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5 décembre 2007 3 05 /12 /décembre /2007 17:35

 

ELLIOTT ROOSEVELT
MON PERE M'A DIT...
(As He Saw It)



CHAPITRE IV : LA CONFÉRENCE DE CASABLANCA.
(autres chapitres ici)

(Première partie)

 
    Au moment où je faisais disparaître de mon menton les traces de mon sixième oeuf — oeuf frais et non plus en poudre —, mon père et ceux qui l'accompagnaient étaient au Brésil. J'avais largement le temps de me détendre, de prendre du repos, d'oublier pour quelques heures la guerre, d'aller dire bonjour à ceux de mes amis qui se trouvaient là, et d'explorer un peu les environs.
    Je voulais également voir les traces laissées par la guerre dans ce pays. Et elles étaient nombreuses. Je me trouvais à l'extrémité sud de la région que nous avions attaquée, le 8 novembre, dans la nuit du dimanche. Notre groupe avait opéré au delà de la région nord-ouest de l'Afrique, en Algérie. C'était la première fois que j'avais l'occasion de contempler les objectifs des avions qui avaient bombardé Casablanca.
Cuirass---Jean-Bart-Casablanca.jpg    Deux mois s'étaient passés depuis, mais on pouvait encore voir dans le port, fortement endommagé, le cuirassé français Jean-Bart. Dans la ville même, située à flanc de coteau et dominant le port, de nombreux signes indiquaient que la guerre était passée par là. Les troupes américaines, des jeeps et des camions, encombraient les routes. Plus haut, dans le quartier des villas et des maisons de campagne des riches colons français, le printemps africain, précoce, avait déployé sa palette de couleurs. Il faisait doux, l'atmosphère était claire et joyeuse. Quel contraste avec Argentia!
    Je suis persuadé que si Casablanca avait été choisie pour cette rencontre, ce n'est pas uniquement parce que le nom de cette ville veut dire en espagnol « Maison Blanche ». Quoi qu'il en soit, dès que ce choix avait été fixé, des agents du Service Secret avaient été envoyés sur place, avec, à leur tête, Mike Reilly, pour préparer les lieux où les hautes personnalités qui allaient se réunir pourraient habiter, se rencontrer, discuter.
    Le jour même de mon arrivée à Casablanca, je me trouvai nez à nez avec Mike. Il grognait un peu en parlant des difficultés auxquelles il se heurtait dans l'accomplissement d'une mission qui consistait à faire de Casablanca un endroit aussi sûr que la Maison Blanche.
    Tout d'abord, le Maroc français était partout infesté d'agents de l'ennemi. Ceux-ci formaient une véritable petite armée dans ce pays dont les Allemands n'avaient été chassés que depuis peu de temps. Nos services de sécurité s'attachaient à démasquer et à arrêter les Français dont les poches étaient encore pleines d'argent allemand. De plus, nous n'étions pas loin du Maroc espagnol, et personne ne se faisait d'illusions sur les sentiments qui animaient Franco et ses phalangistes en ce mois de janvier 1943.
    Pour comble de malheur, trois semaines auparavant, les Allemands avaient fait une répétition générale de raid aérien sur Casablanca. Probablement les bombes avaient été lancées à l'aveuglette, probablement elles avaient visé les importantes réserves d'essence de l'armée Patton; mais, en fait, elles s'étaient égarées sur des objectifs non militaires, et leur seul résultat fut de susciter de nouveaux ennemis à l'Allemagne parmi les Arabes chez qui elles avaient fait de nombreuses victimes. Ce raid avait suffi pour mettre Mike Reilly dans le plus vif embarras. De nombreuses batteries antiaériennes étaient placées à l'intérieur de la ville et aux environs et, dans leurs émissions à ondes courtes destinées à l'Afrique du Nord, les Allemands se perdaient en conjectures. (A Berlin, les sous-ordres de Goebbels avaient même été tout près de la vérité en annonçant que le Général Marshall s'apprêtait à conférer avec les chefs d'état-major anglais.)
    Le quartier général des chefs d'état-major interallié qui allaient assister à la conférence fut installé à l'hôtel d'Anfa. C'était un établissement sans prétention et de proportions modestes, mais moderne et confortable. On l'avait entouré, à quelque distance, d'une clôture de fils de fer barbelés. L'enceinte, surnommé le camp Anfa, comprenait aussi les villas destinées à mon père et à Churchill. Les troupes de Patton patrouillaient aux abords du camp. Quiconque voulait pénétrer dans l'enceinte devait montrer patte blanche à ces gardes qui ignoraient eux-mêmes ce qui se passait à l'intérieur.
    Tandis que le gros hydravion de mon père volait quelque part au-dessus de l'Atlantique du Sud, entre le Brésil et la Gambie britannique, j'allais fouiner un peu partout pour me rendre compte de la qualité de l'ordinaire que l'on réservait aux personnalités attendues. Le régime des rations C pendant les deux derniers mois et celui des rations britanniques pendant les deux mois précédents avaient fortement éprouvé mes papilles gustatives et mon suc gastrique. Heureusement, mon enquête me permit de constater que les officiers chargés du ravitaillement s'étaient surpassés.
    Le mardi, vers la fin de l'après-midi, j'allai avec Mike Reilly à l'aéroport de Medina, pour accueillir mon père et sa suite. Ils devaient arriver peu après six heures. Nous nous arrêtâmes près de l'emplacement réservé à l'appareil de mon père.
—    Tiens ! m'écriai-je, sous l'effet d'une pensée qui m'avait soudain traversé, l'esprit, tandis que Mike Reilly me regardait, surpris. Tiens, c'est la première fois, j'y pense, que mon père est monté en avion depuis l'été 1932, quand il s'est rendu à Chicago en vue des élections.
—    Ce voyage inaugure encore bien d'autres choses, répondit Mike d'un air qui en disait long sur les tracas que toutes ces innovations lui avaient causés. C'est la première fois, par exemple, qu'un président des Etats-Unis se sert d'un avion pour faire un voyage à l'étranger. C'est même la première fois qu'un président utilise la voie des airs pour un voyage tant soit peu officiel à l'étranger.
    Il souligna ces paroles d'un geste éloquent, en faisant mine d'éponger la sueur de son front. Enfin, à l'heure prévue, à soixante secondes près — chacun de nous consulta machinalement sa montre — l'avion présidentiel, un C-54, apparut et vint se poser majestueusement à l'endroit réservé. Je courus en avant pour souhaiter la bienvenue à mon père. Il descendit d'avion, suivi de Harry Hopkins, de l'Amiral McIntire, du Capitaine McCrea, du Colonel Beasley et de plusieurs autres personnalités. Sans compter les agents du Service Secret qui, ajoutés à ceux venus en avant-garde, étaient une bonne douzaine.
    Mon père était d'excellente humeur et ne semblait pas du tout fatigué. Il était encore plein de ses impressions de voyage et de tout ce qu'il avait vu au cours des derniers jours. Dans la limousine française, une voiture réquisitionnée, qui nous conduisit au camp Anfa, il parla tout le temps de son voyage.
—    Evidemment, ce n'est pas la première fois. Déjà en juin 1932...
—    Voyons, papa, je le sais bien. Je t'accompagnais alors !
—    Tiens, c'est juste. Mais j'avais déjà volé à l'époque où tu étais tout petit — quand j'étais dans la Marine. Il s'agissait de tournées d'inspection à bord d'appareils de la Marine militaire. Voilà un genre de vols que tu ne connaîtras jamais.
—    Dieu merci !
—    Mais pour moi c'était très important, Elliott. C'est magnifique de pouvoir se rendre compte en quoi consiste la tâche de tant de nos aviateurs, d'observer les conditions de l'aviation et d'en constater les progrès. Cela vous ouvre des horizons...
    Il parla de l'itinéraire suivi par son avion.
—    Nous avons survolé Dakar. Ce n'est pas la route habituelle, tu sais, généralement on vole au-dessus du continent...
—    Je sais, papa. J'ai fait ce trajet trois ou quatre fois.
—    Très bien, très bien. Pour toi, c'est de l'histoire ancienne. Mais pour un novice comme moi, c'est tout autre chose.
    Il eut un froncement de sourcils, mais aussitôt il me sourit.
—    Dans le port de Dakar j'ai vu le Richelieu. Rappelle-moi que j'ai des choses à te raconter au sujet de la Gambie britannique. Sur Buthurst notamment. Ne me dis pas : je sais. Tu as été là-bas, bien sûr, mais je parie qu'en un seul après-midi j'ai découvert plus de choses à Bathurst que toi pendant deux mois.
    C'était parfaitement exact.
    Arrivé dans le camp Anfa, nous nous fîmes conduire tout droit à la villa de mon père, Dar-es-Saada. C'était une belle résidence. Le salon devait avoir plus de huit mètres de haut ; il s'étendait sur deux étages, avec d'immenses baies qui donnaient sur un très beau jardin. Sans doute pour protéger les fenêtres, les propriétaires de la villa les avaient fait garnir de stores roulants grâce auxquels on pouvait les masquer entièrement. Mike Reilly n'aurait pu rêver d'un meilleur dispositif : La maison possédait un abri contre les bombes, improvisé dans la piscine voisinant avec le jardin.
    La villa comportait trois chambres à coucher dont deux au premier étage. L'une d'elles était destinée à Harry Hopkins et je devais partager l'autre avec mon frère Franklin que nous attendions dans un jour ou deux. La chambre à coucher située au rez-de-chaussée qui fut réservée à mon père méritait plusieurs épithètes, mais ne pouvait en tout cas être qualifiée d'adéquate. Mon père, en la visitant, fit entendre un petit sifflement.
—    Il ne nous manque plus que la maîtresse de céans, dit-il en souriant.
    Cette chambre appartenait de toute évidence à une Française aux goûts très féminins. Des tentures drapées, des volants l'ornaient en abondance. Le lit, dont le matelas n'était peut-être pas de pure laine, avait au moins deux mètres cinquante de large. Dans la salle de bains, la baignoire était de marbre noir.
    La villa de Churchill, Mirador, se trouvait à quelques pas de là. Harry Hopkins y alla chercher le Premier Ministre pour nous l'amener à dîner. Ce premier soir, en dehors de mon père, du Premier Ministre britannique et de Harry, le dîner à la villa réunit les chefs d'état-major interallié : le Général Marshall, l'Amiral King, le Général Arnold, et les chefs britanniques : le Général Sir Alan Brooke, l'Amiral Sir Dudley Pound, Le Maréchal de l'Air Sir Charles Portal. Lord Louis Mountbatten et Averell Harriman étaient également des nôtres.
casablanca-copie-1.jpg    Tout le monde était fatigué mais tous semblaient prendre plaisir à cette réunion. La seule divergence de vues qui se manifesta au cours du dîner, concernait le caractère secret — ou plutôt non secret — de la conférence de Casablanca. Les officiers présents — les officiers anglais surtout, et Churchill se rangea de leur côté, — craignaient d'être surpris par un raid aérien, que les Allemands pourraient organiser à la hâte, dès qu'ils auraient compris que quelque chose d'important se passait là. Les Anglais exprimèrent l'opinion que tout le monde devait se transporter immédiatement à Marrakech. Mon père, cependant, se prononça contre ce projet et il soutint son point de vue avec suffisamment d'énergie pour l'imposer. Il dut cependant faire face aux protestations non seulement ce jour-là, un jeudi, mais aussi le vendredi, le samedi, et même le dimanche. On entendait prononcer le nom de Marrakech à tout bout de champ, quel que fût le sujet des conversations.
    Le premier soir, après le dîner, mon père et Churchill prirent place sur un divan vaste et confortable qu'on avait poussé contre les fenêtres. Les stores métalliques étaient baissés. Le reste de l'assistance s'installa sur des chaises, en demi-cercle devant eux. Pendant les deux ou trois heures qui suivirent, les généraux et les amiraux prirent congé de nous, les uns après les autres. A minuit, il ne restait plus que mon père, Churchill, Hopkins, Harriman et moi-même. La conversation se poursuivait en termes voilés. Elle portait surtout sur deux points : Staline et la complexité de la situation politique française. (Darlan était mort depuis près de trois semaines).
    La première question qui se posait était celle-ci : Staline viendra-t-il à Casablanca? La réponse était négative. Il avait refusé de venir pour deux raisons, dit mon père. D'abord il commandait personnellement l'Armée Rouge (nous suivions tous avec passion les événements importants du front Est), ensuite nous savions bien de quel sujet il nous aurait entretenus : du second front à l'Ouest.
—    De toutes façons, dit Churchill, nous pouvons nous mettre au travail sans lui. Nous nous tiendrons constamment en contact. Nos projets pourront être soumis à son approbation. Harriman est ici.
    De son côté, Harriman (notre Administrateur du Prêt-Bail à cette époque) exprima l'avis que, l'attaque massive en Europe mise à part, c'étaient les livraisons dans le cadre du prêt-bail qui seraient surtout utiles aux Soviets. Le rendement de notre production causait alors des inquiétudes mon père. Il n'avait pas atteint les chiffres prévus, et non seulement cela ne pouvait manquer d'avoir des répercussions sur le front Est, mais, risquait aussi de compromettre nos engagements envers l'Angleterre et ceux envers nos propres armées de terre et de mer.
    Personne, au cours de cette première soirée, ne semblait disposé à se mettre sérieusement au travail. La tendance générale était de se caler dans les fauteuils, de bâiller, de se mettre à l'aise, de boire un verre et de se détendre. Pour mon père, c'était, depuis de longs mois, la première occasion d'échapper à la pression de la guerre, et presque tous étaient dans le même cas. Tandis que je remplissais les verres, mon père et Harry se mirent à poser des questions à Churchill au sujet de De Gaulle. On abordait ainsi le second point de la conversation.
—    De Gaulle, soupira Churchill, en levant les sourcils d'un air éloquent.
—    Il faut que vous fassiez venir ici votre « enfant terrible », dit mon père. C'était le surnom qu'on donnait à de Gaulle. A partir de ce moment, et pendant toute la durée de la conférence, de Gaulle fut l'« enfant terrible » de Churchill, et Giraud celui du Président.
    Personne n'était satisfait — c'est le moins qu'on puisse dire — de la confusion politique provoquée par notre débarquement en Afrique du Nord. En relatant ces événements compliqués, on doit souligner que nos manoeuvres politiques ont sauvé la vie de plus d'un Américain, et c'est là une considération primordiale aussi bien du point de vue militaire que patriotique. D'autre part, il n'y a pas de doute aujourd'hui (comme d'ailleurs il n'y avait pas de doute dans l'esprit de mon père) que des erreurs avaient été commises par quelqu'un, et des erreurs graves.
    Ce premier soir, mon père sembla envisager cette question en tenant compte de deux considérations. D'abord, il avait hâte de trouver la solution la meilleure et la plus rapide pour mettre fin à une situation qui devenait intolérable, tant elle était confuse. Ensuite, il se rendait compte que le Département d'Etat s'était déjà engagé dans une certaine voie et que, dans l'intérêt de nos futures négociations diplomatiques, il importait de sauvegarder l'autorité de ce ministère dans toute la mesure du possible. Quand une erreur a été commise, ce n'est pas bien, mais agir comme si aucune erreur n'avait été commise ne vaut guère mieux. Ce truisme avait amené mon père à sa première considération.
    Quand une erreur a été commise par vos subalternes, lesquels pendant quelques années seront chargés de mener tous les jours des négociations avec des alliés qui sont en même temps vos rivaux, l'erreur est regrettable. Mais vous risqueriez de rendre service à vos rivaux en laissant vos subalternes dans le pétrin. Ce truisme avait conduit mon père à sa seconde considération, apparemment contradictoire.
    Quoi qu'il en soit, ce premier soir, ce qui intéressait mon père, c'était simplement d'écouter Churchill et de s'efforcer de deviner dans ses propos le fond de sa pensée.
—    De Gaulle est monté sur ses grands chevaux, dit Churchill. Il refuse de venir ici. Il refuse catégoriquement.
    Il semblait prendre plaisir, pour je ne sais quelle raison, à s'étendre sur ses propres difficultés.
—    Je n'arrive pas à le faire partir de Londres, disait-il avec entrain. Il est furieux à cause des méthodes que nous employons pour contrôler le Maroc, l'Algérie et l'Afrique Occidentale française. Un « complexe de Jeanne d'Arc »... Et maintenant, bien sûr, depuis que Ike a installé ici Giraud dans ses fonctions...
    Il secoua la tête d'un air désolé.
    Tout d'abord doucement, mais fermement, puis avec une réelle insistance, mon père réclama que de Gaulle fût amené à Casablanca. Il souligna qu'un gouvernement provisoire ne pouvait être confié à un seul homme, que ce fût de Gaulle ou Giraud. La collaboration de tous les deux, disait-il, était nécessaire pour élaborer le système politique qui gouvernerait la France jusqu'à la libération totale.
    J'eus l'impression, ce soir-là, que Churchill et Anthony Eden avaient dû — à un moment quelconque de la période critique du passé — promettre à de Gaulle tacitement ou par un engagement formel qu'il serait le seul à avoir voix au chapitre au moment de la reconstruction de la France. Tout au long de cette conversation, le Premier Ministre britannique fit preuve d'une extrême prudence.
—    Mon enfant terrible, dit-il, considère que confier, ici, à Giraud un rôle officiel est un geste inamical à l'égard de sa France Libre.
    Sa voix était solennelle. Une fois de plus, j'eus l'impression que les réactions de son « enfant terrible » ne l'ennuyaient pas tant que cela.
—    Ce qu'il voudrait, reprit-il, c'est être le seul à juger et à décider qui ferait partie du gouvernement provisoire. Evidemment, ce n'est pas possible.
    Mon père exprima l'avis que l'Angleterre et les Etats-Unis devraient faire à de Gaulle des représentations énergiques et lui faire comprendre qu'à moins qu'il ne cessât de bouder et qu'il ne prît immédiatement l'avion pour Casablanca, toute aide lui serait désormais retirée. Churchill approuva d'un mouvement de tête.
—    C'est ce qu'il y aurait de mieux à faire, dit-il. Mais évidemment je ne puis pour le moment répondre de son attitude.
    Minuit était passé depuis longtemps quand le Premier Ministre britannique prit congé. Bien que fatigué, mon père avait envie de continuer la conversation. Il était encore plein de ses impressions de voyage, désireux de les partager et content de m'avoir près de lui. Il se mit au lit, et nous restâmes encore ensemble le temps de fumer deux ou trois cigarettes. Je prolongeai ces instants autant à cause de la joie que j'éprouvais à le retrouver que parce que plusieurs points de la conversation à laquelle je venais d'assister m'avaient rendu perplexe.
—    Je me trompe peut-être, dis-je, mais j'ai comme l'impression que les bouderies de De Gaulle n'ennuient pas tant que ça le Premier Ministre.
    Mon père se mit à rire.
—    Je n'en sais rien. Mais j'espère en savoir plus long dans quelques jours. Je soupçonne fort pourtant, dit-il, accentuant ses mots, que si notre ami De Gaulle n'est pas encore venu en Afrique, c'est que notre ami Winston n'a pas cru devoir jusqu'ici le prier de le faire. Je suis à peu près sûr qu'en cette matière de Gaulle va faire à peu près tout ce que le Premier Ministre et le Foreign Office lui demanderont.
—    Comment cela ?
—    Coïncidence d'intérêts. Les Anglais veulent garder leurs colonies. Ils veulent aussi aider les Français à garder les leurs. Winnie est le grand défenseur du statu quo. C'est même le statu quo personnifié, ne crois-tu pas ?
    Je retrouvais le ton de la discussion à laquelle j'avais assisté à Argentia, mais peut-être une octave plus haut.
    Mon père sourit à une pensée qui venait de lui traverser l'esprit.
—    A quoi penses-tu, papa ?
—    Je pense à Mountbatten, me répondit-il. Sais-tu pourquoi Winston a amené Mountbatten avec lui ? Pour me rebattre les oreilles d'arguments sur l'importance qu'il y aurait à consacrer des navires de débarquement aux opérations au sud-est de l'Asie.
    Je ne cachai pas mon étonnement mêlé d'incrédulité.
—    Cela ne fait pas de doute, continua-t-il. La Birmanie ! Les Anglais veulent reprendre la Birmanie. C'est la première fois qu'ils manifestent sincèrement leur intérêt à la guerre dans le Pacifique. Et pourquoi ? A cause de leur empire colonial.
—    Quel rapport avec Mountbatten ?
—    C'est lui que les Anglais ont choisi pour le commandement suprême allié d'un nouveau théâtre d'opérations, celui du Sud-Est de l'Asie.
—    Et l'Europe ? demandai-je. Et le débarquement du côté de la Manche ? Et « le bas-ventre vulnérable de l'Europe » ?
—    Ne t'inquiète pas. Mountbatten est un homme plein de séduction et il a des dons de persuasion, mais je doute fort qu'il puisse convaincre Ernie King. Qu'ils essaient donc de tirer de lui un peu de notre matériel de débarquement du Pacifique, ou même une partie du matériel de débarquement affecté aux opérations dans l'Atlantique !
    L'histoire de Birmanie m'inquiétait en dépit de l'assurance de mon père qui ne semblait y attacher aucune importance.
—    Cela fait partie de la question coloniale britannique, dit-il. Le problème de la Birmanie est lié à celui des Indes, de l'Indochine française et de l'Indonésie. Il y a un rapport d'interdépendance entre ces pays. Si l'un obtient sa liberté, les autres pourraient avoir l'idée d'en demander autant. C'est pourquoi Winston tient tant à garder de Gaulle dans son coin. De Gaulle, aujourd'hui, ne tient pas plus que Churchill à voir disparaître un empire colonial.
    Je demandai à mon père quelle était la position de Giraud.
—    Giraud ? Le Département d'Etat m'en a dit beaucoup de bien. Murphy...
—    Murphy ?
—    Robert Murphy... celui qui était chargé de toutes les négociations avec les Français en Afrique du Nord, dès avant le débarquement.
—    Je vois... bien sûr.
—    Il avait envoyé des rapports dans lesquels il affirmait que Giraud était exactement l'homme qu'il fallait pour faire contrepoids à de Gaulle.
—    Parce qu'il était question de faire contrepoids à de Gaulle ? Je ne l'aurais pas cru. D'après toutes les informations que nous avons reçues par les journaux, et autrement, il est très populaire aussi bien en France que hors des frontières de son pays.
—    L'intérêt de ceux qui le soutiennent est évidemment d'accréditer cette opinion.
—    Tu fais allusion à Churchill ? Et aux Anglais ?
    Mon père acquiesça d'un signe de tête.
—    Elliot, dit-il, de Gaulle a l'intention d'établir en France un gouvernement d'un seul homme. Je ne puis imaginer un homme qui m'inspirerait une plus grande défiance. Toute son organisation de la France Libre fourmille d'espions policiers, il a des agents qui espionnent ses propres collaborateurs. Pour lui, la liberté de parole se ramène à sa propre liberté d'agir... sans être critiqué. Comment pourrait-on dès lors avoir une confiance entière dans les forces qui soutiennent de Gaulle ?
    Cela me rappela ce que mon père m'avait dit à propos de la Birmanie. Evidemment, du point de vue de Churchill, une telle aventure ne manquait pas de logique. En conquérant Singapour, il ferait un coup très spectaculaire. Son prestige auprès des peuples coloniaux de l'Asie et du Proche-Orient se trouverait considérablement accru. Mais que de troupes, que de ravitaillement, que de matériel de débarquement réclamerait une telle opération ! La longueur des lignes de ravitaillement ! Et d'ailleurs, nous aurions bien besoin de toutes ces choses-là pour venir à bout de Hitler.
    Mon père bâilla et je fis mine de partir. Mais d'un geste il me retint.
—    Ne t'en vas pas encore, dit-il. La nuit est longue. Et d'ailleurs, j'ai envie de parler.
    Il me parla encore de De Gaulle qui, me dit-il, appartenait corps et âme aux Anglais, me raconta comment les Anglais l'avaient pourvu en argent et en matériel et lui avaient conféré un prestige moral pour lui permettre d'établir le gouvernement de la France Libre et d'organiser l'activité clandestine en France. Une fois de plus, il semblait penser tout haut. Il mettait au point ses idées et les classait dans son esprit en vue des conversations qui allaient commencer le lendemain et se poursuivre pendant dix jours encore.
    Ses pensées revinrent au problème des colonies et des marchés coloniaux, problème dont dépendait, il le sentait, le sort de la paix future.
—    Le fait est, dit-il, pensif, plaçant une nouvelle cigarette dans son fume-cigarette, que le système colonial implique la guerre. On exploite les ressources des Indes, de la Birmanie, de Java, on prend toute la richesse de ces pays, sans rien leur donner en échange, ni instruction, ni amélioration du standard de vie, ni un minimum d'hygiène. Tout ce que l'on fait, c'est accumuler des conflits qui mènent à la guerre. Tout ce que l'on fait, c'est montrer l'inanité de toute organisation de la paix, avant même que celle-ci soit assurée. As-tu remarqué l'expression de Churchill quand tu as mentionné les Indes ?
—    Les Indes devraient, sans tarder, devenir un Commonwealth. Au bout d'un certain temps, dans cinq ans ou dans dix, ce pays devrait pouvoir décider s'il veut continuer à faire partie de l'Empire ou s'il veut obtenir une indépendance complète.
—    En tant que Commonwealth, les Indes auraient droit à une forme de gouvernement moderne, avec tout ce que cela comporte de réformes sanitaires et culturelles. Mais comment ce pays pourrait-il y prétendre tant que l'Angleterre continue à drainer systématiquement toute la richesse de ses ressources nationales. Chaque année qui passe n'apporte que deux choses aux habitants des Indes, les impôts et la mort. La famine est dans l'ordre des choses. Ils ont « une saison de famine », comme ils disent.
    Il s'interrompit et sembla réfléchir :
—    Il faut que je raconte à Churchill ce que j'ai vu aujourd'hui en Gambie britannique, dit-il d'un ton résolu.
—    A Buthurst ? demandai-je.
—    Oui, fit-il d'une voix où vibrait une sincère émotion. Ce matin, vers huit heures et demie, comme nous traversions l'aérodrome de Buthurst, j'ai vu des indigènes qui se rendaient à leur travail. Ils étaient en loques... et comme ils avaient l'air misérable !... On nous a dit que vers midi, quand le soleil aurait séché la rosée, ils auraient l'air plus heureux. J'ai appris que le salaire moyen de ces hommes est d'un shilling neuf pence. Un peu moins de cinquante cents.
—    A l'heure ? demandai-je naïvement.
—    Non, par jour. Cinquante cents par jour ! Ils reçoivent aussi un supplément : un demi-bol de riz.
    Mon père remua péniblement dans son grand lit.
—    La saleté. Les maladies. Un taux de mortalité très élevé. Je me suis informé. Quelle est leur durée de vie, en moyenne ? Je te le donne en mille. Vingt-six ans. Ces gens-là sont traités moins bien que les animaux. Leur bétail vit plus longtemps.
    Il resta un instant pensif.
—    Churchill pensait peut-être la dernière fois que je ne parlais pas sérieusement. Cette fois-ci il comprendra.
    Il me regarda d'un air songeur.
—    Et là où tu es, quelle est la situation ? demanda-t-il. Que se passe-t-il en Algérie ?
    Je lui dis que c'était la même chose. Le pays était riche, les ressources naturelles magnifiques, la population désespérément pauvre ; quelques colons blancs qui vivaient très bien, quelques princes indigènes qui vivaient aussi très bien, mais pour tous les autres, c'était la pauvreté, la maladie, l'ignorance.
    Mon père hocha la tête.
    Il se remit à parler de tout ce qu'il fallait faire. La France devrait redevenir une puissance mondiale et il faudrait placer sous sa tutelle ses anciennes colonies. En tant que responsable de cette tutelle, elle rendrait chaque année compte de sa gestion, en indiquant la régression de l'analphabétisme, la diminution de la mortalité, les progrès de la lutte contre les maladies...
—    Un instant, interrompis-je, à qui rendrait-elle ces comptes ?
—    A l'Organisation des Nations Unies quand elle sera créée, répondit mon père.
    C'était la première fois que j'entendais parler de ce projet.
—    Pourrait-il en être autrement ? continua mon père. Les Quatre Grands, — les Etats-Unis, l'Angleterre, la Chine, l'Union Soviétique — seront responsables de la paix du monde lorsque...
—    Si, rectifiai-je. Il faut dire « si ».
    Je ne plaisantais qu'à moitié. La superstition me dictait la prudence.
—    Quand, dit mon père avec fermeté, quand nous aurons gagné la guerre, les quatre grandes puissances seront responsables de la paix. Il est grand temps pour nous de songer à l'avenir, et d'en jeter les bases. Prenons l'exemple de la France. La France devra occuper dans cette organisation la place qui lui revient. Les grandes puissances devront assumer la tâche de lutter contre l'ignorance, d'élever le niveau d'existence, les conditions sanitaires, dans toutes les régions coloniales arriérées et pauvres du monde.
    « Et lorsque ces régions auront atteint à la maturité politique, elles pourront prétendre aussi à leur indépendance. L'ensemble des Nations Unies jugera, par la suite, si elles y sont suffisamment préparées. »
    « Si nous ne réalisons pas cela, autant reconnaître que nous allons vers une nouvelle guerre. »
    Je me dis, à part moi, que l'heure était trop tardive pour exprimer des pensées aussi sombres.
—    Il est trois heures et demie, papa.
—    Oui, maintenant, je suis vraiment fatigué. Toi aussi, Elliott, tu as besoin de sommeil.

 

 Vendredi, 15 janvier.

    Quand je descendis, enfin, pour prendre mon petit déjeuner, le lendemain matin, je constatai que ce retard m'avait fait manquer à un de mes devoirs. Il était dix heures, et, déjà, plusieurs personnes que j'aurais dû accueillir à leur arrivée et annoncer à mon père se trouvaient dans la chambre à coucher de celui-ci, en train de travailler. J'y entrai à mon tour après avoir avalé mon café. Il y avait là Marshall, King, Arnold, Hopkins et Harriman ; le Général Deane, secrétaire de l'état-major américain venait d'arriver à son tour. Je compris qu'on préparait les questions qui devaient être discutées à la réunion des chefs interalliés, non seulement ce jour-là, mais aussi dans les séances suivantes. Toutes ces histoires d'ordre du jour sont vraiment déconcertantes. Cela m'étonne toujours de voir qu'on passe des heures et des heures à chercher les sujets qu'on passera des heures et des heures à discuter. Cette fois-ci, ils en eurent pour jusqu'à midi, et même plus.
    Il faisait un temps magnifique. Un coup d'oeil sur les lauriers-roses et les bougainvillées dehors, dans le jardin, me suffit pour deviner que le déjeuner serait servi en plein air.
    Le repas réunit six convives : Hopkins et Harriman, Churchill et son aide-de-camp, le Commandant Thompson, mon père et moi. La conversation roula sur ce qui serait discuté l'après-midi. On attendait l'arrivée d'Ike Eisenhower, de Robert Murphy, qui avait combiné l'affaire de Darlan, et d'autres encore. Le Premier Ministre exprima aussi le désir de nous présenter le Général Sir Harold R.L.G. Alexander, commandant des Forces du Moyen Orient, au cas où il arriverait. Le repas se déroulait dans une atmosphère agréable. On causait. Personne ne s'attarda trop sur les questions qui allaient bientôt être soulevées.
    Notre campagne en Afrique du Nord faisait des progrès satisfaisants, mais qui n'avaient rien de brillant. Nous nous préparions à repousser l'armée de Rommel à la mer, mais le côté militaire de l'opération était encore un point d'interrogation. Il était entendu qu'au cours de l'après-midi on allait avoir un tableau plus complet des opérations militaires, ce qui permettrait de déterminer le prochain point d'attaque. L'invasion de l'Europe par la Manche, le second front de 1943, — on appelait cette opération Roundup (encerclement) — était encore, à cette époque une question ouverte. Comme toujours dans ces conversations, les Américains poussaient à l'action, les Britanniques freinaient.
general-eisenhower.jpg    Après le déjeuner, Churchill et son, aide-de-camp s'en allèrent, accompagnés de Harriman, et, peu après, on annonça l'arrivée du Général Eisenhower. Il avait été malade, je le savais pour l'avoir rencontré une ou deux fois peu de temps auparavant. Il avait pourtant l'air d'aller beaucoup mieux. Il déjeuna avec Marshall et King, puis se lança dans un rapport sur le progrès des opérations en Afrique. Mon père écoutait avec intérêt, tandis que le général parlait des difficultés de ravitaillement par le chemin de fer à voie unique, et qui n'avait rien de moderne, le long de la côte nord. Les routes n'étaient pas d'un grand secours.
—    Avez-vous eu des difficultés avec les agents de l'Allemagne? s'enquit mon père. Le Maroc espagnol présente-t-il quelque danger ?
—    Nous les avons à l’œil, monsieur le Président. Ils n'ont rien tenté jusqu'ici, et je suis enclin à penser qu'ils ne feront rien non plus dans l'avenir.
—    Vous devez vous heurter à pas mal de difficultés d'ordre politique, dit mon père en souriant.
    Le général lui adressa pour toute réponse un sourire significatif, qui semblait dire : « J'en ai plein le dos. »
    Il continua à parler de la résistance ennemie que ses troupes rencontraient dans les secteurs de Gafsa et de Tébessa. A cette époque, la défensive allemande était ferme, alors que nous autres Américains commencions à peine à comprendre ce que c'est que le vrai combat.
—    Ce ne sont pas des excuses, je pense, fit mon père, après un silence.
—    Non, monsieur le Président. Simplement, le travail est dur.
—    Eh bien, qu'en pensez-vous ? Quels sont vos pronostics ?
—    Dans quel sens ?
—    Pour combien de temps en a-t-on encore ?
—    Puis-je faire une réserve ?
    Mon père fit un signe d'acquiescement.
—    Suivant le temps qu'il fera, nous les aurons détruits ou repoussés à la mer, à la fin du printemps.
—    Qu'entendez-vous par « fin du printemps. » ? Le mois de juin ?
—    Peut-être même avant. Vers le milieu de mai. En juin au plus tard.
—    Quelle rapidité ! Père paraissait satisfait.
    Vers cinq heures, Robert Murphy, suave et aimable, vint pour quelques minutes. La conversation qui eut lieu alors entre mon père, le général et Murphy, tourna uniquement autour de la politique française. Murphy s'efforçait de gagner la sympathie de mon père à Giraud. Il ne tarit pas d'éloges à son sujet : c'était un excellent organisateur et les Américains n'auraient pu choisir mieux l'homme qu'ils voulaient soutenir. J'assistai à cette conversation pendant quelques instants, puis, mon père m'ayant autorisé d'un signe de tête à m'en aller, je m'éclipsai.
    Les chefs d'état-major interallié devaient faire parvenir au Premier Ministre et à mon père un rapport sur le résultat de leur réunion de l'après-midi. J'allai donc les attendre à la porte d'entrée pour les accueillir à leur arrivée.
    Churchill vint avec quelques minutes d'avance sur l'heure prévue, suivi de trois officiers britanniques. Il voulait voir mon père avant la réunion qui était fixée pour cinq heures et demie. Nous le fîmes entrer. Churchill était accompagné du Général Alexander, du Maréchal de l'Air Arthur Tedder et du Général Sir Hastings Ismay, du ministère de la Défense Nationale. Tout comme à Argentia, les conseillers britanniques avaient la supériorité numérique sur notre état-major, dan la proportion de deux contre un.
    Le Général Alexander arrivait tout droit de son quartier général, dans le désert occidental (Par désert occidental, on entend évidemment le désert du Nord-Est de l'Afrique. En réalité, il ne se trouve à l'Ouest que par rapport à l'Egypte. Je pense que cela a suffi aux Anglais pour lui donner ce nom.), où il dirigeait la poursuite de l'Afrika Korps de Rommel. C'était probablement le plus capable des chefs militaires britanniques. Ce soir-là il nous apparut sous les traits d'un soldat rude, tout tendu vers un seul but. Il était en tenue de campagne et n'était pas rasé. Son visage tanné portait les traces de la fatigue. Dans un langage laconique, mais d'une clarté lumineuse, il parla des progrès réalisés par le marteau britannique, poussant les Allemands contre l'enclume américaine dans la région centrale de l'Afrique du Nord.
    A ce moment, comme l'attention de mon père s'était un peu relâchée, je me penchai sur lui pour lui glisser à l'oreille :
—    Dis donc, papa, dans les conférences d'état-major, à chaque officier britannique devrait correspondre un officier américain, n'est-ce pas? Ils ont Tedder. Pourquoi Spaatz n'est-il pas ici ?
—    En effet, pourquoi ? Va donc trouver Hap Arnold. Dis-lui de nous amener ici Spaatz dès qu'il pourra se rendre libre.
    Spaatz, surnommé « Tooey », qui était mon chef, devait arriver en avion un jour plus tard et participer aux conférences suivantes. Mais ce jour-là, fait caractéristique, le groupe de chefs d'état-major chargés de faire un rapport à Churchill et à mon père était composé de neuf officiers anglais et de cinq Américains. Il est possible d'ailleurs que nos officiers aient parlé deux fois plus que les autres. Je n'en sais rien du reste, je n'ai pas assisté à cette séance.
    Après avoir passé une heure et demie avec les chefs interalliés, mon père travailla encore pendant quelque temps avec Averell Harriman, qui vint le voir avec Lord Leathers, le ministre des Transports britannique. C'était une de ces visites qui ne doivent durer que « cinq minutes » et qui se prolongent pendant plus d'une demi-heure.
    Enfin, mon père trouva le temps de boire une boisson « à la mode d'autrefois », que je lui avais préparée.
—    Voilà ce qu'il me faut, murmura-t-il, en s'installant confortablement sur le divan.
—    Ça marche bien ?
—    Oui, oui, je crois, fit-il.
    Il sourit au souvenir de quelque chose.
—    A quoi penses-tu ?
—    Les Anglais ont fait allusion à la Birmanie cet après-midi, dit-il en dégustant son breuvage à petites gorgées. Vois-tu, Elliott, nous avons eu du mal à convaincre l'Amiral King qu'il faut consacrer le plus possible de navires et de matériel de débarquement au front de l'Atlantique, qui sera le théâtre des principales opérations de guerre. Tu peux imaginer sa réaction quand il' a entendu mentionner la Birmanie. C'est un marin passionné.
—    Les guerres ne peuvent être gagnées que par les forces navales, pense-t-il. Aussi les plans de la Marine doivent-ils avoir priorité sur les autres. En outre, il n'y a qu'un seul théâtre des opérations navales, celui du Pacifique. Donc il doit être au premier plan.
    Mon père se mit à rire.
—    Ce n'est pas exactement son raisonnement, mais c'est à peu de chose près.
—    Papa, dis-je.
—    Qu'y a-t-il ?
—    Je te réserve une surprise. Quelqu'un vient d'arriver.
    A ce moment mon frère Franklin entra dans la pièce. Nous eûmes une vraie réunion de famille. Franklin avait été officier à bord du destroyer Mayrant, qui avait pris part à la bataille de Casablanca. Il avait hâte de partager avec nous ses impressions, et, de notre côté, nous étions impatients de l'écouter. Le Général Marshall et le Général Eisenhower, qui vinrent se joindre à nous pour dîner, écoutèrent également son récit. Il nous conta tous ces événements dramatiques, le débarquement et le combat qui avait suivi et je pus y ajouter, de temps en temps, quelques détails. Tout cela rendait jaloux notre père, qui se souvenait de l'époque où, au cours de la dernière guerre, il était au front comme secrétaire adjoint à la Marine.
—    Je vais retourner au front cette fois encore, dit-il.
    Marshall et Eisenhower échangèrent un regard et continuèrent à manger.
—    Eh bien, dit notre père, que veut dire ce silence ?
—    Il est peut-être un signe d'acquiescement, dit mon frère.
    Marshall lui lança un regard mais ne souffla mot.
—    C'est impossible, monsieur le Président, dit le Général Eisenhower.
—    Il ne saurait en être question, approuva le Général Marshall.
—    Pourquoi ? Cela ne doit pas être bien dangereux. Avez-vous eu des difficultés pour venir ici ? Quelle est la situation, Ike ? Risque-t-on de tomber sur des avions ennemis entre Alger et Casablanca ?
—    Nous avons fait les derniers trois cents kilomètres avec des parachutes sur le dos, monsieur le Président. Un de nos moteurs était en panne et l'autre prêt à s'arrêter. Personne, à bord, n'a beaucoup goûté ce voyage.
—    Ça, c'est une raison mécanique. Mais c'est pour des raisons militaires que vous ne voulez pas me laisser aller au front. Qu'en penses-tu, Elliott ?
    J'étais mis au pied du mur. Marshall et Eisenhower me regardèrent.
—    Je ne peux pas parler, marmonnai-je en indiquant d'un signe que ma bouche était pleine.
—    Lâcheur ! dit mon père, et il attendit patiemment, cependant que je faisais semblant d'avaler ma bouchée. Eh bien ? dit-il enfin.
—    Les avions de transport, dis-je, sont souvent attaqués sur le trajet d'Oran et d'Alger vers la Tunisie. Ce n'est pas une plaisanterie.
—    Et si je me faisais escorter par des avions de chasse ?
—    Monsieur le Président, dit Eisenhower, une escorte de chasseurs autour d'un C-54, surtout après les hypothèses formulées par la radio allemande au sujet de cette région, voilà qui ne manquerait pas d'attirer les avions ennemis, comme le miel attire les mouches.
—    Les ordres sont les ordres, monsieur le Président, ajouta Marshall, mais si vous nous donniez un ordre comme celui-ci, personne dans l'armée américaine, à aucun degré de l'échelle hiérarchique, n'en accepterait la responsabilité.
    Marshall, parlait très sérieusement. Mon père fut profondément déçu, mais il ne put que se soumettre. Il obtint cependant en guise de compensation de passer en revue trois divisions, de l'armée de Patton, au nord de Rabat.
    Aucun programme particulier n'était prévu pour la soirée. Les deux généraux ne tardèrent pas à se retirer et nous restâmes seuls, Franklin et moi, avec notre père. Nous parlâmes de la maison, de la famille, de notre mère, comme le fait tout soldat qui rencontre son père au cours d'une brève permission. Mon père avait apporté avec lui un paquet de journaux de New-York et de Washington. En les parcourant, nous découvrîmes entre autres, qu'un membre du Congrès, du nom de Lamberston, avait fait une interpellation à la Chambre des Représentants, au sujet des fils de Roosevelt qui, prétendait-il, faisaient la noce dans les boîtes de nuit new-yorkaises, alors que la « jeunesse américaine se battait et mourait quelque part au loin ». A cette époque, mon frère aîné, Jimmy faisait partie des Carlson's Raiders, qui combattaient dans le Pacifique, et John faisait une période d'entraînement en mer, pour être versé dans les services de Ravitaillement de la Marine. Peu importe ! Il y avait aussi dans les journaux des bandes de dessins humoristiques.
    Ce soir-là, mon père n'attendit pas minuit pour se coucher. Il avait besoin de sommeil.


           ...A suivre : CHAPITRE IV : LA CONFÉRENCE DE CASABLANCA. (Seconde partie)

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