L’industrie des machines fournit à l’appui de cette idée l’exemple le plus frappant. Jamais la construction des machines ne peut atteindre le plus haut degré de perfection, là où un seul atelier est obligé, pour pouvoir exister, de fabriquer les machines et les instruments les plus divers. Pour produire aussi bien et à aussi bas prix que possible, la demande doit être telle dans le pays, que chaque atelier de construction ne s’applique qu’à un seul genre ou à un petit nombre, par exemple aux machines pour fabriquer le coton ou le lin, aux machines à vapeur, etc. ; car c’est alors seulement que le constructeur peut se procurer les outils les plus parfaits, appliquer tous les nouveaux procédés, et obtenir, pour un salaire modéré, les ouvriers les plus habiles et les meilleurs artistes. Le défaut de cette division du travail explique surtout pourquoi les ateliers de l’Allemagne n’ont pas encore atteint la perfection de ceux de l’Angleterre. Mais la cause pour laquelle la division du travail n’existe pas encore en Allemagne, c’est surtout que les différentes espèces de filatures qui occasionneraient une forte demande de machines n’y sont pas encore établies. Ainsi l’importation du fil étranger arrête la branche de fabrication la plus importante, celle qui fabrique des fabriques.
La division du travail n’est pas moins importante dans les autres branches de l’industrie manufacturière. La filature, le tissage et l’impression, par exemple, ne peuvent atteindre le plus haut degré de perfection et de bon marché, que lorsque la demande met chaque fabrique en état de produire exclusivement certaines espèces de fils, de tissus et d’imprimés.

3 - Esquisse d’un nouveau système d’économie politique.

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:18

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre II : La théorie des forces productives et la théorie des valeurs

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

    L’ouvrage célèbre d’Adam Smith a pour titre : « De la nature et des causes de la richesse des nations. » Le fondateur de l’école régnante a ainsi indiqué avec exactitude le double point de vue sous lequel on doit envisager l’économie des nations aussi bien que celle des particuliers. Les causes de la richesse sont tout autre chose que la richesse elle-même. Un individu peut posséder de la richesse, c’est-à-dire des valeurs échangeables ; mais s’il n’est pas capable de produire plus de valeurs qu’il n’en consomme, il s’appauvrira. Un individu peut être pauvre, mais, s’il est en état de produire au delà de sa consommation, il deviendra riche.

    Le pouvoir de créer des richesses est donc infiniment plus important que la richesse elle-même ; il garantit non-seulement la possession et l’accroissement du bien déjà acquis, mais encore le rétablissement de celui qu’on a perdu. S’il en est ainsi des simples particuliers, c’est plus vrai encore des nations, qui ne peuvent pas vivre de rentes. L’Allemagne a été dans chaque siècle désolée par la peste, par la famine ou par la guerre civile et étrangère ; mais elle a toujours sauvé une grande partie de ses forces productives, et ainsi elle a toujours recouvré promptement quelque prospérité, tandis que l’Espagne riche et puissante, mais foulée par les despotes et par les prêtres, l’Espagne en pleine possession de la paix du dedans est tombée dans une pauvreté et dans une misère toujours plus profondes. Le même soleil éclaire encore les Espagnols ; ils possèdent toujours le même sol, leurs mines sont encore aussi riches, c’est toujours le même peuple qu’avant la découverte de l’Amérique et avant l’établissement de l’inquisition ; mais ce peuple a peu à peu perdu sa puissance productive, et c’est pour cela qu’il est devenu pauvre et misérable. La guerre de l’émancipation a coûté à l’Amérique du Nord des centaines de millions ; mais la conquête de son indépendance a immensément accru sa puissance productive ; aussi, dans l’espace de peu d’années après la paix, a-t-elle acquis infiniment plus de richesses qu’elle n’en avait jusque-là possédées. Comparez l’état de la France en 1809 et en 1839, quelle différence ! Et pourtant la France a perdu depuis 1809 la domination sur une partie considérable du continent européen, subi deux invasions dévastatrices, et payé des milliards en contributions de guerre et en indemnités.

    Un esprit aussi pénétrant que l’était Adam Smith ne pouvait pas méconnaître entièrement la différence qui existe entre la richesse et ses causes, ni l’influence décisive de ces causes sur la condition des peuples. Dans son introduction, il dit en termes nets que « le travail est le fonds qui fournit à une nation ses richesses, et que l’accroissement de ces richesses dépend principalement de la force productive du travail, c’est-à-dire du degré d’habileté, de dextérité et d’intelligence qu’on apporte dans l’application du travail, et de la proportion existante entre le nombre de ceux qui sont employés à un travail utile et le nombre de ceux qui ne le sont pas. » On le voit, Smith avait parfaitement reconnu que la condition des peuples dépend principalement de la quantité de leurs forces productives.

    Mais il paraît qu’il n’est pas dans l’ordre de la nature qu’une science sorte tout achevée de la tête d’un seul penseur. Evidemment, l’idée cosmopolite des physiocrates, celle de la liberté générale du commerce, et sa grande découverte de la division du travail l’absorbèrent trop pour lui permettre de poursuivre cette idée de la force productive. Quelque nombreuses obligations que lui ait la science dans ses autres parties, la découverte de la division du travail était, à ses yeux, son titre le plus éclatant. Elle devait faire la réputation de son ouvrage et la célébrité de son nom. Trop habile pour ne pas comprendre que celui qui veut vendre une pierre précieuse d’une grande valeur ne porte pas le joyau au marché dans un sac rempli de blé, quelque utile que le blé puisse être d’ailleurs, mais qu’il entend mieux son intérêt en le mettant en vue ; trop expérimenté pour ignorer qu’un débutant, et il l’était en matière d’économie politique au moment de la publication de son ouvrage, qu’un débutant qui a le bonheur de faire fureur au premier acte, obtient aisément de l’indulgence si, dans les actes suivants, il ne fait que s’élever un peu au-dessus du médiocre, il fut entraîné à commencer son ouvrage par la doctrine de la division du travail. Smith ne s’est pas trompé dans ses calculs, son premier chapitre a fait la fortune de son livre et fondé son autorité.

    Pour notre part, nous croyons pouvoir l’affirmer, ce fut ce désir de mettre dans un jour avantageux l’importante découverte de la division du travail (1), qui empêcha Adam Smith de poursuivre cette idée de la force productive énoncée dans son introduction, puis souvent reproduite, en passant il est vrai, dans le reste de son livre, et de donner à sa doctrine une forme plus parfaite. Le haut prix qu’il attachait à son idée de la division du travail l’a conduit à représenter le travail comme le fonds de toutes les richesses des nations, bien que lui-même ait vu clairement et qu’il déclare que la productivité du travail dépend du degré d’habileté et d’intelligence avec lequel le travail est employé. Nous le demandons, est-ce raisonner scientifiquement, que donner pour cause à un phénomène ce qui n’est que le résultat d’une multitude de causes plus profondes ?

Il est hors de doute que la richesse ne saurait être acquise autrement qu’à l’aide d’efforts de l’esprit et du corps ou du travail ; mais ce n’est pas là assigner une cause d’où l’on puisse tirer des déductions utiles ; car l’histoire apprend que des nations entières, malgré les efforts et l’économie des citoyens, sont tombées dans la pauvreté et dans la misère. Celui qui désire se rendre compte comment une nation s’est élevée de la pauvreté et de la barbarie à l’opulence et à la civilisation et comment une autre est tombée de la richesse et de la prospérité dans la pauvreté et dans la détresse, sur cette réponse, que le travail est la cause de la richesse et la paresse celle de la pauvreté (remarque que, du reste, le roi Salomon avait faite longtemps avant Adam Smith), ne manquera pas de faire cette nouvelle question : Quelle est donc la cause du travail et quelle est celle de la paresse ? On pourrait avec plus d’exactitude donner pour causes de la richesse les membres de l’homme, sa tête, ses mains et ses pieds ; du moins serait-on ainsi beaucoup plus près de la vérité ; il s’agirait alors de savoir ce qui fait que ces têtes, ces mains et ces pieds s’appliquent à la production et que leurs efforts sont fructueux. Qu’est-ce autre chose que l’esprit qui anime les individus, que l’ordre social qui féconde leur activité, que les forces naturelles dont l’usage est à leur disposition ? Plus l’homme comprend qu’il doit songer à l’avenir, plus ses idées et ses sentiments le portent à assurer la destinée de ceux qui lui touchent de plus près et à les rendre heureux ; plus il est habitué dès le bas âge à la réflexion et à l’activité, plus ses instincts généreux ont été cultivés, son corps et son esprit exercés ; plus il a eu dans son enfance de beaux exemples sous les yeux, plus il a occasion d’employer ses forces intellectuelles et physiques à l’amélioration de son sort ; moins il est entravé dans son activité légitime, plus ses efforts sont heureux et plus les résultats lui en sont garantis ; plus l’ordre et l’activité lui donnent de titres à l’estime et à la considération publiques, moins, enfin, son esprit est en proie aux préjugés, à la superstition, à l’erreur et à l’ignorance ; plus il appliquera sa tête et ses membres à la production, plus il sera capable de produire, et mieux il saura tirer parti des fruits de son travail. Sous tous ces rapports, le principal est l’état de la société dans laquelle l’individu a été élevé et se meut ; il s’agit de savoir si les sciences et les arts y fleurissent, si les institutions et les lois y engendrent le sentiment religieux, la moralité et l’intelligence, la sûreté pour les personnes et pour les biens, la liberté et la justice, si, dans le pays, tous les éléments de la prospérité matérielle, agriculture, industrie manufacturière et commerce, sont également et harmonieusement développés, si la puissance nationale est assez grande pour assurer aux individus la transmission des progrès matériels et moraux d’une génération à l’autre, et pour les mettre en état non-seulement d’utiliser en totalité les forces naturelles du pays, mais encore, au moyen du commerce extérieur et des colonies, de disposer des forces naturelles des pays étrangers.

    Adam Smith a si peu compris la nature de ces forces en général qu’il ne considère même pas comme productif le travail intellectuel de ceux qui s’occupent de la justice et de l’ordre, qui donnent l’instruction, qui entretiennent le sentiment religieux, qui cultivent la science ou l’art. Ses recherches se restreignent à cette activité de l’homme qui produit des valeurs matérielles. Il reconnaît que le pouvoir productif de cette activité dépend de l’adresse et de l’intelligence avec lesquelles on l’emploie, mais ses investigations sur les causes de cette adresse et de cette intelligence ne le conduisent pas au delà de la division du travail, qu’il explique uniquement par l’échange, par l’accroissement du capital matériel et par l’extension du marché. Ainsi sa doctrine devient de plus en plus matérialiste, particulière et individuelle. S’il avait poursuivi l’idée de force productive sans se laisser dominer par celle de valeur, de valeur échangeable, il serait arrivé à comprendre qu’à côté d’une théorie des valeurs, une théorie indépendante des forces productives est nécessaire pour expliquer les phénomènes économiques. Mais il s’est égaré jusqu’à expliquer les forces morales par des circonstances purement matérielles, et de là découlent toutes les absurdités et toutes les contradictions dont son école, ainsi que nous le montrerons, est coupable jusqu’à ce jour, et qui sont la cause unique pour laquelle les leçons de l’économie politique ont trouvé si peu d’accès dans les meilleurs esprits. L’école de Smith n’enseigne autre chose que la théorie des valeurs, et c’est ce qui ressort de cette idée de valeur échangeable qui sert partout de base à sa doctrine, et de la définition même qu’elle donne de la science.

    C’est, d’après J.-B. Say, la science qui enseigne comment les richesses ou les valeurs échangeables se produisent, se distribuent et se consomment. Évidemment, ce n’est pas là la science qui apprend comment les forces productives sont éveillées et entretenues, et comment elles sont comprimées ou anéanties. Mac Culloch l’appelle expressément la science des valeurs, et de récents auteurs anglais la désignent sous le nom de science de l’échange (2).

   
Des exemples tirés de l’économie privée mettent dans tout son jour la différence qui existe entre la théorie des forces productives et la théorie des valeurs.

    Si, de deux pères de famille, pareillement propriétaires, économisant chacun la même somme de 1 000 thalers (3 750 francs) par an, et ayant chacun cinq fils, l’un place ses épargnes et retient ses fils au travail manuel, tandis que l’autre emploie les siennes à faire de deux de ses fils des agriculteurs intelligents, et à préparer les trois autres à des professions conformes à leur aptitude, le premier agit suivant la théorie des valeurs, et le second d’après celle des forces productives. Au moment de sa mort, celui-là sera plus riche que celui-ci en valeurs échangeables ; mais, quant aux forces productives, ce sera tout le contraire. La propriété de l’un sera divisée en deux parts, et chacune d’elles, plus habilement exploitée, donnera un produit net égal à celui que la totalité donnait auparavant ; en même temps les trois autres fils auront dans leurs talents de larges moyens d’existence. La propriété de l’autre sera divisée en cinq parts, et chacune d’elles sera aussi mal cultivée que l’ensemble l’avait été jusque-là. Dans l’une des familles ont été éveillées et développées beaucoup de forces morales, beaucoup de talents destinés à s’accroître de génération en génération ; et chaque génération nouvelle possédera ainsi plus de ressources pour acquérir de la richesse que celle qui l’a précédée. Dans l’autre famille, au contraire, la stupidité et la pauvreté croîtront à proportion que la propriété se divisera davantage (3). C’est ainsi que le planteur augmente, au moyen des esclaves, la somme de ses valeurs échangeables, mais ruine la force productive des générations à venir. Toute dépense pour l’instruction de la jeunesse, pour l’observation de la justice, pour la défense du pays, etc. est une destruction de valeurs au profit de la force productive. La majeure partie de la consommation d’un pays a pour but l’éducation de la génération nouvelle, le soin de la force productive à venir.

    Le christianisme, la monogamie, l’abolition de l’esclavage et du servage, l’hérédité du trône, les inventions de l’imprimerie, de la presse, de la poste, de la monnaie, des poids et des mesures, du calendrier et des montres, la police de sûreté, l’affranchissement de la propriété territoriale et les moyens de transport, sont de riches sources de la force productive. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à comparer l’état de l’Europe avec celui de l’Asie. Pour se faire une juste idée de l’influence que la liberté de penser et la liberté de conscience exercent sur les forces productives d’une nation, on n’a qu’à lire l’une après l’autre l’histoire d’Angleterre et l’histoire d’Espagne. La publicité des débats judiciaires, le jury, le vote des lois par un parlement, le gouvernement soumis à un contrôle public, l’administration des communes et des corporations par elles-mêmes, la liberté de la presse, les associations dans un but d’utilité générale communiquent, dans les États constitutionnels, aux citoyens comme au pouvoir, un degré d’énergie et de force qui s’acquerrait difficilement par d’autres moyens. On ne saurait guère imaginer de loi ou d’institution publique qui n’exerce plus ou moins d’influence sur l’accroissement ou sur la diminution de la puissance productive (4).

    Si l’on présente le travail corporel comme la cause unique de la richesse, comment expliquerait-on ce fait, que les nations modernes sont incomparablement plus riches, plus populeuses, plus puissantes et plus prospères que les nations de l’antiquité ? Chez les anciens, il y avait, par rapport à la population totale, infiniment plus de bras occupés ; le travail était beaucoup plus rude ; chacun possédait plus de terre, et cependant les masses étaient beaucoup plus mal nourries, beaucoup plus mal vêtues que chez les modernes. Ce fait, nous l’expliquons par tous les progrès que le cours des siècles écoulés a vus s’accomplir dans les sciences et dans les arts, dans la famille et dans l’État, dans la culture de l’esprit et dans la capacité productive (5). L’état actuel des peuples est le résultat de l’accumulation des découvertes, des inventions, des améliorations, des perfectionnements, des efforts de toutes les générations qui nous ont précédés ; c’est là ce qui constitue le capital intellectuel de l’humanité vivante, et chaque nation n’est productive que dans la mesure où elle a su assimiler cette conquête des générations antérieures et l’accroître par ses acquisitions particulières ; qu’autant que les ressources naturelles, l’étendue et la situation géographique de son territoire, le nombre de ses habitants et sa puissance politique lui permettent de cultiver chez elle, supérieurement et harmonieusement, toutes les branches de travail, et d’étendre son action morale, intellectuelle, industrielle, commerciale et politique sur d’autres nations moins avancées et sur le monde en général.

    L’école voudrait nous faire croire que la politique et la puissance de l’État n’ont rien de commun avec l’économie politique. En tant qu’elle restreint ses recherches aux valeurs et à l’échange, elle peut avoir raison ; il est possible de définir la valeur et le capital, le profit, le salaire et la rente territoriale, de les décomposer dans leurs éléments, et de raisonner sur les causes qui les font hausser et baisser, sans tenir compte de la situation politique. Mais c’est là évidemment un élément de l’économie privée aussi bien que de l’économie des nations. Il suffit de lire l’histoire de Venise, celle de la Ligue anséatique, celle du Portugal, de la hollande et de l’Angleterre, pour comprendre à quel point la richesse matérielle et la puissance politique réagissent l’une sur l’autre. Partout où cette réciprocité d’action se manifeste, l’école tombe dans les contradictions les plus étranges. Nous nous bornerons à rappeler le singulier jugement d’Adam Smith sur l’acte anglais de navigation.

Faute de pénétrer dans la nature des forces productives, et d’embrasser l’ensemble de la civilisation des peuples, l’école méconnaît en particulier l’importance d’un développement parallèle de l’agriculture, de l’industrie manufacturière et du commerce, de la puissance publique et de la richesse nationale, et surtout celle d’une industrie manufacturière indépendante et développée dans toutes ses branches. Elle commet l’erreur d’assimiler l’industrie manufacturière à l’agriculture, et de parler en général du travail, des forces naturelles, du capital, etc. sans avoir égard aux différences qui existent entre l’une et l’autre. Elle ne voit pas qu’entre le pays purement agriculteur et le pays agriculteur et manufacturier la différence est beaucoup plus grande qu’entre un peuple de pasteurs et un peuple de cultivateurs. Sous le régime de l’agriculture pure et simple règnent l’arbitraire et la servitude, la superstition et l’ignorance, le manque de civilisation, de relations, de moyens de transport, la pauvreté, l’impuissance politique enfin. Dans un pays purement agriculteur, la plus faible partie seulement des forces intellectuelles et corporelles est mise en jeu et développée, la plus faible partie des forces naturelles dont il dispose est employée, il ne s’accumule que peu ou point de capital. Comparez la Pologne avec l’Angleterre ; les deux pays ont été autrefois au même degré de culture, et aujourd’hui quelle différence ! Les manufactures et les fabriques sont les mères et les filles de la liberté civile, des lumières, des arts et des sciences, du commerce intérieur et extérieur, de la navigation et des voies de transport perfectionnées, de la civilisation et de la puissance politique. Elles sont le moyen principal d’affranchir l’agriculture, de l’élever au rang d’industrie, d’art, de science, d’augmenter la rente de la terre, les profits agricoles, le salaire du manouvrier, et de donner au sol de la valeur. L’école a attribué cette puissance civilisatrice au commerce extérieur ; en cela elle a pris l’intermédiaire pour la cause. Ce sont les manufactures étrangères qui fournissent au commerce étranger les marchandises qu’il nous apporte, et qui consomment les produits agricoles et les matières brutes que nous livrons en échange. Si les relations avec des manufactures éloignées exercent une action si bienfaisante sur notre agriculture, combien doit être plus féconde l’influence des manufactures qui sont avec nous dans une intimité à la fois locale, commerciale et politique, qui nous demandent non pas seulement une faible partie, mais la majeure partie des denrées alimentaires et des matières brutes qui leur sont nécessaires, dont les produits ne sont pas renchéris pour nous par des frais de transport considérables, dont les relations avec nous ne peuvent être interrompues, ni par l’ouverture de nouveaux marchés aux manufactures étrangères, ni par la guerre, ni par les prohibitions !

Voyons maintenant dans quelles erreurs, dans quelles contradictions étranges l’école est tombée, pour avoir borné ses recherches à la richesse matérielle ou aux valeurs échangeables, et en n’admettant comme force productive que le travail corporel.

    D’après elle, celui qui élève des porcs est dans la société un membre productif ; celui qui élève des hommes est un membre improductif. Celui qui fabrique pour les vendre des cornemuses ou des guimbardes, est un producteur ; les plus grands virtuoses ne le sont pas, parce que ce qu’ils jouent ne peut être apporté sur le marché. Le médecin qui sauve son malade n’appartient pas à la classe productive ; mais le garçon pharmacien en fait partie, bien que les valeurs échangeables ou les pilules qu’il produit n’aient que quelques minutes d’existence avant d’être anéanties. Un Newton, un Watt, un Kepler ne sont pas aussi productifs qu’un âne, qu’un cheval, qu’un boeuf de charrue, travailleurs que récemment M. Mac Culloch a rangés parmi les membres productifs de la société humaine.

    Ne croyez pas que J.-B. Say, par sa fiction des produits immatériels, ait redressé cette erreur de la doctrine d’Adam Smith ; il n’a fait que masquer l’absurdité de ses conséquences, mais il ne l’a pas retirée du matérialisme dans lequel elle est plongée. Pour lui, les producteurs intellectuels ou immatériels ne sont productifs que parce qu’ils sont rémunérés avec des valeurs échangeables, et que leurs connaissances ont été acquises au prix de pareilles valeurs, mais non parce qu’ils produisent des forces productives (6). Ils ne sont pour lui qu’un capital accumulé. Mac Culloch va plus loin ; il dit que l’homme est un produit du travail tout aussi bien que la machine qu’il fabrique, et il lui semble que, dans toutes les recherches économiques, l’homme doit être envisagé de ce point de vue. Smith, dit-il, a compris la justesse de ce principe, mais il n’en a pas tiré la conséquence légitime. Une des conséquences que lui-même en tire, c’est que manger et boire sont des occupations productives. Thomas Cooper évalue un bon jurisconsulte américain 3,000 dollars (16,050 fr.), environ trois fois autant qu’un bon esclave de labour.

    Les erreurs et les contradictions de l’école que je viens de signaler peuvent aisément se rectifier au point de vue de la théorie des forces productives. Ceux qui élèvent des porcs et ceux qui fabriquent des cornemuses ou des pilules sont en effet productifs, mais les instituteurs de la jeunesse et de l’âge mûr, les virtuoses, les médecins, les juges et les administrateurs, le sont à un plus haut degré. Ceux-là produisent des valeurs échangeables, et ceux-ci des forces productives ; l’un de ces derniers prépare la génération future à la production, l’autre développe dans la génération présente le sens moral et religieux, le troisième travaille à ennoblir et à élever l’esprit humain, le quatrième conserve les forces productives de son malade, le cinquième produit la sûreté légale et le sixième l’ordre public ; le septième, enfin, par son art et par les jouissances qu’il procure, encourage à la production de valeurs échangeables. Dans la doctrine des valeurs, ces producteurs de la force productive ne peuvent être pris en considération qu’autant que leurs services sont rémunérés avec des valeurs échangeables, et cette manière d’envisager leurs fonctions peut avoir dans plus d’un cas son utilité pratique, par exemple, en matière d’impôts, lesquels doivent être acquittés en valeurs échangeables ; mais, quand il s’agit des rapports internationaux ou de l’ensemble des rapports du pays, ce point de vue est insuffisant, et il conduit à une série d’idées étroites et fausses (7).

La prospérité d’un peuple ne dépend pas, comme Say le pense, de la quantité de richesses et de valeurs échangeables qu’il possède, mais du degré de développement des forces productives. Si les lois et les institutions ne produisent pas directement des valeurs, elles produisent du moins de la force productive, et Say est dans l’erreur quand il soutient qu’on a vu des peuples s’enrichir sous toutes les formes de gouvernement, et que les lois ne peuvent pas créer de richesses.

    Le commerce extérieur de la nation ne doit pas être apprécié, comme celui du marchand, exclusivement d’après la théorie des valeurs, c’est-à-dire par la seule considération du profit matériel du moment ; la nation doit en même temps embrasser du regard l’ensemble des rapports d’où dépendent son existence, sa prospérité et sa puissance dans le présent et dans l’avenir.

La nation doit faire le sacrifice et supporter la privation de richesses matérielles, pour acquérir des forces intellectuelles ou sociales ; elle doit sacrifier des avantages présents pour s’assurer des avantages à venir. Pour une nation, ainsi que nous croyons l’avoir historiquement établi, une industrie manufacturière développée dans toutes ses branches est la condition d’un haut degré de civilisation, de prospérité matérielle et de puissance politique. S’il est vrai, comme nous croyons pouvoir le démontrer, que, dans l’état actuel du monde, une jeune industrie manufacturière, dénuée de protection, ne saurait soutenir la concurrence d’une industrie affermie depuis longtemps, d’une industrie protégée sur son propre territoire ; comment, avec des arguments empruntés à la théorie des valeurs, peut-on entreprendre de prouver qu’une nation, de même qu’un particulier, doit acheter les marchandises dont elle a besoin là où elle les trouve au meilleur marché ; qu’on est insensé de fabriquer soi-même ce qu’on pourrait se procurer au dehors à plus bas prix ; qu’on doit abandonner l’industrie du pays aux efforts des particuliers ; que les droits protecteurs sont des monopoles dont les industriels sont pourvus aux dépens de la nation ?

Il est vrai que les droits protecteurs renchérissent au commencement les articles fabriqués ; mais il est également vrai, et l’école même l’admet, qu’à la longue, chez un peuple capable d’un vaste développement industriel, ces articles peuvent être produits à meilleur marché qu’on ne peut les importer du dehors. Si donc ces droits protecteurs entraînent un sacrifice de valeurs, le sacrifice est compensé par l’acquisition d’une force productive, qui non-seulement assure à la nation pour l’avenir une quantité infiniment supérieure de richesses matérielles, mais encore l’indépendance industrielle en cas de guerre. À l’aide de l’indépendance industrielle et de la prospérité qui en résulte, la nation acquiert les moyens de se livrer au commerce extérieur, et d’étendre sa navigation ; elle élève sa civilisation, elle perfectionne ses institutions an dedans, elle affermit sa puissance au dehors.

    Ainsi une nation qui a une vocation manufacturière se conduit, en recourant au système protecteur, absolument comme ce propriétaire qui sacrifie des valeurs matérielles afin de faire apprendre à quelques-uns de ses enfants une industrie productive.

    A quel point s’est fourvoyée l’école en appréciant, d’après la théorie des valeurs, des rapports qui doivent être principalement envisagés du point de vue de la théorie des forces productives ; on le verra ressortir avec clarté du jugement que J.-B. Say porte sur les primes qu’accorde une nation étrangère dans le but de favoriser son exportation ; il soutient que ce sont des cadeaux qu’elle fait à notre pays. Supposons donc que la France considère comme suffisant un droit protecteur de 25 pour cent pour ses fabriques encore incomplètement affermies, mais que l’Angleterre alloue des primes de sortie de 30 pour cent ; quelle serait la conséquence du cadeau que l’Angleterre aurait ainsi fait à la France ? Pendant quelques années les consommateurs français obtiendraient à bien meilleur marché qu’auparavant les articles fabriqués dont ils ont besoin ; mais les fabriques françaises seraient ruinées, et des millions d’hommes réduits à la mendicité, ou obligés, soit de s’expatrier, soit de se livrer à l’agriculture. Dans l’hypothèse la plus favorable, les consommateurs acquis jusque-là aux agriculteurs français deviendraient leurs concurrents, la production agricole augmenterait en même temps que diminuerait la consommation. De là nécessairement en France dépréciation des produits agricoles et des propriétés, appauvrissement et affaiblissement du pays. Le cadeau de l’Angleterre en valeurs serait chèrement payé en forces productives ; il ressemblerait au présent que le sultan a coutume de faire à ses pachas, lorsqu’il leur envoie un cordon de soie précieux.

    Depuis que les Troyens ont été gratifiés par les Grecs d’un cheval de bois, il est délicat pour un peuple de recevoir des présents d’un autre. Les Anglais ont fait au continent des cadeaux d’une valeur énorme sous la forme de subsides ; mais les nations continentales les ont payés chèrement en perte de forces. Ces subsides ont opéré comme des primes d’exportation en faveur des fabriques anglaises et au détriment des fabriques allemandes. Si l’Angleterre s’engageait aujourd’hui à fournir gratuitement aux Allemands, durant plusieurs années, tous les articles manufacturés qui leur sont nécessaires, nous ne leur conseillerions pas d’accepter cette offre. Supposons que les Anglais se trouvent, par de nouvelles inventions, en état de fabriquer la toile à 40 pour cent meilleur marché que les Allemands par les anciens procédés, et qu’ils aient sur les Allemands, dans l’emploi des procédés nouveaux, une avance de quelques années, une des plus importantes et des plus anciennes industries de l’Allemagne sera ruinée faute d’un droit protecteur ; ce sera comme si la nation allemande avait perdu un de ses membres ; mais qui pourrait se consoler de la perte d’un bras, par ce motif que ses chemises lui ont coûté 40 pour cent de moins ?

Souvent les Anglais sont dans le cas de faire des cadeaux aux étrangers ; la forme est différente, et il n’est pas rare qu’ils soient généreux contre leur gré ; les étrangers ne doivent pas moins se demander si le présent est acceptable. En possession, dans le monde, du monopole manufacturier et commercial, leurs fabriques se trouvent de temps en temps dans cet état qu’ils désignent par le mot de glut (engorgement), et qui provient de ce qu’ils appellent overtrading (excès de la spéculation). Alors chacun jette sur les bateaux à vapeur tout ce qu’il a de marchandises en magasin. Elles sont rendues au bout de huit jours à Hambourg, à Berlin et à Francfort, au bout de trois semaines à New-York, où elles sont offertes à 50 pour cent au-dessous de leur valeur réelle. Les fabricants anglais éprouvent une souffrance temporaire, mais ils sont sauvés et ils s’indemnisent plus tard par de meilleurs prix. Les fabricants allemands et américains sont punis pour les fautes des Anglais ; ils sont ruinés. Le peuple anglais voit le feu, entend le bruit de l’explosion, c’est dans d’autres pays que le désastre éclate ; et, lorsque les habitants de ces pays gémissent sur leurs blessures qui saignent, le commerce intermédiaire soutient que ce sont les conjonctures qui ont fait le mal. Quand on réfléchit combien de fois, par de telles conjonctures, l’ensemble de l’industrie manufacturière, le système de crédit, l’agriculture elle-même, en un mot toute l’économie des peuples qui admettent la libre concurrence de l’Angleterre, ont été ébranlés de fond en comble, quand on songe que plus tard ces mêmes peuples ont largement indemnisé les fabricants anglais en leur payant de plus hauts prix, n’est-il pas permis de douter que la théorie des valeurs et les maximes cosmopolites doivent servir de règle au commerce entre les nations ? L’école n’a pas jugé à propos d’expliquer les causes et les effets de ces crises commerciales.

    Les grands hommes d’État des temps modernes, presque sans exception, ont compris la grande influence des manufactures et des fabriques sur la richesse, sur la civilisation et sur la puissance des nations, et la nécessité de les protéger : Édouard III comme Élisabeth, Frédéric le Grand comme Joseph II, Washington comme Napoléon. Sans plonger dans les profondeurs de la théorie, leur coup d’oeil intelligent a compris l’industrie manufacturière dans son ensemble et l’a jugée sainement. Il était réservé aux physiocrates, égarés par de faux raisonnements, de l’envisager sous un autre aspect. L’édifice fantastique de cette école s’est évanoui ; l’école nouvelle elle-même l’a renversé, mais elle ne s’est point affranchie des erreurs fondamentales de sa devancière, elle n’a fait que s’en écarter un peu. N’ayant point fait la distinction entre la force productive et la valeur échangeable, et ayant subordonné la première à la seconde au lieu de l’étudier séparément, elle ne pouvait pas se rendre compte de la différence qui existe entre la force productive agricole et la force productive manufacturière. Elle ne voit pas que l’industrie manufacturière, en surgissant dans un pays agriculteur, emploie et utilise une masse de forces de l’esprit et du corps, de forces naturelles et de forces instrumentales, ou de capitaux comme l’école les appelle, qui jusque-là étaient restées inactives, et qui, sans elle, auraient toujours dormi. L’école s’imagine que l’introduction de l’industrie manufacturière dérobe ces forces à l’agriculture pour les porter sur les fabriques, tandis qu’une puissance en majeure partie nouvelle a été créée, puissance qui, bien loin d’avoir été acquise aux dépens de l’agriculture, aide celle-ci à prendre un plus grand essor.


 


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1 - On sait qu’Adam Smith n’a découvert la division du travail ni comme fait ni comme principe. Il a eu le mérite d’en faire usage dans un Traité d’économie politique. La division du travail était si évidente pour les hommes pratiques, même pour les moins attentifs, qu’il ne peut y avoir à rechercher par qui elle a été découverte. Divers écrivains l’avaient nettement expliquée longtemps avant Smith. Il suffira de citer un passage d’un philosophe chinois, Mencius, qui vivait il y a deux mille ans : « Le fermier tisse-t-il le drap ou confectionne-t-il le chapeau qu’il porte ? Non, il les achète avec du grain. Pourquoi ne les fait-il pas lui-même ? Pour ne pas nuire à son exploitation. Fabrique-t-il ses ustensiles de cuisine ou ses outils en fer ? Non, il les achète avec du grain. L’industrie du mécanicien et celle du fermier ne doivent pas être réunies. (S. COLWELL.)

2 - Il y a plusieurs observations à faire sur ce passage. J’admets volontiers qu’Adam Smith n’a pas tiré de l’idée de force productive tout le parti possible ; mais, loin de l’avoir méconnue, il l’a très-nettement comprise, au contraire. Qu’est-ce que sa division du travail, sinon un moyen efficace d’augmenter notre puissance productive ? Ne revient-il pas fréquemment sur la sécurité générale en tant que condition nécessaire de la fécondité du travail ? Bien qu’Adam Smith n’ait pas établi scientifiquement, à proprement parler, le travail comme source unique de la richesse, et que, pour désigner la richesse, il se serve habituellement de cette expression, le produit annuel du travail et de la terre, List a mauvaise grâce à lui contester l’honneur d’avoir mis le travail en relief vis-à-vis des physiocrates qui refusaient à l’industrie humaine la faculté de produire des richesses.
    Il fait aussi une mauvaise chicane à J.-B. Say et à Mac Culloch.
    La définition de l’économie politique par J.-B. Say est restée comme la plus simple et la plus claire de celles qu’on a produites jusqu’à ce jour ; on peut seulement la formuler d’une manière plus brève, en disant simplement que l’économie politique est la science de la production et de la distribution des richesses. Elle n’implique rien de contraire aux idées de l’auteur du Système national ; la richesse est incontestablement l’objet de l’économie politique : mais l’énoncé de cette proposition n’empêche nullement de préférer à la richesse les facultés qui la produisent.
    Quant à Mac Culloch, après avoir défini la science à peu près comme J.-B. Say, il ajoute, page 3 de ses Principes : « L’économie politique pourrait être appelée la science des valeurs ; car aucun objet dépourvu de valeur échangeable ne peut entrer dans le cercle de ses investigations. » Mac Culloch, distinguant la valeur de l’utilité, veut ici tout simplement éliminer, comme étrangères à l’économie politique, les richesses que la nature prodigue gratuitement à tous, et auxquelles le travail ou tout au moins l’appropriation n’a pas communiqué de valeur échangeable. Ailleurs il assigne pour mission à l’économie politique de rechercher les moyens d’accroître la puissance productive du travail.
    M. J. Stuart Mill a signalé le vice de la définition par laquelle quelques-uns de ses compatriotes ont fait de l’économie politique la science des échanges ; il a établi que les lois de la production seraient les mêmes, quand l’échange n’existerait pas, et que, bien que la rémunération du travail, dans notre état social, dépende du prix des marchandises, l’échange n’est pas plus la loi fondamentale de la distribution, que les routes et les voitures ne constituent les lois du mouvement. Les deux faits essentiels de l’économie politique sont la production et la distribution des richesses ; ce sont eux seuls qui doivent entrer dans sa définition.
    Quoi qu’il en soit, la distinction entre la théorie des valeurs et celle des forces productives ne me paraît pas plus admissible que celle du précédent chapitre entre l’économie politique ou l’économie cosmopolite ; elle ne sert, comme cette dernière, qu’à faire ressortir des erreurs ou des omissions commises par les devanciers de List. On a dit avec raison, que les forces productives ne peuvent pas plus être séparées des valeurs créées par elle que les causes de leurs effets, d’autant moins que, dans l’enchaînement des phénomènes économiques, ce qui était effet devient cause à son tour. Tous les traités d’économie politique contiennent une analyse telle quelle des forces productives ; mais il est très-vrai que des économistes, et des meilleurs, ont trop souvent porté dans la science un esprit étroit, en se préoccupant uniquement des gains actuels ou des pertes immédiates des valeurs. Toutefois, au lieu de construire une théorie nouvelle à côté d’une théorie déjà existante, il s’agit purement et simplement d’élargir celle-ci en substituant à un point de vue rétréci un point de vue plus vaste. Dans le paragraphe qui suit, List montre d’une façon saisissante en quoi ils différent l’un de l’autre. (H. R.)

3 - Dans la leçon déjà citée sur la théorie de la liberté commerciale, Rossi emploie aussi cette comparaison du père de famille et des sacrifices qu’il fait en vue de l’avenir, sous une autre forme, il est vrai, mais pareillement pour motiver des exceptions temporaires au principe de la liberté : « Au point de vue économique, demander si le principe de la liberté commerciale admet des exceptions, c’est demander s’il y a des circonstances où le système restrictif puisse augmenter la somme de la richesse nationale. Or, si l’on entend par là une augmentation immédiate, de pareilles circonstances ne peuvent jamais se rencontrer. Jamais on ne s’enrichira du premier coup en payant cher ce qu’on peut avoir à bon marché. Mais il n’y a pas de père de famille qui ne sache qu’il est des circonstances où le sacrifice d’aujourd’hui peut être suivi plus tard d’un bénéfice qui le compense et le dépasse. Une administration à la fois prudente et éclairée commande dans certains cas des tentatives aléatoires, des avances qui peut-être ne rentreront pas en entier. Il n’est pas de père de famille qui, ayant de fortes raisons de croire qu’il existe dans son domaine un grand dépôt de richesses minérales, ne se crût obligé, s’il en avait les moyens, de faire des essais pour vérifier le fait et ouvrir à ses enfants cette nouvelle source de prospérité. La même chose peut être vraie d’une nation. » (H. R.)

4 - Say dit dans son Économie politique pratique : « Les lois ne peuvent pas créer des richesses. » Sans doute elles ne le peuvent pas, mais elles créent une force productive, qui est plus importante que la richesse ou que la possession de valeurs échangeables.

5 - Pour le développement de la puissance productive dans les sociétés modernes, je renvoie à la deuxième leçon du Cours d’économie politique de M. Michel Chevalier, année 1841-42. On y voit que l’accroissement de cette puissance productive, dans l’industrie du fer, est, depuis quatre ou cinq cents ans, dans le rapport de 1 à 25 ou à 30 ; que, dans la mouture du blé, le progrès a été dans le rapport de 1 à 144 depuis Homère ; que, dans la fabrication des tissus de coton, il est de 1 à 320 depuis 70 ans, et, dans la filature du lin, de 1 à 210 depuis quelques années seulement ; que, dans l’industrie des transports enfin, de l’autre côté de l’Atlantique, la force productive est dans le rapport de 1 à 11 500 comparativement avec ce qu’elle était dans l’empire de Montézuma. (H. R.)

6 - Entre les nombreux passages où J.-B. Say exprime cette opinion, nous nous bornerons à emprunter celui-ci à son Économie politique pratique : « Le talent d’un avocat, d’un médecin, qui a été acquis au prix de quelques sacrifices et qui produit un revenu, est une valeur capitale, non transmissible, à la vérité, mais qui réside néanmoins dans un corps visible, celui de la personne qui le possède. »

7 - On a beaucoup disserté sur le travail productif et sur le travail improductif. Cette distinction remonte aux physiocrates qui, ne comprenant pas que la production consiste à changer de forme ou de lieu les choses qui nous entourent de manière à leur donner une utilité qu’elles n’avaient pas, et non à faire de rien quelque chose, considéraient, très-gratuitement d’ailleurs, le travail agricole comme le seul productif ; elle a été adoptée par Adam Smith, qui a étendu la dénomination de productifs à tous les travaux donnant de la valeur à l’objet matériel sur lequel ils s’exercent, mais l’a refusée à tous les autres, sans méconnaître d’ailleurs le mérite de ces derniers. Aujourd’hui elle est unanimement rejetée, et l’on reconnall que tout travail utile est un travail productif. (Voir en particulier sur ce sujet le chapitre de la Consommation de la richesse dans les Principes d’Économie. politique de Mac Culloch.)

    Néanmoins c’est une question de savoir si l’on doit ranger parmi les producteurs, au point de vue de l’économie politique, tous ceux qui se livrent à un travail utile, de quelque nature qu’il soit ; la solution de cette question dépend du plus ou du moins d’étendue qu’on assigne au domaine de la science. Certains esprits, et Malthus, par exemple, était de cet avis, pensent que l’objet propre de l’économie politique est la richesse, la richesse matérielle, et que la production de ces choses immatérielles auxquelles le mot de richesse a été appliqué par métaphore, appartient à un autre ordre d’études ; ils remarquent que le terme meule d’économie politique s’éveille habituellement dans les esprits l’idée d’intérêts matériels et que les auteurs qui élargissent le plus l’horizon de la science ne traitent guère d’Autre chose. Pour ceux-là, les magistrats et les administrateurs, les savants et les poètes, les avocats et les médecins, enfin, tous les producteurs de ces biens moraux sans lesquels on ne conçoit pas de civilisation, ne sont au point de vue économique proprement dit, que des producteurs indirects. En les appelant ainsi, on ne veut pas, bien entendu, rabaisser des services, qui non seulement sont souvent supérieurs en thèse générale à ceux des producteurs directs, mais quelquefois même concourent à la production de la richesse plus puissamment que les plus rares efforts du génie industriel ; un essaie seulement de définir le genre de concours qu’ils prêtent à cette production matérielle.
    En qualifiant ces producteurs indirects de producteurs de forces productives, List se place au même point de vue ; peut-être seulement fait-il mieux ressortir leur importance sociale et économique, et indique-t-il mieux les rapports qui lient le monde matériel au monde moral.
    Je crois inutile de relever dans le passage ci-dessus quelques plaisanteries fort injustes de l’auteur à l’égard de Mac Culloch. (H. R.)

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:17

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre I : L'économie politique et l'économie cosmopolite

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

    Avant Quesnay et les économistes français, il n’y avait qu’une pratique de l’économie politique exercée par l’administration. Les administrateurs et les écrivains qui traitaient des matières administratives s’occupaient exclusivement de l’agriculture, des manufactures, du commerce et de la navigation du pays auquel ils appartenaient, sans analyser les causes de la richesse, sans s’élever jusqu’à l’étude des intérêts de l’humanité.

    Quesnay, qui conçut l’idée de la liberté universelle du commerce, étendit le premier ses recherches au genre humain tout entier, sans tenir compte de l’idée de nation. Son ouvrage a pour titre Physiocratie, ou du gouvernement le plus avantageux au genre humain (1) ; il veut qu’on se représente les marchands de tous les pays comme formant une seule république commerçante (2). Evidemment Quesnay traite de l’économie cosmopolite, c’est-à-dire de la science qui enseigne comment le genre humain peut arriver à la possession du bien-être, tandis que l’économie politique se borne à enseigner comment une nation, dans des circonstances données, parvient, au moyen de l’agriculture, de l’industrie manufacturière et du commerce, à la prospérité, à la civilisation et à la puissance (3).

    Adam Smith donna la même étendue à sa doctrine, en s’attachant à établir l’idée cosmopolite de la liberté absolue du commerce, malgré les fautes grossières commises par les physiocrates contre la nature des choses et contre la logique. Pas plus que Quesnay, Adam Smith ne se proposa de traiter de l’objet de l’économie politique, c’est-à-dire de la politique que chaque pays doit suivre pour accomplir des progrès dans son état économique. Il intitula son ouvrage : De la nature et des causes de la richesse des nations, c’est-à-dire de toutes les nations dont se compose le genre humain. Il consacra aux divers systèmes d’économie politique une partie de son travail, mais uniquement afin d’en montrer le néant et de prouver que l’économie politique ou nationale devait faire place à l’économie humanitaire. Si parfois il parle de la guerre, ce n’est jamais qu’en passant. L’idée de la paix perpétuelle sert de base à tous ses arguments. Suivant la remarque significative de Dugald-Stewart, son biographe, il avait pris pour point de départ de ses recherches cette maxime, « que la plupart des mesures de gouvernement pour l’avancement de la prospérité publique sont inutiles, et que, pour élever un État du dernier degré de barbarie au plus haut point d’opulence, il ne faut que trois choses, des taxes modérées, une bonne administration de la justice et la paix. » Évidemment Adam Smith entendait par ce dernier mot la paix perpétuelle de l’abbé de Saint-Pierre.

    J.-B. Say demande explicitement qu’on admette l’existence d’une république universelle pour concevoir l’idée de la liberté du commerce. Cet écrivain, qui au fond n’a fait que construire un édifice scientifique avec les matériaux fournis par Adam Smith, dit en propres termes dans son Economie politique pratique (4) : « Nous pouvons confondre dans les mêmes considérations la famille et le chef qui pourvoit à ses besoins. Les principes, les observations qui les concernent, composent l’économie privée ; l’économie publique embrasse les observations et les principes qui ont rapport aux intérêts d’une nation considérée en particulier et comme pouvant être opposés aux intérêts d’une autre nation. Enfin l’économie politique regarde les intérêts de quelque nation que ce soit ou de la société en général (5). »

On doit remarquer ici premièrement que Say reconnaît, sous le nom d’économie publique l’existence d’une économie nationale ou politique, dont il ne s’est point occupé dans ses ouvrages ; en second lieu qu’il donne le nom d’économie politique à un enseignement évidemment cosmopolite par sa nature, et que, dans cet enseignement, il ne traite que de l’économie qui a exclusivement en vue les intérêts collectifs du genre humain, sans avoir égard aux intérêts séparés de chaque nation.

    Cette confusion de mots aurait disparu, si, après avoir développé ce qu’il appelle l’économie politique, et ce qui n’est autre chose que l’économie cosmopolite ou l’économie du monde, l’économie du genre humain, Say nous eût initiés aussi aux principes de la doctrine qu’il appelle économie publique, mais qui n’est autre chose que l’économie de nations données, ou l’économie politique. Dans la définition et dans l’exposé de cette science, il aurait pu difficilement s’empêcher de partir de l’idée de nation et de montrer quels changements essentiels l’économie du genre humain doit éprouver par ce seul fait que le genre humain est partagé en nationalités distinctes, formant un faisceau de forces et d’intérêts, et placées dans leur liberté naturelle vis-à-vis d’autres sociétés semblables. Mais, en donnant à son économie humanitaire le nom d’économie politique, il s’est dispensé d’un tel exposé ; par une confusion de mots il a produit une confusion d’idées, et masqué une série d’erreurs théoriques des plus graves.

    Tous les écrivains postérieurs ont partagé cette erreur. Sismondi appelle l’économie politique « la science qui se charge du bonheur de l’espèce humaine. » Ainsi Adam Smith et ses disciples n’ont enseigné au fond autre chose que ce que Quesnay et son école avaient enseigné avant eux ; car l’article de la Revue méthodique concernant les physiocrates dit, à peu près dans les mêmes termes, que le bonheur des individus dépend en général de celui de l’espèce humaine. Le premier des coryphées américains de la liberté du commerce telle que l’entend Adam Smith, Thomas Cooper, président du collège de Colombie, va jusqu’à nier l’existence de la nationalité ; il appelle la nation « une invention grammaticale, imaginée uniquement pour épargner des périphrases, une non-entité, quelque chose qui n’a d’existence que dans le cerveau des hommes politiques. » Cooper est d’ailleurs parfaitement conséquent avec lui-même, beaucoup plus que ses devanciers et que ses maîtres ; car, du moment qu’on reconnaît l’existence des nations avec leurs conditions d’être et leurs intérêts, on se voit obligé de modifier l’économie de la société humaine conformément à ces intérêts particuliers ; si donc on a l’intention de signaler ces modifications comme des erreurs, il est habile de contester tout d’abord aux nations leur existence.

    Pour notre part, nous sommes très-loin de rejeter la théorie de l’économie cosmopolite, telle qu’elle a été élaborée par l’école ; nous pensons seulement que l’économie politique, ou ce que Say appelle l’économie publique, doit aussi être élaborée scientifiquement, et qu’il vaut toujours mieux désigner les choses par leur nom véritable que de leur donner des dénominations contraires au sens des mots.

    Pour rester fidèle à la logique et à la nature des choses, il faut opposer à l’économie privée l’économie sociale, et distinguer dans celle-ci l’économie politique ou nationale, qui, prenant l’idée de nationalité pour point de départ, enseigne comment une nation donnée, dans la situation actuelle du monde et eu égard aux circonstances qui lui sont particulières, peut conserver et améliorer son état économique ; et l’économie cosmopolite ou humanitaire, qui part de l’hypothèse que toutes les nations du globe ne forment qu’une société unique vivant dans une paix perpétuelle.

    Si l’on présuppose, avec l’école, l’association universelle ou une fédération de tous les peuples, garantie de la paix perpétuelle (6), le principe de la liberté du commerce entre les nations serait parfaitement établi. Moins un individu est entravé dans la poursuite de son bien-être, plus ceux avec lesquels il a de libres relations sont nombreux et riches, plus vaste est le champ ouvert à son activité, et plus il lui sera facile d’employer à l’amélioration de sa condition les facultés qu’il a reçues de la nature, les lumières et les talents qu’il a acquis, les forces naturelles qui se trouvent a sa disposition. Il en est des communes, des provinces comme des individus. Il faudrait être insensé pour soutenir que l’union commerciale est moins avantageuse que les douanes provinciales aux États-Unis de l’Amérique du Nord, aux provinces de la France et aux États de la Confédération germanique.

    Les trois royaumes unis de la Grande-Bretagne et de l’Irlande offrent un exemple éclatant et décisif des immenses résultats de la liberté du commerce entre des peuples associés (7). Qu’on se représente une association semblable entre toutes les nations du globe, et l’imagination la plus vive ne saurait se figurer la somme de bien-être et de jouissance qu’elle procurerait au genre humain (8).

    Incontestablement l’idée d’une confédération de tous les peuples et de la paix perpétuelle est enseignée à la fois par la raison et par la religion (9). Si le duel entre individus est déraisonnable, combien le duel entre nations ne l’est-il pas davantage ? Les preuves que l’économie sociale puise dans l’histoire de la civilisation en faveur de l’association de tous les hommes sous le régime du droit, sont peut-être celles qui frappent le plus une saine intelligence. L’histoire enseigne que là où les individus vivent à l’état de guerre, le bien-être des hommes est à son degré le plus bas, et qu’il s’élève à mesure que grandissent les associations humaines. Dans l’état primitif du genre humain, nous n’apercevons que des familles, puis nous voyons des villes, puis des confédérations de villes, puis la réunion de toute une contrée, puis enfin l’association de plusieurs États sous un régime légal. Si la nature des choses a été assez forte pour étendre jusqu’à des centaines de millions d’âmes l’association qui a commencé par la famille, on peut lui supposer assez d’énergie pour opérer la réunion de tous les peuples. Si l’esprit humain a été capable de reconnaître les avantages de ces grandes sociétés, on peut l’estimer en état de comprendre aussi ceux d’une association de l’espèce entière. Une multitude de signes révèlent cette tendance. Il nous suffira de rappeler les progrès accomplis dans les sciences et dans les arts, dans l’industrie et dans l’organisation sociale. Dès aujourd’hui on peut prévoir avec certitude que, dans quelques dizaines d’années, grâce au perfectionnement des moyens de transport, les peuples civilisés seront, dans leurs rapports à la fois matériels et moraux, unis entre eux aussi étroitement et plus étroitement encore que les différents comtés de l’Angleterre ne l’étaient il y a un siècle. Déjà les gouvernements des nations continentales possèdent dans le télégraphe le moyen de s’entretenir les uns avec les autres, presque comme s’ils se trouvaient en un seul et même lieu (10). Des forces puissantes, jusque-là inconnues, ont déjà élevé l’industrie à un degré de développement qu’on n’avait pas soupçonné, et d’autres plus puissantes encore ont annoncé leur apparition. Mais plus l’industrie avance, plus elle s’étend également sur les différentes contrées, moins la guerre devient possible. Deux peuples également avancés en industrie se feraient mutuellement plus de mal en une semaine qu’ils ne pourraient en réparer dans l’espace d’une génération. Ajoutez que ces forces nouvelles, qui jusqu’à présent ont été particulièrement employées à la production, ne refuseront pas leurs services à la destruction, qu’elles servent à la défense des peuples en général, à celle des peuples de l’Europe continentale en particulier, menaçant d’enlever au Royaume-Uni les avantages défensifs de sa situation insulaire. Déjà, dans les congrès des grandes puissances, l’Europe possède l’embryon du futur congrès des nations. Dès aujourd’hui, la tendance à arranger au moyen de protocoles les différends entre les peuples prévaut sur celle de se faire justice par la force des armes. Des idées plus justes sur la richesse et sur l’industrie ont déjà convaincu les meilleurs esprits dans tous les pays civilisés, que la civilisation des peuples barbares, ou à demi barbares, de ceux qui ont rétrogradé, et la fondation de colonies offrent aux nations avancées, pour le développement de leurs forces productives, un champ qui promet des fruits infiniment plus abondants et plus assurés que la guerre ou que des restrictions commerciales hostiles. À mesure que cette conviction s’établira et que l’extension des moyens de transport ouvrira aux nations civilisées les pays qui ne le sont pas, ces nations comprendront de plus en plus que la civilisation des peuples barbares, des peuples déchirés par l’anarchie ou opprimés par de mauvais gouvernements, est une mission qui leur promet à toutes les mêmes avantages, une mission qui leur est commune à toutes et qui ne peut être accomplie qu’au moyen de l’association.

    Que la civilisation de tous les peuples, que la culture de tout le globe soit la mission du genre humain, c’est ce qui ressort de ces lois inaltérables de la nature, en vertu desquelles les nations civilisées sont poussées par une force irrésistible à étendre leurs forces productives sur des pays d’une moindre culture. Partout, sous l’influence de la civilisation, nous voyons la population, les forces intellectuelles et les capitaux matériels s’accroître au point d’être obligés de refluer sur d’autres pays moins cultivés. Lorsque le sol ne suffit plus à la population et à employer les habitants des campagnes, les bras inoccupés vont chercher dans des contrées lointaines des terres labourables ; lorsque les talents et les capacités industrielles en trop grand nombre n’obtiennent plus dans le pays une rémunération suffisante, ils émigrent vers les lieux qui les recherchent ; lorsque, par l’accumulation des capitaux matériels, le taux de l’intérêt tombe si bas que le petit capitaliste n’y trouve plus de quoi vivre, celui-ci cherche dans des pays moins riches un placement plus avantageux.

    Le système de l’école repose donc sur une idée vraie, idée que la science doit admettre et élaborer pour remplir sa vocation, qui est d’éclairer la pratique, idée que la pratique ne peut méconnaître sans s’égarer. Seulement l’école a négligé de tenir compte des nationalités, de leurs intérêts, de leur état particulier, et de les concilier avec l’idée de l’union universelle et de la paix perpétuelle.

    L’école a admis comme réalisé un état de choses à venir. Elle présuppose l’existence de l’association universelle et de la paix perpétuelle, et en conclut les grands avantages de la liberté du commerce. Elle confond ainsi l’effet avec la cause. La paix perpétuelle existe entre des provinces et des Etats déjà associé ; c’est de cette association qu’est dérivée leur union commerciale ; ils ont dû à la paix perpétuelle où ils vivent les avantages que celle-ci leur a procurés. Tous les exemples que nous présente l’histoire nous montrent l’union politique précédant l’union commerciale. Elle n’en fournit point où la seconde ait frayé la voie à la première. Dans l’état actuel du monde, la liberté du commerce enfanterait, au lieu de la république universelle, l’assujettissement universel des peuples à la suprématie de la puissance prépondérante dans les manufactures, dans le commerce et dans la navigation ; il y a pour cela des raisons fort graves, à notre avis hors de contestation.

    La république universelle, telle que l’entendaient Henri IV et l’abbé de Saint-Pierre, c’est-à-dire une association dans laquelle toutes les nations reconnaîtraient entre elles un régime légal et renonceraient à se faire elles-mêmes justice, n’est réalisable qu’autant qu’un certain nombre seraient parvenues à un degré à peu près égal d’industrie et de civilisation, d’éducation politique et de puissance. La liberté du commerce ne peut s’étendre que par le développement graduel de cette union ; c’est par elle seulement qu’elle peut procurer à tous les peuples les grands avantages dont les provinces et les États associés nous offrent aujourd’hui l’exemple. Le système protecteur, en tant qu’il est l’unique moyen d’élever les États moins avancés en civilisation au niveau de la nation prépondérante, laquelle n’a point reçu de la nature, à tout jamais, le monopole de l’industrie manufacturière, mais a seulement pris les devants sur les autres ; le système protecteur apparaît, envisagé de ce point de vue, comme le plus puissant promoteur de l’association finale des peuples, par conséquent de la vraie liberté du commerce. Et, de ce même point de vue, l’économie politique se présente comme la science qui, tenant compte des intérêts existants et de la situation particulière des nations, enseigne comment chacune d’elles peut parvenir à ce degré de développement économique auquel l’association avec d’autres nations d’une égale culture, partant la liberté du commerce, lui deviendra possible et avantageux.

    Mais l’école a confondu les deux doctrines ; elle commet la grande faute d’appliquer à la situation des divers pays des Principes purement cosmopolites, et en même temps de méconnaître, par des considérations politiques, la tendance cosmopolite des forces productives.

    C’est pour avoir méconnu la tendance cosmopolite des forces productives que Malthus est tombé dans cette erreur de vouloir restreindre l’accroissement de la population ; que tout récemment Chalmers et Torrens ont conçu l’étrange idée que l’augmentation des capitaux et une production sans bornes étaient des maux auxquels l’intérêt général commandait de mettre un terme ; que Sismondi a déclaré les fabriques des choses nuisibles à la société (11). La théorie ressemble ici à Saturne, qui dévore ses propres enfants. Elle, qui, du développement de la population, des capitaux et des machines, fait sortir la division du travail et explique par cette loi le progrès de la société, arrive à considérer ces forces comme des monstres menaçants sur la prospérité des peuples ; parce que, l’oeil exclusivement fixé sur l’état présent de telle ou telle nation, elle perd de vue l’état du globe tout entier et les progrès futurs du genre humain.

    Il n’est pas vrai que la population s’accroisse avec plus de rapidité que la production des subsistances ; du moins serait-il insensé d’admettre cette disproportion et de chercher à l’établir au moyen de pénibles calculs et de sophismes, tant que le globe offrira une quantité immense de forces inemployées, de manière à nourrir dix et peut-être cent fois plus d’hommes qu’il n’en existe aujourd’hui.

    C’est une vue étroite que de prendre la puissance actuelle des forces productives pour mesure du nombre d’hommes qui peuvent trouver leur subsistance sur un espace donné. Le sauvage, le chasseur et le pêcheur n’auraient pas, dans leur manière de calculer, trouvé place sur la terre entière pour un million d’hommes ; le pasteur pour dix millions ; l’agriculteur ignorant pour cent millions, et cependant l’Europe seule aujourd’hui contient deux cent millions d’hommes. La culture des pommes de terre ainsi que des plantes fourragères et les récents progrès de l’économie agricole en général ont décuplé la puissance de l’homme pour la production des denrées alimentaires. En Angleterre, au moyen-âge, un acre de terre rendait en froment quatre pour un, il rend aujourd’hui de dix à vingt, et cinq fois plus de terrains ont été mis en culture. Dans plusieurs contrées européennes, dont le sol possède la même fertilité naturelle que celui de l’Angleterre, le produit actuel ne dépasse pas quatre. Qui pourrait assigner des bornes aux découvertes, aux inventions, aux progrès du genre humain ? La chimie agricole est encore dans son enfance ; qui peut dire si demain une nouvelle découverte, un procédé nouveau ne quadruplera pas ou ne décuplera pas la fécondité du sol ? Déjà les puits artésiens ont donné le moyen de transformer d’arides solitudes en des champs fertiles. Et quelles forces ne sont peut-être pas enfermées encore dans les entrailles de la terre ? Supposez qu’une découverte nouvelle mette à même de produire partout de la chaleur à bas prix, sans recourir aux combustibles aujourd’hui connus, que de terrains ne pourrait-on pas mettre en culture, et dans quelle proportion incalculable la puissance productive d’un espace donné ne pourrait-elle pas s’accroître ! Si la théorie de Malthus nous paraît étroite dans sa tendance, dans ses moyens elle se montre contraire à la nature, destructive de la morale et de l’énergie, horrible enfin. Elle veut détruire un mobile, que la nature emploie pour stimuler les hommes aux efforts de corps et d’esprit, pour éveiller et pour entretenir leurs plus nobles sentiments, un mobile auquel le genre humain doit la plus grande partie de ses progrès. Elle érige en loi l’égoïsme le plus sec, elle demande que nous fermions notre coeur à ceux qui ont faim, parce qu’en leur donnant à manger et à boire, nous serions causes que dans trente ans peut-être un autre serait affamé. Elle met le calcul à la place de la pitié. Une telle doctrine changerait les coeurs des hommes en pierres, et qu’attendre d’un peuple où les citoyens porteraient dans leurs poitrines des pierres au lieu de coeurs, sinon la ruine complète de la morale, et avec elle des forces productives, par suite de toute la richesse, de toute la civilisation, de toute la puissance du pays ?

Si, chez une nation, la population dépasse la production des subsistances, si les capitaux finissent par s’accumuler tellement qu’ils ne trouvent plus d’emploi dans le pays, si les machines mettent une multitude d’individus sur le pavé, si enfin les produits fabriqués encombrent les magasins, c’est une preuve que la nature n’a pas voulu que l’industrie, la civilisation, la richesse et la puissance fussent le partage exclusif d’un seul peuple, lorsqu’une portion considérable des terres susceptibles de culture n’est habitée que par des animaux sauvages, et que la plus grande partie de l’espèce humaine est plongée dans la barbarie, dans l’ignorance et dans la misère.

    Nous venons de montrer dans quelles erreurs est tombée l’école en envisageant du point de vue politique les forces productives du genre humain. Signalons maintenant celles qu’elle a commises en considérant du point de vue cosmopolite les intérêts particuliers des nations. S’il existait, en effet, une confédération des peuples telle que celle des États-Unis de l’Amérique du Nord, le trop-plein de population, de talents, de capacités industrielles et de capital matériel refluerait de l’Angleterre sur le continent, de même qu’il reflue des États orientaux de l’Union américaine sur les États occidentaux, bien entendu sous la condition que les pays du continent offriraient la même sûreté pour les personnes et pour les biens, la même constitution, les mêmes fois générales, et que le gouvernement anglais serait soumis à l’autorité collective de la confédération universelle. Dans une telle hypothèse, il n’y aurait pas de meilleur moyen d’élever tous ces pays au degré de richesse et de civilisation où l’Angleterre est parvenue, que la liberté du commerce ; tel est l’argument de l’école. Mais, dans l’état actuel du monde, quels seraient les effets de cette liberté ?

La nation anglaise, en tant que nation indépendante et isolée, prendrait son intérêt pour règle souveraine de sa politique ; attaché à sa banque, à ses lois, à ses institutions, à ses habitudes, l’Anglais emploierait, autant que possible, ses forces et ses capitaux dans l’industrie de son pays ; la liberté du commerce, en ouvrant tous les pays du monde aux produits des manufactures anglaises, ne pourrait que l’y encourager ; l’idée ne lui viendrait pas aisément de fonder des manufactures en France ou en Allemagne. Tout excédant de son capital serait dès lors appliqué en Angleterre au commerce extérieur. S’il était dans le cas d’émigrer ou de placer ses capitaux à l’étrange, comme aujourd’hui, il préférerait aux pays continentaux de son voisinage les contrées lointaines où il retrouverait sa langue, ses lois et ses institutions. L’Angleterre deviendrait ainsi une seule et immense cité manufacturière. L’Asie, l’Afrique et, l’Australie seraient civilisées par elle et couvertes de nouveaux États à son image. Avec le temps surgirait, sous la présidence de la métropole, un monde d’États anglais, dans lequel les nations du continent de l’Europe viendraient se perdre comme des races insignifiantes et stériles. La France partagerait avec l’Espagne et le Portugal la mission de fournir au monde anglais les vins les meilleurs et de boire elle-même les plus mauvais ; tout au plus conserverait-elle la fabrication de quelques articles de mode. L’Allemagne n’aurait guère autre chose à fournir à ce monde anglais que des jouets d’enfants, des horloges de bois, des écrits philologiques, et parfois un corps auxiliaire destiné à aller se consumer dans les déserts, de l’Asie et de l’Afrique pour étendre la suprématie manufacturière et commerciale, la littérature et la langue de l’Angleterre. Il ne s’écoulerait pas beaucoup de siècles avant que, dans ce monde anglais, on parlât des Allemands et des Français avec tout autant de respect que nous parlons aujourd’hui des peuples asiatiques.

    Mais la politique trouve que ce développement au moyen de liberté du commerce est contraire à la nature ; si au temps des Anséates, c’est ainsi qu’elle raisonne, on avait établi la liberté générale du commerce, la nationalité allemande, au lieu de la nationalité anglaise, aurait pris les devants sur toutes les autres dans le commerce et dans les manufactures ; Il serait souverainement injuste d’attribuer aux Anglais, par des considérations cosmopolites, toute la richesse et toute la puissance du globe, uniquement parce qu’ils ont développé les premiers leur propre système commercial, et que, plus que tous les autres, ils ont méconnu le principe cosmopolite. Afin que la liberté du commerce puisse opérer naturellement, il faut d’abord que les peuples moins avancés qu’eux soient élevés par des mesures artificielles au même degré de développement où l’Angleterre est artificiellement parvenue. De peur que, en vertu de cette tendance cosmopolite des forces productives qui vient d’être indiquée, des contrées lointaines ne soient pas plus promptement mises en valeur que le continent de l’Europe, les nations qui se sentent, par leur état moral, intellectuel, social et politique, capables de devenir manufacturières, doivent recourir au système protecteur comme au plus sûr moyen d’atteindre ce but. Les effets du système protecteur sont ici de deux sortes : premièrement, en excluant peu à peu les produits étrangers de notre marché, nous déterminons dans d’autres pays un trop-plein de bras, de capacités industrielles et de capitaux qui sera obligé de chercher de l’emploi à l’étranger ; en second lieu, par les primes offertes à l’immigration des bras, des capacités industrielles et des capitaux, nous attirons chez nous ce trop plein de forces productives qui, sans cela, émigrerait vers des régions lointaines ou aux colonies.

La politique renvoie à l’histoire, et elle demande si l’Angleterre n’a pas par ce moyen attiré chez elle une quantité immense de forces productives d’Allemagne, d’Italie, de Hollande, de Belgique, de France et de Portugal. Elle demande pourquoi l’école cosmopolite, en comparant les inconvénients et les avantages du système protecteur, omet entièrement ce grand résultat.



 

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1 - Les principaux ouvrages de Quesnay ont été, réunis sous ce titre, non point par Quesnay lui-même, mais par Dupont de Nemours, son disciple. Du reste, le chef de l’école physiocratique a plusieurs fois employé cette expression : l’ordre le plus avantageux au genre humain. (H. R.)

2 - Quesnay admet, en effet, une république commerciale universelle, mais, en même temps, des nations à côté d’elle. Voici ce qu’on lit dans les Observations qui suivent son Tableau économique : « un royaume agricole et commerçant réunit deux nations distinctes l’une de l’autre l’une forme la partie constitutive de la société attachée au territoire ; l’autre une addition extrinsèque, qui fait partie de la république générale du commerce extérieur, employée et défrayée par les nations agricoles. (H. R.)

3 - Cette distinction entre l’économie politique et l’économie cosmopolite, sur laquelle insiste l’auteur, ne saurait être acceptée. La science est toujours cosmopolite, en ce sens qu’elle ne circonscrit pas ses recherches et ses préceptes à une nation en particulier, qu’elle les étend, au contraire, sur tous les pays comme sur toutes les époques. Mais, dans ses méditations sur le genre humain, elle doit l’envisager tel qu’il a été, tel qu’il est et tel qu’il sera longtemps peut-être, sinon toujours, c’est-à-dire composé de sociétés différentes à des degrés divers de développement. Si elle ne tient pas compte de ce grand fait, si elle spécule sur une humanité idéale, c’est une science en l’air ou plutôt ce n’est plus une science. Tel serait le cas de cette économie cosmopolite qui se réduirait à quelques abstractions vides et inapplicables. L’économie politique, qui n’est point à l’usage de telle ou telle société, de l’Angleterre, de la France et de l’Allemagne, mais qui repose sur l’étude attentive de toutes les sociétés et qui doit les éclairer toutes, ne peut être opposée qu’à l’économie privée.
    Cette distinction de List rappelle celle que Rossi a faite entre l’économie publique pure ou rationnelle et l’économie politique appliquée. L’une et l’autre de ces sciences ont le même objet, la richesse ; mais la première en traite d’une manière générale, humanitaire ; la seconde d’une manière plus spéciale, plus nationale ; l’économie pure néglige le temps, l’espace, la nationalité ; l’économie appliquée tient compte de ces trois circonstances. On ne peut admettre davantage cette distinction nouvelle, qui semble avoir été imaginée par un esprit ingénieux pour faire passer certains théorèmes excessifs de ses devanciers. Il n’y a qu’une seule économie politique ; il ne peut y avoir deux sciences pour un seul et même objet. Une distinction rationnelle serait celle d’une économie théorique, et d’une économie appliquée, la première exposant les lois qui président à la production et à la distribution des richesses, la seconde déduisant de ces lois des préceptes généraux, celle-là correspondant à la physiologie, celle-ci à l’hygiène et à la thérapeutique. (H. R.)

4 - IXe partie, Tableau général de l’Économie des sociétés.

5 - Cette distinction de J. B. Say n’est pas plus heureuse que celles dont il a été question dans une note précédente. Il est évident que son économie publique rentre dans le domaine de l’économie politique, laquelle serait incomplète, si elle faisait abstraction des intérêts séparés des nations diverses dont se compose le genre humain. (H. R.)

6 - On peut comparer ce passage remarquable de List à quelques pages du Cours de Rossi, dans le chapitre de la Théorie de la liberté commerciale ; elles commencent ainsi : « Représentons-nous le monde industriel et commercial sans aucune barrière politique, comme si, pour les rapports économiques, la diverse nationalité des peuples était complètement effacée. » Après avoir retracé les faits qui se produiraient dans une hypothèse, suivant lui, malheureusement romanesque, l’habile économiste développe avec force l’argument tiré de la diverse nationalité, et il lui fait sa part. Dans un autre chapitre, relatif au système colonial, il s’exprime en ces termes : «  Répétons-le, dans la théorie on n’a pas assez tenu compte du fait de la nationalité. Tandis que les praticiens l’exagèrent au point de vouloir faire, de chaque nation, une association de monopoleurs, en guerre permanente avec le monde entier, les théoriciens l’ont complètement oubliée. » Ce sont presque les expressions de l’auteur du Système national. Rossi qui savait l’allemand, et qui lisait, son cours nous l’apprend, la Revue trimestrielle allemande, connaissait-il les doctrines de List ? - Si les théoriciens ont oublié la nationalité, ce n’est pas à dire qu’ils ont manqué de patriotisme ; en réclamant la liberté du commerce international la plus étendue, ils ont toujours cru, à tort ou à raison, servir les intérêts de leur pays. (H. R.)

7 - Nous n’admettons pas que le libre échange avec la Grande-Bretagne ait été avantageux pour l’Irlande. Au contraire, il lui a été nuisible et il a retardé ses progrès. Qu’un peu de bien ait accompagné le mal, on ne le conteste pas, mais il serait difficile de l’apprécier maintenant. Les maux de l’Irlande n’ont pas tous, on le reconnaît également, le libre échange pour origine, mais ils sont en très-grande partie son ouvrage, c’est ce qui ressort de la situation économique du pays. Il n’y a pas de pays civilisé où les occupations soient moins variées. L’Irlande n’est qu’une ferme de l’Angleterre, cultivée pour les convenances du commerce avec celle-ci, et non dans l’intérêt de sa propre population. Elle Est bornée à l’agriculture, et cette agriculture est bornée elle-même à la consommation de la Grande-Bretagne. Aussi, sur une terre des plus fertiles, les habitants, en nombre toujours croissant, n’ont-ils pu gagner de quoi se nourrir, et quand la pomme de terre, leur principal aliment, est devenue malade, plus d’un million d’individus a été emporté par la famine. - Je crois de même qu’aux États-Unis, le Midi a énormément souffert, et le Nord énormément profité du libre échange résultant de l’unité douanière. (S. COLWELL.)

8 - Nous ne pouvons adopter une telle opinion. Si toutes les nations étaient également capables de supporter la concurrence, on verrait surgir une rivalité universelle et destructrice, alors la protection s’universaliserait, ou les travailleurs supporteraient de grands maux. (S. COLWELL.)
 - Le commentateur américain perd de vue que l’association commerciale universelle dont il s’agit suppose l’établissement préalable d’une harmonie industrielle du globe, excluant les effets désastreux qu’il redoute. Ce n’est là sans doute qu’un idéal, qu’un rêve étranger à la science. La science peut du moins constater un développement progressif des relations commerciales en même temps que de la division du travail entre les différentes nations. (H. R.)

9 - La religion chrétienne prescrit la paix perpétuelle ; mais, avant que la prophétie : « il y aura un seul berger et un seul troupeau » ne s’accomplisse, la maxime, vraie en elle-même, des quakers sera difficile à pratiquer. Il n’y a pas de meilleure preuve de la divinité du christianisme que de voir ses enseignements et ses prophéties dans un parfait accord avec les exigences de la prospérité matérielle comme du développement moral du genre humain.

10 - La télégraphie électrique, dont l’invention est postérieure à cet ouvrage, permet ces communications non-seulement aux gouvernements, mais au commerce, et ce n’est pas uniquement sur le continent qu’elle fonctionne, elle a déjà franchi la mer.

11 - Dans toute science, surtout dans une science qui n’a pas encore atteint son complet développement, on doit s’attendre, de la part de ceux qui la cultivent, à des tâtonnements, à des opinions hasardées, à des erreurs ; mais les erreurs restent la propriété des individus, et les vérités seules entrent dans la science. C’est ainsi que la science n’a pas admis les inquiétudes conçues par quelques esprits au sujet d’un prétendu excès de production, inquiétudes que List trouve avec raison étranges, et dont J.-B. Say a fait bonne justice par sa théorie des débouchés. La science a repoussé également des exagérations auxquelles une réputation acquise par d’importants travaux historiques n’ont valu que trop de succès, même auprès des intelligences les plus distinguées. Quant aux travaux de Malthus sur la population, tout en y rectifiant quelques formules, la science les a adoptés dans leur ensemble.
    Il est regrettable, dans un temps, où l’on cherche à flétrir par l’épithète de Malthusien tous ceux qui n’épousent pas des utopies insensées, de voir l’autorité d’un homme éminent du coté des déclamateurs. Mais List a parlé de la théorie de Malthus sous l’influence de sentiments généreux et irréfléchis plutôt que d’un examen sérieux auquel il ne s’était pas livré. Sans doute, le globe que nous habitons présente de vastes espaces incultes, et la production des denrées alimentaires, par conséquent la population, y est susceptible d’un accroissement immense ; il n’est pas moins vrai que le progrès de la population ne peut sans danger précéder celui de la production ; une saine morale n’exige pas moins de l’homme de ne pas céder aveuglément, comme la brute, à ses appétits, et une charité éclairée ne doit pas moins recommander aux classes ouvrières la prudence en matière de mariage, comme la condition essentielle de leur indépendance et de leur bien-être.
    Dans quelques leçons de son Cours d’économie politique et dans son introduction à l’ouvrage de Malthus sur la population, Rossi a traité ces questions si graves avec une haute raison et avec un sentiment vrai des intérêts de la population laborieuse. (H. R.)

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