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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:28

LIVRE DEUXIEME: La théorie

 

Chapitre XIII : L'industrie manufacturière et les instruments de circulation

 

-----------------

 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

 

    Si l’expérience du dernier quart de siècle a prouvé en partie l’exactitude des principes professés par la théorie régnante, en opposition aux maximes de ce qu’on appelle le système mercantile, touchant la circulation des métaux précieux et la balance du commerce, elle a d’un autre côté mis en lumière de graves erreurs de la théorie dans cette question.

    L’expérience a montré plus d’une fois, notamment en Russie et dans l’Amérique du Nord, que, chez les peuples agriculteurs où les fabriques essuient la libre concurrence du pays parvenu à la suprématie manufacturière, la valeur des objets manufacturés qui s’importent surpasse souvent dans une proportion énorme celle des produits agricoles exportés, et qu’il en résulte parfois tout-à-coup un écoulement extraordinaire des métaux précieux, qui porte le trouble dans l’économie de la nation, surtout si les transactions intérieures de celle-ci reposent en majeure partie sur une circulation de papier, et qui occasionne chez elle de grandes catastrophes.

    La théorie soutient qu’on se procure les métaux précieux comme toute autre marchandise ; qu’il importe peu au fond que la quantité des métaux qui se trouvent dans la circulation soit grande ou petite, puisque c’est le rapport des prix entre eux qui détermine la cherté ou le bon marché d’une marchandise ; qu’une différence dans le cours du change opère comme une prime d’exportation au profit des marchandises du pays qui l’a momentanément contre lui ; que, par conséquent, la circulation monétaire et l’équilibre entre les importations et les exportations, de même que tous les autres rapports économiques du pays, ne sauraient être plus sûrement et plus avantageusement réglés que par la nature des choses.

    Ce raisonnement est d’une parfaite justesse à l’égard du commerce intérieur ; il est applicable aux relations entre deux villes, entre la ville et la campagne, entre deux provinces du même État et entre deux États qui font partie d’une même confédération. L’économiste qui croirait que l’équilibre des importations et des exportations entre les différents États de la Confédération américaine ou ceux de l’Association allemande, ou entre l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande, peut être mieux réglé par des mesures de l’autorité et par des lois, qu’elle ne l’est par la liberté du commerce, serait digne de pitié. Dans l’hypothèse d’une pareille union entre toutes les nations du globe, le raisonnement de la théorie serait entièrement conforme à la nature des choses. Mais c’est contredire ouvertement l’expérience que d’admettre que, dans l’état actuel du monde, il en soit de même du commerce international.

    Les importations et les exportations des nations indépendantes ne sont point réglées actuellement par ce que la théorie appelle la nature des choses ; elles dépendent en majeure partie de la politique commerciale et de la puissance du pays, de son importance dans le monde, de son influence sur des peuples étrangers, de ses possessions coloniales et de ses institutions de crédit, enfin de la paix et de la guerre. Ici, par conséquent, existent de tout autres rapports qu’entre des sociétés que des liens politiques, légaux et administratifs réunissent dans un état de paix perpétuelle et de parfaite unité des intérêts.

    Considérons, par exemple, les relations entre l’Angleterre et l’Amérique du Nord. Si, de temps en temps, l’Angleterre verse des masses considérables d’objets manufacturés sur le marché nord-américain ; si la Banque d’Angleterre, par le taux élevé ou bas de ses escomptes, facilite ou restreint à un degré extraordinaire les envois pour l’Amérique du Nord et le crédit à cette contrée ; si le marché américain se trouve inondé ainsi d’objets manufacturés à ce point que les marchandises anglaises se vendent aux États-Unis à meilleur marché qu’en Angleterre, et quelquefois même au-dessous des frais de production ; si l’Amérique du Nord est de la sorte perpétuellement endettée vis-à-vis de l’Angleterre et a le change contre elle, il est certain que ce fâcheux état des relations s’améliorerait aisément de lui-même sous le régime d’une liberté de commerce illimitée. L’Amérique du Nord produit du tabac, du bois de construction, du blé et des denrées alimentaires de toute espèce à un prix incomparablement plus bas que l’Angleterre. Plus il s’expédie d’objets manufacturés d’Angleterre aux États-Unis, plus le planteur américain est stimulé à produire de semblables valeurs ; plus on lui accorde le crédit, plus il est disposé à acquérir les moyens de satisfaire à ses engagements ; plus le cours du change en Angleterre est défavorable à l’Amérique du Nord, plus l’exportation des produits agricoles de cette contrée est encouragée, plus les agriculteurs américains luttent avec succès contre les agriculteurs anglais sur le marché de l’Angleterre.

    Grâce à ces exportations le cours du change reprendrait bientôt son niveau ; il ne présenterait même plus d’inégalité appréciable, parce que la prévision, la certitude dans l’Amérique du Nord, que la dette contractée dans le cours de l’année par suite d’une importation considérable de produits manufacturés serait couverte l’année suivante par un accroissement de production et par une exportation plus forte, déterminerait des arrangements amiables.

    C’est ainsi que les choses se passeraient, dans le cas où les relations entre les manufacturiers anglais et les agriculteurs américains ne rencontreraient pas plus d’entraves qu’il n’en existe entre les mêmes manufacturiers anglais et les agriculteurs d’Irlande. Mais il n’en est pas et il ne saurait en être ainsi, lorsque l’Angleterre grève le tabac américain d’un droit d’importation de 500 à 1 000 pour cent de la valeur, lorsque, par son tarif, elle rend l’importation du bois de construction impossible et ne permet celle des denrées alimentaires d’Amérique que dans le cas de cherté. Dans un tel état de choses, la production agricole en Amérique ne peut pas se mettre en équilibre avec la consommation des objets manufacturés de l’Angleterre ; la dette encourue par l’achat de ces objets ne peut être acquittée en produits ruraux ; les envois de l’Amérique du Nord à l’Angleterre sont resserrés dans d’étroites limites, tandis que ceux de l’Angleterre à l’Amérique du Nord n’en connaissent aucune ; le cours du change entre les deux pays ne peut se remettre de niveau, et la dette de l’Amérique du Nord envers l’Angleterre ne peut se solder que par des envois d’espèces.

    Ces envois d’espèces, sapant dans sa base le système de la circulation de papier, entraînent le discrédit des banques américaines, et, par suite, une révolution générale dans la valeur de la propriété et des marchandises qui se trouvent dans le commerce ; en un mot ces perturbations désorganisatrices des prix et du crédit dont nous avons vu les États-Unis affligés, chaque fois qu’ils n’ont pas pris des mesures pour mettre leurs importations en équilibre avec leurs exportations.

    C’est pour les Américains du Nord une assez triste consolation, que les banqueroutes et le ralentissement des consommations aient rétabli plus tard sur un pied tolérable les échanges entre les deux pays. Car les dérangements et les convulsions dans le commerce et dans le crédit, de même que la réduction des consommations, portent aux forces productives, au bien-être des individus et à l’ordre public, des coups dont on ne se remet pas promptement, et dont, s’ils sont fréquemment répétés, les suites désastreuses ne peuvent manquer d’être durables.

    Les Américains du Nord seront encore moins rassurés par cette thèse de la théorie, qu’il importe peu que les métaux précieux circulent en grandes ou en petites quantités, qu’on ne fait qu’échanger des produits contre des produits, et qu’il est indifférent pour l’individu que cet échange s’opère avec beaucoup ou avec peu d’espèces. Nul doute qu’il importe peu au producteur ou au propriétaire d’un objet que son produit ou sa propriété vaille cent centimes ou cent francs, si avec les cent centimes il peut se procurer autant de satisfactions qu’avec les cent francs. Mais des prix bas ou élevés ne sont indifférents qu’autant qu’ils restent longtemps tels qu’ils sont.

    Si les fluctuations de prix sont fréquentes et fortes, il s’ensuit de graves dérangements dans l’économie des individus comme dans celle de la société. Celui qui a acheté des matières brutes lorsque les prix étaient élevés, ne peut rentrer dans ses déboursés en vendant ses produits fabriqués lorsque les prix sont bas. Celui qui avait acheté des propriétés foncières et qui est resté débiteur d’une portion du prix d’acquisition, devient insolvable et perd même sa propriété ; car, par suite de la diminution des prix, la valeur du bien n’atteint peut-être pas le montant de l’hypothèque. Celui qui avait conclu un bail se trouve ruiné par l’avilissement des prix, ou du moins hors d’état de remplir ses obligations. Plus la hausse et la baisse des prix sont fortes, plus les fluctuations sont répétées, plus la condition économique du pays, et en particulier le crédit, sont affectés. Nulle part ces effets désastreux d’un afflux ou d’un écoulement extraordinaire des métaux précieux ne se révèlent avec plus d’éclat que dans les pays, qui, pour leur approvisionnement en objets manufacturés et pour le débouché de leurs produits agricoles, dépendent entièrement de l’étranger, et dont le commerce est, en grande partie, fondé sur une circulation en papier.

    On sait que la quantité de billets de banque qu’un pays peut mettre et conserver en circulation se règle sur celle des espèces qu’il possède. Chaque banque étend ou restreint sa circulation en papier et ses opérations dans la mesure des sommes de métaux précieux qui se trouvent dans ses caves. Si elle est abondamment pourvue en numéraire, soit de son capital, soit des dépôts qu’elle reçoit, elle accordera des crédits plus considérables, et permettra ainsi à ses débiteurs d’en faire eux-mêmes de plus larges ; de là un accroissement de la consommation et une hausse des prix, particulièrement de la valeur de la propriété foncière. Si, au contraire, elle se dégarnit de métaux précieux dans une proportion sensible, elle limitera ses crédits et déterminera ainsi un resserrement et des crédits et des consommations chez ses propres débiteurs et chez les débiteurs de ceux-ci, et, ainsi de suite, jusqu’à ceux qui ont coutume de consommer à crédit les objets manufacturés qui s’importent. Dans de pareils pays, par conséquent, un écoulement extraordinaire des espèces a pour effet de jeter la perturbation dans tout le système du crédit, dans le commerce de toutes les marchandises et de toutes les denrées, et surtout dans le prix en argent de toutes les propriétés foncières.

    On a voulu trouver la cause de la dernière crise commerciale américaine de même que des précédentes, dans l’organisation des banques et de la circulation du papier ! La vérité est que les banques y ont contribué ainsi qu’on vient de l’indiquer, mais le principe de la crise réside dans ce fait que, depuis l’adoption de l’acte de compromis, la valeur des objets manufacturés importés d’Angleterre a de beaucoup surpassé celle des produits agricoles exportés d’Amérique, et que les États-Unis sont restés ainsi débiteurs envers les Anglais de plusieurs centaines de millions qu’ils n’ont pas pu acquitter avec des produits. Ce qui prouve que ces crises doivent être attribuées à des importations disproportionnées, c’est qu’elles ont constamment éclaté chaque fois que le retour de la paix ou des dégrèvements de douane ont déterminé une inondation d’objets manufacturés, et qu’elles n’ont jamais eu lieu tant que le tarif a tenu l’importation des produits fabriqués en équilibre avec l’exportation des produits agricoles.

    On a voulu aussi expliquer ces crises par les capitaux considérables, qui, dans l’Amérique du Nord, ont été employés dans la construction des canaux et des chemins de fer et qu’on a en majeure partie empruntés à la Grande-Bretagne. La vérité est que ces emprunts ont seulement contribué à prolonger de quelques années et à aggraver la crise, mais qu’eux-mêmes ont été déterminés par le défaut d’équilibre entre l’importation et l’exportation, que, sans cette circonstance, ils n’auraient pas été contractés et n’auraient pas pu l’être.

    L’Amérique du Nord ayant envers l’Angleterre, par suite d’une forte importation d’objets manufacturés, des dettes considérables, qui ne pouvaient être soldées avec des produits agricoles, mais seulement avec des métaux précieux, il était facile aux Anglais (et, en raison de l’inégalité du cours du change et du taux de l’intérêt, ils y avaient avantage) de se faire payer ce solde en actions américaines de chemins de fer, de canaux et de banques ou en fonds publics américains.

    Plus l’importation des objets manufacturés surpassait l’exportation des produits agricoles, plus la demande de ces effets s’animait en Angleterre, plus aux États-Unis on était encouragé à entreprendre des travaux publics. D’un autre côté, à mesure que, dans l’Amérique du Nord, on employait plus de capitaux dans ces entreprises, la demande des objets manufacturés de l’Angleterre augmentait, et en même temps la disproportion entre l’entrée et la sortie.

    Si, d’une part, l’importation des objets manufacturés d’Angleterre aux États-Unis était stimulée par les crédits des banques américaines, de l’autre, la Banque d’Angleterre travaillait dans le même sens par ses propres crédits et par le taux minime de ses escomptes. Il résulte du rapport officiel d’un comité de commerce et de manufactures en Angleterre que, par suite de ses escomptes, la banque avait réduit son encaisse métallique de 8 à 2 millions de liv. sterl. Par là elle diminuait au profit des manufacturiers anglais l’efficacité du système protecteur américain, en même temps qu’elle facilitait et qu’elle encourageait le placement en Angleterre des actions et des effets publics des États-Unis. Car, tant qu’on obtenait en Angleterre de l’argent à 3 pour cent, les entrepreneurs et les négociateurs d’emprunts des États-Unis qui offraient un intérêt de 6 pour cent ne pouvaient pas manquer d’y trouver des preneurs.

    Cet état de choses, qui amena la chute successive des fabriques américaines, procura cependant l’apparence d’une grande prospérité. Car les agriculteurs des Etats-Unis trouvaient dans les ouvriers employés aux travaux publics et payés avec les capitaux anglais le débouché d’une grande partie des denrées que, sous un régime de libre commerce, ils auraient expédiées en Angleterre, ou que, sous un système de protection convenable pour les fabriques du pays, ils auraient vendues à la population manufacturière. Mais, avec la séparation des intérêts nationaux, des relations si peu naturelles ne pouvaient pas durer, et la rupture devait être d’autant plus funeste pour l’Amérique du Nord qu’elle avait été différée plus longtemps. C’était le cas d’un débiteur que son créancier peut soutenir longtemps à l’aide de nouveaux crédits, mais dont la faillite est d’autant plus considérable qu’il a été mis plus longtemps par son créancier à même de continuer de désastreuses opérations.

    La faillite des banques américaines fut provoquée par la sortie extraordinaire des métaux précieux de l’Angleterre à l’étranger, laquelle fut déterminée elle-même par l’insuffisance des récoltes et par les systèmes protecteurs du continent. Nous disons par les systèmes protecteurs du continent ; car, si les marchés de l’Europe eussent été ouverts aux Anglais, ils y auraient soldé en grande partie leurs achats extraordinaires de blés par des envois extraordinaires de produits manufacturés, et leurs espèces, dans le cas où elles se fussent écoulées sur le continent, auraient bientôt repris le chemin de l’Angleterre. Nul doute en pareil cas que les fabriques continentales n’eussent payé par leur chute les frais des opérations commerciales de l’Angleterre et des États-Unis.

    Mais, dans l’état de choses existant, la banque d’Angleterre ne pouvait se tirer d’embarras qu’en limitant ses crédits et en élevant le taux de son escompte. Ces mesures eurent pour objet, non-seulement de faire cesser en Angleterre la demande des actions et des fonds publics des États-Unis, mais encore de faire affluer sur le marché ceux de ces effets qui étaient dans la circulation. Par là, les États-Unis se virent retirer les moyens de faire face à leur déficit courant au moyen d’une nouvelle émission de papier, et la dette entière que, dans le cours de plusieurs années, ils avaient contractée envers l’Angleterre en lui cédant des actions et des fonds publics, leur fut effectivement réclamée. On s’aperçut alors que les espèces qui circulaient en Amérique étaient la propriété des Anglais. Il y a plus, on reconnut que les Anglais pouvaient disposer à leur gré de ces espèces dont la possession servait de base à tout le système de banque et de crédit de l’Union américaine, que, s’ils en disposaient, tout cet édifice croulerait comme un château de cartes, et avec lui le fondement de la valeur de la propriété foncière, par conséquent, l’existence matérielle d’un grand nombre de particuliers. Les banques américaines cherchèrent à détourner leur chute en suspendant leurs paiements en espèces, et c’était là, du moins, le seul moyen de l’adoucir. D’une part elles voulaient gagner du temps afin de diminuer la dette des Etats-Unis avec le produit de la nouvelle récolte de coton et de l’acquitter peu à peu par ce moyen ; de l’autre elles espéraient, par l’interruption des crédits, amoindrir l’importation des objets manufacturés d’Angleterre et la mettre, pour l’avenir, en équilibre avec l’exportation.

    Il est fort douteux que l’exportation du coton en laine puisse fournir le moyen de balancer l’importation des objets fabriqués. Depuis plus de vingt ans, en effet, la production de cet article en surpasse constamment la consommation, de sorte que le prix a toujours été en baissant. Joignez à cela que la fabrication du coton a trouvé une puissante concurrence dans celle du lin, si perfectionnée aujourd’hui à l’aide des machines, et que la production de cette matière en a trouvé une dans les plantations du Texas, de l’Égypte, du Brésil et des Indes orientales. Quoi qu’il en soit, on doit considérer que l’exportation de coton ne profite nullement aux États de l’Union américaine qui consomment le plus d’objets manufacturés anglais.

    Dans ces États, particulièrement dans ceux à qui la culture du blé et l’élève du bétail offrent les moyens d’acheter des produits fabriqués, une crise d’une autre espèce s’annonce en ce moment. Les fabriques américaines ont succombé sous l’importation d’objets manufacturés anglais. Tout le surcroît de population et de capital a reflué ainsi forcément vers l’Ouest. Chaque nouvel établissement augmente au commencement la demande des produits agricoles, mais au bout de quelques années il fournit lui-même un excédant considérable. Tel est déjà le cas dans ces nouveaux établissements. Aussi, dans les années prochaines, les États de l’Ouest expédieront-ils, par les canaux et par les chemins de fer nouvellement construits, d’énormes quantités de denrées à destination des Etats de l’Est, de ces États où, les fabriques ayant été écrasées par la concurrence étrangère, le nombre des consommateurs a diminué et doit diminuer de plus en plus. Il s’ensuivra nécessairement une dépréciation des produits agricoles et des fonds de terre, et, si l’Union ne se hâte de prendre des mesures (1) pour fermer les sources d’où lui viennent les crises monétaires telles que celles qu’on a retracées plus haut, une faillite générale des agriculteurs dans les États qui s’adonnent à la culture du blé est inévitable.

    Cet exposé des relations commerciales entre l’Angleterre et les États-Unis enseigne donc :

    1° Qu’un pays de beaucoup inférieur à l’Angleterre sous le rapport des capitaux et des manufactures, ne peut accorder un large accès aux produits des fabriques de cette puissance, sans devenir d’une manière permanente son débiteur, sans se rendre dépendant de ses institutions de crédit et sans être entraîné dans le tourbillon de ses crises agricoles, manufacturières et commerciales ;

    2° Que les opérations de la Banque d’Angleterre ont pu, au profit des fabriques anglaises et au détriment des fabriques américaines, abaisser sur le marché des États-Unis les prix des articles manufacturés anglais ;

    3° Que, par suite de ces opérations, les Américains ont pu, durant une série d’années, consommer en marchandises importées plus de valeurs qu’ils n’en pouvaient payer avec leurs produits agricoles, et que c’est en exportant des actions et des effets publics qu’ils ont fait face à leur déficit ;

    4° Que, dans de telles circonstances, les Américains se sont servis, pour leur commerce intérieur et pour leurs affaires de banque, d’espèces que la Banque d’Angleterre pouvait à sa volonté retirer à elle en majeure partie ;

    5° Que les fluctuations sur le marché de l’argent exercent en tout état de cause l’influence la plus funeste sur l’économie des nations, et principalement là où une circulation étendue de papier a pour base la possession d’une quantité limitée de métaux précieux ;

    6° Que ces fluctuations et les crises qu’elles amènent ne peuvent être prévenues et qu’un système solide de crédit ne peut être fondé qu’au moyen de l’équilibre entre les importations et les exportations.

    7° Que cet équilibre s’établit d’autant plus difficilement que les produits manufacturés de l’étranger sont admis à rivaliser plus librement avec ceux du pays, et que l’exportation des produits agricoles du pays est plus restreinte par les tarifs étrangers ; que cet équilibre, enfin, sera d’autant moins troublé que le pays dépendra moins de l’étranger pour l’achat des articles fabriqués et pour la vente des produits du sol.

    Ces enseignements sont confirmés par l’expérience de la Russie.

    On se rappelle les convulsions du crédit public dans l’empire russe, tant que le marché de ce pays resta ouvert à l’inondation des articles manufacturés de l’Angleterre ; rien de pareil ne s’est reproduit depuis l’établissement du tarif des douanes de 1821.

    Évidemment la théorie régnante est tombée dans l’extrême opposé aux erreurs de ce qu’on appelle le système mercantile. Sans doute, on avait tort de prétendre que la richesse des nations ne consiste qu’en métaux précieux ; qu’une nation ne peut s’enrichir qu’en exportant plus de marchandises qu’elle n’en importe, de manière à effectuer la balance en important des métaux précieux. Mais la théorie régnante se trompe aussi quand elle soutient que, dans l’état actuel du monde, la quantité de métaux qui circulent dans un pays n’importe nullement, que la crainte d’en posséder trop peu est frivole, qu’il faudrait encourager leur exportation plutôt que leur importation, etc. Ce raisonnement n’est juste qu’autant que tous les peuples du monde seraient unis par un lien fédéral, qu’il n’existerait de restrictions d’aucune espèce à l’égard de nos produits agricoles chez les peuples dont nous ne pouvons payer les articles fabriqués qu’à l’aide de ces produits, que les vicissitudes de la guerre et de la paix n’occasionneraient  aucune fluctuation dans la production, dans la consommation et dans les prix, que les grands établissements de crédit ne chercheraient pas à étendre sur d’autres nations leur influence dans l’intérêt particulier de la nation à laquelle ils appartiennent. Mais, tant que des nationalités séparées subsisteront, la prudence commandera aux grands États de se préserver, au moyen de leur politique commerciale, de ces fluctuations monétaires et de ces révolutions dans les prix qui bouleversent toute leur économie intérieure, et ce but ne sera atteint que par un exact équilibre entre l’industrie manufacturière du pays et son agriculture, entre ses importations et ses exportations.

    Il est manifeste que la théorie régnante n’a pas distingué, dans le commerce international, la possession des métaux précieux d’avec la faculté de disposer de ces métaux. Déjà, la nécessité de cette distinction apparaît dans les relations privées. Personne ne veut conserver l’argent, chacun cherche à s’en défaire aussi promptement que possible, mais chacun travaille à pouvoir disposer en tout temps de la somme dont il peut avoir besoin. L’indifférence pour la possession des espèces se mesure partout sur le degré de l’opulence. Plus l’individu est riche, moins il tient à la possession effective des espèces, pourvu qu’il puisse disposer à toute heure de celles qui se trouvent dans les caisses des autres. Plus il est pauvre, au contraire, moins il est en mesure de disposer de l’argent placé dans des mains étrangères, et plus il doit s’appliquer avec soin à garder une réserve. Il en est de même chez les nations industrieuses et chez les nations sans industrie. Si, en général, l’Angleterre s’inquiète peu de la quantité de lingots d’or et d’argent qui s’exportent de chez elle, elle sait fort bien qu’un écoulement extraordinaire des métaux précieux a pour effet, d’une part une hausse de la valeur de ces métaux ainsi que du taux de l’escompte, de l’autre une baisse de prix pour les articles fabriqués, et qu’une plus grande exportation d’articles fabriqués ou la réalisation des actions ou des effets publics étrangers la remet promptement en possession des espèces nécessaires à son commerce. L’Angleterre est le riche banquier qui, sans avoir un écu dans sa poche, peut tirer la somme qu’il lui plaît sur ses correspondants auprès ou au loin. Mais lorsqu’un écoulement extraordinaire de l’argent a lieu chez des nations purement agricoles, la situation de celles-ci est loin d’être aussi favorable ; les moyens qu’elles possèdent de se procurer les espèces dont elles ont besoin sont bornés, non seulement par la faible valeur échangeable de leurs produits agricoles, mais aussi par les obstacles que les tarifs étrangers mettent à l’exportation de ces denrées. Elles ressemblent à l’homme pauvre qui ne peut pas tirer de lettre de change sur ses correspondants, sur lequel il en est tiré, au contraire, lorsque le riche est dans l’embarras, et qui, par conséquent, ne peut considérer comme sa propriété ce qui se trouve entre ses mains.

    Cette faculté de disposer de la quantité d’espèces constamment requise pour son commerce intérieur, la nation l’acquiert principalement par la production des marchandises et des valeurs dont la puissance d’échange se rapproche le plus de celle des métaux précieux.

    Le degré différent de puissance d’échange dans les divers objets a été négligé par l’école dans son étude du commerce international, tout autant que la faculté de disposer des métaux précieux. Si nous examinons, sous ce rapport, les différentes valeurs qui se trouvent dans le commerce, nous remarquons qu’un grand nombre d’entre elles ont été fixées de telle manière qu’elles ne sont réalisables que sur place, et même que leur vente est accompagnée des plus grands frais ainsi que des plus grandes difficultés. Elles comprennent plus des trois quarts de la richesse nationale, notamment les biens immeubles et les instruments qui y sont attachés. Quelque considérable que soit la fortune territoriale d’un individu, il ne peut pas envoyer ses champs et ses prés à la ville pour acheter des espèces ou des marchandises. Il peut, sans doute, hypothéquer ses valeurs, mais il faut qu’il trouve un prêteur ; plus il s’éloigne de sa propriété, moins il a de chances de rencontrer ce qu’il cherche.

    Après les valeurs attachées à une localité, les produits agricoles, si l’on en excepte les denrées coloniales et un petit nombre d’articles d’un grand prix, possèdent, dans le commerce international, la moindre puissance d’échange. La plus grande partie de ces valeurs, telles que matériaux de construction, combustibles, céréales, fruits et bétail, ne trouvent de débouché que dans le voisinage, et quand elles surabondent, il faut qu’elles soient mises en magasin pour pouvoir être réalisées. Lorsque de pareils produits vont à l’étranger, leur débouché se borne à quelques nations manufacturières et commerçantes ; et, chez celles-ci encore, il est le plus souvent subordonné au taux des droits d’entrée et au résultat de la récolte. L’intérieur de l’Amérique du Nord a beau être surchargé de bétail et de denrées, il ne pourrait, par l’exportation de ce trop-plein, se procurer des sommes considérables de métaux précieux de l’Amérique du Sud, de l’Angleterre ou du continent européen.

    Les produits fabriqués d’un usage général ont une puissance d’échange incomparablement supérieure. Ils se vendent habituellement sur tous les marchés ouverts, et, dans les temps de crise où les prix tombent, sur ceux mêmes où les droits protecteurs n’ont été calculés que pour les temps ordinaires. Ces valeurs sont, évidemment celles dont la puissance d’échange se rapproche le plus de celle des métaux précieux, et l’expérience de l’Angleterre montre que, lorsque de mauvaises récoltes provoquent des crises monétaires, une exportation plus considérable de produits des manufactures ainsi que des actions et des effets publics étrangers, rétablit promptement l’équilibre. Ces actions et ces effets publics étrangers, dont la possession est évidemment le résultat de balances favorables déterminées par des envois de produits fabriqués, mettent entre les mains de la nation manufacturière des lettres de change, portant intérêt sur la nation agricole, lettres qui, dans un besoin extraordinaire de métaux précieux, peuvent être tirées, avec perte, il est vrai, pour le particulier détenteur, comme se vendent les produits fabriqués lors d’une crise monétaire, mais avec un immense profit pour la nation dont la prospérité économique se trouve ainsi maintenue.

    Bien que l’école ait fort maltraité la doctrine de la balance du commerce, les observations qui précèdent nous encouragent à exprimer ici l’opinion que, entre de grandes nations indépendantes, il existe quelque chose comme une balance du commerce, qu’il serait dangereux pour de grandes nations d’être longtemps dans un désavantage marqué sous ce rapport et qu’une sortie considérable et continue des métaux précieux y entraînerait de graves révolutions dans le système de crédit et dans les prix. Nous sommes loin de vouloir réchauffer la doctrine de la balance du commerce, telle que l’entendait ce qu’on appelle le système mercantile, et de prétendre qu’une nation doive mettre obstacle à l’exportation des métaux précieux, ou qu’elle ait à tenir un compte sévère avec chaque pays en particulier, ou que, dans le commerce entre de grands peuples, il faille s’arrêter à quelque millions de différence entre l’importation et l’exportation. Ce que nous contestons est seulement ceci, qu’une nation grande et indépendante puisse, ainsi que le prétend Adam Smith à la fin du chapitre qu’il a consacré à cette matière, importer chaque année sensiblement plus de valeurs en produits du sol et des fabriques qu’elle n’en exporte, voir diminuer chaque année la quantité de métaux précieux qu’elle possède et y substituer une circulation de papier, qu’elle puisse enfin contracter envers une autre nation une dette toujours croissante, et cependant devenir de plus en plus prospère.

    C’est uniquement cette thèse soutenue par Adam Smith et reproduite par son école, que nous déclarons cent fois contredite par l’expérience, contraire à la nature des choses bien observée, absurde en un mot, pour rendre à Adam Smith l’expression énergique que lui-même emploie.

    Bien entendu, il ne s’agit pas ici des contrées qui produisent elles-mêmes avec avantage les métaux précieux, et ou, par conséquent, l’exportation de ces articles présente tout à fait le caractère d’une exportation de produits fabriqués. Il n’est pas question non plus de cette différence dans la balance commerciale qui doit nécessairement se produire, lorsque la nation évalue les objets tant exportés qu’importés d’après les prix de ses places maritimes. En pareil cas il est évident que ses importations doivent excéder ses exportations de tout le montant des profits de son commerce, et cette circonstance est tout à son avantage. Encore moins contesterons-nous que, dans certains cas extraordinaires, la supériorité de l’exportation dénote des pertes plutôt que des gains, par exemple lorsque des valeurs ont péri dans un naufrage. L’école a tiré habilement parti de toutes ces illusions, résultat d’une appréciation étroite de comptoir, pour nier aussi les inconvénients d’une disproportion effective, persévérante, énorme entre les importations et les exportations d’un grand pays, d’une disproportion exprimée par des chiffres considérables comme pour la France en 1786, pour la Russie en 1820 et 1821, et pour l’Amérique du Nord après l’acte de compromis.

    Enfin, et il importe d’en faire la remarque, nous ne voulons pas parler des colonies, ni des pays qui ne s’appartiennent pas, ni des petits États et des villes libres isolées, mais des nations complètes, grandes, indépendantes, qui possèdent un système de commerce à elles, un système national agricole et manufacturier, un système national de circulation et de crédit.

    Il est évidemment dans la nature des colonies que leurs exportations surpassent sensiblement et constamment leurs importations, sans qu’on en puisse conclure l’accroissement ou la diminution de leur prospérité. La colonie prospère toujours dans la mesure où le montant total de ses importations et de ses exportations augmente chaque année. Si ses envois de denrées tropicales excèdent sensiblement et constamment les retours qu’elle fait en articles manufacturés, c’est surtout apparemment parce que ses propriétaires résident dans la métropole et qu’ils font venir leurs revenus sous la forme de denrées coloniales en nature ou sous celle du prix qu’on en a retiré. Si, au contraire, l’importation des articles fabriqués l’emporte dans une forte proportion, cela peut tenir principalement à ce que l’émigration et l’emprunt font passer chaque année dans la colonie des quantités considérables de capitaux. Ce dernier état de choses est extrêmement favorable à la prospérité de la colonie. Il peut durer des siècles, et, pendant sa durée, les crises commerciales sont rares ou impossibles, parce que la colonie n’est lésée, ni par la guerre, ni par des mesures hostiles, ni par les opérations de la banque métropolitaine, et, qu’au lieu d’avoir un système propre et indépendant de commerce, de crédit et d’industrie, elle est protégée et soutenue par les institutions de crédit et par les lois de la métropole.

    De telles relations ont existé utilement durant des siècles entre l’Amérique du Nord et l’Angleterre ; elles subsistent encore aujourd’hui entre l’Angleterre et le Canada, et il est probable qu’elles dureront des siècles entre l’Angleterre et l’Australie.

    Mais elles s’altèrent essentiellement du jour où la colonie s’émancipe et prétend aux attributs d’une grande et indépendante nationalité, à une politique à elle, à un système propre de commerce et de crédit. Alors, l’ancienne colonie fait des lois pour aider au développement de sa marine marchande et de sa force navale ; elle établit en faveur de son industrie un système de douanes ; elle fonde une banque nationale, etc. si du moins elle se sent appelée par ses ressources navales, physiques et économiques à devenir une nation manufacturière et commerçante. De son côté, la métropole entrave la navigation, le commerce et l’agriculture de son ancienne possession, et n’emploie ses institutions de crédit que dans son propre intérêt.

    Or, c’est justement par l’exemple des colonies de l’Amérique du Nord avant la guerre de l’indépendance, qu’Adam Smith veut prouver la maxime paradoxale qu’on a plus haut rappelée qu’un pays peut augmenter son exportation d’or et d’argent, restreindre sa circulation en métaux précieux, étendre sa circulation en papier, voir grossir sa dette envers une autre nation, et, cependant, jouir d’une prospérité toujours croissante. Adam Smith s’est bien gardé de citer l’exemple de deux nations depuis longtemps indépendantes l’une de l’autre, et rivales en navigation, en commerce, en industrie manufacturière et en agriculture ; à l’appui de son opinion il n’allègue que les relations d’une colonie avec sa métropole. S’il avait vécu jusqu’à notre époque et écrit actuellement son ouvrage, il se fût bien gardé de citer l’exemple des États-Unis, qui prouve justement le contraire de ce qu’il voulait prouver.

    Puisqu’il en est ainsi, pourrait-on nous objecter, il serait beaucoup plus avantageux pour les États-Unis de revenir à la condition de colonies anglaises. À cela nous répondrons : Oui, si l’Amérique du Nord ne sait pas tirer parti de son indépendance pour se donner une industrie nationale, un système propre et indépendant de commerce et de crédit. Car, ne voit-on pas que, si ces colonies ne se fussent pas séparées, la législation anglaise des céréales ne fût pas née, que l’Angleterre n’eût pas frappé de droits exorbitants le tabac américain, que des masses de bois de construction eussent été sans relâche expédiées des États-Unis en Angleterre, que l’Angleterre, loin de penser à encourager dans d’autres pays la production du coton, se fût appliquée à conserver aux Américains du Nord le monopole de cet article ; que des crises commerciales, comme celles qui ont affligé l’Amérique du Nord depuis un certain nombre d’années, n’eussent pas éclaté. Oui, si les Etats-Unis ne veulent ou ne peuvent avoir des fabriques, fonder un système durable de crédit, posséder des forces navales, dans ce cas, les habitants de Boston ont inutilement jeté le thé à la mer, les Américains n’ont fait que déclamer vainement sur l’indépendance et sur la grandeur future de leur pays ; et ce qu’ils ont de mieux à faire est de rentrer le plus tôt possible dans la dépendance de l’Angleterre. Alors l’Angleterre leur viendra en aide au lieu de les entraver, et elle ruinera leurs concurrents dans la culture du coton et dans celle des céréales, au lieu de leur en susciter de nouveaux par tous les moyens. La Banque d’Angleterre établira des succursales dans l’Amérique du Nord, le gouvernement anglais favorisera l’émigration ainsi que les envois de capitaux aux États-Unis ; et d’une part en anéantissant les fabriques américaines, de l’autre en encourageant l’exportation des produits bruts américains en Angleterre, il travaillera avec un soin paternel à prévenir le retour des crises et à maintenir constamment en équilibre les importations et les exportations de la colonie. En un mot, les propriétaires d’esclaves et les planteurs de coton verront alors se réaliser leurs plus beaux rêves.

    Depuis longtemps, en effet, un pareil avenir satisfait mieux le patriotisme, les intérêts et les besoins de ces planteurs que l’indépendance et la grandeur des États-Unis. Ce n’est que dans la première exaltation de la liberté et de l’affranchissement qu’ils ont rêvé l’indépendance industrielle. Mais bientôt ils se sont refroidis, et, depuis un quart de siècle, la prospérité des fabriques dans les États du Centre et de l’Est les offusque ; ils essayent de prouver dans le congrès que la prospérité américaine dépend de la domination industrielle de l’Angleterre sur les États-Unis. Que signifie ce langage, sinon que l’Amérique du Nord serait plus riche et plus heureuse si elle redevenait colonie de l’Angleterre ?

    En général il nous semble que les partisans de la liberté commerciale seraient, en ce qui touche les crises monétaires et la balance du commerce, de même qu’à l’égard de l’industrie manufacturière, plus conséquents avec eux-mêmes, s’ils conseillaient franchement à toutes les nations de se soumettre à l’Angleterre et d’obtenir ainsi les avantages attachés à la condition de colonies anglaises. Cet état d’assujettissement serait évidemment beaucoup plus favorable à leurs intérêts matériels que la situation fausse de ces peuples, qui, sans posséder un système propre d’industrie, de commerce et de crédit, affectent néanmoins l’indépendance vis-à-vis de l’Angleterre. Ne voit-on pas comme le Portugal eût gagné, si, depuis le traité de Méthuen, il eût été gouverné par un vice-roi anglais, si l’Angleterre y eût acclimaté ses lois et son esprit national, et eût prit ce pays sous sa tutelle comme elle a fait des Indes orientales ? Ne voit-on pas combien ce régime eût été avantageux pour l’Allemagne, pour tout le continent européen ?

    L’Inde, il est vrai, a vu son industrie manufacturière ruinée ; mais n’a-telle pas immensément profité sous le rapport de l’agriculture et de l’exportation de ses produits agricoles ? Les guerres entre ses nababs n’ont-elles pas cessé ? Ses princes et ses rois ne sont-ils pas heureux ? N’ont-ils pas conservé leurs vastes revenus ? Ne se voient-ils pas entièrement affranchis des pénibles soucis du gouvernement ?

    Au surplus, il est digne de remarque, et, bien que ces contradictions soient familières à ceux qui, comme Adam Smith, s’appuient sur des paradoxes, que cet écrivain célèbre, après toute son argumentation contre l’existence d’une balance commerciale, reconnaît néanmoins quelque chose qu’il appelle la balance entre la consommation et la production d’un pays, mais qui, examiné de près, est tout simplement notre balance du commerce réelle et effective. Un pays dont les exportations sont dans un équilibre convenable avec les importations, peut être assuré de ne pas consommer sensiblement plus de valeurs qu’il n’en produit ; tandis que celui qui, durant une suite d’années, comme dans ces derniers temps l’Amérique du Nord, importe des articles des fabriques étrangères pour des valeurs plus considérables qu’il n’exporte de ses produits agricoles, peut être certain qu’il consomme beaucoup plus de marchandises étrangères qu’il n’en produit d’indigènes. N’est-ce pas là ce qui ressort des crises de la France en 1788 et 1789, de la Russie en 1820 et 1821, et des États-Unis depuis 1833 ?

    Pour terminer ce chapitre, nous nous permettrons d’adresser quelques questions à ceux qui rangent parmi les fables surannées la doctrine tout entière de la balance du commerce :

    Pourquoi une balance sensiblement et constamment défavorable a-t-elle toujours eu pour cortège, dans tous les pays qui l’avaient contre eux, les colonies exceptées, des crises commerciales, des perturbations dans les prix, des embarras financiers et une faillite générale des établissements de crédit de même que des négociants, des manufacturiers et des agriculteurs ?

    Pourquoi les pays qui avaient la balance décidément en leur faveur ont-ils toujours présenté les phénomènes contraires, et pourquoi les crises commerciales de ceux avec lesquels ils entretenaient des relations n’ont-ils réagi sur eux que momentanément ?

    Pourquoi, depuis que la Russie produit elle-même la plus grande partie des articles manufacturés qu’elle consomme, la balance du commerce est-elle décidément et constamment en sa faveur ? D’où vient que depuis lors on n’y entend plus parler de convulsions économiques et que la prospérité de cet empire s’est accrue d’année en année ?

    D’où vient qu’aux États-Unis les mêmes causes ont toujours produit les mêmes effets ?

    Pourquoi, lorsque l’acte de compromis eut provoqué une grande importation de produits fabriqués aux États-Unis, la balance du commerce leur a-t-elle été, pendant une suite d’années, si remarquablement défavorable, et pourquoi s’en est-il suivi des convulsions si fortes et si prolongées dans leur économie intérieure ?

    Pourquoi en ce moment les États-Unis se voient-ils tellement encombrés de produits bruts de toute sorte, coton, tabac, bétail, céréales, etc. que les prix ont partout baissé de moitié, et pourquoi néanmoins sont-ils hors d’état de rétablir l’équilibre entre leurs exportations et leurs importations, d’éteindre leur dette envers l’Angleterre et de rétablir sur des bases solides leur système de crédit ?

    S’il n’y a point de balance de commerce, on s’il importe peu qu’elle soit pour ou contre nous, s’il est indifférent de voir sortir en grande ou en petite quantité les métaux précieux du pays, pourquoi l’Angleterre, lors d’une mauvaise récolte, le seul cas où elle ait la balance contre elle, compare-t-elle avec inquiétude et tremblement ses exportations avec ses importations ? D’où vient qu’elle compte alors chaque once d’or ou d’argent qu’elle importe, ou qu’elle exporte, et que sa banque s’occupe avec anxiété à empêcher la sortie des métaux précieux et à en favoriser l’entrée ? Si la balance du commerce était une exploded fallacy (2), nous le demandons, pourquoi, dans de pareils temps, ne trouve-t-on pas un seul journal anglais où il n’en soit question comme de l’affaire la plus sérieuse du pays ?

    D’où vient qu’aux États-Unis les mêmes esprits qui qualifiaient d’exploded fallacy la balance du commerce avant l’acte de compromis, n’ont pas cessé depuis d’en parler comme de l’affaire la plus sérieuse du pays ?

    Pourquoi, enfin, si la nature des choses procure constamment à chaque pays la quantité de métaux précieux dont il a besoin, la Banque d’Angleterre essaie-t-elle de se rendre favorable cette nature des choses par la limitation de ses crédits et par l’élévation du taux de son escompte, et pourquoi les banques américaines se voient-elles de temps en temps obligées de suspendre leurs paiements en espèces, jusqu’au rétablissement d’un certain équilibre entre les importations et les exportations (3) ?

   

   
 

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1 - J’ai déjà eu occasion de dire que de pareilles mesures ont été prises depuis la publication du Système national. (H. R.)

 

2 - Un mensonge décrié.

 

3 - C’est un des titres de gloire d’Adam Smith et de J.-B. Say d’avoir mis en lumière les illusions de la théorie de la balance du commerce, illusions qu’on doit croire à peu près dissipées aujourd’hui, dans lesquelles, en tout cas, les partisans de la protection douanière ne cherchent plus d’arguments. Il n’existe pas moins entre les importations et les exportations un équilibre dont le défaut amène des crises ; et il est évident qu’une nation qui, par apathie, par découragement, ou par toute autre cause, ne pourrait pas solder avec ses produits les produits qu’elle aurait reçus de l’étranger, marcherait vers sa ruine. En cette matière, List rectifie heureusement ou plutôt il complète des prédécesseurs exclusivement préoccupés du soin de combattre les erreurs accréditées de leur temps. (H. R.)

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