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25 octobre 2009 7 25 /10 /octobre /2009 22:14
Je vous présente ici l'interview de l'économiste Frédéric Lordon, parue dans Télérama. C'est passionnant, et ça change des sorciers qui nous enfument depuis deux ans. Ce n'est pas encore du Cheminade, mais on s'approche...

Partie I :


LE MONDE BOUGE
- De plus en plus concentré, le système bancaire qui émerge de la crise est encore plus dangereux que le précédent, estime cet économiste pas comme les autres, qui explique dans la première partie de cette interview pourquoi il ne faut rien attendre du G20 de Pittsburgh. Pour Frédéric Lordon, l'unique solution passe par une refonte totale de tout le cadre de la finance internationale. Première partie.


Frédéric Lordon - Léa Crespi pour Télérama


Frédéric Lordon a fait le choix d'une participation rare dans les médias, convaincu qu'il y a moins à gagner qu'à perdre à leur fréquentation, surtout quand on développe, comme lui, une pensée anticonformiste et très structurée contre la déréglementation financière. A la veille d'un nouveau sommet du G20 dont il n'attend rien, cet économiste, directeur de recherche au CNRS, estime que les principaux dirigeants n'ont pas pris la mesure du cataclysme financier de 2008 et qu'il n'est plus temps d'aménager le cadre du capitalisme mais d'en changer. Radical et argumenté.

Un an après la faillite de Lehman Brothers, qui mettait le système bancaire mondial au bord de l'explosion, le G20 se réunit pour la troisième fois en vue d'adopter de nouvelles dispositions pour tenter d'encadrer la finance internationale. Que faut-il attendre de ce nouveau sommet ?

Il est à craindre qu'une fois passé le vacarme de la communication officielle triomphante et de tous ses aimables échos médiatiques, on s'aperçoive de nouveau que les mesures du G20 de Pittsburgh persistent à ne pas être à la hauteur de l'événement. Au point où nous en sommes, la vraie ligne de partage apparaît de plus en plus clairement entre ceux (minoritaires) qui pensent que le choc a été tel que le cadre de la finance doit être radicalement refondu, et ceux qui pensent s'en tirer en lui donnant simplement le nombre minimum de tours de vis. Bricoler dans le cadre ou refaire le cadre : voilà la vraie alternative. Où se situe le G20 dans cette affaire ? Poser la question, c'est déjà y répondre.


“On a créé des mastodontes de la finance encore plus ‘déspécialisés’ qu'auparavant, véritables foyers de risque systémique ambulants.”

Le système financier qui émerge de la crise n'est-il pas pire que le précédent, dans la mesure où les banques qui ont survécu forment un oligopole d'établissements financiers encore plus énormes et interdépendants qu'avant, au point qu'aucun Etat ne pourra à l'avenir se permettre d'en laisser sombrer un seul ?


Absolument. Parmi toutes les tares qui ont coproduit le désastre financier et ses suites dans l'économie réelle, il en est deux notoires qui tiennent à la taille des établissements financiers et à leur « déspécialisation ».

La crise de 1929 avait conduit à une stricte séparation des banques de marché et des banques commerciales (c'est le Glass-Steagall Act) pour éviter que les déboires des premières ne contaminent les secondes et ne diffusent leurs effets dans toute l'économie réelle. Le drame de la politique, c'est que même les événements les plus cuisants sont à mémoire déclinante, aussi l'administration Clinton a-t-elle joyeusement abrogé cette disposition alors qu'elle offrait un remarquable pare-feu. Les grandes banques ont été laissées libres de devenir des « supermarchés de la finance » couvrant absolument tous les « métiers », à commencer par la gamme complète des activités de marché. En cas de gamelle, non seulement ces banques mettent en péril la masse de leurs dépôts mais transmettent le choc financier à l'économie réelle via le canal du crédit, resserré à mort pour rétablir au plus vite leur situation financière.

Or, le processus de restructuration d'urgence qui s'est opéré à partir de l'automne 2008 a fait reprendre des banques à l'agonie par d'autres qui l'étaient un peu moins. Résultat, on a créé des mastodontes de la finance (à l'image de JP Morgan Chase/Bear-Stearns/Washington Mutual) encore plus « déspécialisés » qu'auparavant, véritables foyers de risque systémique (1) ambulants, et que leur taille gigantesque abonne dès maintenant au sauvetage public garanti lors du prochain accident. On peut difficilement faire plus catastrophique. A défaut d'une réduction très sévère des activités de marché, la respécialisation est impérative. C'est le minimum de confiner les banques de marché, en prise directe avec ce foyer d'instabilité que sont les marchés de capitaux, et de les tenir à la plus grande distance possible des banques commerciales, dont la « régularité » est vitale au financement de l'économie réelle.

Existe-t-il deux visions de la régulation financière qui partageraient les Etats-Unis et l'Angleterre d'un côté, l'Europe continentale autour de l'Allemagne et la France de l'autre ?

C'est peut-être l'idée en vogue la plus complaisamment diffusée... et la plus fausse. A l'aune de mon critère du « cadre », il n'est pourtant pas difficile de s'en apercevoir. On peut en avoir l'indice à observer avec quelle agitation les dirigeants, Nicolas Sarkozy en tête évidemment, s'efforcent de pousser sur le devant de la scène les questions périphériques des paradis fiscaux et des bonus - au passage, « pousser » ne voulant pas dire « régler ». Ça fait toujours quelques profits rhétoriques et politiques opportunément ramassés et à moindre coût. Certes, les paradis fiscaux et les bonus posent des questions de justice sociale de première importance. Mais la contribution des premiers à la crise est très faible, et celle des seconds, évidemment plus significative, n'est pas pour autant décisive, en tout cas on ne saurait ramener la crise au seul « problème des bonus ». La comédie de la dissension euro-américaine opportunément mise en scène autour de ces sujets secondaires a le bon goût de cacher une convergence fondamentale sur l'essentiel : la préservation du cadre général de la finance de marché, moyennant quelques contraintes supplémentaires de supervision. Or le problème est là : on reste dans le paradigme du « laisser faire et surveiller » alors qu'il faudrait basculer dans celui de l'« interdire et rembobiner ».


“La finance a acquis ce formidable pouvoir d'écrire ses propres règles du jeu.”

Il n'y aurait donc pas une volonté de faire évoluer le système plus fortement d'un côté que de l'autre ?

Une des grandes raisons qui font obstacle à la transformation du système bancaire tient à l'incroyable confusion qui a mêlé élites financières et élites politiques. Ainsi, la finance a acquis ce formidable pouvoir d'écrire ses propres règles du jeu. Lorsque le conseiller spécial et occulte de Nicolas Sarkozy pour la gestion de la crise financière s'appelle Michel Pébereau, président non exécutif de BNP Paribas, que pensez-vous de la probabilité d'une réforme radicale ? Le cas de François Pérol est plus caricatural encore. Celui-ci est successivement directeur adjoint de cabinet de Nicolas Sarkozy au ministère de l'Economie et des Finances, associé-gérant chez Rothschild & Cie, où il supervise la formation de Natixis, brillante réussite, et le début de rapprochement entre les Caisses d'Epargne et les Banques Populaires, puis secrétaire général adjoint de l'Elysée, où il gère la déconfiture bancaire puis la finalisation du rapprochement Caisses d'Epargne/Banques Populaires... dont il va finalement prendre la présidence, et tournez manège. Pendant vingt ans, bon nombre d'analyses médiatiques ont mis ce genre de choses sur le compte d'une épouvantable singularité française à base de relations incestueuses entre l'Etat et les grandes entreprises. Sauf que c'est pire encore aux Etats-Unis ! Des anciens patrons de Goldman Sachs se succèdent à la tête du Trésor américain, pour y faire la politique de leurs intérêts passés et futurs, et c'est en fait tout Wall Street qui campe au Capitole comme à la Maison-Blanche pour tenir la plume aux rédacteurs des nouvelles régulations.

Pourquoi prôner une réduction drastique de l'espace laissé à la finance dans l'économie mondiale ?

Toute analyse sérieuse constate l'exorbitant privilège de profitabilité dont jouit la finance de marché. Il faut tout de même se souvenir que le taux de rémunération normal du capital, c'est le taux d'intérêt... soit quelques %. Or, le taux de rendement des capitaux propres des grandes entreprises industrielles du CAC 40 tourne déjà à 15-20 %, et celui des départements « banque d'investissement » monte communément... à 40 % ! Est-il concevable que dans une économie croissant et rémunérant le « capital ordinaire » à quelques % se perpétue une telle enclave de profitabilité ? Il ne faut pas aller plus loin pour comprendre que l'industrie financière se battra jusqu'à la dernière goutte de sang pour protéger ce paradis. Il n'est pas de véritable refonte des structures de la finance hors de l'objectif stratégique de la ramener à l'ordre normal de la profitabilité. A voir l'ampleur du chemin qu'il va falloir lui faire parcourir à reculons, on comprend qu'il faille envisager de lui appliquer une action des plus brutale.


“Il faut ramener les banques à des choses rudimentaires - des produits d'épargne simples - et peu rémunératrices.”

Vous êtes également un ardent partisan de la « désophistication » de la finance...


Mettre en cause l'innovation financière n'est pas une position aisée à tenir - l'« innovation » : mot sacré qui a partie liée avec le « progrès »... On peine pourtant à trouver des vertus génériques et incontestables à l'innovation financière, tant elle s'est montrée toxique dans la crise présente. La complexité des produits perd jusqu'aux opérateurs eux-mêmes et brouille les évaluations du risque. Il est temps de procéder à une « désescalade » en matière de complexification financière. Il faut ramener les banques à des choses rudimentaires - des produits d'épargne simples, sur livret par exemple - et peu rémunératrices. L'attrait du glamour de la sophistication financière n'est pas pour rien dans la dérive qui a mené à la catastrophe. Le métier de la banque doit redevenir terne et ennuyeux. C'est le seul moyen de le rendre à nouveau stable. Or cette stabilité est impérative car les banques sont dépositaires d'un bien public vital, à savoir la sûreté des dépôts des particuliers. C'est une responsabilité immense qui devrait justifier de sévères contreparties, et notamment celle de ne pas avoir la licence de faire n'importe quoi.

Les mesures prises pour encadrer les bonus en France sont-elles de nature à vraiment les réguler ?


La question est plutôt : pourquoi ces règles seraient-elles mieux appliquées que celles du G20 de Londres, qui étaient déjà supposées être décisives ? La supervision de leur bonne exécution est confiée au régulateur, en l'occurrence la Banque de France. Exercera-t-elle son pouvoir, et avec quelle force ? A voir l'énorme faillite régulatrice dont nous sortons, il y a de quoi être sceptique. A voir également l'admirable constance dans la provocation de la finance, qui verse à nouveau des bonus alors que nous ne sommes pas sortis de la crise et que le scandale est tout chaud, il faut se demander ce qu'il restera de tout ça d'ici quelques années, une fois revenus au « business as usual ». Pour ma part, je suis favorable à une suppression complète des bonus. Aucune des objections mécaniquement opposées à ce genre de proposition ne tient. L'argument du mérite individuel est une fable. La performance des traders dépend bien plus du compartiment de marché où ils se trouvent que de leur génie propre. A la fin des années 90, un trader sur obligations pouvait bien déployer tout son génie, il était voué à gagner infiniment moins que le dernier des lourdauds du « desk actions ». Sitôt digéré le krach Internet, c'est sur les produits structurés et les dérivés de crédit qu'il fallait être pour faire de l'argent. La conjoncture du « mérite » est changeante... Accessoirement, on pourrait s'interroger sur l'existence d'un système de rémunération qui engendre des inégalités aussi faramineuses. Et se demander comment justifier de pareilles rémunérations rapportées à l'utilité sociale de l'industrie financière. Il n'y a pas un ralentissement de croissance depuis vingt-cinq ans, pas une montée de chômage qui ne soit le corrélat d'un accident financier.


“Qu'on garde les plus maladroits des traders, au moins on devra ne leur confier que des choses assez simples.”

Après les capitaux, ce sont les traders dont vous voulez organiser l'exode ?

Exactement ! Et même en priorité celui des « meilleurs ». Qu'on garde les plus maladroits, au moins on devra ne leur confier que des choses assez simples. Dès lors qu'on prend la perspective de la désophistication de la finance, l'exode des traders n'est plus un problème, c'est un élément de la solution.


“Vous serez bien en peine de conclure quoi que ce soit des communiqués du G20…”

Vous contestez l’efficacité des recommandations contre les paradis fiscaux adoptées lors des deux précédents G20, celles qui pourraient être prises à Pittsburgh vous semblent-elles plus sérieuses ?

Vous serez bien en peine de conclure quoi que ce soit des communiqués du G20, la question subsidiaire étant toujours : comment s’assurer que les mots trouveront force exécutoire ? Les gouvernements se sont emparés de la question des paradis fiscaux car elle leur paraissait de nature à se refaire une réputation à moindre frais en matière de réorganisation de la finance. Mais, depuis le G20 de Londres, les listes des « juridictions non coopératives » de l’OCDE se sont soudainement allégées, et ceci sur la base de simples déclarations d’intention. Dans le bras de fer qui a opposé l'IRS [ndlr : le fisc américain] à la banque suisse UBS, les services fiscaux américains ont obtenu la communication de 4 000 noms alors qu'il en demandaient 52 000, un chiffre lui-même sans doute largement sous-évalué. En France, on nous agite une liste de 3 000 noms de contribuables. Très bien, j'attends la suite.


“La république mondiale n'est pas exactement à l'ordre du jour…”

De nombreux économistes, comme le Prix Nobel Joseph Stiglitz, appellent à un surcroît de régulation internationale et à la construction d'institutions politiques mondiales capables de contrebalancer le poids de la finance internationale. La solution ne réside-t-elle pas là ?

C'est la nouvelle gentille doxa en matière de mondialisation : la mondialisation économique est allée un peu trop loin un peu trop vite ; il suffit que la mondialisation politique la rattrape et nous donne les bonnes institutions. Malheureusement, c'est ignorer que la construction d'institutions dotées de réels pouvoirs régulateurs suppose des conditions de puissance qu'on ne trouve que par l'adossement à une véritable communauté politique. Or la république mondiale n'est pas exactement à l'ordre du jour. Les appels incessants à la coordination mondiale sont devenus le passeport pour le statu quo ou le compromis a minima - on ne le voit que trop à propos de la finance. Il est donc temps d'oublier cette chimère fuyante d'une mondialisation politique pour trouver des cohérences économico-politiques là où elles peuvent être constituées, c'est-à-dire à l'échelle régionale. De ce point de vue, l'Europe a évidemment une carte à jouer. Elle constitue une zone d'activité financière autosuffisante capable d'adopter unilatéralement un degré supérieur de réglementation financière sans que les capitaux extra-européens qui choisiraient de ne plus s'y investir lui manquent. A voir l'actuelle physionomie de l'Europe, le progrès à accomplir est considérable. Mais, à l'inverse des fantasmes de gouvernement mondial, c'est au moins un chemin dont le commencement est tracé et dont on peut imaginer le terme, et le sens.

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Partie II

LE MONDE BOUGE - L'analyse de la crise financière par Frédéric Lordon est assez éloignée du discours dominant véhiculé par les médias. Dans la deuxième partie de l’entretien qu’il nous a accordé, cet économiste radical passe en revue les mesures prises par les gouvernements pour lutter contre la crise, propose ses solutions et avoue espérer une… crise politique majeure, seule susceptible de réformer le système en profondeur.


Quelle est votre analyse de la crise financière que nous venons de traverser ?

On peut l’analyser en soi, à condition de ne pas manquer sa dimension épiphénoménale et symptomatique. La crise proprement financière est l’expression, dans la sphère des marchés de capitaux, d’une crise économique structurelle bien plus profonde. Nous vivons depuis vingt ans dans ce qu’on peut appeler, pour faire simple, un « capitalisme de basse pression salariale » ou, pour être plus précis, un capitalisme de déréglementation à dominante financière. Dans cette configuration historique du capitalisme, les entreprises sont en permanence confrontées à la double contrainte des actionnaires et de la concurrence. Il s’ensuit une pression constante sur les coûts, et notamment ceux les plus faciles à réduire : les coûts salariaux. Or, contradiction déjà vue par Marx et Keynes en leur temps, le salaire est le facteur de solvabilisation de la demande. Autrement dit, la faiblesse des salaires pose un problème de sous-consommation chronique. Le néolibéralisme a proposé deux solutions pour répondre à ce problème : 1) allonger la durée du temps de travail (traduction française : « travailler plus pour gagner plus »), 2) faire du crédit aux ménages la béquille permanente de la consommation. Toute l’industrie financière s’est offerte à rendre viable cette trajectoire, notamment à l’aide de la technique de la titrisation, qui a permis de propulser dans l’économie des volumes de crédits supplémentaires astronomiques. La dette des ménages, drogue dure d’un régime de croissance à basse pression salariale, a ainsi été poussée jusqu’à ses dernières limites. L’économie américaine a vécu des années sur ce système avant qu’il n’implose. Aujourd’hui, le taux d’endettement des ménages américains par rapport à leur revenu disponible atteint 120 %. Au Royaume-Uni, il est même de 140 %. C’est du délire. En France, il se situe entre 65 et 70 %, mais a doublé par rapport à 1995, date d’entrée dans un régime de mondialisation franche.

“Il y a des paires de claques qui se perdent.”

Le destin des pays occidentaux est-il de vivre au rythme des bulles spéculatives (Internet, l’immobilier...) ?

Tant qu'on ne modifie pas radicalement les structures de la finance, la réponse est oui. En témoigne d’ailleurs la succession quasi métronomique des crises depuis que la déréglementation financière a été lancée, au milieu des années 80 : krach des actions en 1987, crise financière-immobilière du début des années 90, crises du Système monétaire européen de 1992 et 1993, krach obligataire américain et crise des Tesobonos mexicains en 1994, crises financières internationales de 1997 et 1998, krach Internet de 2000-2002, enfin crise des subprimes en 2007... Or, sous la variété phénoménale de ces crises, qui semblent au premier regard toutes différentes les unes des autres, il faut bien voir l’identité profonde des mécanismes à l’œuvre tels qu’il s’expriment, les invariants structuraux des marchés de capitaux déréglementés. Tant que l’action politique ne s’en prendra pas directement à cette structure-là, les mêmes causes produiront les mêmes effets. Et si l’événement « subprime » a été d’une taille exceptionnelle, il ne semble pourtant pas avoir encore suffi pour qu’on en prenne le chemin…

Dans les réponses politiques traditionnelles apportées à la crise (plan de relance, augmentation de la dette publique, soutien aux banques, prime à la casse...), lesquelles vous ont semblé pertinentes et efficaces ?
Dans le registre de l'intervention d'urgence, tout ce qui a été fait était pertinent. Il fallait agir sur tous les fronts : rachat d'actifs pourris, recapitalisation, accès élargi à la liquidité, stimulation budgétaire.
 
“Aux Etats-Unis, il aurait fallu subventionner les ménages pour leur permettre de repayer leur dette immobilière.”

Pouvait-il y avoir d'autres modalités d'intervention ?

Oui. La crise a débuté sur un problème de dette immobilière de grande taille mais gérable… si on le prend à temps. Le gouvernement américain a réagi à l’automne 2008 en mettant 700 milliards de dollars sur la table pour soutenir les banques et racheter leurs actifs avariés. Je pense qu’il aurait fallu les utiliser non pas à renflouer les banques directement mais à renflouer les ménages pour renflouer les banques. En d’autres termes : subventionner les ménages en situation de défaut pour leur permettre de repayer leur dette immobilière. Cette solution présentait, à mon sens, trois avantages. Un : elle lissait la charge pour les finances publiques sur les calendriers de paiement des prêts immobiliers – soit entre 20 et 30 ans – au lieu d'avoir à sortir 700 milliards de dollars en quelques mois. Deuxièmement, en restaurant les ménages dans leur statut d'emprunteur solvable, on rétablissait la continuité des flux de paiement sur les dettes immobilières, donc les cash flows des produits dérivés, et par là même on ramenait ces derniers instantanément à leur valeur initiale. Il n'y avait ainsi plus d'actifs avariés et les marchés de crédit retrouvaient immédiatement un fonctionnement normal. Le dernier avantage était politique, et ce n’est pas le moindre : qui ne voit le puissant effet de légitimation d’un plan qui vient d’abord au secours des ménages avant de venir à celui des banques ?...

Pourquoi, le gouvernement américain n'a-t-il pas envisagé ce type d'option ?

Pour une raison simple : dans la culture politique et idéologique américaine, les faillis sont responsables de leur sort, on ne viendra donc pas à leur secours… sauf quand ce sont d'énormes banques. On connaît la formule : « too big to fail » (trop gros pour pouvoir faire faillite) ; elle est en fait implicitement complétée par : « too small to bail » (trop petit pour être sauvé). Des ménages expulsés, Henry Paulson, ancien patron de Goldman Sachs devenu secrétaire au Trésor américain, se fout comme de l’an quarante. Mais il ne peut pas rester insensible au sort de son ancienne maison et de tous ses anciens collègues de Wall Street. On sauvera donc les banques par un mélange inavouable de rationalité économique et de solidarité de classe.

Il faut cependant ajouter autre chose : la solution du renflouement des ménages était à date fraîcheur limitée. Elle cesse d’être pertinente début novembre 2008 au moment où on bascule dans la récession, qui se met à fonctionner comme une redoutable machine à produire endogènement de la mauvaise dette. Il y a là une raison supplémentaire de rendre la contraction du crédit encore plus sévère… et aussi de ne pas s’étonner qu’en dépit des concours publics, les banques soient restées les deux pieds dans le même sabot au moment où on attendait d’elles qu’elles reprêtent : même avec la meilleure volonté du monde, il est rationnel pour une banque agissant isolément de se retenir de prêter dans une conjoncture aussi adverse, sauf à prendre le risque de voir ses nouveaux crédits tourner aussitôt en mauvaises dettes. Surmonter cet effet demandait que toutes les banques recommencent à prêter de manière coordonnée, créant ainsi les conditions d’une reprise globale… et de leur propre succès collectif. Mais, précisément, en économie de marché, il n’existe aucune instance à même de produire une coordination de ce genre. Il n’y a pas trente-six solutions en cette matière : seul l’Etat est en position de produire de la coordination à grande échelle, qui était ici impérativement requise, et dont le marché était incapable. C’est pourquoi, il aurait fallu à l’automne dernier envisager la nationalisation intégrale du secteur bancaire, en vue d’un redémarrage d’ensemble du crédit et d’une sortie rapide de la récession.

Je n’ignore pas les spasmes que suscite immédiatement ce genre de proposition : « L’Etat est incompétent, comment imaginer lui confier la gestion des banques… » Je pose simplement la question suivante : à la lumière de la crise ouverte depuis deux ans, peut-on faire pire en matière de gestion bancaire que le secteur privé ? Je rappelle que l’estimation de printemps du FMI chiffre à 4 100 milliards de dollars l’ensemble des pertes du système bancaire mondial – brillante réussite du triomphal secteur privé, vraiment. J’ajoute cependant que, mesure d’urgence, la nationalisation intégrale du secteur bancaire était à mes yeux une solution transitoire, demandant à être dépassée dans le sens d’une refonte radicale des structures bancaires, en direction de ce que j’appelle un « système socialisé du crédit ».

“Le grand emprunt national ? C'est de la pure communication plébiscitaire.”

La décision du gouvernement de lancer un grand emprunt national en 2010 vous semble-t-elle pertinente ?

C'est de la pure communication plébiscitaire. En l’état actuel des choses, si l’on veut s'endetter à moindre coût, c'est sur les marchés qu'il faut le faire.

Au 31 juillet, le déficit du budget de l’Etat atteignait 109 milliards d’euros contre 51,3 un an plus tôt, la charge de la dette (1 414 milliards d’euros en juin dernier, source INSEE) coûte elle à l’Etat entre 60 et 70 milliards d’euros chaque année (plus que le produit de l’impôt sur le revenu). Dans ces conditions, le gouvernement ne sera-t-il pas contraint à une hausse des impôts pour faire face à ses engagements ?
La phase aiguë de la crise, à l’automne 2008, ne laissait aucun choix : il était rationnel de transformer une crise de dette privée mortelle tout de suite en une crise de dette publique dangereuse plus tard. Evidemment c’est la finance elle-même, pour le sauvetage de laquelle ces risques de dette publique ont été pris, qui vient maintenant s’en plaindre, et peut-être d’ici quelque temps créer quelque catastrophe dans ce compartiment de marché. Il y a des paires de claques qui se perdent. Pour le reste, on sait bien que la résolution de ce problème n’admet que quatre solutions : couper dans les dépenses, augmenter les impôts, faire défaut ou provoquer de l'hyper-inflation. La plus évidente serait évidemment la mise à contribution sévère de tous les « intéressés », sociétés financières et banquiers-traders enrichis.

Pour la plupart des gens, sortir de la récession, c’est surtout retrouver un travail. Existe-t-il des mesures spécifiques que pourrait prendre le gouvernement pour empêcher que le chômage ne s'accroisse ?


Non. Soit on accepte une refonte radicale du système financier et une transformation profonde des structures présentes du capitalisme, notamment de la contrainte actionnariale et de la contrainte concurrentielle, et on peut espérer mettre sur pied une nouvelle dynamique de la croissance et de l’emploi ; soit on maintient le statu quo et on en sera réduit aux expédients habituels qui n’offrent que des marges de manœuvre de second ordre.

“Je nous vois nous installer dans une période longue de croissance molle et de chômage durablement élevé.”

L’histoire nous a appris que des sociétés peuvent totalement se déliter sous le choc d’une récession majeure. Ce risque vous semble-t-il d’actualité ?

Plus maintenant. Il faut tout de même rappeler qu’entre le 15 septembre et le 15 octobre 2008, nous sommes passés à deux doigts de la réalisation du risque systémique, qui est, avec l’hyper-inflation, l’événement destructeur maximal. Heureusement les gouvernements ont sorti tout ce qu’il fallait pour nous faire faire deux pas en arrière du bord du gouffre. Pour la suite, je n'ai pas trop cru au scénario de l'effondrement comme en 1929. En Europe, l'Etat providence garde une place importante, et les revenus qu'il verse ont la vertu de stabiliser la demande et de permettre d'amortir les chocs macro-économiques. Mais tous les problèmes du « capitalisme de basse pression salariale » restent pendants, plus encore avec la mise en panne des techniques financières de relais par le crédit aux ménages. C’est pourquoi je nous vois plutôt nous installer dans une période longue de croissance molle et de chômage durablement élevé. Dans ces conditions, si craquements il y a, ils viendront de la sphère politique, et d’un corps social qui n’en pourra plus du cumul inégalités-stagnation salariale-précarisation.

“La faillite des médiateurs politiques, médiatiques, syndicaux est totale. Les salariés sont abandonnés sans aucune perspective d’ensemble.”

Cet été, les salariés de Continental se sont moins battus pour l’emploi que pour le montant de leur indemnité de départ. Y voyez-vous une forme de résignation sociale ?

Que pourraient-ils faire d'autre ? On ne peut pas demander aux acteurs d’un conflit local de lutter contre des forces globales écrasantes. Lutter en pratique sur l’enjeu de l’emploi n’a presque plus de sens hors d’une mise en question d’ensemble de la configuration présente du capitalisme, c’est-à-dire d’une analyse globale et d’un projet politique alternatif de même échelle. Mais qui pose le problème en ces termes dans l’espace politique actuellement ? La faillite des médiateurs politiques, médiatiques, syndicaux est totale. Les salariés sont abandonnés sans aucune perspective d’ensemble. Entretemps, ce qu’on leur fait vivre est la source de telles souffrances qu'on fabrique des gens qui n'ont plus rien à perdre. Comme en face, les pouvoirs économiques et politiques restent sourds en pensant, non sans raison cynique d’ailleurs, qu'une fois de plus ils pourront traverser la période en faisant le dos rond, il n’est pas étonnant que des salariés estiment n’avoir pas d’autres choix que d’en arriver à des solutions extrêmes pour se faire entendre. C'est ce qu'on fait ceux de Continental, et ce n’est pas moi qui leur jetterai la pierre. Je pense qu’on verra se multiplier ce type de foyers, la vraie question étant : se trouvera-t-il une force quelconque capable de les organiser, de dégager leur cohérence commune et d’en faire un mouvement de transformation sociale et politique ? Il suffit de poser le problème en ces termes pour se guérir de toute éruption d’optimisme mal contrôlée… Il m’arrive de penser que l’ordre social d’aujourd’hui est tellement verrouillé que sa transformation profonde n’a plus d’autre solution que la crise politique majeure. J’avoue l’avoir espérée au début de l’année, mais l’ébullition de cet hiver est étonnamment retombée. Pour autant, je ne crois pas que le mécontentement ait régressé, bien au contraire. Il attend juste une occasion et des mises en forme politiques pour se manifester à nouveau.


Propos recueillis par Olivier Milot


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