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1 novembre 2004 1 01 /11 /novembre /2004 10:58

PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE
PAR M. H.-C. CAREY (De Philadelphie)

 

henry_charles_carey.jpg


TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE

  1861

 

 

 

 

 

CHAPITRE II :

DE L'HOMME, SUJET DE LA SCIENCE SOCIALE.

 

    § 2. —  L'individualité de l'homme est proportionnée à la diversité de ses qualités et des emplois de son activité. La liberté de l'association développe l'individualité. Variété dans l'unité et repos dans la diversité. L'équilibre des mondes et des sociétés se maintient par un contre-poids.

   
La seconde qualité distinctive de l'homme est son INDIVIDUALITÉ. Un rat, un rouge-gorge, un loup ou un renard sont chacun, partout où on les trouve, le type de leur espèce, possédant des habitudes et des instincts qui leur sont communs avec toute leur race. Il n'en est pas ainsi à l'égard de l'homme, chez lequel nous trouvons des différences de goûts, de sentiments et de facultés, presque aussi nombreuses que celles qu'on observe sur le visage humain.

    Cependant, pour que ces différences se développent, il est indispensable que l'homme forme une association avec ses semblables, et partout où elle lui a été refusée, on ne peut pas plus constater l'individualité que si on la recherchait parmi les renards et les loups. Les sauvages de la Germanie et ceux de l'Inde diffèrent si peu qu'en lisant les récits qui concernent les premiers, nous croirions facilement lire ceux qui concernent les seconds. Si nous passons de ceux-ci à des formes plus humbles d'association, telles qu'elles existent parmi les tribus sauvages, nous trouvons une tendance croissante au développement des variétés du caractère individuel ; mais si nous voulons trouver ce développement élevé à son plus haut point, nous devons le chercher dans les lieux où l'on fait les appels les plus multipliés aux efforts intellectuels, où il y a la plus grande variété de travaux ; dans les lieux où, conséquemment, la puissance d'association existe à son état le plus parfait, c'est-à-dire dans les bourgs et les villes. Un tel fait est complètement d'accord avec ce qui s'observe partout ailleurs.

    « Plus un être est imparfait, dit Goethe, plus les parties individuelles qui le constituent se ressemblent réciproquement et plus ces parties elles-mêmes ressemblent au tout. Plus un être est parfait et plus sont dissemblables les parties qui le composent. Dans le premier cas, ces parties sont, plus ou moins, une reproduction de l'ensemble ; dans le second, elles en sont totalement différentes. Plus les parties se ressemblent, moins il existe entre elles de subordination réciproque : la subordination des parties indique un haut degré d'organisation (6). »

    Ces paroles de Goethe sont aussi vraies, appliquées aux sociétés, qu'aux végétaux et aux animaux en vue desquels elles ont été écrites. Plus les sociétés sont imparfaites, moins les travaux y sont variés et moins, conséquemment, le développement de l'intelligence y est considérable, plus les parties qui les composent se ressemblent, ainsi que peut le constater facilement toute personne qui étudiera l'homme dans les pays purement agricoles. Plus est grande la diversité des travaux, plus est considérable la demande d'efforts intellectuels, plus les parties constituantes des sociétés deviennent dissemblables, et plus l'ensemble devient parfait, comme on peut s'en apercevoir immédiatement, en comparant un district purement agricole avec un autre où se trouvent heureusement combinés l'agriculture, l'industrie et le commerce. La différence, c'est là le point essentiel pour l'association. Le fermier n'a pas besoin de s'associer avec un autre fermier son confrère, mais il a besoin de le faire avec le charpentier, le forgeron et le meunier. L'ouvrier du moulin n'a guère de motif de faire des échanges avec son confrère, mais il a besoin d'en faire avec celui qui construit des maisons ou qui vend des substances alimentaires, et plus sont nombreuses les nuances de différence qui existent dans la société dont il fait partie, plus sera grande la facilité et la tendance vers cette combinaison d'efforts nécessaire au développement des qualités particulières de ses membres pris individuellement. On a souvent remarqué dans quelle proportion extraordinaire, lorsqu'une demande de services nouveaux surgit, on trouve des qualités spéciales dont l'existence n'avait pas été soupçonnée auparavant. C'est ainsi qu'à l'époque de notre révolution les forgerons et les avocats se révélèrent comme d'excellents soldats, et la Révolution française a mis en lumière les talents militaires de milliers d'individus qui, sans ces circonstances, auraient passé leur vie derrière une charrue. C'est l'occasion qui fait l'homme. Dans toute société, il existe une somme immense de capacité latente qui n'attend que le moment propice pour se révéler ; et c'est ainsi qu'il arrive que dans les agglomérations sociales où n'existe pas la diversité des travaux, la puissance intellectuelle reste stérile à un si haut point. On a défini la vie : « un échange de rapports mutuels, » et là où la différence des objets n'existe pas, les échanges ne peuvent avoir lieu.

    Il en est de même dans toute la nature. Pour faire naître l'électricité, il faut mettre deux métaux en contact ; mais pour les combiner il faut d'abord les réduire à leurs éléments primitifs, et cela ne peut s'opérer que par l'intervention d'un troisième corps différant complètement de tous deux. Ces mesures une fois prises, le corps qui, auparavant était lourd et inerte, devient actif et plein de vie et capable immédiatement d'entrer dans de nouvelles combinaisons. Ainsi également d'une masse de houille. Brisez-la en morceaux les plus petits possible, et dispersez-les sur le sol ; ils resteront toujours des morceaux de houille. Mais décomposez-les par l'action de la chaleur, faites que leurs diverses parties soient individualisées, et immédiatement elles deviennent susceptibles d'entrer dans de nouvelles combinaisons, de former des parties constituantes du tronc, des branches, des feuilles ou des bourgeons d'un arbre, ou des os, des muscles ou du cerveau d'un homme. Le blé, fruit du travail humain, peut rester (et nous savons que cela a eu lieu), pendant une longue suite de siècles, sans se décomposer et sans se combiner avec aucune autre matière ; mais s'il est introduit dans notre estomac, il se résout aussitôt dans ses éléments primitifs, dont une partie devient des os, du sang, ou de la graisse, et se dissipe de nouveau dans l'atmosphère sous la forme de transpiration, tandis qu'une autre est rejetée sous la forme de matière excrémentitielle, et prête à entrer instantanément dans la composition de nouvelles formes végétales. La puissance d'association existe ainsi partout dans le monde matériel, en raison de l'individualisation. C'est ainsi également qu’il en a été partout à l'égard de l'homme, et le développement de l'individualité a été, en tout temps et dans tous les pays, en raison de son pouvoir d'obéir à cette loi primitive de la nature qui impose la nécessité de s'associer avec ses semblables.

    Ce pouvoir ainsi qu'on l'a déjà vu, a toujours existé en raison directe de l'équilibre des forces centralisatrices et décentralisatrices ; là où cette action s'est trouvée le plus développée, nous devons trouver le plus d'individualité, et l'on peut démontrer facilement que les choses se sont passées ainsi. Dans aucun pays du monde l'individualité n'a existé à un aussi haut degré qu'en Grèce, dans la période immédiatement antérieure à l'invasion de Xerxès ; et c'est alors, et dans ce pays, que nous le trouvons à son plus haut point de développement. C'est aux hommes que produisit cette période que le siècle de Périclès doit son illustration. La destruction d'Athènes par les armées des Perses amena la transformation des citoyens en soldats, avec une tendance constante à l'accroissement de la centralisation et à l'affaiblissement du pouvoir de s'associer volontairement et de l'individualité, jusqu'au moment où l'on trouve l'esclave seul cultivant le territoire de l'Attique, les citoyens libres de la première période ayant complètement disparu. Il en fut encore de même en Italie où l'on trouvait l'individualité la plus puissante, à l'époque où la Campanie était couverte de nombreuses villes. Par suite de leur déclin, la grande ville se remplit de pauvres et devint la capitale d'un territoire cultivé par des esclaves. Il en est de même encore en Orient, où la société est partagée en deux grandes classes, l'une composée d'individus qui travaillent et sont esclaves, et l'autre qui vit de ce travail des individus esclaves. Entre deux classes semblables il ne peut exister aucune association, parce qu'il manque entre eux cette différence de travaux nécessaire pour produire un échange de services. La chaîne de la société éprouvant alors une interruption dans les anneaux qui la relient, il n'existe aucun mouvement entre les diverses parties, et là où le mouvement cesse, il ne peut exister plus de développement dans l'individualité du caractère qu'on n'en trouverait dans le caillou, avant qu'il n'eût été soumis à l'action du chalumeau chimique.

    Les villes et les bourgs nombreux de l'Italie, au moyen âge, étaient remarquables par leur mouvement et le développement de leur individualité. Il en était de même en Belgique et en Espagne, avant la centralisation qui suivit immédiatement l'expulsion des Maures et la découverte des mines d'or et d'argent du continent américain. C'est ce qui eut lieu également dans chacun des royaumes qui forment maintenant le royaume uni d'Angleterre et d'Irlande.

    Si nous examinons l'Irlande en particulier, nous la voyons à la fin du dernier siècle donner au monde des hommes tels que Burke, Flood, Grattan, Sheridan et Wellington ; mais, depuis cette époque, la centralisation s'est développée considérablement et l'individualité a disparu. Le même fait a eu lieu également en Écosse depuis l'union. Il y a cent ans, ce pays offrait aux regards une réunion d'individus occupant un rang aussi distingué qu'aucun autre en Europe ; mais ses institutions locales sont tombées en décadence, et l'on nous apprend, qu'aujourd'hui, il s'y trouve « moins de penseurs originaux que jamais, depuis le commencement du dernier siècle (7). » L'esprit de toute la jeunesse, nous dit le même journal, est aujourd'hui forcé « de se façonner au moule des universités anglaises, qui exercent sur lui une influence défavorable à l'originalité et à la puissance de la pensée. »

    Dans l'Angleterre elle-même la centralisation a fait des progrès considérables, et l'on en a constaté l'influence parmi ses populations, dans l'accroissement constant du paupérisme, situation contraire au développement de l'individualité. Les petits propriétaires fonciers ont peu à peu disparu pour faire place au fermier et à des ouvriers pris à bail, et au grand manufacturier entouré de masses innombrables de travailleurs dont il ignore même les noms ; à chaque pas fait dans cette direction, on voit diminuer la puissance de l'association volontaire. Londres prend un développement énorme, aux dépens du pays pris en masse, et c'est ainsi que la centralisation produit l'excès de population, maladie qu'il faut guérir par la colonisation qui tend, à chaque moment, à diminuer la puissance d'association.

    Si nous jetons les yeux sur la France, nous y voyons le déclin de l'individualité suivre constamment le développement de la centralisation. Au siècle de Louis XIV où la centralisation est si complète, presque tout le territoire du royaume était entre les mains de quelques grands propriétaires et grands dignitaires de l'Église, dont la plupart n'étaient que des courtisans sur le visage desquels se réfléchissait la physionomie du souverain qu'ils étaient obligés d'adorer. Le droit au travail était alors réputé un privilége qui devait s'exercer suivant le bon plaisir du monarque, et il était défendu aux individus, sous peine de mort, d'adorer Dieu selon les inspirations de leur conscience, ou même de quitter le royaume.

    Si nous nous transportons en Amérique, nous voyons dans les États du nord l'individualité développée à un degré tout à fait inconnu ailleurs ; et, par ce motif, que la centralisation y est très-restreinte, en même temps que la décentralisation facilite le rapide développement de la puissance d'association. Là, tous les anneaux de la chaîne sont au complet, et chaque individu sentant qu'il peut s'élever s'il en a la volonté, il y a là le plus puissant stimulant pour s'efforcer de développer son intelligence. Dans les États du Sud le pouvoir se concentre entre les mains de quelques individus, et l'association entre esclaves ne peut avoir lieu, que par la volonté du maître ; comme conséquence de ce fait, l'individualité y est réduite aux plus faibles proportions.

    C'est dans la variété qu'existe l'unité, et c'est là un axiome aussi vrai dans le monde social que dans le monde matériel. Que le lecteur observe les mouvements d'une ville et qu'il étudie la facilité avec laquelle des individus, de professions si diverses, combinent leurs efforts, le nombre de gens qui doivent travailler de concert pour produire un journal à deux sous, un navire, une maison, un opéra ; qu'il compare ensuite ce spectacle avec la difficulté qu'on éprouve dans l'intérieur du pays et surtout dans les districts purement agricoles de se réunir, même pour les opérations les plus simples, et il s'apercevra que c'est la différence des fonctions qui conduit à l'association. Plus l'organisation de la société est parfaite, plus est considérable la variété des appels faits à l'exercice des facultés physiques et intellectuelles, plus aussi s'élevera le niveau de l'homme considéré dans son ensemble et plus seront prononcés les contrastes entre les individus.

    C'est ainsi que l'individualité se développe en même temps que la puissance d'association, et prépare la voie à une combinaison d'efforts nouveaux et plus parfaits.

    Plus l'attraction locale tend à faire un équilibre parfait à l'attraction centrale, c'est-à-dire plus la société tend à se conformer aux lois que nous voyons régir notre système des mondes, plus aussi l'action de toutes les parties sera harmonieuse et plus forte sera la tendance à l'association volontaire et au maintien de la paix au dehors aussi bien qu'au dedans.

   

 


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Published by Jean-Gabriel Mahéo - dans L'art - l'histoire et les idées
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