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12 décembre 2007 3 12 /12 /décembre /2007 01:10
rembrandt-moses.jpgLA MISSION DE MOÏSE.


            La fondation de l'Etat judaïque par Moïse est un des événements les plus mémorables que l'histoire nous ait conservés. Remarquable par la force d'intelligence qui l'exécuta, elle est plus importante encore par les suites qu'elle eut pour le monde et qui durent jusqu'à ce moment. Deux religions qui règnent sur la plus grande partie de la terre habitée, le christianisme et l'islamisme, s'appuient l'une et l'autre sur la religion des Hébreux : sans celle-ci il n'y aurait jamais eu ni christianisme, ni Coran.

              Il est même incontestablement vrai, dans un certain sens, que nous devons à la religion mosaïque une grande partie des lumières dont nous jouissons aujourd'hui. Par elle, en effet, une précieuse vérité, que la raison, abandonnée à elle-même, n'eût trouvée qu'après un lent développement, la doctrine d'un Dieu unique, fut répandue par avance parmi le peuple, et s'y conserva, comme l'objet d'une foi aveugle, jusqu'au temps où elle put enfin mûrir dans les esprits plus éclairés et devenir une conception de la raison. Par là furent épargnés à une grande portion de la race humaine tous les tristes égarements auxquels le polythéisme aboutit nécessairement, et la constitution hébraïque eut cet avantage exclusif, que la religion des sages ne fût pas en contradiction directe avec la religion populaire, comme c'était le cas chez les païens éclairés. Considérée à ce point de vue, la nation des Hébreux doit tenir à nos yeux une place importante dans l'histoire universelle, et tout le mal qu'on est habitué à dire de ce peuple, toute la peine que se sont donnée pour le rapetisser certains esprits plaisants, ne nous empêcheront pas d'être justes envers lui. L'indignité et la réprobation de la nation ne peuvent effacer le sublime mérite de son législateur; elles peuvent tout aussi peu détruire la grande influence à laquelle cette nation, à juste titre, prétend dans l'histoire du monde. Nous devons l'apprécier comme un vase impur et commun, mais dans lequel fut gardé quelque chose de très-précieux; nous devons honorer en elle le canal que la Providence a choisi, quelque impur qu'il fût, pour nous amener le plus noble de tous les biens, la vérité, mais aussi qu'elle brisa dès qu'il eut fait ce à quoi il était destiné. De cette manière nous serons aussi loin de prêter au peuple hébreu un mérite qu'il n'a jamais eu, que de lui ravir un mérite qui ne peut lui être contesté.

            Les Hébreux, comme l'on sait, arrivèrent en Égypte comme une seule famille de nomades, qui ne comprenait pas plus de soixante-dix personnes, et ce n'est qu'en Égypte qu'ils devinrent un peuple. Durant un espace d'environ quatre cents ans qu'ils restèrent dans ce pays, ils se multiplièrent jusqu'au nombre d'à peu près deux millions, parmi lesquels on comptait six cent mille hommes en âge de porter les armes, à l'époque où ils sortirent de ce royaume. Pendant ce long séjour, ils vécurent séparés des Égyptiens, séparés aussi bien par la contrée où ils avaient leur demeure distincte, que par leur état de nomades qui fit d'eux un objet d'horreur pour les indigènes, et les exclut de toute participation aux droits civils des Égyptiens. Ils continuèrent de se gouverner à la façon des nomades, le père de famille commandant à la famille, le chef de tribu à la tribu, et ils formaient de la sorte un État dans l'Etat, qui, à la fin, par son immense accroissement, éveilla les inquiétudes des rois.

            Une telle multitude d'hommes, établie à part, au coeur du royaume, oisive par l'effet de sa vie nomade, très-étroitement liée entre elle, mais n'ayant aucune communauté d'intérêts avec l'État, pouvait, dans le cas d'une invasion ennemie, devenir dangereuse, et éprouver aisément la tentation de profiter de la faiblesse de l'État, dont elle était l'oisive spectatrice. La politique conseillait donc de les observer de près, de les occuper, et de songer aux moyens de diminuer leur nombre. Conséquemment on les accabla de travaux pénibles, et, comme on avait appris à les rendre de la sorte utiles à l'État, l'intérêt s'unit à la politique pour augmenter leurs charges. On les contraignit inhumainement à des corvées publiques, et l'on établit des intendants spéciaux pour les presser et les maltraiter. Mais ce traitement barbare ne les empêcha pas de s'étendre toujours davantage. Une saine politique eût dès lors naturellement amené à les distribuer parmi les autres habitants et à leur donner les mêmes droits qu'à ceux-ci; mais c'était ce que ne permettait pas l'aversion universelle que les Égyptiens entretenaient contre eux. Cette aversion fut encore augmentée par les suites mêmes qu'elle devait nécessairement avoir. Quand le roi d'Égypte accorda pour demeure à la famille de Jacob la province de Gosen, sur la rive orientale du Nil inférieur, il n'avait guère compté sans doute qu'une postérité de deux millions d'âmes dût un jour y trouver place. La province n'était donc vraisemblablement pas d'une bien grande étendue, et, si même on suppose qu'en la leur assignant on n'eût en vue que la centième partie d'une telle descendance, le don était encore assez généreux. Mais, comme le terrain occupé par les Hébreux ne s'étendit pas en proportion de leur population, leurs habitations se trouvèrent nécessairement resserrées de plus en plus à chaque génération, jusqu'à ce que, à la fin, ils furent entassés, d'une façon très-préjudiciable à la santé, dans le plus étroit espace. Quoi de plus naturel que de voir découler de là les suites qui, en pareil cas, sont inévitables? À savoir la plus grande malpropreté et des épidémies contagieuses. Ainsi nous remontons là à la cause première d'un mal qui, jusqu'à nos jours, est demeuré propre à cette nation ; mais, en ce temps-là, ses ravages durent être terribles. Le plus horrible fléau de ce climat, la lèpre, éclata parmi eux et se transmit, comme un héritage, à une longue suite de descendants. Elle empoisonna lentement les sources de la vie et de la génération, et d'un mal accidentel naquit à la fin un vice de constitution, endémique et héréditaire. L'extension universelle de cette maladie peut déjà se conclure du grand nombre des dispositions que le législateur a prises pour le combattre, et le témoignage unanime des écrivains profanes, de l'Égyptien Manéthon, de Diodore de Sicile, de Tacite, de Lysimaque, de Strabon, et de beaucoup d'autres, qui de la nation juive ne connaissent presque rien que cette maladie populaire de la lèpre, prouve combien l'impression qu'elle faisait aux Égyptiens dut être générale et profonde.

            Cette lèpre donc, suite naturelle de leur étroit séjour, de leur nourriture malsaine et insuffisante, et des mauvais traitements qu'on exerçait envers eux, devint à son tour une nouvelle cause de mauvais traitements. On les avait d'abord méprisés comme bergers, évité comme étrangers : maintenant on se mit à les fuir et on les abhorra comme pestiférés. A la crainte et à la répugnance qu'on avait toujours eue en Égypte vis-à-vis d'eux, se joignit désormais le dégoût et un profond mépris, qui les repoussait au loin. Envers des hommes que la colère des dieux avait marqués d'une manière si terrible, on se crut tout permis, et l'on ne se fit nul scrupule de les priver des droits les plus sacrés de l'humanité.

            Il n'est pas étonnant que la barbarie envers eux augmentât à mesure que les suites de ce traitement barbare devenaient plus visibles, et qu'on les châtiât toujours plus durement du mal même qu'on avait attiré sur eux.

            La mauvaise politique des Égyptiens ne sut réparer la faute qu'elle avait commise que par une faute nouvelle et plus grossière. Comme, malgré la plus cruelle oppression, elle ne réussit pas à tarir les sources de la population, elle s'avisa de l'expédient, aussi misérable qu'inhumain, de faire égorger sans délai, par les sages-femmes, les fils nouveau-nés. Mais, grâce aux bons instincts de la nature humaine, les tyrans ne sont pas toujours bien obéis quand ils commandent des abominations. Les sages-femmes, en Égypte, surent braver cet ordre contre nature, et le gouvernement ne put faire exécuter ses mesures violentes que par des moyens d'extrême violence. Des meurtriers apostés parcoururent, par l'ordre du roi, les demeures des Hébreux et égorgèrent dans le berceau tout ce qu'ils trouvèrent d'enfants mâles. Par cette voie, sans doute, le gouvernement égyptien devait finir par atteindre son but, et, à moins qu'un sauveur n'intervînt, voir détruite, dans un petit nombre de générations, toute la nation des Juifs.

            Mais d'où pouvait venir aux Hébreux ce sauveur? Il était difficile que ce fût du milieu des Égyptiens, car comment un de ceux-ci se serait-il employé pour une nation qui lui était étrangère, dont il ne comprenait même pas et certainement n'eût pas pris la peine d'apprendre la langue ; enfin qui devait lui paraître aussi incapable qu'indigne d'un meilleur sort? Bien moins encore pouvait-il s'élever du milieu d'eux-mêmes : car qu'avait fait, à la longue, du peuple hébreu, dans le cours de quelques siècles, l'inhumanité des Égyptiens ? Le peuple le plus grossier, le plus méchant, le plus réprouvé de la terre, abruti par la privation de toute culture pendant trois cents ans, abattu et aigri par une si longue oppression servile, dégradé à ses propres yeux par une infamie héréditairement attachée à lui, énervé et paralysé pour toute résolution héroïque; enfin, par la durée si constante de sa stupide ignorance, ravalé presque à la condition de la bête. Comment, d'une race si abandonnée, pouvait-il sortir un homme libre, une tête éclairée, un héros ou un homme d'État? Où pouvait-il se trouver parmi eux un homme qui donnât à une plèbe d'esclaves, si profondément méprisée, de la considération; à un peuple si longtemps opprimé, le sentiment de soi-même ; à une horde de pâtres, si ignorante et si grossière, la supériorité sur ses oppresseurs policés ? Parmi les Hébreux d'alors il pouvait, aussi peu que dans la caste réprouvée des Parias parmi les Indous, naître un esprit hardi et héroïque.

            Ici la main puissante de la Providence, qui sait dénouer, par les moyens les plus simples, les noeuds les plus compliqués, commande notre admiration : non de cette Providence qui, par la voie violente des miracles, intervient dans l'économie de la nature, mais de celle qui a prescrit à la nature même une économie qui, de la manière la plus paisible, accomplit des choses extraordinaires. A un homme né Égyptien manquait, pour s'ériger en libérateur des Hébreux, le mobile nécessaire, l'intérêt national à leur égard. Un simple Hébreu ne pouvait avoir ni la force, ni l'intelligence que voulait une telle entreprise. Quel expédient choisit donc le destin ? Il prit un Hébreu, mais il l'enleva de bonne heure à son peuple grossier, lui procura la jouissance de la sagesse égyptienne, et ainsi un Hébreu, élevé à la façon des Égyptiens, devint l'instrument par lequel cette nation échappa à l'esclavage.

            Une mère juive, de la tribu de Lévi, avait dérobé, pendant trois mois, son fils nouveau-né aux meurtriers qui, parmi son peuple, poursuivaient tout enfant mâle; mais, à la fin, elle désespéra de pouvoir plus longtemps lui assurer un abri dans sa maison. La nécessité lui suggéra une ruse par laquelle peut-être elle espérait le sauver. Elle plaça son nourrisson dans une petite corbeille de papyrus qu'elle avait garantie, avec de la poix, de l'irruption de l'eau, et elle attendit le temps où la fille de Pharaon avait coutume de se baigner. Peu avant ce moment, elle ordonna à la soeur de l'enfant de déposer la corbeille où il était, dans les roseaux auprès desquels passait la fille du roi, et où par conséquent elle devait frapper les yeux de celle-ci. Elle-même resta dans le voisinage, pour attendre le sort ultérieur de son fils. La fille de Pharaon aperçut bientôt l'enfant, et, comme il lui plut, elle résolut de le sauver. La soeur alors se risque à approcher et s'offre à lui amener une nourrice juive, ce que la princesse accepte. La mère obtient ainsi son fils une seconde fois, et maintenant elle peut l'élever sans danger et publiquement. Il apprit de la sorte la langue de sa nation et se familiarisa avec ses moeurs, et pendant ce temps sa mère ne négligeait probablement pas d'imprimer dans son âme tendre un tableau fort touchant du commun malheur. Lorsqu'il eut atteint l'âge où il n'avait plus besoin des soins maternels, et où il devint nécessaire de le dérober au sort général de son peuple, sa mère le rapporta à la fille du roi, et dès lors lui abandonna le sort futur de l'enfant. La fille de Pharaon l'adopta, et lui donna le nom de Moïse, parce qu'il avait été sauvé de l'eau. D'enfant d'esclave et de victime dévouée à la mort, il devint donc le fils d'une fille de roi, et, comme tel, il eut part à tous les avantages dont jouissaient les enfants des rois. Les prêtres, à l'ordre desquels il appartenait dès son entrée dans la famille royale, se chargèrent, à partir de ce moment, de son éducation, et l'instruisirent dans toute la sagesse égyptienne, qui était la propriété exclusive de leur caste. Il est même probable qu'ils ne lui dérobèrent aucun de leurs secrets, car un passage de l'historien Manéthon, qui fait de Moïse un apostat de la religion égyptienne et un prêtre évadé d'Héliopolis, nous laisse présumer qu'il avait été destiné au sacerdoce.

            Or, pour déterminer ce que Moïse a pu apprendre à cette école et quelle part l'éducation qu'il reçut des prêtres égyptiens a eue plus tard à sa législation, il nous faut entrer dans quelques détails sur cet institut sacerdotal, et entendre le témoignage des anciens auteurs sur ce qui s'y faisait et s'y enseignait. Déjà l'apôtre saint Étienne admet que Moïse fut instruit dans toute la sagesse des Égyptiens. L'historien Philon dit que Moïse fut initié par les prêtres de l'Égypte à la philosophie des symboles et des hiéroglyphes, comme aussi aux mystères des animaux sacrés. Ce témoignage est confirmé par plusieurs écrivains, et, lorsqu'on aura jeté un coup d'oeil sur ce qu'on appelle les mystères égyptiens, il se révélera une analogie remarquable entre ces mystères et ce que Moïse fit et régla par la suite.

            Le culte des anciens peuples dégénéra bientôt, comme l'on sait, en polythéisme et en superstition, et même chez les races que l'Écriture nous nomme comme adoratrices du vrai Dieu, les idées de l'Être suprême n'étaient ni pures ni nobles, bien loin de se fonder sur une claire notion raisonnable. Mais aussitôt qu'à la suite d'une meilleure organisation de la société civile et par la fondation d'un État régulier, les classes eurent été séparées, et que le soin des choses divines fut devenu le privilège d'un ordre particulier; aussitôt que l'esprit humain, affranchi de tout souci propre à le distraire, eut trouvé le loisir de se livre entièrement à la contemplation de lui-même et de la nature; aussitôt que des regards plus lucides eurent pénétré dans l'économie physique de ce monde, la raison dut enfin triompher de ces grossières erreurs, et la notion de l'Être suprême s'ennoblir. L'idée d'une connexion universelle des choses ne pouvait manquer de conduire à l'idée d'une seule intelligence suprême, et cette notion, où devait-elle germer plutôt que dans la tête d'un prêtre? L'Égypte étant le premier État civilisé que l'histoire connaisse, et les plus anciens mystères étant originaires d'Égypte, c'est là, selon toute vraisemblance, que la première idée de l'unité de l'Être suprême fut conçue par un cerveau humain. Le mortel heureux qui le premier trouva cette idée si propre à élever l'âme, chercha parmi ceux qui étaient autour de lui des sujets capables, auxquels il la transmit comme un trésor sacré, et ainsi elle passa en héritage à travers qui sait combien de générations, jusqu'à ce qu'elle devint la propriété de toute une petite société qui était en état de la comprendre et de la développer.

            Mais, comme une certaine mesure de connaissances et une certaine culture de l'entendement étaient nécessaires pour bien saisir et appliquer l'idée d'un Dieu unique ; comme la croyance à l'unité divine amenait nécessairement avec elle le mépris du polythéisme, qui était pourtant la religion dominante, l'on comprit bientôt qu'il serait imprudent, et même dangereux, de répandre cette idée publiquement et universellement. On ne pouvait se promettre d'introduire cette nouvelle doctrine sans avoir d'abord renversé les anciens dieux de l'État, sans les avoir montrés dans leur ridicule nudité. Mais, d'un autre côté, l'on ne pouvait assurément ni prévoir ni espérer que chacun de ceux à qui l'on aurait montré le ridicule de l'ancienne superstition devînt aussitôt capable de s'élever à la pure et difficile conception du vrai. En outre, toute la constitution civile était fondée sur cette superstition ; la renverser, c'était renverser en même temps toutes les colonnes qui portaient l'édifice politique, et il était encore fort douteux que la nouvelle religion qu'on mettait à sa place eût tout d'abord une assiette assez solide pour porter cet édifice.

            Si, au contraire, on échouait dans la tentative de renverser les anciens dieux, on se trouvait avoir armé contre soi l'aveugle fanatisme et s'être livré en proie à la fureur de la multitude. On jugea donc qu'il valait mieux faire de la nouvelle et dangereuse vérité la propriété exclusive d'une petite société limitée, tirer de la foule et admettre dans l'alliance ceux qui montreraient un degré suffisant d'intelligence pour une telle initiation, et envelopper cette vérité même, qu'on voulait dérober aux yeux impurs, d'un voile que celui-là seul pourrait écarter qu'on y aurait soi-même rendu apte. On choisit à cet effet les hiéroglyphes, écriture symbolique expressive, qui cachait une idée générale sous un assemblage de signes sensibles, et reposait sur certaines règles arbitraires dont on était convenu. Comme ces hommes éclairés savaient encore par l'idolâtrie avec quelle force on peut agir sur de jeunes coeurs par l'imagination et les sens, ils n'hésitèrent pas à faire usage, au profit de la vérité, de ce moyen d'influence de l'imposture. Ils introduisirent donc les nouvelles idées dans les esprits avec une certaine solennité extérieure, et, par divers moyens appropriés à ce but, ils commencèrent par mettre l'âme du disciple dans un état d'agitation passionnée qui devait la rendre plus apte à recevoir la vérité révélée. De ce genre étaient les purifications qu'avait à accomplir le futur initié, les ablutions et les aspersions, l'abstinence de toutes jouissances sensuelles, la coutume de revêtir des habits de lin, de tendre et d'élever l'âme par le chant, le silence significatif, le passage de l'obscurité à la lumière, et autres choses semblables.

            Ces cérémonies, combinées avec ces hiéroglyphes, avec ces figures d'un sens secret, et les vérités cachées qui étaient voilées sous les hiéroglyphes et auxquelles ces rites préparaient, étaient comprises ensemble sous le nom de mystères. Ils avaient leur siège dans les temples d'Isis et de Sérapis, et ils furent le prototype d'après lequel se formèrent dans la suite les mystères d'Éleusis et de Samothrace et, dans les temps modernes, l'ordre des Francs-maçons.

            Il paraît hors de doute que le fond des plus anciens mystères, à Héliopolis et à Memphis, au temps de leur pureté primitive, était l'unité de Dieu et la réfutation du paganisme, et que l'immortalité de l'âme y était enseignée. Ceux qui participaient à ces importantes révélations se nommaient Contemplateurs ou Epoptes, parce que la connaissance d'une vérité auparavant cachée est comparable au passage de l'obscurité à la lumière; peut-être aussi parce qu'ils contemplaient proprement et réellement, dans des images sensibles, les vérités nouvellement reconnues.

            Mais ils ne pouvaient arriver tout d'un coup à cette contemplation, parce qu'il fallait d'abord que l'esprit fût purgé de mainte erreur qu'il eût passé par diverses préparations de pouvoir supporter la pleine lumière de la vérité. Il y avait donc des degrés ou grades, et c'était seulement dans l'intérieur du sanctuaire que le voile tombait entièrement de leurs yeux.

            Les Époptes reconnaissaient une cause unique et suprême de toutes les choses, une force suprême de la nature, l'être de tous les êtres, qui était le même que le démiurge des sages de la Grèce. Rien de plus sublime que la grandeur simple avec laquelle ils parlaient du créateur du monde. Pour le relever d'une manière très-frappante, ils ne lui donnaient aucun nom. « Un nom, disaient-ils, n'est qu'une nécessité de distinction; celui qui est seul n'a pas besoin de nom, car il n'est rien avec quoi il puisse être confondu. » Au bas d'une vieille statue d'Isis, on lisait ces mots : « Je suis ce qui est ; » et sur une pyramide, à Saïs, se trouvait cette antique et remarquable inscription : « Je suis tout ce qui est, qui fut et qui sera ; aucun homme mortel n'a levé mon voile. » Nul homme ne pouvait entrer dans le temple de Sérapis s'il ne portait sur la poitrine ou sur le front le nom Iao, ou l-ha-ho, qui a presque le même son et vraisemblablement la même valeur que le Iéhovah des Hébreux ; et aucun nom n'était prononcé en Égypte avec plus de respect que cette appellation d'Iao. Dans l'hymne que l'hiérophante ou président du sanctuaire chantait à l'adepte admis à l'initiation, voici quelle était la première révélation sur la nature de la divinité :
« Il est unique et par lui-même, et à cet être unique toutes choses doivent leur existence. »

            Une cérémonie préliminaire, indispensable avant toute initiation, était la circoncision, à laquelle Pythagore aussi dut se soumettre avant son admission aux mystères égyptiens. Cette distinction d'avec tous ceux qui n'étaient pas circoncis devait indiquer une association plus étroite, un rapport plus intime avec la divinité, et c'est dans cette vue que Moïse l'introduisit aussi par la suite chez les Hébreux.

            Dans l'intérieur du temple s'offraient aux yeux de l'adepte divers ustensiles sacrés qui exprimaient un sens caché. Parmi ces objets était une arche sainte, qu'on nommait le cercueil de Sérapis, qui, sans doute, originairement devait être un symbole de sagesse secrète, mais qui, plus tard, lorsque l'institution dégénéra, devint le futile objet de la cachotterie et des misérables artifices des prêtres. Porter en procession cette arche était un privilège des prêtres ou d'une classe particulière de ministres du sanctuaire qu'on appelait pour cela Cistophores. Il n'était permis qu'à l'hiérophante de découvrir l'arche ou même de la toucher, et l'on raconte qu'un téméraire qui avait osé l'ouvrir tomba soudain en démence.

            On rencontrait, en outre, dans les mystères égyptiens certaines images hiéroglyphiques de dieux, qui étaient composées de plusieurs figures d'animaux. Le sphinx si connu est de ce genre. On voulait représenter par là les qualités qui se réunissent dans l'être suprême, ou encore accumuler dans un seul corps ce qu'il y a de plus puissant dans tous les êtres vivants. On emprunta quelque chose du plus puissant oiseau, de l'aigle; du plus puissant des animaux sauvages, du lion; du plus puissant des animaux privés, du taureau; et enfin du plus puissant de tous les animaux, de l'homme. Le symbole du taureau ou d'Apis fut surtout employé comme emblème de la force, pour indiquer la toute-puissance de l'être suprême; or le taureau, dans la langue primitive, a nom Cherub.

            Ces figures mystiques, dont personne n'avait la clef que les Époptes, donnaient aux mystères eux-mêmes un côté extérieur sensible, qui trompait le peuple et avait même quelque ressemblance avec le culte des idoles. La superstition trouva donc dans le vêtement extérieur des mystères un perpétuel aliment, tandis que dans le sanctuaire on se moquait d'elle.

            On conçoit cependant comment ce déisme pur pouvait vivre en bon accord avec l'idolâtrie : tout en la renversant intérieurement, il la favorisait à l'extérieur. Cette contradiction entre la religion des prêtres et la religion du peuple était, chez les premiers fondateurs des mystères, excusée par la nécessité; elle parut être entre deux maux le moindre, parce qu'on pouvait plutôt espérer de combattre les suites fâcheuses du déguisement de la vérité que les funestes effets de la vérité inopportunément dévoilée. Mais, comme, peu à peu, des membres indignes se glissèrent dans le cercle des initiés, et que l'institution perdit de sa pureté primitive, on en vint à faire de ce qui d'abord n'avait été qu'une concession à la nécessité, à savoir du mystère, le but même de l'institution, et, au lieu d'épurer la superstition progressivement, et de préparer le peuple à recevoir la vérité, on trouva profitable de l'égarer de plus en plus, et de le précipiter, toujours plus profondément, dans la superstition. Les artifices sacerdotaux prirent alors la place de ces intentions innocentes et pures, et cette institution même, qui devait maintenir, conserver et répandre avec circonspection la connaissance du seul et vrai Dieu, commença à devenir le moyen le plus puissant de propager l'erreur contraire, et à dégénérer en une véritable école d'idolâtrie. Des hiérophantes, pour ne pas perdre leur pouvoir sur les âmes et pour tenir l'attente toujours en suspens, trouvèrent bon de reculer de plus en plus la dernière révélation qui devait écarter à tout jamais toute prévision trompeuse, et de rendre difficile, par toute sorte de coups de théâtre, l'accès du sanctuaire. A la fin, la clef des hiéroglyphes et des figures mystérieuses se perdit entièrement, et il en résulta qu'on les prit eux-mêmes pour la vérité, qu'ils ne devaient primitivement que voiler.

            Il est difficile de déterminer si les années d'éducation de Moïse appartinrent aux temps florissants de l'institution ou au commencement de la perversion ; mais il est vraisemblable qu'alors elle approchait déjà de son déclin, comme nous pouvons le conclure de quelques puérilités que lui emprunta le législateur des Hébreux et de quelques artifices moins louables qu'il employa. Mais l'esprit des premiers fondateurs n'en avait pas encore disparu, et la doctrine de l'unité du créateur de l'univers récompensait encore l'attente des initiés.

            Cette doctrine, qui entraînait nécessairement le mépris le plus décidé du polythéisme, jointe au dogme de l'immortalité de l'âme, que l'on ne pouvait guère en séparer, fut le plus riche trésor que le jeune Hébreu emporta des mystères d'Isis. En même temps, il se familiarisa avec la connaissance des forces de la nature, qui alors étaient aussi l'objet des sciences secrètes, et cette connaissance le mit dans la suite en état d'opérer des miracles et de lutter, en présence de Pharaon, contre ses maîtres ou les magiciens, qu'il vainquit même par quelques prodiges. La suite de sa vie prouve qu'il avait été un disciple attentif et capable, et qu'il était parvenu au plus haut degré de la contemplation.

            Dans cette même école il amassa un trésor d'hiéroglyphes, d'images mystiques et de cérémonies, dont son esprit inventif tira parti plus tard. Il avait parcouru tout le domaine de la sagesse égyptienne, médité tout le système des prêtres, pesé et comparé ses défauts et ses avantages, sa force et sa faiblesse, et jeté de vastes et profonds regards dans la politique de ce peuple.

            On ignore combien de temps il demeura à l'école des prêtres, mais sa tardive entrée en scène comme homme politique, laquelle n'eut lieu que vers l'âge de quatre-vingts ans, permet d'admettre qu'il avait peut-être consacré vingt années et plus à l'étude des mystères et de la constitution de l'État. Toutefois ce séjour parmi les prêtres ne paraît l'avoir exclu en aucune manière du commerce de sa nation, et il eut mainte occasion d'être témoin de l'inhumanité sous laquelle elle était condamnée à gémir.

            L'éducation égyptienne n'avait pas éteint dans son coeur le sentiment national. Les mauvais traitements subis par son peuple lui rappelaient que, lui aussi, il était Hébreu, et une juste indignation se gravait profondément au dedans de lui, toutes les fois qu'il le voyait souffrir. Plus il avait le sentiment de lui-même, plus le traitement indigne des siens devait le révolter.

            Un jour, il vit un Hébreu accablé de coups par un Égyptien préposé à la corvée ; ce spectacle le mit hors de lui : il tua l'Égyptien. Bientôt le bruit de son action se répand : sa vie est en danger; il faut qu'il quitte l'Égypte, et il s'enfuit dans le désert d'Arabie. Beaucoup d'auteurs placent cette fuite à sa quarantième année, mais sans aucune preuve. Il nous suffit de savoir que Moïse ne pouvait plus être fort jeune lorsqu'elle eut lieu.

            Avec cet exil commença une nouvelle époque de sa vie, et, pour bien juger sa future conduite politique en Egypte, il nous faut l'accompagner dans sa retraite en Arabie. Il emporta avec lui dans le désert une haine mortelle contre les oppresseurs de sa nation, et toutes les connaissances qu'il avait puisées dans les mystères. Son esprit était plein d'idées et de projets; son coeur, d'amertume ; et dans cette solitude vide d'hommes il n'y avait rien qui pût le distraire.

L'Écriture le montre gardant les brebis d'un Arabe Bédouin, nommé Jéthro. Cette chute profonde qui, du haut de ses espérances, de ses grandes vues en Égypte, le précipite dans la condition de gardeur de bétail en Arabie, qui change le souverain futur en valet mercenaire d'un nomade, combien ne dut-elle pas blesser mortellement son âme!

            Sous l'habit d'un berger il porte partout avec lui l'esprit ardent d'un prince souverain, une ambition toujours active. Ici, dans ce désert romantique, où le présent ne lui offre rien, il se réfugie dans le passé et dans l'avenir, et converse avec ses muettes pensées. Toutes les scènes d'oppression dont il fut témoin jadis passent maintenant devant lui, dans sa mémoire; maintenant rien n'empêche que ce souvenir n'enfonce profondément dans son âme l'aiguillon du ressentiment. Il n'est rien de plus insupportable à une grande âme que de tolérer l'injustice. Joignez à cela que c'est son propre peuple qui la souffre. Un noble orgueil s'éveille dans son sein, et une vive ardeur d'agir, de se signaler, s'unit en lui à l'orgueil offensé.

            Tout ce qu'il a amassé dans son esprit durant de longues années, tout ce qu'il a médité et conçu de beau et de grand mourrait donc avec lui dans ce désert? Il l'aurait en vain médité et conçu ? Son âme ardente ne peut supporter une telle pensée. Il s'élève au-dessus de son sort : non, ce désert ne sera pas la limite de son activité; l'être sublime qu'il a appris à connaître dans les mystères l'a destiné à quelque chose de grand. Son imagination, enflammée par la solitude et le silence, s'attache à ce qui l'intéresse de plus près et prend le parti des opprimés. Les sensations semblables se cherchent, et le malheureux se range de préférence du côté des malheureux. En Égypte il serait devenu un Égyptien, un hiérophante, un général; en Arabie, il devient un Hébreu. Cette idée s'élève, grande et sublime, dans son âme : «  Je veux délivrer ce peuple. »

            Mais quelle possibilité d'accomplir ce projet? Innombrables sont les obstacles qui s'opposent à ses vues, et ceux qu'il aura à combattre dans son propre peuple sont certes, entre tous, les plus terribles. Il ne peut supposer aux Hébreux ni l'union ni la confiance, ni le sentiment d'eux-mêmes, ni le courage, ni l'esprit de communauté, ni cet enthousiasme qui éveille les actions hardies : un long esclavage, une misère de quatre cents ans, a étouffé tous ces sentiments. Le peuple à la tête duquel il doit se placer est aussi incapable qu'indigne de cette entreprise audacieuse. De ce peuple même il ne peut rien attendre, et pourtant sans ce peuple il ne peut rien accomplir. Que lui reste-t-il donc à faire? Avant d'entreprendre sa délivrance, il faut d'abord qu'il le rende apte à recevoir un tel bienfait. Il faut qu'il le rétablisse dans les droits de l'humanité, qu'il a aliénés. Il faut qu'il lui rende les qualités qu'un long abrutissement a étouffées en lui, c'est-à-dire il faut enflammer en lui l'espoir, la confiance, l'héroïsme, l'enthousiasme.

            Mais ces dispositions ne peuvent s'appuyer que sur le sentiment, vrai ou trompeur, de sa propre force, et les esclaves des Égyptiens où prendraient-ils ce sentiment? Supposé même qu'il réussisse à les entraîner, pour un moment, par son éloquence, cette inspiration artificielle ne les abandonnera-t-elle pas au premier danger? Ne retomberont-ils pas, plus découragés que jamais, dans leurs sentiments serviles ?

            C'est ici que le prêtre égyptien et le politique viennent au secours de l'Hébreu. Son initiation aux mystères, son école sacerdotale d'Héliopolis lui rappellent maintenant le puissant mobile par lequel un petit ordre de prêtres dirigeait à son gré des millions d'hommes grossiers. Ce mobile n'est autre que la confiance en une protection surhumaine, la foi aux pouvoirs surnaturels. Ne découvrant donc rien ans le monde visible, dans le cours naturel des choses, par quoi il puisse inspirer du courage à sa nation opprimée; ne pouvant attacher la confiance des siens à rien de terrestre, il l'attache au ciel. Renonçant à l'espoir de lui donner le sentiment de sa propre force, il ne lui reste d'autre ressource que de lui donner un Dieu qui possède cette force qu'il n'a point. S'il réussit à lui inspirer la foi en ce Dieu, il l'aura rendue forte et hardie, et cette foi en un bras plus puissant sera la flamme à laquelle il faut qu'il parvienne à allumer toutes les autres forces et vertus. S'il vient à bout de s'accréditer auprès de ses frères comme l'organe et l'envoyé de ce Dieu, ils seront dans ses mains comme la paume qu'il poussera à son gré : il les dirigera comme il voudra. Mais maintenant la question est de savoir quel Dieu il leur annoncera et par quels moyens il les fera croire en ce Dieu.

            Leur annoncera-t-il le vrai Dieu, le démiurge, l'Iao, auquel il croit lui-même, qu'il a appris à connaître dans les mystères?

            Comment pourrait-il attendre le moins du monde d'une tourbe d'esclaves ignorants, telle qu'est sa nation, une intelligence ouverte à une vérité qui est l'héritage d'un petit nombre de sages égyptiens, et qui, pour être comprise, présuppose un haut degré de lumière ? Comment pourrait-il se flatter de l'espoir que le rebut de l'Égypte conçoive un dogme qui, parmi les meilleurs de ce pays, n'est saisi que du plus petit nombre?

            Mais à supposer qu'il réussît même à donner aux Hébreux l'idée du vrai Dieu, ce Dieu, dans leur situation, ne peut seulement pas leur servir : la connaissance de ce Dieu minera plutôt son projet que de le seconder ; car le vrai Dieu ne se soucierait pas plus des Hébreux que de tout autre peuple; le vrai Dieu ne pourrait combattre pour eux, renverser en leur faveur l'ordre de la nature. Il les laisserait vider leur querelle avec les Égyptiens et n'y interviendrait par aucun miracle : à quoi donc pourrait-il leur servir?

            Doit-il leur prêcher un Dieu faux et fabuleux, contre lequel sa raison se révolte, que les mystères lui ont rendu odieux? Pour cela son esprit est trop éclairé, son coeur trop sincère et trop noble. Il ne veut pas fonder sur un mensonge sa bienfaisante entreprise. L'enthousiasme qui maintenant l'anime ne lui prêterait pas pour une imposture son feu salutaire, et, dans un rôle si méprisable, qui eût été à ce point en contradiction avec sa conviction intime, le courage, la joie, la constance l'eussent bientôt abandonné. Il veut rendre complet le bien qu'il se dispose à faire à son peuple; il ne veut pas qu'il soit seulement indépendant et libre, mais encore heureux et éclairé. Il veut fonder son oeuvre pour l'éternité.

            Il ne faut donc pas qu'elle soit fondée sur la tromperie, mais sur la vérité. Comment conciliera-t-il ces contradictions? Il ne peut annoncer aux Hébreux le vrai Dieu, parce qu'ils sont incapables de le comprendre; il ne veut pas leur annoncer un Dieu fabuleux, parce qu'il méprise ce rôle qui lui répugne. Il ne lui reste donc que de leur annoncer son vrai Dieu d'une manière fabuleuse.

            Alors il médite sur sa religion rationnelle, et examine ce qu'il lui doit donner et ôter pour lui assurer un favorable accueil auprès de ses Hébreux. Il considère leur situation, leurs moyens si bornés; il descend dans leur âme et y cherche les fils secrets auxquels il pourra attacher sa vérité.

            Il attribue donc à son Dieu les qualités que leurs facultés intellectuelles et leurs besoins présents réclament de lui. Il approprie son Iao au peuple à qui il veut le prêcher ; il l'approprie aux circonstances dans lesquelles il le prêche, et ainsi naît son Iéhovah.

            Dans les esprits de son peuple il trouve, il est vrai, une certaine croyance aux choses divines ; mais cette croyance avait dégénéré en la plus grossière superstition. Il faut qu'il extirpe cette superstition, mais qu'il conserve la foi. Il faut qu'il la dégage simplement de son indigne objet actuel, et qu'il la tourne vers sa nouvelle divinité. La superstition même lui en fournit les moyens. D'après la commune erreur de ce temps, chaque peuple était sous la protection d'un dieu national particulier, et l'orgueil patriotique était flatté de placer ce dieu au-dessus de ceux de tous les autres peuples. Mais on ne contestait nullement pour cela leur divinité à ces derniers : on la reconnaissait également; seulement, il ne fallait pas qu'ils s'élevassent au-dessus du dieu national. C'est à cette erreur que. Moïse rattacha sa vérité. Il fit du démiurge des mystères le dieu national des Hébreux, mais il alla encore un pas plus loin.

            Il ne se contenta pas simplement de faire de ce dieu national le plus puissant de tous les dieux, mais il en fit le dieu unique, et précipita dans leur néant tous les dieux d'alentour. Il le donna, à la vérité, aux Hébreux comme leur propriété, pour s'accommoder à leur manière de concevoir; mais en même temps il lui soumit tous les autres peuples et toutes les forces de la nature. Il sauva ainsi, dans la forme sous laquelle il le présenta aux Hébreux, les deux attributs les plus importants de son vrai Dieu : l'unité et la toute-puissance, et les rendit plus efficaces sous cette enveloppe humaine.

            Il fallut maintenant que ce vain et puéril orgueil de vouloir posséder exclusivement la divinité, agît au profit de la vérité, et préparât un favorable accueil à sa doctrine du vrai Dieu unique. Sans doute, c'est simplement par la foi à une erreur nouvelle qu'il renverse l'erreur ancienne ; mais cette nouvelle foi erronée est déjà beaucoup plus près de la vérité que celle qu'elle remplace, et ce n'est au fond que par cette petite addition d'erreur que sa vérité fait fortune : tout ce qu'il gagne à l'établir, il le doit à cette fausse interprétation prévue de son enseignement. Qu'eussent pu faire ses Hébreux d'un Dieu philosophique? Avec ce Dieu national, au contraire, il ne peut manquer d'accomplir chez eux des choses prodigieuses. Qu'on se place un moment dans la situation des Hébreux. Ignorants comme ils sont, ils mesurent la puissance des dieux sur la prospérité des peuples qui sont sous leur protection. Abandonnés et opprimés par les hommes, ils se croient aussi oubliés de tous les dieux; le même rapport qui est entre eux et les Égyptiens doit, dans leur pensée, exister entre leur dieu et les dieux de l'Égypte : il n'est donc auprès de ceux-ci qu'un astre à peine visible, peut-être même en sont-ils venus à douter qu'ils en aient un. Tout à coup on leur annonce qu'eux aussi ils ont un protecteur dans la sphère étoilée, et que ce protecteur s'est éveillé de son repos, qu'il se ceint et se lève pour accomplir de grandes actions contre leurs ennemis.

            Cette annonce de Dieu est dès lors semblable à l'appel d'un général qui invite à se ranger sous ses drapeaux victorieux. Si ce général donne en même temps des preuves de sa force, si de plus il est déjà connu dès les temps anciens, le vertige de l'inspiration doit entraîner, en ce cas, jusqu'au plus timide. C'est ce que Moïse fit entrer aussi en compte dans son projet.

            Son entretien avec l'apparition qu'il voit dans le buisson ardent nous présente les doutes qu'il s'est opposés à lui-même, et la manière dont il y a répondu. « Ma malheureuse nation prendra-t-elle confiance en un Dieu qui l'a négligée si longtemps, qui lui tombe maintenant comme des nues, dont elle n'a pas même entendu prononcer le nom, qui, durant des siècles, est demeuré spectateur oisif des mauvais traitements qu'elle a eu à souffrir de ses oppresseurs ? Ne sera-ce pas plutôt le Dieu de ses heureux ennemis qu'elle tiendra pour le plus puissant ?
»

            C'était là la première pensée qui devait s'élever dans l'esprit du nouveau prophète. Et comment écarte-t-il cette difficulté? Il fait de son Iao le Dieu de leurs pères; il le rattache conséquemment à leurs anciennes traditions populaires, et le change ainsi en un Dieu indigène, un Dieu ancien et bien connu. Mais, pour montrer qu'il entend par là le vrai Dieu unique, pour prévenir toute confusion avec une créature quelconque de la superstition, pour ne donner lieu à aucun malentendu, il le désigne par le nom sacré qu'il porte effectivement dans les mystères : « Je serai celui que je serai. » « Dis au peuple d'Israël (ce sont les paroles qu'il lui met dans la bouche) : Je serai est celui qui m'a envoyé vers vous. »

            Dans les mystères, la divinité portait réellement ce nom (Je serai); mais ce nom devait être absolument inintelligible pour le peuple stupide des Hébreux. Il était impossible qu'ils y attachassent aucun sens, et Moïse aurait pu par conséquent beaucoup mieux réussir avec un autre nom; mais il aima mieux s'exposer à cet inconvénient que de renoncer à une pensée qui lui importait par-dessus tout, et cette pensée était de faire connaître en effet aux Hébreux le Dieu qu'on enseignait dans les mystères d'Isis. Comme il est assez bien établi que les mystères égyptiens avaient longtemps fleuri avant que Jéhovah apparût à Moïse dans le buisson, on est réellement frappé de voir ce Dieu se donner précisément le même nom qu'il portait auparavant dans les mystères d'Isis.

            Mais il ne suffisait pas que Jéhovah s'annonçât aux Hébreux comme un Dieu connu, comme le Dieu de leurs pères; il fallait encore qu'il s'accréditât auprès d'eux comme un Dieu puissant, pour qu'ils prissent confiance en lui; et, cela était d'autant plus nécessaire que leur sort, en Égypte, jusqu'à ce jour ne pouvait pas leur donner une haute idée de leur protecteur. Comme d'ailleurs il ne s'introduisait chez eux que par l'entremise d'un tiers, il fallait qu'il transportât sa puissance sur cet agent, et que par des actions extraordinaires il le mît en état de prouver à la fois sa mission et la puissance et la grandeur de celui qui l'envoyait.

            Si donc Moïse voulait justifier sa mission, il devait l'appuyer sur des miracles. Qu'il en ait accompli, c'est ce dont on ne peut guère douter. Comment les a-t-il accomplis, et comment doit-on en général les entendre? C'est ce que nous abandonnons aux réflexions de chacun.

            Enfin, le récit dans lequel Moïse expose sa mission a toutes les qualités requises pour inspirer la foi aux Hébreux, et c'était là tout ce qu'il fallait; pour nous, il n'est pas nécessaire qu'il produise le même effet. Nous savons, par exemple, maintenant que, si le Créateur du monde devait se résoudre à apparaître à un homme dans le feu ou dans le vent, il lui pourrait être indifférent qu'on se présentât devant lui les pieds nus ou chaussés. Mais Moïse se fait ordonner par son Jéhovah d'ôter de ses pieds les chaussures, parce qu'il savait fort bien qu'auprès de ses Hébreux il était besoin de confirmer l'idée de la sainteté divine par un signe sensible, et il avait retenu un tel signe des cérémonies de l'initiation.

            De même aussi, sans doute, il pensa que sa langue embarrassée pourrait lui être un obstacle. Il voulut donc prévenir cette difficulté : il plaça dans son récit même les objections qu'il avait à craindre et les fit réfuter par Jéhovah. En outre, il ne se charge de sa mission qu'après une longue résistance, ce qui nécessairement rendait d'autant plus impérieuse l'autorité du commandement de Dieu, qui lui imposait cette mission par contrainte. En général, il peint dans son récit, de la manière la plus circonstanciée et le plus individuellement détaillée, ce que les Israélites, ainsi que nous, devaient avoir le plus de peine à croire, et il n'y a point de doute qu'il n'ait eu de bonnes raisons pour cela.

            Pour résumer brièvement ce que nous avons dit jusqu'ici, quel était proprement le projet que Moïse conçut dans le désert d'Arabie?

            Il voulait emmener d'Égypte la nation israélite, et la mettre en possession de l'indépendance et d'une constitution politique dans un pays qui fût à elle. Mais, comme il connaissait fort bien les difficultés qui s'opposeraient à lui dans une telle entreprise; comme il savait qu'il n'y avait point à compter sur les forces propres de ce peuple, tant qu'on ne lui aurait pas donné la confiance, le courage, l'espoir et l'enthousiasme; comme il prévoyait que son éloquence n'aurait nulle prise sur des âmes d'esclaves accablées sous l'oppression, il comprit qu'il devait leur annoncer une protection plus haute et surnaturelle, qu'il devait, en quelque sorte, les rassembler sous les drapeaux d'un général divin.

            Il leur donne donc un Dieu pour les tirer d'abord de l'Égypte. Mais, comme cela ne suffit point, comme il faut qu'à la place du pays qu'il leur prend, il leur en donne un autre, et qu'ils doivent conquérir cet autre pays et s'y maintenir les armes à la main, il est nécessaire qu'il tienne réunies en corps de nation leurs forces une fois rassemblées, et qu'il leur donne pour cela des lois et une constitution.

            Or, comme prêtre et homme d'État, il sait que la religion est l'appui le plus fort et le plus indispensable de toute constitution : il faut donc que le Dieu qu'il ne leur a donné dans le principe que pour les tirer de l'Égypte et comme un simple général, il l'emploie également pour la législation qu'il a en vue; il faut donc aussi que tout d'abord il l'annonce tel qu'il veut le faire intervenir dans la suite. Or, pour sa législation et pour la fondation de l'État, il a besoin du vrai Dieu; car il est un homme grand et généreux, il ne veut pas fonder sur un mensonge une oeuvre qui doit durer. Il veut, par la constitution qu'il a en vue pour eux, assurer aux hébreux un bonheur réel et durable, et c'est ce qu'il ne peut faire qu'en fondant sa législation sur la vérité. Mais, pour cette vérité, leur intelligence est encore trop émoussée : il ne peut donc l'introduire dans leur âme par la voie de la pure raison. Ne pouvant les convaincre, il faut qu'il les persuade, les entraîne, les séduise. Il importe donc qu'il donne au vrai Dieu, qu'il leur annonce, des attributs qui le rendent concevable et recommandable à leurs faibles esprits; qu'il le revête d'une enveloppe païenne; et il faut qu'il se résigne à les voir n'apprécier dans son vrai Dieu que ces dehors païens, et ne saisir la vérité même que d'une façon païenne. Il gagne à cela un avantage inappréciable, il y gagne que le fond de sa législation est vrai, et que par conséquent un réformateur futur n'aura pas besoin, quand il viendra rectifier les idées, de renverser les principes mêmes de la constitution, ce qui est inévitable pour toutes les fausses religions, aussitôt que le flambeau de la raison les éclaire.

    Tous les autres États de ce temps et des temps qui suivirent sont fondés sur l'imposture et l'erreur, sur le polythéisme, encore qu'il existât, comme nous l'avons vu, en Égypte, un petit cercle qui avait de justes notions de l'Être suprême. Moïse, qui lui-même appartient à ce cercle, et ne doit qu'à ce cercle l'idée plus vraie qu'il a de l'Être suprême, Moïse est le premier qui ose, non pas seulement publier le dernier mot, tenu secret, des mystères, mais encore en faire la base d'un État. Il devient donc, pour le bien du monde où il vit et de la postérité, le révélateur des mystères, et fait participer toute une nation à une vérité qui jusque-là n'avait été la propriété que d'un petit nombre de sages. Il ne put pas, il est vrai, avec cette nouvelle religion, donner en même temps à ses Hébreux l'intelligence nécessaire pour la bien comprendre, et en cela les Époptes égyptiens avaient sur eux un grand avantage. Les Époptes re­connaissaient la vérité par leur raison; les Hébreux ne pou­vaient, tout au plus, qu'y croire aveuglément*.

*Il est de mon devoir de renvoyer les lecteurs de cette dissertation à un ouvrage sur le même sujet de Br. Décius, qui est intitulé Des plus anciens mystères hébraïques. Il a pour auteur un écrivain célébre et plein de mérite, et j'y ai pris plusieurs des idées et des faits qui servent de fondement à ma thèse.
(Note de l'auteur.)

Friedrich Von Schiller

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