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3 janvier 2005 1 03 /01 /janvier /2005 00:10

LIVRE PREMIER : L'histoire

 

Chapitre IV : Les Anglais

 

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 Friedrich ListFriedrich List

 


 

 

 

    Nous avons vu, à l’occasion des Anséates, comment en Angleterre la culture du sol et l’élève du bétail furent stimulées par le commerce extérieur, comment plus tard l’immigration de fabricants étrangers persécutés dans leurs pays et les encouragements du gouvernement firent peu à peu prospérer l’industrie des laines, comment enfin, par suite de ce progrès et des mesures aussi habiles qu’énergiques de la reine Élisabeth, le commerce extérieur du Pays, d’abord presque entièrement accaparé par les étrangers, passa aux mains des nationaux.

    Après avoir ajouté quelques observations sur l’origine de l’industrie anglaise, nous reprendrons ici l’historique du développement économique de l’Angleterre au point où nous l’avons laissé dans le second chapitre.

    La grandeur industrielle et commerciale de l’Angleterre dérive principalement de l’élève du bétail et de la fabrication des laines. Quand les Anséates abordèrent dans ce pays, la culture du sol y était détestable, et l’élève du bétail de peu d’importance. Le fourrage d’hiver manquait ; il fallait tuer en automne une grande partie des animaux domestiqués. On avait donc ni fonds de bétail ni engrais. Comme dans toutes les contrées incultes, telles que jadis l’Allemagne et aujourd’hui encore les solitudes de l’Amérique, on se nourrissait surtout de chair de porc, ce qui se conçoit aisément. Les porcs exigeaient peu de surveillance, cherchaient eux-mêmes leur nourriture, la trouvaient abondamment dans les forêts et dans les champs non cultivés, et il suffisait de conserver pendant l’hiver un petit nombre de laies, pour retrouver au printemps suivant des troupeaux considérables.

    Mais le commerce étranger eut pour effet de restreindre l’élève des porcs, d’étendre celle des moutons, d’améliorer en général la culture du sol et l’éducation du bétail.

    On trouve dans l’Histoire d’Angleterre de Hume de très intéressantes données sur l’agriculture anglaise au commencement du quatorzième siècle. En 1327, lord Spencer comptait sur 63 domaines 28 000 moutons, 1 000 boeufs, 1 200 vaches, 560 chevaux et 2 000 porcs, soit par domaine environ 450 moutons, 35 bêtes à cornes, 9 chevaux et 32 porcs. On voit quelle proportion favorable le nombre des moutons présente déjà comparativement à celui des autres espèces d’animaux. Les gros profits que l’aristocratie anglaise retirait de l’élève des moutons, lui donnèrent du goût pour l’industrie et pour les perfectionnements agricoles à une époque où, dans la plupart des pays du continent, la noblesse ne connaissait pas de meilleur emploi de ses propriétés que l’entretien d’un grand nombre de bêtes fauves, ni de plus glorieuse occupation que celle de nuire aux villes et à leur commerce par toutes sortes d’actes hostiles.

    Les troupeaux de moutons devinrent alors si nombreux, comme où l’a vu récemment en Hongrie, que, sur beaucoup de propriétés, on comptait de 10 000 à 94 000 têtes. Dans un tel état de choses, la fabrication des laines, qui, déjà sous les règnes précédents, avait accompli de notables progrès, ne put manquer d’atteindre promptement un haut degré de prospérité sous l’influence des mesures prises par la reine Élisabeth (1).

    Dans le mémoire plus haut mentionné, par lequel les Anséates réclamaient de la Diète germanique des mesures de rétorsion, l’exportation des draps de l’Angleterre est estimée à 200 000 pièces, et déjà, sous Jacques Ier, la valeur des draps anglais exportés avait atteint le chiffre énorme de 2 millions de livres sterling, tandis qu’en 1354 celle des laines exportées ne s’élevait qu’à 277 000 livres, et celle des autres articles à 16 400. Jusqu’au règne du prince que je viens de nommer, la plupart des draps étaient envoyés en Belgique pour y être teints et apprêtés ; mais, en conséquence des mesures de protection et d’encouragement adoptées par Jacques Ier et par Charles Ier, l’apprêt se perfectionna tellement en Angleterre, que l’importation des draps fins y cessa presque entièrement et qu’elle n’exporta plus que des draps teints et apprêtés.

    Pour donner une idée exacte et complète de ces résultats de la politique commerciale anglaise, on doit remarquer qu’avant le grand essor qu’ont pris dans ces derniers temps les industries du lin, du coton, de la soie et du fer, la fabrication du drap offrait le moyen d’échange le plus important de beaucoup, tant avec tous les pays d’Europe et particulièrement de l’Europe du Nord qu’avec le Levant et les Indes orientales et occidentales. On peut en juger par ce fait que, dès le temps de Jacques Ier, les articles en laine entraient pour les neuf dixièmes dans l’ensemble des exportations anglaises (2).

    Cette industrie fournit à l’Angleterre les moyens de supplanter les Anséates sur les marchés de la Russie, de la Suède, de la Norwége et du Danemark, et d’attirer à elle la meilleure part du commerce du Levant et des deux Indes. Ce fut elle qui développa l’exploitation du charbon de terre ; de là un cabotage considérable et une pêche active, ces deux bases de la puissance maritime, qui rendirent l’acte de navigation possible et fondèrent ainsi la suprématie navale du pays. Autour d’elle s’élevèrent toutes les autres branches de fabrication comme autour d’un tronc commun, et c’est ainsi qu’elle fut le principe de la grandeur industrielle, commerciale et maritime de l’Angleterre.

    Cependant les autres branches d’industrie n’étaient point négligées. Déjà, sous la reine Elisabeth, l’importation des métaux, des cuirs ouvrés et d’une multitude d’autres objets fabriqués avait été interdite (3), en même temps que l’immigration de mineurs et de forgerons allemands avait été encouragée. Auparavant on achetait des navires anséates ou on faisait construire dans les ports de la Baltique ; Élisabeth, à l’aide de restrictions et d’encouragements, introduisit dans le pays l’art de la construction. Le bois nécessaire à cet effet s’importa des Etats du Nord-Est, ce qui accrut énormément les envois de l’Angleterre dans ces pays. On avait appris des Hollandais à pêcher le hareng, des Basques à pêcher la baleine, et l’on avait stimulé l’une et l’autre pêche au moyen de primes. Jacques Ier eut particulièrement à cœur le développement de la construction navale et des pêcheries. Quelque ridicules que puissent nous paraître les infatigables exhortations à manger du poisson que ce roi adressait à ses sujets, nous devons rendre cette justice qu’il avait compris de quoi dépendait l’avenir du peuple anglais. L’immigration des fabricants chassés de Belgique et de France par Philippe II et par Louis XIV ajouta immensément à l’habileté industrielle et au capital manufacturier de l’Angleterre. Elle leur doit ses fabriques de tissus de laine fins ; ses progrès dans la chapellerie, dans la verrerie, dans la papeterie, dans l’horlogerie, dans l’industrie du lin et dans cette de la soie, et une partie de ses usines métallurgiques ; toutes ces branches de travail, elle sut les faire fleurir promptement au moyen de prohibitions ou de droits élevés (4).

    Cette île emprunta à tous les pays du continent leurs arts particuliers, et les acclimata chez elle sous l’abri de son système douanier. Il fallut que Venise, entre autres industries de luxe, lui cédât celle du cristal, et la Perse elle-même celle des tapis.

    Une fois en possession d’une industrie, elle l’entourait pendant des siècles de sa sollicitude, comme un jeune arbre qui a besoin d’appuis et de soins. Celui qui ignore qu’à force de labeur, d’adresse et d’économie une industrie devient avantageuse avec le temps, et que, dans un pays suffisamment avancé dans son agriculture et dans sa civilisation générale, de nouvelles fabriques, convenablement protégées, quelque imparfaits, quelque coûteux que soient au commencement leurs produits, peuvent, à l’aide de l’expérience et de la concurence du dedans, égaler sous tous les rapports les fabriques anciennes de l’étranger ; celui qui ne sait pas que la prospérité d’une fabrication spéciale est subordonnée à celle d’un grand nombre d’autres, et qui ne comprend pas à quel point une nation peut développer ses forces productives, quand elle veille sans relâche à ce que chaque génération poursuive l’oeuvre du progrès industriel en la prenant là ou la génération précédente l’a laissée ; celui-là doit commencer par étudier l’histoire de l’industrie anglaise, avant de se mettre à bâtir des systèmes et à donner des conseils aux hommes d’Etat qui ont les destinées des peuples entre les mains.

    Sous Georges Ier, les hommes d’État de l’Angleterre étaient depuis longtemps édifiés sur les fondements de la grandeur du pays. Les ministres de ce roi lui firent prononcer ces paroles lors de l’ouverture du parlement de 1721 : « Il est évident que rien ne contribue autant au développement de la prospérité publique que l’exportation des objets manufacturés et l’importation des matières brutes (5). » Tel était, depuis des siècles, le principe dirigeant de la politique commerciale de l’Angleterre ; telle avait été précédemment celle de Venise. C’est aujourd’hui encore comme au temps de la reine Élisabeth. Les fruits que ce principe a portés, sont visibles pour tous. Les théoriciens ont prétendu depuis que l’Angleterre était devenue riche et puissante, non à cause, mais en dépit de sa politique commerciale. On pourrait soutenir tout aussi bien qu’un arbre est devenu fort et fertile, non à cause, mais en dépit des étais qui l’ont soutenu dans ses premières années.

    L’histoire de l’Angleterre nous montre aussi le rapport intime qui existe entre la politique générale et l’économie politique. Évidemment, l’établissement de fabriques en Angleterre et l’accroissement de population qui s’ensuivit, déterminèrent une forte demande de poisson salé et de charbon de terre, ce qui exigea l’emploi d’une plus grande quantité de bâtiments à la pêche et au cabotage. La pêche et le cabotage étaient entre les mains des Hollandais. Encouragés par des droits élevés et par des primes, les Anglais, à leur tour, s’adonnèrent à la pêche, et l’acte de navigation leur assura le transport du charbon et les transports maritimes en général. La marine commerciale de l’Angleterre augmenta, et ses forces navales prirent une extension proportionnée ; ce qui la mit en mesure de tenir tête aux flottes hollandaises. Peu après la promulgation de l’acte de navigation, éclata entre l’Angleterre et la Hollande une guerre maritime, dans laquelle le commerce des Hollandais avec les pays de l’autre côté du canal fut presque complètement interrompu et leur navigation dans la mer du Nord et dans la mer Baltique à peu près anéantie par les corsaires anglais. Hume évalue à 1 600 le nombre des bâtiments hollandais tombés entre les mains des Anglais, et Davenant assure dans son ouvrage sur les revenus publics, que, vingt ans après la publication de l’acte de navigation, la marine marchande de l’Angleterre avait doublé.

    Parmi les conséquences les plus notables de l’acte de navigation, il faut ranger :
    1° L’extension du commerce de l’Angleterre avec tous les États du Nord, avec l’Allemagne et la Belgique, commerce consistant en exportation d’articles fabriqués et en importation de matières brutes, et dont, suivant une observation d’Anderson, année 1603, elle avait été à peu près exclue par les Hollandais ;
    2° Un développement extraordinaire du commerce de contrebande avec l’Espagne et le Portugal ainsi qu’avec leurs colonies des Indes occidentales ;
    3° Un accroissement considérable de la part des Anglais à la pêche du hareng et à celle de la baleine, dont les Hollandais avaient à peu près le monopole ;
    4° La conquête, en 1655, de la plus importante colonie de l’Angleterre dans les Indes occidentales, de la Jamaïque, et avec elle du commerce des sucres ;
    5° Mais surtout la conclusion, en 1703, avec le Portugal du traité de Methuen, sur lequel nous nous arrêterons à l’occasion de l’Espagne et du Portugal. Par ce traité, les Hollandais et les Allemands perdirent entièrement un commerce étendu avec le Portugal et ses colonies ; le Portugal fut complètement asservi à l’Angleterre, et l’Angleterre fut en mesure, avec l’or et l’argent que lui procurait son commerce avec cette contrée, d’accroître immensément ses relations avec les Indes orientales et la Chine, de fonder plus tard son vaste empire de l’Inde et d’expulser les Hollandais de leurs principales positions.

    Ces deux dernières conséquences se tiennent de très-près. L’art avec lequel les Anglais surent se faire du Portugal et de l’Inde les instruments de leur grandeur, est particulièrement digne d’attention. Le Portugal et l’Espagne n’avaient guère à offrir que des métaux précieux ; indépendamment des draps, c’étaient surtout des métaux précieux que demandait l’Orient. Jusque-là tout allait bien. Mais l’Orient n’avait guère à vendre que des étoffes de coton et de soie, ce qui ne s’ajustait pas avec la règle précitée des ministres anglais, de n’importer que des matières brutes et de n’exporter que des produits fabriqués. Que firent-ils donc ? Se contentèrent-ils des profits que leur promettait d’une part le commerce des draps avec le Portugal, de l’autre le commerce des tissus de soie et de coton avec les Indes orientales ? Nullement. Les ministres anglais avaient la vue plus longue. S’ils avaient permis en Angleterre la libre importation des tissus de coton et de soie de l’Inde, les fabriques anglaises de tissus de coton et de soie se seraient immédiatement arrêtées. L’Inde avait pour elle non-seulement le bas prix de la matière première et de la main-d’oeuvre, mais encore une longue pratique, une dextérité traditionnelle. Sous le régime de la concurrence, l’avantage lui était assuré ; mais l’Angleterre ne voulait pas fonder des établissements en Asie, pour tomber sous leur joug manufacturier. Elle aspirait à la domination commerciale, et elle comprenait que, de deux pays qui trafiquent librement l’un avec l’autre, celui qui vend des produits fabriqués domine, tandis que celui qui ne peut offrir que des produits agricoles obéit (6). Déjà, à l’égard de ses colonies de l’Amérique du Nord, l’Angleterre avait pris pour maxime de ne pas y laisser fabriquer une tête de clou, encore moins de laisser entrer chez elle une tête de clou qui aurait été fabriquée dans ces colonies. Comment eût-elle pu livrer à un peuple aussi heureusement doué pour une industrie séculaire, à un peuple aussi nombreux et aussi frugal que les Indous, sa consommation intérieure, le fondement de de sa grandeur à venir ?

    L’Angleterre prohiba donc les articles de ses propres factoreries, les étoffes de soie et de coton des Indes orientales (7). Elle les prohiba absolument, et sous des peines sévères ; elle ne voulut pas consommer un fil de l’Inde, elle repoussa ces produits si beaux et à si bon marché, elle préféra se servir des tissus mauvais et chers qu’elle avait fabriqués elle-même ; elle vendit à bas prix aux pays du continent les étoffes bien supérieures de l’Orient ; elle leur laissa tout l’avantage de ce bon marché, pour elle-même elle n’en voulut pas. En cela l’Angleterre a-t-elle agi follement ? Oui, d’après Adam Smith et J. B. Say, d’après la théorie des valeurs. Car, en vertu de cette théorie, devant acheter les marchandises qui lui étaient nécessaires là où elle les trouvait au meilleur marché et de meilleure qualité, elle était insensée de les fabriquer elle-même plus chèrement qu’elle n’eût pu les acheter, et de faire, pour ainsi dire, un cadeau au continent.

    Il en est autrement suivant notre théorie, que nous appelons la théorie des forces productives, et à laquelle les ministres anglais obéissaient sans l’avoir approfondie, quand ils pratiquaient cette maxime : acheter des produits bruts, vendre des produits fabriqués. Les ministres anglais songeaient, non pas à obtenir à bas prix des marchandises périssables, mais à acquérir avec des sacrifices une puissance manufacturière durable.

    Ils ont obtenu le succès le plus éclatant. Aujourd’hui l’Angleterre produit pour 70 millions de livres sterling (1 750 millions de francs) de tissus de coton et de soie ; elle approvisionne toute l’Europe, le monde entier, jusqu’à l’Inde, de ses produits fabriqués. Sa production actuelle est de cinquante à cent fois plus considérable que son commerce d’autrefois en objets fabriqués de l’Inde.

    Qu’eût-elle gagné à acheter, il y a cent ans, les articles à bon marché de l’Inde ?

Qu’ont gagné les peuples qui les lui achetaient ? Les Anglais ont acquis de la force, une force immense ; c’est tout le contraire qui est échu aux autres peuples.

    Comment, malgré l’évidence de ces résultats, Adam Smith a-t-il pu juger l’acte de navigation tout de travers comme il l’a fait ? On se l’explique de la même manière que les jugements erronés de cet écrivain célèbre sur les restrictions en général, ainsi que nous le ferons voir dans un autre chapitre. Ces faits contrariaient son idée favorite, celle de la liberté illimitée du commerce ; il dut en conséquence chercher à écarter les objections que les résultats de l’acte de navigation pouvaient fournir contre son principe, en distinguant le but politique du but économique, et en soutenant que, politiquement parlant, l’acte de navigation était nécessaire et utile, mais que, sous le rapport économique, il avait été préjudiciable et nuisible. Il ressort de notre exposé que la nature des choses et l’expérience ne justifient pas cette distinction. Sans être éclairé, comme il eût dû l’être, par l’expérience de l’Amérique du Nord, J. B. Say, en cette matière comme dans tous les cas où le principe libéral et le principe restrictif sont en présence, va plus loin encore que son prédécesseur. Il calcule ce que coûte en France un matelot par suite des primes de pêche, afin de prouver l’absurdité des primes. En général, la question des restrictions à la navigation étrangère est une grande pierre d’achoppement pour les champions de la liberté illimitée du commerce ; ils la passent volontiers sous silence, surtout s’ils appartiennent au commerce des villes maritimes.

    La vérité, c’est, qu’il en est de la marine marchande comme du commerce. La libre navigation et le libre commerce des étrangers conviennent aux peuples qui débutent, tant qu’ils n’ont pas encore suffisamment avancé leur agriculture et leur industrie manufacturière. Faute de capitaux et de marins expérimentés, ces peuples abandonnent volontiers aux étrangers les transports maritimes et le négoce extérieur. Plus tard, quand ils ont développé, dans une certaine mesure, leurs forces productives, et qu’ils se sont peu à peu instruits dans la construction navale et dans la navigation, ils éprouvent le désir d’étendre leur commerce extérieur, d’y employer leurs propres navires et de devenir, eux aussi, des puissances maritimes. Peu à peu leur navigation marchande acquiert une certaine importance ; ils se sentent en mesure d’exclure la navigation étrangère et d’effectuer leurs opérations lointaines avec leurs propres bâtiments. C’est le moment de recourir utilement à des restrictions, pour éloigner de ces opérations des étrangers riches, expérimentés et puissants. Mais leur navigation marchande et leur puissance maritime sont-elles parvenues à l’apogée, alors commence une autre époque, au sujet de laquelle le docteur Priestley (8) a dit qu’il serait aussi habile d’abolir les entraves à la navigation qu’il l’avait été de les établir. Alors, en concluant des traités de navigation sur la base de l’égalité, d’une part, ils obtiennent vis-à-vis de peuples moins avancés des avantages non équivoques, et ils empêchent ces peuples d’adopter eux-mêmes des restrictions dans leur propre intérêt ; d’autre part, ils préservent leurs nationaux de l’indolence, et ils les tiennent en haleine de manière à n’être pas devancés par d’autres dans l’art de construire et dans celui de naviguer (9). Nul doute que Venise, dans sa période de développement, fut grandement redevable à ses restrictions maritimes ; parvenue à la suprématie dans le commerce, dans les arts industriels et dans la navigation, elle fut insensée de les maintenir. Elle resta ainsi, pour la construction navale, pour l’art de naviguer, pour l’aptitude de ses hommes de mer, fort en arrière des puissances maritimes et commerciales qui s’élevaient auprès d’elle. L’Angleterre a, par sa politique, augmenté sa puissance maritime ; au moyen de celle-ci elle a accru ses ressources industrielles et commerciales ; et ces accroissements ont par contre-coup déterminé une nouvelle augmentation de sa puissance maritime et coloniale.

    En soutenant que l’acte de navigation n’a pas été avantageux à l’Angleterre commercialement parlant, Adam Smith accorde qu’il a du moins augmenté sa puissance, et que la puissance importe plus que la richesse (10).

    Il est vrai, la puissance importe plus que la richesse ; mais pourquoi cela ? Parce que la puissance est pour un pays une force qui procure de nouveaux moyens de production, parce que les forces productives résident dans l’arbre sur lequel croissent les richesses, et que l’arbre qui porte le fruit a plus de prix que le fruit lui-même. La puissance importe plus que la richesse, parce qu’à l’aide de la puissance un pays non-seulement acquiert de nouveaux moyens de production, mais s’assure la possession des anciens et la jouissance des richesses déjà acquises, et parce que le contraire de la puissance ou la faiblesse livre aux mains des puissants tout ce que nous possédons, nos richesses, et de plus nos forces productives, notre civilisation, notre liberté, jusqu’à notre indépendance nationale ; c’est ce que montre l’histoire des républiques italiennes, celle de la ligue anséatique, celle des Belges et des Hollandais, celle de l’Espagne et du Portugal.

    Comment, en présence de cette action réciproque de la puissance, des forces productives et de la richesse, Adam Smith a-t-il pu soutenir que le traité de Méthuen et l’acte de navigation n’avaient pas été, commercialement parlant, avantageux à l’Angleterre ? Nous avons montré comment l’Angleterre avait, par sa politique, acquis la puissance, par sa puissance la force productive, et par sa force productive la richesse ; nous allons voir maintenant comment, en conséquence de cette politique, elle a accumulé la puissance sur la puissance, et la force productive sur la force productive.

    L’Angleterre a pris les clefs de toutes les mers, elle tient tous les peuples en échec, les Allemands par Helgoland, les Français par Guernesey et Jersey, les Américains du Nord par la Nouvelle-Écosse et les Bermudes, les Américains du Centre par la Jamaïque, toutes les côtes de la Méditerranée par Gibraltar, Malte et les îles Ioniennes ; elle possède toutes les étapes des deux routes de l’Inde, excepté l’isthme de Suez, qu’elle convoite ; elle ferme la Méditerranée par Gibraltar, la mer Rouge par Aden, et le golfe Persique par Bouchir et Karek. Il ne lui manque plus que les Dardanelles, le Sund et les isthmes de Suez et de Panama, pour pouvoir ouvrir et clore à son gré toutes les mers et toutes les routes maritimes.

    Ses forces navales surpassent celles de toutes les autres nations ensemble, sinon par le nombre des voiles, au moins par l’habileté militaire.

    Son industrie manufacturière surpasse aussi en importance celle de tous les autres pays. Bien que, depuis Jacques Ier, sa production en drap ait plus que décuplé en atteignant une valeur de 44 millions et demi de liv. st. (1 milliard 106 millions de francs), une autre industrie dont elle s’est enrichie dans le siècle dernier, celle du coton, est plus puissante encore, puisqu’elle produit pour 52 millions et demi de liv. st. (1 milliard 312 millions de francs) (11).

Non contente de ces résultats, elle est à la veille d’élever à la même hauteur, sinon plus haut encore, sa production en tissus de lin, branche dans laquelle elle avait été de tout temps dépassée par d’autres pays ; déjà elle lui a fait atteindre le chiffre de 15 millions et demi de liv. st. (387 millions et demi de francs).

    Elle qui, au quatorzième siècle, était si pauvre en fer qu’elle crut devoir prohiber la sortie de ce métal indispensable, elle fabrique au dix-neuvième plus d’articles en fer et en acier que tous les autres pays du monde, savoir pour 31 millions de liv. st. (775 millions de francs), et elle extrait pour 34 millions (850 millions de francs) de charbon et d’autres minéraux. Les deux sommes s’élèvent à plus de sept fois la valeur de la production totale du globe en or et en argent, qui est d’environ 220 millions de francs.

    Elle fabrique aujourd’hui plus d’étoiles de soie que toutes les républiques italiennes du moyen âge réunies, savoir pour 13 millions et demi de liv. st. (337 millions et demi de francs).

    Des industries, dont on savait à peine le nom à l’époque de Henri VIII et d’Élisabeth, produisent aujourd’hui des sommes énormes ; c’est, par exemple, 11 millions de liv. st. (275 millions de francs) pour la fabrication de la porcelaine et de la faïence, 4 millions et demi (112 millions et demi de francs) pour celle du cuivre et du laiton, 14 millions (350 millions de francs) pour celles du papier, des livres, des couleurs et des meubles. Elle livre pour 16 millions de liv. st. (400 millions de francs) de cuirs et pour 10 millions (250 millions de francs) d’articles divers ; sa fabrication de bière et d’eau-de-vie dépasse de beaucoup en valeur toute la production du pays au temps de Jacques 1er, soit 47 millions de liv. st. (1 milliard 175 millions de francs).

    L’ensemble de la production manufacturière des trois royaumes a été récemment évalué à 259 millions et demi de liv. st. (6 milliards 487 millions et demi de francs).

    Par suite, oui, principalement par suite de cette énorme production manufacturière, l’énergie productive de l’agriculture s’est accrue jusqu’à rendre une valeur totale de plus du double de cette somme ou de 539 millions (13 milliards 475 millions de francs).

    Sans doute, cette augmentation de puissance et de force productive, l’Angleterre ne la doit pas seulement à ses restrictions commerciales, à son acte de navigation, à ses traités de commerce, elle en est aussi, pour une forte part, redevable à ses conquêtes dans le domaine des sciences et des arts.

    Mais d’où vient qu’aujourd’hui un million d’ouvriers anglais est en état d’exécuter le travail de centaines de millions d’hommes ? La grande demande d’objets manufacturés que la politique sage et vigoureuse de l’Angleterre lui a procurée à l’étranger et surtout dans ses colonies, la sage et énergique protection qu’elle a toujours accordée à son industrie, les puissants encouragements de sa loi des brevets en faveur des inventions nouvelles, le développement extraordinaire de ses voies de transport, de ses routes, de ses canaux et de ses chemins de fer, telles sont les causes de ce prodige.

    L’Angleterre a montré au monde combien les moyens de transport influent puissamment sur l’accroissement des forces productives, et, par suite, sur l’accroissement de la richesse, de la population et de la puissance politique ; elle a montré ce qu’une nation libre, industrieuse et bien administrée, en temps de guerre et dans le court espace d’un demi-siècle, est capable de faire sous ce rapport. Les oeuvres des républiques italiennes en ce genre n’étaient que jeux d’enfants. On estime à 118 millions de liv. st. (2 milliards 950 millions de francs), les sommes employées en Angleterre pour ces grands instruments de la production nationale (12).

    Mais l’Angleterre n’a entrepris ces ouvrages qu’à l’époque où son industrie manufacturière commençait à prendre des forces. Depuis lors il est devenu évident pour tous que de pareils travaux ne peuvent être achevés que par un peuple dont l’industrie manufacturière commence à se développer sur une grande échelle ; que ces instruments dispendieux ne valent la dépense qu’ils occasionnent que dans un pays où l’industrie manufacturière et l’agriculture grandissent ensemble ; que dans un tel pays seulement ils remplissent convenablement leur office.

    Sans doute, la puissance productive extraordinaire et la richesse colossale de l’Angleterre ne sont pas uniquement le résultat de la force matérielle de la nation et du labeur des individus ; le sentiment primitif de la liberté et du droit, l’énergie, l’esprit religieux et la moralité du peuple y ont concouru ; la constitution politique, les institutions, la sagesse et la vigueur du gouvernement et de l’aristocratie y ont leur part ; la situation géographique, la destinée du pays, d’heureux accidents même y ont aussi la leur.

    Il est difficile de décider si les forces physiques agissent davantage sur les forces morales, ou les secondes sur les premières ; si les forces sociales agissent plus sur les forces individuelles ou celles-ci sur celles-là. Toujours est-il qu’elles exercent les unes sur les autres une énergique influence, que le développement des unes profite aux autres, et que les unes ne peuvent s’énerver sans que les autres s’énervent en même temps.

    Que ceux qui cherchent l’origine de la grandeur de l’Angleterre exclusivement dans le mélange de la race anglosaxonne et de la race normande, jettent un coup d’oeil sur l’état de cette contrée avant Édouard III. Où étaient alors le travail et la bonne économie ? Que ceux qui la cherchent dans la liberté constitutionnelle veuillent bien se rappeler comment Henri VIII et Elisabeth traitaient leurs parlements. Où était alors la liberté constitutionnelle ? A cette époque les villes de l’Allemagne et de l’Italie jouissaient de la liberté individuelle dans une bien plus grande mesure que l’Angleterre.

    Entre les autres peuples d’origine germanique, la branche anglo-normande n’avait conservé qu’un seul fleuron de liberté, le jury ; ce fut le germe du sentiment de la liberté et du droit chez les Anglais. Lorsqu’en Italie on eut déterré les Pandectes, et que ce cadavre, celui d’un grand homme après tout, celui d’un sage, répandait la peste du droit sur le continent, les barons anglais décidèrent qu’il ne serait point fait de changement dans les lois anglaises. Quel trésor de force morale ils assurèrent ainsi à leur postérité ! Et combien cette force ne réagit-elle pas plus tard sur la production matérielle !

La langue latine fut de bonne heure exclue en Angleterre de la société et de la littérature, de l’administration et des tribunaux ; quelle influence cette exclusion n’exerça-t-elle pas sur le développement de la nation, sur la législation et sur l’administration de la justice, sur la littérature et sur l’industrie ! Qu’a produit en Allemagne le maintien prolongé de cette langue ainsi que des lois étrangères ? Qu’a-t-elle produit en Hongrie, jusqu’au temps où nous vivons ?

Quelle part l’invention de la Poudre à canon, celle de l’imprimerie, la réformation, la découverte de la nouvelle route de l’Inde et celle de l’Amérique ont-elles eue à la liberté, à la civilisation, à l’industrie de l’Angleterre ? Étudiez les effets de ces événements en Allemagne et en France, et comparez. En Allemagne vous trouverez la division dans l’empire et dans les provinces et jusque dans l’enceinte des villes, de misérables controverses, la barbarie dans la littérature, dans l’administration et dans les tribunaux ; la guerre civile, la persécution et le bannissement ; des invasions étrangères, le pays dépeuplé et dévasté ; la ruine des cités, celle de l’industrie, de l’agriculture et du commerce, la chute de la liberté et des institutions civiles ; la souveraineté de la haute aristocratie ; l’anéantissement de l’autorité impériale et de la nationalité ; la séparation des plus belles portions de l’Empire. En France, c’est l’asservissement des villes et de l’aristocratie à l’absolutisme ; l’alliance de celui-ci avec le sacerdoce contre la liberté, mais l’unité nationale et la puissance ; la conquête avec ses profits et ses malédictions, en même temps la ruine de la liberté et de l’industrie. L’Angleterre offre la prospérité des villes, les progrès de l’agriculture, du commerce et des arts ; la soumission de l’aristocratie à la loi, et cette aristocratie appelée à prendre la première part dans la législation, dans le gouvernement, dans l’administration de la justice et dans les bénéfices de l’industrie ; le développement au dedans et l’agrandissement au dehors ; la paix intérieure, l’influence sur tous les pays de moindre culture ; des bornes mises à l’autorité royale, mais au profit de la couronne qui y gagne en revenus, en éclat et en durée ; en résumé un haut degré de prospérité, de civilisation et de liberté au dedans et une puissance prépondérante au dehors.

    Qui petit dire la part qui, dans ces brillants résultats, doit être attribuée à l’esprit national et à la constitution, celle qui appartient à la situation géographique et à l’influence du passé, celle enfin qui revient au hasard, à la destinée ou au bonheur ? Mettez Henri VIII à la place de Charles-Quint, et, en conséquence d’une misérable demande en divorce, peut-être (on comprend pourquoi nous disons peut-être) l’Allemagne et les Pays-Bas auront-ils le sort de l’Angleterre, et l’Angleterre celui de l’Espagne. Mettez à la place d’Elisabeth une faible femme, qui prenne Philippe II pour mari ; que deviendront la puissance, la culture et la liberté de la Grande-Bretagne ? Si, dans cette révolution, le génie des peuples avait prévalu, la meilleure part de ses bienfaits n’aurait-elle pas dû échoir au peuple qui en était l’auteur, c’est-à-dire, aux Allemands ? Mais ils n’ont recueilli de ce progrès que malheur et qu’impuissance.

    Dans aucun État de l’Europe l’institution de la noblesse n’a été aussi sagement calculée qu’en Angleterre, pour assurer à l’aristocratie, vis-à-vis de la couronne comme de la bourgeoisie, indépendance, dignité et durée, pour lui procurer une éducation et une situation parlementaires, pour donner à ses efforts une direction patriotique et nationale, pour la recruter au moyen de l’élite de la bourgeoisie, de tout ce qui dans les rangs de celle-ci se distingue par l’intelligence, par une grande opulence ou par d’éclatants services, pour y rejeter d’autre part le trop plein de sa postérité de manière à fondre ensemble la bourgeoisie et la noblesse dans les générations à venir. La noblesse reçoit ainsi constamment de la bourgeoisie une nouvelle infusion d’activité civile et patriotique, de lumières, d’instruction, d’intelligence et de richesses, tandis qu’elle lui rend une partie de l’éducation et de l’indépendance d’esprit qui lui sont propres, abandonne ses cadets à leurs ressources personnelles, et sert de stimulant a la bourgeoisie pour de grandes actions. Chez un lord anglais, quel que soit le nombre de ses enfants, il n’y a qu’un seul noble à sa table ; les autres convives sont des gens des communes, qui exercent une profession libérale, servent l’État ou s’adonnent au commerce, à l’industrie ou à l’agriculture. On raconte d’un des premiers ducs d’Angleterre, qu’il eut l’idée, il y a quelque temps, d’inviter toute sa parenté à une fête ; mais qu’il renonça a ce projet, parce qu’il lui aurait fallu convoquer toute une légion, sans que, dans son arbre généalogique, il remontât au delà de quelques siècles. Il y aurait un livre à écrire, pour mettre en lumière les effets de cette institution sur l’esprit d’entreprise, la colonisation, la puissance et la liberté, et, en général, sur les forces productives du pays.

    La situation géographique de l’Angleterre a exercé aussi une influence considérable sur le développement original de la nation. Vis-à-vis de l’Europe, l’Angleterre a toujours formé un monde à part ; elle fut toujours à l’abri des influences de la jalousie, des préjugés, de l’égoïsme, des passions et des calamités des autres peuples. C’est à cet isolement qu’elle doit, en majeure partie, le développement libre et pur de sa constitution ; elle lui doit l’établissement facile de la réformation, la sécularisation des biens ecclésiastiques si féconde pour son industrie, et, à part ses guerres civiles, une paix ininterrompue durant plusieurs siècles. Cet isolement lui a permis de se passer d’armées permanentes et d’organiser de bonne heure un système de douanes conséquent.

    Grâce à lui, l’Angleterre n’a pas seulement échappé aux désastreux effets des guerres continentales, mais elle a retiré de ces guerres d’immenses avantages pour sa suprématie manufacturière. Les ravages de la guerre nuisent, à divers titres, aux manufactures des pays qui en sont le théâtre d’abord indirectement, en ce que les interruptions et les désastres qu’ils causent à l’agriculture ôtent au cultivateur le moyen d’acheter des produits fabriqués et de fournir au fabricant des matières brutes et des denrées alimentaires ; puis directement, soit en détruisant un grand nombre de manufactures, soit en arrêtant l’arrivage de leurs matières premières et l’envoi de leurs produits, ou en les mettant hors d’état de trouver des capitaux et d’occuper des ouvriers, par les contibutions extraordinaires dont on les accable. La guerre leur fait tort même quand elle a cessé ; car les capitaux et les bras se retirent de l’industrie manufacturière et se dirigent vers l’agriculture, à proportion que l’agriculture a souffert davantage pendant la guerre, et qu’elle promet par conséquent plus de profils au retour de la paix. Tandis que l’Allemagne subissait un tel état de choses plusieurs fois par siècle, au détriment de ses fabriques, l’industrie anglaise avançait sans un seul temps d’arrêt. Vis-à-vis des fabriques du continent, celles de l’Angleterre se trouvaient doublement ou triplement favorisées, chaque fois que l’Angleterre prenait part à la guerre étrangère, par l’équipement de flottes ou d’armées, ou par des subsides, ou des deux manières a la fois.

    Nous ne sommes pas de ceux qui défendent les dépenses inutiles, en particulier celles qu’occasionnent la guerre et l’entretien des grandes armées, ou qui soutiennent l’utilité absolue d’une dette publique considérable ; mais nous ne pensons pas non plus que l’école régnante ait raison, quand elle présente comme absolument nuisibles les consommations qui ne sont pas directement reproductives, par exemple celles de la guerre. Les préparatifs militaires, les guerres et les dettes qu’elles entraînent peuvent, dans certains cas, l’exemple de l’Angleterre le prouve, contribuer immensément à l’accroissement des forces productives d’un pays. Les capitaux matériels peuvent être consommés improductivement dans le sens étroit du mot, et cependant ces consommations provoquer dans les manufactures des efforts extraordinaires, des inventions nouvelles, des améliorations, et, en général, déterminer un accroissement de la puissance productive. Cette puissance productive est quelque chose de durable ; elle continue de s’accroître, tandis que les dépenses de guerre n’ont eu lieu qu’une fois (13), et de même il peut arriver dans des circonstances favorables telles que celles qui se sont rencontrées en Angleterre, qu’une nation gagne infiniment plus qu’elle ne perd à ces consommations jugées improductives par les théoriciens. Pour l’Angleterre, des chiffres l’établissent : ce pays a, pendant la guerre, acquis dans la seule fabrication du coton une puissance productive, qui donne annuellement une somme de valeurs de beaucoup supérieure à celle des intérêts qu’il paye pour l’augmentation de sa dette (14) ; je ne parle pas du vaste développement de ses autres branches d’industrie ni de l’accroissement de sa richesse coloniale.

    Les guerres continentales, soit que l’Angleterre entretint des corps d’armée sur le continent, soit qu’elle lui fournit des subsides, procurèrent à son industrie manufacturière des avantages évidents. Toute cette dépense fut dirigée sous la forme d’objets fabriqués vers le théâtre de la guerre, où ces importations contribuèrent puissamment à écraser le fabricant étranger déjà aux abois, et à conquérir pour toujours le marché extérieur aux manufactures anglaises ; elle opéra comme une prime d’exportation établie en faveur de la fabrication indigène et au détriment de la fabrication étrangère.

    Ainsi, l’industrie continentale a toujours plus souffert de l’alliance que de l’inimitié de l’Angleterre ; il suffit de rappeler ici la guerre de Sept ans et les guerres contre la République française et contre l’Empire.

    Quelque grands qu’aient été les avantages dont je viens de parler, ils furent surpassés encore par ceux que l’Angleterre retira des immigrations, et que lui valut sa situation politique, religieuse et géographique. Déjà, au douzième siècle, des troubles politiques conduisirent des tisserands flamands dans le pays de Galles. Quelques siècles plus tard, des bannis italiens vinrent à Londres, pour y faire le commerce de l’argent et du change. On a vu dans notre second chapitre qu’à diverses époques des fabricants de Flandre et du Brabant avaient immigré en masse. D’Espagne et de Portugal il vint des juifs persécutés ; des Villes Anséatiques et de Venise en décadence, des négociants avec leurs navires, leurs connaissances commerciales, leurs capitaux et leur esprit d’entreprise. Plus importantes encore furent les immigrations de fabricants, provoquées par la réformation et par les persécutions religieuses en Espagne, en Portugal, en France, en Belgique, en Allemagne et en ltalie ; puis celles des négociants et des manufacturiers de la hollande, conséquence de la stagnation commerciale et industrielle causée dans ce pays par l’acte de navigation et par le traité de Méthuen. Chaque mouvement politique, chaque guerre sur le continent a fait passer en Angleterre, comme dans le pays qui possédait pour ainsi dire le privilège de la liberté et de l’asile, de la tranquillité intérieure et de la paix, de la sûreté légale et de la prospérité, des masses de capitaux et de talents. C’est ce qu’ont fait en dernier lieu la révolution française et les guerres de l’Empire ; c’est ce qu’ont fait les troubles politiques, réactionnaires ou révolutionnaires, de l’Espagne, du Mexique et de l’Amérique du Sud. Longtemps, par sa loi sur les brevets, l’Angleterre s’est fait un monopole du génie inventif de tous les pays. Il est juste aujourd’hui, qu’après avoir atteint l’apogée de son développement industriel, elle restitue aux peuples du continent une portion des forces productives qu’elle leur a empruntées.


 


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1 - La prohibition de sortie des laines et les restrictions au commerce de cette matière sur les cotes dans le but d’empêcher l’exportation, étaient des mesures vexatoires et injustes ; elles ne contribuèrent pas moins à l’avancement de l’industrie anglaise et à l’abaissement de l’industrie flamande.

2 - Hume, année 1603 - Macpherson, Histoire du commerce, année 1651.

3 - Anderson, année 1561.

4 - Anderson, année 1685.

5 - Ustaritz, Théorie du commerce, ch. xxviii. On le voit, Georges Ier ne voulait pas uniquement acheter et n’importer que de l’or, ce qu’on présente comme le principe fondamental du système dit mercantile, et ce qui eût été d’ailleurs une absurdité ; il voulait exporter des produits manufacturés et des matières brutes.

6 - La nation qui exporte des produits fabriqués est généralement plus avancée en civilisation que celle qui ne vend que des produits bruts, et ce genre d’envois trouve un marché plus étendu ; mais on ne voit pas comment elle lui commanderait par cela même. List se contredit plus loin, du reste, lorsque, à propos de démêlés entre l’Angleterre et les Etats-Unis. Il montre la première de ces puissances placée dans la dépendance de la seconde, qui lui fournit à peu près exclusivement le coton qu’elle file et qu’elle tisse. La domination est attachée au monopole, qu’il s’exerce sur des produits fabriqués ou sur des produits bruts. (H. R.)

7 - Anderson, année 1720

8 - Priestley, Leçons d’histoire et de politique générale.

9 - C’est cette politique qu’a adoptée l’Angleterre, en abolissant, par l’acte du 26 juin 1849, non toutefois sans quelques réserves, les rigueurs de ses anciennes lois de navigation. Quelque supériorité que la marine britannique ait atteinte sous cette protection séculaire, il a été reconnu, et c’est une confirmation remarquable de la doctrine de List, que cette marine était menacée de décadence par la continuation du même régime, et qu’il y avait par conséquent urgence à le faire cesser. (H. R.)

10 - Adam Smith dit la sûreté de l’État et non pas la puissance. (H. R.)

11 - Nous empruntons ces chiffres et ceux qui suivent sur l’Angleterre, à un article du statisticien anglais Mac-Queen, inséré dans le Tait’s Edinburgh Magazine, de juillet 1819. Peut-être sont-ils un peu exagérés ; mais s’ils le sont en effet, il est plus que probable qu’ils seront atteints dans la cours de la présente période décennale. (Note de l’auteur.)
- Ces chiffres sont exagérés en effet ; au lieu de 13 milliards et demi de francs, par exemple, Porter n’évalue qu’à 5 milliards 500 millions le revenu brut de l’agriculture. Une estimation plus récemment soumise au parlement le porte à 7 milliards 125 millions. Quant à l’industrie manufacturière, l’ensemble des produits annuels de la filature et du tissage a été estimé, par des autorités dignes de foi, à environ 2 milliards 300 millions de francs, savoir : 1 250 millions, pour l’industrie du coton ; plus de 600 pour celle de la laine ; plus de 300 pour celle de la soie, et à peu près 150 pour celle du lin. Au reste, les évaluations de la statistique en pareille matière ne peuvent être que de très-larges approximations.
- La note qui précède date de 1851. Depuis cette époque la puissance productive de l’Angleterre s’est prodigieusement accrue. (H. R.)

12 - Ce chiffre a été depuis énormément accru par le développement des voies de fer. On évaluait en 1848 à plus de 6 milliards de francs le capital qui aurait été employé dans les chemins de fer de la Grande-Bretagne après l’achèvement de toutes les lignes autorisées par le parlement. (H. R.)

13 - La dette publique de l’Angleterre ne serait pas un aussi grand mal qu’elle nous paraît aujourd’hui, si l’aristocratie anglaise consentait à ce que le fardeau en fût supporté par ceux auxquels les dépenses de guerre ont été si profitables, c’est-à-dire par les riches. D’après Mac-Queen, le capital des trois royaumes dépasse 4 milliards de liv. st. (100 milliards de francs), et Martin estime à environ 2 milliards 600 millions (65 milliards de francs) celui qui est employé dans les colonies. Il suit de là que le neuvième des fortunes privées suffirait au remboursement de toute la dette. Rien ne serait plus juste qu’un tel remboursement ou du moins que le paiement des intérêts de la dette publique au moyen d’une taxe sur les revenus. Mais l’aristocratie anglaise trouve plus commode d’y faire face par des impôts de consommation qui ont plongé les classes laborieuses dans une misère insupportable. (Note de l’auteur.)
 — On sait que sir Robert Peel a, en 1842, fait adopter une taxe sur les revenus, première condition de ses grandes réformes commerciales, et que cet impôt, établi pour trois années seulement, a été depuis continué, mais que l’expiration en est fixée à un terme prochain. (H. R.)

14 - On connaît le mot de Richard Arkwright, qu’avec les profits de ses fabriques de coton il paierait la dette de l’Angleterre. (H. R.)

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