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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:35

LIVRE TROISIEME : Les systèmes

 

Chapitre III : L'école physiocratique ou le système agricole

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

 

    Si la grande tentative de Colbert avait réussi, si la révocation de l’édit de Nantes, le faste de Louis XIV et sa passion pour la gloire, les débauches et les dissipations de son successeur n’avaient pas étouffé les germes que Colbert avait semés, si, en conséquence, il s’était formé en France une classe de riches manufacturiers et de riches négociants, si d’heureuses conjonctures avaient fait passer les biens du clergé aux mains de la bourgeoisie, et qu’ainsi eût surgi une seconde chambre énergique sous l’influence de laquelle l’aristocratie féodale eût été réformée, le système physiocratique n’aurait peut-être pas vu le jour. Évidemment ce système avait été conçu d’après la situation de la France à l’époque où il apparut, et calculé uniquement pour cet État.

     La plus grande partie du sol, en France, était, alors entre les mains du clergé et de la noblesse. Les paysans qui le cultivaient languissaient dans le servage et dans la sujétion personnelle, en proie à la superstition, à l’ignorance, à la paresse et à la misère. Ceux entre les mains desquels se trouvaient les instruments de la production, tout entiers à la poursuite des frivolités, n’avaient ni l’intelligence ni le goût de l’agriculture ; ceux qui conduisaient la charrue étaient dépourvus de toutes ressources intellectuelles ou matérielles pour les améliorations agricoles. L’oppression sous laquelle les institutions féodales faisaient gémir l’agriculture était aggravée par les insatiables exigences de la monarchie envers les producteurs, exigences d’autant plus difficiles à satisfaire que la noblesse et le clergé étaient exempts d’impôts. Dans de pareilles circonstances, les industries les plus importantes, c’est-à-dire celles qui se basent sur la production agricole du pays et sur la consommation de la grande masse de la population, ne pouvaient pas fleurir ; celles-là seules pouvaient prospérer, qui fournissaient des objets de luxe aux classes privilégiées. Le commerce extérieur était borné par l’impuissance où se trouvaient les producteurs matériels de consommer de fortes quantités de denrées de la zone torride et de les solder avec l’excédant de leurs produits ; le commerce intérieur était étouffé par les douanes provinciales.

    Il est fort naturel, dans un tel état de choses, que des penseurs, après avoir réfléchi sur les causes de la misère qui régnait, aient été convaincus que, tant que l’agriculture ne serait pas délivrée de ses chaines, tant que les possesseurs du sol et des capitaux ne s’intéresseraient pas à elle, que les paysans resteraient plongés dans la sujétion personnelle, dans la superstition, dans la paresse et dans l’ignorance, que les impôts ne seraient pas diminués et répartis avec équité, que les barrières intérieures subsisteraient et que le commerce extérieur ne fleurirait pas, le pays ne pouvait pas prospérer.

    Mais ces penseurs étaient médecins du monarque et de la cour, protégés et amis intimes de la noblesse et du clergé ; ils ne voulaient pas faire une guerre ouverte a la puissance absolue, pas plus qu’au clergé et à la noblesse. Il ne leur restait donc d’autre expédient que d’envelopper leur plan de réforme dans les ténèbres d’un système abstrus, de même qu’avant et après eux des idées de réforme politique et religieuse se sont couvertes du voile de systèmes philosophiques. À l’exemple des philosophes de leur époque et de leur pays, qui, au milieu de la décomposition de la France, cherchaient une consolation dans le vaste champ de la philanthropie et du cosmopolitisme, à peu près comme un père de famille ruiné et au désespoir va chercher des distractions au cabaret, les physiocrates s’engouèrent du principe cosmopolite de la liberté du commerce comme d’une panacée qui devait guérir tous les maux du pays. Après avoir recueilli cette idée dans les espaces, ils creusèrent profondément, et ils trouvèrent dans le revenu net du sol une base conforme à leurs vues. Alors fut construit le système : « Le sol seul donne un revenu net, donc l’agriculture est la source unique de la richesse, » maxime d’où se déduisaient d’importantes conséquences. D’abord tout l’édifice féodal devait crouler, et cela dans l’intérêt des propriétaires fonciers eux-mêmes, puis tous les impôts devaient être établis sur le sol, comme sur la source de toute richesse, et ainsi prenait fin l’immunité de la noblesse et du clergé ; enfin les fabricants formaient une classe improductive, qui n’avait point de taxe à payer, mais point de titres non plus à la protection de l’État, ce qui entraînait l’abolition des douanes.

    En un mot, on recourut aux arguments et aux allégations les plus absurdes pour prouver les grandes vérités qu’on avait entrepris d’établir.

    De la nation, de son degré de culture et de sa situation vis-à-vis des autres peuples, il ne pouvait être question ; l’Encyclopédie méthodique l’enseigne, le bien-être de l’individu dépend de celui du genre humain. Il n’y avait, par conséquent, plus de nations, plus de guerres, plus de restrictions commerciales de la part de l’étranger ; l’histoire et l’expérience étaient méconnues ou défigurées.

    On trouvait dans ce système le grand avantage de paraître combattre contre le système de Colbert et contre les privilèges des manufacturiers en faveur des propriétaires du sol, tandis que les coups portaient principalement sur les privilèges de ces derniers. Le pauvre Colbert était seul responsable du triste état de l’agriculture française, quand tout le monde savait que la France ne possédait une grande industrie que depuis Colbert, et que le bon sens le plus vulgaire comprend que les manufactures sont le principal moyen de faire fleurir l’agriculture et le commerce.

    La révocation de l’édit de Nantes, les guerres étourdies de Louis XIV et les prodigalités de Louis XV étaient complètement oubliées.

    Quesnay a, dans ses ouvrages, reproduit et réfuté une à une les objections que son système avait rencontrées ; on s’étonne de tout ce qu’il met de bon sens dans la bouche de ses adversaires, et de tout ce qu’il leur oppose d’absurdité mystique. Toute cette absurdité, néanmoins, était réputée sagesse par les contemporains du réformateur, parce que la tendance de son système répondait à la situation de la France d’alors ainsi qu’au penchant cosmopolite du dix-huitième siècle (1)




 

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1 - « Qu’on maintienne l’entière liberté du commerce, car la police du commerce intérieur et extérieur la plus sûre, la plus exacte, la plus profitable à la nation et à l’État, consiste dans la pleine liberté de la concurrence. » Telle est la 25ème des Maximes générales de Quesnay. J’ai déjà fait observer dans une note précédente que la république universelle dont il parle ne s’entend que des commerçants, qu’il distingue des nations auxquelles ils appartiennent ; son disciple Dupont de Nemours a dit quelque part, il est vrai, que « exactement parlant, il n’existe dans le monde qu’une seule société humaine, » et, d’après Turgot, « quiconque n’oublie pas qu’il y a des États politiques séparés les uns des autres et constitués diversement, ne traitera jamais bien aucune question d’économie politique ; » mais ce n’est pas cette pensée cosmopolite qui a dicté la maxime du maître en faveur de la liberté absolue du commerce international. Ce n’est pas davantage une appréciation scientifique du commerce extérieur, en tant qu’il opère sur le globe une division meilleure du travail et qu’il multiplie nos jouissances. Pour Quesnay, le commerce extérieur est « un pis-aller pour les nations auxquelles le commerce intérieur ne suffit pas pour débiter avantageusement les productions de leur pays. » Il voit surtout dans la liberté du commerce extérieur un moyen d’assurer un prix élevé aux produits agricoles, et de diminuer, par la concurrence, les salaires que, suivant lui, les agriculteurs paient aux manufacturiers et aux commerçants. Quesnay est mieux inspiré lorsque, s’attaquant à un préjugé grossier qui subsistait encore de son temps, il s’écrie dans son Dialogue sur le commerce : « Cessez d’envisager le commerce entre les nations comme un état de guerre et comme un pillage sur l’ennemi, et persuadez-vous enfin qu’il ne vous est pas possible d’accroître vos richesses aux dépens d’autrui par le commerce. » Le jugement qu’il porte sur l’administration de Colbert est des plus légers et des plus injustes ; mais c’est par inadvertance que List reproche au chef de l’école physiocratique d’avoir oublié la révocation de l’édit de Nantes. Quesnay dit en propres termes, dans le même paragraphe où il accuse Colbert d’avoir provoqué la destruction de tous les revenus du pays : « Diverses causes d’émigration des hommes et des richesses hâtèrent les progrès de cette destruction ; » et une de ses Maximes, ainsi formulée : « Qu’on évite la désertion des habitants qui emporteraient leurs richesses hors du royaume, » témoigne que la grande faute de Louis XIV était présente à sa mémoire.
    Quels qu’aient été, du reste, les torts et les erreurs des physiocrates, nous ne saurions avoir à leur égard trop de reconnaissance pour les services qu’ils ont rendus au pays en préparant quelques-uns des résultats les plus féconds de la révolution française, et pour les éléments précieux que leur système a laissés à la science positive de l’économie politique. (H. R.)

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:34

LIVRE TROISIEME : Les systèmes

 

Chapitre II : Le système industriel, improprement appelé par l'école le système mercantile (1)

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

 

    Lorsque les grandes nationalités se constituèrent au moyen de réunions de peuples, opérées par la monarchie héréditaire, et de la centralisation de la puissance publique, les manufactures, le commerce et la navigation, c’est-à-dire les richesses avec la puissance maritime, se trouvaient en majeure partie, nous l’avons déjà fait voir, entre les mains de républiques municipales ou de confédérations de ces républiques. Mais, à mesure que les institutions de ces grandes nationalités se développèrent, on comprit de plus en plus la nécessité de naturaliser dans le pays ces éléments essentiels de puissance et de richesse.

    Sentant qu’ils ne pourraient prendre racine ni fleurir que sur le terrain de la liberté, la puissance royale favorisa la liberté municipale, ainsi que les corporations dans lesquelles elle trouvait de plus un point d’appui contre une aristocratie féodale jalouse de son indépendance et hostile à l’unité nationale. Toutefois ce moyen fut reconnu insuffisant ; d’abord les avantages dont les particuliers jouissaient dans les villes libres et dans les républiques, étaient plus considérables que ceux que les monarchies pouvaient et osaient accorder aux habitants de leurs municipalités ; puis, sous le régime de la libre concurrence, il est très-difficile, impossible même à un pays qui a toujours fait de l’agriculture son occupation principale, de déposséder ceux qui, depuis des siècles, sont en possession des manufactures, du commerce et de la navigation ; enfin, au sein des grandes monarchies, les institutions féodales mettaient obstacle au développement de l’agriculture, par conséquent à l’essor des manufactures. C’est ainsi que le cours naturel des choses a conduit les grandes monarchies à restreindre l’importation des produits manufacturés, le commerce et la navigation de l’étranger, et à favoriser les manufactures, le commerce et la navigation du pays.

    Tandis que, jusque-là, les taxes étaient établies principalement sur l’exportation des matières brutes, elles frappèrent alors principalement l’importation des produits fabriqués. Les avantages qui s’ensuivaient décidèrent les négociants, les marins, les fabricants des villes et des pays plus avancés à passer avec leurs capitaux dans les grandes monarchies où ils stimulèrent l’esprit d’entreprise chez les nationaux. La naissance de l’industrie fut promptement suivie de celle de la liberté. L’aristocratie féodale se vit obligée, dans son propre intérêt, à des concessions envers la population industrielle et commerçante aussi bien qu’envers la population rurale. De là des progrès dans l’agriculture, qui réagirent favorablement à leur tour sur les deux autres facteurs de la richesse nationale. Nous avons montré comment, à l’aide de ce système et de la réformation, l’Angleterre a grandi de siècle en siècle en forces productives, en liberté et en puissance. Nous avons exposé comment en France ce même système a été quelque temps imité avec succès, mais comment il y a échoué faute d’une réforme des institutions féodales, du clergé et de la monarchie absolue. Nous avons fait voir que la nationalité polonaise avait péri, parce que la monarchie élective ne possédait pas assez d’influence ni de stabilité pour faire surgir par ce moyen une bourgeoisie puissante et pour réformer l’aristocratie féodale.

    Sous l’influence d’une telle politique, à la place de la cité commerçante et manufacturière et de la province agricole, le plus souvent sans lien politique avec elle, on vit apparaitre la nation, formant un ensemble harmonieux et complet en soi, dans laquelle, d’une part, les dissonances qui avaient existé entre la monarchie, l’aristocratie féodale et la bourgeoisie se changèrent en un accord satisfaisant, et, de l’autre, l’agriculture, l’industrie manufacturière et le commerce entretinrent les plus intimes relations. Ce fut là un état social infiniment plus parfait que le précédent, car l’industrie manufacturière, jusque-là resserrée dans les étroites limites de la république municipale, s’étendait à un vaste territoire ; toutes les ressources qui s’y trouvaient y étaient placées à sa disposition ; la division du travail et l’association des forces productives, dans les diverses branches de l’industrie manufacturière comme dans l’agriculture, se réalisaient sur une bien plus grande échelle ; la classe nombreuse des cultivateurs était politiquement et commercialement mise en contact avec les manufacturiers et les négociants, et ainsi la paix perpétuelle pour ainsi dire établie entre eux, l’action réciproque de l’agriculture et de l’industrie manufacturière pour jamais assurée, enfin les cultivateurs admis à tous les avantages qui accompagnent les manufactures et le commerce. Le pays à la fois agriculteur, manufacturier et commerçant est une ville qui embrasse toute une contrée, ou une campagne élevée au rang de ville. En même temps que la production matérielle augmentait sous les auspices de cette association, les forces morales ne pouvaient manquer de se développer, les institutions politiques de se perfectionner, les revenus publics, les moyens de défense et la population de s’accroître. Aussi la nation qui la première a complètement réalisé l’État à la fois agriculteur, manufacturier et commerçant, est-elle aujourd’hui, sous tous ces rapports, à la tête des autres nations.

    Le système industriel ne fut point mis d’abord par écrit, il ne fut point imaginé par des écrivains ; il fut purement et simplement appliqué jusqu’à Steuart qui l’a retracé en grande partie d’après la pratique de l’Angleterre (2), de même qu’Antonio Serra avait pris dans l’histoire de Venise les éléments de son propre système. Le livre de Steuart, d’ailleurs, n’est pas à proprement parler une oeuvre scientifique. La monnaie, les banques, la circulation du papier, les crises commerciales, la balance du commerce et la population en remplissent la plus grande partie ; les développements de Steuart sur ces matières sont aujourd’hui encore instructifs à plus d’un égard, mais présentés avec peu de suite et d’intelligence ; la même idée y est répétée jusqu’à dix fois. Les autres parties de l’économie politique sont superficiellement traitées ou complètement omises. Ni les forces productives ni les éléments du prix des choses n’y sont approfondis. L’auteur n’a jamais devant les yeux que l’expérience et la situation de l’Angleterre. Son livre en un mot offre tous les mérites et tous les défauts de la pratique anglaise et de celle de Colbert.

    Voici en quoi consistent les mérites du système industriel vis-à-vis des systèmes qui lui ont succédé :
    1° Il comprend l’importance des manufactures et leur influence sur l’agriculture, sur le commerce et sur la navigation du pays, et il les reconnaît franchement ;
    2° Il choisit en général le bon moyen pour créer l’industrie manufacturière dans la nation mûre à cet effet (3) ;
    3° Il prend l’idée de nation pour point de départ, et considérant les nations comme des unités, il tient compte partout des intérêts nationaux.

    Voici maintenant les points principaux par lesquels pêche ce système :
    1° En général, il n’a pas une notion exacte du principe de l’éducation industrielle du pays ni des conditions de son application ;
    2° Il provoque par conséquent de la part de peuples qui vivent sous un climat contraire aux manufactures, d’États trop petits ou trop peu avancés, une imitation mal entendue du système protecteur ;
    3° Il veut, au détriment de l’agriculture, étendre la protection aux matières brutes, bien que l’agriculture soit suffisamment protégée par la nature des choses contre la concurrence étrangère ;
    4° Il veut, au détriment de l’agriculture et contre toute justice, favoriser les manufactures en entravant l’exportation des matières brutes ;
    5° Il n’enseigne pas à la nation parvenue à la suprématie manufacturière et commerciale qu’elle doit ouvrir son marché à la libre concurrence pour préserver de l’indolence ses manufacturiers et ses négociants ;
    6° Dans la poursuite exclusive du but politique, il méconnaît les relations cosmopolites des nations entre elles, et le but du genre humain ; il entraîne ainsi les gouvernements à adopter la prohibition là où la protection aurait suffi, ou à établir des droits prohibitifs là où des droits modérés auraient mieux convenu ;
    7° Enfin, par cet oubli complet du principe cosmopolite, il ne voit pas dans l’union future de tous les peuples, dans l’établissement de la paix perpétuelle et de la liberté générale du commerce, le but vers lequel tous les peuples doivent tendre et dont ils doivent de plus en plus se rapprocher (4).

    Les écoles modernes ont injustement reproché à ce système de ne reconnaître d’autres richesses que les métaux précieux, bien que ce ne soient que des marchandises comme toutes les autres, et d’avoir pour maxime de vendre le plus possible aux autres pays en leur achetant le moins possible.

    Pour ce qui est du premier reproche, on ne peut soutenir ni de l’administration de Colbert ni de celle des Anglais depuis Georges Ier, qu’elles aient attaché un si haut prix aux importations de métaux précieux. Encourager les manufactures, la navigation et le commerce extérieur du pays, tel était l’objet de leur politique commerciale, politique qui avait ses défauts, mais qui, dans l’ensemble, a produit des résultats considérables. Nous avons vu que, depuis le traité de Méthuen, les Anglais exportaient annuellement dans les Indes orientales de grandes quantités de métaux précieux, sans considérer ces envois comme un mal.

    Lorsque les ministres de Georges Ier prohibèrent en 1721 l’importation des tissus de coton et des tissus de soie de l’Inde, ils ne dirent pas qu’il s’agissait pour une nation de vendre le plus possible à l’étranger et de lui acheter le moins possible ; cette absurdité fut ajoutée au système industriel par une école postérieure ; ils déclarèrent qu’une nation ne pouvait parvenir à la puissance et à la richesse qu’en exportant les produits de ses fabriques et en important des matières brutes et des denrées alimentaires. L’Angleterre a jusqu’ici suivi cette maxime, et c’est en la suivant qu’elle est devenue puissante et riche ; cette maxime est la seule vraie pour un pays de civilisation ancienne dont l’agriculture a déjà atteint un haut degré de développement (5).




 

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1 - Par le système mercantile on ne doit pas entendre un système conçu exclusivement en vue des intérêts du commerce. L’expression générale de marchands désignait chez nous tous ceux qui exerçaient une industrie dans une ville, les manufacturiers tout comme les commerçants. Adam Smith a donné du système mercantile la définition suivante : « Son objet est d’enrichir une grande nation plutôt par le commerce et les manufactures que par la culture et l’amélioration des terres, plutôt par l’industrie des villes que par celle des campagnes. » C’est donc, on le voit, mal à propos que List substitue à un mot depuis longtemps adopté un autre terme dont la signification est moins étendue. Ce dernier, du moins, ne s’applique au système qu’il s’agit de dénommer qu’autant que ce système encourageait les manufactures. (H. R.)

2 - Ce système a eu pour organes, au siècle dernier, en France Melon et Forbonnais, outre-Rhin J. G. Busch, de Hambourg, que les Allemands citent encore aujourd’hui avec respect comme le fondateur de la science dans leur pays. (H. R.)

3 - Voici ce que dit Steuart, livre ler, chap. xxix : « Pour l’avancement de l’industrie, un homme d’État doit agir aussi bien que permettre, il doit protéger. La fabrication des laines aurait-elle jamais pu être introduite en France par la seule considération des avantages que la France en a retirés, si le roi n’avait pas entrepris de la soutenir, en accordant divers privilèges aux fabricants et en prohibant sévèrement les draps étrangers ? Y a-t-il d’autres moyens d’établir en quelque lieu que ce soit une nouvelle fabrication ?

4 - Ce reproche est-il mérité ? Est-il vrai que la pratique administrative ne se préoccupe que du moyen, qui est la restriction, et n’aperçoive pas le but qui est la liberté ? On ne peut le dire du moins de l’administrateur qui a personnifié pendant une assez longue période le système protecteur de la France ; M. de Saint-Cricq ne considérait pas la protection comme éternelle ; en présentant le projet de loi de douane de 1829, il déclarait nettement qu’il fallait tendre vers la liberté commerciale ; et telle a été, il convient de l’ajouter, la doctrine constante de l’administration française depuis cette époque. (H. R.)

5 - L’opinion vulgaire qui attachait un prix exagéré à la possession des métaux précieux est fort ancienne, on la retrouve chez les écrivains de l’antiquité, et elle ne peut être imputée au système mercantile, qui n’a pas su, il est vrai, s’élever au-dessus d’elle, mais qui, cependant, a provoqué la levée des restrictions et la sortie du numéraire, quand ce numéraire était employé dans le commerce des Indes orientales. Les erreurs de nos aïeux en matière d’industrie et de commerce jusqu’à l’avènement de la science économique ont été nombreuses ; on les trouve en quelque sorte résumées dans un passage de l’ouvrage le plus populaire de François Bacon, ses Essais de morale et de politique, où elles sont mêlées à des vérités : « Les moyens qui peuvent diminuer la pauvreté dans un État consistent à dégager toutes les routes du commerce, à lui en ouvrir de nouvelles et à en bien régler la balance, à encourager les manufactures, à bannir l’oisiveté, à mettre un frein au luxe et aux dépenses ruineuses par des lois somptuaires, et à encourager aussi par des récompenses et par de bonnes lois les perfectionnements agricoles, à régler le prix des denrées, à modérer les taxes… Une nation ne peut s’accroître, par rapport aux richesses, qu’aux dépens des autres, attendu que, ce qu’elle gagne, il faut bien que quelqu’un le perde. Or, il est trois sortes de choses qu’une nation peut vendre à une autre, savoir, le produit brut, le produit manufacturé et le prêt. Lorsque ces trois roues principales tournent avec aisance, les richesses affluent dans le pays. Quelquefois, suivant l’expression du poète, le travail a plus de prix que la matière ; je veux dire que le prix de la main-d’oeuvre ou du transport excède souvent celui de la matière première et enrichit plus promptement un État. C’est ce dont nous voyons un exemple éclatant dans les Pays-Bas. » Toutes les hérésies économiques contenues dans ces lignes constituent-elles ce qu’on appelle le système mercantile ? C’est une affaire de définition. Ce qui caractérise essentiellement ce système, c’est, comme le dit Adam Smith, de chercher à enrichir les sociétés particulièrement à l’aide des manufactures et du commerce ; et l’état social de l’Europe avant 1789 explique suffisamment une préférence qui n’a plus de sens aujourd’hui ; cette tendance de la pratique qui résultait de la nature des choses a trouvé ses théoriciens inexpérimentés, dont les doctrines n’ont exercé d’ailleurs sur elle que peu d’influence ; car les restrictions commerciales ont été provoquées par l’intérêt bien ou mal entendu du travail du pays et par les haines nationales beaucoup plus souvent que par la théorie de la balance du commerce. Le grand moyen du système mercantile, ou la protection douanière, a survécu à cette théorie aujourd’hui décriée, et il a peut-être encore plus d’avenir que beaucoup d’économistes ne le supposent. Quoi qu’il en soit, la science doit faire une certaine part à ce qui a occupé et à ce qui occupe encore dans les faits une si large place. (H. R.)
    - Quelles qu’aient été les erreurs et les absurdités du système mercantile tel qu’il a été pratiqué par les hommes d’État de l’Angleterre durant les deux derniers siècles, elles ne sont pas comparables aux erreurs et aux absurdités de la théorie actuellement en vogue, telle qu’elle a été développée par les économistes. Les deux systèmes exagèrent l’importance du commerce, et en font un agent principal dans la production de la richesse. Ils oublient que le commerce n’est que le serviteur de l’industrie, l’agent de la distribution des produits de celle-ci. Le système mercantile a sur l’école moderne cet avantage, qu’il employait les restrictions commerciales pour protéger et pour encourager l’industrie, tandis que l’école ne demande autre chose que des opérations de négociants affranchis de toute entrave et libres de faire tout ce que l’amour du gain peut leur conseiller. Si l’ancien système a été appelé système mercantile, le nouveau devrait être désigné par le nom de système commercial, comme étant, en réalité, beaucoup plus commercial que le premier. Il remet les intérêts de l’industrie, les intérêts matériels du pays en général, aux mains des négociants.
    Nous espérons que le temps n’est pas éloigné où le système industriel sera inauguré, non-seulement pour la production de la richesse, mais pour le développement du bien-être de l’homme, ainsi que des ressources et de la puissance de la nation. (S. COLWELL.)].

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:33

LIVRE TROISIEME : Les systèmes

 

Chapitre I : Les économistes italiens

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

    L’Italie a devancé toutes les nations modernes dans la théorie comme dans la pratique de l’économie. Le comte Pecchio a publié une histoire consciencieuse de cette branche de la littérature italienne ; le seul défaut de son livre est d’être trop servilement fidèle à la théorie régnante et de ne pas faire convenablement ressortir les causes principales de la chute de l’industrie en Italie, savoir, le manque d’unité nationale au milieu des grandes nationalités formées à l’aide de la monarchie héréditaire, puis la domination théocratique et la destruction des libertés dans les républiques et dans les villes. S’il eût mieux étudié ces causes, la véritable tendance du Prince de Machiavel lui eût difficilement échappé ; il ne se fût pas borné à mentionner en passant cet écrivain.

    C’est la remarque de Pecchio, que, dans une lettre à son ami Guichardin en 1525, Machiavel avait proposé une association de toutes les puissances italiennes contre l’étranger, et que cette lettre communiquée au pape Clément VII avait puissamment concouru à la formation de la sainte Ligue en 1526 ; c’est cette remarque qui nous a conduit à imaginer que la même pensée avait inspiré le Prince. Ayant lu nous-mêmes cet ouvrage, nous y avons trouvé tout d’abord la vérification de cette conjecture. Il est évident que le Prince, composé en 1513, avait pour but de pénétrer les Médicis de cette idée, que leur maison était appelée à réunir l’Italie entière sous une seule main, et de leur indiquer les moyens d’atteindre ce but (1).

    Le titre et la forme du livre, qui semble traiter du pouvoir absolu en général, ont été choisis visiblement par des motifs de prudence. Il n’y est question qu’en passant des princes héréditaires et de leur gouvernement. L’auteur n’a autre chose en vue qu’un usurpateur italien. Il faut que des principautés soient subjuguées, des dynasties renversées, la noblesse féodale abattue, la liberté des républiques anéantie. Vertus du ciel et ruses de l’enfer, prudence et audace, bravoure et perfidie, bonheur et hasard, l’usurpateur doit tout employer, tout mettre en oeuvre, tout tenter pour fonder un empire italien. Puis on lui communique un secret dont la puissance a été suffisamment éprouvée dans les trois siècles suivants ; c’est de créer une armée nationale, à laquelle une nouvelle discipline, de nouvelles armes et une nouvelle tactique assurent la victoire (2).

    Si la généralité de l’argumentation laissait subsister encore quelques doutes sur le but de l’auteur, le dernier chapitre les dissiperait. Il y déclare sans détour : que les invasions étrangères et le morcellement intérieur sont les causes principales de tous les maux de l’Italie, que la maison de Médicis, entre les mains de laquelle se trouvaient la Toscane et l’État de l’Église, a reçu de la Providence mission d’accomplir le grand oeuvre ; que le moment est favorable pour innover, qu’un nouveau Moïse doit surgir pour délivrer son peuple de la servitude d’Égypte ; enfin que rien ne procure à un prince plus d’autorité et de gloire que de grandes entreprises (3).

    Ce qui montre que, dans les autres chapitres, la pensée de l’ouvrage doit être comprise à demi-mot, c’est le langage tenu par l’auteur dans le neuvième touchant l’État de l’Eglise. C’est ironiquement qu’il dit que les ecclésiastiques ont des terres et qu’ils ne les gouvernent pas, des seigneuries et qu’ils ne les défendent pas ; que leurs terres, les plus heureuses de toutes, sont directement protégées par la divine Providence, qu’il serait téméraire de porter à leur sujet un jugement. Il est clair qu’il a voulu ainsi, sans se compromettre, donner à entendre qu’un conquérant hardi, surtout un Médicis, dont le pape était le parent, ne rencontrerait pas sur ce terrain de grands obstacles.

    Mais comment, avec les sentiments républicains de Machiavel, expliquer les conseils qu’il donne à son usurpateur concernant les républiques ? Si ce républicain zélé, ce grand penseur et ce grand écrivain, ce patriote martyr conseille à l’usurpateur futur de détruire jusque dans ses racines la liberté des républiques, ne doit-on voir chez lui que le désir de gagner les bonnes grâces du prince auquel son livre est dédié et de poursuivre des avantages personnels ?

On ne peut nier que Machiavel, à l’époque où il écrivait le Prince, était dans le besoin, qu’il était inquiet de son avenir, qu’il désirait ardemment et qu’il espérait un emploi et un secours des Médicis. Une lettre du 10 octobre 1515, qu’il adressa de sa pauvre retraite champêtre à son ami Vettori à Florence, met ce fait hors de doute.

    Toutefois on a de sérieuses raisons de penser que, par cet écrit, il ne recherchait pas seulement la faveur des Médicis, qu’il ne poursuivait pas un but purement personnel, mais qu’il avait en vue l’exécution d’un plan d’usurpation, d’un plan qui n’était nullement en contradiction avec ses sentiments républicains et patriotiques, bien que la moralité de notre époque doive le réprouver comme impie. Ses ouvrages et sa correspondance diplomatique montrent qu’il connaissait à fond l’histoire de tous les États. Un regard qui plongeait si profondément dans le passé, et qui dans le présent avait tant de clairvoyance, dut aussi voir loin dans l’avenir. Une intelligence, qui, dès le commencement du seizième siècle, comprenait l’importance d’une armée nationale, dut aussi reconnaître que le temps des petites républiques était passé, que la période des grandes monarchies était venue, que la nationalité, dans l’état de choses existant alors, ne pouvait être réalisée que par l’usurpation et conservée que par le despotisme, que les oligarchies aux mains desquelles étaient les républiques italiennes, étaient le plus grand obstacle à l’unité nationale, qu’il fallait par conséquent les détruire, et que la liberté du pays renaîtrait ensuite de son unité. Évidemment, Machiavel livrait au despotisme, comme une proie, la liberté usée de quelques villes, dans l’espoir d’obtenir à l’aide de celui-ci l’unité nationale, et d’assurer par là aux générations futures la liberté sous une forme plus grande et plus imposante.

    Le premier ouvrage spécial sur l’économie politique qui ait été écrit en Italie est celui d’Antonio Serra, de Naples, Sur les moyens de faire affluer l’or et l’argent dans les royaumes.

    Say et Mac Culloch ne paraissent avoir lu de ce livre que le titre ; l’un et l’autre l’écartent dédaigneusement en faisant la remarque qu’il n’y est question que de la monnaie et que l’auteur a commis l’erreur de ne voir la richesse que dans les métaux précieux. S’ils en avaient lu davantage et s’ils l’avaient étudié, peut-être y auraient-ils puisé d’utiles leçons. Antonio Serra, bien que coupable du péché de considérer l’abondance de l’or et de l’argent comme des signes de richesse, a cependant des idées assez nettes sur l’origine de la richesse. Il met en première ligne, il est vrai, les mines comme les sources directes des métaux précieux, mais il rend toute justice aux moyens indirects par lesquels on les obtient. L’agriculture, l’industrie manufacturière et le commerce sont pour lui les sources principales de la richesse nationale. La fertilité du sol est une source certaine de prospérité, mais les manufactures en sont une autre beaucoup plus abondante, par divers motifs, mais principalement à cause du vaste commerce auquel elles servent de base. La fécondité de ces sources dépend des qualités que les habitants possèdent, du point de savoir, par exemple, s’ils sont laborieux, actifs, entreprenants, économes, et des circonstances naturelles et locales, par exemple, de la situation favorable d’une ville pour le commerce maritime. Au-dessus de toutes ces causes, Serra place la forme du gouvernement, l’ordre public, la liberté civile, les garanties politiques, la stabilité des lois. « Un pays ne peut prospérer, dit-il, si chaque nouveau prince peut y établir de nouvelles lois ; c’est peut-être pour cela que les États du Saint-Père sont moins florissants que d’autres dont le gouvernement et la législation sont plus stables. Voyez comme à Venise la durée du même régime depuis des siècles influe sur la prospérité publique. » Telle est la substance d’un système d’économie politique, qui, tout en ne paraissant avoir d’autre objet que l’acquisition des métaux précieux, se distingue, dans l’ensemble, par le naturel et par le bon sens. Évidemment l’ouvrage de J.-B. Say, qui développe d’ailleurs des notions économiques dont Antonio Serra n’avait aucune idée, est très-inférieur à celui de Serra dans les points principaux et notamment dans l’exacte appréciation du régime politique relativement à la richesse des nations. Si Say avait étudié Serra au lieu de le mettre de côté, il n’aurait sans doute pas soutenu, dans la première page de son Traité d’économie politique (4), que l’économie politique n’a point à se préoccuper de la constitution des États ; qu’on a vu sous toutes les formes de gouvernement des nations s’enrichir et se ruiner ; qu’il importe seulement pour un pays d’être bien administré.

    Nous sommes loin de vouloir soutenir la supériorité absolue d’une forme de gouvernement sur toutes les autres. Il suffit de jeter un coup d’oeil sur les États de l’Amérique du Sud pour se convaincre que le régime démocratique, chez des peuples qui ne sont pas encore mûrs à cet égard, peut les faire rétrograder notablement dans leur prospérité. Il suffit de jeter un coup d’oeil sur la Russie, pour reconnaître que des peuples qui se trouvent encore à un degré inférieur de culture peuvent accomplir sous la monarchie absolue les progrès matériels les plus signalés. Mais cela ne prouve nullement qu’on ait vu, sous toutes les formes de gouvernement, des nations s’enrichir, c’est-à-dire atteindre le plus haut degré de prospérité. Bien au contraire, l’histoire enseigne que ce degré de prospérité publique, marqué par des manufactures et un commerce florissant, ne peut être atteint que dans les pays dont la constitution politique, qu’elle s’appelle république démocratique, république aristocratique ou monarchie limitée, garantit pleinement aux citoyens la liberté personnelle et la sûreté des biens, à l’administration l’activité et l’énergie dans la poursuite des intérêts sociaux avec la persévérance dans ces efforts. Car, dans un état avancé de civilisation, il s’agit moins d’être bien administré pendant quelque temps, que de l’être constamment et uniformément, de manière qu’une administration nouvelle ne détruise pas le bien que sa devancière a fait, que trente années d’une administration comme celle de Colbert ne soient pas suivies de la révocation de l’édit de Nantes, que, durant des siècles, on persévère dans un seul et même système, et qu’on poursuive un seul et même but. Ce sont les constitutions dans lesquelles les intérêts du pays sont représentés, et non le gouvernement absolu sous lequel l’administration change avec la personne du monarque, qui assurent, ainsi qu’Antonio Serra le remarque avec raison, cette stabilité administrative. Il existe, d’ailleurs, des degrés de culture où le gouvernement absolu peut être beaucoup plus favorable et l’est généralement, en effet, aux progrès matériels et moraux du pays, que ne le serait le gouvernement constitutionnel. Ce sont les périodes de l’esclavage et du servage, de la barbarie et de la superstition, du morcellement national et des privilèges de caste. Car alors la constitution garantit la durée, non pas seulement aux intérêts nationaux, mais encore aux abus dominants, tandis qu’il est dans l’intérêt du gouvernement absolu et dans sa nature d’extirper ces abus, et qu’il peut faire arriver au pouvoir un monarque de grande énergie et de grandes lumières, qui fasse avancer la nation de plusieurs siècles et lui ouvre une ère indéfinie d’indépendance et de progrès.

    Ainsi, c’est à l’aide d’un lieu commun, qui ne renferme qu’une vérité relative, que J.-B. Say a voulu séparer sa doctrine de la politique (5). Sans doute il s’agit avant tout pour un pays d’être bien administré ; mais la bonté de l’administration dépend de la forme du gouvernement, et la forme du gouvernement la meilleure est évidemment celle qui répond le mieux à la situation morale et matérielle du pays, aux intérêts de son avenir. On a vu les nations avancer sous toutes les formes de gouvernement, mais on ne les a vues atteindre un haut degré de développement économique, que là où la forme du gouvernement garantissait un haut degré de liberté et de puissance, la stabilité dans les lois et dans la politique et de bonnes institutions.

    Antonio Serra voit la nature des choses telle qu’elle est, et non à travers les lunettes d’un système préconçu ou d’un principe unique qu’il veut justifier et établir. Il compare la situation des différents États de l’Italie, et trouve la plus grande richesse là où existe le commerce le plus actif, là où existe une industrie manufacturière avancée, et celle-ci là où existe la liberté civile.

    Le jugement de Beccaria est déjà influencé par les fausses maximes des physiocrates. Cet écrivain, il est vrai, a découvert, soit avant Adam Smith, soit en même temps que lui, le principe de la division du travail, ou bien il l’a trouvé dans Aristote (6) ; il le pousse même plus loin qu’Adam Smith, puisqu’il ne se borne pas, comme lui, au partage des tâches dans une seule fabrique, mais qu’il montre comment la distribution des membres de la société en différentes industries enfante la prospérité publique. Néanmoins, il n’hésite pas, avec les physiocrates, à soutenir que les manufacturiers ne sont pas productifs.

    Rien de plus étroit que les vues du grand publiciste Filangieri. Imbu d’un faux cosmopolitisme, il croit que l’Angleterre, par ses restrictions commerciales, n’a fait que donner une prime à la contrebande et diminuer son commerce.

    Verri, qui était administrateur, ne pouvait pas se tromper à ce point ; il admet qu’il est nécessaire de protéger l’industrie indigène contre la concurrence étrangère, mais il ne voit pas ou il n’a pas osé voir que cette politique suppose la grandeur et l’unité du pays.




 

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1 - Dans un voyage en Allemagne, entrepris pendant l’impression du présent ouvrage, l’auteur a appris que les docteurs Ranke et Gervinus avaient porté sur le Prince le même jugement, (Note de l’auteur.)
 - À ces témoignages, on peut ajouter l’autorité de l’historien anglais Macaulay, qui, dans un travail récent, explique Machiavel par son époque ; nous disons explique, car il y a de ces choses qui ne se justifieront jamais. (H. R.)

2 - Tout ce que Machiavel a écrit avant et après le Prince, montre qu’il agitait de tels plans dans son esprit. Comment expliquerait-on sans cela que lui, savant, ambassadeur, fonctionnaire public, qui n’avait jamais exercé le métier des armes, se soit occupé de l’art de la guerre, à ce point que l’ouvrage qu’il a composé sur cette matière a excité l’admiration des premiers capitaines de son temps ?

3 - Frédéric le Grand, dans son Anti-Machiavel, ne considére le Prince que comme un traité purement théorique sur les droits et sur les devoirs des princes en général. Il est à remarquer qu’après avoir réfuté Machiavel chapitre par chapitre, il ne mentionne même pas le vingt-sixième et dernier, qui a pour titre : Appel pour délivrer l’Italie des étrangers, et qu’il intercale un chapitre complètement étranger à l’ouvrage de Machiavel, intitulé : Des différents modes de négociation et des motifs légitimes de déclarer la guerre.

4 - Discours préliminaire

5 - Bien que la recherche de la meilleure forme de gouvernement rentre dans le domaine de la science politique, il appartient cependant à la science économique d’expliquer en quoi la forme de gouvernement influe sur la production et sur la distribution de la richesse. C’est probablement par réaction contre les physiocrates ses prédécesseurs que J.-B. Say s’est abstenu à cet égard ; il aura voulu séparer nettement deux études qu’ils avaient à tort confondues. (H. R.)

6 - C’est dans Xénophon ou dans Platon qu’il fallait dire (H. R.)

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:32

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre XVII : La douane et l'école régnante

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

    L’école régnante ne distingue pas, quant à l’effet des droits protecteurs, entre la production agricole et la production manufacturière ; elle invoque à tort l’influence fâcheuse que ces droits exercent sur la première, comme preuve qu’ils opèrent de même sur la seconde (1).

    En ce qui touche l’introduction des manufactures, l’école ne distingue pas entre les nations qui n’ont pas de vocation pour elles, et celles qu’y appelle la nature de leur territoire, leurs progrès agricoles, leur civilisation et le besoin d’assurer pour l’avenir leur prospérité, leur indépendance et leur puissance.

    L’école méconnaît que, sous le régime d’une concurrence sans limites avec des nations manufacturières exercées, une nation peu avancée encore, quelque réelle que soit sa vocation, ne saurait, sans protection douanière, arriver à un complet développement manufacturier, à une complète indépendance.

    Elle ne tient pas compte de l’influence de la guerre ; elle ne s’est pas aperçue en particulier que la guerre constitue un système de prohibition, dont le système prohibitif des douanes n’est qu’une continuation nécessaire.

    Elle se prévaut des bienfaits de la liberté du commerce intérieur pour prouver que les nations ne peuvent parvenir que par la liberté absolue du commerce international au comble de la prospérité et de la puissance, lorsque l’histoire cependant montre partout le contraire.

    Elle prétend que les mesures protectrices procurent aux fabricants du pays un monopole et les rendent indolents, tandis que la concurrence intérieure est pour eux, en tout pays, un assez actif aiguillon.

    Elle veut nous faire croire que les droits protecteurs favorisent les fabricants aux dépens des agriculteurs, quand il est évident que l’agriculture indigène retire de l’existence dans le pays d’une industrie manufacturière d’immenses avantages, au prix desquels les sacrifices que le système protecteur lui impose sont insignifiants.

    Son argument capital contre les droits protecteurs est celui des frais que coûte l’administration des douanes et des inconvénients de la contrebande. Ce sont là des maux incontestables ; mais faut-il s’en préoccuper lorsqu’il s’agit de mesures qui exercent une si profonde influence sur l’existence, sur la puissance et sur la prospérité du pays ? Les inconvénients des armées permanentes et de la guerre sont-ils une raison pour qu’une nation renonce à se défendre ? Lorsqu’on allègue que les droits qui excèdent notamment les primes d’assurances de la contrebande servent uniquement à encourager ce commerce illicite, et ne favorisent point les manufactures du pays, on n’a raison qu’à l’égard des mauvaises administrations douanières, des territoires mal arrondis et de peu d’étendue, de la consommation aux frontières et des droits élevés sur les articles de luxe d’un faible volume. Mais l’expérience enseigne partout qu’avec une bonne organisation et un tarif sagement calculé, dans les grands États dont le territoire est bien arrondi, le but de la protection ne saurait être sensiblement contrarié par la contrebande. Pour ce qui est des frais de douane, la perception des droits fiscaux en absorbe déjà une grande partie, et l’école ne prétend pas que les grands États doivent se passer de ces sortes de droits.

    L’école, du reste, ne rejette pas toute protection douanière.

    Adam Smith permet dans trois cas la protection de l’industrie du pays : premièrement comme mesure de rétorsion, si une nation étrangère repousse nos marchandises et que nous ayons lieu d’espérer que nos représailles la décideront à retirer ses restrictions ; en second lieu, pour la défense nationale, dans le cas où les articles manufacturés nécessaires à cet effet n’auraient pas pu être produits dans le pays sous le régime de la libre concurrence ; troisièmement comme moyen d’égalisation, lorsque les produits étrangers se trouvent moins taxés que les produits nationaux. Say repousse la protection dans toutes ces hypothèses, mais il l’admet dans une quatrième, celle d’une industrie qui paraît pouvoir devenir assez avantageuse au bout de quelques années pour n’en avoir plus besoin.

    C’est donc Adam Smith qui veut introduire dans la politique commerciale le principe de rétorsion, principe qui peut conduire aux mesures les plus insensées et les plus funestes, surtout si les représailles, ainsi que Smith le demande, doivent être retirées aussitôt que l’étranger consent au retrait des restrictions qu’il avait établies. Supposez que l’Allemagne se venge par des représailles des obstacles que l’Angleterre met à l’exportation de ses blés et de ses bois, qu’elle prohibe les objets manufacturés de celle-ci et fasse naître ainsi artificiellement une industrie manufacturière indigène, si l’Angleterre se décide à ouvrir ses ports aux blés et aux bois allemands, l’Allemagne devra-t-elle laisser périr une création qui a exigé d’énormes sacrifices ? Quelle extravagance ! L’Allemagne eût dix fois mieux fait de supporter paisiblement toutes les mesures restrictives de l’Angleterre, et, au lieu d’encourager chez elle la naissance des manufactures, d’empêcher le développement de celles qui, sans protection douanière, auraient surgi par le seul effet des prohibitions anglaises.

    Le principe de rétorsion n’est rationnel et applicable qu’autant qu’il s’accorde avec celui de l’éducation industrielle du pays, et qu’il en est comme l’auxiliaire.

     Oui, il est raisonnable et avantageux pour une nation de répondre, par des restrictions qui atteignent les produits manufacturés de l’Angleterre, à celles de l’Angleterre contre ses produits agricoles, mais seulement pour une nation appelée à acclimater chez elle l’industrie manufacturière et à la conserver à tout jamais.

    Par la seconde exception Adam Smith justifie en réalité non-seulement la protection des manufactures qui fournissent les munitions militaires, par exemple des fabriques d’armes et de poudre, mais tout le système protecteur tel que nous l’entendons ; car l’industrie manufacturière que ce système crée dans le pays exerce sur l’accroissement de sa population, de ses richesses matérielles, de sa puissance mécanique, de son indépendance et de toutes ses ressources intellectuelles, par conséquent de ses moyens de défense, incomparablement plus d’influence que ne le ferait la fabrication pure et simple des armes et de la poudre.

    On peut en dire autant de la troisième exception. Si les impôts qui pèsent sur notre production autorisent des droits protecteurs sur les produits moins taxés de l’étranger, pourquoi les autres désavantages de nos manufactures vis-à-vis des manufactures étrangères ne légitimeraient-ils pas la protection de l’industrie du dedans contre la concurrence écrasante de celle du dehors (2) ?

J.-B. Say a compris l’inconséquence de ces exceptions ; mais celle qu’il leur a substituée ne vaut pas mieux. Car, chez une nation que ses dons naturels et sa culture appellent à l’industrie manufacturière, à peu près toutes les branches de cette industrie doivent fleurir à l’aide d’une protection persévérante et énergique, et il est ridicule de ne lui accorder que quelques années pour se perfectionner dans une grande industrie ou dans l’ensemble de ses industries, comme à un apprenti cordonnier pour apprendre à faire des chaussures (3).

    Dans ses perpétuelles déclamations sur les immenses avantages de la liberté absolue du commerce et sur les inconvénients de la protection douanière, l’école a l’habitude d’invoquer l’exemple de quelques peuples. La Suisse prouve que l’industrie peut fleurir sans protection douanière et que la liberté absolue du commerce international est le fondement le plus solide de la prospérité publique. Le sort de l’Espagne fournit à toutes les nations qui cherchent dans la protection douanière assistance et salut, un exemple effrayant des désastreux effets de cette protection. L’Angleterre, si bien faite, ainsi que nous l’avons montré dans un précédent chapitre, pour servir de modèle et d’objet d’émulation à toutes les nations qui ont une vocation manufacturière, est citée par les théoriciens à l’appui de leur assertion que la faculté d’exercer l’industrie manufacturière est un don naturel exclusivement réservé à certains pays, comme la faculté de produire des vins de Bourgogne, et que l’Angleterre, entre toutes les autres contrées, a reçu la mission de s’adonner aux manufactures et au commerce en grand. Examinons de près ces exemples.

    En ce qui touche la Suisse, on doit remarquer tout d’abord qu’elle n’est point une nation, une nation normale, une grande nation, mais un assemblage de municipalités. Sans littoral maritime, resserrée entre deux grandes contrées, elle ne peut ambitionner une navigation marchande ni des relations directes avec les pays de la zone torride ; elle ne peut songer à se créer des forces navales, à fonder ou à acquérir des colonies. La Suisse a jeté les bases de sa prospérité actuelle, qui est au surplus fort modeste, dès le temps ou elle appartenait à l’empire d’Allemagne. Depuis lors elle a été fort épargnée par la guerre ; les capitaux ont pu s’y accroître de génération en génération, d’autant mieux que ses gouvernements municipaux ne lui demandaient, pour ainsi dire, aucun impôt. Tandis que, dans les derniers siècles, le reste de l’Europe était en proie au despotisme, au fanatisme religieux, à la guerre et aux révolutions, la Suisse offrait un asile à tous ceux qui cherchaient un abri pour leurs capitaux et pour leurs talents, et il lui vint ainsi du dehors d’importantes ressources. L’Allemagne ne s’est point rigoureusement close vis-à-vis de la Suisse, et une grande partie de la production manufacturière de celle-ci y a de tout temps trouvé un débouché. Son industrie n’était pas du reste une industrie nationale à proprement parler, embrassant les objets de consommation générale, c’était principalement une industrie de luxe dont les produits étaient aisément introduits par la contrebande dans les pays voisins ou dans les contrées lointaines. De plus, la situation du pays est merveilleusement favorable et, à quelques égards, privilégiée pour le commerce intermédiaire. Déjà la facilité de connaître les idiomes, les lois, les institutions, la civilisation des trois nations limitrophes assurait aux Suisses de notables avantages pour ce commerce et pour tout le reste. La liberté civile et religieuse et la diffusion des lumières entretinrent parmi eux une vie, un esprit d’entreprise, qui, dans l’insuffisance de leur agriculture et de leurs ressources intérieures, les firent émigrer à l’étranger, où, par le service militaire, par le commerce et par toute sorte de professions, ils ramassaient une fortune pour la rapporter dans leur pays. Si, dans cette situation exceptionnelle, il s’est accumulé en Suisse des capitaux matériels et intellectuels pour faire marcher quelques industries de luxe (4) qui pouvaient vivre sans protection douanière avec les débouchés extérieurs, il n’en faut pas conclure que de grandes nations placées dans de tout autres circonstances puissent suivre le même système. Dans l’exiguïté de ses impôts la Suisse possède un avantage que de grandes nations ne peuvent acquérir qu’à la condition de se dissoudre en municipalités comme la Suisse, et d’exposer ainsi leur nationalité aux attaques des étrangers.

    Que l’Espagne ait commis une extravagance en prohibant l’exportation des métaux précieux, lorsqu’elle en produisait avec surabondance, tout homme de sens le reconnaîtra. Mais on impute à tort la décadence industrielle et la ruine de l’Espagne aux entraves qu’elle avait mises à l’importation des objets manufacturés. Si l’Espagne n’avait pas chassé les Maures et les Juifs et n’avait jamais eu d’inquisition, si Charles-Quint lui avait accordé la liberté de conscience, si ses prêtres et ses moines s’étaient fait les éducateurs. du peuple et que leurs richesses excessives eussent été sécularisées ou du moins réduites au nécessaire, si la liberté civile eût ainsi gagné du terrain, si la noblesse féodale avait été corrigée et la monarchie contenue, si, en un mot, l’Espagne avait eu, à la suite d’une réformation, un développement politique analogue à celui de l’Angleterre, et que le même esprit eût pénétré dans ses colonies ; les mesures de prohibition et de protection auraient eu en Espagne les mêmes résultats qu’en Angleterre. C’est d’autant plus probable qu’à l’époque de Charles-Quint, les Espagnols étaient, sous tous les rapports, supérieurs aux Anglais et aux Français, et n’étaient devancés que par les habitants des Pays-Bas, dont le génie industrieux et commerçant aurait pu être communiqué à l’Espagne par la protection douanière, si les institutions espagnoles avaient appelé l’immigration des talents et des capitaux de l’étranger au lieu de renvoyer à l’étranger ceux du pays.

    Nous avons indiqué dans le cinquième chapitre de notre premier livre les causes de la suprématie manufacturière et commerciale de l’Angleterre.

    C’est principalement la liberté de penser et la liberté civile, l’excellence de la constitution et des institutions politiques en général qui ont mis la politique commerciale anglaise à même d’exploiter les richesses naturelles du sol et de développer les forces productives de la nation. Mais qui oserait contester aux autres nations la faculté de s’élever au même degré de liberté ? Qui oserait soutenir que la nature a refusé aux autres peuples les moyens de se livrer à la fabrication ?

On a souvent allégué la richesse immense de l’Angleterre en houille et en fer comme une preuve de sa vocation toute spéciale pour les manufactures. Il est vrai qu’en cela l’Angleterre a reçu de la nature une grande faveur ; mais on peut répondre que, sous le rapport de ces matières, la nature n’a pas traité les autres pays en marâtre, que c’est le plus souvent le défaut de bonnes voies de communication qui les empêche de tirer tout le parti possible de leurs richesses, que d’autres contrées possèdent en abondance des forces hydrauliques inemployées, qui coûtent moins cher que la force de la vapeur ; qu’au besoin la houille peut y être remplacée par d’autres combustibles, que beaucoup de pays présentent pour la fabrication du fer des ressources inépuisables, et qu’on peut se procurer ces matières par la voie de l’échange.

    Quelques mots, en terminant, des traités de commerce qui stipulent de réciproques concessions de douane. L’école repousse ces traités comme inutiles et nuisibles, tandis que nous y voyons le moyen le plus efficace d’adoucir peu à peu les rigueurs des législations douanières et de conduire graduellement les nations à la liberté du commerce. Sans doute les traités qu’on a vus jusqu’ici ne sont pas fort encourageants. Nous avons montré dans de précédents chapitres quels désastres ont causés le traité de Méthuen en Portugal et le traité d’Éden en France. Les tristes résultats de ces concessions réciproques semblent avoir motivé la répugnance de l’école pour les traités de commerce en général. Son principe de la liberté absolue du commerce y a été manifestement contredit par les faits ; car, conformément à ce principe, les traités auraient dû être avantageux pour les deux parties, au lieu de devenir une cause de ruine pour l’une et d’immenses profits pour l’autre (5). Si nous recherchons l’explication de ces effets si différents, nous trouvons que, par suite de ces traités, le Portugal et la France renonçaient en faveur de l’Angleterre aux progrès qu’ils avaient déjà accomplis dans les manufactures comme à ceux qui pouvaient leur être ultérieurement réservés, en vue de développer l’exportation de leurs produits agricoles en Angleterre ; et que ces deux pays sont tombés ainsi d’un degré relativement élevé de culture à un degré inférieur. Il s’ensuit qu’une nation qui, par des traités de commerce, sacrifie son industrie manufacturière à la concurrence de l’étranger et s’oblige ainsi à tout jamais à rester dans l’humble condition de nation purement agricole, commet un acte de folie. Mais il ne s’ensuit nullement que les traités destinés à encourager l’échange réciproque des produits agricoles et des matières brutes ou l’échange réciproque des produits manufacturés, soient nuisibles et condamnables.

    Nous avons déjà établi que le libre commerce des produits agricoles et des matières brutes est utile à toutes les nations dans tous les degrés de culture ; par conséquent, un traité qui diminue ou qui supprime les entraves que rencontre ce commerce, doit profiter aux deux parties contractantes. Tel serait, par exempte, un traité entre la France et l’Angleterre qui faciliterait l’échange réciproque des vins et des eaux-de-vie contre les fers bruts et les houilles, ou un traité entre la France et l’Allemagne qui faciliterait l’échange du vin, de l’huile et des fruits secs contre les grains, les laines et les bestiaux.

    Il résulte de nos déductions antérieures que la protection ne contribue à la prospérité d’une nation qu’autant qu’elle répond à son degré d’éducation industrielle ; que tout excès de protection est nuisible ; que les nations ne peuvent parvenir que graduellement à la perfection dans les manufactures. Deux nations, à des degrés différents d’éducation industrielle, peuvent donc, avec un égal avantage, se faire, par voie de traité, des concessions réciproques pour l’échange de produits manufacturés différents. La nation la moins avancée, hors d’état de fabriquer elle-même avec profit les articles fins, de coton et de soie par exemple, peut néanmoins être en mesure de fournir à la plus avancée une partie de son approvisionnement en articles communs.

    De pareils traités sont plus admissibles encore et de nature à produire de meilleurs effets entre des nations qui se trouvent à peu près au même degré d’éducation industrielle, entre lesquelles, par conséquent, la concurrence, au lieu d’être restrictive ou paralysante, et d’assurer le monopole de l’une d’elles, ne fait, comme dans le commerce intérieur, qu’exciter l’émulation et provoquer les perfectionnements et les réductions de prix. Tel est le cas pour la plupart des nations du continent. La France, l’Autriche et l’Association allemande, par exemple, n’auraient que d’excellents résultats à attendre d’une modération des droits de douane, et, même entre ces contrées et la Russie, des concessions pourraient être échangées à l’avantage commun. Ce que toutes ont aujourd’hui à redouter, c’est uniquement la prépondérance de l’Angleterre (6).

    De ce point de vue, la suprématie britannique dans les manufactures, dans le commerce, dans la navigation marchande et dans la possession de colonies paraît actuellement le plus grand de tous les obstacles au rapprochement des nations ; et toutefois on doit reconnaître qu’en s’efforçant d’atteindre à cette suprématie, la Grande-Bretagne a immensément augmenté la puissance productive du genre humain et qu’elle l’augmente encore tous les jours (7).




 

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1 - List, nous en avons déjà fait la remarque, a distingué ici à tort l’agriculture d’avec l’industrie manufacturière. La protection peut, dans certains cas, venir en aide à la première tout aussi utilement qu’à la seconde. Une différence, néanmoins, que List n’a pas aperçue, et sur laquelle il convient d’insister, c’est que, sous l’action de la concurrence intérieure, les profits des capitaux employés dans les fabrications protégées ne tardent pas à se réduire au taux commun, tandis que, le sol constituant un monopole naturel, la mise en culture de nouveaux terrains que provoque la protection à l’agriculture, tend à accroître d’une manière permanente la rente des terrains les plus fertiles ou placés dans les conditions le plus favorables. (H. R.)

2 - Les exceptions admises par Adam Smith à la liberté du commerce ne sont ici ni exposées avec une suffisante exactitude, ni toutes appréciées convenablement.
    L’auteur de la Richesse des nations, livre IV, chapitre ii, distingue d’abord deux cas dans lesquels il est avantageux en général d’établir quelque charge sur l’industrie étrangère pour encourager l’industrie nationale. Le premier, c’est quand une branche particulière de travail est nécessaire à la défense du pays, et Smith cite à ce propos l’acte de navigation ; il revient sur ce cas au chapitre v du même livre, et accorde que, si une fabrication nécessaire à la défense nationale ne peut se soutenir sans protection, il sera raisonnable que les autres industries soient imposées pour l’encourager ; que, d’après ce principe, les primes qui étaient alors allouées en Angleterre à l’exportation des voiles et de la poudre pouvaient peut-être se justifier. Le second cas, c’est quand le produit national est chargé lui-même de quelque impôt dans l’intérieur ; il lui paraît convenable qu’on établisse un pareil impôt sur le produit semblable venu de l’étranger. Plus loin il admet une troisième exception, qui se motive sur les forts droits ou sur les prohibitions par lesquelles une nation étrangère empêche l’importation chez elle de nos produits manufacturés ; suivant lui, des représailles peuvent être alors d’une bonne politique, s’il y a probabilité qu’elles amènent la révocation des gros droits ou des prohibitions dont on a à se plaindre ; car, ajoute-t-il, l’avantage de recouvrer un grand marché étranger fera plus que compenser l’inconvénient passager de payer plus cher, pendant un court espace de temps, quelques espèces de marchandises.
    List est fondé à soutenir que l’exception qui s’appuie sur la nécessité de la défense nationale implique la concession de tout le système protecteur tel qu’il l’entend, système où il voit un moyen d’accroître les ressources et d’assurer l’indépendance du pays. Mais la conclusion semblable qu’il tire de celle relative aux industries qui supportent des droits à l’intérieur, est évidemment fautive. Smith, en effet, distingue avec soin les taxes directement et spécialement imposées sur certaines marchandises, telles que les droits d’excise, qui, établis aussi sur les produits étrangers, ne donnent point à l’industrie nationale le monopole du marché intérieur et ne portent point vers un emploi particulier plus de capital et de travail qu’il ne s’en serait porté naturellement, et le système des impôts en général, à quelque degré qu’il affecte ces marchandises. Smith n’admet pas que le gouvernement ait à encourager l’emploi des capitaux et de l’industrie des particuliers dans cette cherté artificielle causée par les impôts plus que dans la cherté naturelle qui résulte de la pauvreté du sol ou de la rigueur du climat. Quant aux mesures de rétorsion contre les nations étrangères qui repoussent nos produits, l’histoire commerciale offre, on ne peut le nier, quelques exemples, même récents, où elles ont porté de bons fruits en provoquant des arrangements avantageux aux deux parties contractantes ; mais, à part ces cas peu fréquents, elles constituent une détestable politique, qu’Adam Smith blâme aussi énergiquement que qui que ce soit. Toute nation a le droit de régler sa législation de douane en vue de ses intérêts bien ou mal compris, sans que les étrangers qui peuvent ainsi se trouver lésés soient autorisés à se plaindre d’actes que n’ont point dictés des sentiments hostiles.
Adam Smith, au surplus, est fort modéré dans l’application de sa doctrine, et il fait au système protecteur plus d’une concession. Voici, par exemple, comment il s’exprime, livre V, chap. ii : « Si l’on supprimait toutes les prohibitions, et qu’on assujettit tous les objets de fabrication étrangère à des droits modérés, et tels que l’expérience les démontrerait propres à rendre sur chaque article le plus gros revenu à l’État, alors nos propres ouvriers se trouveraient jouir encore, sur notre marché, d’un avantage assez considérable, et l’État retirerait un très-gros revenu d’une foule d’articles d’importation dont à présent quelques-uns ne lui en rapportent aucun, et d’autres lui en rapportent un presque nul. » C’est le système qui a été appliqué par MM. Polk et Walker, auteurs du tarif américain de 1846, dans des proportions, il est vrai, que Smith n’eût probablement pas avouées ; ce tarif, calculé en vue du plus gros revenu possible, impliquait cependant une protection (incidental protection) même assez élevée, mais une protection aveugle, à ce point que la matière première y était souvent imposée plus fortement que le produit qu’elle sert à fabriquer. Un tarif libre-échangiste conséquent ne doit point admettre de droits à l’entrée des articles qui ont leurs analogues dans la production du pays.
    Adam Smith, le croirait-on, n’avait pas une foi robuste dans l’avenir de la liberté du commerce en Angleterre : « S’attendre, a-t-il écrit, livre IV, chap. ii, que la liberté du commerce puisse jamais être entièrement rendue à la Grande-Bretagne, ce serait une aussi grande folie que d’espérer y voir jamais se réaliser la république d’Utopie ou celle d’Océana. » (H. R.)]

3 - La pensée de J.-B. Say est rendue dans ce passage plus inexactement encore que celle d’Adam Smith. List a quelquefois le défaut de citer de mémoire. Bien loin de trouver inconséquentes les deux exceptions formellement admises par son maître, J.-B. Say, dans son Traité d’économie politique, liv. I, chap. xvii, les adopte en les reproduisant ; il étend même la seconde, celle qui concerne les produits chargés de quelque droit à l’intérieur, jusqu’à approuver les restrictions à l’importation des céréales en Angleterre à cause des impôts excessifs qui pèsent sur l’agriculture, impôts qui n’offrent pas cependant le caractère de spécialité voulu par Adam Smith, comme, pat exemple, les droits d’excise sur la fabrication du verre ou sur celle du papier ; et c’est, là, certes, une large concession. Pour ce qui est des mesures rétorsives, il les condamne sans réserve.
    Say ajoute : « Peut-être un gouvernement fait-il bien d’accorder quelques encouragements à une production qui, bien que donnant de la perte dans les commencements, doit donner évidemment des profits au bout de peu d’années. . . Il est des circonstances qui peuvent modifier cette proposition généralement vraie, que chacun est le meilleur juge de l’emploi de son industrie et de ses capitaux. Smith a écrit dans un temps et dans un pays où l’on était et où l’on est encore fort éclairé sur ses intérêts, et fort peu disposé à négliger les profits qui peuvent résulter des emplois de capitaux et d’industrie, quels qu’ils soient. Mais toutes les nations ne sont pas encore parvenues au même point. Combien n’en est-il pas où, par des préjugés que le gouvernement seul peut vaincre, on est éloigné de plusieurs excellents emplois de capitaux !... Toute application neuve de la puissance d’un capital y est un objet de méfiance ou de dédain, et la protection accordée à un emploi de travail et d’argent vraiment profitable, peut devenir un bienfait pour le pays. On possède actuellement en France les plus belles manufactures de draps et de soieries qu’il y ait au monde ; peut-être les doit-on aux sages encouragements de Colbert. Il avança 2 000 francs aux manufactures sur chaque métier battant, etc. »
    A part les mots : au bout de peu d’années, contre lesquels List a raison de se récrier, ces lignes, où l’argument de Smith est restreint dans de sages limites, semblent au premier abord une timide esquisse de la doctrine si vigoureusement accusée dans le Système national. Say, néanmoins, paraît avoir voulu parler, non de la protection proprement dite, mais des primes, des encouragements directs aux entrepreneurs, tels que ceux qu’il rappelle de la part de Colbert. Ce qui confirme cette interprétation, c’est non-seulement l’endroit du Traité où se trouve le morceau, mais encore le blâme sévère formulé dans le Cours complet, IVème partie, chap. xviii, contre la protection en tant que moyen de doter un pays d’une industrie nouvelle.
    Rossi, on a déjà eu occasion de le signaler, admet au besoin la protection dans ce dernier cas, à la fin d’une leçon qui se termine ainsi : « En résumé, il est irrécusable qu’il est des exceptions au principe de la liberté de l’industrie et du commerce, exceptions dont les unes ont leur fondement dans la science économique elle-même, et les autres découlent de considérations morales et politiques. » (H. R.)

4 - La liberté a fait surgir en Suisse d’autres industries que des industries de luxe, de celles qui exigent le plus d’habileté et d’efforts, notamment la construction des machines et la filature du coton ; cette dernière a été aidée par le système continental ; toutes l’ont été par l’exiguïté des salaires dont se contentent des ouvriers souvent possesseurs d’un petit champ. Dans les débats récents auxquels a donné lieu en Suisse la centralisation des péages, ou, en d’autres termes, la substitution d’un tarif fédéral à une multitude de droits cantonaux, des demandes de protection ont été formées par quelques cantons manufacturiers de l’Est, mais elles n’ont pas été accueillies. En revanche, le nouveau système, à tous autres égards fort libéral, protège les vignobles du pays, en exigeant des vins étrangers, non-seulement un droit fédéral d’entrée, mais encore des taxes cantonales de consommation excédant celles qui se perçoivent sur les vins indigènes. (H. R.)

5 - A cela les libre-échangistes sont en droit de répondre, comme ils l’ont fait au surplus, que leur principe n’a rien de commun avec des stipulations d’avantages exclusifs en faveur d’une nation en particulier, et ne peut être par conséquent rendu responsable des tristes résultats de tel ou tel traité de commerce. (H. R.)

6 - Les traités de commerce qui se négocient de nos jours sont de plus d’une espèce. Les nations européennes ont coutume de régler par des stipulations formelles les conditions de leurs relations avec les États non chrétiens ; de plus, pour la sécurité de leur commerce, elles astreignent par des actes solennels les pays encore imparfaitement civilisés de l’Amérique méridionale et centrale au respect des principes du droit des gens qui, en Europe, n’ont plus besoin d’être exprimés ; de pareils traités sont nécessaires et irréprochables. Les conventions par lesquelles deux peuples s’accordent des réductions réciproques et exclusives sur quelques-unes de leurs marchandises, sont devenues plus rares, et souvent elles sont empêchées par la stipulation, écrite dans beaucoup d’actes diplomatiques, du traitement de la nation la plus favorisée. Cependant il en existe encore, et il s’en prépare de nouvelles que la politique et l’économie politique s’accordent à justifier ; ce sont surtout celles qui lient l’un à l’autre des pays limitrophes, soit qu’elles frayent la voie à une association douanière, soit qu’elles aient simplement pour but de faciliter les relations de voisinage. Ces conventions, qui ne reposent pas sur les bases justement réprouvées par les pères de la science économique, trouvent habituellement appui parmi les partisans les plus décidés de la liberté des échanges. On peut en dire autant des traités de réciprocité en matière de navigation, lesquels ont pour objet de lever des restrictions et d’ouvrir au commerce des voies nouvelles. (H. R.)

7 - Ici se termine l’exposé de la théorie de List. Quiconque a suivi le mouvement des idées économiques, la polémique des journaux et des débats parlementaires de l’Allemagne dans ces dernières années, sait la puissante influence que cette théorie a exercée et exerce encore au delà du Rhin.
    L’un des disciples de List, M. Hoefken, a écrit dans l’Austria les lignes suivantes : « Depuis le temps où Krause, de Koenigsberg, inoculait à l’administration prussienne les doctrines d’Adam Smith, l’économie politique allemande a fait de grands progrès ; et, parmi nos professeurs en renom, il n’en est pas un seul, depuis Rau jusqu’à Hermann et à Hildebrand, qui marche encore dans les sentiers battus de l’abstraction, et qui n’appuie ouvertement un système intelligent de protection et de réciprocité que réclament les circonstances. » Cette révolution économique est l’ouvrage de List.
    Entre les contradicteurs que le Système national a rencontrés, j’en mentionnerai deux, MM. Bruggemann et Doenniges ; il est digne de remarque que tous deux ont subi l’influence de la doctrine qu’ils combattent.
    La principale accusation que M. Bruggemann dirige contre List, dans l’écrit qu’il a publié en 1815 sous ce titre : Du Zollverein allemand et du système protecteur, est celle de larcin. D’après lui, List n’aurait fait que reproduire, en les dénaturant, les idées d’un de ses compatriotes, Adam Müller, avec lequel il avait eu quelques entretiens durant son séjour à Vienne, idées en tous cas qui, sous la plume de leur prétendu inventeur, n’avaient pas jusque-là fait grande fortune ; on a déjà vu que l’auteur du Système national a été aussi accusé de plagiat à l’égard d’un professeur dont il ignorait jusqu’au nom. Du reste, M. Bruggemann déclare qu’il y a un point de vue plus élevé que celui d’Adam Smith, que la science doit voir la nation et non point l’individu, que la liberté absolue du commerce, dans le temps actuel, est une chimère ; et, tout en préférant d’autres mesures pour l’encouragement de l’industrie du pays, il ne repousse nullement les droits protecteurs.
    M. Doenniges, dans un ouvrage intitulé : Le système du libre commerce et celui des droits protecteurs, qui a paru en 1847, reprend les arguments habituels en faveur de la liberté commerciale ; mais il fait preuve, en les employant, de beaucoup de modération. Occupé de bonne heure d’études historiques, il s’est fait, dit-il, une habitude d’envisager les questions au point de vue de l’histoire. Il condamna chez les physiocrates la maxime de la liberté illimitée du commerce, et il s’indigne contre les journalistes qui lui reprochent de débiter des exagérations à la Cobden. Voici ce qu’il dit en propres termes : « L’établissement d’un droit protecteur ou une aggravation modérée est admissible, par la raison que la conservation d’une grande et fructueuse industrie peut procurer des avantages durables qui surpassent de beaucoup l’inconvénient passager d’une augmentation dans le prix des marchandises. »
    Cet écrit de M. Doenniges a provoqué une réponse importante d’un savant qui jouit en Allemagne d’une grande considération, M. de Hermann, de Munich. La citation suivante fait connaître le point de vue auquel s’est placé le professeur bavarois : « Du moment où le sentiment national s’est éveillé chez lui, un peuple veut, autant que possible, se suffire à lui-même et s’élever au niveau des autres nations indépendantes. Le concitoyen qui supporte les mêmes charges publiques que nous, peut réclamer une préférence vis-à-vis de l’étranger ; le complet développement des forces productives du pays peut exiger qu’on protège les industries pour lesquelles le pays est parfaitement préparé, mais qu’il ne saurait entreprendre ou pousser en concurrence avec l’étranger qui a pris les devants ; enfin une nation ne peut, sans encourir le mépris du monde et en même temps de graves dommages matériels, supporter un mouvement rétrograde et de l’inégalité dans ses relations commerciales. L’histoire des peuples modernes atteste la justesse de ces observations. Le degré de la préférence et de la protection accordée à l’habitant du pays, les mesures employées par les États pour maintenir leur indépendance vis-à-vis des autres États, ont varié ; l’idée mère est partout la même, et son influence s’est fait sentir bien avant qu’on eût cherché à se rendre compte de ce que c’est que le commerce international. Le système mercantile n’a été que le premier essai de son explication scientifique. On a démontré suffisamment que ce système était défectueux, qu’une bonne analyse du commerce lui manquait, et que ses conceptions inexactes ont induit les gouvernements dans de fausses mesures. Mais, l’idée du développement le plus complet possible de l’économie intérieure d’une nation et d’une entière égalité dans ses rapports avec les autres nations, le système mercantile ne l’a point inventée ; il a essayé seulement de l’expliquer et de l’élaborer. La réfutation qu’on en a faite n’a point fait disparaître une exigence de l’indépendance nationale ; la théorie moderne n’a pas réussi à la supprimer ; la même exigence est restée jusqu’ici la règle de la législation commerciale de tous les États indépendants, et elle ne cesse de prévaloir, parce qu’elle répond à une nécessité profonde des peuples et des États. C’est à la science à la ramener dans ses justes limites et à rechercher jusqu’à quel point une nation peut être économiquement indépendante sans porter aucun trouble dans l’économie des particuliers, et comment la libre activité des individus peut être conciliée avec cette exigence du sentiment national et de l’honneur national. »
    M. Rau, dans la dernière édition de son Traité d’économie politique, Ier vol., reproche à tort à l’auteur du Système national de placer l’industrie manufacturière bien au-dessus de l’agriculture ; c’est le degré de civilisation où les manufactures fleurissent à côté de l’agriculture que List préfère à celui où l’agriculture existe seule et dans un état fort imparfait ; mais M. Rau admet que, dans certains cas et sous certaines conditions, la théorie justifie la protection du travail du pays.
    M. Roscher, qui occupe aujourd’hui un des premiers rangs parmi les économistes de l’Allemagne, a publié, entre autres ouvrages, un écrit intitulé : Du commerce des grains et des mesures en cas de cherté. J’emprunterai à cet écrit, dont nous devons la traduction à M. Maurice Block, un passage remarquable sur la protection à l’industrie manufacturière.
    Après avoir montré les pertes que le système protecteur peut occasionner à son début, Roscher s’exprime en ces termes :
«  Le sacrifice momentané demandé au consommateur, en faveur de certaines industries, peut et doit produire un avantage durable et suffisant pour compenser largement ces pertes, si ces industries ont de la vitalité et naissent dans un milieu favorable. On ne perd, comme dit List, que des valeurs d’échange, et on gagne des forces productives. N’en est-il pas ainsi, par exemple, des dépenses occasionnées par l’instruction ? Quand les entrepreneurs sont encore craintifs et ne disposent pas de grands capitaux, ils négligent même les affaires offrant les chances les meilleures, si les débouchés ne sont pas assurés d’avance. De là vient que les privilèges des corporations, les droits d’entrepôt forcé et de foire, les compagnies commerciales privilégiées ont été si avantageux aux débuts de l’industrie et du commerce. Une plante précieuse a souvent besoin d’être abritée, soutenue, en un mot d’être protégée dans sa jeunesse ; ce n’est que lorsqu’elle a pris racine dans le sol qu’on peut l’exposer au vent et au froid, à la pluie et au soleil.
    Qu’on se représente deux pays également bien partagés, tant sous le rapport des facultés physiques et intellectuelles de leurs habitants, que sous le rapport de la position géographique, et dont l’un renferme une industrie florissant depuis des siècles, tandis que l’autre en est encore aux premiers tâtonnements. Sous le régime d’une liberté entière du commerce, les fabricants appartenant au pays avancé ne pourront-ils pas, au moyen de leurs capitaux abondants et à bas prix, de l’habileté de leurs contremaîtres et de leurs ouvriers, de l’habitude qu’ils ont des spéculations et des combinaisons industrielles et de leurs autres avantages, parvenir à écraser, dès le début, la plupart des entreprises tentées dans les pays arriérés ? Lorsque les circonstances sont aussi avantageuses à leurs concurrents, les producteurs du pays arriéré doivent succomber, malgré le bas prix de leurs salaires et leur proximité du marché, à l’exception de quelques objets d’une fabrication grossière ; ce pays pourrait ainsi être condamné à ne produire que des matières premières ou des produits bruts. Il se trouverait ainsi, vis-à-vis de son rival, dans les rapports de la campagne à la ville industrielle et commerciale. Le producteur dans ce pays, ne voyant que le gain du moment, ne croira même pas devoir se plaindre de ce partage. Mais l’intérêt de la nation n’est nullement identique à la somme des intérêts privés de ces producteurs, fussent-ils même la majorité des habitants du pays. L’avantage réel et durable de tous les individus, y compris même ceux qui ne sont pas encore nés, peut seul former ce qu’on appelle l’intérêt général. Ce point est encore méconnu de nombreux théoriciens.
    On a pensé, il est vrai, que l’accroissement de la population et des capitaux suffisait pour faire naître des industries compliquées. Mais on oublie trop, d’une part, qu’on n’économise guère de capitaux que dans les pays où l’on espère les employer avec fruit ; et, de l’autre, que l’augmentation de la population agricole peut produire un prolétariat rural et un morcellement excessif des cultures, tout aussi bien qu’un développement de l’industrie manufacturière. L’accroissement de la population ne fait avancer l’industrie que dans les pays où elle a déjà une certaine perfection.
    Nous pensions, en conséquence, qu’une liberté entière du commerce n’est utile qu’à des peuples encore peu avancés et à des nations qui ont dépassé leurs concurrents. Elle est utile aux premiers, parce qu’elle leur procure un degré de civilisation plus élevé, qui s’infiltre, chez eux, sous la forme de nouveaux besoins et de moyens de les satisfaire ; elle est utile aux seconds, parce que des industries sans utilité peuvent seules y avoir besoin de protection. Pour des nations qui se trouvent dans une situation intermédiaire, au contraire, un système protecteur sagement dirigé est un excellent moyen d’éducation industrielle, quoiqu’il ne soit peut-être pas l’unique. Par une sage direction, nous entendons celle qui ne favorise que les industries dont le succès est probable et qui ne rencontrent d’obstacles ni dans la nature du pays, ni dans celle des habitants ; celle qui observe une saine logique dans l’introduction de nouvelles industries ; celle qui cherche à obtenir les plus grands effets à l’aide des plus petits sacrifices. La protection industrielle semble applicable surtout aux pays où deux des trois grands facteurs de toute production (la nature, le travail, le capital) se trouvent en abondance, et resteraient stériles par l’insuffisance du troisiéme, qui serait arrêté dans son développement par la concurrence étrangère.
    Ajoutons, enfin, une considération importante. Un individu qui voudrait approfondir toutes les sciences tenterait l’impossible ; et une nation ne saurait atteindre la perfection en toutes choses. Mais, comme un homme bien élevé doit avoir une instruction générale, de même une nation doit se développer dans plusieurs directions. La santé morale d’un peuple, comme celle d’un individu, repose sur l’harmonie des forces, sur leur action et leur réaction bien combinées. A ce point de vue, la protection industrielle peut être une excellente mesure d’hygiène économique en dérivant les forces des points où elles sont en surabondance vers ceux où elles font défaut. Dans le moyen âge d’une nation, l’agriculture et l’élément aristocratique prédominent. Pour qu’il y ait développement moral, il faut que les villes, les manufactures, les éléments mobiles et démocratiques s’étendent également. C’est là le but du système protecteur, qui s’établit, en effet, d’abord aux dépens des éléments autrefois dominants. Il est assez remarquable que, dans la plupart des nations modernes, le même principe qui a détruit le système féodal a établi la protection industrielle dans le pays. Mais, comme ces mesures tendent à l’avancement général, elles finissent par être utiles, même à ceux qu’elles avaient commencés par léser. Nous nous défions toujours des doctrines qui condamnent comme des erreurs, des systèmes adoptés par toutes les nations à une certaine période de leur existence. Dans la plupart des cas, ces systèmes ont satisfait en leur temps à un véritable besoin ; ils se sont établis, pour ainsi dire, spontanément ; la science n’est parvenue que plus tard à les justifier. C’est souvent un excellent moyen de trouver la vérité que d’étudier cette espèce d’inspiration populaire. »
    Dans un ouvrage publié en 1848 sous ce titre : L’économie nationale du présent et de l’avenir, M. Hildebrand, professeur à l’Université de Marbourg, apprécie avec quelque détail List et ses doctrines. Critique consciencieux sans être, à mon avis, exact et juste à tous égards, il met à néant les prétendus emprunts que l’auteur du Système national aurait faits à Adam Müller, en montrant que, si List a formulé contre le système économique d’Adam Smith les mêmes objections que Müller, il l’a fait à un point de vue tout différent, et qu’il est arrivé à des conclusions diamétralement opposées, homme du présent et de l’avenir autant que son prédécesseur était homme du passé. M. Hildebrand définit en outre dans les termes suivants les titres de List :
    « List a été comparé à Burke, on l’a même qualifié de Luther économique ; et d’un autre côté on en a fait un imposteur ignorant. L’un et l’autre jugement sont exagérés. Mais l’existence même de partis exaltés pour ou contre List, témoigne déjà de son rare mérite. Il a été le premier économiste allemand qui ait intéressé le pays à la science, qui, sur le domaine économique, ait servi d’organe aux légitimes aspirations de l’époque vers l’indépendance nationale ; agitateur industriel, malgré tous ses défauts, il a bien mérité de l’Allemagne en livrant les questions nationales à la discussion publique.
    Il a rendu un autre service. Il a poussé les économistes allemands dans la voie des études historiques. C’est à l’histoire qu’il a emprunté la moitié des preuves à l’appui de son système ; il a essayé d’établir qu’en Italie, en France, en Angleterre, et dans tous les États de l’Europe placés à la tête de la civilisation moderne, l’industrie et le commerce ont grandi, par les moyens qu’il recommande, sous la tutelle de l’État ; que les républiques italiennes, Amalfi, Pise, Gènes, Venise, ont péri faute de posséder l’unité nationale, et la suprématie maritime des villes anséatiques faute de s’appuyer sur un large développement des forces productives du reste de l’Allemagne. C’est ainsi qu’il a obligé ses adversaires à sortir de leurs abstractions pour se placer sur le terrain de l’histoire, et y suivre le développement de chaque nation.
    List, enfin, a le mérite d’avoir rendu dorénavant impossible l’argumentation d’Adam Smith dans la question de la protection douanière. Les trois maximes fondamentales sur lesquelles Smith établit sa théorie de la liberté du commerce, savoir : que c’est en cherchant, dans l’emploi de son travail et de ses capitaux, à obtenir pour lui-même le plus grand profit possible, qu’un individu se rend le plus utile à la société ; que le revenu d’une nation consiste dans la somme des valeurs échangeables des différentes productions, et que toute diminution de ce revenu est pour la nation un dommage, ces maximes ont été péremptoirement réfutées. »
Je citerai encore parmi les Allemands M. Knies, auteur d’un ouvrage publié en 1853, sous le titre : L’économie politique envisagée au point de vue de la méthode historique. Ce titre est, à lui seul, une preuve de l’influence du Système national. M. Knies, qui est loin, d’ailleurs, de partager toutes les opinions de List, lui rend ce témoignage : « On serait injuste envers List, si on lui contestait le rare mérite d’avoir, par son énergie à rappeler le développement historique de l’économie nationale, par son insistance à invoquer les leçons irréfragables du passé, fait comprendre, mieux qu’aucun de ses prédécesseurs, l’importance de l’étude de l’histoire pour la solution exacte des problèmes économiques ; c’est List aussi qui, en Allemagne du moins, a signalé le premier avec vigueur l’étroite connexité de l’économie politique et de la politique dans le développement économique des nations.
    Je ne peur terminer cette longue note sans adresser mes vifs remerciements à ceux de mes compatriotes qui ont le plus contribué à faire connaître à la France le Système national, et en particulier à MM. Jules Burat et Darnis. (H. R.)

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:31

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre XVI : La douane envisagée comme moyen puissant de créer et d'affermir l'industrie manufacturière du pays

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

    Il n’est pas dans notre plan de traiter des moyens d’encourager l’industrie du pays que tout le monde reconnaît efficaces et praticables. Dans cette classe se rangent, par exemple, les établissements d’instruction, et, particulièrement, les écoles techniques, les expositions, les distributions de prix, le perfectionnement des voies de communication, les brevets d’invention, enfin toutes les lois et toutes les institutions qui favorisent l’industrie et qui facilitent et règlent le commerce intérieur et extérieur. Nous n’avons à parler ici que de la législation de douane en tant que moyen d’éducation industrielle.

    Dans notre système, ce n’est qu’exceptionnellement qu’il peut être question de prohibition et de droits à la sortie (1) ; en tous pays, les produits bruts ne doivent être imposés à l’entrée que pour le revenu, et non dans le but de protéger l’agriculture du pays ; dans les États manufacturiers principalement, ce sont les produits de luxe de la zone torride, et non les denrées de première nécessité, telles que les céréales et le bétail, que les droits fiscaux doivent atteindre ; les contrées de la zone torride, les pays dont le territoire est borné et dont la population est encore insuffisante, ou qui sont arriérés dans leur civilisation et dans leurs institutions sociales et politiques, ne doivent taxer l’importation des objets manufacturés que pour le revenu.

    Les droits fiscaux doivent toujours être assez modérés pour ne pas restreindre sensiblement l’importation et la consommation, sans quoi non-seulement ils diminueraient la puissance productive du pays, mais ils manqueraient leur but.

    Les mesures de protection ne sont légitimes que dans le but d’aider et d’affermir l’industrie manufacturière du pays, chez des nations qu’un territoire étendu et bien arrondi, une population considérable, de vastes ressources naturelles, une agriculture avancée, un haut degré de civilisation et d’éducation politique appellent à prendre rang parmi celles qui excellent à la fois dans l’agriculture, dans l’industrie manufacturière et dans le commerce, parmi les premières puissances maritimes et continentales.

    La protection est accordée sous la forme, soit de la prohibition absolue de certains articles fabriqués, soit de droits élevés qui équivalent ou à peu près à la prohibition, soit enfin de droits modérés. Aucun de ces modes n’est absolument bon ou mauvais, et c’est la situation particulière de la nation et celle de son industrie qui indiquent lequel lui est applicable.

    La guerre, qui crée un état forcé de prohibition, exerce une grande influence sur le choix des moyens. En temps de guerre les échanges cessent entre les parties belligérantes, et chaque pays, quelle que soit sa situation économique, doit essayer de se suffire. Alors, dans la nation la moins avancée sous le rapport des manufactures, l’industrie manufacturière, et, dans la plus avancée, l’agriculture, prennent un essor extraordinaire, à ce point que, si l’état de guerre s’est prolongé durant une suite d’années, la première juge prudent, en faveur des industries dans lesquelles elle ne peut pas encore soutenir la concurrence de la seconde, de continuer quelque temps pendant la paix la clôture que la guerre a faite.

    Telle était la situation de la France et de l’Allemagne après la paix générale. Si, en 1815, la France avait, de même que l’Allemagne, la Russie et les États-Unis, admis la concurrence de la Grande-Bretagne, elle eût éprouvé le même sort que ces contrées ; la plupart des fabriques qui s’étaient élevées chez elle durant la guerre auraient succombé ; des progrès qu’elle a accomplis dans toutes les branches de fabrication, dans le perfectionnement des voies de communication, dans le commerce extérieur, dans la navigation à vapeur, fluviale et maritime, de l’augmentation de la valeur du sol, laquelle, pour le dire en passant, a doublé en France depuis cette époque, enfin, de l’accroissement de la population et des revenus de l’État, il n’en eût jamais été question. Les fabriques étaient encore dans l’enfance, le pays ne possédait qu’un petit nombre de canaux ; les mines n’étaient encore que peu exploitées, grâce aux convulsions politiques et à la guerre ; il ne s’y trouvait ni capitaux considérables, ni instruction technique suffisante, ni ouvriers habiles, ni intelligence de l’industrie, ni esprit d’entreprise ; les inclinations générales étaient encore vers la guerre beaucoup plus que vers les arts de la paix ; le peu de capitaux qu’on avait pu accumuler pendant la guerre se plaçait de préférence dans une agriculture en détresse. Alors seulement la France put connaître les progrès que l’Angleterre avait réalisés durant la guerre ; alors elle put recevoir d’Angleterre des machines, des hommes d’art, des ouvriers, des capitaux et l’esprit d’entreprise ; alors la réserve exclusive du marché intérieur éveilla toutes les forces et provoqua l’exploitation de toutes les ressources naturelles. Les résultats de ce système d’exclusion sont sous nos yeux ; seul, l’aveugle cosmopolitisme peut les nier ; seul, il peut prétendre que, sous le régime de la libre concurrence, la France aurait marché plus rapidement. L’expérience de l’Allemagne, des États-Unis et de 1a Russie surtout démontre péremptoirement le contraire.

    En déclarant que le système prohibitif a été utile à la France depuis 1815, nous ne voulons pas défendre ses vices et ses exagérations, ni soutenir l’utilité et la nécessité de son maintien. La France a commis une faute en entravant par des droits l’importation des matières brutes et des produits agricoles, tels que le fer, la houille, la laine, le blé, et le bétail (2) ; elle en commettrait une autre si, après que son industrie manufacturière est devenue suffisamment robuste, elle ne passait pas peu à peu à un système de protection modérée, si elle ne cherchait pas, au moyen d’une concurrence limitée, à stimuler l’émulation de ses fabricants.

    En matière de droits protecteurs, il convient de distinguer si une nation veut passer de l’état de libre concurrence au système protecteur, ou de la prohibition à une protection modérée ; dans le premier cas, les droits doivent être faibles au commencement et s’élever ensuite peu à peu ; dans le second, ils doivent être d’abord très-élevés, puis décroître insensiblement. Un pays où les droits ne sont pas suffisamment protecteurs, mais qui se sent appelé à de grands progrès dans les manufactures, doit songer avant tout à encourager les industries qui produisent les articles d’une consommation générale. D’abord la valeur totale de ces articles est incomparablement plus forte que celle des objets de luxe, beaucoup plus chers cependant. Cette fabrication met donc en mouvement des masses considérables de forces productives naturelles, intellectuelles et personnelles, et, comme elle exige de grands capitaux, elle provoque d’importantes épargnes et attire de l’étranger des capitaux et des forces de toute espèce. Elle exerce, en grandissant, une influence puissante sur l’accroissement de la population, sur la prospérité de l’agriculture, et, particulièrement, sur le développement du commerce extérieur, par la raison que les pays moins civilisés réclament avant tout, des produits fabriqués d’un usage général, et que les contrées de la zone tempérée trouvent dans la production de ces articles le principal moyen d’entretenir des relations directes avec celles de la zone torride. Un pays, par exemple, qui importe des fils et des tissus de coton, ne peut commercer directement avec l’Égypte, la Louisiane ou le Brésil, car il ne peut ni fournir à ces contrées des tissus de coton ni leur acheter leurs cotons en laine. Ces articles contribuent fortement, par le chiffre considérable de leur valeur collective, à assurer un équilibre convenable entre les importations et les exportations du pays, à conserver ou à procurer au pays les moyens de circulation qui lui sont nécessaires. C’est, en outre, par l’acquisition et par le maintien de ces vastes industries que la nation conquiert et conserve son importance industrielle ; car les interruptions de commerce que la guerre amène causent peu de dommage, lorsqu’elles ne font qu’arrêter l’importation des articles de luxe ; elles sont suivies, au contraire, de calamités terribles, lorsqu’elles entraînent le manque et la cherté des produits fabriqués ordinaires avec la fermeture d’un large débouché pour les produits agricoles. Enfin la contrebande et les déclarations inexactes de valeurs en vue d’éluder les droits sont beaucoup moins à craindre et beaucoup plus faciles à empêcher sur ces articles que sur les objets de luxe.

    Les fabriques et les manufactures sont des plantes qui croissent lentement, et une protection douanière qui altère subitement les relations commerciales existantes nuit au pays dans l’intérêt duquel elle est établie. Les droits doivent s’élever à mesure que les capitaux, l’habileté industrielle et l’esprit d’entreprise augmentent dans le pays ou lui viennent de l’étranger, à mesure que la nation devient capable de mettre elle-même en œuvre les matières brutes qu’elle exportait auparavant. Il est sage d’arrête d’avance l’échelle des droits progressifs, afin d’offrir une prime certaine aux capitalistes, ainsi qu’aux hommes de l’art et aux ouvriers qui se forment dans le pays ou que l’on attire du dehors. Il est indispensable de maintenir invariablement ces taux et de ne pas les diminuer avant le temps, parce que la seule crainte de la violation de l’engagement détruirait en grande partie l’effet de la prime.

    Dans quelle proportion les droits d’entrée doivent-ils s’élever lorsque l’on passe de la libre concurrence au système protecteur, et descendre lorsqu’on passe du système prohibitif à la protection modérée ? La théorie ne peut le déterminer ; tout dépend des circonstances et des relations qui existent entre le pays le moins avancé et celui qui l’est le plus. Les États-Unis, par exemple, ont à prendre en considération particulière le débouché qu’offrent l’Angleterre à leurs cotons en laine et les colonies anglaises aux produits de leurs champs et de leurs pêcheries, ainsi que le haut prix que leur coûte la main-d’oeuvre ; d’un autre côté, c’est pour eux une circonstance favorable que, plus que tout autre pays, ils peuvent compter sur l’immigration des capitaux, des hommes d’art, des entrepreneurs et des ouvriers de l’Angleterre.

    En thèse générale, on doit admettre qu’un pays ou une branche de fabrication ne peut pas naître à l’aide d’une protection de 40 à 60 % à son début, et ne peut pas se soutenir ensuite avec 20 à 30, manque des conditions essentielles de l’industrie manufacturière. (3)

Les causes de cette impuissance peuvent être plus ou moins faciles à écarter. Parmi celles qui peuvent aisément disparaître se rangent le manque de voies de communication, le défaut de connaissances techniques, d’expérience et d’esprit d’entreprise en industrie ; parmi les plus résistantes, le peu de goût pour le travail, le défaut de lumières, de moralité et de droiture dans le peuple, l’infériorité de l’agriculture et par conséquent l’insuffisance des capitaux matériels, mais plus encore de mauvaises institutions et l’absence de liberté et de garanties, enfin un territoire mal arrondi, qui met obstacle à la répression de la contrebande.

    Les industries de luxe ne doivent appeler l’attention qu’en dernier lieu et elles méritent le moins d’être protégées, parce qu’elles exigent un haut degré d’instruction technique, parce que leurs produits comparés à la production totale du pays ne présentent qu’une valeur insignifiante et qu’ils peuvent être facilement achetés à l’étranger avec des produits agricoles, des matières brutes ou des articles fabriqués de consommation générale, parce que l’interruption de leur arrivage en temps de guerre ne cause aucune perturbation sensible, parce qu’enfin rien n’est plus aisé que d’éluder par la contrebande des droits élevés sur ces articles.

    Les nations qui ne sont point encore très-avancées dans la mécanique, doivent laisser entrer en franchise toutes les machines compliquées ou du moins ne les taxer que faiblement, jusqu’à ce qu’elles soient en mesure d’égaler sous ce rapport la nation la plus habile. Les ateliers de machines sont en quelque sorte des fabriques de fabriques, et tout droit d’importation sur les machines étrangères est une entrave à l’industrie manufacturière du pays en général. Mais comme, en raison de leur puissante influence sur l’ensemble des manufactures, il importe que la nation ne dépende pas, pour son approvisionnement en machines, des vicissitudes de la guerre, cette industrie a des titres tout particuliers à l’appui direct de l’État, dans le cas où avec des droits modérés elle ne pourrait pas soutenir la concurrence du dehors. Au moins l’État doit-il encourager et soutenir directement les ateliers de machines du pays, dans la mesure voulue pour qu’en temps de guerre ils puissent d’abord suffire aux besoins les plus pressants, puis, dans le cas d’une interruption prolongée, servir de modèles à de nouveaux ateliers.

    Il ne peut être question de drawbacks dans notre système, qu’autant que les produits à demi ouvrés qu’on importe du dehors, tels que le fil de coton, supportent un droit protecteur considérable, afin que le pays arrive peu à peu à les produire lui-même.

    Les primes sont inadmissibles comme moyen permanent de venir en aide à l’industrie du pays dans sa lutte avec celle de nations plus avancées sur des marchés tiers ; elles le sont plus encore comme moyen de conquérir l’approvisionnement de nations qui déjà elles-mêmes ont fait quelques progrès dans les manufactures. Quelquefois, pourtant, elles peuvent se justifier à titre d’encouragements passagers, par exemple lorsque l’esprit d’entreprise, endormi chez une nation, n’a besoin que d’être éveillé et de trouver quelque appui dans ses premiers efforts, pour qu’une industrie puissante et durable surgisse et fasse des exportations dans les pays dépourvus de manufactures. Mais, même en pareil cas, il faut considérer si l’Etat ne ferait pas mieux de prêter, sans intérêts, aux entrepreneurs et de leur accorder d’autres avantages, ou s’il ne conviendrait pas mieux de provoquer, pour ces premiers essais, la création de compagnies, et d’avancer à celles-ci sur les fonds de l’État une partie du capital nécessaire, en laissant aux actionnaires particuliers la préférence pour le paiement des intérêts. Nous citerons comme exemples les entreprises commerciales et maritimes dans des terres lointaines que le commerce des particuliers n’a pas encore abordées, l’établissement de lignes de bateaux à vapeur vers des régions éloignées, de nouvelles colonisations (4).




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1 - Les prohibitions ou les droits de sortie sur les matières premières, dans l’intérêt des fabriques nationales, sont admis exceptionnellement par les économistes les plus libéraux. On les condamne, en thèse générale, au point de vue des fabriques elles-mêmes qui seront d’autant mieux pourvues, que les producteurs des matières premières auront un débouché plus large. Mais J.-B. Say, Cours complet, IVe partie, chapitre xviii, ne les trouve plus inadmissibles dans le cas où la matière que l’un retient ne serait pas susceptible d’accroissement par de nouveaux débouchés qui s’ouvriraient pour elle. « C’est d’après cette considération, ajoute-t-il, qu’en France on interdit, peut-être avec sagesse, l’exportation des vieux cordages et des chiffons dont on fait le papier. » Mac Culloch, dans la préface de ses Principes d’économie politique, après avoir reconnu qu’il y a des cas en petit nombre où une nation méconnaît gravement ses intérêts en permettant de libres rapports avec ses voisins, allègue à l’appui de cette proposition que, si l’Angleterre avait le monopole du charbon de terre, il serait dans l’intérêt de sa richesse, comme de sa sûreté, de prohiber ou de frapper d’un droit élevé l’exportation de cet article. (H. R.)

2 - Il n’y a pas d’article plus important que le fer ; il n’y a pas d’article pour lequel une nation ait besoin au plus haut degré de ne pas dépendre des chances de guerre ou des restrictions commerciales. Le fer, dont l’emploi sur une grande échelle est le caractère essentiel de la civilisation, doit être, autant que possible, produit dans le pays. Le fer en barre, matière première pour certaines branches d’industrie, est lui-même un produit fabriqué dans toute l’acception du mot. Les expressions de List sont également trop générales en ce qui concerne la laine. Pour chaque article en particulier il y a lieu d’examiner attentivement ce que réclament les intérêts du travail et de l’indépendance du pays. (S. COLWELL.)

3 - Il est fort difficile d’établir une règle générale quant aux taux des droits protecteurs. Les taux ci-dessus énoncés doivent plus que suffire dans la plupart des cas ; mais si des gouvernements et des fabricants étrangers s’appliquent à écraser une industrie dès son enfance, le droit doit être assez élevé pour paralyser toute tentative à cet effet. Ou sait que, dans beaucoup d’industries anglaises, les intéressés continuent des années à travailler à perte, et sacrifient de grandes sommes d’argent pour conserver des marchés qu’ils sont en danger de perdre. Il n’a guère surgi d’industrie aux États-Unis qui n’ait été, au début, rudement éprouvée par une réduction inattendue du prix de l’article étranger.
    Voici ce qu’on lit à ce sujet dans un rapport présenté en 1854, au Parlement, au sujet de la population des districts miniers.
    « Je crois que les ouvriers en général, et en particulier ceux des districts du fer et de l’alumine, ne se rendent pas compte de l’étendue de l’obligation qu’ils ont souvent envers les maîtres qui les emploient, ni de l’énormité des sacrifices que ceux-ci supportent dans les temps de crise, pour détruire la concurrence étrangère, pour prendre ou pour conserver possession des marchés étrangers. Il y a des fabricants bien connus qui ont continué en pareils cas de travailler à perte jusqu’à concurrence de 3 à 400 000 liv. ster. durant plusieurs années. Si les tentatives dans le but d’encourager les coalitions et les grèves d’ouvriers réussissaient à la longue, on verrait cesser ces vastes accumulations de capitaux qui permettent à quelques hommes opulents d’écraser toute concurrence étrangère dans les temps de crise. Les puissants capitaux de ce pays sont ses grands instruments de guerre, s’il est permis de parler ainsi, contre la rivalité des pays étrangers, et les moyens les plus essentiels qui nous restent pour maintenir notre supériorité manufacturière ; les autres éléments, tels que la main-d’oeuvre à bon marché, l’abondance des matières brutes, les voies de communication, l’habileté industrielle, tendent à se généraliser rapidement. » (S. COLWELL.)

4 - Adam Smith combat les primes de sortie. « Nous ne pouvons pas, remarque-t-il spirituellement, forcer les étrangers à acheter nos marchandises, comme nous y avons forcé nos concitoyens. Par conséquent, a-t-on dit, le meilleur expédient qui nous reste à employer, c’est de payer les étrangers pour les décider à acheter de nous. » Mais les drawbacks ou restitutions de droits trouvent grâce devant lui, par la raison que « des encouragements de ce genre ne tendent point à tourner vers un emploi particulier une plus forte portion du capital du pays que celle qui s’y serait portée de son plein gré, mais seulement ont pour objet d’empêcher que cette portion ne soit détournée forcément vers d’autres emplois par l’effet de l’impôt. » On s’étonne après cela que J.-B. Say, Cours complet, IVe partie. chap. xx, enveloppe dans le même anathème les primes proprement dites et les drawbacks, et élève contre ces derniers cette objection : « Pourquoi affranchissons-nous l’étranger d’un droit que nous faisons payer à nos concitoyens ? » On s’en étonne d’autant plus que, dans son Traité d’économie politique, livre II, chap. xvii, il avait purement et simplement reproduit la doctrine de Smith. (H. R.)

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:30

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre XV : L'industrie manufacturière et les stimulants à la production et à la consommation

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

    En société, produire, ce n’est pas seulement mettre au jour des produits proprement dits, ou de la force productive, c’est aussi exciter à la production et à la consommation, ou à la création de forces productives.

    L’artiste influe par ses oeuvres sur l’ennoblissement de l’esprit humain et sur la puissance productive de la société ; de plus, les jouissances de l’art supposant la possession d’objets matériels avec lesquels on les paie, il excite à la production matérielle et à l’épargne.

    Les livres et les journaux exercent, par l’instruction qu’ils répandent, de l’influence sur la production matérielle et morale ; mais leur acquisition coûte de l’argent, et le plaisir qu’ils procurent est ainsi un stimulant à la production matérielle.

    L’éducation perfectionne la société ; mais à combien d’efforts ne se livrent pas les parents, pour acquérir les moyens d’en procurer une bonne à leurs enfants ! Quels travaux immenses dans l’ordre moral comme dans l’ordre matériel ne doivent pas être attribués au désir de faire partie d’une société plus distinguée ! On peut habiter une cabane tout aussi bien qu’une ville ; on peut, pour quelques florins, se garantir de la pluie et du froid tout aussi bien qu’avec les vêtements les plus élégants et les plus beaux. Les bijoux et la vaisselle ne sont pas plus commodes en or et en argent qu’en acier et en étain ; mais la distinction qui s’attache à leur possession provoque des efforts de corps et d’esprit, encourage l’ordre et l’épargne, et la société doit à ce stimulant une portion considérable de sa puissance productive.

    Le rentier lui-même, dont les seules occupations consistent à conserver, à percevoir et à consommer son revenu, influe de plus d’une manière sur la production morale et matérielle ; d’abord en soutenant par ses consommations les arts, les sciences et les industries de goût, puis en exercent, pour ainsi dire, la fonction de conserver et d’accroître le capital matériel de la société, puis enfin en excitant par son luxe l’émulation de toutes les autres classes. De même que toute une école est animée au travail par des prix qui ne peuvent être cependant le partage que de quelques uns, la possession d’une grande fortune et le faste qui l’accompagne émeuvent la société tout entière. Cette influence disparaît d’ailleurs, là où l’opulence est le fruit de l’usurpation, de l’extorsion ou de la fraude, ou bien là où il n’est pas possible de la posséder et d’en jouir publiquement.

    L’industrie manufacturière fournit ou des instruments de production, ou des moyens de satisfaire nos besoins, ou des objets de luxe. Généralement ces deux dernières classes d’articles se confondent. Partout les divers rangs de la société se distinguent par leur manière de se loger, de se meubler et de se vêtir, par le luxe de leurs équipages et par la qualité, le nombre et la tenue de leurs gens. Au plus bas degré de l’industrie manufacturière, cette distinction est faible, c’est-à-dire que tout le monde est mal logé et mal vêtu ; nulle part on ne remarque d’émulation. L’émulation naît et grandit à mesure que les métiers fleurissent. Dans les pays de fabriques qui prospèrent, chacun est bien logé et bien vêtu, quelques qualités diverses que présentent d’ailleurs les objets manufacturés qui se consomment. Pour peu qu’on se sente d’aptitude au travail, on ne veut pas avoir l’extérieur d’un nécessiteux. Les objets manufacturés excitent par conséquent la production sociale par des stimulants que l’agriculture ne peut offrir avec sa grossière fabrication domestique, avec ses matières brutes et ses denrées alimentaires.

    Il existe, il est vrai, une notable différence parmi les denrées alimentaires, et l’excellence du manger et du boire a son attrait. Mais on ne fait pas ses repas en public, et un proverbe allemand dit avec justesse : On voit mon collet, mais non mon estomac (1). Si, dès le bas âge, on est accoutumé à une grossière nourriture, ou en désire rarement une meilleure. De plus la consommation des denrées alimentaires, quand elle se réduit aux produits du voisinage, a des bornes très étroites. Ces bornes ne reculent dans les pays de la zone tempérée que par l’arrivage des denrées de la zone torride. Mais, nous l’avons vu dans un chapitre précédent, on ne peut se procurer ces dernières assez abondamment pour que toute la population du pays y ait part, autrement qu’au moyen d’un commerce extérieur d’articles manufacturés.

    Évidemment les produits coloniaux, quand ils ne sont pas des matières premières pour les fabriques, servent plutôt comme stimulants que comme moyens d’alimentation. Personne ne peut nier qu’un café d’orge sans sucre est tout aussi nourrissant que du moka avec du sucre. Et, à supposer que ces produits contiennent quelque substance nutritive, ils présentent sous ce rapport si peu d’importance qu’on peut tout au plus les considérer comme des moyens de remplacer les denrées alimentaires du pays. Les épices et le tabac en particulier ne sont pas autre chose que des stimulants, c’est-à-dire, que leur utilité sociale consiste en ce qu’ils augmentent les jouissances de la masse de la population et l’excitent aux travaux de l’intelligence et du corps.

    Dans quelques pays, parmi les personnes qui vivent de traitements ou de rentes, on se fait des idées très-fausses de ce qu’on appelle le luxe des classes inférieures. On s’étonne de ce que les ouvriers boivent du café avec du sucre, et on vante le temps où ils se contentaient de bouillie d’avoine ; on regrette que le paysan ait changé contre du drap son pauvre et uniforme vêtement de coutil ; on craint que la servante ne puisse bientôt plus être distinguée de la maîtresse, on exalte les règlements somptuaires des temps passés. Mais si l’on mesure le travail de l’ouvrier dans les contrées où il est nourri et vêtu comme le riche, et dans celles où il se contente d’aliments et de vêtements grossiers, on trouve que, dans les premières, l’accroissement des jouissances de l’ouvrier, loin de nuire à la prospérité générale, a augmenté les forces productives de la société. La besogne quotidienne de l’ouvrier y est le double ou le triple de ce qu’elle est ailleurs. Les règlements somptuaires n’ont fait que tuer l’émulation chez la plupart des habitants et n’ont encouragé que la paresse et la routine (2).

    Les produits, sans doute, doivent avoir été créés avant de pouvoir, être consommés, de sorte qu’en thèse générale la production précède nécessairement la consommation. Mais, dans l’économie nationale, la consommation précède fréquemment la production. Les nations manufacturières, soutenues par des capitaux considérables et moins limitées dans leur production que les nations purement agricoles, font habituellement à celles-ci des avances sur le produit de leurs prochaines récoltes ; ces dernières consomment avant de produire ; elles ont été tardives à produire, parce qu’elles ont été promptes à consommer. Le même fait se produit sur une beaucoup plus vaste échelle dans les relations entre la ville et la campagne ; plus le manufacturier est rapproché de l’agriculteur, et plus il a de stimulants et de moyens de consommation à lui offrir, plus l’agriculteur est excité à la production.

    Au nombre des stimulants les plus efficaces se placent ceux que présente l’organisation civile et politique. Lorsqu’il n’est pas possible, par le travail et par l’opulence, de s’élever des derniers rangs de la société aux premiers, lorsque celui qui possède doit éviter de faire paraître sa fortune ou d’en jouir publiquement, de peur d’être troublé dans ses droits ou seulement d’être accusé de présomption et d’insolence ; lorsque les classes qui produisent sont exclues des dignités, de la participation au gouvernement, à la législation et à l’administration de la justice, lorsque des travaux remarquables dans l’agriculture, dans l’industrie manufacturière et dans le commerce ne procurent pas la considération publique et la distinction sociale, les motifs les plus sérieux de consommer comme de produire n’existent pas.

    Toute loi, toute institution publique tend à fortifier ou à affaiblir la production, ou la consommation, ou la puissance productive.

    Les brevets d’invention sont comme des prix proposés au génie. L’espoir d’obtenir le prix éveille l’intelligence et la dirige vers les perfectionnements industriels. Ils mettent l’esprit d’invention en honneur dans la société et détruisent le préjugé si fâcheux qui attache les peuples incultes aux vieilles habitudes et aux vieux procédés. Ils procurent à ceux qui ne possèdent que le génie de découvrir les moyens matériels qui leur sont nécessaires, l’assurance de recueillir leur part des bénéfices espérés disposant les capitalistes à aider l’inventeur.

    Les droits protecteurs opèrent comme des stimulants sur toutes les branches de l’industrie du pays dans lesquelles l’étranger à l’avantage, mais que le pays est capable d’exercer. Ils accordent une prime à l’entrepreneur et à l’ouvrier, en les mettant à même d’augmenter leur instruction et leur dextérité, au capitaliste indigène ou étranger, en lui offrant pendant quelque temps un placement particulièrement avantageux pour ses capitaux.




 

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1 - Man siebt mir auf den Kragen, nicht auf den Magen.

2 - Cette appréciation judicieuse de l’utilité des consommations de luxe met au néant bien des déclamations dont elles ont été l’objet. D’autres économistes, du reste, et en particulier Mac Culloch, les ont approuvées en les envisageant du même point de vue, c’est-à-dire comme stimulants au travail. (H. R.)

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:29

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre XIV : L'industrie manufacturière et le principe de conservation et de progrès

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

    En recherchant l’origine et les progrès des industries, nous trouvons qu’elles n’ont acquis que peu à peu les procédés avancés, les machines, les édifices, les avantages de production, l’expérience et l’habileté ainsi que les connaissances et les relations qui leur assurent l’arrivage de leurs matières premières et le débouché de leurs produits à des conditions favorables. Nous comprenons qu’en thèse générale il est incomparablement plus facile de perfectionner et d’agrandir une entreprise déjà commencée que d’en fonder une à nouveau. Partout nous voyons les industries anciennes que poursuit une série de générations, exercées avec plus de profit que les nouvelles. Nous remarquons qu’il est d’autant plus difficile de faire marcher une nouvelle entreprise qu’il en existe moins de semblables dans le pays ; car alors entrepreneurs, contremaîtres, ouvriers ont à faire leur éducation ou doivent être demandés à l’étranger, et l’on n’a pas encore assez de notions sur les résultats que l’affaire peut donner, pour que les capitalistes aient confiance dans son succès. En comparant la situation des industries dans le même pays à diverses périodes, nous constatons partout, qu’à moins de causes particulières de perturbation, elles ont accompli de grands progrès de génération en génération non-seulement sous le rapport du bon marché, mais encore sous celui de la quantité et de la qualité des produits. Nous remarquons, d’autre part, que, sous l’influence de causes perturbatrices, telles que la guerre et la dévastation ou les mesures oppressives de la tyrannie ou du fanatisme, par exemple la révocation de l’édit de Nantes, des nations entières ont reculé de plusieurs siècles dans leur industrie en général et dans quelques branches en particulier, et ont été ainsi de beaucoup dépassées par d’autres nations sur lesquelles elles avaient pris une grande avance.

    Il est de toute évidence, en un mot, que, dans l’industrie comme dans tous les travaux de l’homme, les oeuvres considérables sont soumises à une loi naturelle qui ressemble beaucoup à celle de la division des tâches et de l’association des forces productives, et qui consiste en ce que plusieurs générations qui se succèdent combinent, pour ainsi dire, leurs forces pour atteindre un seul et même but et partagent en quelque sorte entre elles les efforts qu’il exige.

    C’est en vertu du même principe que la monarchie héréditaire a été sans comparaison plus favorable au maintien et à l’affermissement des nationalités que l’instabilité de la monarchie élective.

    C’est en partie cette loi naturelle qui garantit aux nations depuis longtemps en possession d’un bon gouvernement constitutionnel, de si grands succès dans l’industrie, dans le commerce et dans la navigation.

    Cette loi explique aussi à quelques égards l’influence de l’écriture alphabétique et de l’imprimerie sur les progrès du genre humain. Par l’écriture alphabétique, l’héritage des lumières et des expériences a pu se transmettre d’une génération à une autre avec bien plus de fidélité que par la tradition orale.

    La connaissance de cette loi naturelle est, sans contredit, une des causes de l’établissement des castes chez les peuples de l’antiquité, et de cette institution égyptienne d’après laquelle le fils était tenu d’exercer la même industrie que son père ; avant l’invention et la propagation de l’écriture, de telles institutions ont dû paraître indispensables pour la conservation et pour le progrès des arts et des métiers.

    Les corporations aussi ont pris en partie leur origine dans la même considération.

    C’est principalement aux castes sacerdotales de l’antiquité, aux monastères et aux universités, que nous sommes redevables de la conservation et du perfectionnement des beaux-arts et des sciences, ainsi que de leur transmission d’une génération à une autre.

    A quelle puissance et à quelle influence ne sont pas parvenus les ordres religieux, les ordres de chevalerie et le Saint-Siège, en poursuivant le même but durant des siècles, chaque génération reprenant l’oeuvre où sa devancière l’avait laissée ! L’importance de ce principe nous apparaît encore avec plus d’évidence dans les travaux matériels.

    Des villes, des monastères et des corporations ont érigé des monuments qui ont coûté peut-être plus que toutes leurs propriétés ne valent aujourd’hui. C’est qu’une suite de générations appliquait ses économies à un seul et même grand but.

    Considérez le système des canaux et des digues de la Hollande ; il est le fruit des efforts et des épargnes de plusieurs générations. Il faut une suite de générations pour établir dans un pays un système complet de communications, un système complet de fortification et de défense.

    Le crédit public est une des plus belles créations de l’administration moderne, et c’est une bénédiction pour les peuples, lorsqu’il sert à répartir entre plusieurs générations les frais des ouvrages et des entreprises de la génération présente qui intéressent tout l’avenir de la nation et qui lui assurent existence, développement, grandeur, accroissement de ses forces productives. C’est une malédiction, lorsqu’il est employé pour des consommations inutiles, et qu’ainsi, loin d’aider aux progrès des générations futures, il leur ôte d’avance les moyens d’entreprendre de grands ouvrages, ou lorsque la charge des intérêts de la dette nationale est rejetée sur les consommations des classes laborieuses au lieu de porter sur les revenus de ceux qui possèdent.

    Les dettes d’un État sont des lettres de change que la génération présente tire sur la génération future. Elles peuvent avoir été contractées dans l’intérêt particulier du présent, ou dans celui de l’avenir, ou dans l’intérêt commun de l’un et de l’autre. C’est dans le premier cas seulement qu’elles sont condamnables. Mais, chaque fois qu’il s’agit de la conservation et du développement de la nationalité, et que les dépenses nécessaires à cet effet excèdent les ressources de la génération présente, la dette rentre dans la dernière catégorie.

    Aucune dépense de la génération présente n’est plus avantageuse aux générations à venir que celle de l’amélioration des voies de communication, d’autant mieux qu’en général ces ouvrages, qui déjà accroissent à un degré extraordinaire et dans une progression toujours croissante les forces productives des générations à venir, amortissent avec le temps le capital qu’ils ont employé, et rapportent même des intérêts. Ainsi non-seulement il est permis à la génération présente de rejeter sur les générations futures la dépense de ces ouvrages, y compris les intérêts du capital employé, jusqu’à ce qu’ils donnent un revenu suffisant ; mais elle est injuste envers elle-même et elle viole les vrais principes de l’économie politique, lorsqu’elle se charge de tout le fardeau ou même d’une portion considérable.

    Pour revenir aux grandes industries dont nous nous occupons, il est évident que la continuité de travaux est d’une haute importance en agriculture, mais néanmoins qu’elle y est beaucoup moins sujette aux interruptions que dans l’industrie manufacturière, que les interruptions y sont beaucoup moins nuisibles, et que les dommages qu’elles causent y sont beaucoup plus prompts et plus faciles à réparer.

    Quelques graves perturbations qu’éprouve l’agriculture, les besoins propres et la consommation particulière des agriculteurs, la diffusion générale des connaissances et des capacités qu’elle exige, la simplicité de ses procédés et de ses instruments, l’empêchent de succomber tout à fait.

    Sitôt que les ravages de la guerre ont cessé, elle se relève. Ni l’ennemi ni la concurrence de l’étranger ne peuvent emporter le principal instrument de l’agriculture, qui est le sol ; et il ne faut rien moins que l’oppression d’une suite de générations pour changer en déserts des champs fertiles ou pour dépouiller les habitants d’un pays des moyens de le cultiver.

    Au contraire, l’interruption la plus légère et la plus courte paralyse l’industrie manufacturière ; celle qui se prolonge la tue. Plus une fabrication exige d’art, de dextérité et de capitaux, et plus les capitaux y sont attachés, plus l’interruption est désastreuse. Les machines et les instruments ne sont plus que du vieux fer et du bois à brûler, les édifices tombent en ruines, les travailleurs émigrent ou cherchent leur vie dans l’agriculture. Ainsi se trouve détruit en peu de temps un ensemble de forces et d’objets qui n’avait pu être réuni que par les labeurs soutenus de plusieurs générations.

    Si, dans les temps de croissance et de prospérité des manufactures, une industrie appelle, attire l’autre, la soutient et la fait fleurir ; aux jours du déclin la ruine d’une industrie est l’avant-coureur de la ruine de plusieurs autres et finalement des éléments essentiels de la puissance manufacturière.

    C’est le sentiment des puissants effets de la continuité dans les travaux et des dommages irréparables de l’interruption qui a fait accueillir l’idée de la protection douanière pour les fabriques, et non les clameurs et les sollicitations égoïstes de fabricants avides de privilèges.

    Dans le cas où la protection douanière n’est d’aucun secours, quand, par exemple, les fabriques souffrent par le manque de débouché au dehors et que le gouvernement est hors d’état de leur venir en aide, nous voyons souvent les fabricants continuer à travailler à perte. Dans l’attente de temps meilleurs, ils veulent éviter les inconvénients irréparables de l’interruption des travaux.

    Sous le régime de la libre concurrence, il n’est pas rare de voir les manufacturiers, dans l’espoir de forcer leurs rivaux à une interruption de travail, vendre leurs produits au-dessous du cours et même avec perte. On veut non-seulement se préserver soi-même d’une pareille interruption, mais encore y contraindre les autres, sauf à s’indemniser plus tard, par de meilleurs prix, de la perte qu’on aura éprouvée.

    La tendance au monopole est, il est vrai, dans la nature de l’industrie manufacturière. Mais c’est là un argument pour et non pas contre le système protecteur ; car, dans les limites du marché intérieur, cette tendance a pour effet la baisse des prix et le développement de l’industrie ainsi que la prospérité nationale, tandis que, si elle vient du dehors avec une énergie prépondérante, elle entraîne l’interruption des travaux et la chute des manufactures du pays.

    Le fait que la production manufacturière, surtout depuis qu’elle est si puissamment aidée par les machines, ne connaît d’autres bornes que celles du capital et du débouché, permet à la nation qui a pris le premier rang par une continuité de travaux ininterrompue durant un siècle, par l’accumulation de capitaux immenses, par un vaste commerce, par la domination financière au moyen de grandes institutions de crédit auxquelles il est loisible de baisser les prix des objets fabriqués et de stimuler les fabricants à l’exportation, permet, dis-je, à cette nation de déclarer aux manufacturiers de toutes les autres une guerre d’extermination. Dans de pareilles circonstances, il est tout a fait impossible qu’il s’élève chez d’autres nations, en conséquence de leurs progrès dans l’agriculture, ou dans le cours naturel des choses, suivant l’expression d’Adam Smith, des manufactures et des fabriques considérables, ou que celles qui, à l’aide des interruptions de commerce causées par la guerre, se sont élevées dans le cours naturel des choses, puissent se maintenir.

    Elles sont dans le cas d’un enfant ou d’un jeune garçon, qui, en lutte avec un homme fait, aurait peine à remporter la victoire ou seulement à faire résistance. Les fabriques de la première puissance manufacturière et commerçante possèdent mille avantages sur celles des autres nations qui viennent de naître ou qui n’ont pas achevé leur crue. Elles ont, par exemple, des ouvriers habiles et exercés en grand nombre et pour de modiques salaires, les spécialités les plus capables, les machines les plus parfaites et les moins coûteuses, les conditions d’achat et de vente les plus favorables, les voies de communication les moins chères pour l’arrivage des matières brutes et pour l’envoi des produits fabriqués, des crédits étendus, au taux le plus bas, par suite des institutions financières ; elles ont de l’expérience, des instruments, des bâtiments, des magasins, des relations, toutes choses qui ne peuvent être réunies et organisées que dans le cours de plusieurs générations, un immense marché intérieur, et, ce qui revient au même, un immense marché colonial, par conséquent la certitude, en tout état de cause, d’écouler avec profit de grandes masses d’articles, des garanties de stabilité et des moyens suffisants d’escompter durant plusieurs années l’avenir, s’il s’agit de conquérir un marché étranger.

    En examinant un a un tous ces avantages, on reconnaît que, vis-à-vis d’une telle puissance, il serait insensé de compter sur le cours naturel des choses avec la libre concurrence, là où il y a des ouvriers et des hommes d’art à former, où la fabrication des machines et les voies de communication sont à naître, où, loin de faire des envois considérables à l’étranger, le fabricant n’a pas même la possession du marché intérieur, où il s’estime heureux de trouver du crédit dans la limite du strict nécessaire, ou l’on peut craindre chaque jour que, sous l’influence de crises commerciales et des opérations de banque de l’Angleterre, des masses de marchandises étrangères ne soient versées dans le pays à des prix équivalant à peine à la valeur de la matière première et n’arrêtent pour plusieurs années les progrès de la fabrication.

    Inutilement de pareilles nations se résigneraient-elles à subir à perpétuité la suprématie des manufactures anglaises, et se contenteraient-elles du rôle modeste de fournir à l’Angleterre ce que celle-ci ne peut produire ou ne peut pas tirer d’ailleurs. Dans cet abaissement même elles ne trouveraient pas leur salut. Que sert, par exemple, aux Américains du Nord de sacrifier la prospérité de leurs États les plus brillants et les plus avancés, des Etats du travail libre, peut-être même leur grandeur nationale à venir, à l’avantage d’approvisionner l’Angleterre de coton en laine ? Empêchent-ils ainsi l’Angleterre de chercher à se procurer cette matière dans d’autres contrées ? Les Allemands auraient beau se résigner à faire venir de l’Angleterre, en échange de leurs laines fines, les objets manufacturés qu’ils consomment, ils empêcheraient difficilement que, d’ici à vingt ans, l’Australie n’inondât l’Europe entière de ses belles toisons.

    Cette situation subordonnée paraît encore plus déplorable, si l’on réfléchit que, par la guerre, ces nations perdent le débouché de leurs produits agricoles et, en même temps, les moyens d’acheter les articles des fabriques étrangères. Alors on renonce à toute considération, à tout système économique : c’est le principe de la conservation, de la défense personnelle, qui commande aux nations de mettre elles-mêmes en oeuvre leurs produits agricoles et de se passer des objets fabriqués de l’ennemi. On ne s’arrête plus alors aux pertes qu’entraîne ce système prohibitif, né de la guerre. Mais, quand, par de grands efforts et par de grands sacrifices, la nation agricole a, durant la guerre, mis des fabriques en activité, voilà que la concurrence de la première puissance manufacturière, surgissant avec la paix, vient détruire toutes ces créations de la nécessité. En un mot, une continuelle alternative de création et de destruction, de prospérité et de détresse, est le sort des peuples qui ne s’appliquent pas, en réalisant chez eux la division nationale des tâches et l’association des forces productives, à s’assurer les avantages de la continuité des travaux de génération en génération.

 

 

 

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:28

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre XIII : L'industrie manufacturière et les instruments de circulation

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

    Si l’expérience du dernier quart de siècle a prouvé en partie l’exactitude des principes professés par la théorie régnante, en opposition aux maximes de ce qu’on appelle le système mercantile, touchant la circulation des métaux précieux et la balance du commerce, elle a d’un autre côté mis en lumière de graves erreurs de la théorie dans cette question.

    L’expérience a montré plus d’une fois, notamment en Russie et dans l’Amérique du Nord, que, chez les peuples agriculteurs où les fabriques essuient la libre concurrence du pays parvenu à la suprématie manufacturière, la valeur des objets manufacturés qui s’importent surpasse souvent dans une proportion énorme celle des produits agricoles exportés, et qu’il en résulte parfois tout-à-coup un écoulement extraordinaire des métaux précieux, qui porte le trouble dans l’économie de la nation, surtout si les transactions intérieures de celle-ci reposent en majeure partie sur une circulation de papier, et qui occasionne chez elle de grandes catastrophes.

    La théorie soutient qu’on se procure les métaux précieux comme toute autre marchandise ; qu’il importe peu au fond que la quantité des métaux qui se trouvent dans la circulation soit grande ou petite, puisque c’est le rapport des prix entre eux qui détermine la cherté ou le bon marché d’une marchandise ; qu’une différence dans le cours du change opère comme une prime d’exportation au profit des marchandises du pays qui l’a momentanément contre lui ; que, par conséquent, la circulation monétaire et l’équilibre entre les importations et les exportations, de même que tous les autres rapports économiques du pays, ne sauraient être plus sûrement et plus avantageusement réglés que par la nature des choses.

    Ce raisonnement est d’une parfaite justesse à l’égard du commerce intérieur ; il est applicable aux relations entre deux villes, entre la ville et la campagne, entre deux provinces du même État et entre deux États qui font partie d’une même confédération. L’économiste qui croirait que l’équilibre des importations et des exportations entre les différents États de la Confédération américaine ou ceux de l’Association allemande, ou entre l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande, peut être mieux réglé par des mesures de l’autorité et par des lois, qu’elle ne l’est par la liberté du commerce, serait digne de pitié. Dans l’hypothèse d’une pareille union entre toutes les nations du globe, le raisonnement de la théorie serait entièrement conforme à la nature des choses. Mais c’est contredire ouvertement l’expérience que d’admettre que, dans l’état actuel du monde, il en soit de même du commerce international.

    Les importations et les exportations des nations indépendantes ne sont point réglées actuellement par ce que la théorie appelle la nature des choses ; elles dépendent en majeure partie de la politique commerciale et de la puissance du pays, de son importance dans le monde, de son influence sur des peuples étrangers, de ses possessions coloniales et de ses institutions de crédit, enfin de la paix et de la guerre. Ici, par conséquent, existent de tout autres rapports qu’entre des sociétés que des liens politiques, légaux et administratifs réunissent dans un état de paix perpétuelle et de parfaite unité des intérêts.

    Considérons, par exemple, les relations entre l’Angleterre et l’Amérique du Nord. Si, de temps en temps, l’Angleterre verse des masses considérables d’objets manufacturés sur le marché nord-américain ; si la Banque d’Angleterre, par le taux élevé ou bas de ses escomptes, facilite ou restreint à un degré extraordinaire les envois pour l’Amérique du Nord et le crédit à cette contrée ; si le marché américain se trouve inondé ainsi d’objets manufacturés à ce point que les marchandises anglaises se vendent aux États-Unis à meilleur marché qu’en Angleterre, et quelquefois même au-dessous des frais de production ; si l’Amérique du Nord est de la sorte perpétuellement endettée vis-à-vis de l’Angleterre et a le change contre elle, il est certain que ce fâcheux état des relations s’améliorerait aisément de lui-même sous le régime d’une liberté de commerce illimitée. L’Amérique du Nord produit du tabac, du bois de construction, du blé et des denrées alimentaires de toute espèce à un prix incomparablement plus bas que l’Angleterre. Plus il s’expédie d’objets manufacturés d’Angleterre aux États-Unis, plus le planteur américain est stimulé à produire de semblables valeurs ; plus on lui accorde le crédit, plus il est disposé à acquérir les moyens de satisfaire à ses engagements ; plus le cours du change en Angleterre est défavorable à l’Amérique du Nord, plus l’exportation des produits agricoles de cette contrée est encouragée, plus les agriculteurs américains luttent avec succès contre les agriculteurs anglais sur le marché de l’Angleterre.

    Grâce à ces exportations le cours du change reprendrait bientôt son niveau ; il ne présenterait même plus d’inégalité appréciable, parce que la prévision, la certitude dans l’Amérique du Nord, que la dette contractée dans le cours de l’année par suite d’une importation considérable de produits manufacturés serait couverte l’année suivante par un accroissement de production et par une exportation plus forte, déterminerait des arrangements amiables.

    C’est ainsi que les choses se passeraient, dans le cas où les relations entre les manufacturiers anglais et les agriculteurs américains ne rencontreraient pas plus d’entraves qu’il n’en existe entre les mêmes manufacturiers anglais et les agriculteurs d’Irlande. Mais il n’en est pas et il ne saurait en être ainsi, lorsque l’Angleterre grève le tabac américain d’un droit d’importation de 500 à 1 000 pour cent de la valeur, lorsque, par son tarif, elle rend l’importation du bois de construction impossible et ne permet celle des denrées alimentaires d’Amérique que dans le cas de cherté. Dans un tel état de choses, la production agricole en Amérique ne peut pas se mettre en équilibre avec la consommation des objets manufacturés de l’Angleterre ; la dette encourue par l’achat de ces objets ne peut être acquittée en produits ruraux ; les envois de l’Amérique du Nord à l’Angleterre sont resserrés dans d’étroites limites, tandis que ceux de l’Angleterre à l’Amérique du Nord n’en connaissent aucune ; le cours du change entre les deux pays ne peut se remettre de niveau, et la dette de l’Amérique du Nord envers l’Angleterre ne peut se solder que par des envois d’espèces.

    Ces envois d’espèces, sapant dans sa base le système de la circulation de papier, entraînent le discrédit des banques américaines, et, par suite, une révolution générale dans la valeur de la propriété et des marchandises qui se trouvent dans le commerce ; en un mot ces perturbations désorganisatrices des prix et du crédit dont nous avons vu les États-Unis affligés, chaque fois qu’ils n’ont pas pris des mesures pour mettre leurs importations en équilibre avec leurs exportations.

    C’est pour les Américains du Nord une assez triste consolation, que les banqueroutes et le ralentissement des consommations aient rétabli plus tard sur un pied tolérable les échanges entre les deux pays. Car les dérangements et les convulsions dans le commerce et dans le crédit, de même que la réduction des consommations, portent aux forces productives, au bien-être des individus et à l’ordre public, des coups dont on ne se remet pas promptement, et dont, s’ils sont fréquemment répétés, les suites désastreuses ne peuvent manquer d’être durables.

    Les Américains du Nord seront encore moins rassurés par cette thèse de la théorie, qu’il importe peu que les métaux précieux circulent en grandes ou en petites quantités, qu’on ne fait qu’échanger des produits contre des produits, et qu’il est indifférent pour l’individu que cet échange s’opère avec beaucoup ou avec peu d’espèces. Nul doute qu’il importe peu au producteur ou au propriétaire d’un objet que son produit ou sa propriété vaille cent centimes ou cent francs, si avec les cent centimes il peut se procurer autant de satisfactions qu’avec les cent francs. Mais des prix bas ou élevés ne sont indifférents qu’autant qu’ils restent longtemps tels qu’ils sont.

    Si les fluctuations de prix sont fréquentes et fortes, il s’ensuit de graves dérangements dans l’économie des individus comme dans celle de la société. Celui qui a acheté des matières brutes lorsque les prix étaient élevés, ne peut rentrer dans ses déboursés en vendant ses produits fabriqués lorsque les prix sont bas. Celui qui avait acheté des propriétés foncières et qui est resté débiteur d’une portion du prix d’acquisition, devient insolvable et perd même sa propriété ; car, par suite de la diminution des prix, la valeur du bien n’atteint peut-être pas le montant de l’hypothèque. Celui qui avait conclu un bail se trouve ruiné par l’avilissement des prix, ou du moins hors d’état de remplir ses obligations. Plus la hausse et la baisse des prix sont fortes, plus les fluctuations sont répétées, plus la condition économique du pays, et en particulier le crédit, sont affectés. Nulle part ces effets désastreux d’un afflux ou d’un écoulement extraordinaire des métaux précieux ne se révèlent avec plus d’éclat que dans les pays, qui, pour leur approvisionnement en objets manufacturés et pour le débouché de leurs produits agricoles, dépendent entièrement de l’étranger, et dont le commerce est, en grande partie, fondé sur une circulation en papier.

    On sait que la quantité de billets de banque qu’un pays peut mettre et conserver en circulation se règle sur celle des espèces qu’il possède. Chaque banque étend ou restreint sa circulation en papier et ses opérations dans la mesure des sommes de métaux précieux qui se trouvent dans ses caves. Si elle est abondamment pourvue en numéraire, soit de son capital, soit des dépôts qu’elle reçoit, elle accordera des crédits plus considérables, et permettra ainsi à ses débiteurs d’en faire eux-mêmes de plus larges ; de là un accroissement de la consommation et une hausse des prix, particulièrement de la valeur de la propriété foncière. Si, au contraire, elle se dégarnit de métaux précieux dans une proportion sensible, elle limitera ses crédits et déterminera ainsi un resserrement et des crédits et des consommations chez ses propres débiteurs et chez les débiteurs de ceux-ci, et, ainsi de suite, jusqu’à ceux qui ont coutume de consommer à crédit les objets manufacturés qui s’importent. Dans de pareils pays, par conséquent, un écoulement extraordinaire des espèces a pour effet de jeter la perturbation dans tout le système du crédit, dans le commerce de toutes les marchandises et de toutes les denrées, et surtout dans le prix en argent de toutes les propriétés foncières.

    On a voulu trouver la cause de la dernière crise commerciale américaine de même que des précédentes, dans l’organisation des banques et de la circulation du papier ! La vérité est que les banques y ont contribué ainsi qu’on vient de l’indiquer, mais le principe de la crise réside dans ce fait que, depuis l’adoption de l’acte de compromis, la valeur des objets manufacturés importés d’Angleterre a de beaucoup surpassé celle des produits agricoles exportés d’Amérique, et que les États-Unis sont restés ainsi débiteurs envers les Anglais de plusieurs centaines de millions qu’ils n’ont pas pu acquitter avec des produits. Ce qui prouve que ces crises doivent être attribuées à des importations disproportionnées, c’est qu’elles ont constamment éclaté chaque fois que le retour de la paix ou des dégrèvements de douane ont déterminé une inondation d’objets manufacturés, et qu’elles n’ont jamais eu lieu tant que le tarif a tenu l’importation des produits fabriqués en équilibre avec l’exportation des produits agricoles.

    On a voulu aussi expliquer ces crises par les capitaux considérables, qui, dans l’Amérique du Nord, ont été employés dans la construction des canaux et des chemins de fer et qu’on a en majeure partie empruntés à la Grande-Bretagne. La vérité est que ces emprunts ont seulement contribué à prolonger de quelques années et à aggraver la crise, mais qu’eux-mêmes ont été déterminés par le défaut d’équilibre entre l’importation et l’exportation, que, sans cette circonstance, ils n’auraient pas été contractés et n’auraient pas pu l’être.

    L’Amérique du Nord ayant envers l’Angleterre, par suite d’une forte importation d’objets manufacturés, des dettes considérables, qui ne pouvaient être soldées avec des produits agricoles, mais seulement avec des métaux précieux, il était facile aux Anglais (et, en raison de l’inégalité du cours du change et du taux de l’intérêt, ils y avaient avantage) de se faire payer ce solde en actions américaines de chemins de fer, de canaux et de banques ou en fonds publics américains.

    Plus l’importation des objets manufacturés surpassait l’exportation des produits agricoles, plus la demande de ces effets s’animait en Angleterre, plus aux États-Unis on était encouragé à entreprendre des travaux publics. D’un autre côté, à mesure que, dans l’Amérique du Nord, on employait plus de capitaux dans ces entreprises, la demande des objets manufacturés de l’Angleterre augmentait, et en même temps la disproportion entre l’entrée et la sortie.

    Si, d’une part, l’importation des objets manufacturés d’Angleterre aux États-Unis était stimulée par les crédits des banques américaines, de l’autre, la Banque d’Angleterre travaillait dans le même sens par ses propres crédits et par le taux minime de ses escomptes. Il résulte du rapport officiel d’un comité de commerce et de manufactures en Angleterre que, par suite de ses escomptes, la banque avait réduit son encaisse métallique de 8 à 2 millions de liv. sterl. Par là elle diminuait au profit des manufacturiers anglais l’efficacité du système protecteur américain, en même temps qu’elle facilitait et qu’elle encourageait le placement en Angleterre des actions et des effets publics des États-Unis. Car, tant qu’on obtenait en Angleterre de l’argent à 3 pour cent, les entrepreneurs et les négociateurs d’emprunts des États-Unis qui offraient un intérêt de 6 pour cent ne pouvaient pas manquer d’y trouver des preneurs.

    Cet état de choses, qui amena la chute successive des fabriques américaines, procura cependant l’apparence d’une grande prospérité. Car les agriculteurs des Etats-Unis trouvaient dans les ouvriers employés aux travaux publics et payés avec les capitaux anglais le débouché d’une grande partie des denrées que, sous un régime de libre commerce, ils auraient expédiées en Angleterre, ou que, sous un système de protection convenable pour les fabriques du pays, ils auraient vendues à la population manufacturière. Mais, avec la séparation des intérêts nationaux, des relations si peu naturelles ne pouvaient pas durer, et la rupture devait être d’autant plus funeste pour l’Amérique du Nord qu’elle avait été différée plus longtemps. C’était le cas d’un débiteur que son créancier peut soutenir longtemps à l’aide de nouveaux crédits, mais dont la faillite est d’autant plus considérable qu’il a été mis plus longtemps par son créancier à même de continuer de désastreuses opérations.

    La faillite des banques américaines fut provoquée par la sortie extraordinaire des métaux précieux de l’Angleterre à l’étranger, laquelle fut déterminée elle-même par l’insuffisance des récoltes et par les systèmes protecteurs du continent. Nous disons par les systèmes protecteurs du continent ; car, si les marchés de l’Europe eussent été ouverts aux Anglais, ils y auraient soldé en grande partie leurs achats extraordinaires de blés par des envois extraordinaires de produits manufacturés, et leurs espèces, dans le cas où elles se fussent écoulées sur le continent, auraient bientôt repris le chemin de l’Angleterre. Nul doute en pareil cas que les fabriques continentales n’eussent payé par leur chute les frais des opérations commerciales de l’Angleterre et des États-Unis.

    Mais, dans l’état de choses existant, la banque d’Angleterre ne pouvait se tirer d’embarras qu’en limitant ses crédits et en élevant le taux de son escompte. Ces mesures eurent pour objet, non-seulement de faire cesser en Angleterre la demande des actions et des fonds publics des États-Unis, mais encore de faire affluer sur le marché ceux de ces effets qui étaient dans la circulation. Par là, les États-Unis se virent retirer les moyens de faire face à leur déficit courant au moyen d’une nouvelle émission de papier, et la dette entière que, dans le cours de plusieurs années, ils avaient contractée envers l’Angleterre en lui cédant des actions et des fonds publics, leur fut effectivement réclamée. On s’aperçut alors que les espèces qui circulaient en Amérique étaient la propriété des Anglais. Il y a plus, on reconnut que les Anglais pouvaient disposer à leur gré de ces espèces dont la possession servait de base à tout le système de banque et de crédit de l’Union américaine, que, s’ils en disposaient, tout cet édifice croulerait comme un château de cartes, et avec lui le fondement de la valeur de la propriété foncière, par conséquent, l’existence matérielle d’un grand nombre de particuliers. Les banques américaines cherchèrent à détourner leur chute en suspendant leurs paiements en espèces, et c’était là, du moins, le seul moyen de l’adoucir. D’une part elles voulaient gagner du temps afin de diminuer la dette des Etats-Unis avec le produit de la nouvelle récolte de coton et de l’acquitter peu à peu par ce moyen ; de l’autre elles espéraient, par l’interruption des crédits, amoindrir l’importation des objets manufacturés d’Angleterre et la mettre, pour l’avenir, en équilibre avec l’exportation.

    Il est fort douteux que l’exportation du coton en laine puisse fournir le moyen de balancer l’importation des objets fabriqués. Depuis plus de vingt ans, en effet, la production de cet article en surpasse constamment la consommation, de sorte que le prix a toujours été en baissant. Joignez à cela que la fabrication du coton a trouvé une puissante concurrence dans celle du lin, si perfectionnée aujourd’hui à l’aide des machines, et que la production de cette matière en a trouvé une dans les plantations du Texas, de l’Égypte, du Brésil et des Indes orientales. Quoi qu’il en soit, on doit considérer que l’exportation de coton ne profite nullement aux États de l’Union américaine qui consomment le plus d’objets manufacturés anglais.

    Dans ces États, particulièrement dans ceux à qui la culture du blé et l’élève du bétail offrent les moyens d’acheter des produits fabriqués, une crise d’une autre espèce s’annonce en ce moment. Les fabriques américaines ont succombé sous l’importation d’objets manufacturés anglais. Tout le surcroît de population et de capital a reflué ainsi forcément vers l’Ouest. Chaque nouvel établissement augmente au commencement la demande des produits agricoles, mais au bout de quelques années il fournit lui-même un excédant considérable. Tel est déjà le cas dans ces nouveaux établissements. Aussi, dans les années prochaines, les États de l’Ouest expédieront-ils, par les canaux et par les chemins de fer nouvellement construits, d’énormes quantités de denrées à destination des Etats de l’Est, de ces États où, les fabriques ayant été écrasées par la concurrence étrangère, le nombre des consommateurs a diminué et doit diminuer de plus en plus. Il s’ensuivra nécessairement une dépréciation des produits agricoles et des fonds de terre, et, si l’Union ne se hâte de prendre des mesures (1) pour fermer les sources d’où lui viennent les crises monétaires telles que celles qu’on a retracées plus haut, une faillite générale des agriculteurs dans les États qui s’adonnent à la culture du blé est inévitable.

    Cet exposé des relations commerciales entre l’Angleterre et les États-Unis enseigne donc :

    1° Qu’un pays de beaucoup inférieur à l’Angleterre sous le rapport des capitaux et des manufactures, ne peut accorder un large accès aux produits des fabriques de cette puissance, sans devenir d’une manière permanente son débiteur, sans se rendre dépendant de ses institutions de crédit et sans être entraîné dans le tourbillon de ses crises agricoles, manufacturières et commerciales ;

    2° Que les opérations de la Banque d’Angleterre ont pu, au profit des fabriques anglaises et au détriment des fabriques américaines, abaisser sur le marché des États-Unis les prix des articles manufacturés anglais ;

    3° Que, par suite de ces opérations, les Américains ont pu, durant une série d’années, consommer en marchandises importées plus de valeurs qu’ils n’en pouvaient payer avec leurs produits agricoles, et que c’est en exportant des actions et des effets publics qu’ils ont fait face à leur déficit ;

    4° Que, dans de telles circonstances, les Américains se sont servis, pour leur commerce intérieur et pour leurs affaires de banque, d’espèces que la Banque d’Angleterre pouvait à sa volonté retirer à elle en majeure partie ;

    5° Que les fluctuations sur le marché de l’argent exercent en tout état de cause l’influence la plus funeste sur l’économie des nations, et principalement là où une circulation étendue de papier a pour base la possession d’une quantité limitée de métaux précieux ;

    6° Que ces fluctuations et les crises qu’elles amènent ne peuvent être prévenues et qu’un système solide de crédit ne peut être fondé qu’au moyen de l’équilibre entre les importations et les exportations.

    7° Que cet équilibre s’établit d’autant plus difficilement que les produits manufacturés de l’étranger sont admis à rivaliser plus librement avec ceux du pays, et que l’exportation des produits agricoles du pays est plus restreinte par les tarifs étrangers ; que cet équilibre, enfin, sera d’autant moins troublé que le pays dépendra moins de l’étranger pour l’achat des articles fabriqués et pour la vente des produits du sol.

    Ces enseignements sont confirmés par l’expérience de la Russie.

    On se rappelle les convulsions du crédit public dans l’empire russe, tant que le marché de ce pays resta ouvert à l’inondation des articles manufacturés de l’Angleterre ; rien de pareil ne s’est reproduit depuis l’établissement du tarif des douanes de 1821.

    Évidemment la théorie régnante est tombée dans l’extrême opposé aux erreurs de ce qu’on appelle le système mercantile. Sans doute, on avait tort de prétendre que la richesse des nations ne consiste qu’en métaux précieux ; qu’une nation ne peut s’enrichir qu’en exportant plus de marchandises qu’elle n’en importe, de manière à effectuer la balance en important des métaux précieux. Mais la théorie régnante se trompe aussi quand elle soutient que, dans l’état actuel du monde, la quantité de métaux qui circulent dans un pays n’importe nullement, que la crainte d’en posséder trop peu est frivole, qu’il faudrait encourager leur exportation plutôt que leur importation, etc. Ce raisonnement n’est juste qu’autant que tous les peuples du monde seraient unis par un lien fédéral, qu’il n’existerait de restrictions d’aucune espèce à l’égard de nos produits agricoles chez les peuples dont nous ne pouvons payer les articles fabriqués qu’à l’aide de ces produits, que les vicissitudes de la guerre et de la paix n’occasionneraient  aucune fluctuation dans la production, dans la consommation et dans les prix, que les grands établissements de crédit ne chercheraient pas à étendre sur d’autres nations leur influence dans l’intérêt particulier de la nation à laquelle ils appartiennent. Mais, tant que des nationalités séparées subsisteront, la prudence commandera aux grands États de se préserver, au moyen de leur politique commerciale, de ces fluctuations monétaires et de ces révolutions dans les prix qui bouleversent toute leur économie intérieure, et ce but ne sera atteint que par un exact équilibre entre l’industrie manufacturière du pays et son agriculture, entre ses importations et ses exportations.

    Il est manifeste que la théorie régnante n’a pas distingué, dans le commerce international, la possession des métaux précieux d’avec la faculté de disposer de ces métaux. Déjà, la nécessité de cette distinction apparaît dans les relations privées. Personne ne veut conserver l’argent, chacun cherche à s’en défaire aussi promptement que possible, mais chacun travaille à pouvoir disposer en tout temps de la somme dont il peut avoir besoin. L’indifférence pour la possession des espèces se mesure partout sur le degré de l’opulence. Plus l’individu est riche, moins il tient à la possession effective des espèces, pourvu qu’il puisse disposer à toute heure de celles qui se trouvent dans les caisses des autres. Plus il est pauvre, au contraire, moins il est en mesure de disposer de l’argent placé dans des mains étrangères, et plus il doit s’appliquer avec soin à garder une réserve. Il en est de même chez les nations industrieuses et chez les nations sans industrie. Si, en général, l’Angleterre s’inquiète peu de la quantité de lingots d’or et d’argent qui s’exportent de chez elle, elle sait fort bien qu’un écoulement extraordinaire des métaux précieux a pour effet, d’une part une hausse de la valeur de ces métaux ainsi que du taux de l’escompte, de l’autre une baisse de prix pour les articles fabriqués, et qu’une plus grande exportation d’articles fabriqués ou la réalisation des actions ou des effets publics étrangers la remet promptement en possession des espèces nécessaires à son commerce. L’Angleterre est le riche banquier qui, sans avoir un écu dans sa poche, peut tirer la somme qu’il lui plaît sur ses correspondants auprès ou au loin. Mais lorsqu’un écoulement extraordinaire de l’argent a lieu chez des nations purement agricoles, la situation de celles-ci est loin d’être aussi favorable ; les moyens qu’elles possèdent de se procurer les espèces dont elles ont besoin sont bornés, non seulement par la faible valeur échangeable de leurs produits agricoles, mais aussi par les obstacles que les tarifs étrangers mettent à l’exportation de ces denrées. Elles ressemblent à l’homme pauvre qui ne peut pas tirer de lettre de change sur ses correspondants, sur lequel il en est tiré, au contraire, lorsque le riche est dans l’embarras, et qui, par conséquent, ne peut considérer comme sa propriété ce qui se trouve entre ses mains.

    Cette faculté de disposer de la quantité d’espèces constamment requise pour son commerce intérieur, la nation l’acquiert principalement par la production des marchandises et des valeurs dont la puissance d’échange se rapproche le plus de celle des métaux précieux.

    Le degré différent de puissance d’échange dans les divers objets a été négligé par l’école dans son étude du commerce international, tout autant que la faculté de disposer des métaux précieux. Si nous examinons, sous ce rapport, les différentes valeurs qui se trouvent dans le commerce, nous remarquons qu’un grand nombre d’entre elles ont été fixées de telle manière qu’elles ne sont réalisables que sur place, et même que leur vente est accompagnée des plus grands frais ainsi que des plus grandes difficultés. Elles comprennent plus des trois quarts de la richesse nationale, notamment les biens immeubles et les instruments qui y sont attachés. Quelque considérable que soit la fortune territoriale d’un individu, il ne peut pas envoyer ses champs et ses prés à la ville pour acheter des espèces ou des marchandises. Il peut, sans doute, hypothéquer ses valeurs, mais il faut qu’il trouve un prêteur ; plus il s’éloigne de sa propriété, moins il a de chances de rencontrer ce qu’il cherche.

    Après les valeurs attachées à une localité, les produits agricoles, si l’on en excepte les denrées coloniales et un petit nombre d’articles d’un grand prix, possèdent, dans le commerce international, la moindre puissance d’échange. La plus grande partie de ces valeurs, telles que matériaux de construction, combustibles, céréales, fruits et bétail, ne trouvent de débouché que dans le voisinage, et quand elles surabondent, il faut qu’elles soient mises en magasin pour pouvoir être réalisées. Lorsque de pareils produits vont à l’étranger, leur débouché se borne à quelques nations manufacturières et commerçantes ; et, chez celles-ci encore, il est le plus souvent subordonné au taux des droits d’entrée et au résultat de la récolte. L’intérieur de l’Amérique du Nord a beau être surchargé de bétail et de denrées, il ne pourrait, par l’exportation de ce trop-plein, se procurer des sommes considérables de métaux précieux de l’Amérique du Sud, de l’Angleterre ou du continent européen.

    Les produits fabriqués d’un usage général ont une puissance d’échange incomparablement supérieure. Ils se vendent habituellement sur tous les marchés ouverts, et, dans les temps de crise où les prix tombent, sur ceux mêmes où les droits protecteurs n’ont été calculés que pour les temps ordinaires. Ces valeurs sont, évidemment celles dont la puissance d’échange se rapproche le plus de celle des métaux précieux, et l’expérience de l’Angleterre montre que, lorsque de mauvaises récoltes provoquent des crises monétaires, une exportation plus considérable de produits des manufactures ainsi que des actions et des effets publics étrangers, rétablit promptement l’équilibre. Ces actions et ces effets publics étrangers, dont la possession est évidemment le résultat de balances favorables déterminées par des envois de produits fabriqués, mettent entre les mains de la nation manufacturière des lettres de change, portant intérêt sur la nation agricole, lettres qui, dans un besoin extraordinaire de métaux précieux, peuvent être tirées, avec perte, il est vrai, pour le particulier détenteur, comme se vendent les produits fabriqués lors d’une crise monétaire, mais avec un immense profit pour la nation dont la prospérité économique se trouve ainsi maintenue.

    Bien que l’école ait fort maltraité la doctrine de la balance du commerce, les observations qui précèdent nous encouragent à exprimer ici l’opinion que, entre de grandes nations indépendantes, il existe quelque chose comme une balance du commerce, qu’il serait dangereux pour de grandes nations d’être longtemps dans un désavantage marqué sous ce rapport et qu’une sortie considérable et continue des métaux précieux y entraînerait de graves révolutions dans le système de crédit et dans les prix. Nous sommes loin de vouloir réchauffer la doctrine de la balance du commerce, telle que l’entendait ce qu’on appelle le système mercantile, et de prétendre qu’une nation doive mettre obstacle à l’exportation des métaux précieux, ou qu’elle ait à tenir un compte sévère avec chaque pays en particulier, ou que, dans le commerce entre de grands peuples, il faille s’arrêter à quelque millions de différence entre l’importation et l’exportation. Ce que nous contestons est seulement ceci, qu’une nation grande et indépendante puisse, ainsi que le prétend Adam Smith à la fin du chapitre qu’il a consacré à cette matière, importer chaque année sensiblement plus de valeurs en produits du sol et des fabriques qu’elle n’en exporte, voir diminuer chaque année la quantité de métaux précieux qu’elle possède et y substituer une circulation de papier, qu’elle puisse enfin contracter envers une autre nation une dette toujours croissante, et cependant devenir de plus en plus prospère.

    C’est uniquement cette thèse soutenue par Adam Smith et reproduite par son école, que nous déclarons cent fois contredite par l’expérience, contraire à la nature des choses bien observée, absurde en un mot, pour rendre à Adam Smith l’expression énergique que lui-même emploie.

    Bien entendu, il ne s’agit pas ici des contrées qui produisent elles-mêmes avec avantage les métaux précieux, et ou, par conséquent, l’exportation de ces articles présente tout à fait le caractère d’une exportation de produits fabriqués. Il n’est pas question non plus de cette différence dans la balance commerciale qui doit nécessairement se produire, lorsque la nation évalue les objets tant exportés qu’importés d’après les prix de ses places maritimes. En pareil cas il est évident que ses importations doivent excéder ses exportations de tout le montant des profits de son commerce, et cette circonstance est tout à son avantage. Encore moins contesterons-nous que, dans certains cas extraordinaires, la supériorité de l’exportation dénote des pertes plutôt que des gains, par exemple lorsque des valeurs ont péri dans un naufrage. L’école a tiré habilement parti de toutes ces illusions, résultat d’une appréciation étroite de comptoir, pour nier aussi les inconvénients d’une disproportion effective, persévérante, énorme entre les importations et les exportations d’un grand pays, d’une disproportion exprimée par des chiffres considérables comme pour la France en 1786, pour la Russie en 1820 et 1821, et pour l’Amérique du Nord après l’acte de compromis.

    Enfin, et il importe d’en faire la remarque, nous ne voulons pas parler des colonies, ni des pays qui ne s’appartiennent pas, ni des petits États et des villes libres isolées, mais des nations complètes, grandes, indépendantes, qui possèdent un système de commerce à elles, un système national agricole et manufacturier, un système national de circulation et de crédit.

    Il est évidemment dans la nature des colonies que leurs exportations surpassent sensiblement et constamment leurs importations, sans qu’on en puisse conclure l’accroissement ou la diminution de leur prospérité. La colonie prospère toujours dans la mesure où le montant total de ses importations et de ses exportations augmente chaque année. Si ses envois de denrées tropicales excèdent sensiblement et constamment les retours qu’elle fait en articles manufacturés, c’est surtout apparemment parce que ses propriétaires résident dans la métropole et qu’ils font venir leurs revenus sous la forme de denrées coloniales en nature ou sous celle du prix qu’on en a retiré. Si, au contraire, l’importation des articles fabriqués l’emporte dans une forte proportion, cela peut tenir principalement à ce que l’émigration et l’emprunt font passer chaque année dans la colonie des quantités considérables de capitaux. Ce dernier état de choses est extrêmement favorable à la prospérité de la colonie. Il peut durer des siècles, et, pendant sa durée, les crises commerciales sont rares ou impossibles, parce que la colonie n’est lésée, ni par la guerre, ni par des mesures hostiles, ni par les opérations de la banque métropolitaine, et, qu’au lieu d’avoir un système propre et indépendant de commerce, de crédit et d’industrie, elle est protégée et soutenue par les institutions de crédit et par les lois de la métropole.

    De telles relations ont existé utilement durant des siècles entre l’Amérique du Nord et l’Angleterre ; elles subsistent encore aujourd’hui entre l’Angleterre et le Canada, et il est probable qu’elles dureront des siècles entre l’Angleterre et l’Australie.

    Mais elles s’altèrent essentiellement du jour où la colonie s’émancipe et prétend aux attributs d’une grande et indépendante nationalité, à une politique à elle, à un système propre de commerce et de crédit. Alors, l’ancienne colonie fait des lois pour aider au développement de sa marine marchande et de sa force navale ; elle établit en faveur de son industrie un système de douanes ; elle fonde une banque nationale, etc. si du moins elle se sent appelée par ses ressources navales, physiques et économiques à devenir une nation manufacturière et commerçante. De son côté, la métropole entrave la navigation, le commerce et l’agriculture de son ancienne possession, et n’emploie ses institutions de crédit que dans son propre intérêt.

    Or, c’est justement par l’exemple des colonies de l’Amérique du Nord avant la guerre de l’indépendance, qu’Adam Smith veut prouver la maxime paradoxale qu’on a plus haut rappelée qu’un pays peut augmenter son exportation d’or et d’argent, restreindre sa circulation en métaux précieux, étendre sa circulation en papier, voir grossir sa dette envers une autre nation, et, cependant, jouir d’une prospérité toujours croissante. Adam Smith s’est bien gardé de citer l’exemple de deux nations depuis longtemps indépendantes l’une de l’autre, et rivales en navigation, en commerce, en industrie manufacturière et en agriculture ; à l’appui de son opinion il n’allègue que les relations d’une colonie avec sa métropole. S’il avait vécu jusqu’à notre époque et écrit actuellement son ouvrage, il se fût bien gardé de citer l’exemple des États-Unis, qui prouve justement le contraire de ce qu’il voulait prouver.

    Puisqu’il en est ainsi, pourrait-on nous objecter, il serait beaucoup plus avantageux pour les États-Unis de revenir à la condition de colonies anglaises. À cela nous répondrons : Oui, si l’Amérique du Nord ne sait pas tirer parti de son indépendance pour se donner une industrie nationale, un système propre et indépendant de commerce et de crédit. Car, ne voit-on pas que, si ces colonies ne se fussent pas séparées, la législation anglaise des céréales ne fût pas née, que l’Angleterre n’eût pas frappé de droits exorbitants le tabac américain, que des masses de bois de construction eussent été sans relâche expédiées des États-Unis en Angleterre, que l’Angleterre, loin de penser à encourager dans d’autres pays la production du coton, se fût appliquée à conserver aux Américains du Nord le monopole de cet article ; que des crises commerciales, comme celles qui ont affligé l’Amérique du Nord depuis un certain nombre d’années, n’eussent pas éclaté. Oui, si les Etats-Unis ne veulent ou ne peuvent avoir des fabriques, fonder un système durable de crédit, posséder des forces navales, dans ce cas, les habitants de Boston ont inutilement jeté le thé à la mer, les Américains n’ont fait que déclamer vainement sur l’indépendance et sur la grandeur future de leur pays ; et ce qu’ils ont de mieux à faire est de rentrer le plus tôt possible dans la dépendance de l’Angleterre. Alors l’Angleterre leur viendra en aide au lieu de les entraver, et elle ruinera leurs concurrents dans la culture du coton et dans celle des céréales, au lieu de leur en susciter de nouveaux par tous les moyens. La Banque d’Angleterre établira des succursales dans l’Amérique du Nord, le gouvernement anglais favorisera l’émigration ainsi que les envois de capitaux aux États-Unis ; et d’une part en anéantissant les fabriques américaines, de l’autre en encourageant l’exportation des produits bruts américains en Angleterre, il travaillera avec un soin paternel à prévenir le retour des crises et à maintenir constamment en équilibre les importations et les exportations de la colonie. En un mot, les propriétaires d’esclaves et les planteurs de coton verront alors se réaliser leurs plus beaux rêves.

    Depuis longtemps, en effet, un pareil avenir satisfait mieux le patriotisme, les intérêts et les besoins de ces planteurs que l’indépendance et la grandeur des États-Unis. Ce n’est que dans la première exaltation de la liberté et de l’affranchissement qu’ils ont rêvé l’indépendance industrielle. Mais bientôt ils se sont refroidis, et, depuis un quart de siècle, la prospérité des fabriques dans les États du Centre et de l’Est les offusque ; ils essayent de prouver dans le congrès que la prospérité américaine dépend de la domination industrielle de l’Angleterre sur les États-Unis. Que signifie ce langage, sinon que l’Amérique du Nord serait plus riche et plus heureuse si elle redevenait colonie de l’Angleterre ?

    En général il nous semble que les partisans de la liberté commerciale seraient, en ce qui touche les crises monétaires et la balance du commerce, de même qu’à l’égard de l’industrie manufacturière, plus conséquents avec eux-mêmes, s’ils conseillaient franchement à toutes les nations de se soumettre à l’Angleterre et d’obtenir ainsi les avantages attachés à la condition de colonies anglaises. Cet état d’assujettissement serait évidemment beaucoup plus favorable à leurs intérêts matériels que la situation fausse de ces peuples, qui, sans posséder un système propre d’industrie, de commerce et de crédit, affectent néanmoins l’indépendance vis-à-vis de l’Angleterre. Ne voit-on pas comme le Portugal eût gagné, si, depuis le traité de Méthuen, il eût été gouverné par un vice-roi anglais, si l’Angleterre y eût acclimaté ses lois et son esprit national, et eût prit ce pays sous sa tutelle comme elle a fait des Indes orientales ? Ne voit-on pas combien ce régime eût été avantageux pour l’Allemagne, pour tout le continent européen ?

    L’Inde, il est vrai, a vu son industrie manufacturière ruinée ; mais n’a-telle pas immensément profité sous le rapport de l’agriculture et de l’exportation de ses produits agricoles ? Les guerres entre ses nababs n’ont-elles pas cessé ? Ses princes et ses rois ne sont-ils pas heureux ? N’ont-ils pas conservé leurs vastes revenus ? Ne se voient-ils pas entièrement affranchis des pénibles soucis du gouvernement ?

    Au surplus, il est digne de remarque, et, bien que ces contradictions soient familières à ceux qui, comme Adam Smith, s’appuient sur des paradoxes, que cet écrivain célèbre, après toute son argumentation contre l’existence d’une balance commerciale, reconnaît néanmoins quelque chose qu’il appelle la balance entre la consommation et la production d’un pays, mais qui, examiné de près, est tout simplement notre balance du commerce réelle et effective. Un pays dont les exportations sont dans un équilibre convenable avec les importations, peut être assuré de ne pas consommer sensiblement plus de valeurs qu’il n’en produit ; tandis que celui qui, durant une suite d’années, comme dans ces derniers temps l’Amérique du Nord, importe des articles des fabriques étrangères pour des valeurs plus considérables qu’il n’exporte de ses produits agricoles, peut être certain qu’il consomme beaucoup plus de marchandises étrangères qu’il n’en produit d’indigènes. N’est-ce pas là ce qui ressort des crises de la France en 1788 et 1789, de la Russie en 1820 et 1821, et des États-Unis depuis 1833 ?

    Pour terminer ce chapitre, nous nous permettrons d’adresser quelques questions à ceux qui rangent parmi les fables surannées la doctrine tout entière de la balance du commerce :

    Pourquoi une balance sensiblement et constamment défavorable a-t-elle toujours eu pour cortège, dans tous les pays qui l’avaient contre eux, les colonies exceptées, des crises commerciales, des perturbations dans les prix, des embarras financiers et une faillite générale des établissements de crédit de même que des négociants, des manufacturiers et des agriculteurs ?

    Pourquoi les pays qui avaient la balance décidément en leur faveur ont-ils toujours présenté les phénomènes contraires, et pourquoi les crises commerciales de ceux avec lesquels ils entretenaient des relations n’ont-ils réagi sur eux que momentanément ?

    Pourquoi, depuis que la Russie produit elle-même la plus grande partie des articles manufacturés qu’elle consomme, la balance du commerce est-elle décidément et constamment en sa faveur ? D’où vient que depuis lors on n’y entend plus parler de convulsions économiques et que la prospérité de cet empire s’est accrue d’année en année ?

    D’où vient qu’aux États-Unis les mêmes causes ont toujours produit les mêmes effets ?

    Pourquoi, lorsque l’acte de compromis eut provoqué une grande importation de produits fabriqués aux États-Unis, la balance du commerce leur a-t-elle été, pendant une suite d’années, si remarquablement défavorable, et pourquoi s’en est-il suivi des convulsions si fortes et si prolongées dans leur économie intérieure ?

    Pourquoi en ce moment les États-Unis se voient-ils tellement encombrés de produits bruts de toute sorte, coton, tabac, bétail, céréales, etc. que les prix ont partout baissé de moitié, et pourquoi néanmoins sont-ils hors d’état de rétablir l’équilibre entre leurs exportations et leurs importations, d’éteindre leur dette envers l’Angleterre et de rétablir sur des bases solides leur système de crédit ?

    S’il n’y a point de balance de commerce, on s’il importe peu qu’elle soit pour ou contre nous, s’il est indifférent de voir sortir en grande ou en petite quantité les métaux précieux du pays, pourquoi l’Angleterre, lors d’une mauvaise récolte, le seul cas où elle ait la balance contre elle, compare-t-elle avec inquiétude et tremblement ses exportations avec ses importations ? D’où vient qu’elle compte alors chaque once d’or ou d’argent qu’elle importe, ou qu’elle exporte, et que sa banque s’occupe avec anxiété à empêcher la sortie des métaux précieux et à en favoriser l’entrée ? Si la balance du commerce était une exploded fallacy (2), nous le demandons, pourquoi, dans de pareils temps, ne trouve-t-on pas un seul journal anglais où il n’en soit question comme de l’affaire la plus sérieuse du pays ?

    D’où vient qu’aux États-Unis les mêmes esprits qui qualifiaient d’exploded fallacy la balance du commerce avant l’acte de compromis, n’ont pas cessé depuis d’en parler comme de l’affaire la plus sérieuse du pays ?

    Pourquoi, enfin, si la nature des choses procure constamment à chaque pays la quantité de métaux précieux dont il a besoin, la Banque d’Angleterre essaie-t-elle de se rendre favorable cette nature des choses par la limitation de ses crédits et par l’élévation du taux de son escompte, et pourquoi les banques américaines se voient-elles de temps en temps obligées de suspendre leurs paiements en espèces, jusqu’au rétablissement d’un certain équilibre entre les importations et les exportations (3) ?

   

   
 

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1 - J’ai déjà eu occasion de dire que de pareilles mesures ont été prises depuis la publication du Système national. (H. R.)

 

2 - Un mensonge décrié.

 

3 - C’est un des titres de gloire d’Adam Smith et de J.-B. Say d’avoir mis en lumière les illusions de la théorie de la balance du commerce, illusions qu’on doit croire à peu près dissipées aujourd’hui, dans lesquelles, en tout cas, les partisans de la protection douanière ne cherchent plus d’arguments. Il n’existe pas moins entre les importations et les exportations un équilibre dont le défaut amène des crises ; et il est évident qu’une nation qui, par apathie, par découragement, ou par toute autre cause, ne pourrait pas solder avec ses produits les produits qu’elle aurait reçus de l’étranger, marcherait vers sa ruine. En cette matière, List rectifie heureusement ou plutôt il complète des prédécesseurs exclusivement préoccupés du soin de combattre les erreurs accréditées de leur temps. (H. R.)

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:27

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre XII : L'industrie manufacturière et la navigation marchande, la marine militaire et la colonisation

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

    Les manufactures, bases d’un grand commerce intérieur et extérieur, sont aussi la condition essentielle d’une navigation considérable. Le commerce intérieur ayant surtout pour objet d’approvisionner les manufacturiers en combustibles et en matériaux de construction, en matières brutes et en denrées alimentaires, la navigation des côtes et des fleuves ne saurait prospérer dans un État purement agriculteur. Or, le cabotage est la pépinière des matelots et des capitaines, et l’école de la construction navale ; l’élément principal de la grande navigation manque donc au pays agricole.

    Ainsi que nous l’avons montré dans le chapitre précédent, le commerce international consiste principalement dans l’échange d’objets manufacturés contre des matières brutes et des produits naturels et, particulièrement, contre les produits de la zone torride. Mais les pays agricoles de la zone tempérée n’ont à offrir à ceux de la zone torride que des choses que ceux-ci produisent déjà eux-mêmes ou qu’ils ne peuvent mettre en oeuvre, savoir des matières brutes et des denrées alimentaires ; dès lors il ne peut être question de relations directes, ni, par conséquent, de navigation entre eux et ces derniers pays. Leur consommation en denrées coloniales doit se restreindre aux quantités qu’ils peuvent acheter avec leurs produits agricoles et avec leurs matières brutes aux nations manufacturières et commerçantes ; ils n’obtiennent donc ces articles que de seconde main. Mais, dans les relations entre une nation agricole et une nation manufacturière et commerçante, celle-ci prendra toujours aux transports maritimes la plus forte part, n’eût-elle pas le moyen de s’attribuer la part du lion au moyen de lois de navigation.

    Indépendamment du commerce intérieur et du commerce international, la pêche maritime occupe un grand nombre de bâtiments ; mais, en général, la nation agricole reste étrangère ou à peu près à cette branche d’industrie, par la raison qu’une forte demande de produits de la mer ne peut pas naître chez elle et que les pays manufacturiers, dans l’intérêt de leurs forces navales, ont l’habitude de réserver leur marché à leurs pêcheurs.

    C’est dans la marine du commerce que la flotte recrute ses matelots et ses pilotes, et l’expérience a partout enseigné qu’on ne forme pas de bons marins comme des troupes de terre, que leur éducation se fait dans le cabotage, dans la navigation internationale et dans la grande pêche. Aussi la puissance navale est-elle chez tous les peuples au même point que ces industries maritimes, par conséquent à peu près nulle dans un pays purement agricole.

    Le couronnement de l’industrie manufacturière, du commerce intérieur et extérieur qu’elles créent, d’un cabotage actif, d’une importante navigation au long cours et de grandes pêcheries maritimes, d’une puissance navale respectable enfin, ce sont les colonies.

    La métropole approvisionne la colonie d’objets manufacturés et reçoit en retour l’excédant de celle-ci en denrées agricoles et en matières brutes. Ce commerce anime ses manufactures, augmente sa population ainsi que la demande des produits de sa propre agriculture, développe sa navigation marchande et sa puissance navale. Son trop-plein en population, en capital et en esprit d’entreprise trouve par la colonisation un écoulement avantageux, et elle est largement indemnisée de sa perte ; une partie considérable de ceux qui ont fait fortune dans la colonie lui rapportant leurs capitaux, ou, du moins, venant consommer chez elle leurs revenus.

    Les pays agricoles, hors d’état de fonder des colonies, ne sauraient non plus ni en tirer parti ni les conserver. Ils ne peuvent offrir aux colonies les produits dont celles-ci ont besoin ; ce qu’ils pourraient leur offrir, les colonies le possèdent déjà.

    L’échange des objets manufacturés contre les produits du sol est la condition essentielle du commerce colonial d’aujourd’hui. Aussi les États-Unis de l’Amérique du Nord se sont-ils séparés de l’Angleterre, dès qu’ils se sont senti le besoin et la force d’être eux-mêmes fabricants, de se livrer, eux aussi, à la navigation et au commerce avec les pays de la zone torride ; aussi le Canada se séparera-t-il, lorsqu’il sera arrivé au même point ; ainsi verra-t-on, avec le temps, surgir des États à la fois agriculteurs, manufacturiers et commerçants dans les contrées tempérées de l’Australie (1).

    Mais, entre les pays de la zone tempérée et ceux de la zone torride, cet échange se perpétuera, parce qu’il est dans la nature. C’est pourquoi les Indes orientales ont été dépouillées par l’Angleterre de leur industrie manufacturière et de leur indépendance, et toutes les régions chaudes de l’Asie et de l’Afrique tomberont peu à peu sous la domination des nations manufacturières et commerçantes de la zone tempérée ; c’est pourquoi aussi les îles de la zone torride rompront difficilement leurs liens coloniaux, et les États de l’Amérique du Sud demeureront toujours dans une certaine dépendance vis-à-vis des nations manufacturières et commerçantes.

    L’Angleterre ne doit son immense empire colonial qu’à sa prépondérance manufacturière ; si les autres nations européennes veulent participer à l’oeuvre avantageuse d’appeler des pays sauvages à la culture, de civiliser des peuples restés barbares, ou anciennement civilisés mais retombés dans la barbarie, elles doivent commencer par développer leur industrie manufacturière, leur navigation marchande et leur marine militaire, et si, dans ces efforts, elles sont entravées par la nation qui exerce la suprématie dans les manufactures, dans le commerce et dans la marine, une association entre elles est le seul moyen d’avoir raison de ces prétentions illégitimes.


 

 

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1 - Mieux éclairée aujourd’hui sur ses véritables intérêts qu’elle ne l’était dans le dernier siècle, l’Angleterre, loin de mettre obstacle à un avenir qu’elle prévoit, en prépare l’accomplissement de bonne grâce ; c’est ce qui ressort du plan de réforme coloniale exposé en 1850 à la chambre des communes par lord John Russell. (H. R.)

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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:26

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre XI : L'industrie manufacturière et le commerce

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

    Nous n’avons parlé jusqu’ici que des rapports entre l’agriculture et l’industrie manufacturière, parce que ce sont elles qui constituent les éléments essentiels de la production nationale, et que, si l’on n’a pas au préalable une idée claire de ces rapports, on ne saurait comprendre exactement la fonction et le rôle particuliers du commerce ; sans doute le commerce aussi est productif, comme le soutient l’école, mais il l’est tout autrement que l’agriculture et que l’industrie manufacturière. Celles-ci fournissent des marchandises, tandis que le commerce n’est que l’intermédiaire de l’échange des marchandises entre les agriculteurs et les manufacturiers, entre les producteurs et les consommateurs (1). Il suit de là que le commerce doit être réglé suivant les intérêts et les besoins de l’agriculture et de l’industrie manufacturière, et non l’agriculture et l’industrie manufacturière suivant les intérêts et les besoins du commerce.
   
    Mais l’école a pris justement le contre-pied de cette maxime, en adoptant pour devise le mot du vieux Gournay : laissez faire, laissez passer, mot qui n’est pas moins agréable aux brigands, aux fourbes et aux fripons qu’aux commerçants, et qui, par cela seul, est déjà suspect. Cette opinion insensée qui sacrifie les intérêts de l’industrie manufacturière et de l’agriculture aux prétentions du commerce, à une liberté absolue dans ses mouvements, est une conséquence naturelle de cette théorie qui ne se préoccupe que des valeurs et jamais des forces productives, et qui considère le monde entier comme une république de marchands une et indivisible. L’école ne s’aperçoit pas que le commerçant peut atteindre son but, qui consiste à acquérir des valeurs par la voie de l’échange, même aux dépens des agriculteurs et des manufacturiers, aux dépens des forces productives, que dis-je ? de l’indépendance de la nation. Il ne s’inquiète nullement, et la nature de ses opérations et de son but l’en dispense, de rechercher l’influence que les marchandises qu’il importe ou qu’il exporte peuvent exercer sur la moralité, sur la prospérité et la puissance du pays. Il importe des poisons tout aussi bien que des remèdes. Il énerve des nations entières au moyen de l’opium et de l’eau-de-vie. Que, par l’importation légale ou par la contrebande, il procure à des centaines de milliers d’individus de l’occupation et du pain, ou qu’il les réduise à la mendicité, cela lui importe peu pourvu qu’il réalise un profit. Si ses compatriotes affamés essayent d’échapper par l’émigration à la misère qu’ils endurent dans leur patrie, il gagne encore des valeurs échangeables en les transportant. En temps de guerre il approvisionne l’ennemi d’armes et de munitions. Il vendrait à l’étranger, si c’était possible, jusqu’aux champs labourables et aux prairies, et, après avoir fait argent du dernier morceau de terre, il s’embarquerait sur son navire et s’exporterait lui-même (2).
   
    Il est donc clair que les intérêts des commerçants en particulier et celui du commerce de la nation entière sont deux choses essentiellement distinctes. Aussi Montesquieu dit : « Ce qui gêne le commerçant, ne gêne pas pour cela le commerce, et il n’est jamais moins croisé par les lois que dans les pays de la servitude (3). » Le commerce dérive de l’industrie manufacturière et de l’agriculture, et, de nos jours, une nation ne saurait voir un négoce important soit au dedans soit au dehors, si elle n’a poussé chez elle à un haut degré de perfection ces deux branches principales de la production. Autrefois, il est vrai, on a vu des villes ou des ligues de villes trouver chez des manufacturiers et chez des agriculteurs étrangers les éléments d’un grand commerce intermédiaire ; mais, depuis que les grands États agricoles, manufacturiers et commerçants sont apparus, il ne peut plus être question d’un commerce intermédiaire tel que celui que possédait la Hanse. Dans tous les cas, ce commerce est si précaire de sa nature, qu’il mérite à peine d’être cité a côté de celui qui a pour base la production propre du pays.

    Les objets les plus importants du commerce intérieur sont les denrées alimentaires, le sel, les combustibles, les matériaux de construction, les étoffes, puis les outils et instruments de l’agriculture et de l’industrie manufacturière, et les produits bruts des champs et des mines qui servent de matières premières aux fabriques. Dans un pays où l’industrie manufacturière est parvenue à un haut point de perfection, ce commerce intérieur est incomparablement plus considérable que dans une contrée purement agricole. Dans cette dernière, l’agriculteur réduit à peu près sa consommation à sa production particulière. Faute d’une demande active de produits de diverses espèces ainsi que de voies de communication, il est obligé de produire lui-même toutes les choses dont il a besoin, quelle que soit la nature spéciale de son fonds de terre ; faute de moyens d’échange, lui-même fabrique la plupart des objets manufacturés qui lui sont nécessaires. Les combustibles, les matériaux de construction, les denrées alimentaires et les minéraux n’ont, en l’absence de routes commodes, qu’un marché fort borné, et ne peuvent être exportés à de grandes distances. Avec ce marché limité, avec cette demande restreinte des produits agricoles, il n’y a point de stimulant à l’épargne et à la formation du capital. Aussi, dans ces pays purement agricoles, le capital consacré au commerce intérieur est-il presque nul ; aussi tous les produits, exposés aux vicissitudes de la température, y présentent-ils des fluctuations de prix extraordinaires ; aussi la cherté et la famine y sont-ils d’autant plus craindre que la nation est adonnée plus exclusivement à l’agriculture.

    C’est le développement des manufactures indigènes, les voies de communication perfectionnées que celles-ci provoquent et l’accroissement de la population qui font naître le commerce intérieur ; il devient alors dix ou vingt fois plus considérable que les transactions intérieures de la nation purement agricole, cinq ou dix fois plus que son commerce extérieur le plus florissant. Que l’on compare le commerce intérieur de l’Angleterre avec celui de la Pologne et de l’Espagne, et l’on y trouvera la confirmation de cette remarque.

    Le commerce extérieur des nations agricoles de la zone tempérée, tant qu’il se borne aux denrées alimentaires et aux matières brutes, ne peut être considérable :

Premièrement, parce que la nation agricole ne trouve de débouché que dans un petit nombre de nations manufacturières qui pratiquent elles-mêmes l’agriculture, et qui, grâce à leurs fabriques et l’étendue de leur commerce, la pratiquent avec beaucoup plus d’habileté : un tel débouché n’est donc jamais ni certain ni constant. Le commerce de produits ruraux est toujours une affaire de spéculation, dont les profits reviennent en majeure partie aux négociants spéculateurs, mais qui ne tourne point à l’avantage des agriculteurs et de la force productive du pays ;

En second lieu, parce que l’échange des produits agricoles contre les articles fabriqués de l’étranger est fréquemment interrompu par des mesures restrictives et par des guerres ;

Troisièmement, parce que ce commerce n’intéresse que le littoral de la mer et des fleuves, mais non l’intérieur, c’est-à-dire la plus grande partie du territoire national ;

Quatrièmement, enfin, parce que la nation manufacturière peut trouver son intérêt à tirer des denrées alimentaires et des matières brutes d’autres contrées étrangères ou de colonies nouvellement fondées. C’est ainsi que l’écoulement des laines allemandes en Angleterre est restreint par les provenances de l’Australie, le débouché des vins de France et de l’Allemagne dans le même pays par celles de l’Espagne, du Portugal et de la Sicile ainsi que de Madère, des Açores et du Cap, et le débit des bois de la Prusse par les importations du Canada. Déjà même on s’est mis en campagne pour approvisionner l’Angleterre en majeure partie de coton des Indes orientales. Si les Anglais réussissent à rouvrir l’ancienne route du commerce, si le nouvel état du Texas s’affermit, si la civilisation fait des progrès en Syrie et en Égypte, au Mexique et dans les États de l’Amérique du Sud, les planteurs de coton de l’Amérique du Nord comprendront aussi que le marché intérieur procure la demande la plus sûre, la plus constante et la plus durable.

    Dans la zone tempérée, le commerce extérieur dérive en majeure partie des manufactures nationales, et il ne peut être conservé ni accru qu’au moyen de l’industrie manufacturière.

    Une nation qui produit aux prix les plus bas toute espèce d’articles fabriqués, peut seule nouer des relations commerciales avec les peuples de toutes les zones et de tous les degrés de civilisation ; seule elle peut pourvoir à tous leurs besoins ou en créer chez eux de nouveaux, prenant en retour des matières brutes et des denrées de toute sorte. Une telle nation peut seule charger à bord de ses bâtiments la variété d’objets que réclame une contrée lointaine et dépourvue de manufactures. Ce n’est que lorsque les frets d’aller couvrent déjà les dépenses du voyage qu’on peut composer la cargaison de retour d’articles de moindre valeur.

Les importations des peuples de la zone tempérée consistent principalement en produits de la zone torride, tels que sucre, café, coton, tabac, thé, matières tinctoriales, cacao, épices, en articles désignés sous le nom de denrées coloniales. La grande masse de ces denrées est payée avec des objets manufacturés. Ce sont ces échanges qui expliquent surtout les progrès de l’industrie dans les pays manufacturiers de la zone tempérée et ceux de la civilisation et du travail dans les contrées de la zone torride. Ils constituent la division du travail et l’association des forces productives sur l’échelle la plus vaste ; il n’exista dans l’antiquité rien de pareil à cet état de choses qui est l’ouvrage des Hollandais et des Anglais.

    Avant la découverte de la route du Cap, l’Orient surpassait de beaucoup l’Europe dans les manufactures. Excepté des métaux précieux, de faibles quantités de draps, de toiles, d’armes, de quincaillerie et quelques objets de luxe, les marchandises européennes n’y trouvaient presque point de débouchés. Le transport par terre enchérissait les retours tout autant que les envois. Quant aux produits agricoles et aux objets fabriqués communs, à supposer un excédant de production en Europe, il ne pouvait être question de les vendre en échange des soieries et des cotonnades, du sucre et des épices de l’Orient. Quoi qu’on ait écrit sur l’importance du commerce de l’Orient à cette époque, on ne doit l’entendre que relativement ; ce commerce n’était important que pour l’époque, il était insignifiant comparativement à ce qu’il est aujourd’hui.

    Le commerce des produits de la zone torride devint plus actif, du jour où l’Europe tira de l’Amérique une grande masse de métaux précieux et qu’elle communiqua directement avec l’Orient au moyen de la route du Cap. Néanmoins il ne pouvait acquérir un vaste développement tant que l’offre de l’Orient en objets manufacturés excéderait sa demande.

    Ce commerce doit son importance actuelle aux colonisations des Européens dans les Indes orientales et occidentales, dans l’Amérique du Nord et dans celle du Sud, à la transplantation de la canne à sucre, du caféier, des plantes qui donnent le coton, le riz, l’indigo, etc. à l’introduction des nègres en qualité d’esclaves dans l’Amérique et dans les Indes occidentales, puis aux succès remportés pas les fabricants de l’Europe sur ceux des Indes orientales, et à l’extension sur le globe de la domination des Hollandais et des Anglais ; deux nations, qui, au contraire des Espagnols et des Portugais, ont cherché et trouvé la fortune plutôt dans l’échange d’objets manufacturés contre des denrées coloniales que dans des extorsions.

    A l’heure qu’il est, ce commerce occupe la portion la plus considérable de la grande navigation marchande de l’Europe ainsi que du capital commercial et manufacturier qu’elle consacre au négoce extérieur ; et les denrées qui, chaque année, pour une valeur de plusieurs centaines de millions, sont expédiées de la zone torride vers la zone tempérée, se soldent, à peu d’exceptions près, avec des objets manufacturés.

    L’échange des denrées coloniales contre des objets manufacturés profite sous plus d’un rapport aux forces productives des pays de la zone tempérée. Ces articles, par exemple le sucre, le café, le thé, le tabac, servent en partie comme stimulants à la production agricole et manufacturière, en partie comme moyens d’alimentation ; la fabrication des objets nécessaires pour solder les denrées coloniales donne de l’occupation à un plus grand nombre de bras ; les travaux manufacturiers peuvent être exécutés sur une plus grande échelle, partant avec plus d’avantage ; plus de navires, plus de marins et plus de négociants trouvent de l’emploi ; et, la population croissant par ces causes diverses, la demande des produits de l’agriculture du pays s’accroit aussi dans une proportion énorme.

    C’est cette corrélation entre l’industrie manufacturière de la zone tempérée et la production de la zone torride qui fait que les Anglais consomment moyennement deux ou trois fois plus de denrées coloniales que les Français, trois ou quatre fois plus que les Allemands, cinq ou dix fois plus que les Polonais.

    On peut juger de l’extension dont la production coloniale est susceptible par un calcul approximatif de la superficie qu’emploie aujourd’hui la culture des denrées coloniales qui entrent aujourd’hui dans le commerce.

    Si nous estimons la consommation actuelle du coton à 10 millions de quintaux (environ 500 millions de kilog.) (4) et le produit d’un acre de terre (0 hectare 404 671) seulement à 8 quintaux (406 kilog.), nous trouvons que cette production ne demande pas plus de 1 million 1/4 d’acres (environ 500 000 hectares) (5). Les quantités de sucre qui entrent dans le commerce étant calculées à 14 millions de quintaux (environ 700 millions de kilog.) et le produit d’un acre à 10 quintaux (507 kilog.), il suffirait pour toute cette production de 1 million 1 /2 d’acres (environ 600 000 hectares).

    Si nous prenons pour les autres articles, café, riz, indigo, épices, etc. autant d’espace que pour les deux principaux, l’ensemble des denrées coloniales sur lesquelles opère aujourd’hui le commerce n’exigerait pas plus de 7 à 8 millions d’acres (2 800 000 à 3 200 000 hectares), surface qui n’est probablement pas le quinzième de celle qui est propre à ces cultures.

    Les Anglais dans les Indes orientales, les Français dans les Antilles, les Hollandais à Java et à Sumatra, nous ont fourni des preuves matérielles de la possibilité de les étendre immensément.

    L’Angleterre, notamment, a quadruplé son importation en coton des Indes orientales, et les journaux anglais affirment hardiment qu’au bout de quelques années, surtout si elle réussit à prendre possession de l’ancienne route des Indes orientales, cette contrée pourra lui fournir toutes les denrées coloniales nécessaires à sa consommation. Cette espérance ne paraîtra pas exagérée si l’on considère l’immense étendue de l’empire anglo-indien, la fertilité du sol et le bas prix de la main-d’oeuvre dans cette région.

    En même temps que l’Angleterre exploitera les Indes orientales, les progrès des cultures hollandaises dans les îles suivront leur cours ; la dissolution de l’empire turc rendra à la production une grande partie de l’Afrique ainsi que l’Asie occidentale et centrale, les habitants du Texas étendront sur tout le Mexique la civilisation nord-américaine ; des gouvernements réguliers s’établiront dans l’Amérique du Sud et favoriseront l’exploitation d’un sol dont la fécondité n’a pas de bornes.

    En produisant ainsi beaucoup plus de denrées qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent, les pays de la zone torride acquerront les moyens d’acheter aux pays de la zone tempérée beaucoup plus d’objets manufacturés, et cet agrandissement de leurs débouchés mettra ces derniers en état de consommer des quantités plus considérables de denrées coloniales. Grâce à ce développement de la production et à cet accroissement des moyens d’échange, le commerce entre les agriculteurs de la zone torride et les manufacturiers de la zone tempérée, c’est-à-dire le grand commerce du globe, s’accroîtra dans l’avenir avec bien plus de rapidité encore que dans le siècle écoulé.

    Cet essor du grand commerce du globe, tel qu’il est déjà, tel qu’on doit l’espérer avec le temps, doit être rapporté à plusieurs causes aux progrès remarquables de l’industrie manufacturière, au perfectionnement des voies de communication par terre et par eau, et aux grands événements du monde politique.

    Par les machines et par diverses inventions, la fabrication imparfaite de l’Orient a été anéantie au profit de l’industrie manufacturière de l’Europe ; celle-ci a été mise en état de fournir aux contrées de la zone torride des masses de produits fabriqués à bas prix, leur donnant ainsi des motifs de développer leurs forces productives.

    Par le perfectionnement des voies de communication, les pays de la zone torride ont été sensiblement rapprochés de ceux de la zone tempérée ; leurs relations sont devenues moins dangereuses et plus rapides, moins coûteuses et plus régulières ; elles s’amélioreront encore à un degré incalculable, lorsque la navigation à la vapeur se sera généralisée et que les chemins de fer auront envahi jusqu’à l’intérieur de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique du Sud.

    Par la séparation de l’Amérique du Sud d’avec l’Espagne et le Portugal et par la dissolution de l’empire turc, une vaste étendue de terres est tombée dans le domaine commun ; ces pays, les plus fertiles du monde, attendent avec impatience que les peuples civilisés, par une cordiale entente, les guident dans la voie de la sécurité et de l’ordre, de la civilisation et de la prospérité ; elles demandent avant tout qu’on leur apporte des objets manufacturés, et qu’on prenne en retour les denrées de leur climat.

    On le voit, il y a là pour toutes les régions de l’Europe et de l’Amérique du Nord appelées à être manufacturières un assez vaste champ pour faire prospérer leurs fabriques, pour accroître leur consommation en produits de la zone torride et pour développer dans la même proportion leurs relations directes avec les pays de cette zone.


 


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1 - On a prétendu, dans ces derniers temps, que le commerce n’est pas productif, que l’agriculture et l’industrie manufacturière seules le sont ; d’où l’on a conclu le monopole du commerce entre les mains de l’État. Cette hérésie était permise à ceux qui, dans le siècle dernier, confondaient le commerce avec l’échange, et qui, de plus, attribuaient au mot production un sens qu’il ne peut avoir ; elle ne l’est plus depuis que le commerce et la production ont été exactement définis. Il est évident que l’industrie qui transporte les marchandises, qui les met à la portée des consommateurs, qui les distribue, ajoute à la valeur de ces marchandises, et qu’elle est par conséquent productive. En soutenant que le commerce est productif à sa manière, en ce sens qu’il est l’intermédiaire des échanges entre les agriculteurs et les manufacturiers, List, on doit le remarquer, ne prête nullement son autorité à une pareille erreur. (H. R.)

2 - Quelles que soient les exagérations auxquelles la maxime du laissez passer a donné lieu, la liberté du commerce, on doit le dire, n’a jamais été réclamée dans l’intérêt particulier des commerçants. Les physiocrates la demandaient au nom des intérêts agricoles : « Le commerce extérieur, disait Quesnay, 5e Observation sur le Tableau économique, doit être toujours fort libre, débarrassé de toutes gênes et exempt de toutes impositions, parce que ce n’est que par la communication qu’il entretient entre les nations qu’on peut s’assurer constamment le meilleur prix possible des productions du territoire. » Smith et ses disciples ont combattu la protection comme une immixtion du gouvernement dans l’industrie, et comme un obstacle à une division rationnelle du travail en général. On sait que, dans certains pays, les agriculteurs ou les manufacturiers sont tout aussi attachés à la théorie libérale que peuvent l’être les commerçants ; et les commerçants eux-mêmes, le plus généralement, lui sont favorables ou contraires, suivant que les intérêts agricoles ou industriels auxquels leurs propres intérêts se lient en comportent ou non l’application.
    Il est évident que ce passage a été inspiré à List par un mouvement de mauvaise humeur à l’égard du commerce des ports anséates et des grandes places de foire de l’Allemagne. Les reproches qu’il adresse aux négociants pourraient être tout aussi bien adressés aux agriculteurs et aux manufacturiers ; il accuse les premiers, par exemple, de fournir à l’ennemi en temps de guerre des armes et des munitions ; mais ceux qui produisent ces munitions et ces armes sont-ils moins coupables envers leur pays ? La vérité est que les intérêts particuliers d’une classe quelconque de producteurs peuvent être quelquefois en désaccord avec l’intérêt général. Il est curieux de voir un adversaire du laissez faire ou du laisser passer se rencontrer, peut-être sans le savoir, avec le chef de l’école du laissez passer ou du laissez faire. Quesnay a écrit que l’intérêt particulier du commerçant et L’intérêt de la nation sont opposés. (H. R.)

3 - Esprit des lois, liv. XX, chap. xii.

4 - Le quintal anglais = 50 kilog. 797.

5 - La puissance productive des différentes plantations de coton est extrêmement inégale ; elle varie depuis deux ou trois quintaux par acre jusqu’à huit ou dix, Récemment, dans l’Amérique du Nord, on a découvert une espèce de colon, qui, sur la terre la plus fertile, rapporterait quinze quintaux par acre, Au reste, une moyenne de huit quintaux par acre nous paraît à nous même un peu élevée. En revanche, notre moyenne de dix quintaux pour le sucre est beaucoup trop faible, attendu que des terres ordinaires, dans une récolte médiocre, produisent entre dix et vingt quintaux. Mais, que notre estimation du produit de toutes les denrées de la zone torride soit trop forte ou trop faible, notre argument sur l’immense développement dont leur culture est susceptible n’en est nullement affecté.

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