Travaux


Etude sur la nature
des mouvements écologistes
et leurs véritables objectifs



L'héritage de
Franklin Delano Roosevelt


Friedrich Von Schiller

Le Droit des Gens
d'Emerich De Vattel

Quelques textes de
Vladimir I. Vernadski

L'art, l'histoire et les idées

Mardi 17 novembre 2009 2 17 /11 /2009 22:43
   Deux historiens parlent de la France, l'un en juillet 1943, et l'autre en novembre 2009.
   Le premier, Marc Bloch, dans "Pourquoi je suis républicain",tente d'isoler la racine de la trahison des élites françaises en 1940, et constate que cette trahison a une origine lointaine, constitutive d'une certaine manière du caractère versatile de la France face aux défis de l'histoire, et que la cause de cette tradition anti-patriotique, anti-souveraineté, anti-républicaine de nos élites reste à éliminer.
   Le second, Tzvetan Todorov, dans "Menace sur la démocratie", nous brosse
comme en écho le portrait de la situation contemporaine, en décrivant l'opposition entre la tradition de l'intérêt général (défendu par la démocratie) et celle de la liberté individuelle (dont la définition est accaparée par l'idéologie ultra-libérale).
   Les deux textes ne sont pas vraiment parallèles, mais on y trouve selon moi les mêmes grandes structures d'idées, la même dénonciation d'un parti de trahison qui va chercher à l'étranger, pour s'en faire le serviteur en France, la puissance qui lui manque pour soumettre le peuple et abolir la souveraineté nationale - Totalitarisme fasciste en 1940 ; Le Marché, ou "monisme" ultralibéral, en 2009 ; Tous les deux créatures de la City -.

  Je vous propose de lire ces deux textes, celui de Marc Bloch d'abord, puis celui de Tzvetan Todorov. Bonne lecture.

Pourquoi je suis républicain1

   Me demander pourquoi je suis républicain, n'est-ce pas déjà l'être soi-même? N'est-ce pas admettre, en effet, que la forme du pouvoir peut être l'objet d'un choix mûrement délibéré de la part du citoyen, que la communauté ne s'impose donc pas à l'homme, qu'elle ne le constitue pas par l'éducation et la race jusque dans ses dispositions les plus intimes et de façon nécessaire, qu'il peut sans sacrilège examiner le groupe dont il fait partie parce qu'enfin la société est faite pour lui et doit le servir à atteindre sa fin.

   Pour tous ceux qu'unit cette croyance, il est en effet des principes communs en matière politique. La cité étant au service des personnes, le pouvoir doit reposer sur leur confiance et s'efforcer de la maintenir par un contact permanent avec l'opinion. Sans doute cette opinion peut-elle, doit-elle être guidée, mais elle ne doit être ni violentée ni dupée, et c'est en faisant appel à sa raison que le chef doit déterminer en elle la conviction. Aussi doit-il avant tout distinguer les aspirations profondes et permanentes de son peuple, exprimer en clair ce que celui-ci dénie parfois bien confusément et le révéler pour ainsi dire à lui-même. Un tel débat ne peut être mené à bien que dans la sécurité. L'Etat au service des personnes ne doit ni les contraindre ni se servir d'elles comme d'instruments aveugles pour des fins qu'elles ignorent. Leurs droits doivent être garantis par un ordre juridique stable. La tribu qu'une passion collective soude à son chef est ici remplacée par la cité que gouvernent les lois. Les magistrats soumis eux-mêmes à ces lois et tenant d'elles leur autorité s'opposent au chef, lui-même loi vivante et dont l'humeur et les passions donnent à la communauté toutes ses impulsions.

   Mais suit-il de là que la cité réglée par les lois soit nécessairement de forme républicaine et ne peut-on concevoir une monarchie légitime, où sur le roc solide de la monarchie héréditaire puisse être construit un ordre politique stable ? Bien des peuples étrangers, nos voisins anglais, notamment, n'ont-ils pas réussi une oeuvre de ce genre et n'y aurait-il pas avantage les imiter ? Telles sont les questions que se posent, paraît-il, encore un certain nombre de Français. Il convient d'y répondre et de montrer pourquoi, dans la France de 1943, un ordre politique digne de ce nom ne peut se fonder en dehors d'une forme républicaine.

   Qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en plaigne, qu'on le blâme ou qu'on le loue, le passé est acquis et il ne dépend pas de nous de le refaire. L'histoire de ce pays l'a marqué et de telle sorte qu'il est impossible de le refondre.
C'est un fait que la monarchie pour faire l'unité de la France a contraint à la soumission les innombrables pouvoirs locaux surgis à l'époque féodale. C'est un fait que contente de les avoir soumis, elle n'a pas cherché à les détruire. Deux conceptions opposées du pouvoir royal s'affrontaient dans les esprits : l'une faisait du roi le serviteur de l'intérêt général, placé au-dessus de tous parce qu'au service de tous et chargé par suite de faire disparaître toute exception à la loi, tout privilege. L'autre voyait, au contraire, en lui le gardien de tous les droits acquis, la clé de voûte de l'édifice social et de ses innombrables organismes aux diverses fonctions, le pouvoir qui échappant à l'élection consolidait par sa seule présence le principe de hiérarchie dans l'Etat, bref le protecteur même du privilège.

   Entre ces deux conceptions, la monarchie ne sut jamais choisir. Son inertie même la livra aux privilégiés qui surent la compromettre à force de l'entourer. Populaire aux temps lointains où le peuple voyait en elle une protection contre les féodaux, elle avait déjà vers la fin du XVIIIe siècle perdu une grande part de la confiance de la nation. Lorsque, au cours d'une crise décisive, la France prit conscience d'elle-même et voulut fonder sur la base de l'égalité devant la loi un ordre social nouveau, la monarchie tomba du côté où elle penchait ; elle prit parti pour les privilégiés contre son peuple et n'hésita pas dans cette intention à faire appel à l'étranger. Entre le pouvoir royal et la souveraineté de la nation, la question était désormais posée et le couperet qui trancha la tête de Louis XVI tranchait par là même ce tragique débat. C'est un fait que dès ce moment un retour de la monarchie ne se trouvait qu'en proclamant la culpabilité de la France, et que reconnaître la souveraineté nationale obligeait en revanche à reconnaître aussi la justice du châtiment qui avait frappé la trahison du roi.

   C'est sans doute une lourde épreuve pour le peuple français que d'avoir été contraint à un tel choix. Encore un coup, il ne dépend plus de nous d'y échapper. Force nous est bien de reconnaître que la nation, dans son ensemble, a choisi et qu'elle s'est prononcée pour l'égalité devant la loi et pour la souveraineté nationale. Une minorité, par malheur, a refusé de s'incliner devant cette décision. Certains persistaient à revendiquer  à tout prix les privilèges d'une classe supérieure. D'autres en plus grand nombre pensaient que l'ordre social fondé sur le privilège avait un caractère sacré et qu'on ne pouvait s'en affranchir sans impiété. Ainsi se formait en France un parti hostile à tout le cours de l'histoire de France, parti sans cesse vaincu et qui, aigri par ses défaites, prenait peu à peu l'habitude de penser et de sentir contre la nation, au point de ne plus attendre d'autres succès que les désastres de la France. Dès 1814 et 1815, il avait salué dans l'invasion étrangère l'occasion de rétablir la monarchie et l'ordre social qu'elle symbolisait pour lui, et il s'efforcait ensuite de soutenir cet ordre par une politique si directement contraire à l'opinion que trois jours suffisaient à renverser la monarchie restaurée, sans que nul dans tout le pays se levât pour la défendre.

   Le désastre de 1870, rendant le pouvoir une fois de plus vacant, permit de poser plus nettement que jamais la question. Le prétendant au trône, le comte de Chambord, lia l'idée monarchique de façon inoubliable à la tradition contre-révolutionnaire : société hiérarchisée fondée sur la volonté divine en dehors de tout appel à la nation. C'est sur cette affirmation qu'il joua et perdit la couronne ; par un débat long et paisible, en dehors de toute violence, la nation se prononça pour la République et de telle façon qu'il n'est pas de décision plus claire et mieux délibérée. Le temps dès lors a pu passer, bien des illusions ont pu naître. On a pu croire que maîtresses de l'armée et des grandes administrations d'Etat, les classes dirigeantes françaises avaient prétendu confisquer à leur profit le patriotisme et qu'il ne leur restait plus rien du passé de trahison. Il a suffi de bien peu pour dissiper cette erreur. Le patriotisme des aristocrates s'est révélé une attitude destinée à obtenir du peuple la soumission à l'Etat, tant qu'elles en tiendraient la direction. Du jour où en 1932 elles craignirent de la perdre, du jour où en 1936 leurs craintes se confirmèrent, elles se retrouvèrent d'instinct prêtes à en appeler à l'étranger contre leur peuple. Leur manque de désir de la victoire créa dans tout le pays une atmosphère propice à la défaite et, venue enfin la débâcle, c'est avec une sorte de soulagement qu'elles se préparèrent à exercer le pouvoir sous la tutelle et au profit de l'ennemi.

   Il n'est pas possible de supprimer d'un trait de plume ce passé. Qu'on le veuille ou non, la monarchie a pris aux yeux de toute la France une signification précise. Elle est comme tout régime, le régime de ses partisans, le régime de ces Français qui ne poursuivent la victoire que contre la France, qui veulent se distinguer de leurs compatriotes et exercer sur eux une véritable domination. Sachant que cette domination ne serait pas acceptée, ils ne la conçoivent établie que contre leur peuple pour le contraindre et le soumettre, et nullement à son profit. Ce n'est pas un homme, si ouvert et si sympathique soit-il, qui peut changer un tel état de choses.

   La République, au contraire, apparaît aux Français comme le régime de tous, elle est la grande idée qui dans toutes les causes nationales a exalté les sentiments du peuple. C'est elle qui en 1793 a chassé l'invasion menaçante, elle qui en 1870 a galvanisé contre l'ennemi le sentiment français, c'est elle qui, de 1914 à 1918, a su maintenir pendant quatre ans, à travers les plus dures épreuves, l'unanimité française ; ses gloires sont celles de notre peuple et ses défaites sont nos douleurs. Dans la mesure où l'on avait pu arracher aux Français leur confiance dans la République, ils avaient perdu tout enthousiasme et toute ardeur, et se sentaient déjà menacés par la défaite et dans la mesure où ils se sont redressés contre le joug ennemi, c'est spontanément que le cri de Vive la République! est revenu sur leurs lèvres. La République est le régime du peuple. Le peuple qui se sera libéré lui-même et par l'effort commun de tous ne pourra garder sa liberté que par la vigilance continue de tous. Les faits l'ont aujourd'hui prouvé : l'indépendance nationale à l'égard de l'étranger et la liberté intérieure sont indissolublement liées, elles sont l'effet d'un seul et même mouvement. Ceux qui veulent à tout prix donner au peuple un maître accepteront bientôt de prendre ce maître à l'étranger. Pas de liberté du peuple sans souveraineté du peuple, c'est-à-dire sans République.

Marc Bloch

1. Les Cahiers politiques, organe clandestin du C.G.E. (Comité général d'études de la Résistance), n° 2, juillet 1943, p. 9, D Réponse d'un historien

-----------~~~~°°°°~~~~-----------
Menaces sur la démocratie

   Les démocraties sont sorties victorieuses de leur affrontement avec le totalitarisme, et elles ne sont pas vraiment mises en danger par les théocraties qui s'installent ici ou là. En revanche, elles sont menacées par des dérives qui proviennent de l'intérieur d'elles-mêmes.

   La démocratie libérale repose sur deux principes, deux formes d'autonomie. La souveraineté du peuple d'une part, qui assure l'égalité de tous les citoyens et la défense du bien commun. La liberté des individus d'autre part, à l'intérieur d'une sphère soustraite à tout contrôle collectif. Si ces principes ne s'opposent pas directement, des tensions naissent parfois entre eux. Et pour cause : le pouvoir du peuple est remis entre les mains de ses dirigeants, or ceux-ci sont des êtres humains comme les autres. Montesquieu, premier représentant de la pensée libérale en France, mettait déjà en garde : "C'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser."

   Pour pallier ce danger, les démocraties ont favorisé un double pluralisme. Celui des partis garantissant la diversité des opinions politiques ; et celui des autorités qui, en s'incarnant dans des institutions autonomes, se limitent mutuellement. L'abus de pouvoir consiste à le monopoliser. On en a vu une illustration avec la précédente administration américaine, qui, au nom de la raison d'Etat, en était venue à légaliser la torture. En France, les menaces sur la démocratie prennent une autre forme.

   L'exemple classique de cet abus, c'est la tentation du pouvoir exécutif d'orienter la pratique de la justice. Ainsi, on a vu le président de la République engager des poursuites judiciaires dans un procès (celui de l'"affaire Clearstream"), devenant ainsi simultanément juge et partie. "Je fais confiance à la justice", a-t-il déclaré pour témoigner de son impartialité, mais il aurait pu ajouter : d'autant plus que la carrière des juges dépend directement de moi ! Pendant l'été, un autre procès (celui du "gang des barbares") a attiré l'attention. Au lendemain du jugement, les représentants officiels de la communauté juive ont demandé que les peines prononcées soient aggravées ; la garde des sceaux a immédiatement abondé dans leur sens, la justice se mettant ainsi au service des groupes de pression et des considérations partisanes. Le président de l'Union syndicale des magistrats ne pouvait que constater à regret : "La politique a repris ses droits sur la justice."

   L'autonomie des grands médias par rapport au pouvoir exécutif n'est pas moins indispensable. La France n'a pas atteint le degré de confusion entre ces instances que connaît l'Italie, où le président du conseil contrôle plusieurs chaînes de la télévision publique, tout en possédant quelques chaînes privées... Toutefois, en vertu d'une récente modification des règles, c'est le gouvernement, et non une instance autonome, qui choisit les dirigeants des médias publics. La justification de ce changement est cocasse : c'est, dit-on, pour éviter l'hypocrisie, car de toute façon l'instance "autonome" obéissait déjà aux ordres ! L'on sait bien que l'hypocrisie est un hommage rendu par le vice à la vertu, mais on peut l'éliminer de deux manières opposées : soit en laissant le vice s'afficher, soit en essayant de l'écarter. Les nominations qui ont suivi cette décision ont été perçues comme liées à des intérêts personnels. Vont dans le même sens les intimidations subies par divers journalistes : un rédacteur de Libération est placé en garde à vue et subit des fouilles humiliantes pour une affaire de diffamation, un journaliste du Monde l'est à son tour parce qu'il couvre une manifestation considérée comme indésirable.

   Pour rester fidèle aux principes de la démocratie, le pouvoir exécutif doit préserver l'autonomie non seulement des autres pouvoirs, mais aussi de certaines activités, telle la recherche de connaissance. Condorcet, autre représentant de la pensée libérale, formulait ainsi cette exigence à l'époque de la Révolution : "La puissance publique n'a pas droit de décider où réside la vérité, où se trouve l'erreur." Cet interdit s'est trouvé transgressé à l'occasion de l'"affaire Geisser", pendant l'été. Vincent Geisser, chercheur au CNRS, a entamé une enquête sur les enseignants issus des migrations maghrébines. En 2007, la direction administrative lui demande d'interrompre ses recherches ; on découvre à cette occasion qu'au CNRS un "fonctionnaire de sécurité et de défense" est chargé de surveiller toutes les recherches sociologiques et sociopolitiques jugées "sensibles", et notamment celles concernant l'islam. On apprend aussi que ce type d'intervention n'est pas exceptionnel et que le même fonctionnaire a écrit à d'autres chercheurs pour exprimer sa désapprobation de leurs opinions ou études. Sur le fond, la décision du CNRS ne peut que laisser perplexe : faut-il interdire une recherche de peur que ses résultats ne déplaisent au pouvoir ? Autant casser tous les thermomètres pour s'assurer que la fièvre ne monte pas.

   Les principes de morale acceptés par tous représentent également une limite à l'exercice du pouvoir politique. Benjamin Constant, autre classique de la pensée libérale, affirmait au début du XIXe siècle : "Toute loi qui ordonne la délation n'est pas une loi ; toute loi portant atteinte à ce penchant qui commande à l'homme de donner un refuge à quiconque lui demande asile n'est pas une loi." Or l'article L. 622-1 du code des étrangers stipule que toute personne qui fournit une aide à un étranger dont les papiers ne sont pas en règle, serait-ce en lui offrant un repas, est passible de cinq ans de prison et de 30 000 euros d'amende. Et, nonobstant les dénégations du ministère de l'identité nationale, cette menace est bel et bien mise à exécution, pour décourager toute aide à ces indésirables. Dans le même but, les manifestations publiques en leur faveur sont réprimées avec violence (un sympathisant y a récemment perdu un oeil). Le pluralisme peut-être le plus important pour le bon fonctionnement de la démocratie est celui qui repose sur l'indépendance mutuelle du politique et de l'économique. Cette exigence impose d'abord aux dirigeants politiques une hygiène morale. Leur pouvoir et leur visibilité ont comme contrepartie des obligations plus strictes que celles des citoyens ordinaires : leur conduite doit être exemplaire. Ils ne doivent pas s'exposer au soupçon de partialité ou de complicité avec les puissances économiques ou travailler simultanément ici et là ; il ne faut pas que les membres proches de leur famille profitent de leurs privilèges d'un côté pour s'assurer des avantages de l'autre. Le népotisme, le "pantouflage", la corruption ne sont pas d'invention récente ; ils n'en restent pas moins inacceptables. L'autonomie de l'action économique était mise en question par le pouvoir totalitaire, qui privilégiait les choix politiques (des magasins vides, la pénurie permanente). Aujourd'hui, c'est l'autonomie du politique qui se trouve ébranlée, sous des pressions venues de plusieurs côtés. La globalisation fait que les acteurs de la vie économique échappent au contrôle des gouvernements locaux : à la première entrave, l'entreprise multinationale déplace ses usines dans un pays plus accueillant. A l'intérieur de chaque pays, l'idéologie ultralibérale ne laisse pas davantage de place à l'action politique. Cette idéologie doit en effet être distinguée de la pensée libérale classique.

   Alors que celle-ci respecte et défend la pluralité des forces et des principes à l'oeuvre dans un pays, l'ultralibéralisme est un monisme, il prône la soumission de la société à une force unique, celle du marché illimité. Partant d'un postulat anthropologique fantaisiste, selon lequel l'individu se suffit à lui-même, et réduisant ledit individu à un animal aux besoins exclusivement économiques, l'ultralibéralisme ne laisse aucune place pour le pouvoir politique, qui est pourtant responsable du bien commun.

   La monarchie, même élective, n'est pas la démocratie. En théorie, nos institutions restent fidèles aux principes démocratiques ; en pratique, il leur arrive d'être transformées en simples façades d'un pouvoir absolu et personnalisé. Comment, ensuite, exiger des habitants des cités ce que n'incarnent pas les dirigeants du pays ? La démocratie repose sur un équilibre fragile entre les composantes de la société ; en ce moment, des signes nombreux indiquent que cet équilibre est mis en danger.

Tzvetan Todorov

Né en 1939 à Sofia, Tzvetan Todorov est Historien des idées et essayiste, et directeur de recherches honoraire au CNRS. Son oeuvre a été couronnée par le prix du Prince des Asturies en 2008.
Son dernier ouvrage en date, "La Signature humaine" (Seuil, 474 p., 23 €), représente son propre parcours d'intellectuel à travers un choix d'essais et d'articles qui dessinent un humanisme du temps présent.

Publié dans : L'art, l'histoire et les idées - Ecrire un commentaire
Par Jean-Gabriel Mahéo - Voir les 0 commentaires
Dimanche 26 juillet 2009 7 26 /07 /2009 18:04
   En naviguant aujourd'hui sur la page d'accueil du Figaro,  j'ai découvert un article de monsieur François Delétraz, particulièrement enthousiasmant, sur une aventure d'une beauté extraordinaire propre à renforcer l'amour de son prochain et la foi en l'avenir. Les lecteurs ne s'y sont d'ailleurs pas trompé, il suffit de lire les commentaires qu'ils ont déposés.

   Monsieur Delétraz nous présente, dans l'article "Kinshasa, une symphonie héroïque", l'Orchestre Symphonique Kimbanguiste, crée et dirigé par le pasteur Papa Armand
Diangienda, à Kinshasa. Cet orchestre symphonique est le seul de toute l'Afrique centrale.
Vous pouvez découvrir les musiciens qui composent cet orchestre grâce aux magnifiques portraits, très émouvants, de monsieur Vincent Boisot, ici :
L'ORCHESTRE SYMPHONIQUE DE KINSHASA  •  Kinshasa, République Démocratique du Congo  •  Juin 2009 et là :KINSHASA, UNE SYMPHONIE HEROIQUE  •  Kinshasa, République Démocratique du Congo  •  Juin 2009.

   C'est donc avec le coeur encore empli de la joie offerte par l'Orchestre Symphonique Kimbanguiste de Kinshasa que je me fais l'écho de cet article, que je reproduis ici (l'auteur me pardonnera) :


Kinshasa, une symphonie héroïque

Cet orchestre symphonique est unique car il est le seul d'Afrique centrale. En dépit d'un cruel manque de moyens, il parvient à un niveau musical étonnant. Reportage émouvant avec ces amateurs qui aiment tant la musique classique qu'ils lui consacrent tous leurs loisirs.

   Inoubliable émotion de voir le seul orchestre symphonique d'Afrique centrale donner un concert classique sur un stade d'un quartier pauvre de Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo. Rien de plus touchant que ces milliers de spectateurs dépourvus de tout suspendus à l'écoute de cette musique qui, dit-on là-bas, « fait dormir ». Kinshasa la « Belle », devenue par les effets conjugués de la guerre et de la corruption Kinshasa la « Poubelle », est en effet plus réputée pour la musique qui fait danser des nuits entières. «Nous sommes les colonisateurs musicaux de l'Afrique», disent fièrement les Kinois. Pour le classique, c'est autre chose et cet unique orchestre essuie les plâtres. Mais entendre cette foule applaudir un extrait de Nabucco et réclamer unbis a quelque chose d'irréel.


   Extraordinaire histoire que celle de l'Orchestre symphonique kimbanguiste. L'OSK, comme on l'appelle, est né de l'idée d'un pasteur de l'Eglise kimbanguiste (voir encadré), « Papa Armand », de son vrai nom Armand Diangienda, qui transforma la fanfare accompagnant les offices en un véritable orchestre. Ayant eu la chance de faire des études en Belgique puis aux Etats-Unis, il était revenu au pays doté d'un diplôme de commandant de bord et de très bonnes bases de piano. Il travailla comme pilote jusqu'au jour où le Fokker 27 de la compagnie Scibe Zaïre qui l'employait s'écrasa au sol. Un accident qu'il prit comme «un signe», le signe qu'il devait prendre la relève au sein de son Eglise, dont il est devenu l'une des figures majeures.


   Dans le quartier de Monkonto, Papa Armand officie dans une grande maison toute verte, une «parcelle», comme on dit là-bas, où les fidèles affluent chaque dimanche pour assister à des offices qui durent des heures. Mais, soir après soir, cette bâtisse résonne de tout autre accent : c'est la répétition de l'orchestre. Après leur travail, les musiciens, tous amateurs, viennent en bus, en taxi collectif, certains après avoir marché - «fait les pieds», selon l'expression locale - pendant plus d'une heure. Papy, le pharmacien, joue du tuba ; Nicole, la couturière, est second violon, comme Chantal, qui vend des pains sur le marché. Laddy, qui installe des antennes GSM, est hautboïste ; Marc, qui est« lavandier » et a créé son propre petit pressing, fait du violoncelle depuis douze ans, tout comme Joséphine, qui est sur le marché dès l'aube pour y vendre des omelettes. Johnny, le laborantin de l'hôpital kimbanguiste, situé à l'autre bout de la ville, est au basson ; Pauline, la choriste, vend des fleurs artificielles sur le marché ; Yasmine, qui est étudiante en informatique, compare sa clarinette à la tour Eiffel. Nathalie, toujours accompagnée de son petit garçon de 3 ans, décore les voitures pour les mariages et joue chaque soir de la flûte traversière. Tous prennent place à leur pupitre et répètent assidûment. Platini, alto, enchaîne sans relâche quelques mesures de Ravel. Plus loin, les trompettes insistent sur un passage difficile de Carl Orff. Brando, le premier violon, se concentre sur Beethoven, puis est rejoint par deux voisins de pupitre pour peaufiner une phrase des Feux d'artifice de Haendel.


   Coup de baguette du maestro, silence. Ce soir, c'est le quatrième mouvement de la Neuvième Symphonie de Beethoven qui est au programme. Les chœurs s'installent, la répétition peut commencer. S'ils chantent en anglais, c'est qu'ils ont reçu des partitions dans cette langue. Et qu'ils n'en ont pas d'autres. Car cet orchestre manque de tout. L'OSK doit d'avoir commencé son existence à un curieux hasard qui lui a permis d'acheter très bon marché un lot important d'instruments chinois de mauvaise qualité. Des instruments avec lesquels les musiciens travaillent encore. Par exemple, sur huit violoncelles, trois sont corrects. Quant aux cinq autres, même un débutant français n'en voudrait pas. Il n'y a pas de crin pour les archets des violons ? Qu'à cela ne tienne, on le remplace par du fil de Nylon pour canne à pêche. «En visite à Paris, je suis entré dans un magasin pour acheter du crin; j'ai été sidéré par le prix et je suis ressorti les mains vides», raconte Papa Armand.«Quand les cordes viennent à manquer, nous les remplaçons par des câbles de frein de vélo, un pour le mi, deux pour le la, trois pour leet quatre pour le sol», confie Didier Maketa, le réparateur. Il manque aussi de colophane, cette résine de pin qui empêche les cordes de grincer et à laquelle il substitue un mélange de son invention.


   Malgré tous ces handicaps, les mélomanes seraient surpris de la qualité de cet orchestre qui a de quoi faire rougir certains orchestres régionaux de l'Hexagone. Car, à Kinshasa, l'orchestre doit faire face à une autre difficulté de taille : la formation. Dans cette capitale de l'un des plus grands pays d'Afrique, il n'y a pas de professeur de hautbois, de tuba, de flûte traversière... Alors les musi ciens ont abordé le jeu instrumental d'une manière tout à fait inhabituelle : après le passage par le solfège imposé par Papa Armand, c'est tout seuls qu'ils ont appris à découvrir, puis à maîtriser leur instrument. Un travail par mimétisme en écoutant des disques ou en visionnant des interprétations au café internet qui jouxte l'église. Depuis que Philippe Pascot, le conseiller régional de la Région Ile-de-France, s'est pris d'affection pour cet orchestre, des stages de formation ont pu être organisés sur place. Des chefs d'orchestre, des professeurs se sont déplacés là-bas pour des sessions de quinze jours. «La volonté est telle que les élèves font des progrès inouïs. Ils notent tout ce que nous disons pour pouvoir travailler après notre départ. En fait, nous leur proposons une métho de pour avancer», raconte Jérôme Hilaire, du conservatoire d'Evry, qui s'est déjà rendu quatre fois à Kinshasa.


   Mais le grand concert approche et, lors des répétitions, la tension se fait de plus en plus palpable. C'est en effet la première fois que l'orchestre va se produire ainsi devant un si large public en plein air, et cela à l'occasion de la Fête de l'indépendance du Congo. Deux heures avant le premier coup de baguette, les musiciens partent à pied vers le stade où ils vont jouer, traversent un marché où les vendeurs les interpellent. Une foule, qui s'est habillée comme seuls les Africains savent le faire, les attend patiemment. Et c'est un véritable triomphe qui accueillera un programme composé de Dvorak, Beethoven, Verdi, Carl Orff et Haendel. Les quelques officiels présents, de l'ambassadeur de France au minis tre Nzanga Mobutu, tous habitués de ces manifestations culturelles, en sont eux-mêmes surpris. L'orchestre a gagné son pari. Le temps d'un soir, la musique classique a été un événement populaire à Kinshasa. Ce faisant, elle a ouvert la porte à de plus grandes ambitions : faire connaître cette musique en Afrique et, pourquoi pas, un jour, effectuer une grande tournée en France.

 

François Delétraz

 

 

Monsieur Delétraz offre aussi sur son blog l'accès à plusieurs vidéos de la vie de l'orchestre, que vous trouverez ci-dessous :



Publié dans : L'art, l'histoire et les idées - Ecrire un commentaire
Par Jean-Gabriel - Voir les 0 commentaires
Lundi 20 juillet 2009 1 20 /07 /2009 23:11
   Alors que le quarantième anniversaire de l'alunissage de l'équipage d'Appolo 11 approche, permettez-moi de vous offrir l'extraordinaire discours de John Fitzgerald Kennedy, donné le 12 septembre 1962 à Houston sous un soleil de plomb, devant une population rassemblée sur le stade de football de l'université de Rice, Houston, Texas.

Le 12 septembre 1962, c'est en quelque sorte le jour où les Etats-Unis ont décidé d'emmener l'humanité dans l'espace.

Vous trouverez ci-dessous la vidéo intégrale de ce discours en anglais, suivi de la traduction de votre serviteur, qui s'est donné un peu de mal, merci.

Joyeux anniversaire, et une pensée à Philippe Jamet.



Discours à l’université Rice sur l’effort spatial de la nation.
Président John F. Kennedy


Houston, Texas, 12 septembre 1962   

    Président Pitzer, monsieur le vice-président, gouverneur, membre du congrès Thomas, sénateur Wiley, et membre du congrès Miller, monsieur Webb, monsieur Bell, messieurs les scientifiques, distingués invités, et mesdames et messieurs :


    J’apprécie que votre président ait fait de moi un professeur associé honoraire, et je vous assure que ma première leçon sera très brève.

    Je suis enchanté d’être ici, et tout particulièrement en cette occasion.

    Nous sommes rassemblés dans cette université réputée pour son savoir, dans une ville remarquée pour son progrès, dans un état reconnu pour sa puissance, et nous nous trouvons avoir besoin des trois, car nous sommes assemblés en une heure de changement et de défi, en une décennie d’espoir et de peur, en un âge de connaissance autant que d’ignorance. Plus nos connaissances s’accroissent, plus notre ignorance apparaît au grand jour.

    Malgré le fait frappant que la plupart des plus grands scientifiques que le monde ait connu soient vivants et actifs de nos jours, malgré le fait que la population active scientifique de cette nation double tous les 12 ans en affichant un taux de croissance trois fois supérieur à celui de notre population générale, malgré tout cela, la vaste étendue de l’inconnu, des questions sans réponse et de l’inachevé continue à être largement supérieure à notre compréhension collective.

    Nul ne peut entièrement saisir quelle distance nous avons parcourue, ni à quelle vitesse ; mais condensez, si vous le voulez bien, les 50 000 ans de l’histoire humaine connue en une période d’un demi-siècle seulement. En ces termes, nous en savons très peu sur les 40 premières années, si ce n’est qu’à la fin de celles-ci l’homme évolué avait appris à se servir de la peau des animaux pour se vêtir. Puis, il y a environ 10 ans, toujours en ces termes, l’homme émergea de ses grottes pour se construire d’autres types d’abri. Cela ne fait que cinq années que l’homme a appris à écrire et à utiliser un chariot à roues. Cela ne fait que deux ans que le Christianisme a pris son essor. L’imprimerie n’est apparue que cette année, et cela ne fait que deux mois, sur l’ensemble de cette durée de cinquante années de l’histoire humaine, que la machine à vapeur a fourni une nouvelle source de puissance.

    Newton explora la signification de la gravité. La lumière électrique, le téléphone, l’automobile et l’avion ne sont devenus disponibles que le mois dernier. Ce n’est que la semaine dernière que nous avons développé la pénicilline, la télévision et l’énergie nucléaire, et aujourd’hui, si le nouveau vaisseau spatial américain atteint Vénus, nous aurons littéralement atteint les étoiles avant ce soir minuit.

    C’est une vitesse à couper le souffle, et une telle vitesse ne peut éviter de créer de nouveaux malheurs tout en faisant disparaître les anciens, de nouvelles ignorances, de nouveaux problèmes, de nouveaux dangers. Assurément, les perspectives spatiales naissantes nous promettent des coûts élevés et de nombreuses épreuves, mais aussi d’immenses récompenses.

    C’est pourquoi il n’est pas surprenant que certains préféreraient que nous restions ici à nous reposer encore un peu, à attendre. Mais cette ville de Houston, cet état du Texas, ce pays des Etats-Unis ne furent pas construits par ceux qui attendaient, se reposaient, et regardaient vers le passé. Ce pays fut conquis par ceux qui allaient de l’avant – et il en sera de même de l’espace.

    William Bradford, écrivant en 1630 sur la fondation de la colonie de la baie de Plymouth, disait que toute œuvre grande et honorable s’accompagne de grandes difficultés, et que les deux doivent être entreprises et surmontées avec courage et responsabilité.

    Si cette histoire encapsulée de notre progrès nous apprend quelque chose, c’est que l’homme, dans sa quête de la connaissance et du progrès, est déterminé et ne peut être dissuadé. L’exploration spatiale ira de l’avant, que nous nous y joignions ou non, c’est une des plus grandes aventures de tous les temps, et aucune nation prétendant guider d’autres nations ne peut envisager de rester à la traîne dans la course à l’espace.

    Ceux qui nous précédèrent s’assurèrent que ce pays puisse chevaucher les premières vagues des révolutions industrielles, les premières vagues des inventions modernes et la première vague de l’énergie nucléaire, et cette génération n’a pas l’intention de sombrer dans les remous de l’âge de l’espace naissant. Nous avons l’intention d’y participer – nous avons l’intention d’en être les guides. Car les yeux du monde sont dorénavant tournés vers l’espace, vers la Lune et les planètes au-delà, et nous avons fait vœu de ne pas voir cet espace gouverné par l’étendard hostile de la conquête, mais par la bannière de la liberté et de la paix. Nous avons fait vœu de ne pas le voir rempli d’armes de destruction de masse, mais d’outils de connaissance et de compréhension.

    Cependant les vœux de cette nation ne peuvent être accomplis que si nous sommes premier et, par conséquent, nous avons bien l’intention de l’être. Pour faire bref, notre primauté scientifique et industrielle, nos espoirs de paix et de sécurité, nos obligations envers nous-mêmes autant qu’envers nos prochains, tout cela exige de nous cet effort, afin de résoudre ces mystères, de les résoudre pour le bien de tous les hommes, et de devenir la première parmi les nations voyageant dans l’espace.

    Nous hissons les voiles sur cette nouvelle mer car il s’y trouve de nouvelles connaissances à conquérir, et de nouveaux droits à gagner, et ils doivent êtres gagnés et utilisés pour le progrès de tous les peuples. Car la science spatiale, comme la science nucléaire et toutes les technologies, n’a pas de conscience propre. Qu’elle devienne une force bénéfique ou maléfique dépend de l’homme, et c’est seulement si les Etats-Unis occupent une position de prééminence que nous pouvons aider à décider si ce nouvel océan sera une mer de paix ou un nouveau théâtre de guerre terrifiant. Je ne dis pas que nous ne devrions – ou que nous ne devrons – nous préparer contre l’utilisation abusive hostile de l’espace, pas plus que nous ne nous préparons contre l’usage hostile de la terre et de la mer, mais je dis que l’espace peut être exploré et maîtrisé sans nourrir les feux de la guerre, sans répéter les erreurs que l’homme a commises en posant sa marque sur ce globe qui est le nôtre.

    Il n’y a ni querelle, ni préjudice, ni conflit national dans l’espace pour l’instant. Ses dangers sont hostiles à tous. Sa conquête mérite le meilleur de toute l’humanité, et ses opportunités de coopération pacifique pourraient bien ne jamais se représenter. Mais, diront certains, pourquoi la Lune ? Pourquoi en faire notre but ? Et ils pourraient tout aussi bien demander : pourquoi gravir la plus haute montagne ? Pourquoi, il y a trente-cinq ans, traverser l’Atlantique ? Pourquoi Rice joue contre Texas ?

    Nous choisissons d’aller sur la Lune. Nous choisissons d’aller sur la Lune, et de faire d’autres choses
encore, non parce que cela est facile, mais bien parce que cela est difficile, parce que ce but nous servira à organiser et à mesurer le meilleur de nos énergies et de nos capacités, parce que ce défi est celui que nous voulons accepter, celui que nous refusons de retarder, et celui que nous avons l’intention de remporter ; et les autres aussi.

    C’est pour ces raisons que je considère la décision prise l’an dernier de faire passer nos efforts spatiaux à la vitesse supérieure comme l’une des plus importantes de mon mandat à la présidence.

    Dans les dernières 24 heures, nous avons visité les bâtiments en cours de création en vue de la plus grande et plus complexe exploration de l’histoire de l’homme. Nous avons senti le sol trembler, l’air vibrer, lors du test d’une fusée d’accélération de la Saturn C-1, dont la puissance est plusieurs fois supérieure à celle de l’Atlas qui a lancé John Glenn, produisant une puissance équivalent à 10 000 automobiles ayant l’accélérateur au plancher. Nous avons vu le site où cinq moteurs-fusées F-1, chacun aussi puissant que les huit moteurs de la Saturn combinés, seront montés ensemble afin de construire la nouvelle fusée Saturn, qui sera assemblée dans un bâtiment en cours de construction à Cap Canaveral et aussi haut qu’un immeuble de 48 étages, aussi large qu’un quartier urbain, et aussi long que deux longueurs de ce terrain.

    Lors de ces derniers 19 mois, pas moins de 45 satellites ont circulé autour de la Terre. Près de 40 d’entre eux furent « fabriqués aux Etats-Unis d’Amérique », et était bien plus sophistiqués, transmettaient bien plus de connaissances aux peuples du monde, que ceux de l’Union Soviétique.

    Le vaisseau spatial Mariner actuellement en route vers Vénus est le plus compliqué des instruments de l’histoire de l’espace. La précision de ce voyage revient à faire atterrir entre les lignes du 40ème yard de ce stade un missile tiré depuis Cap Canaveral.

    Les satellites de positionnement aident nos navires à sécuriser leurs trajets. Les satellites Tiros nous ont transmis des alertes sans équivalent sur les ouragans et les tempêtes, et feront de même pour les feux de forêt et les icebergs.

    Nous avons connu des échecs, mais les autres aussi, même s’ils refusent de l’admettre. Et qu'ils évitent d'en faire étalage
.

    Ce qui est sûr, c'est que nous sommes dominés, et que nous serons dominés encore quelque temps en ce qui concerne les vols habités. Mais nous n’avons pas l’intention de rester derrière, et dans cette décade, nous rattraperons le retard et continuerons à avancer.

    Le progrès de notre science et de notre éducation sera enrichi par les nouvelles connaissances de notre univers et de notre environnement, par les nouvelles techniques d’étude, d’exploration et d’observation, par les nouveaux outils et ordinateurs pour l’industrie, la médecine, la maison aussi bien que l’école. Les institutions à vocation technologique, telles que Rice, engrangeront la récolte de ces gains.

    Et pour finir, l’effort spatial, par lui-même, pourtant encore dans l’enfance, a déjà créé un grand nombre de nouvelles entreprises, et des dizaines de milliers de nouveaux emplois. L’aérospatial et les industries apparentées génèrent de nouveaux besoins d’investissement et de personnels qualifiés, et cette ville, cet état, cette région, apporteront une large part de cette croissance. Ce qui était il y a peu encore l’avant-poste le plus éloigné de la vieille frontière de l’Ouest sera l’avant-poste le plus avancé de la nouvelle frontière de la science et de l’espace. Houston, votre ville de Houston, avec son centre de vol spatial habité, deviendra le cœur d’une grande communauté de scientifiques et d’ingénieurs. Durant les 5 prochaines années, l’Administration Nationale Aéronautique et Spatiale s’attend à doubler ici le nombre de scientifiques et d’ingénieurs, à augmenter ses dépenses de salaires et d’équipements à 60 millions de $ par an ; à investir environ 200 millions de $ dans des usines et des laboratoires ; et à diriger ou à contracter pour de nouveaux efforts spatiaux plus d’un milliard de $, à partir de ce centre, dans cette ville.

    C’est certain, tout cela nous coûte une énorme quantité d’argent. Le budget spatial de cette année est trois fois ce qu’il était en janvier 1961, et est supérieur aux budgets spatiaux combinés des huit dernières années. Ce budget est aujourd’hui de 5 400 millions de $ par an – une somme estomaquante –, bien qu’elle soit inférieure à ce que nous dépensons chaque année en cigarettes et cigares. Les dépenses spatiales augmenteront bientôt encore un peu, de 40 cents par personne et par semaine, à plus de 50 cents par semaine pour chaque homme, femme et enfant des Etats-Unis, car nous avons donné à ce programme une haute priorité nationale – même si je sais qu’il s’agit dans une certaine mesure d’un acte de foi et d’imagination, car nous ne savons pas quels bénéfices nous en tirerons –. Mais si je vous disais, mes chers concitoyens, que nous allons envoyer sur la Lune, à 300 000 kilomètres de la station de contrôle de Houston, une fusée géante de plus de 100 mètres de haut, la longueur de ce terrain de football, fabriquée avec de nouveaux alliages métalliques, dont certains n’ont pas encore été inventés, capable de supporter une chaleur et une pression plusieurs fois supérieures à ce qui a jamais été expérimenté, assemblée avec une précision supérieure à celle des meilleures montres, transportant tous les équipements nécessaires à la propulsion, au guidage, au contrôle, aux communications, à l’alimentation et à la survie, accomplir une mission jamais tentée, vers un corps céleste inconnu, puis que nous la ferons revenir sauve sur la Terre, où elle rentrera dans l’atmosphère à une vitesse de près de 40 000 kilomètres/heure, provoquant une température atteignant la moitié de celle qui règne à la surface du Soleil – presque aussi chaude que celle d’ici aujourd’hui -, que nous voulons faire ceci, et le faire bien, et le faire les premiers avant que cette décade ce soit écoulée – alors nous devons être audacieux.

    C’est moi qui fait tout le travail ici, n’hésitez pas à vous rafraîchir une minute.

    Bien, je pense que nous allons réussir tout ça, et je pense que nous devons payer pour ce qui doit l’être. Je ne pense pas que nous devons gaspiller de l’argent, mais je pense que nous devons réussir ce boulot. Et cela sera fait dans la décade des années soixante. Cela sera peut-être fait alors que certains d’entre vous seront encore à l’école dans ce collège ou cette université. Cela sera fait durant le mandat présidentiel d’une des personnes qui sont assises ici sur cette plate-forme. Mais cela sera fait. Et avant la fin de la décade.

    Je suis enchanté que cette université ait une part active à l’envoi d’un homme sur la Lune, dans le grand effort national des Etats-Unis d’Amérique.

    Il y a de nombreuses années, le grand explorateur britannique George Mallory, qui mourut sur le Mont Everest, s’entendit demander pourquoi il voulait le grimper. Il répondit : « parce qu’il est là ».

    Hé bien, l’espace est là, et nous allons le grimper, et les étoiles et les planètes sont là, et de nouveaux espoirs, de nouvelles connaissances, la paix sont là. C’est pourquoi, avant de nous embarquer, nous demandons la bénédiction de Dieu dans cette aventure, la plus hasardeuse, dangereuse et grande aventure vers laquelle l’homme ait jamais navigué.

    Merci.

(traduction de Jean-Gabriel Mahéo)

_________________________________________



Address at Rice University on the Nation's Space Effort

President John F. Kennedy
Houston, Texas
September 12, 1962


     President Pitzer, Mr. Vice President, Governor, Congressman Thomas, Senator Wiley, and Congressman Miller, Mr. Webb, Mr. Bell, scientists, distinguished guests, and ladies and gentlemen:

     I appreciate your president having made me an honorary visiting professor, and I will assure you that my first lecture will be very brief.

     I am delighted to be here and I'm particularly delighted to be here on this occasion.

     We meet at a college noted for knowledge, in a city noted for progress, in a State noted for strength, and we stand in need of all three, for we meet in an hour of change and challenge, in a decade of hope and fear, in an age of both knowledge and ignorance. The greater our knowledge increases, the greater our ignorance unfolds.

     Despite the striking fact that most of the scientists that the world has ever known are alive and working today, despite the fact that this Nation¹s own scientific manpower is doubling every 12 years in a rate of growth more than three times that of our population as a whole, despite that, the vast stretches of the unknown and the unanswered and the unfinished still far outstrip our collective comprehension.

     No man can fully grasp how far and how fast we have come, but condense, if you will, the 50,000 years of man¹s recorded history in a time span of but a half a century. Stated in these terms, we know very little about the first 40 years, except at the end of them advanced man had learned to use the skins of animals to cover them. Then about 10 years ago, under this standard, man emerged from his caves to construct other kinds of shelter. Only five years ago man learned to write and use a cart with wheels. Christianity began less than two years ago. The printing press came this year, and then less than two months ago, during this whole 50-year span of human history, the steam engine provided a new source of power.

     Newton explored the meaning of gravity. Last month electric lights and telephones and automobiles and airplanes became available. Only last week did we develop penicillin and television and nuclear power, and now if America¹s new spacecraft succeeds in reaching Venus, we will have literally reached the stars before midnight tonight.

     This is a breathtaking pace, and such a pace cannot help but create new ills as it dispels old, new ignorance, new problems, new dangers. Surely the opening vistas of space promise high costs and hardships, as well as high reward.

     So it is not surprising that some would have us stay where we are a little longer to rest, to wait. But this city of Houston, this State of Texas, this country of the United States was not built by those who waited and rested and wished to look behind them. This country was conquered by those who moved forward--and so will space.

     William Bradford, speaking in 1630 of the founding of the Plymouth Bay Colony, said that all great and honorable actions are accompanied with great difficulties, and both must be enterprised and overcome with answerable courage.

     If this capsule history of our progress teaches us anything, it is that man, in his quest for knowledge and progress, is determined and cannot be deterred. The exploration of space will go ahead, whether we join in it or not, and it is one of the great adventures of all time, and no nation which expects to be the leader of other nations can expect to stay behind in the race for space.

     Those who came before us made certain that this country rode the first waves of the industrial revolutions, the first waves of modern invention, and the first wave of nuclear power, and this generation does not intend to founder in the backwash of the coming age of space. We mean to be a part of it--we mean to lead it. For the eyes of the world now look into space, to the moon and to the planets beyond, and we have vowed that we shall not see it governed by a hostile flag of conquest, but by a banner of freedom and peace. We have vowed that we shall not see space filled with weapons of mass destruction, but with instruments of knowledge and understanding.

     Yet the vows of this Nation can only be fulfilled if we in this Nation are first, and, therefore, we intend to be first. In short, our leadership in science and in industry, our hopes for peace and security, our obligations to ourselves as well as others, all require us to make this effort, to solve these mysteries, to solve them for the good of all men, and to become the world's leading space-faring nation.

     We set sail on this new sea because there is new knowledge to be gained, and new rights to be won, and they must be won and used for the progress of all people. For space science, like nuclear science and all technology, has no conscience of its own. Whether it will become a force for good or ill depends on man, and only if the United States occupies a position of pre-eminence can we help decide whether this new ocean will be a sea of peace or a new terrifying theater of war. I do not say the we should or will go unprotected against the hostile misuse of space any more than we go unprotected against the hostile use of land or sea, but I do say that space can be explored and mastered without feeding the fires of war, without repeating the mistakes that man has made in extending his writ around this globe of ours.

     There is no strife, no prejudice, no national conflict in outer space as yet. Its hazards are hostile to us all. Its conquest deserves the best of all mankind, and its opportunity for peaceful cooperation many never come again. But why, some say, the moon? Why choose this as our goal? And they may well ask why climb the highest mountain? Why, 35 years ago, fly the Atlantic? Why does Rice play Texas?

     We choose to go to the moon. We choose to go to the moon in this decade and do the other things, not because they are easy, but because they are hard, because that goal will serve to organize and measure the best of our energies and skills, because that challenge is one that we are willing to accept, one we are unwilling to postpone, and one which we intend to win, and the others, too.

     It is for these reasons that I regard the decision last year to shift our efforts in space from low to high gear as among the most important decisions that will be made during my incumbency in the office of the Presidency.

     In the last 24 hours we have seen facilities now being created for the greatest and most complex exploration in man's history. We have felt the ground shake and the air shattered by the testing of a Saturn C-1 booster rocket, many times as powerful as the Atlas which launched John Glenn, generating power equivalent to 10,000 automobiles with their accelerators on the floor. We have seen the site where five F-1 rocket engines, each one as powerful as all eight engines of the Saturn combined, will be clustered together to make the advanced Saturn missile, assembled in a new building to be built at Cape Canaveral as tall as a 48 story structure, as wide as a city block, and as long as two lengths of this field.

     Within these last 19 months at least 45 satellites have circled the earth. Some 40 of them were "made in the United States of America" and they were far more sophisticated and supplied far more knowledge to the people of the world than those of the Soviet Union.

     The Mariner spacecraft now on its way to Venus is the most intricate instrument in the history of space science. The accuracy of that shot is comparable to firing a missile from Cape Canaveral and dropping it in this stadium between the the 40-yard lines.

     Transit satellites are helping our ships at sea to steer a safer course. Tiros satellites have given us unprecedented warnings of hurricanes and storms, and will do the same for forest fires and icebergs.

     We have had our failures, but so have others, even if they do not admit them. And they may be less public.

     To be sure, we are behind, and will be behind for some time in manned flight. But we do not intend to stay behind, and in this decade, we shall make up and move ahead.

     The growth of our science and education will be enriched by new knowledge of our universe and environment, by new techniques of learning and mapping and observation, by new tools and computers for industry, medicine, the home as well as the school. Technical institutions, such as Rice, will reap the harvest of these gains.

     And finally, the space effort itself, while still in its infancy, has already created a great number of new companies, and tens of thousands of new jobs. Space and related industries are generating new demands in investment and skilled personnel, and this city and this State, and this region, will share greatly in this growth. What was once the furthest outpost on the old frontier of the West will be the furthest outpost on the new frontier of science and space. Houston, your City of Houston, with its Manned Spacecraft Center, will become the heart of a large scientific and engineering community. During the next 5 years the National Aeronautics and Space Administration expects to double the number of scientists and engineers in this area, to increase its outlays for salaries and expenses to $60 million a year; to invest some $200 million in plant and laboratory facilities; and to direct or contract for new space efforts over $1 billion from this Center in this City.

     To be sure, all this costs us all a good deal of money. This year¹s space budget is three times what it was in January 1961, and it is greater than the space budget of the previous eight years combined. That budget now stands at $5,400 million a year--a staggering sum, though somewhat less than we pay for cigarettes and cigars every year. Space expenditures will soon rise some more, from 40 cents per person per week to more than 50 cents a week for every man, woman and child in the United Stated, for we have given this program a high national priority--even though I realize that this is in some measure an act of faith and vision, for we do not now know what benefits await us. But if I were to say, my fellow citizens, that we shall send to the moon, 240,000 miles away from the control station in Houston, a giant rocket more than 300 feet tall, the length of this football field, made of new metal alloys, some of which have not yet been invented, capable of standing heat and stresses several times more than have ever been experienced, fitted together with a precision better than the finest watch, carrying all the equipment needed for propulsion, guidance, control, communications, food and survival, on an untried mission, to an unknown celestial body, and then return it safely to earth, re-entering the atmosphere at speeds of over 25,000 miles per hour, causing heat about half that of the temperature of the sun--almost as hot as it is here today--and do all this, and do it right, and do it first before this decade is out--then we must be bold.

     I'm the one who is doing all the work, so we just want you to stay cool for a minute. [laughter]

     However, I think we're going to do it, and I think that we must pay what needs to be paid. I don't think we ought to waste any money, but I think we ought to do the job. And this will be done in the decade of the sixties. It may be done while some of you are still here at school at this college and university. It will be done during the term of office of some of the people who sit here on this platform. But it will be done. And it will be done before the end of this decade.

     I am delighted that this university is playing a part in putting a man on the moon as part of a great national effort of the United States of America.

     Many years ago the great British explorer George Mallory, who was to die on Mount Everest, was asked why did he want to climb it. He said, "Because it is there."

     Well, space is there, and we're going to climb it, and the moon and the planets are there, and new hopes for knowledge and peace are there. And, therefore, as we set sail we ask God's blessing on the most hazardous and dangerous and greatest adventure on which man has ever embarked.

     Thank you.

Publié dans : L'art, l'histoire et les idées - Ecrire un commentaire
Par Jean-Gabriel - Voir les 0 commentaires
Samedi 18 juillet 2009 6 18 /07 /2009 12:40
Franklin Delano Roosevelt
Looking Forward
Le regard vers demain


The John Day Company, New York - Imprimé en mars 1933


Chapitre sept :
Qu'en est-il de l'agriculture ? (autres chapitres)


    La question de la protection sociale a toujours été associée à ce qui devait être entreprit au profit des populations des centres industriels surpeuplés. Des plans pour un rétablissement de l’équilibre économique ont été dans le passé mis en œuvre, sans tenir compte des réalités, dans ces mêmes environnements. La civilisation industrielle, l’éclat du progrès mécanique, ont presque fait oublier qu’un tiers de la population des États-Unis dépend du blé et du coton, par exemple, pour assurer sa vie et son pouvoir d’achat.

    Nous admettons tous qu’il n’existe pas de solution unique qui, par elle-même, pourrait apporter la prospérité immédiate à toute la population agricole du pays. Pour ma part, j’ai quatre raisons de le savoir. J’ai vécu dans une ferme de l’état de New-York pendant cinquante ans ; j’ai dirigé une ferme dans l’état de Géorgie pendant huit ans ; depuis que je suis engagé dans la vie publique, je me suis attaché à voyager à travers tout le pays, et ce faisant j’ai conservé un intérêt pratique de première main envers les problèmes fermiers de différentes régions ; et enfin, en tant que Gouverneur de l’état de New-York, dont la production agricole est aujourd’hui la cinquième ou sixième des états, je me suis dévoué pendant quatre ans à bâtir un programme pour l’agriculture.

    Au risque de répéter certains détails déjà mentionnés dans des chapitres précédents, je me vois obligé de citer certains exemples pour illustrer la mise en place de ce programme. Les impôts locaux furent réduits de vingt-quatre millions. Les subventions de l’état pour les routes furent redistribuées sur une base kilométrique et non plus sur la base d’estimation, de sorte que les communautés rurales puissent jouir exactement des mêmes privilèges quant à l’amélioration de leurs chemins de terre que ceux dont jouissent les riches communautés périurbaines. Le même principe fut appliqué aux écoles rurales. L’état prit en charge la totalité du coût de construction et de réparation des voies du système autoroutier rural. L’état paya l’essentiel de la suppression des passages à niveaux de sorte que la sécurité puisse être offerte  tant aux districts les plus pauvres qu’aux plus riches. Les budgets attribués à la protection de la santé rurale furent augmenté. L’étude sur l’usage des sols fut lancée – comme je l’ai décrite mon commentaire sur l’utilisation de la terre. En addition, les lois relatives aux entreprises coopératives et aux transports de produits agricoles ont été révisées pour mieux favoriser l’intérêt du fermier. Des lois furent votées et mises en œuvre pour créer un nouveau système d’organisation du crédit rural pour répondre à l’urgence créée par l’effondrement des banques rurales.

    Bien que tous ces exemples soient des mesures d’urgence qui peuvent être appliquées dans les autres états, elles ne devraient être considérées que comme de simples adjonctions au succès de l’action beaucoup plus vaste que doit entreprendre le gouvernement fédéral.

    Il n’y a aucune raison de discuter plus longuement de la détresse sévère dans laquelle se trouvent les fermiers d’Amérique. Ils ne reçoivent pour leurs produits les prix aussi bas, voire inférieurs, qu’aux pires moments de l’histoire des Etats-Unis. Le cycle économique n’a laissé des six millions et demi de familles fermières qu’une ombre de paysannerie. Ces familles représentent vingt-deux pour cent de la population des Etats-Unis. En 1920, elles recevaient quinze pour cent du revenu national, en 1925 onze pour cent, en 1928 environ neuf pour cent, et dans certaines estimations récentes tirées des chiffres du ministère de l’agriculture des Etats-Unis le revenu agricole a chuté jusqu’à sept pour cent.

    Cinquante millions d’hommes, de femmes et d’enfants de notre pays sont directement concerné par le présent et l’avenir de l’agriculture. Cinquante ou soixante millions d’autres, qui travaillent dans le commerce et l’industrie au sein de nos petites ou grandes communautés administratives, sont enfin en train de comprendre le fait évident que leurs vies et leurs avenirs sont profondément concernés par la prospérité de l’agriculture. Ils s’aperçoivent de plus en plus qu’ils n’y aura plus de débouchés pour leurs produits tant que les cinquante millions de leurs concitoyens américains directement attachés à l’agriculture ne recevront pas le pouvoir d’achat leurs permettant d’acheter les produits de la ville.

    Notre vie économique aujourd’hui est une toile d’une seule pièce. Quelle que soit notre vocation, nous sommes forcé de reconnaître que, bien qu’ayant suffisamment d’usines et de machines dans les Etats-Unis pour satisfaire tous nos besoins, ces usines se trouveront partiellement fermées et les machines arrêtées si le pouvoir d’achat de cinquante millions de personnes reste faible ou inexistant.

    Si nous allons à la racine du problème, nous trouverons que ce dont souffre l’agriculture, c’est du manque présent d’égalité. Elle n’a pas eu sa chance dans notre système économique. Les nécessités que nos fermiers achètent coûtent neuf pour cent de plus qu’en 1914. Les produits qu’ils vendent leurs rapportent quarante-trois pour cent de moins qu’alors. Ces chiffres, du 1er août 1932, authentifiés par le ministère de l’agriculture, signifient que le dollar fermier de cette date valait à cette date moins de la moitié de ce qu’il représentait avant la Guerre Mondiale.

    Cela signifie que nous devons trouver un remède à une situation qui oblige les fermiers à échanger deux wagons de productions pour acheter les choses pour lesquelles ils n’en échangeaient qu’un en 1914.

    Voici deux faits indéniables tirés des douze dernières années. Premièrement, les trois dernières administrations ont complètement échoué à comprendre le problème agricole du point de vue national, où à établir des plans de soutien ; et deuxièmement, elles détruisirent les marchés extérieurs de nos surplus exportables, en commençant par la loi tarifaire Fordney-McCumber et en finissant par la loi tarifaire Grundy, violant ainsi les principes élémentaires du commerce international et forçant la riposte des autres nations du monde.

    Je ne peux me retenir plus longtemps à cet endroit d’exprimer ma stupéfaction que, face à cette riposte – inévitable du jour où la loi Grundy  fut votée, et prévue par tous les observateurs compétents dans et hors la nation –aucune mesure pour y faire face ou pour atténuer ses conséquences ne fut prise ou même envisagée par l’administration nationale. J’expliquerai plus loin les solutions à mettre en œuvre. Mais arrêtons-nous un moment pour examiner la question du soutien agricole permanent dans une perspective à long-terme. J’aborderai le court-terme plus tard. Je suggère les mesures permanentes suivantes :

    Premièrement, la réorganisation du ministère de l’agriculture est nécessaire dans le but de construire un programme de planification agricole nationale.

    Ce ministère à réussi de très bonne choses, mais je connais assez les tuyauteries gouvernementales pour savoir que le développement d’un ministère est souvent irrégulier et hasardeux. Il est toujours facile d’ajouter des fonctions à un ministère, puisque cela signifie plus de postes à occuper. En ce qui concerne particulièrement le ministère de l’agriculture, éliminer les fonctions superflues, supprimer les postes inutiles, et rediriger les activités habituelles vers des buts plus fructueux est une tâche qui doit et qui sera entreprise.

    Secondement, mettre en œuvre une politique précise en vue de l’utilisation planifiée des terres.

    Troisièmement, réduire les taxes agricoles et en répartir plus équitablement la charge.

    Ces trois objectifs sont de ceux qui nécessiteront un développement lent. Ils constituent des fondations nécessaires pour le futur.

    Face aux problèmes immédiats de détresse, il est cependant nécessaire d’appliquer des remèdes à l’efficacité rapide. Telle est la nécessité immédiate d’un meilleur financement des hypothèques agricoles, dans le but de les soulager des variations excessives de taux d’intérêts et de la sinistre menace de saisie. Il a beaucoup été fait lors du dernier Congrès pour couvrir, pour liquéfier et pour faire porter par le gouvernement fédéral une partie des dettes des compagnies ferroviaires, des banques, des infrastructures publiques et des industries en général. Une sorte de geste fut fait pour le financement du logement urbain et périurbain. Mais pratiquement rien ne fut fait pour supprimer la menace de la dette pesant sur les foyers agricoles.

    Mon but est de diriger toute l’énergie dont je suis capable vers des projets solides afin de soulager cette détresse, et je suis en particulier prêt à insister pour que le crédit fédéral soit accordé aux banques, aux compagnies d’assurances, aux compagnies des prêts et aux sociétés qui détiennent dans leurs actifs des hypothèques agricoles ; mais que ces crédits ne soit donnés qu’à la condition que toute l’assistance possible soit accordée à l’emprunteur sur hypothèque lorsque le prêt est sain, dans le but d’éviter la saisie. Et ces conditions doivent êtres appliquées. Une baisse des taux d’intérêts et la priorité aux remboursements du principal sauveront des milliers de fermes et leurs propriétaires. Et dans le même mouvement, nous devons donner à ceux qui ont perdus le titre de leur ferme – titre détenu maintenant par des institutions qui sollicite des crédits auprès d’agences gouvernementale – l’opportunité préférentielle récupérer leur propriété.

    En guise d’aide immédiate supplémentaire à l’agriculture, nous devrions abroger ces dispositions de la loi qui forcent le gouvernement fédéral à intervenir sur le marché pour acheter, vendre et spéculer sur les produits fermiers, dans une futile tentative de réduction des surplus agricoles. Nous devrions avoir une planification de la production agricole telle qu’elle permettrait de réduire les surplus et de rendre inutile dans les années suivantes de les brader sur les marchés extérieurs afin de soutenir les prix domestiques. Ce résultat a été obtenu dans d’autres nations ; pourquoi pas en Amérique ?

    Un autre besoin à mettre en œuvre immédiatement est de fournir un moyen d’obtenir, par des efforts gouvernementaux, une réduction substantielle de la différence entre les prix des produits que vend le fermier et ceux des produits qu’il achète. L’un des moyens de corriger ces disparités est de restaurer le commerce international grâce à des réajustements de tarifs douaniers.

    Cette politique tarifaire consiste dans une large mesure à négocier des accords bilatéraux avec les autres nations, en leurs permettant de nous vendre des biens, en échange de quoi ils nous laisserons leurs vendre les biens et les récoltes que nous produisons. L’application efficace de ce principe restaurera le flux du commerce international et le premier résultat de cela sera de soutenir substantiellement le fermier américain en le débarrassant de ses surplus. Mais il est admis que pour pouvoir prendre le relais, le temps que le commerce international soit rétabli – et cela peut prendre un peu de temps, puisqu’une nouvelle négociation douanière ne peut être accomplie qu’au prix de plusieurs années – nous devons trouver des moyens d’offrir au fermier un avantage qui lui donnera dans le plus court délai possible l’équivalent de ce que l’industriel protégé bénéficie grâce au tarif. Les fermiers expriment cela en une seule phrase : « Nous devons rendre le tarif efficace. »

    Dans les dernières années, de nombreux plans ont été imaginés dans ce but. Aucun n’a été essayé. Les circonstances sont si complexes qu’aucun homme ne peut dire, sans aucun doute, que tel plan est applicable à toutes les cultures, ou même que tel est meilleur que tel autre relativement à telle culture. Il est un point que je veux souligner avec la plus grande emphase possible : il n’y a aucune raison de désespérer simplement parce que des défauts ont été trouvés par certaines personnes dans ces plans, ou parce que certains de ces plans ont été rejetés par des dirigeants sérieux au profit de nouveaux. Le fait que tant d’études et de recherches sérieuses sur ce problème aient été accomplies selon tant de point de vue par tant de gens est, selon mon opinion, matière à assurance plutôt qu’à désespoir. Une telle abondance d’information a été accumulée, tant de possibilités explorées, de si nombreux et compétents esprits impliqués, et plus important encore, l’immense éducation sur le sujet fournie pour et par les agriculteurs eux-mêmes, que les temps sont mûrs pour que des dirigeants profonds et capables ayant suivis depuis le début ces développements puissent se concentrer maintenant sur les éléments fondamentaux du problème, sur la nature pratique de sa solution, et soient prêts mettre tout cela en œuvre.

    Durant l’année passée, nombre de nos industrialistes sont arrivés à la conclusion que, depuis le grand déclin de notre commerce extérieur, le principal espoir de redressement industriel repose dans une méthode applicable et conséquente permettant  de régler le problème des surplus agricoles. Le soutien à l’essai d’un plan mettant en œuvre la protection tarifaire semble être devenu universel.

    A l’égard de tout ceci, mon but sera d’organiser les éléments conflictuels des différents plans, de me servir des bénéfices des longues recherches et examens de ceux-ci, de coordonner les efforts afin qu’un accord puisse être obtenu sur les détails d’une politique spécifique visant à remettre l’agriculture sur un pied d’égalité économique avec les autres industries.

    L’objectif est clair. Ce qui est requis est évident : il s’agit de donner à la portion des récoltes consommées sur le sol des États-Unis un soutien équivalent à celui d’une protection tarifaire afin d’en payer aux agriculteurs un prix adéquat.

    Les spécificités du plan, sur lesquelles la plupart des responsables agricoles raisonnables sont tombés d’accord, correspondent pour l’essentiel à ce qui suit :

    Le plan doit fournir aux producteurs de surplus de denrées alimentaires et de produits de base, tels que le blé, le coton, le maïs (sous forme de porcs) et le tabac, un avantage tarifaire par rapport aux prix mondiaux équivalent à l’avantage dont bénéficient les produits industriels, et cet avantage différentiel doit être appliqué de sorte que l’augmentation du pouvoir d’achat et de la solvabilité du revenu agricole ne stimule pas de productions supplémentaires, additionnelles.

    Le plan doit s’autofinancer. L’agriculture n’a à aucun moment cherché - et ne cherche pas – à avoir un accès au trésor public tel que celui qui fut fourni lors de la tentative futile et coûteuse de stabilisation des prix par le Bureau Fédéral Agricole. Elle ne recherche que l’égalité des chances et des tarifs des industries productives.

    Le plan ne doit pas utiliser de mécanismes qui pourraient forcer nos clients européens  à riposter pour cause de dumping. Il doit être basé sur le principe de rendre le tarif efficace et direct dans son application.

    Le plan doit se servir des agences existantes et, autant qu’il est possible, être décentralisé dans son administration de sorte que la responsabilité principale de son succès reviendra aux localités de ce pays plutôt qu’à une nouvelle machinerie bureaucratique de Washington.

    Le plan doit fonctionner presque complètement sur une base coopérative et son effet doit être d’améliorer et de renforcer un mouvement coopératif. Il devrait de plus être conçu de sorte qu’il puisse être retiré dès que l’urgence aura cessé et dès que des marchés étrangers normaux auront été rétablis.

    Le plan doit être, tant que cela est possible, basé sur le volontariat. J’aime l’idée selon laquelle le plan ne devrait pas être mis en œuvre tant qu’il n’aura pas reçu le soutien d’une raisonnablement grande proportion des producteurs de denrées exportables, qui en seront les bénéficiaires. Il doit être organisé de sorte que ses avantages iront à celui qui y participe.

    Tout ceci me semble être les spécifications essentielles d’un plan réalisable. Il va sans dire qu’afin de déterminer les détails nécessaires à la solution d’un problème si vaste, de nombreux esprits doivent se rencontrer et de nombreux hommes travailler ensembles. Et c’est de ceux qui ont eu l’expérience la plus large du problème et qui bénéficient au plus haut degré de la confiance des agriculteurs de la nation qu’une telle coopération doit nécessairement provenir. Loin de chercher à éviter en aucune manière les responsabilités, je me rendrai disponible pour offrir la plus vaste aide possible. Je crois que, pour la première fois de notre histoire économique, une solution à ce problème est clairement établie.

   
Franklin Delano Roosevelt, 1932


Texte original ici

Publié dans : L'art, l'histoire et les idées - Ecrire un commentaire
Par Jean-Gabriel - Voir les 0 commentaires
Dimanche 7 juin 2009 7 07 /06 /2009 22:13
[...]  Cette spontanéité provenant de la musique en fait un patrimoine commun et non un objet de luxe. C'est ce qui fait qu'un enfant peut jouer du violon à la maison, pendant que son père travaille à l'ébénisterie. C’est ce qui fait qu'une petite fille peut jouer de la clarinette à la maison, pendant que sa mère s'affaire aux travaux domestiques. L'idée est que la famille participe avec fierté et joie aux activités des orchestres et chœurs auxquels ses enfants appartiennent. L’immense monde spirituel que produit la musique, et qui existe déjà en elle-même, finit par triompher de la pauvreté matérielle. Dès qu'un enfant apprend à jouer d'un instrument, il n'est plus  pauvre, il évolue et se dirige vers un niveau professionnel, et deviendra plus tard un véritable citoyen. Il va sans dire que la musique est la meilleure prévention contre la prostitution, la violence, les mauvaises habitudes, et contre tout ce qui peut dégrader la vie d'un enfant.

[...]Je crois que pour affronter une telle crise, seuls l'art et la religion peuvent fournir des réponses appropriées aux peuples, à leurs aspirations les plus profondes, et aux exigences historiques de notre temps. L'éducation, comme synthèse de la sagesse et du savoir, est le moyen de se battre pour une société plus parfaite, plus consciente, plus noble et plus juste.

[...] Ne mettant plus la société au service de l'art, et moins encore au service d'un monopole d'élite, mais mettant l'art au service de la société, au service du plus faible, au service de l'enfant, au service de l’infirme, au service du plus vulnérable, au service de tous ceux qui revendiquent la justice à travers leur condition humaine et la conquête de leur dignité.


                                 José Antonio Abreu, Discours de remerciement du TED prize (extraits)


    Depuis Juillet 2007, le monde est entré dans la phase finale de désintégration du système économique et politique hérité des révolutions culturelles, scientifiques et politiques issues de la Renaissance, de l’élan philosophique et culturel classique des XVIIe et XVIIIe siècles et des luttes pour l’indépendance des peuples, et du combat contre l’impérialisme britannique et ses rejetons totalitaires (fascisme, communisme) du XXe siècle.

    Cette crise est appelée « crise des subprimes », mais c’est confondre le symptôme avec la maladie. L’effondrement économique, culturel et social auquel nous assistons aujourd’hui prend ses racines dans le virage anti-classique des cultures occidentales au XIXe siècle (romantisme, matérialisme, nihilisme), qui a eu des répercussions terribles dans tous les domaines de pensée de la culture humaine. Son essence en est la négation de la liberté naturelle de l’homme, liberté qui n’est que le pouvoir de faire le bien, et non pas le droit de faire n’importe quoi comme l’ont cru – et le croient encore – les « Boomers », les soixante-huitards, génération qui a tout reçu, et qui veut tout garder.

    Formellement, les caractéristiques de l’attaque actuelle contre la civilisation sont nées dans les réflexions totalitaires du XXe siècle qui, ce n’est pas un hasard, émanent systématiquement de l’empire britannique. Pourquoi ? Parce que le système international d’états-nations agro-industriels, son système d’économie politique national protectionniste orienté vers le développement intérieur, sa culture de promotion des pouvoirs cognitifs de l’individu, du bien-être social et de l’intérêt général, constitue une menace mortelle contre l’empire, dont la puissance et la richesse ne provient que du pillage, de l’esclavage, de l’abrutissement et de la guerre de tous contre tous.

    L’attaque, donc, dont nous voyons les conséquences finales aujourd’hui, a débuté à l’heure de la mort de Franklin Delano Roosevelt, dès qu’Harry Truman a aligné la politique des USA avec celle de l’empire britannique, en trahison flagrante de l’intention rooseveltienne de mettre fin une bonne fois pour toute à cet empire et ses traditions pestilentielles (voir « Mon Père m’a dit », d’Elliot Roosevelt). Crimes contre l’humanité (Hiroshima, Nagasaki), trahison des alliances (discours du rideau de fer de Churchill), trahison des promesses de soutien à l’indépendance des nations contre le retour du système colonial (reconquêtes bestiales par les puissances coloniales de leurs ex-possessions), épuration politique anti-rooseveltienne (Maccarthysme), le trumanisme est une tache sur l’histoire des Etats-Unis et du monde.

    Cet élan vers le retour de l’hégémonie impériale a été stoppé temporairement par les présidences de Dwight D. Eisenhower et John F. Kennedy, qui utilisèrent à plein la position privilégiée des Etats-Unis parmi les nations (première puissance agro-industrielle, monnaie de référence mondiale, excellence du système national d’économie politique américain, et puissance militaire incomparable) pour freiner les dérives d’alors vers une troisième guerre mondiale, vœu des impériaux d’alors pour détruire la civilisation agro-industrielle. Cette résistance ouvrit la voie à un élan extraordinaire de progrès médical, scientifique, politique et culturel. De nombreux pays conquirent leur indépendance et, copiant le système national d’économie politique américain, entreprirent leur transition économique. Les niveaux de vie s’accrurent rapidement, l’espérance de vie des populations augmenta et la mortalité infantile s’effondra, les transformations radicales des systèmes agricoles et proto-industriels mirent ces nations sur les rails du progrès, l’instruction publique s’offrit à tous partout.

    L’enthousiasme, l’espoir, l’optimisme étaient partout, et l’an 2000 était vu comme un genre d’Eldorado du futur humain.

    Puis vint la réaction impériale. Une victoire politico-militaire étant impossible contre les états-nations, c’est par la terreur, la destruction de la culture et de l’économie que passera le combat. Les années soixante virent donc les assassinats et évictions de nombreux leaders politiques, économiques, religieux, culturels, dans une campagne de meurtres organisée à l’échelle mondiale, accompagnée de campagne de répressions extrêmement brutales des mouvements sociaux. En Asie, en Afrique et en Amérique du Sud, le mouvement de développement fut stoppé net par des boucheries innommables, des coups d’états, des guerres parfois. Dans le monde occidental, on réserva aux populations instruites, cultivées et qualifiées un traitement de choix : la contre-culture, couplée au démantèlement des souverainetés économiques nationales et à la mise en œuvre d’une austérité artificielle.

    Le but de la contre-culture est d’éliminer dans les populations la foi en l’homme et en l’avenir, de supprimer l’enthousiasme, l’espoir et l’optimisme d’après-guerre, qui culminèrent avec le succès de la mission Apollo 11, auquel s’identifia l’humanité. Pour combattre cela, le mouvement contre-culturel produisit des œuvres promouvant l’irrationalisme, l’hédonisme radical (drogues, sexe et rock’n roll) et l’écologisme, et s’introduisit dans les écoles, les universités, les conservatoires et les médias de masse en lançant une chasse aux sorcières réussie contre les tenants des structures culturelles de l’époque.

    « Flower power » là-bas, Mai 68 ici, des mouvements similaires furent lancés partout dans les nations de la sphère occidentale, visant à faire des baby-boomers et des générations suivantes les agents de leur propre esclavage au profit de l’empire britannique, empire qui changea dans le même temps de forme pour devenir un réseau bancaire et financier mondialisé centré à Londres.

    Pendant que les boomers goûtaient aux plaisirs contre-culturels, les agents politiques et économiques de l’empire démantelèrent le système de Bretton Woods, séparèrent toutes les monnaies d’une quelconque référence économique physique, interdirent aux nations le pouvoir d’émettre leur crédit et soumirent le monde entier aux usuriers de Londres et d’ailleurs.

    Trente ans plus tard, une bulle financière poussant l’autre, le parasitisme financier est devenu en termes d’accumulation de « valeur » plusieurs centaines de fois plus gros que l’économie réelle des nations. Le système devait craquer. C’est par les subprimes que la fêlure fatale s’amorça.

    Depuis deux ans, l’économie mondiale se désintègre, et son effondrement franchit étape par étape tout les points de non-retour qui nous permettraient de virer de bord et d’éviter ce que certains appellent un « nouvel âge des ténèbres ». Depuis deux ans, les responsables politiques en place ont fait la preuve de leur nullité, de leur imbécillité et pour certain de leur nocivité criminelle. Depuis deux ans, les populations sont stupéfiées devant la menace de cette crise, ne trouvant ni leaders, ni ressources en elle-même, pour l’aider à en sortir.

    Au contraire !

    Alors que le modèle protectionniste agro-industriel a fait historiquement et avec éclat ses preuves, nos chefs, nos élites, nos experts prétendent que ce modèle est le dernier des derniers, qu’en vérité il est nuisible, et que ceux qui le défendent sont de dangereux populistes démagogiques, presque des fascistes. Et puis, disent-ils, ce modèle agro-industriel, n’est-il pas un danger pour la Terre ?

    Et pour détourner l’attention du peuple de cette solution, on fait appel à l’alliance sacrée de l’écologiste et du financier, ennemie de l'agriculteur,
de l’ouvrier et de l’entrepreneur. On synthétise trente ans de pessimisme contre-culturel anti-humain, qu’on érige en nouvelle religion pré-chrétienne sur le modèle du culte de la Mama pacha, de Gaïa, de la Terre-mère, et on en fait un film.

    "Home".

    Le contre-évangile selon Yann Arthus-Bertrand, financé entre autre par le milliardaire anti-culture François-Henri Pinault et par des fondations du Prince Charles, filmé par Luc Besson, digne élève des techniques de propagandes de Leni Riefensthal, avec des textes écrit par deux malthusiens radicaux : Al Gore et Lester Brown.


    Quant je regarde le niveau auquel nous nous sommes abaissés pour tolérer la litanie de mensonges et d’insultes dont est constitué ce film, je me demande si une relance économique suffira à nous sortir, en terme systémique, de la crise. Car les questions de la culture, de la solidité du lien social, de l’harmonie des relations entre les individus, de la foi en soi et en autrui, ne peuvent-être résolues uniquement par les grands travaux, par une banque nationale, par l’emploi pour tous.

    Faire l’impasse sur la nécessaire transformation culturelle qui doit accompagner la renaissance économique, c’est se condamner à rechuter tous les quart de siècle, à n’être qu’un jouet dans les mains de l’empire.

    Il existe un exemple extraordinaire de transformation culturelle nationale réussie, rendant aux citoyens leur liberté, leur souveraineté, et le sens de l’union et du bien commun. Cette expérience, qui a commencée en 1975 au Vénézuela, a été lancée par l’économiste, chef d’orchestre et un temps ministre de la culture José Antonio Abreu, et est un succès merveilleux, une véritable révolution des cœurs et des esprits. On l’appelle là-bas « El Sistema » (« le système »).

    C’est pourquoi je vous propose de regarder le documentaire suivant, où José Antonio Abreu, à l’occasion de la remise du prix TED, explique la raison du « Sistema ». Le texte qui l’accompagne est la traduction de son intervention. Vous trouverez ensuite un documentaire en anglais de l’émission 60 minutes de CBS sur le « Sistema ».


(Sous-titrage en français ici)

La traduction, tirée d'une transcription anglaise de ce discours, est de Pascale. La voici :

Chers amis, Mesdames et Messieurs,

Je suis ravi aujourd’hui de me voir décerner le prix TED, au nom de tous les illustres professeurs de musique, artistes et enseignants du Venezuela qui m’ont accompagnés, de manière désintéressée et loyale, dans la création et le développement du système national d’orchestres et de chœurs des jeunes.

Dès mon plus jeune âge, j’ai voulu être musicien et, Dieu merci, j’ai réussi. J’ai eu tout le soutien nécessaire de mes professeurs, de ma famille et de ma communauté. Toute ma vie, j’ai souhaité que chaque petit Vénézuelien ait cette même chance. De ce désir a germé l’idée de faire de la musique une réalité, profonde et entière, pour mon pays.

A la première répétition, j’ai pressenti un avenir brillant, car elle représentait un grand défi pour moi. On m’avait fait don de 50 pupitres qui devait servir à une centaine de jeunes, mais seuls 11 enfants sont venus. Je me suis dit : « Soit j’abandonne, soit je multiplie ces enfants ». J’ai décidé de relever le défi et ce soir-là, j’ai promis à ces 11 élèves que notre orchestre deviendrait un des plus importants au monde.

Il y a 2 mois, je me suis souvenu de cette promesse, lorsque je lus un article du London Times écrit par un célèbre critique anglais se demandant qui pourrait bien gagner la coupe du monde des orchestres. Il cita 4 grands orchestres mondiaux et un 5e, le nôtre : l’orchestre symphonique des jeunes vénézuéliens. Aujourd’hui, nous pouvons dire que l’art en Amérique latine, n’est plus un monopole d’élite et qu’il est devenu un droit social, un droit pour tous.

Il n'y a pas de différence ici entre classes, entre noirs ou blancs, fortunés ou pas. Simplement, si vous êtes doué, si vous avez la vocation et la volonté d'être ici, vous pouvez venir partager et faire de la musique avec nous.

Lors de la tournée récente de l'orchestre de jeunes Simon Bolivar, aux États-Unis et en Europe, nous avons vu combien notre musique pouvait émouvoir profondément le jeune public ; nous avons vu les enfants et les adolescents se ruer sur la scène pour recevoir les vestes de nos musiciens ; nous avons eu des applaudissements, dépassant parfois les 30 minutes, qui semblaient ne devoir jamais s’arrêter, nous avons vu le public, après le concert, sortir dans la rue et porter nos jeunes en triomphe. C'était un triomphe artistique, mais aussi une profonde sympathie émotionnelle entre le public des nations les plus avancées du monde et la jeunesse musicienne d'Amérique latine, comme celle du Venezuela, qui donne à ces publics un message de musique, de vitalité, d'énergie, d'enthousiasme et de force.

Dans leur essence, l'orchestre et le chœur sont bien plus que des structures artistiques, ils sont des exemples et des écoles de vie sociale, car chanter et jouer ensemble signifie coexister intimement en tendant vers la perfection et l'excellence, en suivant une discipline stricte d'organisation et de coordination, en cherchant une interdépendance harmonique de voix et d'instruments. C'est ainsi qu'ils construisent un esprit de solidarité et de fraternité, développant leur propre estime, favorisant les valeurs éthiques et esthétiques véhiculées par la musique. C'est pourquoi la musique est extrêmement importante dans l'éveil de la sensibilité, dans la construction de valeurs et dans l'apprentissage des enfants à enseigner aux autres.

Après tout ce temps ici, la musique, c'est la vie, rien d'autre. La musique, c'est la vie.

Chaque adolescent et chaque enfant de notre programme a sa propre histoire, et elles ont toute leur importance et leur signification pour moi. Il y a par exemple l'histoire d'Edicson Ruiz. C’est un garçon d'une paroisse de Caracas qui a assisté avec passion à ses cours de contrebasse à l'orchestre des jeunes de San Augustin. Grâce à ses efforts, et à l’appui de sa mère, de sa famille et de sa communauté, il est devenu un des membres principaux de la section de contrebasses de l'orchestre philharmonique de Berlin. Nous avons un autre exemple connu : Gustavo Dudamel. Il a fait partie de l’orchestre d'enfants de sa ville natale, Barquisimeto. Il est ensuite devenu violoniste et chef d'orchestre. Il est devenu le chef des orchestres juniors du Venezuela, et dirige aujourd'hui l’un des plus grands orchestres du monde, le philharmonique de Los Angeles. Il a la responsabilité des orchestres de jeunes du Venezuela. Il a aussi dirigé le Symphonique de Gothenburg, et c'est un exemple imbattable pour les jeunes musiciens d'Amérique latine et du monde.

La structure du système se base sur un nouveau style de direction, souple, adapté aux caractéristiques de chaque communauté et région, et qui est au service de 300 000 enfants issus des classes moyenne et pauvre dans tout le Venezuela. Il s’agit d’un programme de sauvetage social et de transformation culturelle profonde conçu pour toute la société vénézuélienne sans aucune distinction de quelque sorte, mais accordant une attention particulière aux groupes sociaux les plus vulnérables et les plus exposés.

L'effet du système se ressent dans trois sphères fondamentales : la sphère personnelle/sociale, la sphère familiale et la sphère communautaire. Dans la sphère personnelle/sociale, les enfants des orchestres et des chœurs renforcent leur côté intellectuel et émotionnel. La musique devient une source de développement des dimensions de l'être humain, élevant ainsi l'esprit et amenant l'homme à un plein épanouissement de sa personnalité. Les profits émotionnels et intellectuels sont alors immenses : l'acquisition de principes de direction, d'enseignement et d'apprentissage ; le sens de l'engagement et de la responsabilité, la générosité et le dévouement ; et la contribution individuelle à l'achèvement de grands buts collectifs. Tout cela mène au développement de l'estime et de la confiance en soi.

Mère Teresa insistait sur quelque chose qui m'a beaucoup impressionné : ce qu’il y a de plus triste et de plus tragique dans la pauvreté, ce n'est pas le manque de pain ou d’un toit, mais le sentiment de n'être personne, de ne pas être quelqu’un, le manque d'identification, le manque de reconnaissance. Le développement d'un enfant au sein de l'orchestre et de la chorale lui procure une identité noble et en fait un modèle pour sa famille et sa communauté. Il devient meilleur élève à l’école car cela lui insuffle un sens de responsabilité, de discipline, de persévérance et de ponctualité qui va beaucoup l’aider en classe.

Côté famille, le soutien des parents est inconditionnel. L’enfant devient un modèle pour eux, c'est très important pour un enfant pauvre. Lorsqu’il découvre l’importance qu’il a pour sa famille, il commence à rechercher de nouvelles façons de s'améliorer et aspire à un mieux pour lui-même et pour les autres. Il aspire aussi à une amélioration sociale et économique pour sa propre famille. Tout cela forme une dynamique sociale constructive et croissante. La grande majorité de nos enfants appartient, comme je l'ai déjà dit, aux couches les plus vulnérables de la population vénézuélienne. Cela les encourage à embrasser de nouveaux rêves, de nouveaux buts et à progresser dans les différentes opportunités offertes par la musique.

Finalement, dans la sphère de la communauté, les orchestres se révèlent être des espaces créatifs de culture, source d'échange de sens nouveaux. Cette spontanéité provenant de la musique en fait un patrimoine commun et non un objet de luxe. C'est ce qui fait qu'un enfant peut jouer du violon à la maison, pendant que son père travaille à l'ébénisterie. C’est ce qui fait qu'une petite fille peut jouer de la clarinette à la maison, pendant que sa mère s'affaire aux travaux domestiques. L'idée est que la famille participe avec joie et fierté aux activités d’orchestre et de chorale auxquels ses enfants appartiennent. L’immense monde spirituel que produit la musique, et qui est déjà existant en elle-même, finit par triompher de la pauvreté matérielle. Dès qu'un enfant apprend à jouer d'un instrument, il n'est plus  pauvre, il évolue et se dirige vers un niveau professionnel, il deviendra plus tard un véritable citoyen. Il va sans dire que la musique est la meilleure prévention contre la prostitution, la violence, les mauvaises habitudes, et contre tout ce qui peut dégrader la vie d'un enfant.

Il y a quelques années, l'historien Arnold Toynbee a dit que le monde souffrait d’une énorme crise spirituelle. Pas d’une crise économique ou sociale, mais spirituelle. Je crois que pour affronter une telle crise, seuls l'art et la religion peuvent fournir des réponses appropriées aux peuples, à leurs aspirations les plus profondes, et aux exigences historiques de notre temps. L'éducation comme synthèse de la sagesse et du savoir est le moyen de se battre pour une société plus parfaite, plus consciente, plus noble et plus juste.

Avec passion, enthousiasme et respect, nous témoignons de notre solidarité avec TED pour son extraordinaire humanisme, la hauteur et la dignité de son idéal, et pour sa promotion ouverte et généreuse des valeurs de la jeunesse. Nous espérons que TED pourra contribuer fondamentalement et pleinement à la construction de cette nouvelle ère de l'enseignement musical, dans laquelle les buts sociaux, communs, spirituels de l'enfant et de l'adolescent deviendront un phare et un but pour une vaste mission sociale. Ne mettant plus la société au service de l'art, et moins encore au service d'un monopole d'élite, mais mettant l'art au service de la société, au service du plus faible, au service de l'enfant, au service de l’infirme, au service du plus vulnérable, au service de tous ceux qui revendiquent la justice à travers leur condition humaine et la conquête de leur dignité.

(Musique)

(Applaudissements)

Nous sommes maintenant en direct de Caracas pour écouter le souhait du maestro Abreu.


Voici mon souhait : je souhaite que vous aidiez à créer un programme spécial de formation pour 50 jeunes musiciens doués, passionnés par leur art et par la justice sociale, et œuvrant au développement du système aux les États-Unis et ailleurs. Merci beaucoup.

(Pour aider à la réalisation de ce vœu, rendez-vous sur tedprize.org)



Voici le reportage de l'émission CBS 60 Minutes sur le Sistema :


L'article qui l'accompagne, en anglais, est aussi très intéressant.

Et voici enfin un autre documentaire (en anglais, désolé) sur l'un des élèves les plus célèbres du Sistema, le chef d'orchestre Gustavo Dudamel :


Publié dans : L'art, l'histoire et les idées - Ecrire un commentaire
Par Jean-Gabriel - Voir les 1 commentaires
Créer un blog gratuit sur OverBlog - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés